The Project Gutenberg EBook of Le chteau des Carpathes, by Jules Verne
(#25 in our series by Jules Verne)

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Title: Le chteau des Carpathes

Author: Jules Verne

Release Date: February, 2004  [EBook #5082]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on April 18, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE CHTEAU DES CARPATHES ***




This eBook was produced by Norm Wolcott.



                        Le chateau des Carpathes

                        Le chateau des Carpathes

                                  par

                              Jules Verne

                                    I

Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque.
Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, etant donne son
invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps ou tout
arrive, -- on a presque le droit de dire ou tout est arrive. Si notre
recit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'etre demain,
grace aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et
personne ne s'aviserait de le mettre au rang des legendes. D'ailleurs,
il ne se cree plus de legendes au declin de ce pratique et positif XIXe
siecle, ni en Bretagne, la contree des farouches korrigans, ni en
Ecosse, la terre des brownies et des gnomes, ni en Norvege, la patrie
des ases, des elfes, des sylphes et des valkyries, ni meme en
Transylvanie, ou le cadre des Carpathes se prete si naturellement a
toutes les evocations psychagogiques. Cependant il convient de noter
que le pays transylvain est encore tres attache aux superstitions des
premiers ages.

Ces provinces de l'extreme Europe, M. de Gerando les a decrites, Elisee
Reclus les a visitees. Tous deux n'ont rien dit de la curieuse histoire
sur laquelle repose ce roman. En ont-ils eu connaissance ? peut-etre,
mais ils n'auront point voulu y ajouter foi. C'est regrettable, car ils
l'eussent racontee, l'un avec la precision d'un annaliste, l'autre avec
cette poesie instinctive dont sont empreintes ses relations de voyage.

Puisque ni l'un ni l'autre ne l'ont fait, je vais essayer de le faire
pour eux.

Le 29 mai de cette annee-la, un berger surveillait son troupeau a la
lisiere d'un plateau verdoyant, au pied du Retyezat, qui domine une
vallee fertile, boisee d'arbres a tiges droites, enrichie de belles
cultures. Ce plateau eleve, decouvert, sans abri, les galernes, qui
sont les vents de nord-ouest, le rasent pendant l'hiver comme avec un
rasoir de barbier. On dit alors, dans le pays, qu'il se fait la barbe
-- et parfois de tres pres.

Ce berger n'avait rien d'arcadien dans son accoutrement, ni de
bucolique dans son attitude. Ce n'etait pas Daphnis, Amyntas, Tityre,
Lycidas ou Melibee. Le Lignon ne murmurait point a ses pieds ensabotes
de gros socques de bois : c'etait la Silvalaque, dont les eaux fraiches
et pastorales eussent ete dignes de couler a travers les meandres du
roman de l'Astree.

Frik, Frik du village de Werst -- ainsi se nommait ce rustique patour
--, aussi mal tenu de sa personne que ses betes, bon a loger dans cette
sordide crapaudiere, batie a l'entree du village, ou ses moutons et ses
porcs vivaient dans une revoltante prouacrerie --, seul mot, emprunte
de la vieille langue, qui convienne aux pouilleuses bergeries du
comitat.

_L'immanum pecus_ paissait donc sous la conduite dudit Frik, --
_immanior ipse_. Couche sur un tertre matelasse d'herbe, il dormait
d'un oeil, veillant de l'autre, sa grosse pipe a la bouche, parfois
sifflant ses chiens, lorsque quelque brebis s'eloignait du paturage, ou
donnant un coup de bouquin que repercutaient les echos multiples de la
montagne.

Il etait quatre heures apres midi. Le soleil commencait a decliner.
Quelques sommets, dont les bases se noyaient d'une brume flottante,
s'eclairaient dans l'est. Vers le sud-ouest, deux brisures de la chaine
laissaient passer un oblique faisceau de rayons, comme un jet lumineux
qui filtre par une porte entrouverte.

Ce systeme orographique appartenait a la portion la plus sauvage de la
Transylvanie, comprise sous la denomination de comitat de Klausenburg
ou Kolosvar.

Curieux fragment de l'empire d'Autriche, cette Transylvanie, << l'Erdely
>> en magyar, c'est-a-dire << le pays des forets >>. Elle est limitee par
la Hongrie au nord, la Valachie au sud, la Moldavie a l'ouest. Etendue
sur soixante mille kilometres carres, soit six millions d'hectares -- a
peu pres le neuvieme de la France --, c'est une sorte de Suisse, mais
de moitie plus vaste que le domaine helvetique, sans etre plus peuplee.
Avec ses plateaux livres a la culture, ses luxuriants paturages, ses
vallees capricieusement dessinees, ses cimes sourcilleuses, la
Transylvanie, zebree par les ramifications d'origine plutonique des
Carpathes, est sillonnee de nombreux cours d'eaux qui vont grossir la
Theiss et ce superbe Danube, dont les Portes de Fer, a quelques milles
au sud [La mille hongrois vaut environ 7 500 metres.], ferment le
defile de la chaine des Balkans sur la frontiere de la Hongrie et de
l'empire ottoman.

Tel est cet ancien pays des Daces, conquis par Trajan au premier siecle
de l'ere chretienne. L'independance dont il jouissait sous jean Zapoly
et ses successeurs jusqu'en 1699, prit fin avec Leopold Ier, qui
l'annexa a l'Autriche. Mais, quelle qu'ait ete sa constitution
politique, il est reste le commun habitat de diverses races qui s'y
coudoient sans se fusionner, les Valaques ou Roumains, les Hongrois,
les Tsiganes, les Szeklers d'origine moldave, et aussi les Saxons que
le temps et les circonstances finiront par << magyariser >> au profit de
l'unite transylvaine.

A quel type se raccordait le berger Frik ? Etait-ce un descendant
degenere des anciens Daces ? Il eut ete malaise de se prononcer, a voir
sa chevelure en desordre, sa face machuree, sa barbe en broussailles,
ses sourcils epais comme deux brosses a crins rougeatres, ses yeux
pers, entre le vert et le bleu, et dont le larmier humide etait
circonscrit du cercle senile. C'est qu'il est age de soixante-cinq ans,
-- il y a lieu de le croire du moins. Mais il est grand, sec, droit
sous son sayon jaunatre moins poilu que sa poitrine, et un peintre ne
dedaignerait pas d'en saisir la silhouette, lorsque, coiffe d'un
chapeau de sparterie, vrai bouchon de paille, il s'accote sur soit
baton a bec de corbin, aussi immobile qu'un roc.

Au moment ou les rayons penetraient a travers la brisure de l'ouest,
Frik se retourna ; puis, de sa main a demi fermee, il se fit un
porte-vue -- comme il en eut fait un porte-voix pour etre entendu au
loin et il regarda tres attentivement.

Dans l'eclaircie de l'horizon, a un bon mille, niais tres amoindri par
l'eloignement, se profilaient les formes d'un burg. Cet antique chateau
occupait, sur une croupe isolee du col de Vulkan, la partie superieure
d'un plateau appele le plateau d'Orgall. Sous le jeu d'une eclatante
lumiere, son relief se detachait crument, avec cette nettete que
presentent les vues stereoscopiques. Neanmoins, il fallait que l'oeil
du patour fut doue d'une grande puissance de vision pour distinguer
quelque detail de cette masse lointaine.

Soudain le voila qui s'ecrie en hochant la tete :

<< Vieux burg !... Vieux burg !... Tu as beau te carrer sur ta base !...
Encore trois ans, et tu auras cesse d'exister, puisque ton hetre n'a
plus que trois branches ! >> Ce hetre, plante a l'extremite de l'un des
bastions du burg, s'appliquait en noir sur le fond du ciel comme une
fine decoupure de papier, et c'est a peine s'il eut ete visible pour
tout autre que Frik a cette distance. Quant a l'explication de ces
paroles du berger, qui etaient provoquees par une legende relative au
chateau, elle sera donnee en son temps.

<< Oui ! repeta-t-il, trois branches... Il y en avait quatre hier, mais
la quatrieme est tombee cette nuit... Il n'en reste que le moignon...
je n'en compte plus que trois a l'enfourchure... Plus que trois, vieux
burg... plus que trois ! >>

Lorsqu'on prend un berger par son cote ideal, l'imagination en fait
volontiers un. etre reveur et contemplatif ; il s'entretient avec les
planetes ; il confere avec les etoiles ; il lit dans le ciel. Au vrai,
c'est generalement une brute ignorante et bouchee. Pourtant la
credulite publique lui attribue aisement le don du surnaturel ; il
possede des malefices ; suivant son humeur, il conjure les sorts ou les
jette aux gens et aux betes -- ce qui est tout un dans ce cas ; il vend
des poudres sympathiques ; on lui achete des philtres et des formules.
Ne va-t-il pas jusqu'a rendre les sillons steriles, en y lancant des
pierres enchantees, et les brebis infecondes rien qu'en les regardant
de l'oeil gauche ? Ces superstitions sont de tous les temps et de tous
les pays. Meme au milieu des campagnes plus civilisees, on ne passe pas
devant un berger, sans lui adresser quelque parole amicale, quelque
bonjour significatif, en le saluant du nom de << pasteur >> auquel il
tient. Un coup de chapeau, cela permet d'echapper aux malignes
influences, et sur les chemins de la Transylvanie, ou ne s'y epargne
pas plus qu'ailleurs.

Frik etait regarde comme un sorcier, un evocateur d'apparitions
fantastiques. A entendre celui-ci, les vampires et les stryges lui
obeissaient ; a en croire celui-la, on le rencontrait, au declin de la
lune, par les nuits sombres, comme on voit en d'autres contrees le
grand bissexte, achevale sur la vanne des moulins, causant avec les
loups ou revant aux etoiles.

Frik laissait dire, y trouvant profit. Il vendait des charmes et des
contre-charmes. Mais, observation a noter, il etait lui-meme aussi
credule que sa clientele, et s'il ne croyait pas a ses propres
sortileges, du moins ajoutait-il foi aux legendes qui couraient le pays.

On ne s'etonnera donc pas qu'il eut tire ce pronostic relatif a la
disparition prochaine du vieux burg, puisque le hetre etait reduit a
trois branches, ni qu'il eut hate d'en porter la nouvelle a Werst.

Apres avoir rassemble son troupeau en beuglant a pleins poumons a
travers un long bouquin de bois blanc, Frik reprit le chemin du
village. Ses chiens le suivaient harcelant les betes -- deux
demi-griffons batards, hargneux et feroces, qui semblaient plutot
propres a devorer des moutons qu'a les garder. Il y avait la une
centaine de beliers et de brebis, dont une douzaine d'antenais de
premiere annee, le reste en animaux de troisieme et de quatrieme annee,
soit de quatre et de six dents.

Ce troupeau appartenait au juge de Werst, le biro Koltz, lequel payait
a la commune un gros droit de brebiage, et qui appreciait fort son
patour Frik, le sachant tres habile a la tonte, et tres entendu au
traitement des maladies, muguet, affilee, avertin, douve, encaussement,
falere, clavelee, pietin, rabuze et autres affections d'origine
pecuaire.

Le troupeau marchait en masse compacte, le sonnailler devant, et, pres
de lui, la brebis birane, faisant tinter leur clarine au milieu des
belements.

Au sortir de la pature, Frik prit un large sentier, bordant de vastes
champs. La ondulaient les magnifiques epis d'un ble tres haut sur tige,
tres long de chaume ; la s'etendaient quelques plantations de ce <<
koukouroutz >>, qui est le mais du pays. Le chemin conduisait a la
lisiere d'une foret de pins et de sapins, aux dessous frais et sombres.
Plus bas, la Sil promenait son cours lumineux, filtre par le cailloutis
du fond, et sur lequel flottaient les billes de bois debitees par les
scieries de l'amont.

Chiens et moutons s'arreterent sur la rive droite de la riviere et se
mirent a boire avidement au ras de la berge, en remuant le fouillis des
roseaux.

Werst n'etait plus qu'a trois portees de fusil, au-dela d'une epaisse
saulaie, formee de francs arbres et non de ces tetards rabougris, qui
touffent a quelques pieds au-dessus de leurs racines. Cette saulaie se
developpait jusqu'aux pentes du col de Vulkan, dont le village, qui
porte ce nom, occupe une saillie sur le versant meridional des massifs
du Plesa.

La campagne etait deserte a cette heure. C'est seulement a la nuit
tombante que les gens de culture regagnent leur foyer, et Frik n'avait
pu, chemin faisant, echanger le bonjour traditionnel. Son troupeau
desaltere, il allait s'engager entre les plis de la vallee, lorsqu'un
homme apparut au tournant de la Sil, une cinquantaine de pas en aval.

-- Eh ! l'ami ! >> cria-t-il au patour.

C'etait un de ces forains qui courent les marches du comitat. On les
rencontre dans les villes, dans les bourgades, jusque dans les plus
modestes villages. Se faire comprendre n'est point pour les embarrasser
: ils parlent toutes les langues. Celui-ci etait-il italien, saxon ou
valaque ? Personne n'eut pu le dire ; mais il etait juif, juif
polonais, grand, maigre, nez busque, barbe en pointe, front bombe, yeux
tres vifs.

Ce colporteur vendait des lunettes, des thermometres, des barometres et
de petites horloges. Ce qui n'etait pas renferme dans la balle
assujettie par de fortes bretelles sur ses epaules, lui pendait au cou
et a la ceinture : un veritable brelandinier, quelque chose comme un
etalagiste ambulant.

Probablement ce juif avait le respect et peut-etre la crainte salutaire
qu'inspirent les bergers. Aussi saluat-il Frik de la main. Puis, dans
cette langue roumaine, qui est formee du latin et du slave, il dit avec
un accent etranger :

<< Cela va-t-il comme vous voulez, l'ami ?

-- Oui... suivant le temps, repondit Frik.

-- Alors vous allez bien aujourd'hui, car il fait beau.

-- Et j'irai mal demain, car il pleuvra.

-- Il pleuvra ?... s'ecria le colporteur. Il pleut donc sans nuages
dans votre pays ?

-- Les nuages viendront cette nuit... et de la-bas... du mauvais cote
de la montagne.

-- A quoi voyez-vous cela ?

-- A la laine de mes moutons, qui est reche et seche comme un cuir
tanne.

-- Alors ce sera tant pis pour ceux qui arpentent les grandes routes...

-- Et tant mieux pour ceux qui seront restes sur la porte de leur
maison.

-- Encore faut-il posseder une maison, pasteur.

-- Avez-vous des enfants ? dit Frik.

-- Non.

-- Etes-vous marie ?

-- Non. >>

Et Frik demandait cela parce que, dans le pays,

c'est l'habitude de le demander a ceux que l'on rencontre.

Puis, il reprit :

<< D'ou venez-vous, colporteur ?...

-- D'Hermanstadt. >>

Hermanstadt est une des principales bourgades de la Transylvanie. En la
quittant, on trouve la vallee de la Sil hongroise, qui descend jusqu'au
bourg de Petroseny.

<< Et vous allez ?...

-- A Kolosvar. >>

Pour arriver a Kolosvar, il suffit de remonter dans la direction de la
vallee du Maros ; puis, par Karlsburg, en suivant les premieres assises
des monts de Bihar, on atteint la capitale du comitat. Un chemin d'une
vingtaine de milles [Environ 150 kilometres.] au plus.

En verite, ces marchands de thermometres, barometres et patraques,
evoquent toujours l'idee d'etres a part, d'une allure quelque peu
hoffmanesque. Cela tient a leur metier. Ils vendent le temps sous
toutes ses formes, celui qui s'ecoule, celui qu'il fait, celui qu'il
fera, comme d'autres porteballes vendent des paniers, des tricots ou
des cotonnades. On dirait qu'ils sont les commis voyageurs de la Maison
Saturne et Cie a l'enseigne du Sablier d'or. Et, sans doute, ce fut
l'effet que le juif produisit sur Frik, lequel regardait, non sans
etonnement, cet etalage d'objets, nouveaux pour lui, dont il ne
connaissait pas la destination.

<< Eh ! colporteur, demanda-t-il en allongeant le bras, a quoi sert ce
bric-a-brac, qui cliquete a votre ceinture comme les os d'un vieux
pendu ?

-- Ca, c'est des choses de valeur, repondit le forain, des choses
utiles a tout le monde.

-- A tout le monde, s'ecria Frik, en clignant de l'oeil, -- meme a des
bergers ?...

-- Meme a des bergers.

-- Et cette mecanique ?...

-- Cette mecanique, repondit le juif en faisant sautiller un
thermometre entre ses mains, elle vous apprend s'il fait chaud ou s'il
fait froid.

-- Eh ! l'ami, je le sais de reste, quand je sue sous mon sayon, ou
quand je grelotte sous ma houppelande. >>

Evidemment, cela devait suffire a un patour, qui ne s'inquietait guere
des pourquoi de la science.

<< Et cette grosse patraque avec son aiguille ? reprit-il en designant
un barometre aneroide.

-- Ce n'est point une patraque, c'est un instrument qui vous dit s'il
fera beau demain ou s'il pleuvra... -- Vrai ?...

-- Vrai.

-- Bon ! repliqua Frik, je n'en voudrais point, quand ca ne couterait
qu'un kreutzer. Rien qu'a voir les nuages trainer dans la montagne ou
courir au-dessus des plus hauts pics, est-ce que je ne sais pas le
temps vingt-quatre heures a l'avance ? Tenez, vous voyez cette
brumaille qui semble sourdre du sol ?... Eh bien, je vous l'ai dit,
c'est de l'eau pour demain. >>

En realite, le berger Frik, grand observateur du temps, pouvait se
passer d'un barometre.

<< Je ne vous demanderai pas s'il vous faut une horloge ? reprit le
colporteur.

-- Une horloge ?... J'en ai une qui marche toute seule, et qui se
balance sur ma tete. C'est le soleil de la-haut. Voyez-vous, l'ami,
lorsqu'il s'arrete sur la pointe du Roduk, c'est qu'il est midi, et
lorsqu'il regarde a travers le trou d'Egelt, c'est qu'il est six
heures. Mes moutons le savent aussi bien que moi, mes chiens comme nies
moutons. Gardez donc vos patraques.

-- Allons, repondit le colporteur, si je n'avais pas d'autres clients
que les patours, j'aurais de la peine a faire fortune ! Ainsi, vous
n'avez besoin de rien ?...

-- Pas meme de rien. >>

Du reste, toute cette marchandise a bas prix etait de fabrication tres
mediocre, les barometres ne s'accordant pas sur le variable ou le beau
fixe, les aiguilles des horloges marquant des heures trop longues ou
des minutes trop courtes -- enfin de la pure camelote. Le berger s'en
doutait peut-etre et n'inclinait guere a se poser en acheteur.
Toutefois, au moment ou il allait reprendre son baton, le voila qui
secoue une sorte de tube, suspendu a la bretelle du colporteur, en
disant :

<< A quoi sert ce tuyau que vous avez la ?...

-- Ce tuyau n'est pas un tuyau.

-- Est-ce donc un gueulard ? >>

Et le berger entendait par la une sorte de vieux pistolet a canon evase.

<< Non, dit le juif, c'est une lunette. >>

C'etait une de ces lunettes communes, qui grossissent cinq a six fois
les objets, ou les rapprochent d'autant, ce qui produit le meme
resultat.

Frik avait detache l'instrument, il le regardait, il le maniait, il le
retournait bout pour bout, il en faisait glisser l'un sur l'autre les
cylindres.

Puis, hochant la tete << Une lunette ? dit-il.

-- Oui, pasteur, une fameuse encore, et qui vous allonge joliment la
vue.

-- Oh ! j'ai de bons yeux, l'ami. Quand le temps est clair, j'apercois
les dernieres roches jusqu'a la tete du Retyezat, et les derniers
arbres au fond des defiles du Vulkan.

-- Sans cligner ?...

-- Sans cligner. C'est la rosee qui me vaut ca, lorsque je dors du soir
au matin a la belle etoile. Voila qui vous nettoie proprement la
prunelle.

-- Quoi... la rosee ? repondit le colporteur. Elle rendrait plutot
aveugle...

-- Pas les bergers.

-- Soit ! Mais si vous avez de bons yeux, les miens sont encore
meilleurs, lorsque je les mets au bout de ma lunette.

-- Ce serait a voir.

-- Voyez en y mettant les votres...

-- Moi ?...

-- Essayez.

-- Ca ne me coutera rien ? demanda Frik, tres mefiant de sa nature.

-- Rien... a moins que vous ne vous decidiez a m'acheter la mecanique. >>

Bien rassure a cet egard, Frik prit la lunette, dont les tubes furent
ajustes par le colporteur. Puis, ayant ferme l'oeil gauche, il appliqua
l'oculaire a son oeil droit.

Tout d'abord, il regarda dans la direction du col de Vulkan, en
remontant vers le Plesa. Cela fait, il abaissa l'instrument, et le
braqua vers le village de Werst.

<< Eh ! eh ! dit-il, c'est pourtant vrai... Ca porte plus loin que mes
yeux... Voila la grande rue... je reconnais les gens... Tiens, Nic
Deck, le forestier, qui revient de sa tournee, le havresac au dos, le
fusil sur l'epaule...

-- Quand je vous le disais ! fit observer le colporteur. -- Oui...
oui... c'est bien Nic ! reprit le berger. Et que. Ile est la fille qui
sort de la maison de maitre Koltz, en jupe rouge et en corsage noir,
comme pour aller au-devant de lui ?...

-- Regardez, pasteur, vous reconnaitrez la fille aussi bien que le
garcon...

-- Eh ! oui !... c'est Miriota... la belle Miriota !... Ah ! les
amoureux... les amoureux !... Cette fois, ils n'ont qu'a se tenir, car,
moi, je les tiens au bout de mon tuyau, et je ne perds pas une de leurs
mignasses ! -- Que dites-vous de ma machine ?

-- Eh ! eh !... qu'elle fait voir au loin ! >>

Pour que Frik en fut a n'avoir jamais auparavant regarde a travers une
lunette, il fallait que le village de Werst meritat d'etre range parmi
les plus arrieres du comitat de Klausenburg. Et cela etait, on le verra
bientot.

<< Allons, pasteur, reprit le forain, visez encore... et plus loin que
Werst... Le village est trop pres de nous Visez au-dela, bien au-dela,
vous dis-je !...

-- Et ca ne me coutera pas davantage ?...

-- Pas davantage.

-- Bon !... je cherche du cote de la Sil hongroise ! Oui... voila le
clocher de Livadzel... je le reconnais a sa croix qui est manchotte
d'un bras... Et, au-dela, dans la vallee, entre les sapins, j'apercois
le clocher de Petroseny, avec son coq de fer-blanc, dont le bec est
ouvert, comme s'il allait appeler ses poulettes !... Et la-bas, cette
tour qui pointe au milieu des arbres... Ce doit etre la tour de
Petrilla... Mais, j'y pense, colporteur, attendez donc, puisque c'est
toujours le meme prix...

-- Toujours, pasteur. >>

Frik venait de se tourner vers le plateau d'Orgall ; puis, du bout de
la lunette, il suivait le rideau des forets assombries sur les pentes
du Plesa, et le champ de l'objectif encadra la lointaine silhouette du
burg.

<< Oui ! s'ecria-t-il, la quatrieme branche est a terre... J'avais bien
vu !... Et personne n'ira la ramasser pour en faire une belle
flambaison de la Saint-Jean... Non, personne... pas meme moi !... Ce
serait risquer son corps et son ame... Mais ne vous mettez point en
peine !... Il y a quelqu'un qui saura bien la fourrer, cette nuit, au
milieu de son feu d'enfer... C'est le Chort ! >>

Le Chort, ainsi s'appelle le diable, quand il est evoque dans les
conversations du pays.

Peut-etre le juif allait-il demander l'explication de ces paroles
incomprehensibles pour qui n'etait pas du village de Werst ou des
environs, lorsque Frik s'ecria, d'une voix ou l'effroi se melait a la
surprise :

<< Qu'est-ce donc, cette brume qui s'echappe du donjon ?... Est-ce une
brume ?... Non !... On dirait une fumee... Ce n'est pas possible !...
Depuis des annees et des annees, les cheminees du burg ne fument plus !
-- Si vous voyez de la fumee la-bas, pasteur, c'est qu'il y a de la
fumee.

-- Non... colporteur, non ! C'est le verre de votre machine qui se
brouille.

-- Essuyez-le.

-- Et quand je l'essuierais ? >>

Frik retourna sa lunette, et, apres en avoir frotte les verres avec sa
manche, il la remit a son oeil.

C'etait bien une fumee qui se deroulait a la pointe du donjon. Elle
montait droit' dans l'air calme, et son panache se confondait avec les
hautes vapeurs.

Frik, immobile, ne parlait plus. Toute son attention se concentrait sur
le burg que l'ombre ascendante commencait a gagner au niveau du plateau
d'Orgall.

Soudain, il rabaissa la lunette, et, portant la main au bissac qui
pendait sous son sayon :

<< Combien votre tuyau ? demanda-t-il.

-- Un florin et demi [Environ 3 francs 60.]  >>, repondit le colporteur.

Et il aurait cede sa lunette meme au prix d'un florin, pour peu que
Frik eut manifeste l'intention de la marchander. Mais le berger ne
broncha pas. Visiblement sous l'empire d'une stupefaction aussi brusque
qu'inexplicable, il plongea la main au fond de son bissac, et en retira
l'argent.

<< C'est pour votre compte que vous achetez cette lunette ? demanda le
colporteur.

-- Non... pour mon maitre, le juge Koltz.

-- Alors il vous remboursera...

-- Oui... les deux florins qu'elle me coute...

-- Comment... les deux florins ?...

-- Eh ! sans doute !... La-dessus, bonsoir, l'ami.

-- Bonsoir, pasteur. >>

Et Frik, sifflant ses chiens, poussant son troupeau, remonta rapidement
dans la direction de Werst.

Le juif, le regardant s'en aller, hocha la tete, comme s'il avait eu a
faire a quelque fou :

Si j'avais su, murmura-t-il, je la lui aurais vendue plus cher, ma
lunette ! >>

Puis, quand il eut rajuste son etalage a sa ceinture et sur ses
epaules, il prit la direction de Karlsburg, en redescendant la rive
droite de la Sil.

Ou allait-il ? Peu importe. Il ne fait que passer dans ce recit. On ne
le reverra plus.

                                   II

Qu'il s'agisse de roches entassees par la nature aux epoques
geologiques, apres les dernieres convulsions du sol, ou de
constructions dues a la main de l'homme, sur lesquelles a passe le
souffle du temps, l'aspect est a peu pres semblable, lorsqu'on les
observe a quelques milles de distance. Ce qui est pierre brute et ce
qui a ete pierre travaillee, tout cela se confond aisement. De loin,
meme couleur, memes lineaments, memes deviations des lignes dans la
perspective, meme uniformite de teinte sous la patine grisatre des
siecles.

Il en etait ainsi du burg, -- autrement dit du chateau des Carpathes.
En reconnaitre les formes indecises sur ce plateau d'Orgall, qu'il
couronne a la gauche du col de Vulkan, n'eut pas ete possible. Il ne se
detache point en relief de l'arriere-plan des montagnes. Ce que l'on
est tente de prendre pour un donjon n'est peut-etre qu'un morne
pierreux. Qui le regarde croit apercevoir les creneaux d'une courtine,
ou il n'y a peut-etre qu'une crete rocheuse. Cet ensemble est vague,
flottant, incertain. Aussi, a en croire divers touristes, le chateau
des Carpathes n'existe-t-il que dans l'imagination des gens du comitat.

Evidemment, le moyen le plus simple de s'en assurer serait de faire
prix avec un guide de Vulkan ou de Werst, de remonter le defile, de
gravir la croupe, de visiter l'ensemble de ces constructions.
Seulement, un guide, c'est encore moins commode a trouver que le chemin
qui mene au burg. En ce pays des deux Sils, personne ne consentirait a
conduire Lui voyageur, et pour n'importe quelle remuneration, au
chateau des Carpathes.

Quoi qu'il en soit, voici ce qu'on aurait pu apercevoir de cette
antique demeure dans le champ d'une lunette, plus puissante et mieux
centree que l'instrument de pacotille, achete par le berger Frik pour
le compte de maitre Koltz :

A huit ou neuf cents pieds en arriere du col de Vulkan, une enceinte,
couleur de gres, lambrissee d'un fouillis de plantes lapidaires, et qui
s'arrondit sur une peripherie de quatre a cinq cents toises, en
epousant les denivellations du plateau ; a chaque extremite, deux
bastions d'angle, dont celui de droite, sur lequel poussait le fameux
hetre, est encore surmonte d'une maigre echauguette ou guerite a toit
pointu ; a gauche, quelques pans de murs etayes de contreforts ajoures,
supportant le campanile d'une chapelle, dont la cloche felee se met en
branle par les fortes bourrasques au grand effroi des gens de la
contree ; au milieu, enfin, couronne de sa plate-forme a creneaux, un
lourd donjon, a trois rangs de fenetres maillees de plomb, et dont le
premier etage est entoure d'une terrasse circulaire ; sur la
plate-forme, une longue tige metallique, agrementee du virolet feodal,
sorte de girouette soudee par la rouille, et qu'un dernier coup de
galerne avait fixee au sud-est.

Quant a ce que renfermait cette enceinte, rompue en maint endroit, s'il
existait quelque batiment habitable a l'interieur, si un pont-levis et
une poterne permettaient d'y penetrer, on l'ignorait depuis nombre
d'annees. En realite, bien que le chateau des Carpathes fut mieux
conserve qu'il n'en avait l'air, une contagieuse epouvante, doublee de
superstition, le protegeait non moins que l'avaient pu faire autrefois
ses basilics, ses sautereaux, ses bombardes, ses couleuvrines, ses
tonnoires et autres engins d'artillerie des vieux siecles.

Et pourtant, le chateau des Carpathes eut valu la peine d'etre visite
par les touristes et les antiquaires. Sa situation, a la crete du
plateau d'Orgall, est exceptionnellement belle. De la plate-forme
superieure du donjon, la vue s'etend jusqu'a l'extreme limite des
montagnes. En arriere ondule la haute chaine, si capricieusement
ramifiee, qui marque la frontiere de la Valachie. En avant se creuse le
sinueux defile de Vulkan, seule route praticable entre les provinces
limitrophes. Au-dela de la vallee des deux Sils, surgissent les bourgs
de Livadzel, de Lonyai, de Petroseny, de Petrilla, groupes a l'orifice
des puits qui servent a l'exploitation de ce riche bassin houiller.
Puis, aux derniers plans, c'est un admirable chevauchement de croupes,
boisees a leur base, verdoyantes a leurs flancs, arides a leurs cimes,
que dominent les sommets abrupts du Retyezat et du Paring [Le Retyezat
s'eleve a une hauteur de 2 496 metres, et le Paring aune hauteur de 2
414 metres au-dessus du niveau de la mer.]. Enfin, plus loin que la
vallee du Hatszeg et le cours du Maros, apparaissent les lointains
profils, noyes de brumes, des Alpes de la Transylvanie centrale.

Au fond de cet entonnoir, la depression du sol formait autrefois un
lac, dans lequel s'absorbaient les deux Sils, avant d'avoir trouve
passage a travers la chaine. Maintenant, cette depression n'est plus
qu'un charbonnage avec ses inconvenients et ses avantages ; les hautes
cheminees de brique se melent aux ramures des peupliers, des sapins et
des hetres ; les fumees noiratres vicient l'air, sature, jadis du
parfum des arbres fruitiers et des fleurs. Toutefois, a l'epoque ou se
passe cette histoire, bien que l'industrie tienne ce district minier
sous sa main de fer, il n'a rien perdu du caractere sauvage qu'il doit
a la nature.

Le chateau des Carpathes date du XIIe ou du XIIIe siecle. En ce
temps-la, sous la domination des chefs ou voivodes, monasteres,
eglises, palais, chateaux, se fortifiaient avec autant de soin que les
bourgades ou les villages. Seigneurs et paysans avaient a se garantir
contre des agressions de toutes sortes. Cet etat de choses explique
pourquoi l'antique courtine du burg, ses bastions et son donjon lui
donnent l'aspect d'une construction feodale, prete a la defensive. Quel
architecte l'a edifie sur ce plateau, a cette hauteur ? On l'ignore, et
cet audacieux artiste est inconnu, a moins que ce soit le roumain
Manoli, si glorieusement chante dans les legendes valaques, et qui
batit a Curte d'Argis le celebre chateau de Rodolphe le Noir.

Qu'il y ait des doutes sur l'architecte, il n'y en a aucun sur la
famille qui possedait ce burg. Les barons de Gortz etaient seigneurs du
pays depuis un temps immemorial. Ils furent meles a toutes ces guerres
qui ensanglanterent les provinces transylvaines ; ils lutterent contre
les Hongrois, les Saxons, les Szeklers ; leur nom figure dans les <<
cantices >>, les -- << doines >>, ou se perpetue le souvenir de ces
desastreuses periodes ; ils avaient pour devise le fameux proverbe
valaque : Da pe maorte, << donne jusqu'a la mort ! >> et ils donnerent,
ils repandirent leur sang pour la cause de l'independance, -- ce sang
qui leur venait des Roumains, leurs ancetres.

On le sait, tant d'efforts, de devouement, de sacrifices, n'ont abouti
qu'a reduire a la plus indigne oppression les descendants de cette
vaillante race. Elle n'a plus d'existence politique. Trois talons l'ont
ecrasee. Mais ils ne desesperent pas de secouer le joug, ces Valaques
de la Transylvanie. L'avenir leur appartient, et c'est avec une
confiance inebranlable qu'ils repetent ces mots, dans lequel se
concentrent toutes leurs aspirations : Roman on pere ! << le Roumain ne
saurait perir ! >> Vers le milieu du XIXe siecle, le dernier
representant des seigneurs de Gortz etait le baron Rodolphe. Ne au
chateau des Carpathes, il avait vu sa famille s'eteindre autour de lui
pendant les premiers temps de sa jeunesse. A vingt-deux ans, il se
trouva seul au monde. Tous les siens etaient tombes d'annee en annee,
comme ces branches du hetre seculaire, auquel la superstition populaire
rattachait l'existence meme du burg. Sans parents, on peut meme dire
sans amis, que ferait le baron Rodolphe pour occuper les loisirs de
cette monotone solitude que la mort avait faite autour de lui ? Quels
etaient ses gouts, ses instincts, ses aptitudes ? On ne lui en
reconnaissait guere, si ce n'est une irresistible passion pour la
musique, surtout pour le chant des grands artistes de cette epoque. Des
lors, abandonnant le chateau, deja fort delabre, aux soins de quelques
vieux serviteurs, un jour il disparut. Et, ce qu'on apprit plus tard,
c'est qu'il consacrait sa fortune, qui etait assez considerable, a
parcourir les principaux centres lyriques de l'Europe, les theatres de
l'Allemagne, de la France, de l'Italie, ou il pouvait satisfaire a ses
insatiables fantaisies de dilettante. Etait-ce un excentrique, pour ne
pas dire un maniaque ? La bizarrerie de son existence donnait lieu de
le croire.

Cependant, le souvenir du pays etait reste profondement grave dans le
coeur du jeune baron de Gortz. Il n'avait pas oublie la patrie
transylvaine au cours de ses lointaines peregrinations. Aussi,
revint-il prendre part a l'une des sanglantes revoltes des paysans
roumains contre l'oppression hongroise.

Les descendants des anciens Daces furent vaincus, et leur territoire
echut en partage aux vainqueurs.

C'est a la suite de cette defaite que le baron Rodolphe quitta
definitivement le chateau des Carpathes, dont certaines parties
tombaient deja en ruine. La mort ne tarda pas a priver le burg de ses
derniers serviteurs, et il fut totalement delaisse. Quant au baron de
Gortz, le bruit courut qu'il s'etait patriotiquement joint au fameux
Rosza Sandor, un ancien detrousseur de grande route, dont la guerre de
l'independance avait fait un heros de drame. Par bonheur pour lui,
apres l'issue de la lutte, Rodolphe de Gortz s'etait separe de la bande
du compromettant << betyar >>, et il fit sagement, car l'ancien brigand,
redevenu chef de voleurs, finit par tomber entre les mains de la
police, qui se contenta de l'enfermer dans la prison de Szamos-Uyvar.

Neanmoins, une version fut generalement admise chez les gens du comitat
: a savoir que le baron Rodolphe avait ete tue pendant une rencontre de
Rosza Sandor avec les douaniers de la frontiere. Il n'en etait rien,
bien que le baron de Gortz ne se fut jamais remontre au burg depuis
cette epoque, et que sa mort ne fit doute pour personne. Mais il est
prudent de n'accepter que sous reserve les on-dit de cette credule
population.

Chateau abandonne, chateau hante, chateau visionne. Les vives et
ardentes imaginations l'ont bientot peuple de fantomes, les revenants y
apparaissent, les esprits y reviennent aux heures de la nuit. Ainsi se
passent encore les choses au milieu de certaines contrees
superstitieuses de l'Europe, et la Transylvanie peut pretendre au
premier rang parmi elles.

Du reste, comment ce village de Werst eut-il pu rompre avec les
croyances au surnaturel ? Le pope et le magister, celui-ci charge de
l'education des enfants, celui-la dirigeant la religion des fideles,
enseignaient ces fables d'autant plus franchement qu'ils y croyaient
bel et bien. Ils affirmaient, << avec preuves a l'appui >>, que les
loups-garous courent la campagne, que les vampires, appeles stryges,
parce qu'ils poussent des cris de strygies, s'abreuvent de sang humain,
que les << staffii >> errent a travers les ruines et deviennent
malfaisants, si on oublie de leur porter chaque soir le boire et le
manger. Il y a des fees, des << babes >>, qu'il faut se garder de
rencontrer le mardi ou le vendredi, les deux plus mauvais jours de la
semaine. Aventurez-vous donc dans les profondeurs de ces forets du
comitat, forets enchantees, ou se cachent les << balauri >>, ces dragons
gigantesques, dont les machoires se distendent jusqu'aux nuages, les <<
zmei >> aux ailes demesurees, qui enlevent les filles de sang royal et
meme celles de moindre lignee, lorsqu'elles sont jolies ! Voila nombre
de monstres redoutables, semble-t-il, et quel est le bon genie que leur
oppose l'imagination populaire ? Nul autre que le << _serpi de casa_ >>,
le serpent du foyer domestique, qui vit familierement au fond de
l'atre, et dont le paysan achete l'influence salutaire en le
nourrissant de son meilleur lait.

Or, si jamais burg fut amenage pour servir de refuge aux hotes de cette
mythologie roumaine, n'est-ce pas le chateau des Carpathes ? Sur ce
plateau isole, qui est inaccessible, excepte par la gauche du col de
Vulkan, il n'etait pas douteux qu'il abritat des dragons, des fees, des
stryges, peut-etre aussi quelques revenants de la famille des barons de
Gortz. De la une reputation de mauvais aloi, tres justifiee, disait-on.
Quant a se hasarder a le visiter, personne n'y eut songe. Il repandait
autour de lui une epouvante epidemique, comme un marais insalubre
repand des miasmes pestilentiels. Rien qu'a s'en rapprocher d'un quart
de mille, c'eut ete risquer sa vie en ce monde et son salut dans
l'autre. Cela s'apprenait couramment a l'ecole du magister Hermod.

Toutefois, cet etat de choses devait prendre fin, des qu'il ne
resterait plus une pierre de l'antique forteresse des barons de Gortz.
Et c'est ici qu'intervenait la legende.

D'apres les plus autorises notables de Werst, l'existence du burg etait
liee a celle du vieux hetre, dont la ramure grimacait sur le bastion
d'angle, situe a droite de la courtine.

Depuis le depart de Rodolphe de Gortz -- les gens du village, et plus
particulierement le patour Frik, l'avaient observe --, ce hetre perdait
chaque annee une de ses maitresses branches. On en comptait dix-huit a
son enfourchure, lorsque le baron Rodolphe fut apercu pour la derniere
fois sur la plate-forme du donjon, et l'arbre n'en avait plus que trois
pour le present. Or, chaque branche tombee, c'etait une annee de
retranchee a l'existence du burg. La chute de la derniere amenerait son
aneantissement definitif. Et alors, sur le plateau d'Orgall, on
chercherait vainement les restes du chateau des Carpathes.

En realite, ce n'etait la qu'une de ces legendes qui prennent
volontiers naissance dans les imaginations roumaines. Et, d'abord, ce
vieux hetre s'amputait-il chaque annee d'une de ses branches ? Cela
n'etait rien moins que prouve, bien que Frik n'hesitat pas a
l'affirmer, lui qui ne le perdait pas de vue pendant que son troupeau
paissait les patis de la Sil. Neanmoins, et quoique Frik fut sujet a
caution, pour le dernier paysan comme pour le premier magistrat de
Werst, nul doute que le burg n'eut plus que trois ans a vivre,
puisqu'on ne comptait plus que trois branches au << hetre tutelaire >>.

Le berger s'etait donc mis en mesure de reprendre le chemin du village
pour y rapporter cette grosse nouvelle, lorsque se produisit l'incident
de la lunette.

Grosse nouvelle, tres grosse en effet ! Une fumee est apparue au faite
du donjon... Ce que ses yeux n'auraient pu apercevoir, Frik l'a
distinctement vu avec l'instrument du colporteur... Ce n'est point une
vapeur, c'est une fumee qui va se confondre avec les nuages... Et
pourtant, le burg est abandonne... Depuis bien longtemps, personne n'a
franchi sa poterne qui est fermee sans doute, ni le pont-levis qui est
certainement releve. S'il est habite, il ne peut l'etre que par des
etres surnaturels... Mais a quel propos des esprits auraient-ils fait
du feu dans un des appartements du donjon ?... Est-ce un feu de
chambre, est-ce un feu de cuisine ?... Voila qui est veritablement
inexplicable.

Frik hatait ses betes vers leur etable. A sa voix, les chiens
harcelaient le troupeau sur le chemin montant, dont la poussiere se
rabattait avec l'humidite du soir.

Quelques paysans, attardes aux cultures, le saluerent en passant, et
c'est a peine s'il repondit a leur politesse. De la, reelle inquietude,
car, si l'on veut eviter les malefices, il ne suffit pas de donner le
bonjour au berger, il faut encore qu'il vous le rende. Mais Frik y
paraissait peu enclin avec ses yeux hagards, son attitude singuliere,
ses gestes desordonnee. Les loups et les ours lui auraient enleve la
moitie de ses moutons, qu'il n'aurait pas ete plus defait. De quelle
mauvaise nouvelle fallait-il qu'il fut porteur ?

Le premier qui l'apprit fut le juge Koltz. Du plus loin qu'il
l'apercut, Frik lui cria :

<< Le feu est au burg, notre maitre ! -- Que dis-tu la, Frik ?

-- je dis ce qui est.

-- Est-ce que tu es devenu fou ? >>

En effet, comment un incendie pouvait-il s'attaquer a ce vieil
amoncellement de pierres ? Autant admettre que le Negoi, la plus haute
cime des Carpathes, etait devore par les flammes. Ce n'eut pas ete plus
absurde.

<< Tu pretends, Frik, tu pretends que le burg brule repeta maitre Koltz.

-- S'il ne brule pas, il fume.

-- C'est quelque vapeur...

-- Non, c'est une fumee... Venez voir. >> Et tous deux se dirigerent
vers le milieu de la grande rue du village, au bord d'une terrasse
dominant les ravins du col, de laquelle on pouvait distinguer le
chateau.

Une fois la, Frik tendit la, lunette a maitre Koltz. Evidemment,
l'usage de cet instrument ne lui etait pas plus connu qu'a son berger.

<< Qu'est-ce cela ? dit-il.

-- Une machine que je vous ai achetee deux florins, mon maitre, et qui
en vaut bien quatre !

-- A qui ?

-- A un colporteur.

-- Et pour quoi faire ?

-- Ajustez cela a votre oeil, visez le burg en face, regardez, et vous
verrez. >>

Le juge braqua la lunette dans la direction du chateau et l'examina
longuement.

Oui ! c'etait une fumee qui se degageait de l'une des cheminees du
donjon. En ce moment, deviee par la brise, elle rampait sur le flanc de
la montagne.

<< Une fumee ! >> repeta maitre Koltz stupefait.

Cependant, Frik et lui venaient d'etre rejoints par Miriota et le
forestier Nic Deck, qui etaient rentres au logis depuis quelques
instants.

<< A quoi cela sert-il ? demanda le jeune homme en prenant la lunette.

-- A voir au loin, repondit le berger.

-- Plaisantez-vous, Frik ?

-- je plaisante si peu, forestier, qu'il y a une heure a peine, j'ai pu
vous reconnaitre, tandis que vous descendiez la route de Werst, vous et
aussi... >>

Il n'acheva pas sa phrase. Miriota avait rougi en baissant ses jolis
yeux. Au fait, pourtant, il n'est pas defendu a une honnete fille
d'aller au-devant de son fiance.

Elle et lui, l'un apres l'autre, prirent la fameuse lunette et la
dirigerent vers le burg.

Entre-temps, une demi-douzaine de voisins etaient arrives sur la
terrasse, et, s'etant enquis du fait, ils se servirent tour a tour de
l'instrument.

<< Une fumee ! une fumee au burg !... dit l'un.

-- Peut-etre le tonnerre est-il tombe sur le donjon ?... fit observer
l'autre.

-- Est-ce qu'il a tonne ?... demanda maitre Koltz, en s'adressant a
Frik.

-- Pas un coup depuis huit jours >>, repondit le berger.

Et ces braves gens n'auraient pas ete plus ahuris, si on leur eut dit
qu'une bouche de cratere venait de s'ouvrir au sommet du Retyezat, pour
livrer passage aux vapeurs souterraines.

                                  III

Le village de Werst a si peu d'importance que la plupart des cartes
n'en indiquent point la situation. Dans le rang administratif, il est
meme au-dessous de son voisin, appele Vulkan, du nom de la portion de
ce massif de Plesa, sur lequel ils sont pittoresquement juches tous les
deux.

A l'heure actuelle, l'exploitation du bassin minier a donne un
mouvement considerable d'affaires aux bourgades de Petroseny, de
Livadzel et autres, distantes de quelques milles. Ni Vulkan ni Werst
n'ont recueilli le moindre avantage de cette proximite d'un grand
centre industriel ; ce que ces villages etaient, il y a cinquante ans,
ce qu'ils seront sans doute dans un demi-siecle, ils le sont a present
; et, suivant Elisee Reclus, une bonne moitie de la population de
Vulkan ne se compose << que d'employes charges de surveiller la
frontiere, douaniers, gendarmes, commis du fisc et infirmiers de la
quarantaine >> -- Supprimez les gendarmes et les commis du fisc, ajoutez
une proportion un peu plus forte de cultivateurs, et vous aurez la
population de Werst, soit quatre a cinq centaines d'habitants.

C'est une rue, ce village, rien qu'une large rue, dont les pentes
brusques rendent la montee et la descente assez penibles. Elle sert de
chemin naturel entre la frontiere valaque et la frontiere transylvaine.
Par la passent les troupeaux de boeufs, de moutons et de porcs, les
marchands de viande fraiche, de fruits et de cereales, les rares
voyageurs qui s'aventurent par le defile, au lieu de prendre les
railways de Kolosvar et de la vallee du Maros :

Certes, la nature a genereusement dote le bassin qui se creuse entre
les monts de Bihar, le Retyezat et le Paring. Riche par la fertilite du
sol, il l'est aussi de toute la fortune enfouie dans ses entrailles :
mines de sel gemme a Thorda, avec un rendement annuel de plus de vingt
mille tonnes ; mont Parajd, mesurant sept kilometres de circonference a
son dome, et qui est uniquement forme de chlorure de sodium ; mines de
Torotzko, qui produisent le plomb, la galene, le mercure, et surtout le
fer, dont les gisements etaient exploites des le Xe siecle ; mines de
Vayda Hunyad, et leurs minerais qui se transforment en acier de qualite
superieure ; mines de houille, facilement exploitables sur les
premieres strates de ces vallees lacustres, dans le district de
Hatszeg, a Livadzel, a Petroseny, vaste poche d'une contenance estimee
a deux cent cinquante millions de tonnes ; enfin, mines d'or, au bourg
d'Ottenbanya, a Topanfalva, la region des orpailleurs, ou des myriades
de moulins d'un outillage tres simple travaillent les sables du
Veres-Patak, << le Pactole transylvain >>, et exportent chaque annee pour
deux millions de francs du precieux metal.

Voila, semblera, un district tres favorise de la nature, et pourtant
cette richesse ne profite guere au bien-etre de sa population. Dans
tous les cas, si les centres plus importants, Torotzko, Petroseny,
Lonyai, possedent quelques installations en rapport avec le confort de
l'industrie moderne, si ces bourgades ont des constructions regulieres,
soumises a l'uniformite de l'equerre et du cordeau, des hangars, des
magasins, de veritables cites ouvrieres, si elles sont dotees d'un
certain nombre d'habitations a balcons et a verandas, voila ce qu'il ne
faudrait chercher ni au village de Vulkan, ni au village de Werst.

Bien comptees, une soixantaine de maisons, irregulierement accroupies
sur l'unique rue, coiffees d'un capricieux toit dont le faitage deborde
les murs de pise, la facade vers le jardin, un grenier a lucarne pour
etage, une grange delabree pour annexe, une etable toute de guingois,
couverte en paillis, ca et la un puits surmonte d'une potence a
laquelle pend une seille, deux ou trois mares qui << fuient >> pendant
les orages, des ruisselets dont les ornieres tortillees indiquent le
cours, tel est ce village de Werst, bati sur les deux cotes de la rue,
entre les obliques talus du col. Mais tout cela est frais et attirant ;
il y a des fleurs aux portes et aux fenetres, des rideaux de verdure
qui tapissent les murailles, des herbes echevelees qui se melent au
vieil or des chaumes, des peupliers, ormes, hetres, sapins, erables,
qui grimpent au-dessus des maisons << si haut qu'ils peuvent grimper >>.
Par-dela, l'echelonnement des assises intermediaires de la chaine, et,
au dernier plan, l'extreme cime des monts, bleuis par le lointain, se
confondent avec l'azur du ciel.

Ce n'est ni l'allemand ni le hongrois que l'on parle a Werst, non plus
qu'en toute cette portion de la Transylvanie : c'est le roumain -- meme
chez quelques familles tsiganes, etablies plutot que campees dans les
divers villages du comitat. Ces etrangers prennent la langue du pays
comme ils en prennent la religion. Ceux de Werst forment une sorte de
petit clan, sous l'autorite d'un voivode, avec leurs cabanes, leurs <<
barakas >> a toit pointu, leurs legions d'enfants, bien differents par
les moeurs et la regularite de leur existence de ceux de leurs
congeneres qui errent a travers l'Europe. Ils suivent meme le rite
grec, se conformant a la religion des chretiens au milieu desquels ils
se sont installes. En effet, Werst a pour chef religieux un pope, qui
reside a Vulkan, et qui dessert les deux villages separes seulement
d'un demi-mille.

La civilisation est comme l'air ou l'eau. Partout ou un passage -- ne
fut-ce qu'une fissure - lui est ouvert, elle penetre et modifie les
conditions d'un pays. D'ailleurs, il faut le reconnaitre, aucune
fissure ne s'etait encore produite a travers cette portion meridionale
des Carpathes. Puisque Elisee Reclus a pu dire de Vulkan << qu'il est le
dernier poste de la civilisation dans la vallee de la Sil valaque >>, on
ne s'etonnera pas que Werst fut l'un des plus arrieres villages du
comitat de Kolosvar. Comment en pourrait-il etre autrement dans ces
endroits ou chacun nait, grandit, meurt, sans les avoir jamais quittes !

Et pourtant, fera-t-on observer, il y a un maitre d'ecole et un juge a
Werst ? Oui, sans doute. Mais le magister Hermod n'est capable
d'enseigner que ce qu'il sait, c'est-a-dire un peu a lire, un peu a
ecrire, un peu a compter. Son instruction personnelle ne va pas
au-dela. En fait de science, d'histoire, de geographie, de litterature,
il ne connait que les chants populaires et les legendes du pays
environnant. La-dessus, sa memoire le sert avec une rare abondance. Il
est tres fort en matiere de fantastique, et les quelques ecoliers du
village tirent grand profit de ses lecons.

Quant au juge, il convient de s'entendre sur cette qualification donnee
au premier magistrat de Werst.

Le biro, maitre Koltz, etait un petit homme de cinquante-cinq a
soixante ans, Roumain d'origine, les cheveux ras et grisonnants, la
moustache noire encore, les yeux plus doux que vifs. Solidement bati
comme un montagnard, il portait le vaste feutre sur la tete, la haute
ceinture a boucle historiee sur le ventre, la veste sans manches sur le
torse, la culotte courte et demi-bouffante, engagee dans les hautes
bottes de cuir. Plutot maire que juge, bien que ses fonctions
l'obligeassent a intervenir dans les multiples difficultes de voisin a
voisin, il s'occupait surtout d'administrer son village autoritairement
et non sans quelque agrement pour sa bourse. En effet, toutes les
transactions, achats ou ventes, etaient frappees d'un droit a son
profit -- sans parler de la taxe de peage que les etrangers, touristes
ou trafiquants, s'empressaient de verser dans sa poche.

Cette situation lucrative avait valu a maitre Koltz une certaine
aisance. Si la plupart des paysans du comitat sont ronges par l'usure,
qui ne tardera pas a faire des preteurs israelites les veritables
proprietaires du sol, le biro avait su echapper a leur rapacite. Son
bien, libre d'hypotheques, << d'intabulations >>, comme on dit en cette
contree, ne devait rien a personne. Il eut plutot prete qu'emprunte, et
l'aurait certainement fait sans ecorcher le pauvre monde. Il possedait
plusieurs patis, de bons herbages pour ses troupeaux, des cultures
assez convenablement entretenues, quoiqu'il fut refractaire aux
nouvelles methodes, des vignes qui flattaient sa vanite, lorsqu'il se
promenait le long des ceps charges de grappes, et dont il vendait
fructueusement la recolte -- exception faite, et dans une proportion
notable, de ce que necessitait sa consommation particuliere.

Il va sans dire que la maison de maitre Koltz est la plus belle maison
du village, a l'angle de la terrasse que traverse la longue rue
montante. Une maison en pierre, s'il vous plait, avec sa facade en
retour sur le jardin, sa porte entre la troisieme et la quatrieme
fenetre, les festons de verdure qui ourlent le cheneau de leurs
brindilles chevelues, les deux grands hetres dont la fourche se ramifie
au-dessus de son chaume en fleurs. Derriere, un beau verger aligne ses
plants de legumes en damier, et ses rangs d'arbres a fruits qui
debordent sur le talus du col. A l'interieur de la maison, il y a de
belles pieces bien propres, les unes ou l'on mange, les autres ou l'on
dort, avec leurs meubles peinturlures, tables, lits, bancs et
escabeaux, leurs dressoirs ou brillent les pots et les plats, les
poutrelles apparentes du plafond, d'ou pendent des vases enrubannes et
des etoffes aux vives couleurs, leurs lourds coffres recouverts de
housses et de courtepointes, qui servent de bahuts et d'armoires ;
puis, aux murs blancs, les portraits violemment enlumines des patriotes
roumains, -- entre autres le populaire heros du XVe siecle, le voivode
Vayda-Hunyad.

Voila une charmante habitation, qui eut ete trop , grande pour un homme
seul. Mais il n'etait pas seul, maitre Koltz. Veuf depuis une dizaine
d'annees, il avait une fille, la belle Miriota, tres admiree de Werst
jusqu'a Vulkan et meme au-dela. Elle aurait pu s'appeler d'un de ces
bizarres noms paiens, Florica, Daina, Dauritia, qui sont fort en
honneur dans les familles valaques. Non ! c'etait Miriota, c'est-a-dire
<< petite brebis >>. Mais elle avait grandi, la petite brebis. C'etait
maintenant une gracieuse fille de vingt ans, blonde avec des yeux
bruns, d'un regard tres doux, charmante de traits et d'une agreable
tournure. En verite, il y avait de serieuses raisons pour qu'elle parut
on ne peut plus seduisante avec sa chemisette brodee de fil rouge au
collet, aux poignets et aux epaules, sa jupe serree par une ceinture a
fermoirs d'argent, son << catrinza >>, double tablier a raies bleues et
rouges, noue a sa taille, ses petites bottes en cuir jaune, le leger
mouchoir jete sur sa tete, le flottement de ses longs cheveux dont la
natte est ornee d'un ruban ou d'une piecette de metal.

Oui ! une belle fille, Miriota Koltz, et -- ce qui ne gate rien --
riche pour ce village perdu au fond des Carpathes. Bonne menagere ?...
Sans doute, puisqu'elle dirige intelligemment la maison de son pere.
Instruite ?... Dame ! a l'ecole du magister Hermod elle a appris a
lire, a ecrire, a calculer ; et elle calcule, ecrit, lit correctement,
-mais elle n'a pas ete poussee plus loin -- et pour cause. En revanche,
on ne lui en remontrerait pas sur tout ce qui tient aux fables et aux
sagas transylvaines. Elle en sait autant que son maitre. Elle connait
la legende de Leany-K", le Rocher de la Vierge, ou une jeune princesse
quelque peu fantastique echappe aux poursuites des Tartares ; la
legende de la grotte du Dragon, dans la vallee de la << Montee du Roi >>
; la legende de la forteresse de Deva, qui fut construite << au temps
des Fees >> ; la legende de la Detunata, la << Frappee du tonnerre >>,
cette celebre montagne basaltique, semblable a un gigantesque violon de
pierre, et dont le diable joue pendant les nuits d'orage ; la legende
du Retyezat avec sa cime rasee par une sorciere ; la legende du defile
de Thorda, que fendit d'un grand coup l'epee de saint Ladislas. Nous
avouerons que Miriota ajoutait foi a toutes ces fictions, mais ce n'en
etait pas moins une charmante et aimable fille.

Bien des garcons du pays la trouvaient a leur gre, meme sans trop se
rappeler qu'elle etait l'unique heritiere du biro, maitre Koltz, le
premier magistrat de Werst. Inutile de la courtiser, d'ailleurs.
N'etait-elle pas deja fiancee a Nicolas Deck ?

Un beau type, de Roumain, ce Nicolas ou plutot Nic Deck : vingt-cinq
ans, haute taille, constitution vigoureuse, tete fierement portee,
chevelure noire que recouvre le kolpak blanc, regard franc, attitude
degagee sous sa veste de peau d'agneau brodee aux coutures, bien campe
sur ses jambes fines, des jambes de cerf, un air de resolution dans sa
demarche et ses gestes. Il etait forestier de son etat, c'est-a-dire
presque autant militaire que civil. Comme il possedait quelques
cultures dans les environs de Werst, il plaisait au pere, et comme il
se presentait en gars aimable et de fiere tournure, il ne deplaisait
point a la fille qu'il n'aurait pas fallu lui disputer ni meme regarder
de trop pres. Au surplus, personne n'y songeait.

Le mariage de Nic Deck et de Miriota Koltz devait etre celebre --
encore une quinzaine de jours -- vers le milieu du mois prochain. A
cette occasion, le village se mettrait en fete. Maitre Koltz ferait
convenablement les choses. Il n'etait point avare. S'il aimait a gagner
de l'argent, il ne refusait pas de le depenser a l'occasion. Puis, la
ceremonie achevee, Nic Deck elirait domicile dans la maison de famille
qui devait lui revenir apres le biro, et lorsque Miriota le sentirait
pres d'elle, peut-etre n'aurait-elle plus peur, en entendant le
gemissement d'une porte ou le craquement d'un meuble durant les longues
nuits d'hiver, de voir apparaitre quelque fantome echappe de ses
legendes favorites.

Pour completer la liste des notables de Werst, il convient d'en citer
deux encore, et non des moins importants, le magister et le medecin.

Le magister Hermod etait un gros homme a lunettes, cinquante-cinq ans,
ayant toujours entre les dents le tuyau courbe de sa pipe a fourneau de
porcelaine, cheveux rares et ebouriffes sur un crane aplati, face
glabre avec un tic de la joue gauche. Sa grande affaire etait de
tailler les plumes de ses eleves, auxquels il interdisait l'usage des
plumes de fer -- par principe. Aussi, comme il en allongeait les becs
avec son vieux canif bien aiguise ! Avec quelle precision, et en
clignant de l'oeil, il donnait le coup final pour en trancher la pointe
! Avant tout, une belle ecriture ; c'est a cela que tendaient tous ses
efforts, c'est a cela que devait pousser ses eleves un maitre soucieux
de remplir sa mission. L'instruction ne venait qu'en seconde ligne --
et l'on sait ce qu'enseignait le magister Hermod, ce qu'apprenaient les
generations de garcons et de fillettes sur les bancs de son ecole !

Et maintenant, au tour du medecin Patak.

Comment, il y avait un medecin a Werst, et le village en etait encore a
croire aux choses surnaturelles ?

Oui, mais il est necessaire de s'entendre sur le titre que prenait le
medecin Patak, comme on l'a fait pour le titre que prenait le juge
Koltz.

Patak, petit homme, a gaster proeminent, gros et court, age de
quarante-cinq ans, faisait tres ostensiblement de la medecine courante
a Werst et dans les environs. Avec son aplomb imperturbable, sa faconde
etourdissante, il inspirait non moins de confiance que le berger Frik
-- ce qui n'est pas peu dire. Il vendait des consultations et des
drogues, mais si inoffensives qu'elles n'empiraient pas les bobos de
ses clients, qui eussent gueri d'eux-memes. D'ailleurs, on se porte
bien au col de Vulkan ; l'air y est de premiere qualite, les maladies
epidemiques y sont inconnues, et si l'on y meurt, c'est parce qu'il
faut mourir, meme en ce coin privilegie de la Transylvanie. Quant au
docteur Patak -- oui ! on disait : docteur ! -- quoiqu'il fut accepte
comme tel, il n'avait aucune instruction, ni en medecine ni en
pharmacie, ni en rien. C'etait simplement un ancien infirmier de la
quarantaine, dont le role consistait a surveiller les voyageurs,
retenus sur la frontiere pour la patente de sante. Rien de plus. Cela,
parait-il, suffisait a la population peu difficile de Werst. Il faut
ajouter -- ce qui ne saurait surprendre -- que le docteur Patak etait
un esprit fort, comme il convient a quiconque s'occupe de soigner ses
semblables. Aussi n'admettait-il aucune des superstitions qui ont cours
dans la region des Carpathes, pas meme celles qui concernaient le burg.
Il en riait, il en plaisantait. Et, lorsqu'on disait devant lui que
personne n'avait ose s'approcher du chateau depuis un temps immemorial :

<< Il ne faudrait pas me defier d'aller rendre visite a votre vieille
cassine ! >> repetait-il a qui voulait l'entendre.

Mais, comme on ne l'en defiait pas, comme on se gardait meme de l'en
defier, le docteur Patak n'y etait point alle, et, la credulite aidant,
le chateau des Carpathes etait toujours enveloppe d'un impenetrable
mystere.

                                   IV

En quelques minutes, la nouvelle rapportee par le berger se fut
repandue dans le village. Maitre Koltz, ayant en main la precieuse
lunette, venait de rentrer a la maison, suivi de Nic Deck et de
Miriota. A ce moment, il n'y avait plus sur la terrasse que Frik,
entoure d'une vingtaine d'hommes, femmes et enfants, auxquels s'etaient
joints quelques Tsiganes, qui ne se montraient pas les moins emus de la
population werstienne. On entourait Frik, on le pressait de questions,
et le berger repondait avec cette superbe importance d'un homme qui
vient de voir quelque chose de tout a fait extraordinaire.

<< Oui ! repetait-il, le burg fumait, il fume encore, et il fuinera tant
qu'il en restera pierre sur pierre !

-- Mais qui a pu allumer ce feu ?... demanda une vieille femme, qui
joignait les mains.

-- Le Chort, repondit Frik, en donnant au diable le nom qu'il a en ce
pays, et voila un malin qui s'en tend mieux a entretenir les feux qu'a
les eteindre >> Et, sur cette replique, chacun de chercher a apercevoir
la fumee sur la pointe du donjon. En fin de compte, la plupart
affirmerent qu'ils la distinguaient parfaitement, bien qu'elle fut
parfaitement invisible a cette distance.

L'effet produit par ce singulier phenomene depassa tout ce qu'on
pourrait imaginer. Il est necessaire d'insister sur ce point. Que le
lecteur veuille bien se mettre dans une disposition d'esprit identique
a celle des gens de Werst, et il ne s'etonnera plus des faits qui vont
etre ulterieurement relates. je ne lui demande pas de croire au
surnaturel, mais de se rappeler que cette ignorante population y
croyait sans reserve. A la defiance qu'inspirait le chateau des
Carpathes, alors qu'il passait pour etre desert, allait desormais se
joindre l'epouvante, puisqu'il semblait habite, et par quels etres,
grand Dieu !

Il y avait a Werst un lieu de reunion, frequente des buveurs, et meme
affectionne de ceux qui, sans boire, aiment a causer de leurs affaires,
apres journee faite, -- ces derniers en nombre restreint, cela va de
soi. Ce local, ouvert a tous, c'etait la principale, ou pour mieux
dire, l'unique auberge du village.

Quel etait le proprietaire de cette auberge ? Un juif du nom de Jonas,
brave homme age d'une soixantaine d'annees, de physionomie engageante
mais bien semite avec ses yeux noirs, son nez courbe, sa levre
allongee, ses cheveux plats et sa barbiche traditionnelle. Obsequieux
et obligeant, il pretait volontiers de petites sommes a l'un ou a
l'autre, sans se montrer exigeant pour les garanties, ni trop usurier
pour les interets, quoiqu'il entendit etre paye aux dates acceptees par
l'emprunteur. Plaise au Ciel que les juifs etablis dans le pays
transylvain soient toujours aussi accommodants que l'aubergiste de
Werst.

Par malheur, cet excellent Jonas est une exception. Ses
coreligionnaires par le culte, ses confreres par la profession -- car
ils sont tous cabaretiers, vendant boissons et articles d'epicerie --
pratiquent le metier de preteur avec une aprete inquietante pour
l'avenir du paysan roumain. On verra le sol passer peu a peu de la race
indigene a la race etrangere. Faute d'etre rembourses de leurs avances,
les juifs deviendront proprietaires des belles cultures hypothequees a
leur profit, et si la Terre promise n'est plus en Judee, peut-etre
figurera-t-elle un jour sur les cartes de la geographie transylvaine.

L'auberge du _Roi Mathias_ -- elle se nommait ainsi occupait un des
angles de la terrasse que traverse la grande rue de Werst, a l'oppose
de la maison du biro. C'etait une vieille batisse, moitie bois, moitie
pierre, tres rapiecee par endroits, mais largement drapee de verdure et
de tres tentante apparence. Elle ne se composait que d'un
rez-de-chaussee, avec porte vitree donnant acces sur la terrasse. A
l'interieur, on entrait d'abord dans une grande salle, meublee de
tables pour les verres et d'escabeaux pour les buveurs, d'un dressoir
en chene vermoulu, ou scintillaient les plats, les pots et les fioles,
et d'un comptoir de bois noirci, derriere lequel Jonas se tenait a la
disposition de sa clientele.

Voici maintenant comment cette salle recevait le jour : deux fenetres
percaient la facade, sur la terrasse, et deux autres fenetres, a
l'oppose, la paroi du fond. De ces deux-la, l'une, voilee par un epais
rideau de plantes grimpantes ou pendantes qui l'obstruaient au dehors,
etait condamnee et laissait passer a peine un peu de clarte. L'autre,
lorsqu'on l'ouvrait, permettait au regard emerveille de s'etendre sur
toute la vallee inferieure du Vulkan. A quelques pieds au-dessous de
l'embrasure se deroulaient les eaux tumultueuses du torrent de Nyad.
D'un cote, ce torrent descendait les pentes du col, apres avoir pris
source sur les hauteurs du plateau d'Orgall, couronne par les batisses
du burg ; de l'autre, toujours abondamment entretenu par les rios de la
montagne, meme pendant la saison d'ete, il devalait en grondant vers le
lit de la Sil valaque, qui l'absorbait a son passage.

A droite, contigues a la grande salle, une demi-douzaine de petites
chambres suffisaient a loger les rares voyageurs qui, avant de franchir
la frontiere, desiraient se reposer au _Roi Mathias_. ils etaient
assures d'un bon accueil, a des prix moderes, aupres d'un cabaretier
attentif et serviable, toujours approvisionne de bon tabac qu'il allait
chercher aux meilleurs << trafiks  >> des environs. Quant a lui, Jonas,
il avait pour chambre a coucher une etroite mansarde, dont la lucarne
biscornue, trouant le chaume en fleur, donnait sur la terrasse.

C'est dans cette auberge que, le soir meme de ce 29 mai, il y eut
reunion des grosses tetes de Werst, maitre Koltz, le magister Hermod,
le forestier Nic Deck, une douzaine des principaux habitants du
village, et aussi le berger Frik, qui n'etait pas le moins important de
ces personnages. Le docteur Patak manquait a cette reunion de notables.
Demande en toute hate par un de ses vieux clients qui n'attendait que
lui pour passer dans l'autre monde, il s'etait engage a venir, des que
ses soins ne seraient plus indispensables au defunt.

En attendant l'ex-infirmier, on causait du grave evenement a l'ordre du
jour, mais on ne causait pas sans manger et sans boire. A ceux-ci,
Jonas offrait cette sorte de bouillie ou gateau de mais, connue sous le
nom de << mamaliga >>, qui n'est point desagreable, quand on l'imbibe de
lait fraichement tire. A ceux-la, il presentait maint petit verre de
ces liqueurs fortes qui coulait comme de l'eau pure a travers les
gosiers roumains, l'alcool de << schnaps >> qui ne coute pas un demi-sou
le verre, et plus particulierement le << rakiou >>, violente eau-de-vie
de prunes, dont le debit est considerable au pays des Carpathes.

Il faut mentionner que le cabaretier Jonas -- c'etait une coutume de
l'auberge -- ne servait qu'<< a l'assiette >>, c'est-a-dire aux gens
attables, ayant observe que les consommateurs assis consomment plus
copieusement que les consommateurs debout. Or, ce soir-la, les affaires
promettaient de marcher, puisque tous les escabeaux etaient disputes
par les clients. Aussi Jonas allait-il d'une table a l'autre, le broc a
la main, remplissent les gobelets qui se vidaient sans compter.

Il etait huit heures et demie du soir. On perorait depuis la brune,
sans parvenir a s'entendre sur ce qu'il convenait de faire. Mais ces
braves gens se trouvaient d'accord en ce point : c'est que si le
chateau des Carpathes' etait habite par des inconnus, il devenait aussi
dangereux pour le village de Werst qu'une poudriere a l'entree d'une
ville.

<< C'est tres grave ! dit alors maitre Koltz.

-- Tres grave ! repeta le magister entre deux bouffees de son
inseparable pipe. -- Tres grave ! repeta l'assistance. -- Ce qui n'est
que trop sur, reprit Jonas, c'est que la mauvaise reputation du burg
faisait deja grand tort au pays...

-- Et maintenant ce sera bien autre chose ! s'ecria le magister Hermod.

-- Les etrangers n'y venaient que rarement... repliqua maitre Koltz,
avec un soupir,

-- Et, a present, ils ne viendront plus du tout ! ajouta Jonas en
soupirant a l'unisson du biro.

-- Nombre d'habitants songent deja a le quitte fit observer l'un des
buveurs.

-- Moi, le premier, repondit un paysan des environs, et je partirai,
des que j'aurai vendu mes vignes...

-- Pour lesquelles vous chomerez d'acheteurs, mon vieux homme ! >>
riposta le cabaretier.

On voit ou ils en etaient de leur conversation, ces dignes notables. A
travers les terreurs personnelles que leur occasionnait le chateau des
Carpathes, surgissait le sentiment de leurs interets si regrettablement
leses. Plus de voyageurs, et Jonas en souffrait dans le revenu de son
auberge. Plus d'etrangers, et maitre Koltz en patissait dans la
perception du peage, dont le chiffre s'abaissait graduellement. Plus
d'acquereurs pour les terres du col de Vulkan, et les proprietaires ne
pouvaient trouver a les vendre, meme a vil prix. Cela durait depuis des
annees, et cette situation, tres dommageable, menacait de s'aggraver
encore.

En effet, s'il en etait ainsi, quand les esprits du burg se tenaient
tranquilles au point de ne s'etre jamais laisse apercevoir, que
serait-ce maintenant s'ils manifestaient leur presence par des actes
materiels ?

Le berger Frik crut alors devoir dire, mais d'une voix assez hesitante :

<< Peut-etre faudrait-il ?...

-- Quoi ? demanda maitre Koltz.

-- Y aller voir, mon maitre. >>

Tous s'entre-regarderent, puis baisserent les yeux, et cette question
resta sans reponse.

Ce fut Jonas qui, s'adressant a maitre Koltz, reprit la parole.

<< Votre berger, dit-il d'une voix ferme, vient d'indiquer la seule
chose qu'il y ait a faire.

-- Aller au burg...

-- Oui, mes bons amis, repondit l'aubergiste. Si une fumee s'echappe de
la cheminee du donjon, c'est qu'on y fait du feu, et si l'on y fait du
feu, c'est qu'une main l'a allume...

-- Une main... a moins que ce soit une griffe ! repliqua le vieux
paysan en secouant la tete.

-- Main ou griffe, dit le cabaretier, peu importe ! Il faut savoir ce
que cela signifie. C'est la premiere fois qu'une fumee s'echappe de
l'une des cheminees du chateau depuis que le baron Rodolphe de Gortz
l'a quitte...

-- Il se pourrait, cependant, qu'il y ait eu deja de la fumee, sans que
personne s'en soit apercu, suggera maitre Koltz.

Voila ce que je n'admettrai jamais ! se recria vivement le magister
Hermod.

-- C'est tres admissible, au contraire, fit observer le biro, puisque
nous n'avions pas de lunette pour constater ce qui se passait au burg. >>

La remarque etait juste. Le phenomene pouvait s'etre produit depuis
longtemps, et avoir echappe meme au berger Frik, quelque bons que
fussent ses yeux.

Quoi qu'il en soit, que ledit phenomene fut recent ou non, il etait
indubitable que des etres humains Occupaient actuellement le chateau
des Carpathes. Or, ce fait constituait un voisinage des plus
inquietants pour les habitants de Vulkan et de Werst.

Le magister Hermod crut devoir apporter cette objection a l'appui de
ses croyances :

<< Des etres humains, mes amis ?... Vous me permettrez de n'en rien
croire. Pourquoi des etres humains auraient-ils eu la pensee de se
refugier au burg, dans quelle intention, et comment y seraient-ils
arrives....

-- Que voulez-vous donc qu'ils soient, ces intrus ? s'ecria maitre
!Koltz.

-- Des etres surnaturels, repondit le magister Hermod d'une voix qui
imposait. Pourquoi ne seraient-ce pas des esprits, des babeaux, des
gobelins, peut-etre meme quelques-unes de ces dangereuses lamies, qui
se presentent sous la forme de belles femmes... >>

Pendant cette enumeration, tous les regards s'etaient diriges vers la
porte, vers les fenetres, vers la cheminee de la grande salle du _Roi
Mathias_. Et, en verite, chacun se demandait s'il n'allait pas voir
apparaitre l'un ou l'autre de ces fantomes, successivement evoques par
le maitre d'ecole.

<< Cependant, mes bons amis, se risqua a dire Jonas, si ces etres sont
des genies, je ne m'explique pas pourquoi ils auraient allume du feu,
puisqu'ils n'ont rien a cuisiner...

-- Et leurs sorcelleries ?... repondit le patour. Oubliez-vous donc
qu'il faut du feu pour les sorcelleries ?

-- Evidemment ! >> ajouta le magister d'un ton qui n'admettait pas de
replique.

Cette sentence fut acceptee sans contestation, et, de l'avis de tous,
c'etaient, a n'en pas douter, des etres surnaturels, non des etres
humains, qui avaient choisi le chateau des Carpathes pour theatre de
leurs manigances.

Jusqu'ici, Nic Deck n'avait pris aucune part a la conversation. Le
forestier se contentait d'ecouter attentivement ce que disaient les uns
et les autres. Le vieux burg, avec ses murs mysterieux, son antique
origine, sa tournure feodale, lui avait toujours inspire autant de
curiosite que de respect. Et meme, etant tres brave, bien qu'il fut
aussi credule que n'importe quel habitant de Werst, il avait plus d'une
fois manifeste l'envie d'en franchir l'enceinte.

On l'imagine, Miriota l'avait obstinement detourne d'un projet si
aventureux. Qu'il eut de ces idees lorsqu'il etait libre d'agir a sa
guise, soit ! Mais un fiance ne s'appartient plus, et de se hasarder en
de telles aventures, c'eut ete oeuvre de fou, ou d'indifferent. Et
pourtant, malgre ses prieres, la belle fille craignait toujours que le
forestier mit son projet a execution. Ce qui la rassurait un peu, c'est
que Nic Deck n'avait pas formellement declare qu'il irait au burg, car
personne n'aurait eu assez d'empire sur lui pour le retenir pas meme
elle. Elle le savait, c'etait un gars tenace et resolu, qui ne revenait
jamais sur une parole engagee. Chose dite, chose faite. Aussi Miriota
eut-elle ete dans les transes, si elle avait pu soupconne a quelles
reflexions le jeune homme s'abandonnait en ce moment.

Cependant, comme Nic Deck gardait le silence, il s'en suit que la
proposition du patour ne fut relevee par personne. Rendre visite au
chateau des Carpathes maintenant qu'il etait hante, qui l'oserait, a
moins d'avoir perdu la tete ?... Chacun se decouvrait donc les
meilleures raisons pour n'en rien faire... Le biro n'etait plus d'un
age a se risquer en des chemins si rudes... Le magister avait son ecole
a garder, Jonas, son auberge a surveiller, Frik, ses moutons a paitre,
les autres paysans, a s'occuper de leurs bestiaux et de leurs foins.

Non ! pas un ne consentirait a se devouer, repetant a part soi :

<< Celui qui aurait l'audace d'aller au burg pourrait bien n'en jamais
revenir ! >>

A cet instant la porte de l'auberge s'ouvrit brusquement, au grand
effroi de l'assistance.

Ce n'etait que le docteur Patak, et il eut ete difficile de le prendre
pour une de ces lamies enchanteresses dont le magister Hermod avait
parle.

Son client etant mort -- ce qui faisait honneur a sa perspicacite
medicale, sinon a son talent --, le docteur Patak etait accouru a la
reunion du _Roi Mathias_.

<< Enfin, le voila ! >> s'ecria maitre Koltz.

Le docteur Patak se depecha de distribuer des poignees de main a tout
le monde, comme il eut distribue des drogues, et, d'un ton passablement
ironique, il s'ecria :

<< Alors, les amis, c'est toujours le burg... le burg du Chort, qui vous
occupe !... Oh ! les poltrons !... Mais s'il veut fumer, ce vieux
chateau, laissez-le fumer !... Est-ce que notre savant Hermod ne fume
pas, lui, et toute la journee ?... Vraiment, le pays est tout pale
d'epouvante !... je n'ai entendu parler que de cela durant mes visites
!... Les revenants ont fait du feu la-bas ?... Et pourquoi pas, s'ils
sont enrhumes du cerveau !... Il parait qu'il gele au mois de mai dans
les chambres du donjon... A moins qu'on ne s'y occupe a cuire du pain
pour l'autre monde !... Eh ! il faut bien se nourrir la-haut, s'il est
vrai qu'on ressuscite !... Ce sont peut-etre les boulangers du ciel,
qui sont venus faire une fournee... >>

Et pour finir, une serie de plaisanteries, extremement peu goutees des
gens de Werst, et que le docteur Patak debitait avec une incroyable
jactance.

On le laissa dire.

Et alors le biro de lui demander :

<< Ainsi, docteur, vous n'attachez aucune importance a ce qui se passe
au burg ?...

-- Aucune, maitre Koltz.

-- Est-ce que vous n'avez pas dit que vous seriez pret a vous y
rendre... si l'on vous en defiait ?...

-- Moi ?... repondit l'ancien infirmier, non sans laisser percer un
certain ennui de ce qu'on lui rappelait ses paroles.

-- Voyons... Ne l'avez-vous pas dit et repete ? reprit le magister en
insistant.

. je l'ai dit... sans doute... et vraiment... s'il ne s'agit que de le
repeter...

-- Il s'agit de le faire, dit Hermod.

-- De le faire ?...

-- Oui... et, au lieu de vous en defier... nous nous contentons de vous
en prier, ajouta maitre Koltz.

-- Vous comprenez... mes amis... certainement... une telle
proposition...

-- Eh bien, puisque vous hesitez, s'ecria le cabaretier, nous ne vous
en prions pas... nous vous en defions !

-- Vous m'en defiez ?...

-- Oui, docteur !

-- Jonas, vous allez trop loin, reprit le biro. Il ne faut pas defier
Patak... Nous savons qu'il est homme de parole... Et ce qu'il a dit
qu'il ferait, il le fera... ne fut-ce que pour rendre service au
village et a tout le pays.

-- Comment, c'est serieux ?... Vous voulez que j'aille au chateau des
Carpathes ? reprit le docteur, dont la face rubiconde etait devenue
tres pale.

-- Vous ne sauriez vous en dispenser, repondit categoriquement maitre
Koltz.

-- je vous en prie... mes bons amis... je vous en prie... raisonnons,
s'il vous plait !...

-- C'est tout raisonne, repondit Jonas.

-- soyez justes... A quoi me servirait d'aller la-bas... et qu'y
trouverais-je ?.. quelques braves gens qui se sont refugies au
burg...et qui ne genent personne...

-- Eh bien, repliqua le magister Hermod, si ce sont de braves gens,
vous n'avez rien a craindre de leur part, et ce sera une occasion de
leur offrir vos services. -- S'ils en avaient besoin, repondit le
docteur Patak, s'ils me faisaient demander, je n'hesiterais pas...
croyez-le... a me rendre au chateau. Mais je ne me deplace pas sans
etre invite, et je ne fais pas gratis mes visites...

-- On vous paiera votre derangement, dit maitre Koltz, et a tant
l'heure.

-- Et qui me le paiera ?...

-- Moi... nous... au prix que vous voudrez ! >> repondirent la plupart
des clients de Jonas.

Visiblement, en depit de ses constantes fanfaronnades, le docteur
etait, a tout le moins, aussi poltron que ses compatriotes de Werst.
Aussi, apres s'etre pose en esprit fort, apres avoir raille les
legendes du pays, se trouvait-il tres embarrasse de refuser le service
qu'on lui demandait. Et pourtant, d'aller au chateau des Carpathes,
meme si l'on remunerait son deplacement, cela ne pouvait lui convenir
en aucune facon. Il chercha donc a tirer argument de ce que cette
visite ne produirait aucun resultat, que le village se couvrirait de
ridicule en le deleguant pour explorer le burg... Son argumentation fit
long feu.

Voyons, docteur, il me semble que vous n'avez absolument rien a
risquer, reprit le magister Hermod, puisque vous ne croyez pas aux
esprits...

-- Non... je n'y crois pas.

-- Or, si ce ne sont pas des esprits qui reviennent au chateau, ce sont
des etres humains qui s'y sont installes, et vous ferez connaissance
avec eux.

Le raisonnement du magister ne manquait pas de logique : il etait
difficile a retorquer.

<< D'accord, Hermod, repondit le docteur Patak, mais je puis etre retenu
au burg...

C'est qu'alors vous y aurez ete bien recu, repliqua Jonas.

-- Sans doute ; cependant si mon absence se prolongeait, et si
quelqu'un avait besoin de moi dans le village...

-- Nous nous portons tous a merveille, repondit maitre Koltz, et il n'y
a plus un seul malade a Werst depuis que votre dernier client a pris
son billet pour l'autre monde.

-- Parlez franchement... Etes-vous decide a partir demanda l'aubergiste.

-- Ma foi, non ! repliqua le docteur. Oh ! ce n'est point par peur...
Vous savez bien que je n'ajoute pas foi a toutes ces sorcelleries... La
verite est que cela me parait absurde, et, je vous le repete,
ridicule... Parce qu'une fumee est sortie de la cheminee du donjon...
une fumee qui n'est peut-etre pas une fumee... Decidement non !... je
n'irai pas au chateau des Carpathes !

-- J'irai, moi ! >>

C'etait le forestier Nic Deck qui venait d'entrer dans la conversation
en y jetant ces deux mots.

<< Toi... Nic ? s'ecria maitre Koltz.

-- Moi... mais a la condition que Patak m'accompagnera. >>

Ceci fut directement envoye a l'adresse du docteur, qui fit un bond
pour se depetrer.

<< Y penses-tu, forestier ? repliqua-t-il. Moi... t'accompagner ?...
Certainement... ce serait une agreable promenade a faire... tous les
deux... si elle avait son utilite... et si l'on pouvait s'y hasarder...
Voyons, Nic, tu sais bien qu'il n'y a meme plus de route pour aller au
burg... Nous ne pourrions arriver.

-- J'ai dit que j'irais au burg, repondit Nic Deck, et puisque je l'ai
dit, j'irai.

-- Mais moi... je ne l'ai pas dit !... s'ecria le docteur en se
debattant, comme si quelqu'un l'eut pris au collet.

-- Si... vous l'avez dit... repliqua Jonas.

-- Oui !... Oui ! >> repondit d'une seule voix l'assistance.

L'ancien infirmier, presse par les uns et les autres, ne savait comment
leur echapper. Ah ! combien il regrettait de s'etre si imprudemment
engage par ses rodomontades. Jamais il n'eut imagine qu'on les
prendrait au serieux, ni qu'on le mettrait en demeure de payer de sa
personne... Maintenant, il ne lui est plus possible de s'esquiver, sans
devenir la risee de Werst, et tout le pays du Vulkan l'eut bafoue
impitoyablement. Il se decida donc a faire contre fortune bon coeur.

<< Allons... puisque vous le voulez, dit-il, j'accompagnerai Nic Deck,
quoique cela soit inutile !

Bien... docteur Patak, bien ! s'ecrierent tous les buveurs du _Roi
Mathias_.

Et quand partirons-nous, forestier ? demanda le docteur Patak, en
affectant un ton d'indifference qui ne deguisait que mal sa
poltronnerie. -- Demain, dans la matinee >>, repondit Nic Deck. Ces
derniers mots furent suivis d'un assez long silence.

Cela indiquait combien l'emotion de maitre Koltz et des autres etait
reelle. Les verres avaient ete vides, les pots aussi, et, pourtant,
personne ne se levait, personne ne songeait a quitter la grande salle,
bien qu'il fut tard, ni a regagner son logis. Aussi Jonas pensa-t-il
que l'occasion etait bonne pour servir une autre tournee de schnaps et
de rakiou...

Soudain, une voix se fit entendre assez distinctement au milieu du
silence general, et voici les paroles qui furent lentement prononcees :

_<< Nicolas Deck, ne va pas demain au burg !... N'y va pas !... ou il
t'arrivera malheur ! >>_

Qui s'etait exprime de la sorte ?... D'ou venait cette voix que
personne ne connaissait et qui semblait sortir d'une bouche invisible
?... Ce ne pouvait etre qu'une voix de revenant, une voix surnaturelle,
une voix de l'autre monde...

L'epouvante fut au comble. On n'osait pas se regarder, on n'osait pas
prononcer une parole...

Le plus brave -- c'etait evidemment Nic Deck -- voulut alors savoir a
quoi s'en tenir. Il est certain que c'etait dans la salle meme que ces
paroles avaient ete articulees. Et, tout d'abord, le forestier eut le
courage de se rapprocher du bahut et de l'ouvrir...

Personne.

Il alla visiter les chambres du rez-de-chaussee, qui donnaient sur la
salle...

Personne.

Il poussa la porte de l'auberge, s'avanca au-dehors, parcourut la
terrasse jusqu'a la grande rue de Werst...

Personne.

Quelques instants apres, maitre Koltz, le magister Hermod, le docteur
Patak, Nic Deck, le berger Frik et les autres avaient quitte l'auberge,
laissant le cabaretier Jonas, qui se hata de clore sa porte a double
tour.

Cette nuit-la, comme s'ils eussent ete menaces d'une apparition
fantastique, les habitants de Werst se barricaderent solidement dans
leurs maisons...

La terreur regnait au village.

                                    V

Le lendemain, Nic Deck et le docteur Patak se preparaient a partir sur
les neuf heures du matin. L'intention du forestier etait de remonter le
col de Vulkan en se dirigeant par le plus court vers le burg suspect.

Apres le phenomene de la fumee du donjon, apres le phenomene de la voix
entendue dans la salle du _Roi Mathias_, on ne s'etonnera pas que toute
la population fut comme affolee. Quelques Tsiganes parlaient deja
d'abandonner le pays. Dans les familles, on ne causait plus que de cela
-- et a voix basse encore. Allez donc contester qu'il y eut du diable <<
du Chort >> dans cette phrase si menacante pour le jeune forestier. Ils
etaient la, a l'auberge de Jonas, une quinzaine, et des plus dignes
d'etre crus, qui avaient entendu ces etranges paroles. Pretendre qu'ils
avaient ete dupes de quelque illusion des sens, cela etait
insoutenable. Pas de doute a cet egard ; Nic Deck avait ete
nominativement prevenu qu'il lui arriverait malheur, s'il s'entetait a
son projet d'explorer le chateau des Carpathes.

Et, pourtant, le jeune forestier se disposait a quitter Werst, et sans
y etre force. En effet, quelque profit que maitre Koltz eut a eclaircir
le mystere du burg, quelque interet que le village eut a savoir ce qui
s'y passait, de pressantes demarches avaient ete faites pour obtenir de
Nic Deck qu'il revint sur sa parole. Eploree, desesperee, ses beaux
yeux noyes de larmes, Miriota l'avait supplie de ne point s'obstiner a
cette aventure. Avant l'avertissement donne par la voix, c'etait deja
grave. Apres l'avertissement, c'etait insense. Et, a la veille de son
mariage, voila que Nic Deck voulait risquer sa vie dans une pareille
tentative, et sa fiancee qui se trainait a ses genoux ne parvenait pas
a le. retenir...

Ni les objurgations de ses amis, ni les pleurs de Miriota, n'avaient pu
influencer le forestier. D'ailleurs, cela ne surprit personne. On
connaissait son caractere indomptable, sa tenacite, disons son
entetement. il avait dit qu'il irait au chateau des Carpathes, et, rien
ne saurait l'en empecher pas meme cette menace qui lui avait ete
adressee directement. Oui ! il irait au burg, dut-il n'en jamais
revenir !

Lorsque l'heure de partir fut arrivee, Nic Deck pressa une derniere
fois Miriota sur son coeur, tandis que la pauvre fille se signait du
pouce, de l'index et du medius, suivant cette coutume roumaine, qui est
un hommage a la Sainte-Trinite.

Et le docteur Patak ?... Eh bien, le docteur Patak, mis en demeure
d'accompagner le forestier, avait essaye de se degager, niais sans
succes. Tout ce qu'on pouvait dire, il l'avait dit !... Toutes les
objections imaginables, il les avait faites !... Il s'etait retranche
derriere cette injonction si formelle de ne point aller au chateau qui
avait ete distinctement entendue.

<< Cette menace ne concerne que moi, s'etait borne a lui repondre Nic
Deck.

-- Et s'il t'arrivait malheur, forestier, avait repondu le docteur
Patak, est-ce que je m'en tirerais sans dommage ?

-- Dommage ou non, vous avez promis de venir avec moi au chateau, et
vous y viendrez, puisque j'y vais ! >>

Comprenant que rien ne l'empecherait de tenir sa promesse, les gens de
Werst avaient donne raison au forestier sur ce point. Mieux valait que
Nie Deck ne se hasardat pas seul en cette aventure. Aussi le tres
depite docteur, sentant qu'il ne pouvait plus reculer, que c'eut ete
compromettre sa situation dans le village, qu'il se serait fait honnir
apres ses forfanteries accoutumees, se resigna, l'ame pleine
d'epouvante. Il etait bien decide d'ailleurs a profiter du moindre
obstacle de route qui se presenterait pour obliger son compagnon a
revenir sur ses pas.

Nic Deck et le docteur Patak partirent donc, et maitre Koltz, le
magister Hermod, Frik, Jonas, leur firent la conduite jusqu'au tournant
de la grande route, ou ils s'arreterent.

De cet endroit, maitre Koltz braqua une derniere fois sa lunette --
elle tic le quittait plus -- dans la direction du burg. Aucune fumee ne
se montrait a la cheminee du donjon, et il eut ete facile de
l'apercevoir sur un horizon tres pur, par une belle matinee de
printemps. Devait-on en conclure que les hotes naturels ou surnaturels
du chateau avaient deguerpi, en voyant que le forestier ne tenait pas
compte de leurs menaces ? Quelques-uns le penserent, et c'etait la une
raison decisive pour mener l'affaire jusqu'a complete satisfaction.

On se serra la main, et Nic Deck, entrainant le docteur, disparut a
l'angle du col.

Le jeune forestier etait en tenue de tournee, casquette galonnee a
large visiere, veste a ceinturon avec le coutelas engaine, culotte
bouffante, bottes ferrees, cartouchiere aux reins, le long fusil sur
l'epaule. il avait la reputation justifiee d'etre un tres habile
tireur, et, comme, a defaut de revenants, on pouvait rencontrer de ces
odeurs qui battent les frontieres, ou, a defaut de rodeurs, quelque
ours mal intentionne, il n'etait que prudent d'etre en mesure de se
defendre.

Quant au docteur, il avait cru devoir s'armer d'un vieux pistolet a
pierre, qui ratait trois coups sur cinq. Il portait aussi une hachette
que son compagnon lui avait remise pour le cas probable ou il serait
necessaire de se frayer passage a travers les epais taillis du Plesa.
Coiffe du large chapeau des campagnarde, boutonne sous son epaisse cape
de voyage, il etait chausse de bottes a grosse ferrure, et ce n'est pas
toutefois ce lourd attirail qui l'empecherait de decamper, si
l'occasion s'en presentait.

Nic Deck et lui s'etaient egalement munis de quelques provisions
contenues dans leur bissac, afin de pouvoir au besoin prolonger
l'exploration.

Apres avoir depasse le tournant de la route, Nic Deck et le docteur
Patak marcherent plusieurs centaines de pas le long du Nyad, en
remontant sa rive droite. De suivre le chemin qui circule a travers les
ravins du massif, cela les eut trop ecartes vers l'ouest. Il eut ete
plus avantageux de pouvoir continuer a cotoyer le lit du torrent, ce
qui eut reduit la distance d'un tiers, car le Nyad prend sa source
entre les replis du plateau d'Orgall. Mais, d'abord praticable, la
berge, profondement ravinee et barree de hautes roches, n'aurait plus
livre passage, merite a des pietons. Il y avait des l'ors necessite de
couper obliquement vers la gauche, quitte a revenir sur le chateau,
lorsqu'ils auraient franchi la zone inferieure des forets du Plesa.

C'etait, d'ailleurs, le seul cote par lequel le burg fut abordable. Au
temps ou il etait habite par le comte Rodolphe de Gortz, la
communication entre le village de Werst, le col de Vulkan et la vallee
de la Sil valaque se faisait par une etroite percee qui avait ete
ouverte en suivant cette direction. Mais, livree depuis vingt ans aux
envahissements de la vegetation, obstruee par l'inextricable fouillis
des broussailles, c'est en vain qu'on y eut cherche la trace d'une
sente ou d'une tortillere.

Au moment d'abandonner le lit profondement encaisse du Nyad, que
remplissait une eau mugissante, Nic Deck s'arreta afin de s'orienter.
Le chateau n'etait deja plus visible. Il ne le redeviendrait qu'au-dela
du rideau des forets qui s'etageaient sur les basses petites de la
montagne, -- disposition commune a tout le systeme orographique des
Carpathes. L'orientation devait donc etre difficile a determiner, faute
de reperes. On ne pouvait l'etablir que par la position du soleil, dont
les rayons affleuraient alors les lointaines cretes vers le sud-est.

<< Tu le vois, forestier, dit le docteur, tu le vois !... il n'y a pas
meme de chemin... ou plutot, il n'y en a plus !

-- Il y en aura, repondit Nic Deck.

-- C'est facile a dire, Nic...

-- Et facile a faire, Patak.

-- Ainsi, tu es toujours decide ?... >>

Le forestier se contenta de repondre par un signe affirmatif' et prit
route a travers les arbres.

A ce moment, le docteur eprouva une fiere envie de rebrousser chemin ;
mais son compagnon, qui venait de se retourner, lui jeta un regard si
resolu que le poltron ne jugea pas a propos de rester en arriere.

Le docteur Patak avait encore un dernier espoir c'est que Nic Deck rie
tarderait pas a s'egarer au milieu du labyrinthe de ces bois, ou son
service ne l'avait jamais amene. Mais il comptait sans ce flair
merveilleux, cet instinct professionnel, cette aptitude << animale >>
pour ainsi dire, qui permet de se guider sur les moindres indices,
projection des branches en telle ou telle direction, denivellation du
sol, teinte des ecorces, nuance variee des mousses selon qu'elles sont
exposees aux vents du sud ou du nord. Nie Deck etait trop habile en son
metier, il l'exercait avec une sagacite trop superieure, pour se jamais
perdre, meme en des localites inconnues de lui. Il eut ete le digne
rival d'un Bas-de-Cuir ou d'un Chingachgook au pays de Cooper.

Et, pourtant, la traversee de cette zone d'arbres allait offrir de
reelles difficultes. Des ormes, des hetres, quelques-uns de ces erables
qu'on nomme << faux platanes >>, de superbes chenes, en occupaient les
premiers plans jusqu'a l'etage des bouleaux, des pins et des sapins,
masses sur les croupes superieures a la gauche du col. Magnifiques, ces
arbres, avec leurs troncs puissants, leurs branches chaudes de seve
nouvelle, leur feuillage epais, s'entremelant de l'un a l'autre pour
former une cime de verdure que les rayons du soleil ne parvenaient pas
a percer.

Cependant le passage eut ete relativement facile en se courbant sous
les basses branches. Mais quels obstacles a la surface du sol, et quel
travail il aurait fallu pour l'essarter, pour le degager des orties et
des ronces, pour se garantir contre ces milliers d'echardes que le plus
leger attouchement leur arrache ! Nic Deck n'etait pas homme a s'en
inquieter, d'ailleurs, et, pourvu qu'il put gagner a travers le bois,
il ne se preoccupait pas autrement de quelques egratignures. La marche,
il est vrai, ne pouvait etre que tres lente dans ces conditions, --
facheuse aggravation, car Nic Deck et le docteur Patak avaient interet
a atteindre le burg dans l'apres-midi. Il ferait encore assez jour pour
qu'ils pussent le visiter, -- ce qui leur permettrait d'etre rentres a
Werst avant la nuit.

Aussi, la hachette a la main, le forestier travaillait-il a se frayer
un passage au milieu de ces profondes epinaies, herissees de
baionnettes vegetales, ou le pied rencontrait un terrain inegal,
raboteux, bossue de racines ou de souches, contre lesquelles il
buttait, quand il ne s'enfoncait pas dans une humide couche de feuilles
mortes que le vent n'avait jamais balayees. Des myriades de cosses
eclataient comme des pois fulminants, au grand effroi du docteur, qui
sursautait a cette petarade, regardant a droite et a gauche, se
retournant avec epouvante, lorsque quelque sarment s'accrochait a sa
veste, comme une griffe qui eut voulu le retenus Noir ! il n'etait
point rassure, le pauvre homme. Mais, maintenant, il n'eut as ose
revenir seul en arriere, et il s'efforcait de ne point se laisser
distancer par son intraitable compagnon.

Parfois dans la foret apparaissaient de capricieuses eclaircies. Une
averse de lumiere y penetrait. Des couples de cigognes noires,
troublees dans leur solitude, s'echappaient des hautes ramures et
filaient a grands coups d'aile. La traversee de ces clairieres rendait
la marche plus fatigante encore. La, en effet, s'etaient entasses,
enorme jeu de jonchets, les arbres abattus par l'orage ou tombes de
vieillesse, comme si la hache du bucheron leur eut donne le coup de
mort. La gisaient d'enormes troncs, ronges de pourriture, que charroi
ne devait entrainer jusqu'au lit de la Sil valaque. Devant ces
obstacles, rudes a franchir, parfois impossibles a tourner, Nie Deck et
son compagnon avaient fort a faire. Si le jeune forestier, agile,
souple, vigoureux, parvenait a s'en tirer, le docteur Patak, avec ses
jambes courtes, son ventre bedonnant, essouffle, epoumone, ne pouvait
eviter des chutes, qui obligeaient a lui venir en aide.

-- Tu verras, Nic, que je finirai par me casser quelque membre !
repetait-il.

-- Vous le raccommoderez.

-- Allons, forestier, sois raisonnable... Il ne faut pas s'acharner
contre l'impossible ! >>

Bah ! Nic Deck etait deja en avant, et le docteur, n'obtenant rien, se
hatait de le rejoindre.

La direction suivie jusqu'alors, etait-ce bien celle qui convenait pour
arriver en face du burg ? Il eut ete malaise de s'en rendre compte.
Cependant, puisque le sol ne cessait de monter, il y avait lieu de
s'elever vers la lisiere de la foret, qui fut atteinte a trois heures
de l'apres-midi.

Au-dela, jusqu'au plateau d'Orgall, s'etendait le rideau des arbres
verts, plus clairsemes a mesure que le versant du massif gagnait en
altitude.

En cet endroit, le Nyad reparaissait au milieu des roches, soit qu'il
se fut inflechi au nord-ouest, soit que Nic Deck eut oblique vers lui.
Cela donna au jeune forestier la certitude qu'il avait fait bonne
route, puisque le ruisseau semblait sourdre des entrailles du plateau
d'Orgall.

Nie Deck ne put refuser au docteur une heure de halte au bord du
torrent. D'ailleurs, l'estomac reclamait son du aussi imperieusement
que les jambes. Les bissacs etaient bien garnis, le rakiou emplissait
la gourde du docteur et celle de Nic Deck. En outre, une eau limpide et
fraiche, filtree aux cailloux du fond, coulait a quelques pas. Que
pouvait-on desirer de plus ? On avait beaucoup depense, il fallait
reparer la depense.

Depuis leur depart, le docteur n'avait guere eu le loisir de causer
avec Nic Deck, qui le precedait toujours. Mais il se dedommagea, des
qu'ils furent assis tous les deux sur la berge du Nyad. Si l'un etait
peu loquace, l'autre etait volontiers bavard. D'apres cela, on ne
s'etonnera pas que les questions fussent tres prolixes, et les reponses
tres breves.

<< Parlons un peu, forestier, et parlons serieusement, dit le docteur.

-- je vous ecoute, repondit Nic Deck.

-- je pense que si nous avons fait halte en cet endroit, c'est pour
reprendre des forces.

-- Rien de plus juste.

-- Avant de revenir a Werst...

-- Non... avant d'aller au burg.

-- Voyons, Nic, voila six heures que nous marchons,

et c'est a peine si nous sommes a mi-route...

-- Ce qui prouve que nous n'avons pas de temps a perdre.

-- Mais il fera nuit, lorsque nous arriverons devant le chateau, et
comme j'imagine, forestier, que tu ne seras pas assez fou pour te
risquer sans voir clair, il faudra attendre le jour...

-- Nous l'attendrons.

-- Ainsi tu ne veux pas renoncer a ce projet, qui n'a pas le sens
commun ?...

-- Non.

-- Comment ! Nous voici extenues, ayant besoin d'une bonne table dans
une bonne salle, et d'un bon lit dans une bonne chambre, et tu songes a
passer la nuit en plein air ?...

-- Oui, si quelque obstacle nous empeche de franchir l'enceinte du
chateau.

-- Et s'il n'y a pas d'obstacle ?...

-- Nous irons coucher dans les appartements du donjon.

-- Les appartements du donjon ! s'ecria le docteur Patak. Tu crois,
forestier, que je consentirai a rester toute une nuit a l'interieur de
ce maudit burg...

-- Sans doute, a moins que vous ne preferiez demeurer seul au-dehors.

-- Seul, forestier !... Ce n'est point ce qui est convenu, et si nous
devons nous separer, j'aime encore mieux que ce soit en cet endroit
pour retourner au village ! -- Ce qui est convenu, docteur Patak, c'est
que vous me suivrez jusqu'ou j'irai...

-- Le jour, oui !... La nuit, non !

-- Eh bien, libre a vous de partir, et tachez de ne point vous egarer
sous les futaies. >>

S'egarer, c'est bien ce qui inquietait le docteur. Abandonne a
lui-meme, n'ayant pas l'habitude de ces interminables detours a travers
les forets du Plesa, il se sentait incapable de reprendre la route de
Werst. D'ailleurs, d'etre seul, lorsque la nuit serait venue -- une
nuit tres noire peut-etre --, de descendre les pentes du col au risque
de choir au fond d'un ravin, ce n'etait pas pour lui agreer. Quitte a
ne point escalader la courtine, quand le soleil serait couche, si le
forestier s'y obstinait, mieux valait le suivre jusqu'au pied de
l'enceinte. Mais le docteur voulut tenter un dernier effort pour
arreter sort compagnon.

<< Tu sais bien, mon cher Nic, reprit-il, que je ne consentirai jamais a
me separer de toi... Puisque tu persistes a te rendre au chateau, je ne
te laisserai pas y aller seul.

-- Bien parle, docteur Patak, et je pense que vous devriez vous en
tenir la.

-- Non... encore un mot, Nic. S'il fait nuit, lorsque nous arriverons,
promets-moi de ne pas chercher a penetrer dans le burg...

-- Ce que je vous promets, docteur, c'est de faire l'impossible pour y
penetrer, c'est de ne pas reculer d'une semelle, tant que je n'aurai
pas decouvert ce qui s'y passe.

-- Ce qui s'y passe, forestier ! s'ecria le docteur Patak en haussant
les epaules. Mais que veux-tu qu'il s'y passe ?...

-- Je n'en sais rien, et comme je suis decide a le savoir, je le
saurai...

-- Encore faut-il pouvoir y arriver, a ce chateau du diable ! repliqua
le docteur, qui etait a bout d'arguments. Or, si j'en juge par les
difficultes que nous avons eprouvees jusqu'ici, et par le temps que
nous a coute la traversee des forets du Plesa, la journee s'achevera
avant que nous soyons en vue..-- je ne le pense pas, repondit Nic Deck.
Sur les hauteurs du massif, les sapinieres sont moins embroussaillees
que ces futaies d'ormes, d'erables et de hetres. -- Mais le sol sera
rude a monter !

-- Qu'importe, s'il n'est pas impraticable.

Mais je me suis laisse dire que l'on rencontrait des ours aux environs
du plateau d'Orgall !

-- J'ai mon fusil, et vous avez votre pistolet pour vous defendre,
docteur.

-- Mais si la nuit vient, nous risquons de nous perdre dans l'obscurite
!

-- Non, car nous avons maintenant un guide, qui, je l'espere, ne nous
abandonnera plus.

-- Un guide ? >> s'ecria le docteur.

Et il se releva brusquement pour jeter un regard inquiet autour de lui.

<< Oui, repondit Nie Deck, et ce guide, c'est le torrent du Nyad. Il
suffira de remonter sa rive droite pour atteindre la crete meme du
plateau ou il prend sa source. je pense donc qu'avant deux heures, nous
serons a la porte du burg, si nous nous remettons sans tarder en route.

-- Dans deux heures, a moins que ce ne soit dans six !

-- Allons, etes-vous pret ?...

-- Deja, Nic, deja !... Mais c'est a peine si notre halte a dure
quelques minutes !

-- Quelques minutes qui font une bonne demi-heure.

-- Pour la derniere fois, etes-vous pret ?

-- Pret... lorsque les jambes me pesent comme des masses de plomb... Tu
sais bien que je n'ai pas tes jarrets de forestier, Nie Deck !... Mes
pieds sont gonfles, et c'est cruel de me contraindre a te suivre...

-- A la fin, vous m'ennuyez, Patak ! je vous laisse libre de me quitter
! Bon voyage ! >>

Et Nic Deck se releva.

<< Pour l'amour de Dieu, forestier, s'ecria le docteur Patak, ecoute
encore !

-- Ecouter vos sottises !

-- Voyons, puisqu'il est deja tard, pourquoi ne pas rester en cet
endroit, pourquoi ne pas camper sous l'abri de ces arbres ?... Nous
repartirions demain des l'aube, et nous aurions toute la matinee pour
atteindre le plateau...

-- Docteur, repondit Nic Deck, je vous repete que mon intention est de
passer la nuit dans le burg.

-- Non ! s'ecria le docteur, non... tu ne le feras pas, Nic !... je
saurai bien t'en empecher...

-- Vous !

-- Je m'accrocherai a toi... je t'entrainerai !... je te battrai, s'il
le faut... >>

Il ne savait plus ce qu'il disait, l'infortune Patak.

Quant a Nic Deck, il ne lui avait meme pas repondu, et, apres avoir
remis son fusil en bandouliere, il fit quelques pas en se dirigeant
vers la berge du Nyad.

<< Attends... attends ! s'ecria piteusement le docteur. Quel diable
d'homme !... Un instant encore !... J'ai les jambes raides... mes
articulations ne fonctionnent plus... >>

Elles ne tarderent pourtant pas a fonctionner, car il fallut que
l'ex-infirmier fit trotter ses petitesjambes pour rejoindre le
forestier, qui ne se retournait meme pas.

Il etait quatre heures. l, es rayons solaires, effleurant la crete du
Plesa, qui ne tarderait pas a les intercepter, eclairaient d'un jet
oblique les hautes branches de la sapiniere. Nic Deck avait grandement
raison de se hater, car ces dessous de bois s'assombrissent en peu
d'instants au declin du jour.

Curieux et etrange aspect que celui de ces forets ou se groupent les
rustiques essences alpestres. Au lieu d'arbres contournes, dejetes,
grimacants, se dressent des futs droits, espaces, denudes jusqu'a
cinquante et soixante pieds au-dessus de leurs racines, des troncs sans
nodosites, qui etendent comme un plafond leur verdure persistante. Peu
de broussailles ou d'herbes enchevetrees a leur base. De longues
racines, rampant a fleur de terre, semblables a des serpents engourdis
par le froid. Un sol tapisse d'une mousse jaunatre et rase, faufilee de
brindilles seches et semee de pommes qui crepitent sous le pied. Un
talus raide et sillonne de roches cristallines, dont les aretes vives
entament le cuir- le plus epais. Aussi le passage fut-il rude au milieu
de cette sapiniere sur un quart de mille. Pour escalader ces blocs, il
fallait une souplesse de reins, une vigueur de jarrets, une surete de
membres, qui ne se retrouvaient plus chez le docteur Patak. Nic Deck
n'eut mis qu'une heure, s'il eut ete seul, et il lui en couta trois
avec l'impedimentum de son compagnon, s'arretant pour l'attendre,
l'aidant a se hisser sur quelque roche trop haute pour ses petites
jambes. Le docteur n'avait plus qu'une crainte, -- crainte effroyable :
c'etait de se trouver seul au milieu de ces mornes solitudes.

Cependant, si les pentes devenaient plus penibles a remonter, les
arbres commencaient a se rarefier sur la haute croupe du Plesa. Ils ne
formaient plus que des bouquets isoles, de dimension mediocre. Entre
ces bouquets, on apercevait la ligne des montagnes, qui se dessinaient
a l'arriere-plan et dont les lineaments emergeaient encore des vapeurs
du soir.

Le torrent du Nyad, que le forestier n'avait cesse de cotoyer
jusqu'alors, reduit a ne plus etre qu'un ruisseau, devait sourdre a peu
de distance. A quelques centaines de pieds au-dessus des derniers plis
du terrain s'arrondissait le plateau d'Orgall, couronne par les
constructions du burg.

Nic Deck atteignit enfin ce plateau, apres un dernier coup de collier
qui reduisit le docteur a l'etat de masse inerte. Le pauvre homme
n'aurait pas eu la force de se trainer vingt pas de plus, et il tomba
comme le boeuf qui s'abat sous la masse du boucher.

Nie Deck se ressentait a peine de la fatigue de cette rude ascension.
Debout, immobile, il devorait du regard ce chateau des Carpathes, dont
il ne s'etait jamais approche.

Devant ses yeux se developpait une enceinte crenelee, defendue par un
fosse profond, et dont l'unique pont-levis etait redresse contre une
poterne, qu'encadrait un cordon de pierres.

Autour de l'enceinte, a la surface du plateau d'Orgall, tout etait
abandon et silence.

Un reste de jour permettait d'embrasser l'ensemble. du burg qui
s'estompait confusement au milieu des ombres du soir. Personne ne se
montrait au-dessus du parapet de la courtine, personne sur la
plate-forme superieure du donjon, ni sur la terrasse circulaire du
premier etage. Pas un filet de fumee ne s'enroulait autour de
l'extravagante girouette, rongee d'une rouille seculaire.

<< Eh bien, forestier, demanda le docteur Patak, conviendras-tu qu'il
est impossible de franchir ce fosse, de baisser ce pont-levis, d'ouvrir
cette poterne ? >>

Nic Deck ne repondit pas. Il se rendait compte qu'il serait necessaire
de faire halte devant les murs du chateau. Au milieu de cette
obscurite, comment aurait-il pu descendre au fond du fosse et s'elever
le long de l'escarpe pour penetrer dans l'enceinte ? Evidemment, le
plus sage etait d'attendre l'aube prochaine, afin d'agir en pleine
lumiere.

C'est ce qui fut resolu au grand ennui du forestier, mais a l'extreme
satisfaction du docteur.

                                   VI

Le mince croissant de la lune, delie comme une faucille d'argent, avait
disparu presque aussitot apres le coucher du soleil. Des nuages, venus
de l'ouest, eteignirent successivement les dernieres lueurs du
crepuscule. L'ombre envahit peu a peu l'espace en montant des basses
zones. Le cirque de montagnes s'emplit de tenebres, et les formes du
burg disparurent bientot sous la crepe de la nuit.

Si cette nuit-la menacait d'etre tres obscure, rien n'indiquait qu'elle
dut etre troublee par quelque meteore atmospherique, orage, pluie ou
tempete. C'etait heureux pour Nic Deck et son compagnon, qui allaient
camper en plein air.

Il n'existait aucun bouquet d'arbres sur cet aride plateau d'Orgall. Ca
et la seulement des buissons ras a ras de terre, qui n'offraient aucun
abri contre les fraicheurs nocturnes. Des roches tant qu'on en voulait,
les unes a demi enfouies dans le sol, les autres, a peine en equilibre,
et qu'une poussee eut suffi a faire rouler jusqu'a la sapiniere.

En realite, l'unique plante qui poussait a profusion sur ce sol
pierreux, c'etait un epais chardon appele << epine russe >>, dont les
graines, dit Elisee Reclus, furent apportees a leurs poils par les
chevaux moscovites -- << present de joyeuse conquete que les Russes
firent aux Transylvains >>.

A present, il s'agissait de s'accommoder d'une place quelconque pour y
attendre le jour et se garantir contre l'abaissement de la temperature,
qui est assez notable a cette altitude.

<< Nous n'avons que l'embarras du choix... pour etre mal ! murmura le
docteur Patak.

-- Plaignez-vous donc ! repondit Nic Deck.

-- Certainement, je me plains ! Quel agreable endroit pour attraper
quelque bon rhume ou quelque bon rhumatisme dont je ne saurai comment
me guerir ! >> Aveu depouille d'artifice dans la bouche de l'ancien
infirmier de la quarantaine. Ah ! combien il regrettait sa confortable
petite maison de Werst, avec sa chambre bien close et son lit bien
double de coussins et de courtepointes !

Entre les blocs dissemines sur le plateau d'Orgall, il fallait en
choisir un dont l'orientation offrirait le meilleur paravent contre la
brise du sud-ouest, qui commencait a piquer. C'est ce que fit Nic Deck,
et bientot le docteur vint le rejoindre derriere une large roche, plate
comme une tablette a sa partie superieure.

Cette roche etait un de ces bancs de pierre, enfoui sous les scabieuses
et les saxifrages, qui se rencontrent frequemment a l'angle des chemins
dans les provinces valaques. En meme temps que le voyageur peut s'y
asseoir, il a la faculte de se desalterer avec l'eau que contient un
vase depose en dessus, laquelle est renouvelee chaque jour par les gens
de la campagne. Alors que le chateau etait habite par le baron Rodolphe
de Gortz, ce banc portait un recipient que les serviteurs de la famille
avaient soin de ne jamais laisser vide. Mais, a present, il etait
souille de detritus, tapisse de mousses verdatres, et le moindre choc
l'eut reduit en poussiere.

A l'extremite du banc se dressait une tige de granit, reste d'une
ancienne croix, dont les bras n'etaient figures sur le montant vertical
que par une rainure a demi effacee. En sa qualite d'esprit tort, le
docteur Patak ne pouvait admettre que cette croix le protegerait contre
des apparitions surnaturelles. Et, cependant, par une anomalie commune
a bon nombre d'incredules, il n'etait pas eloigne de croire au diable.
Or, dans sa pensee, le Chort ne devait pas etre loin, c'etait lui qui
hantait le burg, et ce n'etait ni la poterne fermee, ni le pont-levis
redresse, ni la courtine a pic, tri le fosse profond, qui
l'empecheraient d'en sortir, pour peu que la fantaisie le prit de venir
leur tordre le cou a tous les deux.

Et, lorsque le docteur songeait qu'il avait toute une nuit a passer
dans ces conditions, il frissonnait de terreur. Non ! c'etait trop
exiger d'une creature humaine, et les temperaments les plus energiques
n'auraient pu y resister.

Puis, une idee lui vint tardivement, -- une idee a laquelle il n'avait
point encore songe en quittant Werst. On etait au mardi soir, et, ce
jour-la, les gens du comitat se gardent bien de sortir apres le coucher
du soleil. Le mardi, on le sait, est jour de malefices. A s'en
rapporter aux traditions, ce serait s'exposer a rencontrer quelque
genie malfaisant, si l'on s'aventurait dans le pays. Aussi, le mardi,
personne ne circule-t-il dans les rues ni sur les chemins, apres le
coucher du soleil. Et voila que le docteur Patak se trouvait non
seulement hors de sa maison, mais aux approches d'un chateau visionne,
et a deux ou trois milles du village ! Et c'est la qu'il serait
contraint d'attendre le retour de l'aube... si elle revenait jamais !
En verite, c'etait vouloir tenter le diable !

Tout en s'abandonnant a ces idees, le docteur vit le forestier tirer
tranquillement de soir bissac un morceau de viande froide, apres avoir
puise une bonne gorgee a sa gourde. Ce qu'il avait de mieux a faire,
pensa-t-il, c'etait de l'imiter, et c'est ce qu'il fit. Une cuisse
d'oie, un gros chanteau de pain, le tout arrose de rakiou, il ne lui en
fallut pas moins pour reparer ses forces. Mais, s'il parvint a calmer
sa faim, il ne parvint pas a calmer sa peur.

<< Maintenant, dormons, dit Nic Deck, des qu'il eut range son bissac au
pied de la roche.

-- Dormir, forestier !

-- Bonne nuit, docteur.

-- Bonne nuit, c'est facile a souhaiter, et je crains bien que celle-ci
ne finisse mal... >>

Nie Deck, n'etant guere en humeur de converser, ne repondit pas.
Habitue par profession a coucher au milieu des bois, il s'accota de son
mieux contre le banc de pierre, et ne tarda pas a tomber dans un
profond sommeil. Aussi le docteur ne put-il que maugreer entre ses
dents, lorsqu'il entendit le souffle de son compagnon s'echappant a
intervalles reguliers.

Quant a lui, il lui fut impossible, meme quelques minutes, d'annihiler
ses sens de l'ouie et de la vue. En depit de la fatigue, il ne cessait
de regarder, il ne cessait de preter l'oreille. Son cerveau etait en
proie a ces extravagantes visions (lui naissant des troubles de
l'insomnies Qu'essayait-il d'apercevoir dans les epaisseurs de l'ombre
? Tout et rien, les formes indecises des objets qui l'environnaient,
les nuages echeveles a travers le ciel, la masse a peine perceptible du
chateau. Puis c'etaient les roches dit plateau d'Orgall, qui lui
semblaient se mouvoir dans une sorte d'infernale sarabande. Et si elles
allaient s'ebranler sur leur base, devaler le long du talus, rouler sur
les deux imprudente, les ecraser a la porte de ce burg, dont l'entree
leur etait interdite !

Il s'etait redresse, l'infortune docteur, il ecoutait ces bruits qui se
propagent a la surface des hauts plateaux, ces murmures inquietante,
qui tiennent a la fois du susurrement, du gemissement et du soupir. Il
entendait aussi les nyctalopes qui effleuraient les roches d'un
frenetique coup d'aile, les striges envolees pour leur promenade
nocturne, deux ou trois couples de ces funebres hulottes, dont le
chuintement retentissait comme une plainte. Alors ses muscles se
contractaient simultanement, et son corps tremblotait, baigne d'une
transsudation glaciale.

Ainsi s'ecoulerent de longues heures jusqu'a minuit. Si le docteur
Patak avait pu causer, echanger de temps en temps un bout de phrase,
donner libre cours a ses recriminations, il se serait senti moins
apeure. Mais Nic Deck dormait, et dormait d'un profond sommeil. Minuit
-- c'etait l'heure effrayante entre toutes, l'heure des apparitions,
l'heure des malefices.

Que se passait-il donc ?

Le docteur venait de se relever, se demandant s'il etait eveille, ou
s'il se trouvait sous l'influence d'un cauchemar.

En effet, la-haut, il crut voir - non ! il vit reellement des formes
etranges, eclairees d'une lumiere spectrale, passer d'un horizon a
l'autre, monter, s'abaisser, descendre avec les nuages. On eut dit des
especes de monstres, dragons a queue de serpent, hippogriffes aux
larges ailes, krakens gigantesques, vampires enormes, qui s'abattaient
comme pour le saisir de leurs griffes ou l'engloutir dans leurs
machoires.

Puis, tout lui parut etre en mouvement sur le plateau d'Orgall, les
roches, les arbres qui se dressaient a sa lisiere. Et tres
distinctement, des battements, jetes a petits intervalles, arriverent a
son oreille.

<< La cloche... murmure-t-il, la cloche du burg ! >> Oui ! c'est bien la
cloche de la vieille chapelle, et non celle de l'eglise de Vulkan, dont
le vent eut emporte les sons en une direction contraire.

Et voici que ses battements sont plus precipites... La main qui la met
en branle ne sonne pas un glas de mort ! Non ! c'est un tocsin dont les
coups haletants reveillent les echos de la frontiere transylvaine.

En entendant ces vibrations lugubres, le docteur Patak est pris d'une
peur convulsive, d'une insurmontable angoisse, d'une irresistible
epouvante, qui lui fait courir de froides horripilations sur tout le
corps.

Mais le forestier a ete tire de son sommeil par les volees terrifiantes
de cette cloche. Il s'est redresse, tandis que le docteur Patak semble
comme rentre en lui-meme.

Nic Deck tend l'oreille, et ses yeux cherchent a percer les epaisses
tenebres qui recouvrent le burg.

<< Cette cloche !... Cette cloche !.., repete le docteur Patak. C'est le
Chort qui la sonne !... >>

Decidement, il croit plus que jamais au diable, le pauvre docteur
absolument affole !

Le forestier, immobile, ne lui a pas repondu.

Soudain, des rugissements, semblables a ceux que , jettent les sirenes
marines a l'entree des ports, se dechainent en tumultueuses ondes.
L'espace est ebranle sur un large rayon par leurs souffles
assourdissants.

Puis, une clarte jaillit du donjon central, une clarte intense, d'ou
sortent des eclats d'une penetrante vivacite, des corruscations
aveuglantes. Quel foyer produit cette puissante lumiere, dont les
irradiations se promenent en longues nappes a la surface du plateau
d'Orgall ? De quelle fournaise s'echappe cette source photogenique, qui
semble embraser les roches, en meme temps qu'elle les baigne d'une
lividite etrange ?

<< Nic... Nic... s'ecrie le docteur, regarde-moi !... Ne suis-je plus
comme toi qu'un cadavre ?... >>

En effet, le forestier et lui ont pris un aspect cadaverique, figure
blafarde, yeux eteints, orbites vides, joues verdatres au teint
grivele, cheveux ressemblant a ces mousses qui croissent, suivant la
legende, sur le crane des pendus...

Nic Deck est stupefie de ce qu'il voit, comme de ce qu'il entend. Le
docteur Patak, arrive au dernier degre de l'effroi, a les muscles
retractes, le poil herisse, la pupille dilatee, le corps pris d'une
raideur tetanique. Comme dit le poete des _Contemplations_, il <<
respire de l'epouvante ! >>

Une minute -- une minute au plus -- dura cet horrible phenomene. Puis,
l'etrange lumiere s'affaiblit graduellement, les mugissements
s'eteignirent, et le plateau d'Orgall rentra dans le silence et
l'obscurite.

Ni l'un ni l'autre ne chercherent plus a dormir, le docteur, accable
par la stupeur, le forestier, debout contre le banc de pierre,
attendant le retour de l'aube.

A quoi songeait Nic Deck devant ces choses si evidemment surnaturelles
a ses yeux ? N'y avait-il pas la de quoi ebranler sa resolution ?
S'enteterait-il a poursuivre cette temeraire aventure ? Certes, il
avait dit qu'il penetrerait dans le burg, qu'il explorerait le
donjon... Mais n'etait-ce pas assez que d'etre venu jusqu'a son
infranchissable enceinte, d'avoir encouru la colere des genies et
provoque ce trouble des elements ? Lui reprocherait-on de n'avoir pas
tenu sa promesse, s'il revenait au village, saris avoir pousse la folie
jusqu'a s'aventurer a travers ce diabolique chateau ?

Tout a coup, le docteur se precipite sur lui, le saisit par la main,
cherche a l'entrainer, repetant d'une voix sourde :

<< Viens !... Viens !...

Non ! >> repond Nic Deck.

Et, a son tour, il retient le docteur Patak, qui retombe apres ce
dernier effort.

Cette nuit s'acheva enfin, et tel avait ete l'etat de leur esprit que
ni le forestier ni le docteur n'eurent conscience du temps qui s'ecoula
jusqu'au lever du jour.

Rien ne resta dans leur memoire des heures qui precederent les
premieres lueurs du matin.

A cet instant, une ligne rosee se dessina sur l'arete du Paring, a
l'horizon de l'est, de l'autre cote de la vallee des deux Sils. De
legeres blancheurs s'eparpillerent au zenith sur un fond de ciel raye
comme une peau de zebre.

Nic Deck se tourna vers le chateau. Il vit ses formes s'accentuer peu a
peu, le donjon se degager des hautes brumes qui descendaient le col de
Vulkan, la chapelle, les galeries, la courtine emerger des vapeurs
nocturnes, puis, sur le bastion d'angle, se decouper le hetre, dont les
feuilles bruissaient a la brise du levant.

Rien de change a l'aspect ordinaire du burg. La cloche etait aussi
immobile que la vieille girouette feodale. Aucune fumee n'empanachait
les cheminees du donjon, dont les fenetres grillagees etaient
obstinement closes.

Au-dessus de la plate-forme, quelques oiseaux voltigeaient en jetant de
petits cris clairs.

Nic Deck tourna son regard vers l'entree principale du chateau. Le
pont-levis, releve contre la baie, fermait la poterne entre les deux
pilastres de pierre ecussonnes aux armes des barons de Gortz.

Le forestier etait-il donc decide a pousser jusqu'au bout cette
aventureuse expedition ? Oui, et sa resolution n'avait point ete
entamee par les evenements de la nuit. Chose dite, chose faite: c'etait
sa devise, comme on sait. Ni la voix mysterieuse qui l'avait menace
personellement dans la grande salle du _Roi Mathias_, ni les phenomenes
inexplicables de sons et de lumiere dont il venait d'etre temoin, ne
l'empecheraient de franchir la muraille du burg, Une heure lui
suffirait pour parcourir les galeries, visiter le donjon, et alors, sa
promesse accomplie, il reprendrait le chemin de Werst, ou il pourrait
arriver avant midi.

Quant au docteur Patak, ce n'etait plus qu'une machine inerte, n'ayant
ni la force de resister ni meme celle de vouloir. Il irait ou on le
pousserait. S'il tombait, il lui serait impossible de se relever. Les
epouvantements de cette nuit l'avaient reduit au plus complet
hebetement, et il ne fit aucune observation, lorsque le forestier,
montrant le chateau, lui dit :

<< Allons ! >>

Et pourtant le jour etait revenu, et le docteur aurait pu regagner
Werst,. sans craindre de s'egarer a travers les forets du Plesa. Mais
qu'on ne lui sache aucun gre d'etre reste avec Nic Deck. S'il
n'abandonna pas son compagnon pour reprendre la route du village, c'est
qu'il n'avait plus conscience de la situation, c'est qu'il n'etait plus
qu'un corps sans ame. Aussi, lorsque le forestier l'entraina vers le
talus de la contrescarpe, se laissa-t-il faire.

Maintenant etait-il possible de penetrer dans le burg autrement que par
la poterne ? C'. est ce que Nic Deck vint prealablement reconnaitre.

La courtine ne presentait aucune breche, aucun eboulement, aucune
faille, qui put donner acces a l'interieur de l'enceinte. Il etait meme
surprenant que ces vieilles murailles fussent dans un tel etat de
conservation, -- ce qui devait etre attribue a leur epaisseur. S'elever
jusqu'a la ligne de creneaux qui les couronnait paraissait etre
impraticable, puisqu'elles dominaient le fosse d'une quarantaine de
pieds. il semblait par suite que Nic Deck, au moment ou il venait
d'atteindre le chateau des Carpathes, allait se heurter a des obstacles
insurmontables.

Tres heureusement -- ou tres malheureusement pour lui --, il existait
au-dessus de la poterne une sorte de meurtriere, ou plutot une
embrasure ou s'allongeait autrefois la volee d'une couleuvrine. Or, en
se servant de l'une des chaines du pont-levis qui pendait jusqu'au sol,
il ne serait pas tres difficile a un homme leste et vigoureux de se
hisser jusqu'a cette embrasure. Sa largeur etait suffisante pour livrer
passage, et, a moins qu'elle ne fut barree d'une grille en dedans, Nic
Deck parviendrait sans doute a s'introduire dans la cour du burg.

Le forestier comprit, a premiere vue, qu'il n'y avait pas moyen de
proceder autrement, et voila pourquoi, suivi de l'inconscient docteur,
il descendit par un raidillon oblique le revers interne de la
contrescarpe.

Tous deux eurent bientot atteint le fond du fosse, seme de pierres
entre le fouillis des plantes sauvages. On ne savait trop ou l'on
posait le pied, et si des myriades de betes venimeuses ne fourmillaient
pas sous les herbes de cette humide excavation.

Au milieu du fosse et parallelement a la courtine, se creusait le lit
de l'ancienne cuvette, presque entierement dessechee, et qu'une bonne
enjambee permettait de franchir.

Nic Deck, n'ayant rien perdu de son energie physique et morale,
agissait avec sang-froid, tandis que le docteur le suivait
machinalement, comme une bete que l'on tire par une corde.

Apres avoir depasse la cuvette, le forestier longea la base de la
courtine pendant une vingtaine de pas, et s'arreta au-dessous de la
poterne, a l'endroit ou pendait le bout de chaine. En s'aidant des
pieds et des mains, il pourrait aisement atteindre le cordon de pierre
qui faisait saillie au-dessous de l'embrasure.

Evidemment, Nic Deck n'avait pas la pretention d'obliger le docteur
Patak a tenter avec lui cette escalade. Un aussi lourd bonhomme ne
l'aurait pu. Il se borna donc a le secouer vigoureusement pour se faire
comprendre, et lui recommanda de rester sans bouger au fond du fosse.

Puis, Nic Deck commenca a grimper le long de la chaine, et ce ne fut
qu'un jeu pour ses muscles de montagnard.

Mais, lorsque le docteur se vit seul, voila que le sentiment de la
situation lui revint dans une certaine mesure. Il comprit, il regarda,
il apercut son compagnon deja suspendu a un douzaine de pieds au-dessus
du sol, et, alors, de s'ecrier d'une voix etranglee par les affres de
la peur :

<< Arrete... Nic... arrete ! >>

Le forestier ne l'ecouta point.

<< Viens... viens... ou je m'en vais ! gemit le docteur, qui parvint a
se remettre sur ses pieds.

-- Va-t'en ! >> repondit Nic Deck.

Et il continua de s'elever lentement le long de la chaine du pont-levis.

Le docteur Patak, au paroxysme de l'effroi, voulut alors regagner le
raidillon de la contrescarpe, afin de remonter jusqu'a la crete du
plateau d'Orgall et de reprendre a toutesjambes le chemin de Werst...

O prodige, devant lequel s'effacaient ceux qui avaient trouble la nuit
precedente ! - voici qu'il ne peut bouger...

Ses pieds sont retenus comme s'ils etaient saisis entre les machoires
d'un etau... Peut-il les deplacer l'un apres l'autre ?... Non !... Ils
adherent par les talons et les semelles de leurs bottes... Le docteur
s'est-il donc laisse prendre aux ressorts d'un piege il est trop affole
pour le reconnaitre... Il semble plutot qu'il soit retenu par les clous
de sa chaussure.

Quoi qu'il en soit, le pauvre homme est immobilise a cette place... Il
est rive au sol... N'ayant meme plus la force de crier il tend
desesperement les mains... On dirait qu'il veut s'arracher aux
etreintes de quelque tarasque, dont la gueule emerge des entrailles de
la terre...

Cependant, Nic Deck etait parvenu a la hauteur de la poterne et il
venait de poser sa main sur l'une des ferrures ou s'emboitait l'un des
gonds du pont-levis...

Un cri de douleur lui echappa ; puis, se rejetant en arriere comme s'il
eut ete frappe d'un coup de foudre, il glissa le long de la chaine
qu'un dernier instinct lui avait fait ressaisir, et roula jusqu'au fond
du fosse. << La voix avait bien dit qu'il m'arriverait malheur ! >>
murmura-t-il et il perdit connaissance.

                                  VII

Comment decrire l'anxiete a laquelle etait en proie le village de Werst
depuis le depart du jeune forestier et du docteur Patak ? Elle n'avait
cesse de s'accroitre avec les heures qui s'ecoulaient et semblaient
interminables.

Maitre Koltz, l'aubergiste Jonas, le magister Hermod et quelques autres
n'avaient pas manque de se tenir en permanence sur la terrasse. Chacun
d'eux s'obstinait a observer la masse lointaine du burg, a regarder si
quelque volute reapparaissait au-dessus du donjon. Aucune fumee ne se
montrait -- ce qui fut constate au moyen de la lunette invariablement
braquee dans cette direction. En verite, les deux florins employes a
l'acquisition de cet appareil, c'etait de l'argent qui avait recu un
bon emploi. jamais le biro, bien interesse pourtant, bien regardant a
sa bourse, n'avait eu moins de regret d'une depense faite si a-propos.

A midi et demi, lorsque le berger Frik revint de la pature, on
l'interrogea avidement. Y avait-il du nouveau, de l'extraordinaire, du
surnaturel ?...

Frik repondit qu'il venait de parcourir la vallee de la Sil valaque,
sans avoir rien vu de suspect,

Apres le diner, vers deux heures, chacun regagna son poste
d'observation. Personne n'eut pense a rester chez soi, et surtout
personne ne songeait a remettre le pied au _Roi Mathias_, ou des voix
comminatoires se faisaient entendre. Que des murs aient des oreilles,
passe encore, puisque c'est une locution qui a cours dans le langage
usuel... mais une bouche !...

Aussi le digne cabaretier pouvait-il craindre que son cabaret fut mis
en quarantaine, et cela ne laissait pas de le preoccuper au dernier
point. En serait-il donc reduit a fermer boutique, a boire son propre
fonds, faute de clients ? Et pourtant, dans le but de rassurer la
population de Werst, il avait procede a une longue investigation du
_Roi Mathias_, fouille les chambres jusque sous leurs lits, visite les
bahuts et le dressoir, explore minutieusement les coins et recoins de
la grande salle, de la cave et du grenier, ou quelque mauvais plaisant
aurait pu organiser cette mystification. Rien !... Rien non plus du
cote de la facade qui dominait le Nyad. Les fenetres etaient trop
hautes pour qu'il fut possible de s'elever jusqu'a leur embrasure, au
revers d'une muraille taillee a pic et dont l'assise plongeait dans le
cours impetueux du torrent. N'importe ! la peur ne raisonne pas, et
bien du temps s'ecoulerait, sans doute, avant que les hotes habituels
de Jonas eussent rendu leur confiance a son auberge, a son schnaps et a
son rakiou.

Bien du temps ?... Erreur, et, on le verra, ce facheux pronostic ne
devait point se realiser.

En effet, quelques jours plus tard, par suite d'une circonstance tres
imprevue, les notables du village allaient reprendre leurs conferences
quotidiennes, entremelees de bonnes rasades, devant les tables du _Roi
Mathias_.

Mais il faut revenir au jeune forestier et a son compagnon, le docteur
Patak.

On s'en souvient, au moment de quitter Werst, Nie Deck avait promis a
la desolee Miriota de ne pas s'attarder dans sa visite au chateau des
Carpathes. S'il ne lui arrivait pas malheur, si les menaces fulminees
contre lui ne se realisaient pas, il comptait etre de retour aux
premieres heures de la soiree. On, l'attendait donc, et avec quelle
impatience ! D'ailleurs, ni la jeune fille, ni son pere, ni le maitre
d'ecole ne pouvaient prevoir que les difficultes de la route ne
permettraient pas au forestier d'atteindre la crete du plateau d'Orgall
avant la nuit tombante.

Il suit de la que l'inquietude, deja si vive pendant la journee,
depassa toute mesure, lorsque huit heures sonnerent au clocher de
Vulkan, qu'on entendait tres distinctement au village de Werst. Que
s'etait-il passe pour que Nic Deck et le docteur n'eussent pas reparu,
apres une journee d'absence ? Cela etant, nul n'aurait songe a
reintegrer sa demeure, avant qu'ils fussent de retour. A chaque
instant, on s'imaginait les voir poindre au tournant de la route du col.

Maitre Koltz et sa fille s'etaient portes a l'extremite de la rue, a
l'endroit ou le patour avait ete mis en faction. Maintes fois, ils
crurent voir des ombres se dessiner au lointain, a travers l'eclaircie
des arbres... Illusion pure ! Le col etait desert, comme a l'habitude,
car il etait rare que les gens de la frontiere voulussent s'y hasarder
pendant la nuit. Et puis, on etait au mardi soir -- ce mardi des genies
malfaisants --, et, ce jour-la, les Transylvains ne courent pas
volontiers la campagne, au coucher du soleil. Il fallait que Nie Deck
fut fou d'avoir choisi un pareil jour pour visiter le burg. La verite
est que le jeune forestier n'y avait point reflechi, ni personne, au
surplus, dans le village.

Mais c'est bien a cela que Miriota songeait alors. Et quelles
effrayantes images s'offraient a elle ! En imagination, elle avait
suivi son fiance heure par heure, a travers ces epaisses forets du
Plesa, tandis qu'il remontait vers le plateau d'Orgall... Maintenant,
la nuit venue, il lui semblait qu'elle le voyait dans l'enceinte,
essayant d'echapper aux esprits qui hantaient le chateau des
Carpathes... Il etait devenu rejouer de leurs malefices... C'etait la
victime vouee a leur vengeance... Il etait emprisonne au fond de
quelque souterraine geole... mort peut- Pauvre fille, que n'eut-elle
donne pour se lancer sur les traces de Nic Deck ! Et, puisqu'elle ne le
pouvait, du moins aurait-elle voulu l'attendre toute la nuit en cet
endroit. Mais son pere l'obligea a rentrer, et, laissant le berger en
observation, tous deux revinrent a leur logis.

Des qu'elle fut seule en sa petite chambre, Miriota s'abandonna sans
reserve a ses larmes. Elle l'aimait, de toute son ame, ce brave Nic, et
d'un amour d'autant plus reconnaissant que le jeune forestier ne
l'avait point recherchee dans les conditions ou se decident
ordinairement les mariages en ces campagnes transylvaines et d'une
facon si bizarre.

Chaque annee, a la fete de la Saint-Pierre, s'ouvre la << foire aux
fiances >>. Ce jour-la, il y a reunion de toutes les jeunes filles du
comitat. Elles sont venues avec leurs plus belles carrioles attelees de
leurs meilleurs chevaux ; elles ont apporte leur dot, c'est-a-dire des
vetements files, cousus, brodes de leurs mains, enfermes dans des
coffres aux brillantes couleurs ; familles, amies, voisines, les ont
accompagnees. Et alors arrivent les jeunes gens, pares de superbes
habits, ceints d'echarpes de soie. Ils courent la foire en se pavanant
; ils choisissent la fille qui leur plait ; ils lui remettent un anneau
et un mouchoir en signe de fiancailles, et les mariages se font au
retour de la fete.

Ce n'etait point sur l'un de ces marches que Nicolas Deck avait
rencontre Miriota. Leur liaison ne s'etait pas etablie par hasard. Tous
deux se connaissaient depuis l'enfance, ils s'aimaient depuis qu'ils
avaient l'age d'aimer. Le jeune forestier n'etait pas alle querir au
milieu d'une foire celle qui devait etre son epouse, et Miriota lui en
avait grand gre. Ah ! pourquoi Nic Deck etait-il d'un caractere si
resolu, si tenace, si entete a tenir une promesse imprudente ! il
l'aimait, pourtant, il l'aimait, et elle n'avait pas eu assez
d'influence pour l'empecher de prendre le chemin de ce chateau maudit !

Quelle nuit passa la triste Miriota au milieu des angoisses et des
pleurs ! Elle n'avait point voulu se coucher. Penchee a sa fenetre, le
regard fixe sur la rue montante, il lui semblait entendre une voix qui
murmurait :

<< Nicolas Deck n'a pas tenu compte des menaces !... Miriota n'a plus de
fiance ! >>

Erreur de ses sens troubles. Aucune voix ne se propageait a travers le
silence de la nuit. L'inexplicable phenomene de la salle du _Roi
Mathias_ ne se reproduisait pas dans la maison de maitre Koltz.

Le lendemain, a l'aube, la population de Werst etait dehors. Depuis la
terrasse jusqu'au detour du col, les uns remontaient, les autres
redescendaient la grande rue, -- ceux-ci pour demander des nouvelles,
ceux-la pour en donner. On disait que le berger Frik venait de se
porter en avant, a un bon mille dit village, non point a travers les
forets du Plesa, mais en suivant leur lisiere, et qu'il n'avait pas agi
ainsi sans motif.

Il fallait l'attendre, et, afin de pouvoir communiquer plus promptement
avec lui, maitre Koltz, Miriota et Jonas se rendirent a l'extremite du
village.

Une demi-heure apres, Frik etait signale a quelques centaines de pas,
en haut de la route. Comme il ne paraissait pas hater son allure, on en
tira mauvais indice.

<< Eh bien, Frik, que sais-tu ?... Qu'as-tu appris ?... lui demanda
maitre Koltz, des que le berger l'eut rejoint. -- Rien vu... rien
appris ! repondit Frik. -- Rien ! murmura la jeune fille, dont les yeux
s'emplirent de larmes.

-- Au lever du jour, reprit le berger, j'avais apercu deux hommes a un
mille d'ici. J'ai d'abord cru que c'etait Nic Deck, accompagne du
docteur... ce n'etait pas lui !

-- Sais-tu quels sont ces hommes ? demanda Jonas. -- Deux voyageurs
etrangers qui venaient de traverser la frontiere valaque.

-- Tu leur as parle ?...

-- Oui.

-- Est-ce qu'ils descendent vers le village ?

-- Non, ils font route dans la direction du Retyezat dont ils veulent
atteindre le sommet.

-- Ce sont deux touristes ?...

-- Ils en ont l'air, maitre Koltz.

-- Et, cette nuit, en traversant le col de Vulkan, ils n'ont rien vu du
cote du burg ?...

-- Non... puisqu'ils se trouvaient encore de l'autre cote de la
frontiere, repondit Frik.

-- Ainsi tu n'as aucune nouvelle de Nic Deck ?

-- Aucune.

-- Mon Dieu !... soupira la pauvre Miriota.

-- Du reste, vous pourrez interroger ces voyageurs dans quelques jours,
ajouta Frik, car ils comptent faire halte a Werst, avant de repartir
pour Kolosvar.

-- Pourvu qu'on ne leur dise pas de mal de mon auberge ! pensa Jonas
inconsolable. Ils seraient capables de n'y point vouloir prendre
logement ! >>

Et, depuis trente-six heures, l'excellent hotelier etait obsede par
cette crainte qu'aucun voyageur n'oserait desormais manger et dormir au
_Roi Mathias_.

En somme, ces demandes et ces reponses, echangees entre le berger et
son maitre, n'avaient en rien eclairci la situation. Et comme ni le
jeune forestier ni le docteur Patak n'avaient reparu a huit heures du
matin, pouvait-on etre fonde a esperer qu'ils dussent jamais revenir
?... C'est qu'on ne s'approche pas impunement du chateau des Carpathes !

Brisee par les emotions de cette nuit d'insomnie, Miriota n'avait plus
la force de se soutenir. Toute defaillante, c'est a peine si elle
parvenait a marcher. Son pere dut la ramener au logis. La, ses larmes
redoublerent... Elle appelait Nic d'une voix dechirante... Elle voulait
partir pour le rejoindre... Cela faisait pitie, et il y avait lieu de
craindre qu'elle tombat malade.

Cependant il etait necessaire et urgent de prendre un parti. Il fallait
aller au secours du forestier et du docteur sans perdre un instant.
Qu'il y eut a courir des dangers, en s'exposant aux represailles des
etres quelconques, humains ou autres, qui occupaient le burg, peu
importait. L'essentiel etait de savoir ce qu'etaient devenus Nic Deck
et le docteur. Ce devoir s'imposait aussi bien a leurs amis qu'aux
autres habitants du village. Les plus braves ne refuseraient pas de se
jeter au milieu des forets du Plesa, afin de remonter jusqu'au chateau
des Carpathes.

Cela decide, apres maintes discussions et demarches, les plus braves se
trouverent au nombre de trois : ce furent maitre Koltz, le berger Frik
et l'aubergiste Jonas, -- pas un de plus. Quant au magister Hermod, il
s'etait soudainement ressenti d'une douleur de goutte a la jambe, et il
avait du s'allonger sur deux chaises dans la classe de son ecole.

Vers neuf heures, maitre Koltz et ses compagnons, bien armes par
prudence, prirent la route du col de Vulkan., Puis, a l'endroit meme ou
Nic Deck l'avait quittee, ils l'abandonnerent, afin de s'enfoncer sous
l'epais massif.

Ils se disaient, non sans raison, que, si le jeune forestier et le
docteur etaient en marche pour revenir au village, ils prendraient le
chemin qu'ils avaient du suivre a travers le Plesa. Or, il serait
facile de reconnaitre leurs traces, et c'est ce qui fut constate,
aussitot que tous trois eurent franchi la lisiere d'arbres.

Nous les laisserons aller pour dire quel revirement se fit a Werst, des
qu'on les eut perdus de vue. S'il avait paru indispensable que des gens
de bonne volonte se portassent au-devant de Nic Deck et de Patak, on
trouvait que c'etait d'une imprudence sans nom maintenant qu'ils
etaient partis. Le beau resultat, lorsque la premiere catastrophe
serait doublee d'une seconde ! Que le forestier et le docteur eussent
ete victimes de leur tentative, personne n'en doutait plus et, alors, a
quoi servait que maitre Koltz, Frik et Jonas s'exposassent a etre
victimes de leur devouement ? On serait bien avance, lorsque la jeune
fille aurait a pleurer son pere comme elle pleurait son fiance, lorsque
les amis du patour et de l'aubergiste auraient a se reprocher leur
perte !

La desolation devint generale a Werst, et il n'y avait pas apparence
qu'elle dut cesser de sitot. En admettant qu'il ne leur arrivat pas
malheur, on ne pouvait compter sur le retour de maitre Koltz et de ses
deux compagnons avant que la nuit eut enveloppe les hauteurs
environnantes.

Quelle fut donc la surprise, lorsqu'ils furent apercus vers deux heures
de l'apres-midi, dans le lointain de la route ! Avec quel empressement,
Miriota, qui fut immediatement prevenue, courut a leur rencontre.

Ils n'etaient pas trois, ils etaient quatre, et le quatrieme se montra
sous les traits du docteur.

<< Nic... mon pauvre Nic !... s'ecria la jeune fille. Nic n'est-il pas
la ?... >>

Si... Nic Deck etait la, etendu sur une civiere de branchages que Jonas
et le berger portaient peniblement.

Miriota se precipita vers son fiance, elle se pencha sur lui, elle le
serra entre ses bras.

<< Il est mort... s'ecriait-elle, il est mort !

-- Non... il n'est pas mort, repondit le docteur Patak, niais il
meriterait de -l'etre... et moi aussi ! >> La verite est que le jeune
forestier avait perdu connaissance. Les membres raidis, la figure
exsangue, sa respiration lui soulevait a peine la poitrine. Quant au
docteur, si sa face n'etait pas decoloree comme celle de son compagnon,
cela tenait a ce que la marche lui avait rendu sa teinte habituelle de
brique rougeatre.

La voix de Miriota, si tendre, si dechirante, n'eut pas le pouvoir
d'arracher Nic Deck de cette torpeur ou il etait plonge. Lorsqu'il eut
ete ramene au village et depose dans la chambre de maitre Koltz, il
n'avait pas encore prononce une seule parole. Quelques instants apres,
cependant, ses yeux se rouvrirent, et, des qu'il apercut la jeune fille
penchee a son chevet, un sourire erra sur ses levres ; mais quand il
essaya de se relever, il ne put y parvenir. Une partie de son corps
etait paralysee, comme s'il eut ete frappe d'hemiplegie. Toutefois,
voulant rassurer Miriota, il lui dit, d'une voix bien faible, il est
vrai :

<< Ce ne sera rien... ce ne sera rien !

-- Nic... mon pauvre Nic ! repetait la jeune fille.

-- Un peu de fatigue seulement, chere Miriota, et un peu d'emotion...
Cela se passera vite... avec tes soins... >> Mais il fallait du calme et
du repos au malade. Aussi maitre Koltz quitta-t-il la chambre, laissant
Miriota pres du jeune forestier, qui n'eut pu souhaiter une
garde-malade plus diligente, et ne tarda pas a s'assoupir.

Pendant ce temps, l'aubergiste Jonas racontait a un nombreux auditoire
et d'une voix forte, afin de bien etre entendu de tous, ce qui s'etait
passe depuis leur depart.

Maitre Koltz, le berger et lui, apres avoir retrouve sous bois le
sentier que Nic Deck et le docteur s'etaient fraye, avaient pris
direction vers le chateau des Carpathes. Or, depuis deux heures, ils
gravissaient les pentes du Plesa, et la lisiere de la foret n'etait
plus qu'a un demi-mille en avant, lorsque deux hommes apparurent.
C'etaient le docteur et le forestier, l'un, auquel ses jambes
refusaient tout service, l'autre, a bout de forces et qui venait de
tomber au pied d'un arbre :

Courir au docteur, l'interroger, mais sans pouvoir en obtenir un seul
mot, car il etait trop hebete pour repondre, fabriquer une civiere avec
des branches, y coucher Nic Deck, remettre Patak sur ses pieds, c'est
ce qui fut accompli en un tour de main. Puis, maitre Koltz et le
berger, que relayait parfois Jonas, avaient repris la route de Werst.

Quant a dire pourquoi Nic Deck se trouvait dans un pareil etat, et s'il
avait explore les ruines du burg, l'aubergiste ne le savait pas plus
que maitre Koltz, pas plus que le berger Frik, le docteur n'ayant pas
encore suffisamment recouvre ses esprits pour satisfaire leur curiosite.

Mais si Patak n'avait pas jusqu'alors parle, il fallait qu'il parlat
maintenant. Que diable ! il etait en surete dans le village, entoure de
ses amis, au milieu de ses clients !Il n'avait plus rien a redouter des
etres de la-bas ! Meme s'ils lui avaient arrache le serment de se
taire, de ne rien raconter de ce qu'il avait vu au chateau des
Carpathes, l'interet public lui commandait de manquer a son serment.

<< Voyons, remettez-vous, docteur, lui dit maitre Koltz, et rappelez vos
souvenirs !

-- Vous voulez... que je parle...

-- Au nom des habitants de Werst, et pour assurer la securite du
village, je vous l'ordonne ! >>

Un bon verre de rakiou, apporte par Jonas, eut pour effet de rendre au
docteur l'usage de sa langue, et ce fut par phrases entrecoupees qu'il
s'exprima en ces termes :

, Nous sommes partis tous les deux... Nic et moi... Des fous... des
fous !... Il a fallu presque une journee pour traverser ces forets
maudites... Parvenus au soir seulement devant le burg J'en tremble
encore j'en tremblerai toute ma vie ! Nic voulait y entrer Oui ! il
voulait passer la nuit dans le donjon... autant dire la chambre a
coucher de Belzebuth !... >>

Le docteur Patak disait ces choses d'une voix si caverneuse, que l'on
fremissait rien qu'a l'entendre. >> je n'ai pas consenti... reprit-il,
non... je n'ai pas consenti !... Et que serait-il arrive... si j'eusse
cede aux desirs de Nic Deck ?... Les cheveux me dressent d'y penser ! >>

Et si les cheveux du docteur se dressaient sur son crane, c'est que sa
main s'y egarait machinalement.

<< Nic s'est donc resigne a camper sur le plateau d'Orgall... Quelle
nuit... mes amis, quelle nuit !... Essayez donc de reposer, lorsque les
esprits ne vous permettent pas de dormir une heure... non, pas meme une
heure !... Tout a coup, voila que des monstres de feu apparaissent
entre les nuages, de veritables balauris !... Ils se precipitent sur le
plateau pour nous devorer... >>

Tous les regards se porterent vers le ciel pour voir s'il n'etait pas
chevauche par quelque galopade de spectres.

<< Et, quelques instants apres, reprit le docteur, voici la cloche de la
chapelle qui se met en branle ! >>

Toutes les oreilles. se tendirent vers l'horizon, et plus d'un crut
entendre des battements lointains, tant le recit du docteur
impressionnait son auditoire.

<< Soudain, s'ecria-t-il, d'effroyables mugissements emplissent
l'espace... ou plutot des hurlements de fauves... Puis une clarte
jaillit des fenetres du donjon... Une flamme infernale illumine tout le
plateau jusqu'a la sapiniere... Nic Deck et moi, nous nous regardons...
Ah ! l'epouvantable vision !... Nous sommes pareils a deux cadavres...
deux cadavres que ces lueurs blafardes font grimacer l'un en face de
l'autre !... >>

Et, a regarder le docteur Patak avec sa figure convulsee, ses yeux
fous, il y avait vraiment lieu de se demander s'il ne revenait pas de
cet autre monde ou il avait deja envoye bon nombre de ses semblables !

Il fallut lui laisser reprendre haleine, car il eut ete incapable de
continuer son recit. Cela couta a Jonas un second verre de rakiou, qui
parut rendre a l'ex-infirmier une partie de la raison que les esprits
lui avaient fait perdre.

<< Mais enfin, qu'est-il arrive a ce pauvre Nic Deck ? >> demanda maitre
Koltz.

Et, non sans raison, le biro attachait une extreme importance a la
reponse du docteur, . puisque c'etait le jeune forestier qui avait ete
Personnellement vise par la voix des genies dans la grande salle du
_Roi Mathias_.

<< Voici ce qui m'est reste dans la memoire, repondit le docteur. Le
jour etait revenu... J'avais supplie Nic Deck de renoncer a ses
projets... Mais vous le connaissez... il n'y a rien a obtenir d'un
entete pareil... Il est descendu dans le fosse... et j'ai ete force de
le suivre, car il m'entrainait... D'ailleurs, je n'avais plus
conscience de ce que je faisais... Nic s'avance alors jusqu'au-dessous
de la poterne... Il saisit une chaine du pont-levis avec laquelle il se
hisse le long de la courtine A ce moment, le sentiment de la situation
me revient Il est temps encore de l'arreter, cet imprudent... je dirai
plus, ce sacrilege !... Une derniere fois, je lui ordonne de
redescendre, de revenir en arriere, de reprendre avec moi le chemin de
Werst... << Non ! >> me crie-t-il... je veux fuir... oui... mes amis...
je l'avoue... j'ai voulu fuir, et il n'est pas un de vous qui n'aurait
eu la meme pensee a ma place !... Mais c'est en vain que je cherche a
me degager du sol... Mes pieds y sont cloues... visses enracines...
J'essaie de les en arracher... c'est impossible...J'essaie de me
debattre... c'est inutile. >>

Et le docteur Patak imitait les mouvements desesperes d'un homme retenu
par les jambes, semblable a un renard qui s'est laisse prendre au piege.

Puis, revenant a son recit :

<< En ce moment, dit-il, un cri se fait entendre... et quel cri !...
C'est Nic Deck qui l'a pousse... Ses mains, accrochees a la chaine, ont
lache prise, et il tombe au fond du fosse, comme s'il avait ete frappe
par une main invisible ! >>

il est certain que le docteur venait de raconter les choses de la facon
qu'elles s'etaient passees, et son imagination n'y avait rien ajoute,
si troublee qu'elle fut. Tels il les avait decrits, tels s'etaient
produits les prodiges dont le plateau d'Orgall avait ete le theatre
pendant la nuit derniere.

Quant a ce qui a suivi la chute de Nic Deck, le voici Le forestier est
evanoui et le docteur Patak est incapable de lui venir en aide, car ses
bottes sont clouees au sol, et ses pieds gonfles n'en peuvent sortir...
Soudain, l'invisible force qui l'enchaine est brusquement rompue... Ses
jambes sont libres... Il se precipite vers son compagnon, et -- ce qui
etait de sa part un fier acte de courage... il mouille la figure de Nic
Deck avec son mouchoir qu'il a trempe dans l'eau de la cuvette... Le
forestier reprend connaissance, mais son bras gauche et une partie de
son corps sont inertes depuis l'effroyable secousse qu'il a subie...
Cependant, avec l'aide du docteur, il parvient a se relever, a remonter
le revers de la contrescarpe, a regagner le plateau... Puis, il se
remet en route vers le village... Apres une heure de marche, ses
douleurs au bras et au flanc sont si violentes qu'elles l'obligent a
s'arreter... Enfin, c'est au moment ou le docteur se disposait a partir
afin d'aller chercher du secours a Werst, que maitre Koltz, Jonas et
Frik sont arrives tres a propos.

Pour ce qui est du jeune forestier, savoir s'il avait ete gravement
atteint, le docteur Patak evitait de se prononcer, bien qu'il montrat
habituellement une rare assurance, lorsqu'il s'agissait d'un cas
medical.

<< Si l'on est malade d'une maladie naturelle, se contenta-t-il de
repondre d'un ton dogmatique, c'est deja grave ! Mais, s'agit-il d'une
maladie surnaturelle, que le Chort vous envoie dans le corps, il n'y a
guere que le Chort qui puisse la guerir ! >>

A defaut de diagnostic, ce pronostic n'etait pas rassurant pour Nic
Deck. Tres heureusement, ces paroles n'etaient point paroles
d'evangile, et combien de medecins se sont trompes depuis Hippocrate et
Galien et se trompent journellement, qui sont superieurs au docteur
Patak. Le jeune forestier etait un gars solide; avec sa vigoureuse
constitution, il etait permis d'esperer qu'il s'en tirerait -- meme
sans aucune intervention diabolique --, et a la condition de ne pas
suivre trop exactement les prescriptions de l'ancien infirmier de la
quarantaine.

                                  VIII

De tels evenements ne pouvaient pas calmer les terreurs des habitants
de Werst. Il n'y avait plus a en douter maintenant, ce n'etaient pas de
vaines menaces que la << bouche d'ombre >>, comme dirait le poete, avait
fait entendre aux clients du _Roi Mathias_. Nic Deck, frappe d'une
maniere inexplicable, avait ete puni de sa desobeissance et de sa
temerite. N'etait-ce pas un avertissement a l'adresse de tous ceux qui
seraient tentes de suivre son exemple ? Interdiction formelle de
chercher a s'introduire dans le chateau des Carpathes, voila ce qu'il
fallait conclure de cette deplorable tentative. Quiconque la
reprendrait, y risquerait sa vie. Tres certainement, si le forestier
fut parvenu a franchir la courtine, il n'aurait jamais reparu au
village.

Il suit de la que l'epouvante fut plus complete que jamais a Werst,
meme a Vulkan, et aussi dans toute la vallee des deux Sils. On ne
parlait rien moins que d'abandonner le pays ; deja quelques familles
tsiganes emigraient plutot que de sejourner au voisinage du burg. A
present qu'il servait de refuge a des etres surnaturels et malfaisants,
c'etait au-dela de ce que pouvait supporter le temperament public. Il
n'y avait plus qu'a s'en aller vers quelque autre region du comitat, a
moins que le gouvernement hongrois ne se decidat a detruire cet
inabordable repaire. Mais le chateau des Carpathes etait-il
destructible par les seuls moyens que des hommes eussent a leur
disposition ?

Pendant la premiere semaine de juin, personne ne s'aventura hors du
village, pas meme pour vaquer aux travaux de culture. Le moindre coup
de beche ne pouvait-il provoquer l'apparition d'un fantome, enfoui dans
les entrailles du sol ?... Le coutre de la charrue, en creusant le
sillon, ne ferait-il pas envoler des bandes de staffii ou de striges
?... Ou l'on semerait du grain de ble ne pousserait-il pas de la graine
de demons ?

<< C'est ce qui ne manquerait pas d'arriver ! >> disait le berger Frik
d'un ton convaincu.

Et, pour son compte, il se gardait bien de retourner avec ses moutons
dans les patures de la Sil.

Ainsi, le village etait terrorise. Le travail des champs etait
entierement delaisse. On se tenait chez soi, portes et fenetres closes.
Maitre Koltz ne savait quel parti prendre pour ramener chez ses
administres une confiance qui lui faisait defaut, d'ailleurs, a
lui-meme. Decidement, le seul moyen, ce serait d'aller a Kolosvar, afin
de reclamer l'intervention des autorites.

Et la fumee, est-ce qu'elle reparaissait encore a la pointe de la
cheminee du donjon ?... Oui, plusieurs fois la lunette permit de
l'apercevoir, au milieu des vapeurs qui trainaient a la surface du
plateau d'Orgall.

Et les nuages, la nuit venue, est-ce qu'ils ne prenaient pas une teinte
rougeatre, semblable a quelque reflet d'incendie ?... Oui, et on eut
dit que des volutes enflammees tourbillonnaient au-dessus du chateau.

Et ces mugissements, qui avaient tant effraye le docteur Patak, se
propageaient-ils a travers les massifs du Plesa, a la grande epouvante
des habitants de Werst ?... Oui, ou du moins, malgre la distance, les
vents de sud-ouest apportaient de terribles grondements que
repercutaient les echos du col.

En outre, d'apres ces gens affoles, on eut dit que le sol etait agite
de trepidations souterraines, comme si un ancien cratere se fut rallume
a la chaine des Carpathes. Mais peut-etre y avait-il une bonne part
d'exageration dans ce que les Werstiens croyaient voir, entendre et
ressentir. Quoi qu'il en soit, il s'etait produit des faits positifs,
tangibles, on en conviendra, et il n'y avait plus moyen de vivre en un
pays si extraordinairement machine.

Il va de soi que l'auberge du _Roi Mathias_ continuait d'etre deserte.
Un lazaret en temps d'epidemie n'eut pas ete plus abandonne. Personne
n'avait l'audace d'en franchir le seuil, et Jonas se demandait si,
faute de clients, il n'en serait pas reduit a cesser son commerce,
lorsque l'arrivee de deux voyageurs vint modifier cet etat de choses.

Dans la soiree du 9 juin, vers huit heures, le loquet de la porte fut
souleve du dehors ; mais cette porte, verrouillee en dedans, ne put
s'ouvrir.

Jonas, qui avait deja regagne sa mansarde, se hata de descendre. A
l'espoir qu'il eprouvait de se trouver en face d'un hote se joignait la
crainte que cet hote ne fut quelque revenant de mauvaise mine, auquel
il ne saurait trop se hater de refuser souper et gite.

Jonas se mit donc a parlementer prudemment a travers la porte, sans
l'ouvrir.

<< Qui est la ? demanda-t-il. -- Ce sont deux voyageurs. -- Vivants ?...

-- Tres vivants.

-- En etes-vous bien surs ?...

-- Aussi vivants qu'on peut l'etre, monsieur l'aubergiste, mais qui ne
tarderont pas a mourir de faim, si vous avez la cruaute de les laisser
dehors. >>

Jonas se decida a repousser les verrous, et deux hommes franchirent le
seuil de la salle.

A peine furent-ils entres que leur premier soin fut de demander chacun
une chambre, ayant intention de sejourner pendant vingt-quatre heures a
Werst.

A la clarte de sa lampe, Jonas examina les nouveaux venus avec une
extreme attention, et il acquit la certitude que c'etaient bien des
etres humains auxquels il avait affaire. Quelle bonne fortune pour le
_Roi Mathias_ !

Le plus jeune de ces voyageurs paraissait avoir trente-deux ans
environ. Une taille elevee, une figure noble et belle, des yeux noirs,
des cheveux chatain fonce, une barbe brune elegamment taillee, la
physionomie un peu triste mais fiere, tout cela etait d'un gentilhomme,
et un aubergiste aussi observateur que Jonas ne pouvait s'y tromper.

Au surplus, lorsqu'il eut demande sous quel nom il devait inscrire les
deux voyageurs :

<< Le comte Franz de Telek, repondit le jeune homme, et son soldat
Rotzko.

-- De quel pays ?...

-- De Krajowa. >>

Krajowa est une des principales bourgades de l'Etat de Roumanie, qui
confine aux provinces transylvaines vers le sud de la chaine des
Carpathes. Franz de Telek etait donc de race roumaine, -- ce que Jonas
avait reconnu au premier aspect.

Quant a Rotzko, homme d'une quarantaine d'annees, grand, robuste,
epaisse moustache, cheveux drus, poils rudes, il avait une tournure
bien militaire. Il portait meme le sac du soldat, retenu sur ses
epaules par des bretelles, et une valise assez legere qu'il tenait a la
main.

C'etait la tout le bagage du jeune comte, qui voyageait en touriste, a
pied le plus souvent. Cela se voyait a son costume, manteau en
bandouliere, passe-montagne sur la tete, vareuse serree a la taille par
un ceinturon d'ou pendait la gaine de cuir du couteau valaque, guetres
s'ajustant etroitement a des souliers larges et epais de semelle.

Ces deux voyageurs n'etaient autres que ceux rencontres par le berger
Frik, une dizaine de jours auparavant, sur la route du col, alors
qu'ils se dirigeaient vers le Retyezat. Apres avoir visite la contree
jusqu'aux limites du Maros, et avoir fait l'ascension de la montagne,
ils venaient prendre un peu de repos au village de Werst, pour remonter
ensuite la vallee des deux Sils.

<< Vous avez des chambres a nous donner ? demanda Franz de Telek.

-- Deux... trois... quatre... autant qu'il plaira a monsieur le comte,
repondit Jonas.

-- Deux suffiront, dit Rotzko ; il faut seulement qu'elles soient l'une
pres de l'autre.

-- Celles-ci vous conviendront-elles ? reprit Jonas, en ouvrant deux
portes a l'extremite de la grande salle,

-- Tres bien >>, repondit Franz de Telek.

On le voit, Jonas n'avait rien a craindre de ses nouveaux hotes. Ce
n'etaient point des etres surnaturels, des esprits ayant revetu
l'apparence humaine. Non ! ce gentilhomme se presentait comme un de ces
personnages de distinction qu'un aubergiste est toujours tres honore de
recevoir. Voila une heureuse circonstance qui ramenerait la vogue au
_Roi Mathias_.

-- A quelle distance sommes-nous de Kolosvar ? demanda le jeune comte.

-- A une cinquantaine de milles, en suivant la route qui passe par
Petroseny et Karlsburg, repondit Jonas. -- Est-ce que l'etape est
fatigante ?

-- Tres fatigante pour des pietons, et, s'il m'est permis d'adresser
cette observation a monsieur le comte, il parait avoir besoin d'un
repos de quelques jours... -- Pouvons-nous souper ? demanda Franz de
Telek en coupant court aux invites de l'aubergiste.

-- Une demi-heure de patience, et j'aurai l'honneur d'offrir a monsieur
le comte un repas digne de lui... -- Du pain, du vin, des oeufs et de
la viande froide nous suffiront pour ce soir.

-- je vais vous servir.

-- Le plus tot possible.

-- A l'instant. >>

Et Jonas se disposait a regagner la cuisine, lorsqu'une question
l'arreta.

, Vous ne semblez pas avoir grand monde a votre auberge ?... dit Franz
de Telek.

-- En effet... il ne s'y trouve personne en ce moment, monsieur le
comte.

-- Ce n'est donc pas l'heure ou les gens du pays viennent boire en
fumant leur pipe ?

-- L'heure est passee... monsieur le comte... car on se couche avec les
poules au village de Werst. >>

Jamais il n'aurait voulu dire pourquoi le _Roi Mathias_ ne renfermait
pas un seul client.

<< Est-ce que votre village ne compte pas de quatre a cinq cents
habitants ?

-- Environ, monsieur le comte.

-- Pourtant, nous n'avons pas rencontre ame qui vive en descendant la
principale rue...

-- C'est que... aujourd'hui... nous sommes au samedi... et la veille du
dimanche... >>

Franz de Telek n'insista pas, heureusement pour Jonas, qui ne savait
plus que repondre. Pour rien au monde il ne se serait decide a avouer
la situation. Les etrangers ne l'apprendraient que trop tot, et qui
sait s'ils ne se hateraient pas de fuir un village suspect a si juste
titre !

<< Pourvu que la voix ne recommence pas a bavarder, tandis qu'ils seront
en train de souper ! >> pensait Jonas, en dressant la table au milieu de
la salle.

Quelques instants apres, le tres simple repas qu'avait commande le
jeune comte etait proprement servi sur une nappe bien blanche. Franz de
Telek s'assit, et Rotzko prit place en face de lui, suivant leur
habitude en voyage. Tous deux mangerent de grand appetit ; puis, le
repas acheve, ils se retirerent chacun dans sa chambre.

Comme le jeune comte et Rotzko n'avaient point echange dix paroles
pendant le repas, Jonas n'avait pu en aucune facon se meler a leur
conversation -- a son vif deplaisir. Du reste, Franz de Telek
paraissait etre peu communicatif. Quant a Rotzko, apres l'avoir
observe, l'aubergiste comprit qu'il n'aurait rien a en tirer de ce qui
concernait la famille de son maitre.

Jonas avait donc du se contenter de souhaiter le bonsoir a ses hotes.
Mais, avant de remonter a sa mansarde, il parcourut la grande salle du
regard, pretant une oreille inquiete aux moindres bruits du dedans et
du dehors, et se repetant :

-- Pourvu que cette abominable voix ne les reveille pas pendant leur
sommeil ! >>

La nuit s'ecoula tranquillement.

Le lendemain, des le point du jour, la nouvelle se repandit que deux
voyageurs etaient descendus au Roi Mathias, et nombre d'habitants
accoururent devant l'auberge.

Tres fatigues par leur excursion de la veille, Franz de Telek et Rotzko
dormaient encore. Il n'etait guere probable qu'ils eussent l'intention
de se lever avant sept. ou huit heures du matin.

De la, grande impatience des curieux, qui, pourtant, n'auraient pas eu
le courage d'entrer dans la salle tant que les voyageurs n'auraient pas
quitte leur chambre.

Tous deux parurent enfin sur le coup de huit heures.

Rien de facheux ne leur etait arrive. On put les voir allant et venant
dans l'auberge. Puis ils s'assirent pour leur dejeuner du matin. Cela
ne laissait pas d'etre rassurant.

D'ailleurs, Jonas, debout sur le seuil de la porte, souriait d'un air
aimable, invitant ses anciens clients a lui rendre leur confiance.
Puisque le voyageur qui honorait le _Roi Mathias_ de sa presence etait
un gentilhomme -- un gentilhomme roumain, s'il vous plait, et de l'une
des plus vieilles familles roumaines -- que pouvait-on craindre en si
noble compagnie ?

Bref', il advint que maitre Koltz, pensant qu'il etait de son devoir de
donner l'exemple, se hasarda a faire acte de presence.

Vers neuf heures, le biro entra, quelque peu hesitant. Presque
aussitot, il fut suivi du magister Hermod, de trois ou quatre autres
habitues et du patour Frik. Quant au docteur Patak, il avait ete
impossible de le decider a les accompagner.

<< Remettre le pied chez Jonas, avait-il repondu, jamais, quand il me
paierait dix florins ma visite ! >>

Il convient de faire ici une remarque qui n'est pas sans avoir une
certaine importance : si maitre Koltz avait consenti a revenir au _Roi
Mathias_, ce n'etait pas dans l'unique but de satisfaire un sentiment
de curiosite, ni par desir de se mettre en relation avec le comte Franz
de Telek. Non ! L'interet entrait pour une bonne part dans sa
determination.

En effet, en sa qualite de voyageur, le jeune comte etait astreint a
payer une taxe de passage pour son soldat et pour lui. Or, on ne l'a
point oublie, ces taxes allaient directement a la poche du premier
magistrat de Werst.

Le biro vint donc faire sa reclamation en termes fort convenables, et
Franz de Telek, quoique un peu surpris de la demande, s'empressa d'y
faire droit.

Il offrit meme. a maitre Koltz et au magister de s'asseoir un instant a
sa table. Ceux-ci accepterent, ne pouvant refuser une offre si poliment
formulee.

Jonas se hata de servir des liqueurs variees, les meilleures de sa
cave. Quelques gens de Werst demanderent alors une tournee pour leur
compte. Il y avait ainsi lieu de croire que l'ancienne clientele, un
instant dispersee, ne tarderait pas a reprendre le chemin du _Roi
Mathias_.

Apres avoir acquitte la taxe des voyageurs, Franz de Telek desira
savoir si elle etait productive.

<< Pas autant que nous le voudrions, monsieur le comte, repondit maitre
Koltz.

-- Est-ce que les etrangers ne visitent que rarement cette partie de la
Transylvanie ?

-- Rarement, en effet, repliqua le biro, et pourtant le pays merite
d'etre explore.

-- C'est mon avis, dit le jeune comte. Ce que j'en ai vu m'a paru digne
d'attirer l'attention des voyageurs. Du sommet du Retyezat, j'ai
beaucoup admire les vallees de la Sil, les bourgades que l'on decouvre
dans l'est, et ce cirque de montagnes que ferme en arriere le massif
des Carpathes.

-- C'est fort beau, monsieur le comte, c'est fort beau, repondit le
magister Hermod -- , et, pour completer votre excursion, nous vous
engageons a faire l'ascension du Paring.

-- je crains de ne point avoir le temps necessaire, repondit Franz de
Telek.

-- Une journee suffirait.

-- Sans doute, mais je me rends a Karlsburg, et je compte partir demain
matin.

-- Quoi, monsieur le comte songerait a nous quitter si tot ? >> dit
Jonas en prenant son air le plus gracieux.

Et il n'aurait pas ete fache de voir ses deux hotes prolonger leur
halte au _Roi Mathias_.

Il le faut, repondit le comte de Telek. Du reste, a quoi me servirait
de sejourner a Werst ?...

-- Croyez que notre village vaut la peine d'arreter quelque temps un
touriste ! fit observer maitre Koltz.

-- Cependant, il parait etre peu frequente, repliqua le jeune comte, et
c'est probablement parce que ses environs n'offrent rien de curieux...

-- En effet, rien de curieux... dit le biro, en songeant au burg.

-- Non..... rien de curieux... repeta le magister.

-- Oh !... Oh !... >> fit le berger Frik, auquel cette exclamation
echappa involontairement.

Quels regards lui jeterent maitre Koltz et les autres et plus
particulierement l'aubergiste ! Etait-il donc urgent de mettre un
etranger au courant des secrets du pays ? Lui devoiler ce qui se
passait sur le plateau d'Orgall, signaler a son attention le chateau
des Carpathes, n'etait-ce pas vouloir l'effrayer, lui donner l'envie de
quitter le village ? Et a l'avenir, quels voyageurs voudraient suivre
la route du col de Vulkan pour penetrer en Transylvanie ?

Vraiment, ce patour ne montrait pas plus d'intelligence que le dernier
de ses moutons.

<< Mais tais-toi donc, imbecile, tais-toi donc ! >> lui dit a mi-voix
maitre Koltz.

Toutefois, la curiosite du jeune comte ayant ete eveillee, il s'adressa
directement a Frik, lui demanda ce que signifiait ces oh ! oh !
interjectifs.

Le berger n'etait point homme a reculer, et, au fond, peut-etre
pensait-il que Franz de Telek pourrait donner un bon conseil dont le
village ferait son profit.

<< J'ai dit : Oh !... Oh !... monsieur le comte, repliquat-il, et je ne
m'en dedis point.

-- Y a-t-il dans les environs de Werst quelque merveille a visiter ?
reprit le jeune comte.

-- Quelque merveille... repliqua maitre Koltz.

-- Non !... non !... >> s'ecrierent les assistants.

Et ils s'effrayaient deja a la pensee qu'une seconde tentative faite
pour penetrer dans le burg ne manquerait pas d'attirer de nouveaux
malheurs.

Franz de Telek, non sans un peu de surprise, observa ces braves gens,
dont les figures exprimaient diversement la terreur, mais d'une maniere
tres significative.

<< Qu'il y a-t-il donc ?... demanda-t-il.

-- Ce qu'il y a, mon maitre ? repondit Rotzko. Eh bien, parait-il, il y
a le chateau des Carpathes.

-- Le chateau des Carpathes ?...

-- Oui !... c'est le nom que ce berger vient de me glisser dans
l'oreille. >>

Et, ce disant, Rotzko montrait Frik, qui secouait la tete sans trop
oser regarder le biro.

Maintenant une breche etait faite au mur de la vie privee du
superstitieux village, et toute son histoire ne tarda pas a passer par
cette breche.

Maitre Koltz, qui en avait pris son parti, voulut lui-meme faire
connaitre la situation au jeune comte, et il lui raconta tout ce qui
concernait le chateau des Carpathes.

Il va sans dire que Franz de Telek ne put cacher l'etonnement que ce
recit lui fit eprouver et les sentiments qu'il lui suggera. Quoique
mediocrement instruit des choses de science, a l'exemple des jeunes
gens de sa condition qui vivaient en leurs chateaux au fond de
campagnes valaques, c'etait un homme de bon sens. Aussi, croyait-il peu
aux apparitions, et se riait-il volontiers des legendes. Un burg hante
par des esprits, cela etait bien pour exciter son incredulite. A son
avis, dans ce que venait de lui raconter maitre Koltz, il n'y avait
rien de merveilleux, mais uniquement quelques faits plus ou moins
etablis, auxquels les gens de Werst attribuaient une origine
surnaturelle. La fumee du donjon, la cloche sonnant a toute volee, cela
pouvait s'expliquer tres simplement. Quant aux fulgurations et aux
mugissements sortis de l'enceinte, c'etait pur effet d'hallucination.

Franz de Telek ne se gena point pour le dire et en plaisanter, au grand
scandale de ses auditeurs.

<< Mais, monsieur le comte, lui fit observer maitre Koltz, il y a encore
autre chose.

-- Autre chose ?...

-- Oui ! Il est impossible de penetrer a l'interieur du chateau des
Carpathes.

-- Vraiment ?...

-- Notre forestier et notre docteur ont voulu en franchir les
murailles, il y a quelques jours, par devouement pour le village, et
ils ont failli payer cher leur tentative.

-- Que leur est-il arrive ?... >> demanda Franz de Telek d'un ton assez
ironique.

Maitre Koltz raconta en detail les aventures de Nic Deck et du docteur
Patak.

<< Ainsi, dit le jeune comte, lorsque le docteur a voulu sortir du
fosse, ses pieds etaient si fortement retenus au sol qu'il n'a pu faire
un pas en avant ?...

-- Ni un pas en avant ni un pas en arriere ! ajouta le magister Hermod.

-- Il l'aura cru, votre docteur, repliqua Franz de Telek, et c'est la
peur qui le talonnait... jusque dans les talons !

-- Soit, monsieur le comte, reprit maitre Koltz. Mais comment expliquer
que Nic Deck ait eprouve une effroyable secousse, quand il a mis la
main sur la ferrure du pont-levis...

-- Quelque mauvais coup dont il a ete victime...

-- Et meme si mauvais, reprit le biro, qu'il est au lit depuis ce
jour-la...

-- Pas en danger de mort, je l'espere ? se hata de repliquer le jeune
comte. -- Non... par bonheur. >>

En realite, il y avait la un fait materiel, un fait indeniable, et
maitre Koltz attendait l'explication que Franz de Telek en allait
donner.

Voici ce qu'il repondit tres explicitement.

<< Dans tout ce que je viens d'entendre, il n'y a rien, je le repete,
qui ne soit tres simple. Ce qui n'est pas douteux pour moi, c'est que
le chateau des Carpathes est maintenant occupe. Par qui ?... je
l'ignore. En tout cas, ce ne sont point des esprits, ce sont des gens
qui ont interet a se cacher, apres y avoir cherche refuge... sans doute
des malfaiteurs...

-- Des malfaiteurs ?... s'ecria maitre Koltz.

-- C'est probable, et comme ils ne veulent point que l'on vienne les y
relancer, ils ont tenu a faire croire que le burg etait hante par des
etres surnaturels.

-- Quoi, monsieur le comte, repondit le magister Hermod, vous pensez
?...

-- je pense que ce pays est tres superstitieux, que les hotes du
chateau le savent, et qu'ils ont voulu prevenir de cette facon la
visite des importuns. >>

Il etait vraisemblable que les choses avaient du se passer ainsi ; mais
on ne s'etonnera pas que personne a Werst ne voulut admettre cette
explication.

Le jeune comte vit bien qu'il n'avait aucunement convaincu un auditoire
qui ne voulait pas se laisser convaincre. Aussi se contenta-t-il
d'ajouter :

<< Puisque vous ne voulez pas vous rendre a mes raisons, messieurs,
continuez a croire tout ce qu'il vous plaira du chateau des Carpathes.

-- Nous croyons ce que nous avons vu, monsieur le comte, repondit
maitre Koltz.

-- Et ce qui est, ajouta le magister.

-- Soit, et, vraiment, je regrette de ne pouvoir disposer de
vingt-quatre heures, car Rotzko et moi, nous serions alles visiter
votre fameux burg, et je vous assure que nous aurions bientot su a quoi
nous en tenir...

-- Visiter le burg !... s'ecria maitre Koltz.

-- Sans hesiter, et le diable en personne ne nous eut pas empeches d'en
franchir l'enceinte. >>

En entendant Franz de Telek s'exprimer en termes si positifs, si
moqueurs meme, tous furent saisis d'une bien autre epouvante. Est-ce
que de traiter les esprits du chateau avec ce sans-gene, cela n'etait
pas pour attirer quelque catastrophe sur le village ?... Est-ce que ces
genies n'entendaient pas tout ce qui se disait a l'auberge du _Roi
Mathias_ ?... Est-ce que la voix n'allait pas y retentir une seconde
fois ?

Et, a ce propos, maitre Koltz apprit au jeune comte dans quelles
conditions le forestier avait ete, en nom propre, menace d'un terrible
chatiment, s'il s'avisait de vouloir decouvrir les secrets du burg.

Franz de Telek se contenta de hausser les epaules ; puis, il se leva,
disant que jamais aucune voix n'avait pu etre entendue dans cette
salle, comme on le pretendait. Tout cela, affirma-t-il, n'existait que
dans l'imagination des clients par trop credules et un peu trop
amateurs du schnaps du _Roi Mathias._

La-dessus, quelques-uns se dirigerent vers la porte, peu soucieux de
rester plus longtemps en un logis ou ce jeune sceptique osait soutenir
de pareilles choses.

Franz de Telek les arreta d'un geste.

<< Decidement, messieurs, dit-il, je vois que le village de Werst est
sous l'empire de la peur.

-- Et ce n'est pas sans raison, monsieur le comte, repondit maitre
Koltz.

-- Eh bien, le moyen est tout indique d'en finir avec les machinations
qui, selon vous, se passent au chateau des Carpathes. Apres demain, je
serai a Karlsburg, et, si vous le voulez, je previendrai les autorites
de la ville. On vous enverra une escouade de gendarmes ou d'agents de
la police, et je vous reponds que ces braves sauront bien penetrer dans
le burg, soit pour chasser les farceurs qui se jouent de votre
credulite, soit pour arreter les malfaiteurs qui preparent peut-etre
quelques mauvais coup. >>

Rien n'etait plus acceptable que cette proposition, et pourtant elle ne
fut pas du gout des notables de Werst. A les en croire, ni les
gendarmes, ni la police, ni l'armee elle-meme, n'auraient raison de ces
etres surhumains, disposant pour se defendre de procedes surnaturels !

<< Mais j'y pense, messieurs, reprit alors le jeune comte, vous ne
m'avez pas encore dit a qui appartient ou appartenait le chateau des
Carpathes ?

-- A une ancienne famille du pays, la famille des barons de Gortz,
repondit maitre Koltz.

-- La famille de Gortz ?... s'ecria Franz de Telek.

-- Elle-meme !

-- Cette famille dont etait le baron Rodolphe ?...

-- Oui, monsieur le comte.

-- Et vous savez ce qu'il est devenu ?...

-- Non. Voila nombre d'annees que le baron de Gortz n'a reparu au
chateau. >>

Franz de Telek avait pali, et, machinalement, il repetait ce nom d'une
voix alteree

<< Rodolphe de Gortz ! >>

                                   IX

La famille des comtes de Telek, l'une des plus anciennes et des plus
illustres de la Roumanie, y tenait deja un rang considerable avant que
le pays eut conquis son independance vers le commencement du XVIe
siecle. Melee a toutes les peripeties politiques qui forment l'histoire
de ces provinces, le nom de cette famille s'y est inscrit glorieusement.

Actuellement, moins favorisee que ce fameux hetre du chateau des
Carpathes, auquel il restait encore trois branches, la maison de Telek
se voyait reduite a une seule, la branche des Telek de Krajowa, dont le
dernier rejeton etait ce jeune gentilhomme qui -venait d'arriver au
village de Werst.

Pendant son enfance, Franz n'avait jamais quitte le chateau
patrimonial, ou demeuraient le comte et la comtesse de Telek. Les
descendants de cette famille jouissaient d'une grande consideration et
ils faisaient un genereux usage de leur fortune. Menant la vie large et
facile de la noblesse des campagnes, c'est a peine s'ils quittaient le
domaine de Krajowa une fois l'an, lorsque leurs affaires les appelaient
a la bourgade de ce nom, bien qu'elle ne fut distante que de quelques
milles.

Ce genre d'existence influa necessairement sur l'education de leur fils
unique, et Franz devait longtemps se ressentir du milieu ou s'etait
ecoulee sa jeunesse. Il n'eut pour instituteur qu'un vieux pretre
italien, qui ne put rien lui apprendre que ce qu'il savait, et il ne
savait pas grand-chose. Aussi l'enfant, devenu jeune homme, n'avait-il
acquis que de tres insuffisantes connaissances dans les sciences, les
arts et la litterature contemporaine. Chasser avec passion, courir nuit
et jour a travers les forets et les plaines, poursuivre cerfs ou
sangliers, attaquer, le couteau a la main, les fauves des montagnes,
tels furent les passe-temps ordinaires du jeune comte, lequel, etant
tres brave et tres resolu, accomplit de veritables prouesses en ces
rudes exercices.

La comtesse de Telek mourut, quand son fils avait a peine quinze ans,
et il n'en comptait pas vingt et un, lorsque le comte perit dans un
accident de chasse.

La douleur du jeune Franz fut extreme. Comme il avait pleure sa mere,
il pleura son pere. L'un et l'autre venaient de lui etre enleves en peu
d'annees. Toute sa tendresse, tout ce que son coeur renfermait
d'affectueux elans, s'etait jusqu'alors concentre dans cet amour
filial, qui peut suffire aux expansions du premier age et de
l'adolescence. Mais, lorsque cet amour vint a lui manquer, n'ayant
jamais eu d'amis, et son precepteur etant mort, il se trouva seul au
monde.

Le jeune comte resta encore trois annees au chateau de Krajowa, d'ou il
ne voulait point sortir. Il y vivait sans chercher a se creer aucunes
relations exterieures. A peine alla-t-il une ou deux fois a Bucarest,
parce que certaines affaires l'y obligeaient. Ce n'etaient d'ailleurs
que de courtes absences, car il avait hate de revenir a son domaine.

Cependant cette existence ne pouvait toujours durer, et Franz finit par
sentir le besoin d'elargir un horizon que limitaient etroitement les
montagnes roumaines et de s'envoler au-dela.

Le jeune comte avait environ vingt-trois ans, lorsqu'il prit la
resolution de voyager. Sa fortune devait lui permettre de satisfaire
largement ses nouveaux gouts. Un jour, il abandonna le chateau de
Krajowa a ses vieux serviteurs, et quitta le pays valaque. Il emmenait
avec lui Rotzko, un ancien soldat roumain, depuis dix ans deja au
service de la famille de Telek, le compagnon de toutes ses expeditions
de chasse. C'etait un homme de courage et de resolution, entierement
devoue a son maitre.

L'intention du jeune comte etait de visiter l'Europe, en sejournant
quelques mois dans les capitales et les villes importantes du
continent. Il estimait, non sans raison, que son instruction, qui
n'avait ete qu'ebauchee au chateau de Krajowa, pourrait se completer
par les enseignements d'un voyage, dont il avait soigneusement prepare
le plan.

Ce fut l'Italie que Franz de Telek voulut visiter d'abord, car il
parlait assez couramment la langue italienne que le vieux pretre lui
avait apprise. L'attrait de cette terre, si riche de souvenirs et vers
laquelle il se sentait preferablement attire, fut tel qu'il y demeura
quatre ans. Il ne quittait Venise que pour Florence, Rome que pour
Naples, revenant sans cesse a ces centres artistes, dont il ne pouvait
s'arracher. La France, l'Allemagne, l'Espagne, la Russie, l'Angleterre,
il les verrait plus tard, il les etudierait meme avec plus de profit
lui semblait-il -- lorsque l'age aurait muri ses idees. Au contraire,
il faut avoir toute l'effervescence de la jeunesse pour gouter le
charme des grandes cites italiennes.

Franz de Telek avait vingt-sept ans, lorsqu'il vint a Naples pour la
derniere fois. Il ne comptait y passer que quelques jours, avant de se
rendre en Sicile. C'est par l'exploration de l'ancienne _Trinacria_
qu'il voulait terminer son voyage ; puis, il retournerait au chateau de
Krajowa afin d'y prendre une annee de repos.

Une circonstance inattendue allait non seulement changer ses
dispositions, mais decider de sa vie et en modifier le cours.

Pendant ces quelques annees vecues en Italie, si le jeune comte avait
mediocrement gagne du cote des sciences pour lesquelles il ne se
sentait aucune aptitude, du moins le sentiment du beau lui avait-il ete
revele comme a un aveugle la lumiere. L'esprit largement ouvert aux
splendeurs de l'art, il s'enthousiasmait devant les chefs-d'oeuvre de
la peinture, lorsqu'il visitait les musees de Naples, de Venise, de
Rome et de Florence. En meme, temps, les theatres lui avaient fait
connaitre les oeuvres lyriques de cette epoque, et il s'etait passionne
pour l'interpretation des grands artistes.

Ce fut lors de son dernier sejour a Naples, et dans les circonstances
particulieres qui vont etre rapportees, qu'un sentiment d'une nature
plus intime, d'une penetration plus intensive, s'empara de son coeur.

Il y avait a cette epoque au theatre San-Carlo une celebre cantatrice,
dont la voix pure, la methode achevee, le jeu dramatique, faisaient
l'admiration des dilettanti. jusqu'alors la Stilla n'avait jamais
recherche les bravos de l'etranger, et elle ne chantait pas d'autre
musique que la musique italienne, qui avait repris le premier rang dans
l'art de la composition. Le theatre de Carignan a Turin, la Scala a
Milan, le Fenice a Venise, le theatre Alfieri a Florence, le theatre
Apollo a Rome, San-Carlo a Naples, la possedaient tour a tour, et ses
triomphes ne lui laissaient aucun regret de n'avoir pas encore paru sur
les autres scenes de l'Europe.

La Stilla, alors agee de vingt-cinq ans, etait une femme d'une beaute
incomparable, avec sa longue chevelure aux teintes dorees, ses yeux
noirs et profonds, ou s'allumaient des flammes, la purete de ses
traits, sa carnation chaude, sa taille que le ciseau d'un Praxitele
n'aurait pu former plus parfaite. Et de cette femme se degageait une
artiste sublime, une autre Malibran, dont Musset aurait pu dire aussi :

     Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur !

Mais cette voix que le plus aime des poetes a celebree en ses stances
immortelles :

     ... cette voix du coeur qui seule au coeur arrive,

cette voix, c'etait celle de la Stilla dans toute son inexprimable
magnificence.

Cependant, cette grande artiste qui reproduisait avec une telle
perfection les accents de la tendresse, les sentiments les plus
puissants de l'ame, jamais, disait-on, son coeur n'en avait ressenti
les effets. jamais elle n'avait aime, jamais ses yeux n'avaient repondu
aux mille regards qui l'enveloppaient sur la scene. il semblait qu'elle
ne voulut vivre que dans son art et uniquement pour son art.

Des la premiere fois qu'il vit la Stilla, Franz eprouva les
entrainements irresistibles d'un premier amour. Aussi, renoncant au
projet qu'il avait forme de quitter l'Italie, apres avoir visite la
Sicile, resolut-il de rester a Naples jusqu'a la fin de la saison.
Comme si quelque lien invisible qu'il n'aurait pas eu la force de
rompre, l'eut attache a la cantatrice, il etait de toutes ces
representations que l'enthousiasme du public transformait en veritables
triomphes. Plusieurs fois, incapable de maitriser sa passion, il avait
essaye d'avoir acces pres d'elle ; mais la porte de la Stilla demeura
impitoyablement fermee pour lui comme pour tant d'autres de ses
fanatiques admirateurs.

Il suit de la que le jeune comte fut bientot le plus a plaindre des
hommes. Ne pensant qu'a la Stilla, ne vivant que pour la voir et
l'entendre, ne cherchant pas a se creer des relations dans le monde ou
l'appelaient son nom et sa fortune, sous cette tension du coeur et de
l'esprit, sa sante ne tarda pas a etre serieusement compromise. Et que
l'on juge de ce qu'il aurait souffert, s'il avait eu un rival. Mais, il
le savait, nul n'aurait pu lui porter ombrage, -- pas meme un certain
personnage assez etrange, dont les peripeties de cette histoire exigent
que nous fassions connaitre les traits et le caractere.

C'etait un homme de cinquante a cinquante-cinq ans, -- on le supposait,
du moins, lors du dernier voyage de Franz de Telek a Naples. Cet etre
peu communicatif paraissait affecter de se tenir en dehors de ces
conventions sociales qui sont acceptees des hautes classes. On ne
savait rien de sa famille, de sa situation, de son passe. On le
rencontrait aujourd'hui a Rome, demain a Florence, et, il faut le dire,
suivant que la Stilla etait a Florence ou a Rome. En realite, on ne lui
connaissait qu'une passion : entendre la prima-donna d'un si grand
renom, qui occupait alors la premiere place dans l'art du chant.

Si Franz de Telek ne vivait plus que pour la Stilla depuis le jour ou
il l'avait vue sur le theatre de Naples, il y avait six ans deja que
cet excentrique dilettante ne vivait plus que pour l'entendre, et il
semblait que la voix de la cantatrice fut devenue necessaire a sa vie
comme l'air qu'il respirait. Jamais il n'avait cherche a la rencontrer
ailleurs qu'a la scene, jamais il ne s'etait presente chez elle ni ne
lui avait ecrit. Mais, toutes les fois que la Stilla devait chanter,
sur n'importe quel theatre d'Italie, on voyait passer devant le
controle un homme de taille elevee, enveloppe d'un long pardessus
sombre, coiffe d'un large chapeau lui cachant la figure. Cet homme se
hatait de prendre place au fond d'une loge grillee, prealablement louee
pour lui. il y restait enferme, immobile et silencieux, pendant toute
la representation. Puis, des que la Stilla avait acheve son air final,
il s'en allait furtivement, et aucun autre chanteur, aucune autre
chanteuse, n'auraient pu le retenir ; il ne les eut pas meme entendus.

Quel etait ce spectateur si assidu ? La Stilla avait en vain cherche a
l'apprendre. Aussi, etant d'une nature tres impressionnable, avait-elle
fini par s'effrayer de la presence de cet homme bizarre, -- frayeur
irraisonnee quoique tres reelle en somme. Bien qu'elle ne put
l'apercevoir au fond de sa loge, dont il ne baissait jamais la grille,
elle le savait la, elle sentait son regard imperieux fixe sur elle, et
qui la troublait a ce point qu'elle n'entendait meme plus les bravos
dont le public accueillait son entree en scene.

Il a ete dit que ce personnage ne s'etait jamais presente a la Stilla.
Mais s'il n'avait pas essaye de connaitre la femme -- nous insisterons
particulierement sur ce point --, tout ce qui pouvait lui rappeler
l'artiste avait ete l'objet de ses constantes attentions. C'est ainsi
qu'il possedait le plus beau des portraits que le grand peintre Michel
Gregorio eut fait de la cantatrice, passionnee, vibrante, sublime,
incarnee dans l'un de ses plus beaux roles, et ce portrait, acquis au
poids de l'or, valait le prix dont l'avait paye son admirateur.

Si cet original etait toujours seul, lorsqu'il venait occuper sa loge
aux representations de la Stilla, s'il ne sortait jamais de chez lui
que pour se rendre au theatre, il ne faudrait pas en conclure qu'il
vecut dans un isolement absolu. Non, un compagnon, non moins
heteroclite que lui, partageait son existence.

Cet individu s'appelait Orfanik. Quel age avait-il, d'ou venait-il, ou
etait-il ne ? Personne n'aurait pu repondre a ces trois questions. A
l'entendre -- car il causait volontiers --, il etait un de ces savants
meconnus, dont le genie n'a pu se faire jour, et qui ont pris le monde
en aversion. On supposait, non sans raison, que ce devait etre quelque
pauvre diable d'inventeur que soutenait largement la bourse du riche
dilettante. Orfanik etait de taille moyenne, maigre, chetif, etique,
avec une de ces figures pales que, dans l'ancien langage, on qualifiait
de << chiches-faces >>. Signe particulier, il portait une oeillere noire
sur son oeil droit qu'il avait du perdre dans quelque experience de
physique ou de chimie, et, sur son nez, une paire d'epaisses lunettes
dont l'unique verre de myope servait a son oeil gauche, allume d'un
regard verdatre. Pendant ses promenades solitaires, il gesticulait,
comme s'il eut cause avec quelque etre invisible qui l'ecoutait sans
jamais lui repondre.

Ces deux types, l'etrange melomane et le non moins etrange Orfanik,
etaient fort connus, du moins autant qu'ils pouvaient l'etre, en ces
villes d'Italie, ou les appelait regulierement la saison theatrale. Ils
avaient le privilege d'exciter la curiosite publique, et, bien que
l'admirateur de la Stilla eut toujours repousse les reporters et leurs
indiscretes interviews, on avait fini par connaitre son nom et sa
nationalite. Ce personnage etait d'origine roumaine, et, lorsque Franz
de Telek demanda comment il s'appelait, on lui repondit : << Le baron
Rodolphe de Gortz. >>

Les choses en etaient la a l'epoque ou le jeune comte venait d'arriver
a Naples. Depuis deux mois, le theatre San-Carlo ne desemplissait pas,
et le succes de la Stilla s'accroissait chaque soir. jamais elle ne
s'etait montree aussi admirable dans les divers roles de son
repertoire, jamais elle n'avait provoque de plus enthousiastes ovations.

A chacune de ces representations, tandis que Franz occupait son
fauteuil a l'orchestre, le baron de Gortz, cache dans le fond de sa
loge, s'absorbait dans ce chant exquis, s'impregnait de cette voix
penetrante, faute de laquelle il semblait qu'il n'aurait pu vivre.

Ce fut alors qu'un bruit courut a Naples, -- un bruit auquel le public
refusait de croire, mais qui finit par alarmer le monde des dilettante.

On disait que, la saison achevee, la Stilla allait renoncer au theatre.
Quoi ! dans toute la possession de son talent, dans toute la plenitude
de sa beaute, a l'apogee de sa carriere d'artiste, etait-il possible
qu'elle songeat a prendre sa retraite ?

Si invraisemblable que ce fut, c'etait vrai, et, sans qu'il s'en
doutat, le baron de Gortz etait en partie cause de cette resolution.

Ce spectateur aux allures mysterieuses, toujours la, quoique invisible
derriere la grille de sa loge, avait fini par provoquer chez la Stilla
une emotion nerveuse et persistante, dont elle ne pouvait plus se
defendre. Des son entree en scene, elle se sentait impressionnee a un
tel point que ce trouble, tres apparent pour le public, avait altere
peu a peu sa sante. Quitter Naples, s'enfuir a Rome, a Venise, ou dans
toute autre ville de la peninsule, cela n'eut pas suffi, elle le
savait, a la delivrer de la presence du baron de Gortz. Elle ne fut
meme pas parvenue a lui echapper, en abandonnant l'Italie pour
l'Allemagne, la Russie ou la France. Il la suivrait partout ou elle
irait se faire entendre, et, pour se delivrer de cette obsedante
importunite, le seul moyen etait d'abandonner le theatre.

Or, depuis deux mois deja, avant que le bruit de sa retraite se fut
repandu, Franz de Telek s'etait decide a faire aupres de la cantatrice
une demarche, dont les consequences devaient amener, par malheur, la
plus irreparable des catastrophes. Libre de sa personne, maitre d'une
grande fortune, il avait pu se faire admettre chez la Stilla et lui
avait offert de devenir comtesse de Telek.

La Stilla n'etait pas sans connaitre de longue date les sentiments
qu'elle inspirait au jeune comte. Elle s'etait dit que c'etait un
gentilhomme, auquel toute femme, meme du plus haut monde, eut ete
heureuse de confier son bonheur. Aussi, dans la disposition d'esprit ou
elle se trouvait, lorsque Franz de Telek lui offrit son nom,
l'accueillit-elle avec une sympathie qu'elle ne chercha point a
dissimuler. Ce fut avec une entiere foi dans ses sentiments qu'elle
consentit a devenir la femme du comte de Telek, et sans regret d'avoir
a quitter la carriere dramatique.

La nouvelle etait donc vraie, la Stilla ne reparaitrait plus sur aucun
theatre, des que la saison de San-Carlo aurait pris fin. Son mariage,
dont on avait eu quelques soupcons, fut alors donne comme certain.

On le pense, cela produisit un effet prodigieux non seulement parmi le
monde artiste, mais aussi dans le grand monde d'Italie. Apres avoir
refuse de croire a la realisation de ce projet, il fallut pourtant se
rendre. Jalousies et haines se dresserent alors contre le jeune comte,
qui ravissait a son art, a ses succes, a l'idolatrie des dilettante, la
plus grande cantatrice de l'epoque. Il en resulta des menaces
personnelles a l'adresse de Franz de Telek -- menaces dont le jeune
homme ne se preoccupa pas un instant.

Mais, s'il en fut ainsi dans le public, que l'on imagine ce que dut
eprouver le baron Rodolphe de Gortz a la pensee que la Stilla allait
lui etre enlevee, qu'il perdrait avec elle tout ce qui l'attachait a la
vie. Le bruit se repandit qu'il tenta d'en finir par le suicide. Ce qui
est certain, c'est qu'a partir de ce jour, on cessa de voir Orfanik
courir les rues de Naples. Ne quittant plus le baron Rodolphe, il vint
meme plusieurs fois s'enfermer avec lui dans cette loge de San-Carlo
que le baron occupait a chaque representation, -- ce qui ne lui etait
jamais arrive, etant absolument refractaire, comme tant d'autres
savants, au charme de la musique.

Cependant les jours s'ecoulaient, l'emotion ne se calmait pas, et elle
allait etre portee au comble le soir ou la Stilla ferait sa derniere
apparition sur le theatre. C'etait dans le superbe role d'Angelica,
d'Orlando, ce chef-d'oeuvre du maestro Arconati, qu'elle devait
adresser ses adieux au public.

Ce soir-la, San-Carlo fut dix fois trop petit pour contenir les
spectateurs qui se pressaient a ses portes et dont la majeure partie
dut rester sur la place. On craignait des manifestations contre le
comte de Telek, sinon tandis que la Stilla serait en scene, du moins
lorsque le rideau baisserait sur le cinquieme acte de l'opera.

Le baron de Gortz avait pris place dans sa loge, et, cette fois encore,
Orfanik s'y trouvait pres de lui.

La Stilla parut, plus emue qu'elle ne l'avait jamais ete. Elle se remit
pourtant, elle s'abandonna a son inspiration, elle chanta, avec quelle
perfection, avec quel incomparable talent, cela ne saurait s'exprimer.
L'enthousiasme indescriptible qu'elle excita parmi les spectateurs
s'eleva jusqu'au delire.

Pendant la representation, le jeune comte s'etait tenu au fond de la
coulisse, impatient, enerve, fievreux, a ne pouvoir se moderer,
maudissant la longueur des scenes, s'irritant des retards que
provoquaient les applaudissements et les rappels. Ah ! qu'il lui
tardait d'arracher a ce theatre celle qui allait devenir comtesse de
Telek, et de l'emmener loin, bien loin, si loin, qu'elle ne serait plus
qu'a lui, a lui seul !

Elle arriva, cette dramatique scene ou meurt l'heroine d'Orlando.
jamais l'admirable musique d'Arconati ne parut plus penetrante, jamais
la Stilla ne l'interpreta avec des accents plus passionnes. Toute son
ame semblait se distiller a travers ses levres... Et, cependant, on eut
dit que cette voix, dechiree par instants, allait se briser, cette voix
qui ne devait plus se faire entendre !

En ce moment, la grille de la loge du baron de Gortz s'abaissa. Une
tete etrange, aux longs cheveux grisonnants, aux yeux de flamme, se
montra, sa figure extatique etait effrayante de paleur, et, du fond de
la coulisse, Franz l'apercut en pleine lumiere, ce qui ne lui etait pas
encore arrive.

La Stilla se laissait emporter alors a toute la fougue de cette
enlevante strette du chant final... Elle venait de redire cette phrase
d'un sentiment sublime :

     _Innamorata, mio cuore, tremante,_
     Voglio morire...

Soudain, elle s'arrete...

La face du baron de Gortz la terrifie... Une epouvante inexplicable la
paralyse... Elle porte vivement la main a sa bouche, qui se rougit de
sang... Elle chancelle... elle tombe...

Le public s'est leve, palpitant, affole, au comble de l'angoisse...

Un cri s'echappe de la loge du baron de Gortz...

Franz vient de se precipiter sur la scene, il prend la Stilla entre ses
bras, il la releve... il la regarde... il l'appelle :

-- Morte ! morte !... s'ecrie-t-il, morte !... >> La Stilla est morte...
Un vaisseau s'est rompu dans sa poitrine... Son chant s'est eteint avec
son dernier soupir !

Le jeune comte fut rapporte a son hotel, dans un tel etat que l'on
craignit pour sa raison. Il ne put assister aux funerailles de la
Stilla, qui furent celebrees au milieu d'un immense concours de la
population napolitaine.

Au cimetiere du _Campo Santo Nuovo_, ou la cantatrice fut inhumee, on
ne lit que ce nom sur un marbre blanc

                                 STILLA

Le soir des funerailles, un homme vint au Campo Santo Nuovo. La, les
yeux hagards, la tete inclinee, les levres serrees comme si elles
eussent ete deja scellees par la mort, il regarda longtemps la place ou
la Stilla etait ensevelie. Il semblait preter l'oreille, comme si la
voix de la grande artiste allait une derniere fois s'echapper de cette
tombe...

C'etait Rodolphe de Gortz.

La nuit meme, le baron de Gortz, accompagne de Orfanik, quitta Naples,
et, depuis son depart, personne n'aurait pu dire ce qu'il etait devenu.

Mais, le lendemain, une lettre arrivait a l'adresse du jeune comte.

Cette lettre ne contenait que ces mots d'un laconisme menacant :

<< C'est vous qui l'avez tuee !... Malheur a vous, comte de Telek !

                        <<  RUDOLPHE DE GORTZ. >>

                                    X

Telle avait ete cette lamentable histoire.

Pendant un mois, l'existence de Franz de Telek fut en danger. Il ne
reconnaissait personne -- pas meme son soldat Rotzko. Au plus fort de
la fievre, un seul nom entrouvrait ses levres, pretes a rendre leur
dernier souffle : c'etait celui de la Stilla.

Le jeune comte echappa a la mort. L'habilete des medecins, les soins
incessants de Rotzko, et aussi, la jeunesse et la nature aidant, Franz
de Telek fut sauve. Sa raison sortit intacte de cet effroyable
ebranlement. Mais, lorsque le souvenir lui revint, lorsqu'il se rappela
la tragique scene finale d'Orlando, dans laquelle l'ame de l'artiste
s'etait brisee :

<< Stilla !... ma Stilla ! >> s'ecriait-il, tandis que ses mains se
tendaient comme pour l'applaudir encore. Des que son maitre put quitter
le lit, Rotzko obtint de lui qu'il fuirait cette ville maudite, qu'il
se laisserait transporter au chateau de Krajowa. Toutefois, avant
d'abandonner Naples, le jeune comte voulut aller prier sur la tombe de
la morte, et lui donner un supreme, un eternel adieu.

Rotzko l'accompagna au Campo Santo Nuovo. Franz se jeta sur cette terre
cruelle, il s'efforcait de la creuser avec ses ongles, pour s'y
ensevelir... Rotzko parvint a l'entrainer loin de la tombe, ou gisait
tout son bonheur.

Quelques jours apres, Franz de Telek, de retour a Krajowa, au fond du
pays valaque, avait revu l'antique domaine de sa famille. Ce fut a
l'interieur de ce chateau qu'il vecut pendant cinq ans dans un
isolement absolu, dont il se refusait a sortir. Ni le temps, ni la
distance n'avaient pu apporter un adoucissement a sa douleur. Il lui
aurait fallu oublier, et c'etait hors de question. Le souvenir de la
Stilla, vivace comme au premier jour, etait identifie a son existence.
Il est de ces blessures qui ne se ferment qu'a la mort.

Cependant, a l'epoque ou debute cette histoire, le jeune comte avait
quitte le chateau depuis quelques semaines. A quelles longues et
pressantes instances Rotzko avait du recourir pour decider son maitre a
rompre avec cette solitude ou il deperissait ! Que Franz ne parvint pas
a se consoler, soit ; du moins etait-il indispensable qu'il tentat de
distraire sa douleur.

Un plan de voyage avait ete arrete, pour visiter d'abord les provinces
transylvaines. Plus tard -- Rotzko l'esperait --, le jeune comte
consentirait a reprendre a travers l'Europe ce voyage qui avait ete
interrompu par les tristes evenements de Naples.

Franz de Telek etait donc parti, en touriste cette fois, et seulement
pour une exploration de courte duree. Rotzko et lui avaient remonte les
plaines valaques jusqu'au massif imposant des Carpathes ; ils s'etaient
engages entre les defiles du col de Vulkan ; puis, apres l'ascension du
Retyezat et une excursion a travers la vallee du Maros, ils etaient
venus se reposer au village de Werst, a l'auberge du _Roi Mathias_.

On sait quel etait l'etat des esprits au moment ou Franz de Telek
arriva, et comment il avait ete mis au courant des faits
incomprehensibles dont le burg etait le theatre. On sait aussi comment
tout a l'heure il avait appris que le chateau appartenait au baron
Rodolphe de Gortz.

L'effet produit par ce nom sur le jeune comte avait ete trop sensible
pour que maitre Koltz et les autres notables ne l'eussent point
remarque. Aussi Rotzko envoya-t-il volontiers au diable ce maitre
Koltz, qui l'avait si malencontreusement prononce, et ses sottes
histoires. Pourquoi fallait-il qu'une mauvaise chance eut amene Franz
de Telek precisement a ce village de Werst, dans le voisinage du
chateau des Carpathes !

Le jeune comte gardait le silence. Son regard, errant de l'un a
l'autre, n'indiquait que trop le profond trouble de son ame qu'il
cherchait vainement a calmer.

Maitre Koltz et ses amis comprirent qu'un lien mysterieux devait
rattacher le comte de Telek au baron de Gortz ; mais, si curieux qu'ils
fussent, ils se tinrent sur une convenable reserve et n'insisterent pas
pour en apprendre davantage. Plus tard, on verrait ce qu'il y aurait a
faire.

Quelques instants apres, tous avaient quitte le _Roi Mathias_, tres
intrigues de cet extraordinaire enchainement d'aventures, qui ne
presageait rien de bon pour le village.

Et puis, a present que le jeune comte savait a qui appartenait le
chateau des Carpathes, tiendrait-il sa promesse ? Une fois arrive a
Karlsburg, previendrait-il les autorites et reclamerait-il leur
intervention ? Voila ce que se demandaient le biro, le magister, le
docteur Patak et les autres. Dans tous les cas, s'il ne le faisait,
maitre Koltz etait decide a le faire. La police serait avertie, elle
viendrait visiter le chateau, elle verrait s'il etait hante par des
esprits ou habite par des malfaiteurs, car le village ne pouvait pas
rester plus longtemps sous une pareille obsession.

Pour la plupart de ses habitants, il est vrai, ce serait la une
tentative inutile, une mesure inefficace. S'attaquer a des genies !...
Mais les sabres des gendarmes se briseraient comme verre, et leurs
fusils rateraient a chaque coup !

Franz de Telek, demeure seul dans la grande salle du _Roi Mathias_,
s'abandonna au cours de ces souvenirs que le nom du baron de Gortz
venait d'evoquer si douloureusement.

Apres etre reste pendant une heure comme aneanti dans un fauteuil, il
se releva, quitta l'auberge, se dirigea vers l'extremite de la
terrasse, regarda au loin.

Sur la croupe du Plesa, au centre du plateau d'Orgall, se dressait le
chateau des Carpathes. La avait vecu cet etrange personnage, le
spectateur de San-Carlo, l'homme qui inspirait une si insurmontable
frayeur a la malheureuse Stilla. Mais, a present, le burg etait
delaisse, et le baron de Gortz n'y etait pas rentre depuis qu'il avait
fui Naples. On ignorait meme ce qu'il etait devenu, et il etait
possible qu'il eut mis fin a son existence, apres la mort de la grande
artiste.

Franz s'egarait ainsi a travers le champ des hypotheses, ne sachant a
laquelle s'arreter.

D'autre part, l'aventure du forestier Nie Deck ne laissait pas de le
preoccuper dans une certaine mesure, et il lui aurait plu d'en
decouvrir le mystere, ne fut-ce que pour rassurer la population de
Werst.

Aussi, comme le jeune comte ne mettait pas en doute que des malfaiteurs
eussent pris le chateau pour refuge, il resolut de tenir la promesse
qu'il avait faite de dejouer les manoeuvres de ces faux revenants, en
prevenant la police de Karlsburg.

Toutefois, pour etre en mesure d'agir, Franz voulait avoir des details
plus circonstancies sur cette affaire. Le mieux etait de s'adresser au
jeune forestier en personne. C'est pourquoi, vers trois heures de
l'apres-midi, avant de retourner au _Roi Mathias_, il se presenta a la
maison du biro.

Maitre Koltz se montra tres honore de le recevoir un gentilhomme tel
que M. le comte de Telek... ce descendant d'une noble famille de race
roumaine... auquel le village de Werst serait redevable d'avoir
retrouve le calme... et aussi la prosperite... puisque les touristes
reviendraient visiter le pays... et acquitter les droits de peage,
saris avoir rien a craindre des genies malfaisants du chateau des
Carpathes... etc.

Franz de Telek remercia maitre Koltz de ses compliments, et demanda
s'il n'y aurait aucun inconvenient a ce qu'il fut introduit pres de Nic
Deck.

<< Il n'y en a aucun, monsieur le comte, repondit le biro. Ce brave
garcon va aussi bien que possible, et il ne tardera pas a reprendre son
service. >>

Puis, se retournant :

<< N'est-il pas vrai, Miriota ? ajouta-t-il, en interpellant sa fille,
qui venait d'entrer dans la salle.

-- Dieu veuille que cela soit, mon pere ! >> repondit Miriota d'une voix
emue.

Franz fut charme du gracieux salut que lui adressa la jeune fille. Et,
la voyant encore inquiete de l'etat de son fiance, il se hata de lui
demander quelques explications a ce sujet.

<< D'apres ce que. j'ai entendu, dit-il, Nic Deck n'a pas ete gravement
atteint...

-- Non, monsieur le comte, repondit Miriota, et que le Ciel en soit
beni !

-- Vous avez un bon medecin a Werst ?

-- Hum ! fit maitre Koltz, d'un ton qui etait peu flatteur pour
l'ancien infirmier de la quarantaine. -- Nous avons le docteur Patak,
repondit Miriota.

-- Celui-la meme qui accompagnait Nic Deck au chateau des Carpathes ?

-- Oui, monsieur le comte.

-- Mademoiselle Miriota, dit alors Franz, je desirerais, dans son
interet, voir votre fiance, et obtenir des details plus precis sur
cette aventure. -- Il s'empressera de vous les donner, meme au prix peu
de fatigue...

-- Oh ! je n'abuserai pas, mademoiselle Miriota, et, ne ferai rien qui
soit susceptible de nuire a Nic Deck. -- je le sais, monsieur le comte.

-- Quand votre mariage doit-il avoir lieu ?...

-- Dans une quinzaine de jours, repondit le biro.

-- Alors j'aurai le plaisir d'y assister, si maitre Koltz veut bien
m'inviter toutefois...

-- Monsieur le comte, un tel honneur...

-- Dans une quinzaine de jours, c'est convenu, et je suis certain que
Nic Deck sera gueri, des qu'il aura pu se permettre un tour de
promenade avec sajolie fiancee. - Dieu le protege, monsieur le comte !
>> repondit en rougissant la jeune fille.

Et, en ce moment, sa charmante figure exprima une anxiete si visible,
que Franz lui en demanda la cause : << Oui ! que Dieu le protege,
repondit Miriota, car, en essayant de penetrer dans le chateau malgre
leur defense, Nic a brave les genies malfaisants !... Et qui sait s'ils
ne s'acharneront pas a le tourmenter toute sa vie...

-- Oh ! pour cela, mademoiselle Miriota, repondit Franz, nous y
mettrons bon ordre, je vous le promets. -- Il n'arrivera rien a mon
pauvre Nic ?...

-- Rien, et grace aux agents de la police, on pourra dans quelques
jours parcourir l'enceinte du burg avec autant de securite que la place
de Werst ! >>

Le jeune comte, jugeant inopportun de discuter cette question du
surnaturel devant des esprits si prevenus, pria Miriota de le conduire
a la chambre du forestier.

C'est ce que la jeune fille se hata de faire, et elle laissa Franz seul
avec son fiance.

Nic Deck avait ete instruit de l'arrivee des deux voyageurs a l'auberge
du _Roi Mathias_. Assis au fond d'un vieux fauteuil, large comme une
guerite, il se leva pour recevoir son visiteur. Comme il ne se
ressentait presque plus de la paralysie qui l'avait momentanement
frappe, il etait en etat de repondre aux questions du comte de Telek.

<< Monsieur Deck, dit Franz, apres avoir amicalement serre la main du
jeune forestier, je vous demanderai tout d'abord si vous croyez a la
presence d'etres surnaturels dans le chateau des Carpathes ?

-- je suis bien force d'y croire, monsieur le comte,

repondit Nic Deck.

-- Et ce seraient eux qui vous auraient empeche de franchir la muraille
du burg ? -- je n'en doute pas.

-- Et pourquoi, s'il vous plait ?...

-- Parce que, s'il n'y avait pas de genies, ce qui m'est arrive serait
inexplicable.

-- Auriez-vous la complaisance de nie raconter cette affaire sans rien
omettre de ce qui s'est passe ?

-- Volontiers, monsieur le comte. >>

Nic Deck fit par le menu le recit qui lui etait demande. Il ne put que
confirmer les faits qui avaient ete portes a la connaissance de Franz
lors de sa conversation avec les hotes du _Roi Mathias_, -- faits
auxquels le jeune comte, on le sait, donnait une interpretation
purement naturelle.

En somme, les evenements de cette nuit aux aventures, tout cela
s'expliquait facilement si les etres humains, malfaiteurs ou autres,
qui occupaient le burg, possedaient la machinerie capable de produire
ces effets fantasmagoriques. Quant a cette singuliere pretention du
docteur Patak de s'etre senti enchaine au sol par quelque force
invisible, on pouvait soutenir que ledit docteur avait ete le jouet
d'une illusion. Ce qui paraissait vraisemblable, c'est que les jambes
lui avaient manque tout simplement parce qu'il etait fou d'epouvante,
et c'est ce que Franz declara au jeune forestier.

<< Comment, monsieur le comte, repondit Nic Deck, c'est au moment ou il
voulait s'enfuir que les jambes auraient manque a ce poltron ? Cela
n'est guere possible, vous cri conviendrez...

-- Eh bien, reprit Franz, admettons que ses pieds se soient engages
dans quelque piege cache sous les herbes au fond du fosse...

Lorsque des pieges se referment, repondit le forestier, ils vous
blessent cruellement, ils vous dechirent les chairs, et les jambes du
docteur Patak n'ont pas trace de blessure.

-- Votre observation est juste, Nic Deck, et pourtant, croyez-moi, s'il
est vrai que le docteur n'a pu se degager, c'est que ses pieds etaient
retenus de cette facon...

-- je vous demanderai alors, monsieur le comte, comment un piege aurait
pu se rouvrir de lui-meme pour rendre la liberte au docteur ? >>

Franz fut assez embarrasse pour repondre.

<< Au surplus, monsieur le comte, reprit le forestier, je vous abandonne
ce qui concerne le docteur Patak. Apres tout, je ne puis affirmer que
ce que je sais par moi-meme.

-- Oui... laissons ce brave docteur, et ne parlons que de ce qui vous
est arrive, Nic Deck.

-- Ce qui m'est arrive est tres clair. Il n'est pas douteux que j'ai
recu une terrible secousse, et cela d'une maniere qui n'est guere
naturelle.

-- Il n'y avait aucune apparence de blessure sur votre corps ? demanda
Franz.

-- Aucune, monsieur le comte, et pourtant j'ai ete atteint avec une
violence...

-- Est-ce bien au moment ou vous aviez pose la main sur la ferrure du
pont-levis ?...

-- Oui, monsieur le comte, et a peine l'avais-je touchee que j'ai ete
comme paralyse. Heureusement, mon autre main, qui tenait la chaine, n'a
pas lache prise, et j'ai glisse jusqu'au fond du fosse, ou le docteur
m'a releve sans connaissance. >>

Franz secouait la tete en homme que ces explications laissaient
incredule.

<< Voyons, monsieur le comte, reprit Nie Deck, ce que je vous ai raconte
la, je ne l'ai pas reve, et si, pendant huit jours, je suis reste
etendu tout de mon long sur ce lit, n'ayant plus l'usage ni du bras ni
de la jambe, il ne serait pas raisonnable de dire que je me suis figure
tout cela !

-- Aussi je ne le pretends pas, et il est bien certain que vous avez
recu une commotion brutale...

-- Brutale et diabolique !

-- Non, et c'est en cela que nous differons, Nic Deck, repondit le
jeune comte. Vous croyez avoir ete frappe par un etre surnaturel, et
moi, je ne le crois pas, par ce motif qu'il n'y a pas d'etres
surnaturels, ni malfaisants ni bienfaisants.

-- Voudriez-vous alors, monsieur le comte, me donner la raison de ce
qui m'est arrive ?

-- je ne le puis encore, Nic Deck, mais soyez sur que tout s'expliquera
et de la facon la plus simple.

-- Plaise a Dieu ! repondit le forestier.

-- Dites-moi, reprit Franz, ce chateau a-t-il appartenu de tout temps a
la famille de Gortz ?

-- Oui, monsieur le comte, et il lui appartient toujours, bien que le
dernier descendant de la famille, le baron Rodolphe, ait disparu sans
qu'on ait jamais eu de ses nouvelles.

-- Et a quelle epoque remonte cette disparition ?

-- A vingt ans environ.

-- A vingt ans ?...

-- Oui, monsieur le comte. Un jour, le baron Rodolphe a quitte le
chateau, dont le dernier serviteur est decede quelques mois apres son
depart, et on ne l'a plus revu.

-- Et depuis, personne n'a mis le pied dans le burg ?

-- Personne.

-- Et que croit-on dans le pays ?...

-- On croit que le baron Rodolphe a du mourir a l'etranger et que sa
mort a suivi de pres sa disparition.

-- On se trompe, Nic Deck, et le baron vivait encore -- il y a cinq ans
du moins.

-- Il vivait, monsieur le comte ?...

-- Oui... en Italie... a Naples.

-- Vous l'y avez vu ?...

-- Je l'ai vu.

-- Et depuis cinq ans ?...

-- Je n'en ai plus entendu parler. >>

Le jeune forestier resta songeur. Une idee lui etait venue -- une idee
qu'il hesitait a formuler. Enfin il se decida, et relevant la tete, le
sourcil fronce :.

<< Il n'est pas supposable, monsieur le comte, dit-il, que le baron
Rodolphe de Gortz soit rentre au pays avec l'intention de s'enfermer au
fond de ce burg ?...

-- Non... ce n'est pas supposable, Nic Deck.

-- Quel interet aurait-il a s'y cacher... a ne laisser jamais penetrer
jusqu'a lui ?...

-- Aucun >>, repondit Franz de Telek.

Et pourtant, c'etait la une pensee qui commencait a prendre corps dans
l'esprit du jeune comte. N'etait-il pas possible que ce personnage,
dont l'existence avait toujours ete si enigmatique, fut venu se
refugier dans ce chateau, apres son depart de Naples ? La, grace a des
croyances superstitieuses habilement entretenues, rie lui avait-il pas
ete facile, s'il voulait vivre absolument isole, de se defendre contre
toute recherche importune, etant donne qu'il connaissait l'etat des
esprits du pays environnant ? Toutefois, Franz jugea inutile de lancer
les Werstiens sur cette hypothese. Il aurait fallu les mettre dans la
confidence de faits qui lui etaient trop personnels. D'ailleurs, il
n'eut convaincu personne, et il le comprit bien, lorsque Nic Deck
ajouta :

-- Si c'est le baron Rodolphe qui est au chateau, il faut croire que le
baron Rodolphe est le Chort, car il n'y a que le Chort qui ait pu me
traiter de cette facon ! >>

Desireux de ne plus revenir sur ce terrain, Franz changea le cours de
la conversation. Quand il eut employe tous les moyens pour rassurer le
forestier sur les consequences de sa tentative, il l'engagea cependant
a ne point la renouveler. Ce n'etait pas son affaire, c'etait celle des
autorites, et les agents de la police de Karlsburg sauraient bien
penetrer le mystere du chateau des Carpathes.

Le jeune comte prit alors conge de Nic Deck en lui faisant l'expresse
recommandation de se guerir le plus vite possible, afin de ne point
retarder son mariage avec la jolie Miriota, auquel il se promettait
d'assister.

Absorbe dans ses reflexions, Franz rentra au _Roi Mathias_, d'ou il ne
sortit plus de la journee.

A six heures, Jonas lui servit a diner dans la grande salle, ou, par un
louable sentiment de reserve, ni maitre Koltz ni personne du village ne
vint troubler sa solitude.

Vers huit heures, Rotzko dit au jeune comte : << Vous n'avez plus besoin
de moi, mon maitre ?

-- Non, Rotzko.

-- Alors je vais fumer ma pipe sur la terrasse.

-- Va, Rotzko, va. >>

A demi couche dans un fauteuil, Franz se laissa aller de nouveau a
remonter le cours inoubliable du passe. Il etait a Naples pendant la
derniere representationdu theatre San-Carlo... Il revoyait le baron de
Gortz, au moment ou cet homme lui etait apparu, la tete hors de sa
loge, ses regards ardemment fixes sur l'artiste, comme s'il eut voulu
la fasciner...

Puis, la pensee du jeune comte se reporta sur cette lettre signee de
l'etrange personnage, qui l'accusait, lui, Franz de Telek, d'avoir tue
la Stilla...

Tout en se perdant ainsi dans ses souvenirs, Franz sentait le sommeil
le gagner peu a peu. Mais il etait encore en cet etat mixte ou l'on
peut percevoir le moindre bruit, lorsque se produisit un phenomene
surprenant.

Il semble qu'une voix, douce et modulee, passe a travers dans cette
salle ou Franz est seul, bien seul pourtant.

Sans se demander s'il reve ou non, Franz se releve et il ecoute.

Oui ! on dirait qu'une bouche s'est approchee de son oreille, et que
des levres invisibles laissent echapper l'expressive melodie de
Stefano, inspiree par ces paroles :

     Nel giardino de' mille fiori,
     Andiamo, mio cuore...

Cette romance, Franz la connait... Cette romance, d'une ineffable
suavite, la Stilla l'a chantee dans le concert qu'elle a donne au
theatre San-Carlo avant sa representation d'adieu...

Comme berce, sans s'en rendre compte Franz s'abandonne au charme de
l'entendre encore une fois...

Puis la phrase s'acheve, et la voix, qui diminue par degres, s'eteint
avec les molles vibrations de l'air.

Mais Franz a secoue sa torpeur... Il s'est dresse brusquement... Il
retient son haleine, il cherche a saisir quelque lointain echo de cette
voix qui lui va au coeur...

Tout est silence au-dedans et au-dehors.

<< Sa voix t... murmure-t-il. Oui 1... c'etait bien sa voix... sa voix
que j'ai tant aimee ! >>

Puis, revenant au sentiment de la realite << je dormais... et j'ai reve
! >> dit-il.

                                   XI

Le lendemain, le jeune comte se reveilla des l'aube, l'esprit encore
trouble des visions de la nuit.

C'etait dans la matinee qu'il devait partir du village de Werst pour
prendre la route de Kolosvar.

Apres avoir visite les bourgades industrielles de Petroseny et de
Livadzel, l'intention de Franz etait de s'arreter une journee entiere a
Karlsburg, avant d'aller sejourner quelque temps dans la capitale de la
Transylvanie. A partir de la, le chemin de fer le conduirait a travers
les provinces de la Hongrie centrale, derniere etape de son voyage.

Franz avait quitte l'auberge et, tout en se promenant sur la terrasse,
sa lorgnette aux yeux, il examinait avec une profonde emotion les
contours du burg que le soleil levant profilait assez nettement sur le
plateau d'Orgall.

Et ses reflexions portaient sur ce point : une fois arrive a Karlsburg,
tiendrait-il la promesse qu'il avait faite aux gens de Werst ?
Previendrait-il la police de ce qui se passait au chateau des Carpathes
?

Lorsque le jeune comte s'etait engage a ramener le calme au village,
c'etait avec l'intime conviction que le burg servait de refuge a une
bande de malfaiteurs, ou, tout au moins, a des gens suspects qui, ayant
interet a n'y point etre recherches, s'etaient ingenies a en interdire
l'approche.

Mais, pendant la nuit, Franz avait reflechi. Un revirement s'etait
opere dans ses idees, et il hesitait a present.

En effet, depuis cinq ans, le dernier descendant de la famille de
Gortz, le baron Rodolphe, avait disparu, et ce qu'il etait devenu,
personne ne l'avait jamais pu savoir. Sans doute, le bruit s'etait
repandu qu'il etait mort, quelque temps apres son depart de Naples.
Mais qu'y avait-il de vrai ? Quelle preuve avait-on de cette mort ?
Peut-etre le baron de Gortz vivait-il, et, s'il vivait, pourquoi ne
serait-il pas retourne au chateau de ses ancetres ? Pourquoi Orfanik,
le seul familier qu'on lui connut, ne l'y aurait-il pas accompagne, et
pourquoi cet etrange physicien ne serait-il pas l'auteur et le metteur
en scene de ces phenomenes qui ne cessaient d'entretenir l'epouvante
dans le pays ? C'est precisement ce qui faisait l'objet des reflexions
de Franz.

On en conviendra, cette hypothese paraissait assez plausible, et, si le
baron Rodolphe de Gortz et Orfanik avaient cherche refuge dans le burg,
on comprenait qu'ils eussent voulu le rendre inabordable, afin d'y
mener la vie d'isolement qui convenait a leurs habitudes.

Or, s'il en etait ainsi, quelle conduite Lejeune comte devait-il
adopter ? Etait-il a propos qu'il cherchat a intervenir dans les
affaires privees du comte de Gortz ? C'est ce qu'il se demandait,
pesant le pour et le contre de la question, lorsque Rotzko vint le
rejoindre sur la terrasse.

Il jugea a propos de lui faire connaitre ses idees a ce sujet :

<< Mon maitre, repondit Rotzko, il est possible que ce soit le baron de
Gortz qui se livre a toutes ces imaginations diaboliques. Eh bien ! si
cela est, mon avis est qu'il ne faut point nous en meler. Les poltrons
de Werst se tireront de la comme ils l'entendront, c'est leur affaire,
et nous n'avons point a nous inquieter de rendre le calme a ce village.

-- Soit, repondit Franz, et, tout bien considere, je pense que tu as
raison, mon brave Rotzko.

-- je le pense aussi, repondit simplement le soldat. -- Quant a maitre
Koltz et aux autres, ils savent comment s'y prendre a cette heure pour
en finir avec les pretendus esprits du burg.

-- En effet, mon maitre, ils n'ont qu'a prevenir la police de Karlsburg.

-- Nous nous mettrons en route apres dejeuner, Rotzko.

-- Tout sera pret.

-- Mais, avant de redescendre dans la vallee de la Sil, nous ferons un
detour vers le Plesa.

-- Et pourquoi, mon maitre ?

-- je desirerais voir de plus pres ce singulier chateau des Carpathes.

-- A quoi bon ?...

Une fantaisie, Rotzko, une fantaisie qui ne nous retardera pas meme
d'une demi-journee. >>

Rotzko fut tres contrarie de cette determination, qui lui paraissait au
moins inutile. Tout ce qui pouvait rappeler trop vivement au jeune
comte le souvenir du passe, il aurait voulu l'ecarter. Cette fois, ce
fut en vain, et il se heurta a une inflexible resolution de son maitre.

C'est que Franz -- comme s'il eut subi quelque influence irresistible
-- se sentait attire vers le burg. Sans qu'il s'en rendit compte,
peut-etre cette attraction se rattachait-elle a ce reve dans lequel il
avait entendu la voix de la Stilla murmurer la plaintive melodie de
Stefano.

Mais avait-il reve ?... Oui ! voila ce qu'il en etait a se demander se
rappelant que, dans cette meme salle du _Roi Mathias_, une voix s'etait
deja fait entendre, assurait-on, -- cette voix dont Nic Deck avait si
imprudemment brave les menaces. Aussi, avec la disposition mentale ou
se trouvait le jeune comte, ne s'etonnerait-on pas qu'il eut forme le
projet de se diriger vers le chateau des Carpathes, de remonter
jusqu'au pied de ses vieilles murailles, sans avoir d'ailleurs la
pensee d'y penetrer.

Il va de soi que Franz de Telek etait bien decide a ne rien faire
connaitre de ses intentions aux habitants de Werst. Ces gens auraient
ete capables de se joindre a Rotzko pour le dissuader de s'approcher du
burg, et il avait recommande a son soldat de se taire sur ce projet. En
le voyant descendre du village vers la vallee de la Sil, personne ne
mettrait en doute que ce ne fut pour prendre la route de Karlsburg.
Mais, du haut de la terrasse, il avait remarque qu'un autre chemin
longeait la base du Retyezat jusqu'au col de Vulkan. Il serait donc
possible de remonter les croupes du Plesa sans repasser par le village,
et, par consequent, sans etre vu de maitre Koltz ni des autres.

Vers midi, apres avoir regle sans discussion la note un peu enflee que
lui presenta Jonas en l'accompagnant de son meilleur sourire, Franz se
disposa au depart.

Maitre Koltz, la jolie Miriota, le magister Hermod, le docteur Patak,
le berger Frik et nombre d'autres habitants etaient venus lui adresser
leurs adieux.

Le jeune forestier avait meme pu quitter sa chambre, et l'on voyait
bien qu'il ne tarderait pas a etre remis sur pied, -- ce dont
l'ex-infirmier s'attribuait tout l'honneur.

<< Je vous fais mes compliments, Nic Deck, lui dit Franz, a vous ainsi
qu'a votre fiancee.

-- Nous les acceptons avec reconnaissance, repondit la jeune fille,
rayonnante de bonheur.

-- Que votre voyage soit heureux, monsieur le comte, ajouta le
forestier.

-- Oui... puisse-t-il l'etre ! repondit Franz, dont le front s'etait
assombri.

-- Monsieur le comte, dit alors maitre Koltz, nous vous prions de ne
point oublier les demarches que vous avez promis de faire a Karlsburg.

-- Je ne l'oublierai pas, maitre Koltz, repondit Franz. Mais, au cas ou
je serais retarde dans mon voyage, vous connaissez le tres simple moyen
de vous debarrasser de ce voisinage inquietant, et le chateau
n'inspirera bientot plus aucune crainte a la brave population de Werst.

-- Cela est facile a dire... murmura le magister.

-- Et a faire, repondit Franz. Avant quarante-huit heures, si vous le
voulez, les gendarmes auront eu raison des etres quelconques qui se
cachent dans le burg...

-- Sauf le cas, tres probable, ou ce seraient des esprits, fit observer
le berger Frik.

-- Meme dans ce cas, repondit Franz avec un imperceptible haussement
d'epaules.

-- Monsieur le comte, dit le docteur Patak, si vous nous aviez
accompagnes, Nic Deck et moi, peut-etre ne parleriez-vous pas ainsi !

-- Cela m'etonnerait, docteur, repondit Franz, et, quand meme j'aurais
ete comme vous si singulierement retenu par les pieds dans le fosse du
burg...

-- Par les pieds... oui, monsieur le comte, ou plutot par les bottes !
Et a moins que vous ne pretendiez que... dans l'etat d'esprit... ou je
me trouvais... j'aie... reve...

-- je ne pretends rien, monsieur, repondit Franz, et ne chercherai
point a vous expliquer ce qui vous parait inexplicable. Mais soyez
certain que si les gendarmes viennent rendre visite au chateau des
Carpathes, leurs bottes, qui ont l'habitude de la discipline, ne
prendront pas racine comme les votres. >>

Ceci dit a l'intention du docteur, le jeune comte recut une derniere
fois les hommages de l'hotelier du _Roi Mathias_, si honore d'avoir eu
l'honneur que l'honorable Franz de Telek.... etc. Ayant salue maitre
Koltz, Nic Deck, sa fiancee et les habitants reunis sur la place, il
fit un signe a Rotzko ; puis, tous deux descendirent d'un bon pas la
route du col.

En moins d'une heure, Franz et son soldat eurent atteint la rive droite
de la riviere qu'ils remonterent en suivant la base meridionale du
Retyezat.

Rotzko s'etait resigne a ne plus faire aucune observation a son maitre
: c'eut ete peine perdue. Habitue a lui obeir militairement, si le
jeune comte se jetait dans quelque perilleuse aventure, il saurait bien
l'en tirer.

Apres deux heures de marche, Franz et Rotzko s'arreterent pour se
reposer un instant.

En cet endroit, la Sil valaque, qui s'etait legerement inflechie vers
la droite, se rapprochait de la route par un coude tres marque. De
l'autre cote, sur le renflement du Plesa, s'arrondissait le plateau
d'Orgall, a la distance d'un demi-mille, soit pres d'une lieue. Il
convenait donc d'abandonner la Sil, puisque Franz voulait traverser le
col afin de prendre direction sur le chateau.

Evidemment, evitant de repasser par Werst, ce detour avait allonge du
double la distance qui separe le chateau du village. Neanmoins, il
ferait encore grand jour, lorsque Franz et Rotzko arriveraient a la
crete du plateau d'Orgall. Le jeune comte aurait donc le temps
d'observer le burg a l'exterieur. Quand il aurait attendu jusqu'au soir
pour redescendre la route de Werst, il lui serait aise de la suivre
avec la certitude de n'y etre vu de personne. L'intention de Franz
etait d'aller passer la nuit a Livadzel, petit bourg situe au confluent
des deux Sils, et de reprendre le lendemain le chemin de Karlsburg.

La halte dura une demi-heure. Franz, tres absorbe dans ses souvenirs,
tres agite aussi a la pensee que le baron de Gortz avait peut-etre
cache son existence au fond de ce chateau, ne prononca pas une parole...

Et il fallut que Rotzko s'imposat une bien grande reserve pour ne pas
lui dire :

<< Il est inutile d'aller plus loin, mon maitre !... Tournons le dos a
ce maudit burg, et partons ! >>

Tous deux commencerent a suivre le thalweg de la vallee. Ils durent
d'abord s'engager a travers un fouillis d'arbres que ne sillonnait
aucun sentier. Il y avait des parties dit sol assez profondement
ravinees, car, a l'epoque des pluies, la Sil deborde quelquefois, et
son trop plein s'ecoule en torrents tumultueux sur ces terrains qu'elle
change en marecages. Cela amena quelques difficultes de marche, et
consequemment un peu de retard. Une heure fut employee a rejoindre la
route du col de Vulkan, qui fut franchie vers cinq heures.

Le flanc droit du Plesa n'est point herisse de ces forets que Nie Deck
n'avait pu traverser qu'en s'y frayant un passage a la hache, mais il y
eut necessite de compter alors avec des difficultes d'une autre espece.
C'etaient des eboulis de moraines entre lesquels on ne pouvait se
hasarder sans precautions, des denivellations brusques, des failles
profondes, des blocs mal assures sur leur base et se dressant comme les
seracs d'une region alpestre, tout le pele-mele d'un amoncellement
d'enormes pierres que les avalanches avaient precipitees de la cime du
mont, enfin un veritable chaos dans toute son horreur.

Remonter les talus dans ces conditions demanda encore une bonne heure
d'efforts tres penibles. Il semblait, vraiment, que le chateau des
Carpathes aurait pu se defendre rien que par la seule impraticabilite
de ses approches. Et peut-etre Rotzko esperait-il qu'il se presenterait
de tels obstacles qu'il serait impossible de les franchir : il n'en fut
rien.

Au-dela de la zone des blocs et des excavations, la crete anterieure du
plateau d'Orgall fut finalement atteinte. De ce point, le chateau se
dessinait d'un profil plus net au milieu de ce morne desert, d'ou,
depuis tant d'annees, l'epouvante eloignait les habitants du pays.

Ce qu'il convient de faire remarquer, c'est que Franz et Rotzko
allaient aborder le burg par sa courtine laterale, celle qui etait
orientee vers le nord. Si Nic Deck et le docteur Patak etaient arrives
devant la courtine de l'est, c'est qu'en cotoyant la gauche du Plesa,
ils avaient laisse a droite le torrent du Nyad et la route du col. Les
deux directions, en effet, dessinent un angle tres ouvert, dont le
sommet est forme par le donjon central. Du cote nord, d'ailleurs, il
aurait ete impossible de franchir l'enceinte, car, non seulement il ne
s'y trouvait ni poterne, ni pont-levis, mais la courtine, en se
modelant sur les irregularites du plateau, s'elevait a une assez grande
hauteur.

Peu importait, en somme, que tout acces fut interdit de ce cote,
puisque le jeune comte ne songeait point a depasser les murailles du
chateau.

Il etait sept heures et demie, lorsque Franz de Telek et Rotzko
s'arreterent a la limite extreme du plateau d'Orgall. Devant eux se
developpait ce farouche entassement noye d'ombre, et confondant sa
teinte avec l'antique coloration des roches du Plesa. A gauche,
l'enceinte faisait un coude brusque, flanque par le bastion d'angle.
C'etait la, sur le terre-plein, au-dessus de son parapet crenele, que
grimacait le hetre, dont les branches contorsionnees temoignaient des
violentes rafales du sud-ouest a cette hauteur.

En verite, le berger Frik ne s'etait point trompe. Si l'on s'en
rapportait a elle, la legende ne donnait plus que trois annees
d'existence au vieux burg des barons de Gortz.

Franz, silencieux, regardait l'ensemble de ces constructions, dominees
par le donjon trapu du centre. La, sans doute, sous cet amas confus se
cachaient encore des salles voutees, vastes et sonores, longs corridors
dedaleens, des reduits enfouis dans les entrailles du sol, tels qu'en
possedent encore les forteresses des anciens Magyars. Nulle autre
habitation n'aurait pu mieux convenir que cet antique manoir au dernier
descendant de la famille de Gortz pour s'y ensevelir dans un oubli dont
personne ne pourrait connaitre le secret. Et plus le jeune comte y
songeait, plus il s'attachait a cette idee que Rodolphe de Gortz avait
du se refugier entre les remparts isoles de son chateau des Carpathes.

Rien, d'ailleurs, ne decelait la presence d'hotes quelconques a
l'interieur du donjon. Pas une fumee ne se detachait de ses cheminees,
pas un bruit ne sortait de ses fenetres hermetiquement closes. Rien --
pas meme un cri d'oiseau -- ne troublait le mystere de la tenebreuse
demeure.

Pendant quelques moments, Franz embrassa avidement du regard cette
enceinte qui s'emplissait autrefois du tumulte des fetes et du fracas
des armes. Mais il se taisait, tant son esprit etait hante de pensees
accablantes, son coeur gros de souvenirs.

Rotzko, qui voulait laisser Lejeune comte a lui-meme, avait eu soin de
se mettre a l'ecart. Il ne se fut pas permis de l'interrompre par une
seule observations Mais, lorsque le soleil declinant derriere le
massif' du Plesa, la vallee des deux Sils commenca a s'emplir d'ombre,
il n'hesita plus.

<< Mon maitre, dit-il, le soir est venu... Nous allons bientot sur huit
heures. >>

Franz ne parut pas l'entendre.

Il est temps de partir, reprit Rotzko, si nous voulons etre a Livadzel
avant que les auberges soient fermees.

-- Rotzko... dans un instant... oui... dans un instant... je suis a
toi, repondit Franz.

-- Il nous faudra bien une heure, mon maitre, pour regagner la route du
col, et comme la nuit sera close alors, nous ne risquerons point d'etre
vus en la traversant.

-- Encore quelques minutes, repondit Franz, et nous redescendrons vers
le village. >>

Le jeune comte n'avait pas bouge de la place ou il s'etait arrete en
arrivant sur le plateau d'Orgall.

<< N'oubliez pas, mon maitre, reprit Rotzko que, la nuit, il sera
difficile de passer au milieu de ces roches... A peine y sommes-nous
parvenus, lorsqu'il faisait grand jour... Vous m'excuserez, si
j'insiste...

-- Oui... partons... Rotzko... Je te suis... >>

Et il semblait que Franz fut invinciblement retenu devant le burg,
peut-etre par un de ces pressentiments secrets dont le coeur est
inhabile a se rendre compte. Etait-il donc enchaine au sol, comme le
docteur Patak disait l'avoir ete dans le fosse, au pied de la courtine
?...

Non ! ses jambes etaient libres de toute entrave, de toute embuche...
Il pouvait aller et venir a la surface du plateau, et s'il l'avait
voulu, rien ne l'eut empeche de faire le tour de l'enceinte, en
longeant le rebord de la contrescarpe...

Et peut-etre le voulait-il ?

C'est meme ce que pensa Rotzko, qui se decida a dire une derniere fois :

<< Venez-vous, mon maitre ?...

-- Oui... oui... >>, repondit Franz.

Et il restait immobile.

Le plateau d'Orgall etait deja obscur. L'ombre elargie du massif, en
remontant vers le sud, derobait l'ensemble des constructions, dont les
contours ne presentaient plus qu'une silhouette incertaine. Bientot
rien n'en serait visible, si aucune lueur ne jaillissait des etroites
fenetres du donjon.

<< Mon maitre... venez donc ! >> repeta Rotzko.

Et Franz allait enfin le suivre, lorsque, sur le terre-plein du
bastion, ou se dressait le hetre legendaire, apparut une forme vague...

Franz s'arreta, regardant cette forme, dont le profil s'accentuait peu
a peu.

C'etait une femme, la chevelure denouee, les mains tendues, enveloppee
d'un long vetement blanc.

Mais ce costume, n'etait-ce pas celui que portait la Stilla dans cette
scene finale d'Orlando, ou Franz de Telek l'avait vue pour la derniere
fois ?

Oui ! et c'etait la Stilla, immobile, les bras diriges vers le jeune
comte, son regard si penetrant attache sur lui...

<< Elle !... Elle !... >> s'ecria-t-il.

Et, se precipitant, il eut roule jusqu'aux assises de la muraille, si
Rotzko ne l'eut retenu...

L'apparition s'effaca brusquement. C'est a peine si la Stilla s'etait
montree pendant une minute...

Peu importait ! Une seconde eut suffi a Franz pour la reconnaitre, et
ces mots lui echapperent :

<< Elle... elle... vivante ! >>

                                  XII

Etait-ce possible ? La Stilla, que Franz de Telek ne croyait jamais
revoir, venait de lui apparaitre sur le terre-plein du bastion !... Il
n'avait pas ete le jouet d'une illusion, et Rotzko l'avait vue comme
lui !... C'etait bien la grande artiste, vetue de son costume
d'Angelica, telle qu'elle s'etait montree au public a sa representation
d'adieu au theatre San-Carlo !

L'effroyable verite eclata aux yeux du jeune comte. Ainsi, cette femme
adoree, celle qui allait devenir comtesse de Telek, etait enfermee
depuis cinq ans au milieu des montagnes transylvaines ! Ainsi, celle
que Franz avait vue tomber morte en scene, avait survecu ! Ainsi,
tandis qu'on le rapportait mourant a son hotel, le baron Rodolphe avait
pu penetrer chez la Stilla, l'enlever, l'entrainer dans ce chateau des
Carpathes, et ce n'etait qu'un cercueil vide que toute la population
avait suivi, le lendemain, au Campo Santo Nuovo de Naples !

Tout cela paraissait incroyable, inadmissible, repulsif au bon sens.
Cela tenait du prodige, cela etait invraisemblable, et Franz aurait du
se le repeter jusqu'a l'obstination... Oui 1... mais un fait dominait :
la Stilla avait ete enlevee par le baron de Gortz, puisqu'elle etait
dans le burg !... Elle etait vivante, puisqu'il venait de la voir
au-dessus de cette muraille !... Il y avait la une certitude absolue.

Le jeune comte cherchait pourtant a se remettre du desordre de ses
idees, qui, d'ailleurs, allaient se concentrer en une seule : arracher
a Rodolphe de Gortz la Stilla, depuis cinq ans prisonniere au chateau
des Carpathes !

<< Rotzko, dit Franz d'une voix haletante, ecoute-moi... comprends-moi
surtout... car il me semble que la raison va m'echapper...

-- Mon maitre... mon cher maitre !

-- A tout prix, il faut que j'arrive jusqu'a elle... elle !... ce soir
meme...

-- Non... demain...

-- Ce soir, te dis-je !... Elle est la... Elle m'a vu comme je la
voyais... Elle m'attend...

-- Eh bien... je vous suivrai...

-- Non !... J'irai seul.

-- Seul ?...

-- Oui.

-- Mais comment pourrez-vous penetrer dans le burg, puisque Nic Deck ne
l'a pas pu ?...

-- J'y entrerai, te dis-je.

-- La poterne est fermee...

-- Elle ne le sera pas pour moi... je chercherai... je trouverai une
breche... j'y passerai...

-- Vous ne voulez pas que je vous accompagne... mon maitre... vous ne
le voulez pas ?...

-- Non !... Nous allons nous separer, et c'est en nous separant que tu
pourras me servir...

-- Je vous attendrai donc ici ?...

-- Non, Rotzko.

-- Ou irai-je alors ?...

-- A Werst... ou plutot... non... pas a Werst... repondit Franz. Il est
inutile que ces gens sachent... Descends au village de Vulkan, ou tu
resteras cette nuit... Si tu ne me revois pas demain, quitte Vulkan des
le matin... c'est-a-dire... non... attends encore quelques heures.
Puis, pars pour Karlsburg... La, tu previendras le chef de la police...
Tu lui raconteras tout... Enfin, reviens avec des agents... S'il le
faut, que l'on donne l'assaut au burg !... Delivrez-la !... Ah ! ciel
de Dieu... elle... vivante... au pouvoir de Rodolphe de Gortz !... >>

Et, tandis que ces phrases entrecoupees etaient jetees par le jeune
comte, Rotzko voyait la surexcitation de son maitre s'accroitre et se
manifester par les sentiments desordonnes d'un homme qui ne se possede
plus.

Va... Rotzko ! s'ecria-t-il une derniere fois. -- Vous le voulez ?...

-- je le veux ! >>

Devant cette formelle injonction, Rotzko n'avait plus qu'a obeir.
D'ailleurs, Franz s'etait eloigne, et , deja l'ombre le derobait aux
regards du soldat.

Rotzko resta quelques instants a la meme place, ne pouvant se decider a
partir. Alors l'idee lui vint que les efforts de Franz seraient
inutiles, qu'il ne parviendrait meme pas a franchir l'enceinte, qu'il
serait force de revenir au village de Vulkan... peut-etre le
lendemain... peut-etre cette nuit... Tous deux iraient alors a
Karlsburg, et ce que ni Franz ni le forestier n'avaient pu faire, on le
ferait avec les agents de l'autorite... on aurait raison de ce Rodolphe
de Gortz... on lui arracherait l'infortunee Stilla... on fouillerait ce
burg des Carpathes... on n'en laisserait pas une pierre, au besoin...
quand tous les diables de l'enfer seraient reunis pour le defendre !

Et Rotzko redescendit les pentes du plateau d'Orgall, afin de rejoindre
la route du col de Vulkan.

Cependant, en suivant le rebord de la contrescarpe, Franz avait deja
contourne le bastion d'angle qui la flanquait a gauche.

Mille pensees se croisaient dans son esprit. Il n'y avait pas de doute
maintenant sur la presence du baron de Gortz dans le burg, puisque la
Stilla y etait sequestree... Ce ne pouvait etre que lui qui etait la...
La Stilla vivante !... Mais comment Franz parviendrait-il jusqu'a elle
?... Comment arriverait-il a l'entrainer hors du chateau ?... Il ne
savait, mais il fallait que ce fut... et cela serait... Les obstacles
que n'avait pu vaincre Nic Deck, il les vaincrait... Ce n'etait pas la
curiosite qui le poussait au milieu de ces ruines, c'etait la passion,
c'etait son amour pour cette femme qu'il retrouvait vivante, oui !
vivante !... apres avoir cru qu'elle etait morte, et il l'arracherait a
Rodolphe de Gortz !

A la verite, Franz s'etait dit qu'il ne pourrait avoir acces que par la
courtine du sud, ou s'ouvrait la poterne a laquelle aboutissait le
pont-levis. Aussi, comprenant qu'il n'y avait pas a tenter d'escalader
ces hautes murailles, continua-t-il de longer la crete du plateau
d'Orgall, des qu'il eut tourne l'angle du bastion.

De jour, cela n'eut point offert de difficultes. En pleine nuit, la
lune n'etant pas encore levee -- une nuit epaissie par ces brumes qui
se condensent entre les montagnes -- c'etait plus que hasardeux. Au
danger des faux pas, au danger d'une chute jusqu'au fond du fosse, se
joignait celui de heurter les roches et d'en provoquer peut-etre
l'eboulement.

Franz allait toujours, cependant, serrant d'aussi pres que possible les
zigzags de la contrescarpe, tatant de la main et du pied, afin de
s'assurer qu'il ne s'en eloignait pas. Soutenu par une force
surhumaine, il se sentait en outre guide par un extraordinaire instinct
qui ne pouvait le tromper.

Au-dela du bastion se developpait la courtine du sud, celle avec
laquelle le pont-levis etablissait une communication, lorsqu'il n'etait
pas releve contre la poterne.

A partir de ce bastion, les obstacles semblerent se multiplier. Entre
les enormes rocs qui herissaient le plateau, suivre la contrescarpe
n'etait plus praticable, et il fallait s'en eloigner. Que l'on se
figure un homme cherchant a se reconnaitre au milieu d'un champ de
Carnac, dont les dolmens et les menhirs seraient disposes sans ordre.
Et pas un repere pour se diriger, pas une lueur dans la sombre nuit,
qui voilait jusqu'au faite du donjon central !

Franz allait pourtant, se hissant ici sur un bloc enorme qui lui
fermait tout passage, la rampant entre les roches, ses mains dechirees
aux chardons et aux broussailles, sa tete. effleuree par des couples
d'orfraies, qui s'enfuyaient en jetant leur horrible cri de crecelle.

Ah ! pourquoi la cloche de la vieille chapelle ne sonnait-elle pas
alors comme elle avait sonne pour Nie Deck et le docteur ? Pourquoi
cette lumiere intense qui les avait enveloppes ne s'allumait-elle pas
au-dessus des creneaux du donjon ? Il eut marche vers ce son, il eut
marche vers cette lueur, comme le marin sur les sifflements d'une
sirene d'alarme ou les eclats d'un phare !

Non !... Rien que la profonde nuit limitant la portee de son regard a
quelques pas.

Cela dura pres d'une heure. A la declivite du sol qui se prononcait sur
sa gauche, Franz sentait qu'il s'etait egare. Ou bien avait-il descendu
plus bas que la poterne ? Peut-etre s'etait-il avance au-dela du
pont-levis ?

Il s'arreta, frappant du pied, se tordant les mains. De quel cote
devait-il se diriger ? Quelle rage le prit a la pensee qu'il serait
oblige d'attendre le jour !... Mais alors il serait vu des gens du
burg... il ne pourrait les surprendre... Rodolphe de Gortz se tiendrait
sur ses gardes...

C'etait la nuit, c'etait des cette nuit meme qu'il importait de
penetrer dans l'enceinte, et Franz ne parvenait pas a s'orienter au
milieu de ces tenebres !

Un cri lui echappa... un cri de desespoir.

<< Stilla... s'ecria-t-il, ma Stilla !... >>

En etait-il a penser que la prisonniere put l'entendre, qu'elle put lui
repondre ?...

Et, pourtant, a vingt reprises, il jeta ce nom que lui renvoyerent les
echos du Plesa.

Soudain les yeux de Franz furent impressionnes. Une lueur se glissait a
travers l'ombre - une lueur assez vive, dont le foyer devait etre place
a une certaine hauteur.

<< La est le burg... la ! >> se dit-il.

Et, vraiment, par la position qu'elle occupait, cette lueur ne pouvait
venir que du donjon central.

Etant donne sa surexcitation mentale, Franz n'hesita pas a croire que
c'etait la Stilla qui lui envoyait ce secours. Plus de doute, elle
l'avait reconnu, au moment ou il l'apercevait lui-meme sur le
terre-plein du bastion. Et, maintenant, c'etait elle qui lui adressait
ce signal, c'etait elle qui lui indiquait la route a suivre pour
arriver jusqu'a la poterne...

Franz se dirigea vers cette lumiere, dont l'eclat s'accroissait a
mesure qu'il s'en rapprochait. Comme il etait porte trop a gauche sur
le plateau d'Orgall, il fut oblige de remonter d'une vingtaine de pas a
droite, et, apres quelques tatonnements, il retrouva le rebord de la
contrescarpe.

La lumiere brillait en face de lui, et sa hauteur prouvait bien qu'elle
venait de l'une des fenetres du donjon.

Franz allait ainsi se trouver en face des derniers obstacles --
insurmontables peut-etre !

En effet, puisque la poterne etait fermee, le pont-levis releve, il
faudrait qu'il se laissat glisser jusqu'au pied de la courtine... Puis,
que ferait-il devant une muraille qui se dresserait a cinquante pieds
au-dessus de lui ?...

Franz s'avanca vers l'endroit ou s'appuyait le pont-levis, lorsque la
poterne etait ouverte...

Le pont-levis etait baisse.

Sans meme prendre le temps de reflechir, Franz franchit le tablier
branlant du pont, et mit la main sur la porte...

Cette porte s'ouvrit.

Franz se precipita sous la voute obscure. Mais a peine avait-il marche
quelques pas que le pont-levis se relevait avec fracas contre la
poterne...

Le comte Franz de Telek etait prisonnier dans le chateau des Carpathes.

                                  XIII

Les gens du pays transylvain et les voyageurs qui remontent ou
redescendent le col de Vulkan ne connaissent du chateau des Carpathes
que son aspect exterieur. A la respectueuse distance ou la crainte
arretait les plus braves du village de Werst et des environs, il ne
presente aux regards que l'enorme amas de pierres d'un burg en ruine.

Mais, a l'interieur de l'enceinte, le burg etait-il si delabre qu'on
devait le supposer ? Non. A l'abri de ses murs solides, les batiments
restes intacts de la vieille forteresse feodale auraient encore pu
loger toute une garnison.

Vastes salles voutees, caves profondes, corridors multiples, cours dont
l'empierrement disparaissait sous la haute lisse des herbes, reduits
souterrains ou n'arrivait jamais la lumiere du jour, escaliers derobes
dans l'epaisseur des murs, casemates eclairees par les etroites
meurtrieres de la courtine, donjon central a trois etages avec
appartements suffisamment habitables, couronne d'une plate-forme
crenelee, entre les diverses constructions de l'enceinte,
d'interminables couloirs capricieusement enchevetres, montant jusqu'au
terre-plein des bastions, descendant jusqu'aux entrailles de
l'infrastructure, ca et la quelques citernes, ou se recueillaient les
eaux pluviales et dont l'excedent s'ecoulait vers le torrent du Nyad,
enfin de longs tunnels, non bouches comme on le croyait, et qui
donnaient acces sur la route du col de Vulkan, -- tel etait l'ensemble
de ce chateau des Carpathes, dont le plan geometral offrait un systeme
aussi complique que ceux des labyrinthes de Porsenna, de Lemnos ou de
Crete.

Tel que Thesee, pour conquerir la fille de Minos, c'etait aussi un
sentiment intense, irresistible qui venait d'attirer le jeune comte a
travers les infinis meandres de ce burg. Y trouverait-il le fil
d'Ariane qui servit a guider le heros grec ?

Franz n'avait eu qu'une pensee, penetrer dans cette enceinte, et il y
avait reussi. Peut-etre aurait-il du se faire cette reflexion : a
savoir que le pont-levis, releve jusqu'a ce jour, semblait s'etre
expressement rabattu pour lui livrer passage !... Peut-etre aurait-il
du s'inquieter de ce que la poterne venait de se refermer brusquement
derriere lui !... Mais il n'y songeait meme pas. Il etait enfin dans ce
chateau, ou Rodolphe de Gortz retenait la Stilla, et il sacrifierait sa
vie pour arriver jusqu'a elle.

La galerie, dans laquelle Franz s'etait elance, large, haute, a voute
surbaissee, se trouvait plongee alors au milieu de la plus complete
obscurite, et son dallage disjoint ne permettait pas d'y marcher d'un
pied sur.

Franz se rapprocha de la paroi de gauche, et il la suivit en s'appuyant
sur un parement dont la surface salpetree s'effritait sous sa main. Il
n'entendait aucun bruit, si ce n'est celui de ses pas, qui provoquaient
des resonances lointaines. Un courant tiede, charge d'un relent de
vetuste, le poussait de dos, comme si quelque appel d'air se fut fait a
l'autre extremite de cette galerie.

Apres avoir depasse un pilier de pierre qui contrebutait le dernier
angle a gauche, Franz se trouva a l'entree d'un couloir sensiblement
plus etroit. Rien qu'en etendant les bras, il en touchait le revetement.

Il s'avanca ainsi, le corps penche, tatonnant du pied et de la main, et
cherchant a reconnaitre si ce couloir suivait une direction rectiligne.

A deux cents pas environ a partir du pilier d'angle, Franz sentit que
cette direction s'inflechissait vers la gauche pour prendre, cinquante
pas plus loin, un sens absolument contraire. Ce couloir revenait-il
vers la courtine du burg, ou ne conduisait-il pas au pied du donjon ?

Franz essaya d'accelerer sa marche ; mais, a chaque instant, il etait
arrete soit par un ressaut du sol contre lequel il se heurtait, soit
par un angle brusque qui modifiait sa direction. De temps en temps, il
rencontrait quelque ouverture, trouant la paroi, qui desservait des
ramifications laterales. Mais tout etait obscur, insondable, et c'est
en vain qu'il cherchait a s'orienter au sein de ce labyrinthe,
veritable travail de taupes.

Franz dut rebrousser chemin plusieurs fois, reconnaissant qu'il se
fourvoyait dans des impasses. Ce qu'il avait a craindre, c'etait qu'une
trappe mal fermee cedat sous son pied, et le precipitat au fond d'une
oubliette, dont il n'aurait pu se tirer. Aussi, lorsqu'il foulait
quelque panneau sonnant le creux, avait-il soin de se soutenir aux
murs, mais s'avancant toujours avec une ardeur qui ne lui laissait meme
pas le loisir de la reflexion.

Toutefois, puisque Franz n'avait eu encore ni a monter ni a descendre,
c'est qu'il se trouvait toujours au niveau des cours interieures,
menagees entre les divers batiments de l'enceinte, et il y avait chance
que ce couloir aboutit au don. on central, a la naissance meme de
l'escalier.

Incontestablement, il devait exister un mode de communication plus
direct entre la poterne et les batiments du burg. Oui, et au temps ou
la famille de Gortz l'habitait, il n'etait pas necessaire de s'engager
a travers ces interminables passages. Une seconde porte, qui faisait
face a la poterne, a l'oppose de la premiere galerie, s'ouvrait sur la
place d'armes, au milieu de laquelle s'elevait le donjon ; mais elle
etait condamnee, et Franz n'avait pas meme pu en reconnaitre la place.

Une heure s'etait passee pendant que le jeune comte allait au hasard
des detours, ecoutant s'il n'entendait pas quelque bruit lointain,
n'osant crier ce nom de la Stilla, que les echos auraient pu repercuter
jusqu'aux etages du donjon. Il ne se decourageait point, et il irait
tant que la force ne lui manquerait pas, tant qu'un infranchissable
obstacle ne l'obligerait pas a s'arreter.

Cependant, sans qu'il s'en rendit compte, Franz etait extenue deja.
Depuis son depart de Werst, il n'avait rien mange. Il souffrait de la
faim et de la soif. Son pas n'etait plus sur, ses jambes flechissaient.
Au milieu de cet air humide et chaud qui traversait son vetement, sa
respiration etait devenue haletante, son coeur battait precipitamment.

Il devait etre pres de neuf heures, lorsque Franz, en projetant son
pied gauche, ne rencontra plus le sol.

Il se baissa, et sa main sentit une marche en contrebas, puis une
seconde.

Il y avait la un escalier.

Cet escalier s'enfoncait dans les fondations du chateau, et peut-etre
n'avait-il pas d'issue ?

Franz n'hesita pas a le prendre, et il en compta les marches, dont le
developpement suivait une direction oblique par rapport au couloir.

Soixante-dix-sept marches furent ainsi descendues pour atteindre un
second boyau horizontal, qui Se perdait en de multiples et sombres
detours.

Franz marcha ainsi l'espace d'une demi-heure, et, brise de fatigue, il
venait de s'arreter, lorsqu'un point lumineux apparut a deux ou trois
centaines de pieds en avant.

D'ou provenait cette lueur ? Etait-ce simplement quelque phenomene
naturel, l'hydrogene d'un feu follet qui se serait enflamme a cette
profondeur ? N'etait-ce pas plutot un falot, porte par une des
personnes qui habitaient le burg ?

<< Serait-ce elle ?... >> murmura Franz.

Et il lui revint a la pensee qu'une lumiere avait deja paru, comme pour
lui indiquer l'entree du chateau, lorsqu'il etait egare entre les
roches du plateau d'Orgall. Si c'etait la Stilla qui lui avait montre
cette lumiere a l'une des fenetres du donjon, n'etait-ce pas elle
encore qui cherchait a le guider a travers les sinuosites de cette
substruction ?

A peine maitre de lui, Franz se courba et regarda, sans faire un
mouvement.

Une clarte diffuse plutot qu'un point lumineux, paraissait emplir une
sorte d'hypogee a l'extremite du couloir.

Hater sa marche en rampant, car ses jambes pouvaient a peine le
soutenir, c'est a quoi se decida Franz, et apres avoir franchi une
etroite ouverture, il tomba sur le seuil d'une crypte.

Cette crypte, en bon etat de conservation, haute d'une douzaine de
pieds, se developpait circulairement sur un diametre a peu pres egal.
Les nervures de sa voute', que portaient les chapiteaux de huit piliers
ventrus, rayonnaient vers une clef pendentive, au centre de laquelle
etait enchassee une ampoule de verre, pleine d'une lumiere jaunatre.

En face de la porte, etablie entre deux des piliers, il existait une
autre porte, qui etait fermee et dont les gros clous, rouilles a leur
tete, indiquaient la place ou s'appliquait l'armature exterieure des
verrous.

Franz se redressa, se traina jusqu'a cette seconde porte, chercha a en
ebranler les lourds montants...

Ses efforts furent inutiles.

Quelques meubles delabres garnissaient la crypte ; ici, un lit ou
plutot un grabat en vieux coeur de chene, sur lequel etaient jetes
differents objets de literie ; la, un escabeau aux pieds tors, une
table fixee au mur par des tenons de fer. Sur la table se trouvaient
divers ustensiles, un large broc rempli d'eau, un plat contenant un
morceau de venaison froide, une grosse miche de pain, semblable a du
biscuit de mer. Dans un coin murmurait une vasque, alimentee par un
filet liquide, et dont le trop-plein s'ecoulait par une perte menagee a
la base de l'un des piliers.

Ces dispositions prealablement prises n'indiquaient-elles pas qu'un
hote etait attendu dans cette crypte, ou plutot un prisonnier dans
cette prison ! Le prisonnier etait-il donc Franz, et avait-il ete
attire par ruse ?

Dans le desarroi de ses pensees, Franz n'en eut pas meme le soupcon.
Epuise par le besoin et la fatigue, il devora les aliments deposes sur
la table, il se desaltera avec le contenu du broc ; puis il se laissa
tomber en travers de ce lit. grossier, ou un repos de quelques minutes
pouvait lui rendre un peu de ses forces.

Mais, lorsqu'il voulut rassembler ses idees, il lui sembla qu'elles
s'echappaient comme une eau que sa main aurait voulu retenir.

Devrait-il plutot attendre le jour pour recommencer ses recherches ? Sa
volonte etait-elle engourdie a ce point qu'il ne fut plus maitre de ses
actes ?...

<< Non ! se dit-il, je n'attendrai pas !... Au donjon... il faut que
j'arrive au donjon cette nuit meme !... >> Tout a coup, la clarte
factice que versait l'ampoule encastree a la clef de voute s'eteignit,
et la crypte fut plongee' dans une complete obscurite.

Franz voulut se relever... Il n'y parvint pas, et sa pensee s'endormit
ou, pour mieux dire, s'arreta brusquement, comme l'aiguille d'une
horloge dont le ressort se casse. Ce fut un sommeil etrange, ou plutot
une torpeur accablante, un absolu aneantissement de l'etre, qui ne
provenait pas de l'apaisement de l'esprit...

Combien de temps avait dure ce sommeil, Franz ne sut le constater,
lorsqu'il se reveilla. Sa montre arretee ne lui indiquait plus l'heure.
Mais la crypte etait baignee de nouveau d'une lumiere artificielle.

Franz s'eloigna hors de son lit, fit quelques pas du cote de la
premiere porte : elle etait toujours ouverte ; -- vers la seconde porte
: elle etait toujours fermee.

Il voulut reflechir et cela ne se fit pas sans peine.

Si son corps etait remis des fatigues de la veille, il se sentait la
tete a la fois vide et pesante.

<< Combien de temps ai-je dormi ? se demanda-t-il. Fait-il nuit, fait-il
jour ?... >>

A l'interieur de la crypte, il n'y avait rien de change, si ce n'est
que la lumiere avait ete retablie, la, nourriture renouvelee, le broc
rempli d'une eau claire.

Quelqu'un etait-il donc entre pendant que Franz etait plonge dans cet
accablement torpide ? On savait qu'il avait atteint les profondeurs du
burg ?... Il se trouvait au pouvoir du baron Rodolphe de Gortz...
Etait-il condamne a ne plus avoir aucune communication avec ses
semblables ?

Ce n'etait pas admissible, et, d'ailleurs, il fuirait, puisqu'il
pouvait encore le faire, il retrouverait la galerie qui conduisait a la
poterne, il sortirait du chateau...

Sortir ?... Il se souvint alors que la poterne s'etait refermee
derriere lui...

Eh bien ! il chercherait a gagner le mur d'enceinte, et par une des
embrasures de la courtine, il essaierait de se glisser au-dehors...
Coute que coute, il fallait qu'avant une heure, il se fut echappe du
burg...

Mais la Stilla... Renoncerait-il a parvenir jusqu'a elle ?...
Partirait-il sans l'avoir arrachee a Rodolphe de Gortz ?...

Non ! et ce dont il n'aurait pu venir a bout, il le ferait avec le
concours des agents que Rotzko avait du ramener de Karlsburg au village
de Werst... On se precipiterait a l'assaut de la vieille enceinte... on
fouillerait le burg de fond en comble !...

Cette resolution prise, il s'agissait de la mettre a execution sans
perdre un instant.

Franz se leva, et il se dirigeait vers le couloir par lequel il etait
arrive, lorsqu'une sorte de glissement se produisit derriere la seconde
porte de la crypte.

C'etait certainement un bruit de pas qui se rapprochaient -- lentement.

Franz vint placer son oreille contre le vantail de la porte, et,
retenant sa respiration, il ecouta...

Les pas semblaient se poser a intervalles reguliers, comme s'ils
eussent monte d'une marche a une autre. Nul doute qu'il y eut la un
second escalier, qui reliait la crypte aux cours interieures.

Pour etre pret a tout evenement, Franz tira de sa gaine le couteau
qu'il portait a sa ceinture et l'emmancha solidement dans sa main.

Si c'etait un des serviteurs du baron de Gortz qui entrait, il se
jetterait sur lui, il lui arracherait ses clefs, il le mettrait hors
d'etat de le suivre ; puis, s'elancant par cette nouvelle issue, il
tenterait d'atteindre le donjon.

Si c'etait le baron Rodolphe de Gortz -- et il reconnaitrait bien
l'homme qu'il avait apercu au moment ou la Stilla tombait sur la scene
de San-Carlo --, il le frapperait sans pitie.

Cependant les pas s'etaient arretes au palier qui formait le seuil
exterieur.

Franz, ne faisant pas un mouvement, attendait que la porte s'ouvrit...

Elle ne s'ouvrit pas, et une voix d'une douceur infinie arriva jusqu'au
jeune comte.

C'etait la voix de la Stilla... oui !... mais sa voix un peu affaiblie
avec toutes ses inflexions, son charme inexprimable, ses caressantes
modulations, admirable instrument de cet art merveilleux qui semblait
etre mort avec l'artiste.

Et la Stilla repetait la plaintive melodie, qui avait berce le reve de
Franz, lorsqu'il sommeillait dans la grande salle de l'auberge de Werst
:

     Nel giardino de' mille fiori,
     Andiamo, mio cuore...

Ce chant penetrait Franz jusqu'au plus profond de son ame... Il
l'aspirait, il le buvait comme une liqueur divine, tandis que la Stilla
semblait l'inviter a la suivre, repetant :

     Andiamo, mio cuore... andiamo...

Et pourtantl a porte ne s'ouvrait pas pour lui livrer passage !... Ne
pourrait-il donc arriver jusqu'a la Stilla, la prendre entre ses bras,
l'entrainer hors du burg ?... << Stilla... ma Stilla... >> s'ecria-t-il.

Et il se jeta sur la porte, qui resista a ses effets.

Deja le chant semblait s'affaiblir... la voix s'eteindre... les pas
s'eloigner...

Franz, agenouille, cherchait a ebranler les ais, se dechirant les mains
aux ferrures, appelait toujours la Stilla, dont la voix ne s'entendait
presque plus.

C'est alors qu'une effroyable pensee lui traversa l'esprit comme un
eclair.

<< Folle !... s'ecria-t-il, elle est folle, puisqu'elle ne m'a pas
reconnu... puisqu'elle n'a pas repondu !... Depuis cinq ans, enfermee
ici... au pouvoir de cet homme... ma pauvre Stilla... sa raison s'est
egaree... >>

Alors il se releva, les yeux hagards, les gestes desordonnes, la tete
en feu...

<< Moi aussi... je sens que ma raison s'egare !... repetait-il. je sens
que je vais devenir fou... fou comme elle... >>

Il allait et venait a travers la crypte avec les bonds d'un fauve dans
sa cage...

<< Non ! repeta-t-il, non !... Il ne faut pas que ma tete se perde !...
Il faut que je sorte du burg... J'en sortirai ! >>

Et il s'elanca vers la premiere porte...

Elle venait de se fermer sans bruit.

Franz ne s'en etait pas apercu, pendant qu'il ecoutait la voix de la
Stilla...

Apres avoir ete emprisonne dans l'enceinte du burg, il etait maintenant
emprisonne dans la crypte.

                                  XIV

Franz etait atterre. Ainsi qu'il avait pu le craindre, la faculte de
reflechir, la comprehension des choses, l'intelligence necessaire pour
en deduire les consequences, lui echappaient peu a peu. Le seul
sentiment qui persistait en lui, c'etait le souvenir de la Stilla,
c'etait l'impression de ce chant que les echos de cette sombre crypte
ne lui renvoyaient plus.

Avait-il donc ete le jouet d'une illusion ? Non, mille fois non !
C'etait bien la Stilla qu'il avait entendue tout a l'heure, et c'etait
bien elle qu'il avait vue sur le bastion du chateau.

Alors cette pensee le reprit, cette pensee qu'elle etait privee de
raison, et ce coup horrible le frappa comme s'il venait de la perdre
une seconde fois.

<< Folle ! se repeta-t-il. Oui !... folle... puisqu'elle n'a pas reconnu
ma voix... puisqu'elle n'a pas pu repondre... folle... folle ! >>

Et cela n'etait que trop vraisemblable !

Ah ! s'il pouvait l'arracher de ce burg, l'entrainer au chateau de
Krajowa, se consacrer tout entier a elle, ses soins, son amour
sauraient bien lui rendre la raison !

Voila ce que disait Franz, en proie a un effrayant delire, et plusieurs
heures s'ecoulerent avant qu'il eut repris possession de lui-meme.

Il essaya alors de raisonner froidement, de se reconnaitre dans le
chaos de ses pensees.

<< Il faut m'enfuir d'ici... se dit-il. Comment ?... Des qu'on rouvrira
cette porte !... Oui !... C'est pendant mon sommeil que l'on vient
renouveler ces provisions... J'attendrai... je feindrai de dormir... >>

Un soupcon lui vint alors : c'est que l'eau du broc devait renfermer
quelque substance soporifique... S'il avait ete plonge dans ce lourd
sommeil, dans ce complet aneantissement dont la duree lui echappait,
c'etait pour avoir bu de cette eau... Eh bien ! il n'en boirait plus...
Il ne toucherait meme pas aux aliments qui avaient ete deposes sur
cette table... Un des gens du burg ne tarderait pas a entrer, et
bientot...

Bientot ?... Qu'en savait-il ?... En ce moment, le soleil montait-il
vers le zenith ou s'abaissait-il sur l'horizon ?... Faisait-il jour ou
nuit ?

Aussi Franz cherchait-il a surprendre le bruit d'un pas, qui se fut
approche de l'une ou de l'autre porte... Mais aucun bruit n'arrivant
jusqu'a lui, il rampait le long des murs de la crypte, la tete
brulante, l'oeil egare, l'oreille bourdonnante, la respiration
haletante sous l'oppression d'une atmosphere alourdie, qui se
renouvelait a peine a travers le joint des portes.

Soudain, a l'angle de l'un des piliers de droite, il sentit un souffle
plus frais arriver a ses levres.

En cet endroit existait-il donc une ouverture par laquelle penetrait un
peu de l'air du dehors ?

Oui... il y avait un passage qu'on ne soupconnait pas sous l'ombre du
pilier.

Se glisser entre les deux parois, se diriger vers une assez vague
clarte qui semblait venir d'en haut, c'est ce que le jeune comte eut
fait en un instant.

La s'arrondissait une petite cour, large de cinq a six pas, dont les
murailles s'elevaient d'une centaine de pieds. On eut dit le fond d'un
puits qui servait de preau a cette cellule souterraine, et par lequel
tombait un peu d'air et de clarte.

Franz put s'assurer qu'il faisait jour encore. A l'orifice superieur de
ce puits se dessinait un angle de lumiere, oblique au niveau de la
margelle.

Le soleil avait accompli au moins la moitie de sa course diurne, car
cet angle lumineux tendait a se retrecir.

il devait etre environ cinq heures du soir.

De la cette consequence, c'est que le sommeil de Franz se serait
prolonge pendant au moins quarante heures, et il ne douta pas qu'il
n'eut ete provoque par une boisson soporifique.

Or, comme le jeune comte et Rotzko avaient quitte le village de Werst
l'avant-veille, 11 juin, c'etait la journee du 13 qui allait
s'achever...

Si humide que fut l'air au fond de cette cour, Franz l'aspira a pleins
poumons, et se sentit un peu soulage. Mais, s'il avait espere qu'une
evasion serait possible par ce long tube de pierre, il fut vite
detrompe. Tenter de s'elever le long de ses parois, qui ne presentaient
aucune saillie, etait impraticable.

Franz revint a l'interieur de la crypte. Puisqu'il ne pouvait s'enfuir
que par l'une des deux portes, il voulut se rendre compte de l'etat
dans lequel elles se trouvaient.

La premiere porte -- par laquelle il etait arrive etait tres solide,
tres epaisse, et devait etre maintenue exterieurement par des verrous
engages dans une gache de fer : donc inutile d'essayer d'en forcer les
vantaux.

La seconde porte -- derriere laquelle s'etait fait entendre la voix de
la Stilla -- semblait moins bien conservee. Les planches etaient
pourries par endroits... Peut-etre ne serait-il pas trop difficile de
se frayer un passage de ce cote.

<< Oui... c'est par la... c'est par la !... >> se dit Franz, qui avait
repris son sang-froid.

Mais il n'y avait pas de temps a perdre, car il etait probable que
quelqu'un entrerait dans la crypte, des qu'on le supposerait endormi
sous l'influence de la boisson somnifere.

Le travail marcha plus vite qu'il n'aurait pu l'esperer, la moisissure
ayant ronge le bois autour de l'armature metallique qui retenait les
verrous contre l'embrasure. Avec son couteau, Franz parvint a en
detacher la partie circulaire, operant presque sans bruit, s'arretant
parfois, pretant l'oreille, s'assurant qu'il n'entendait rien au dehors.

Trois heures apres, les verrous etaient degages, et la porte s'ouvrait
en grincant sur ses gonds.

Franz regagna alors la petite cour, afin de respirer un air moins
etouffant.

En ce moment, l'angle lumineux ne se decoupait plus a l'orifice du
puits, preuve que le soleil etait deja descendu au-dessous du Retyezat.
La cour se trouvait plongee dans une obscurite profonde. Quelques
etoiles brillaient a l'ovale de la margelle, comme si on les eut
regardees par le tube d'un long telescope. De petits nuages s'en
allaient lentement au souffle intermittent de ces brises qui mollissent
avec la nuit. Certaines teintes de l'atmosphere indiquaient aussi que
la lune, a demi pleine encore, avait depasse l'horizon des montagnes de
l'est.

Il devait etre a peu pres neuf heures du soir.

Franz rentra pour prendre un peu de nourriture et se desalterer a l'eau
de la vasque, ayant d'abord renverse celle du broc. Puis, fixant son
couteau a sa ceinture, il franchit la porte qu'il repoussa derriere lui.

Et peut-etre, maintenant, allait-il rencontrer l'infortunee Stilla,
errant a travers ces galeries souterraines ?... A cette pensee, son
coeur battait a se rompre.

Des qu'il eut fait quelques pas, il heurta une marche. Ainsi qu'il
l'avait pense, la commencait un escalier, dont il compta les degres en
le montant, -- soixante seulement, au lieu des soixante-dix-sept qu'il
avait du descendre pour arriver au seuil de la crypte. Il s'en fallait
donc de quelque huit pieds qu'il fut revenu au niveau du sol.

N'imaginant rien de mieux, d'ailleurs, que de suivre l'obscur corridor,
dont ses deux mains etendues frolaient les parois, il continua
d'avancer.

Une demi-heure s'ecoula, sans qu'il eut ete arrete ni par une porte ni
par une grille. Mais de nombreux coudes l'avaient empeche de
reconnaitre sa direction par rapport a la courtine, qui faisait face au
plateau d'Orgall.

Apres une halte de quelques minutes, pendant lesquelles il reprit
haleine, Franz se remit en marche et il semblait que ce corridor fut
interminable, quand un obstacle l'arreta.

C'etait la paroi d'un mur de briques.

Et tatant a diverses hauteurs, sa main ne rencontra pas la moindre
ouverture.

Il n'y avait aucune issue de ce cote.

Franz ne put retenir un cri. Tout ce qu'il avait concu d'espoir se
brisait contre cet obstacle. Ses genoux flechirent, se jambes se
deroberent, il tomba le long de la muraille.

Mais, au niveau du sol, la paroi presentait une etroite crevasse, dont
les briques disjointes adheraient a peine et s'ebranlaient sous les
doigts.

<< Par la... oui !... par la !... >> s'ecria Franz.

Et il commencait a enlever les briques une a une, lorsqu'un bruit se
fit entendre de l'autre cote.

Franz s'arreta.

Le bruit n'avait pas cesse, et, en meme temps, un rayon de lumiere
arrivait a travers la crevasse.

Franz regarda.

La etait la vieille chapelle du chateau. A quel lamentable etat de
delabrement le temps et l'abandon l'avaient reduite: une voute a demi
effondree, dont quelques nervures se raccordaient encore sur des
piliers gibbeux, deux ou trois arceaux de style ogival menacant ruine ;
un fenestrage disloque ou se dessinaient de freles meneaux du gothique
flamboyant ; ca et la, un marbre poussiereux, sous lequel dormait
quelque ancetre de la famille de Gortz ; au fond du chevet, un fragment
d'autel dont le retable montrait des sculptures egratignees, puis un
reste de la toiture, coiffant le dessus de l'abside, qui avait ete
epargne par les rafales, et enfin au faite du portail, le campanile
branlant, d'ou pendait une corde jusqu'a terre, -- la corde de cette
cloche, qui tintait quelquefois, a l'inexprimable epouvante des gens de
Werst, attardes sur la route du col.

Dans cette chapelle, deserte depuis si longtemps, ouverte aux
intemperies du climat des Carpathes, un homme venait d'entrer, tenant a
la main un fanal, dont la clarte mettait sa face en pleine lumiere.

Franz reconnut aussitot cet homme.

C'etait Orfanik, cet excentrique dont le baron faisait son unique
societe pendant son sejour dans les grandes villes italiennes, cet
original que l'on voyait passer a travers les rues, gesticulant et se
parlant a lui-meme, . ce savant incompris, cet inventeur toujours a la
poursuite de quelque chimere, et qui mettait certainement ses
inventions au service de Rodolphe de Gortz !

Si donc Franz avait pu conserver jusque-la quelque doute sur la
presence du baron au chateau des Carpathes, meme apres l'apparition de
la Stilla, ce doute se fut change en certitude, puisque Orfanik etait
la devant ses yeux.

Qu'avait-il a faire dans cette chapelle en ruine, a cette heure avancee
de la nuit ?

Franz essaya de s'en rendre compte, et voici ce qu'il vit assez
distinctement.

Orfanik, courbe vers le sol, venait de soulever plusieurs cylindres de
fer, -auxquels il attachait un fil, qui se deroulait d'une bobine
deposee dans un coin de la chapelle. Et telle etait l'attention qu'il
apportait a ce travail qu'il n'eut pas meme apercu le jeune comte, si
celui-ci avait ete a meme de s'approcher ;

Ah ! pourquoi la crevasse que Franz avait entrepris d'elargir
n'etait-elle pas suffisante pour lui livrer passage ! Il serait entre
dans la chapelle, il se serait precipite sur Orfanik, il l'aurait
oblige a le conduire au donjon...

Mais peut-etre etait-il heureux qu'il fut hors d'etat de le faire, car,
en cas que sa tentative eut echoue, le baron de Gortz lui aurait fait
payer de sa vie les secrets qu'il venait de decouvrir !

Quelques minutes apres l'arrivee de Orfanik, un autre homme penetra
dans la chapelle.

C'etait le baron Rodolphe de Gortz.

L'inoubliable physionomie de ce personnage n'avait pas change. Il ne
semblait meme pas avoir vieilli, avec sa figure pale et longue que le
fanal eclairait de bas en haut, ses longs cheveux grisonnants, rejetes
en arriere, son regard etincelant jusqu'au fond de ses noires orbites.

Rodolphe de Gortz s'approcha pour examiner le travail dont s'occupait
Orfanik.

Et voici les propos qui furent echanges d'une voix breve entre ces deux
hommes.

                                   XV

<< Le raccordement de la chapelle est-il fini, Orfanik ? -- je viens de
l'achever.

-- Tout est prepare dans les casemates des bastions ?

-- Tout.

-- Maintenant les bastions et la chapelle sont directement relies au
donjon ?

-- Ils le sont.

-- Et, apres que l'appareil aura lance le courant, nous aurons le temps
de nous enfuir ?

-- Nous l'aurons.

-- A-t-on verifie si le tunnel qui debouche sur le col de Vulkan etait
libre ?

-- Il l'est. >>

Il y eut alors quelques instants de silence, tandis que Orfanik, ayant
repris son fanal, en projetait la clarte a travers les profondeurs de
la chapelle.

<< Ah ! mon vieux burg, s'ecria le baron, tu couteras cher a ceux qui
tenteront de forcer ton enceinte ! >>

Et Rodolphe de Gortz prononca ces mots d'un ton qui fit fremir le jeune
comte.

<< Vous avez entendu ce qui se disait a Werst ? demanda-t-il a Orfanik.

Il y a cinquante minutes, le fil m'a rapporte les propos que l'on
tenait dans l'auberge du _Roi Mathias_.

Est-ce que l'attaque est pour cette nuit ?

-- Non, elle ne doit avoir lieu qu'au lever du jour.

-- Depuis quand ce Rotzko est-il revenu a Werst ? -- Depuis deux
heures, avec les agents de la police qu'il a ramenes de Karlsburg.

Eh bien ! puisque le chateau ne peut plus se defendre, repeta le baron
de Gortz, du moins ecrasera-t-il sous ses debris ce Franz de Telek et
tous ceux qui lui viendront en aide. >>

Puis, au bout de quelques moments :

<< Et ce fil, Orfanik ? reprit-il. Il ne faut pas que l'on puisse jamais
savoir qu'il etablissait une communication entre le chateau et le
village de Werst... -- On ne le saura pas ; je detruirai ce fil. >> A
notre avis, l'heure est venue de donner l'explication de certains
phenomenes, qui se sont produits au cours de ce recit, et dont
l'origine ne devait pas tarder a etre revelee.

A cette epoque -- nous ferons tres particulierement remarquer que cette
histoire s'est deroulee dans l'une des dernieres annees du XIXe siecle,
-- l'emploi de l'electricite, qui est a juste titre consideree comme <<
l'ame de l'univers >>, avait ete pousse aux derniers perfectionnements.
L'illustre Edison et ses disciples avaient paracheve leur oeuvre.

Entre autres appareils electriques, le telephone fonctionnait alors
avec une precision si merveilleuse que les sons, recueillis par les
plaques, arrivaient librement a l'oreille sans l'aide de cornets. Ce
qui se disait, ce qui se chantait, ce qui se murmurait meme, on pouvait
l'entendre quelle que fut la distance, et deux personnes, comme si
elles eussent ete assises en face l'une de l'autre [Elles pouvaient
meme se voir dans des glaces reliees par des fils. grace a l'invention
du telephote.] .

Depuis bien des annees deja, Orfanik, l'inseparable du baron Rodolphe
de Gortz, etait, en ce qui concerne l'utilisation pratique de
l'electricite, un inventeur de premier ordre. Mais, on le sait, ses
admirables decouvertes n'avaient pas ete accueillies comme elles le
meritaient. Le monde savant n'avait voulu voir en lui qu'un fou au lieu
d'un homme de genie dans son art. De la, cette implacable haine que
l'inventeur, econduit et rebute, avait vouee a ses semblables.

Ce fut en ces conditions que le baron de Gortz rencontra Orfanik,
talonne par la misere. Il encouragea ses travaux, il lui ouvrit sa
bourse, et, finalement, il se l'attacha a la condition, toutefois, que
le savant lui reserverait le benefice de ses inventions et qu'il serait
seul a en profiter.

Au total, ces deux personnages, originaux et maniaques chacun a sa
facon, etaient bien de nature a s'entendre. Aussi, depuis leur
rencontre, ne se separerent-ils plus -- pas meme lorsque le baron de
Gortz suivait la Stilla a travers toutes les villes de l'Italie.

Mais, tandis que le melomane s'enivrait du chant de l'incomparable
artiste, Orfanik ne s'occupait que de completer les decouvertes qui
avaient ete faites par les electriciens pendant ces dernieres annees, a
perfectionner leurs applications, a en tirer les plus extraordinaires
effets.

Apres les incidents qui terminerent la campagne dramatique de la
Stilla, le baron de Gortz disparut sans que l'on put savoir ce qu'il
etait devenu. Or, en quittant Naples, c'etait au chateau des Carpathes
qu'il etait alle se refugier, accompagne de Orfanik, tres satisfait de
s'y enfermer avec lui.

Lorsqu'il eut pris la resolution d'enfouir son existence entre les murs
de ce vieux burg, l'intention du baron de Gortz etait qu'aucun habitant
du pays ne put soupconner son retour, et que personne ne fut tente de
lui rendre visite. Il va sans dire que Orfanik et lui avaient le moyen
d'assurer tres suffisamment la vie materielle dans le chateau. En
effet, il existait une communication secrete avec la route du col de
Vulkan, et c'est par cette route qu'un homme sur, un ancien serviteur
du baron que nul ne connaissait, introduisait a dates fixes tout ce qui
etait necessaire a l'existence du baron Rodolphe et de son compagnon.

En realite, ce qui restait du burg -- et notamment le donjon central
--, etait moins delabre qu'on ne le croyait et meme plus habitable que
ne l'exigeaient les besoins de ses hotes. Aussi, pourvu de tout ce
qu'il fallait pour ses experiences, Orfanik put-il s'occuper de ces
prodigieux travaux dont la physique et la chimie lui fournissaient les
elements. Et alors l'idee lui vint de les utiliser en vue d'eloigner
les importuns.

Le baron de Gortz accueillit la proposition avec empressement, et
Orfanik installa une machinerie speciale, destinee a epouvanter le pays
en produisant des phenomenes, qui ne pouvaient etre attribues qu'a une
intervention diabolique.

Mais, en premier lieu, il importait au baron de Gortz d'etre tenu au
courant de ce qui se disait au village le plus rapproche. Y avait-il
donc un moyen d'entendre causer les gens sans qu'ils puissent s'en
douter ? Oui, si l'on reussissait a etablir une communication
telephonique entre le chateau et cette grande salle de l'auberge du
_Roi Mathias_, ou les notables de Werst avaient l'habitude de se reunir
chaque soir.

C'est ce que Orfanik effectua non moins adroitement que secretement
dans les conditions les plus simples. Un fil de cuivre, revetu de sa
gaine isolante, et dont un bout remontait au premier etage du donjon,
fut deroule sous les eaux du Nyad jusqu'au village de Werst. Ce premier
travail accompli, Orfanik, se donnant pour un touriste, vint passer une
nuit au _Roi Mathias_, afin de raccorder ce fil a la grande salle de
l'auberge. On le comprend, il ne lui fut pas difficile d'en ramener
l'extremite, plongee dans le lit du torrent, a la hauteur de cette
fenetre de la facade posterieure qui ne s'ouvrait jamais. Puis, ayant
place un appareil telephonique, que cachait l'epais fouillis du
feuillage, il y rattacha le fil. Or, cet appareil etant
merveilleusement dispose pour emettre comme pour recueillir les sons,
il s'en suivit que le baron de Gortz pouvait entendre tout ce qui se
disait au _Roi Mathias_, et y faire entendre aussi tout ce qui lui
convenait.

Durant les premieres annees, la tranquillite du burg ne fut aucunement
troublee. La mauvaise reputation dont il jouissait suffisait a en
ecarter les habitants de Werst. D'ailleurs, on le savait abandonne
depuis la mort des derniers serviteurs de la famille. Mais, un jour, a
l'epoque ou commence ce recit, la lunette du berger Frik permit
d'apercevoir une fumee qui s'echappait de l'une des cheminees du
donjon. A partir de ce moment, les commentaires reprirent de plus
belle, et l'on sait ce qui en resulta.

C'est alors que la communication telephonique fut utile, puisque le
baron de Gortz et Orfanik purent etre tenus au courant de tout ce qui
se passait a Werst. C'est par le fil qu'ils connurent l'engagement
qu'avait pris Nie Deck de se rendre au burg, et c'est par le fil qu'une
voix menacante se fit soudain entendre dans la salle du _Roi Mathias_
pour l'en detourner. Des lors, le jeune forestier ayant persiste dans
sa resolution malgre cette menace,. le baron de Gortz decida-t-il de
lui infliger une telle lecon qu'il perdit l'envie d'y jamais revenir.
Cette nuit-la, la machinerie de Orfanik, qui etait toujours prete a
fonctionner, produisit une serie de phenomenes purement physiques, de
nature a jeter l'epouvante sur le pays environnant : cloche tintant au
campanile de la chapelle, projection d'intenses flammes, melangees de
sel marin, qui donnaient a tous les objets une apparence spectrale,
formidables sirenes d'ou l'air comprime s'echappait en mugissements
epouvantables, silhouettes photographiques de monstres projetees au
moyen de puissants reflecteurs, plaques disposees entre les herbes du
fosse de l'enceinte et mises en communication avec des piles dont le
courant avait saisi le docteur par ses bottes ferrees, enfin decharge
electrique, lancee des batteries du laboratoire, et qui avait renverse
le forestier, au montent ou sa main se posait sur la ferrure du
pont-levis.

Ainsi que le baron de Gortz le pensait, apres l'apparition de ces
inexplicables prodiges, apres la tentative de Nic Deck qui avait si mal
tourne, la terreur fut au comble, et, ni pour or ni pour argent,
personne n'eut voulu s'approcher -- meme a deux bons milles de ce
chateau des Carpathes, evidemment hante par des etres surnaturels.

Rodolphe de Gortz devait donc se croire a l'abri de toute curiosite
importune, lorsque Franz de Telek arriva au village de Wertz.

Tandis qu'il interrogeait soit Jonas, soit maitre Koltz et les autres,
sa presence a l'auberge du _Roi Mathias_ fut aussitot signalee par le
fil du Nyad. La haine du baron de Gortz pour le jeune comte se ralluma
avec le souvenir des evenements qui s'etaient passes a Naples. Et non
seulement Franz de Telek etait dans ce village, a quelques milles du
burg, mais voila que, devant les notables, il raillait leurs absurdes
superstitions ; il demolissait cette reputation fantastique qui
protegeait le chateau des Carpathes, il s'engageait meme a prevenir les
autorites de Karlsburg, afin que la police vint mettre a neant toutes
ces legendes !

Aussi le baron de Gortz resolut-il d'attirer Franz de Telek dans le
burg, et l'on sait par quels divers moyens il y etait parvenu. La voix
de la Stilla, envoyee a l'auberge du _Roi Mathias_ par l'appareil
telephonique, avait provoque le jeune comte a se detourner de sa route
pour s'approcher du chateau ; l'apparition de la cantatrice sur le
terre-plein du bastion lui avait donne l'irresistible desir d'y
penetrer ; une lumiere, montre a une des fenetres du donjon, l'avait
guide vers la poterne qui etait ouverte pour lui donner passage. Au
fond de cette crypte, eclairee electriquement, de laquelle il avait
encore entendu cette voix si penetrante, entre les murs de cette
cellule, ou des aliments lui etaient apportes alors qu'il dormait d'un
sommeil lethargique, dans cette prison enfouie sous les profondeurs du
burg et dont la porte s'etait refermee sur lui, Franz de Telek etait au
pouvoir du baron de Gortz, et le baron de Gortz comptait bien qu'il
n'en pourrait jamais sortir.

Tels etaient les resultats obtenus par cette collaboration mysterieuse
de Rodolphe de Gortz et de son complice Orfanik. Mais, a son extreme
depit, le baron savait que l'eveil avait ete donne par Rotzko qui,
n'ayant point suivi son maitre a l'interieur du chateau, avait prevenu
les autorites de Karlsburg. Une escouade d'agents etait arrivee au
village de Werst, et le baron de Gortz allait avoir affaire a trop
forte partie. En effet, comment Orfanik et lui parviendraient-ils a se
defendre contre une troupe nombreuse ? Les moyens employes contre Nic
Deck et le docteur Patak seraient insuffisants, car la police ne croit
guere aux interventions diaboliques. Aussi tous deux s'etaient-ils
determines a detruire le burg de fond en comble, et ils n'attendaient
plus que le moment d'agir. Un courant electrique etait prepare pour
mettre le feu aux charges de dynamite qui avaient ete enterrees sous le
donjon, les bastions, la vieille chapelle, et l'appareil, destine, a
lancer ce courant, devait laisser au baron de Gortz et a son complice
le temps de fuir par le tunnel du col de Vulkan. Puis, apres
l'explosion dont le jeune comte et nombre de ceux qui auraient escalade
l'enceinte du chateau seraient les victimes, tous deux s'enfuiraient si
loin que jamais on ne retrouverait leurs traces.

Ce qu'il venait d'entendre de cette conversation avait donne a Franz
l'explication des phenomenes du passe. Il savait maintenant qu'une
communication telephonique existait entre le chateau des Carpathes et
le village de Werst. Il n'ignorait pas non plus que le burg allait etre
aneanti dans une catastrophe qui lui couterait la vie et serait fatale
aux agents de la police amenes par Rotzko. Il savait enfin que le baron
de Gortz et Orfanik auraient le temps de fuir, -- fuir en entrainant la
Stilla, inconsciente...

Ah ! pourquoi Frantz ne pouvait-il forcer l'entree de la chapelle, se
jeter sur ces deux hommes !... il les aurait terrasses, il les aurait
frappes, il les aurait mis hors d'etat de nuire, il aurait pu empecher
l'effroyable ruine !

Mais ce qui etait impossible en ce moment, ne le serait peut-etre pas
apres le depart du baron. Lorsque tous deux auraient quitte la
chapelle, Franz, se jetant sur leurs traces, les poursuivrait jusqu'au
donjon, et, Dieu aidant, il ferait justice !

Le baron de Gortz et Orfanik etaient deja au fond du chevet. Franz ne
les perdait pas du regard. Par quelle issue allaient-ils sortir ?
Serait-ce une porte donnant sur l'une des cours de l'enceinte, ou
quelque couloir interieur qui devait raccorder la chapelle avec le
donjon, car il semblait que toutes les constructions du burg
communiquaient entre elles ? Peu importait, si le jeune comte ne
rencontrait pas un obstacle qu'il ne pourrait franchir.

En ce moment, quelques paroles furent encore echangees entre le baron
de Gortz et Orfanik.

<< Il n'y a plus rien a faire ici ?

-- Rien.

-- Alors separons-nous.

-- Votre intention est toujours que je vous laisse seul dans le chateau
?...

-- Oui, Orfanik, et partez a l'instant par le tunnel du col de Vulkan.

-- Mais vous ?...

-- Je ne quitterai le burg qu'au dernier instant.

-- Il est bien convenu que c'est a Bistritz que je dois aller vous
attendre ?

-- A Bistritz.

-- Restez donc, baron Rodolphe, et restez seul,

puisque c'est votre volonte.

-- Oui... car je veux l'entendre... je veux l'entendre encore une fois
pendant cette derniere nuit que j'aurai passee au chateau des Carpathes
! >>

Quelques instants encore et le baron de Gortz, avec Orfanik, avait
quitte la chapelle.

Bien que le nom de Stilla n'eut pas ete prononce dans cette
conversation, Frantz l'avait bien compris, c'etait d'elle que venait de
parler Rodolphe de Gortz.

                                  XVI

Le desastre etait imminent. Franz ne pouvait le prevenir qu'en mettant
le baron de Gortz hors d'etat d'executer son projet.

Il etait alors onze heures du soir. Ne craignant plus d'etre decouvert,
Franz reprit son travail. Les briques de la paroi se detachaient assez
facilement ; mais son epaisseur etait telle qu'une demi-heure s'ecoula
avant que l'ouverture fut assez large pour lui livrer passage.

Des que Franz eut mis pied a l'interieur de cette chapelle ouverte a
tous les vents, il se sentit ranime par l'air du dehors. A travers les
dechirures de la nef et l'embrasure des fenetres, le ciel laissait voir
de legers nuages, chasses par la brise. Ca et la apparaissaient
quelques etoiles que faisait palir l'eclat de la lune montant sur
l'horizon.

Il s'agissait de trouver la porte qui s'ouvrait au fond de la chapelle,
et par laquelle le baron de Gortz et Orfanik etaient sortis. C'est
pourquoi, ayant traverse la nef obliquement, Franz s'avanca-t-il vers
le chevet.

En cette partie tres obscure, ou ne penetraient pas les rayons
lunaires, son pied se heurtait a des debris de tombes et aux fragments
detaches de la voute.

Enfin, a l'extremite du chevet, derriere le retable de l'autel, pres
d'une sombre encoignure, Franz sentit une porte vermoulue ceder sous sa
poussee.

Cette porte s'ouvrait sur une galerie, qui devait traverser l'enceinte.

C'etait par la que le baron de Gortz et Orfanik etaient entres dans la
chapelle, et c'etait par la qu'ils venaient d'en sortir.

Des que Franz fut dans la galerie, il se trouva de nouveau au milieu
d'une complete. obscurite. Apres nombre de detours, sans avoir eu ni a
monter ni a descendre, il etait certain de s'etre maintenu au niveau
des cours interieures.

Une demi-heure plus tard, l'obscurite parut etre moins profonde : une
demi-clarte se glissait a travers quelques ouvertures laterales de la
galerie.

Franz put marcher plus rapidement, et il deboucha dans une large
casemate, menagee sous ce terre-plein du bastion, qui flanquait l'angle
gauche de la courtine.

Cette casemate etait percee d'etroites meurtrieres, par lesquelles
penetraient les rayons de la lune.

A l'oppose il y avait une porte ouverte.

Le premier soin de Franz fut de se placer devant une des meurtrieres,
afin de respirer cette fraiche brise de la nuit durant quelques
secondes.

Mais, au moment ou il allait se retirer, il crut apercevoir deux ou
trois ombres, qui se mouvaient a l'extremite inferieure du plateau
d'Orgall, eclaire jusqu'au sombre massif de la sapiniere.

Franz regarda.

Quelques hommes allaient et venaient sur ce plateau, un peu en avant
des arbres -- sans doute les agents de Karlsburg, ramenes par Rotzko.
S'etaient-ils donc decides a operer de nuit, dans l'espoir de
surprendre les hotes du chateau, ou attendaient-ils en cet endroit les
premieres lueurs de l'aube ?

Quel effort Franz dut faire sur lui-meme pour retenir le cri pret a lui
echapper, pour ne pas appeler Rotzko, qui aurait bien su entendre et
reconnaitre sa voix ! Mais ce cri pouvait arriver jusqu'au donjon, et,
avant que les agents eussent escalade l'enceinte, Rodolphe de Gortz
aurait le temps de mettre son appareil en activite et de s'enfuir par
le tunnel.

Franz parvint a se maitriser et s'eloigna de la meurtriere. Puis, la
casemate traversee, il franchit la porte et continua de suivre la
galerie.

Cinq cents pas plus loin, il arriva au seuil d'un escalier qui se
deroulait dans l'epaisseur du mur.

Etait-il enfin au donjon qui se dressait au milieu de la place d'armes
? Il avait lieu de le croire.

Cependant, cet escalier ne devait pas etre l'escalier principal qui
accedait aux divers etages. Il ne se composait que d'une suite
d'echelons circulaires, disposes comme les filets d'une vis a
l'interieur d'une cage etroite et obscure.

Franz monta sans bruit, ecoutant, mais n'entendant rien, et, au bout
d'une vingtaine de marches, il s'arreta sur un palier.

La, une porte s'ouvrait attenant a la terrasse, dont le donjon etait
entoure a son premier etage.

Franz se glissa le long de cette terrasse et, en prenant le soin de
s'abriter derriere le parapet, il regarda dans la direction du plateau
d'Orgall.

Plusieurs hommes apparaissaient encore au bord de la sapiniere, et rien
n'indiquait qu'ils voulussent se rapprocher du burg.

Decide a rejoindre le baron de Gortz avant qu'il se fut enfui par le
tunnel du col, Franz contourna l'etage et arriva devant une autre
porte, ou la vis de l'escalier reprenait sa revolution ascendante.

Il mit le pied sur la premiere marche, appuya ses deux mains aux
parois, et commenca a monter.

Toujours meme silence.

L'appartement du premier etage n'etait point habite.

Franz se hata d'atteindre les paliers qui donnaient acces aux etages
superieurs.

Lorsqu'il eut atteint le troisieme palier, son pied ne rencontra plus
de marche. La se terminait l'escalier, qui desservait l'appartement le
plus eleve du donjon, celui que couronnait la plate-forme crenelee, ou
flottait autrefois l'etendard des barons de Gortz.

La paroi, a gauche du palier, etait percee d'une porte, fermee en ce
moment.

A travers le trou de la serrure, dont la clef etait en dehors, filtrait
un vif rayon de lumiere.

Franz ecouta et ne percut aucun bruit a l'interieur de l'appartement.

En appliquant son oeil a la serrure, il ne distingua que la partie
gauche d'une chambre, qui etait tres eclairee, la partie droite etant
plongee dans l'ombre.

Apres avoir tourne la clef doucement, Franz poussa la porte qui
s'ouvrit.

Une salle spacieuse occupait tout cet etage superieur du donjon. Sur
ses murs circulaires s'appuyait une voute a caissons, dont les
nervures, en se rejoignant au centre, se fondaient en un lourd
pendentif. Des tentures epaisses, d'anciennes tapisseries a
personnages, recouvraient ses parois. Quelques vieux meubles, bahuts,
dressoirs, fauteuils, escabeaux, la meublaient assez artistement. Aux
fenetres pendaient d'epais rideaux, qui ne laissaient rien passer
au-dehors de la clarte interieure. Sur le plancher se developpait un
tapis de haute laine, sur lequel s'amortissaient les pas.

L'arrangement de la salle etait au moins bizarre, et, en y penetrant,
Franz fut surtout frappe du contraste qu'elle offrait, suivant qu'elle
etait baignee d'ombre ou de lumiere.

A droite de la porte, le fond disparaissait au milieu d'une profonde
obscurite.

A gauche, au contraire, une estrade, dont la surface etait drapee
d'etoffes noires, recevait une puissante lumiere, due a quelque
appareil de concentration, place en avant, mais de maniere a ne pouvoir
etre apercu.

A une dizaine de pieds de cette estrade, dont il etait separe par un
ecran a hauteur d'appui, se trouvait un antique fauteuil a long
dossier, que l'ecran entourait d'une sorte de penombre.

Pres du fauteuil, une petite table, recouverte d'un tapis, supportait
une boite rectangulaire.

Cette boite, longue de douze a quinze pouces, large de cinq a six, dont
le couvercle, incruste de pierreries, etait releve, contenait un
cylindre metallique.

Des son entree dans la salle, Franz s'apercut que le fauteuil etait
occupe.

La, en effet, il y avait une personne qui gardait une complete
immobilite, la tete renversee contre le dos du fauteuil, les paupieres
closes, le bras droit etendu sur la table, la main appuyee sur la
partie anterieure de la boite.

C'etait Rodolphe de Gortz.

Etait-ce donc pour s'abandonner au sommeil que le baron avait voulu
passer cette derniere nuit a l'extreme etage du vieux donjon ?

Non !... Cela ne pouvait etre, d'apres ce que Franz lui avait entendu
dire a Orfanik.

Le baron de Gortz etait seul dans cette chambre, d'ailleurs, et,
conformement aux ordres qu'il avait recus, il n'etait pas douteux que
son compagnon ne se fut deja enfui par le tunnel.

Et la Stilla ?... Rodolphe de Gortz n'avait-il pas dit aussi qu'il
voulait l'entendre une derniere fois dans ce chateau des Carpathes,
avant qu'il n'eut ete detruit par l'explosion ?... Et pour quelle autre
raison aurait-il regagne cette salle, ou elle devait venir, chaque
soir, l'enivrer de son chant ?...

Ou etait donc la Stilla ?...

Franz ne la voyait ni ne l'entendait...

Apres tout, qu'importait, maintenant que Rodolphe de Gortz etait a la
merci du jeune comte !... Franz saurait bien le contraindre a parler.
Mais, etant donne l'etat de surexcitation ou il se trouvait,
n'allait-il pas se jeter sur cet homme qu'il haissait comme il en etait
hai, qui lui avait enleve la Stilla... la Stilla, vivante et folle...
folle par lui... et le frapper ?...

Franz vint se poster derriere le fauteuil. Il n'avait plus qu'un pas a
faire pour saisir le baron de Gortz, et, le sang aux yeux, la tete
perdue, il levait la main...

Soudain la Stilla apparut.

Franz laissa tomber son couteau sur le tapis.

La Stilla etait debout sur l'estrade, en pleine lumiere, sa chevelure
denouee, ses bras tendus, admirablement belle dans son costume blanc de
l'Angelica d'Orlando, telle qu'elle s'etait montree sur le bastion du
burg. Ses yeux, fixes sur le jeune comte, le penetraient jusqu'au fond
de l'ame...

Il etait impossible que Franz ne fut pas vu d'elle, et, pourtant, la
Stilla ne faisait pas un geste pour l'appeler... elle n'entrouvrait pas
les levres pour lui parler... Helas ! elle etait folle !

Franz allait s'elancer sur l'estrade pour la saisir entre ses bras,
pour l'entrainer au-dehors...

La Stilla venait de commencer a chanter. Sans quitter son fauteuil, le
baron de Gortz s'etait penche vers elle. Au paroxysme de l'extase, le
dilettante respirait cette voix comme un parfum, il la buvait comme une
liqueur divine. Tel il etait autrefois aux representations des theatres
d'Italie, tel il etait alors au milieu de cette salle, dans une
solitude infinie, au sommet de ce donjon, qui dominait la campagne
transylvaine !

Oui ! la Stilla chantait !... Elle chantait pour lui... rien que pour
lui !... C'etait comme un souffle s'exhalant de ses levres, qui
semblaient etre immobiles... Mais, si la raison l'avait abandonnee, du
moins son ame d'artiste lui etait-elle restee toute entiere !

Franz, lui aussi, s'enivrait du charme de cette voix qu'il n'avait pas
entendue depuis cinq longues annees... Il s'absorbait dans l'ardente
contemplation de cette femme qu'il croyait ne jamais revoir, et qui
etait la, vivante, comme si quelque miracle l'eut ressuscitee a ses
yeux !

Et ce chant de la Stilla, n'etait-ce pas entre tous celui qui devait
faire vibrer plus vivement au coeur de Franz les cordes du souvenir ?
Oui ! il avait reconnu le finale de la tragique scene d'_Orlando_, ce
finale ou l'ame de la cantatrice s'etait brisee sur cette derniere
phrase :

     Innamorata, mio cuore tremante,
      Voglio morire...

Franz la suivait note par note, cette phrase ineffable... Et il se
disait qu'elle ne serait pas interrompue, comme elle l'avait ete sur le
theatre de San-Carlo !... Non !... Elle ne mourrait pas entre les
levres de la Stilla, comme elle etait morte a sa representation
d'adieu...

Franz ne respirait plus... Toute sa vie etait attachee a ce chant...
Encore quelques mesures, et ce chant s'acheverait dans toute son
incomparable purete...

Mais voici que la voix commence a faiblir... On dirait que la Stilla
hesite en repetant ces mots d'une douleur poignante :

     Voglio morire...

La Stilla va-t-elle tomber sur cette estrade comme elle est autrefois
tombee sur la scene ?...

Elle ne tombe pas, mais le chant s'arrete a la meme mesure, a la meme
note qu'au theatre de San-Carlo...

Elle pousse un cri... et c'est le meme cri que Franz avait entendu ce
soir-la...

Et pourtant, la Stilla est toujours la, debout, immobile, avec son
regard adore, -- ce regard qui jette au jeune comte toutes les
tendresses de son ame...

Franz s'elance vers elle... Il veut l'emporter hors de cette salle,
hors de ce chateau...

A ce moment, il se rencontre face a face avec le baron, qui venait de
se relever.

<< Franz de Telek !... s'ecrie Rodolphe de Gortz. Franz de Telek qui a
pu s'echapper... >>

Mais Franz ne lui repond meme pas, et, se precipitant vers l'estrade :

<< Stilla... ma chere Stilla, repete-t-il, toi que je retrouve ici...
vivante...

-- Vivante... la Stilla... vivante !... >> s'ecrie le baron de Gortz.

Et cette phrase ironique s'acheve dans un eclat de rire, ou l'on sent
tout l'emportement de la rage.

<< Vivante !... reprend Rodolphe de Gortz. Eh bien ! que Franz de Telek
essaie donc de me l'enlever ! >>

Franz a tendu les bras vers la Stilla, dont les yeux sont ardemment
fixes sur lui...

A ce moment, Rodolphe de Gortz se baisse, ramasse le couteau qui s'est
echappe de la main de Franz, et il le dirige vers la Stilla immobile...

Franz se precipite sur lui, afin de detourner le coup qui menace la
malheureuse folle...

Il est trop tard... le couteau la frappe au coeur...

Soudain, le bruit d'une glace qui se brise se fait entendre, et, avec
les mille eclats de verre, disperses a travers la salle, disparait la
Stilla...

Franz est demeure inerte... Il ne comprend plus... Est-ce qu'il est
devenu fou, lui aussi ?...

Et alors Rodolphe de Gortz de s'ecrier :

<< La Stilla echappe encore a Franz de Telek !... Mais sa voix... sa
voix me reste... Sa voix est a moi... a moi seul... et ne sera jamais a
personne ! >>

Au moment ou Franz va se jeter sur le baron de Gortz, ses forces
l'abandonnent, et il tombe sans connaissance au pied de l'estrade.

Rodolphe de Gortz ne prend meme pas garde au jeune comte. Il saisit la
boite deposee sur la table, il se precipite hors de la salle, il
descend au premier etage du donjon ; puis, arrive sur la terrasse, il
la contourne, et il allait gagner l'autre porte, lorsqu'une detonation
retentit.

Rotzko, poste au rebord de la contrescarpe, venait de tirer sur le
baron de Gortz.

Le baron ne fut pas atteint, mais la balle de Rotzko fracassa la boite
qu'il serrait entre ses bras.

Il poussa un cri terrible.

<< Sa voix... sa voix !... repetait-il. Son ame... l'ame de la Stilla...
Elle est brisee... brisee... brisee !... >>

Et alors, les cheveux herisses, les mains crispees, on le vit courir le
long de la terrasse, criant toujours : << Sa voix... sa voix !... Ils
m'ont brise sa voix !... Qu'ils soient maudits ! >>

Puis, il disparut a travers la porte, au moment ou Rotzko et Nic Deck
cherchaient a escalader l'enceinte du burg, sans attendre l'escouade
des agents de police.

Presque aussitot, une formidable explosion fit trembler tout le massif
du Plesa. Des gerbes de flammes s'eleverent jusqu'aux nuages, et une
avalanche de pierres retomba sur la route du Vulkan.

Des bastions, de la courtine, du donjon, de la chapelle du chateau des
Carpathes, il ne restait plus qu'une masse de ruines fumantes a la
surface du plateau d'Orgall.

                                  XVII

On ne l'a point oublie, en se reportant a la conversation du baron et
de Orfanik, l'explosion ne devait detruire le chateau qu'apres le
depart de Rodolphe de Gortz. Or, au moment ou cette explosion s'etait
produite, il etait impossible que le baron eut eu le temps de s'enfuir
par le tunnel sur la route du col. Dans l'emportement de la douleur,
dans la folie du desespoir, n'ayant plus conscience de ce qu'il
faisait, Rodolphe de Gortz avait-il provoque une catastrophe immediate
dont il devait avoir ete la premiere victime ? Apres les
incomprehensibles paroles qui lui etaient echappees, au moment ou la
balle de Rotzko venait de briser la boite qu'il emportait, avait-il
voulu s'ensevelir sous les ruines du burg ?

En tout cas, il fut tres heureux que les agents, surpris par le coup de
fusil de Rotzko, se trouvassent encore a une certaine distance, lorsque
l'explosion ebranla le massif. C'est a peine si quelques-uns furent
atteints par les debris qui tomberent au pied du plateau d'Orgall.
Seuls, Rotzko et le forestier etaient alors au bas de la courtine, et,
en verite, ce fut miracle qu'ils n'eussent pas ete ecrases sous cette
pluie de pierres.

L'explosion avait donc produit son effet, lorsque Rotzko, Nic Deck et
les agents parvinrent, sans trop de peine, a franchir l'enceinte, en
remontant le fosse, qui avait ete a demi comble par le renversement des
murailles.

Cinquante pas au-dela de la courtine, un corps fut releve au milieu des
decombres, a la base du donjon.

C'etait celui de Rodolphe de Gortz. Quelques anciens du pays -- entre
autres maitre Koltz -- le reconnurent sans hesitation.

Quant a Rotzko et a Nic Deck, ils ne songeaient qu'a retrouver le jeune
comte. Puisque Franz n'avait pas reparu dans les delais convenus entre
son soldat et lui, c'est qu'il n'avait pu s'echapper du chateau.

Mais Rotzko n'osait esperer qu'il eut survecu, qu'il ne fut pas une
victime de la catastrophe ; aussi pleurait-il a grosses larmes, et Nic
Deck ne savait comment le calmer.

Cependant, apres une demi-heure de recherches, Lejeune comte fut
retrouve an premier etage du donjon, sous un arc-boutement de la
muraille, qui l'avait empeche d'etre ecrase.

<< Mon maitre... mon pauvre maitre...

--Monsieur le comte... >>

Ce furent les premieres paroles que prononcerent Rotzko et Nic Deck,
lorsqu'ils se pencherent sur Franz. Ils devaient le croire mort, il
n'etait qu'evanoui.

Franz rouvrit les veux ; mais son regard sans fixite ne semblait ni
reconnaitre Rotzko ni l'entendre.

Nic Deck, qui avait souleve le jeune comte dans ses bras, lui parla
encore ; il ne fit aucune reponse.

Ces derniers mots du chant de la Stilla s'echappaient seuls de sa
bouche :

     Innamorata... Voglio morire...

Franz de Telek etait fou.

                                  XVIII

Personne, sans doute, puisque le jeune comte avait perdu la raison,
n'aurait jamais eu l'explication des derniers phenomenes dont le
chateau des Carpathes avait ete le theatre, sans les revelations qui
furent faites dans les circonstances que voici :

Pendant quatre jours, Orfanik avait attendu, comme c'etait convenu, que
le baron de Gortz vint le rejoindre a la bourgade de Bistritz. En ne le
voyant pas reparaitre, il s'etait demande s'il n'avait pas ete victime
de l'explosion. Pousse alors par la curiosite autant que par
l'inquietude, il avait quitte la bourgade, il avait repris la route de
Werst, et il etait revenu roder aux environs du burg.

Mal lui en prit, car les agents de la police ne tarderent pas a
s'emparer de sa personne sur les indications de Rotzko, qui le
connaissait et de longue date'.

Une fois dans la capitale du comitat, en presence des magistrats devant
lesquels il fut conduit, Orfanik ne fit aucune difficulte de repondre
aux questions qui lui furent posees au cours de l'enquete ordonnee sur
cette catastrophe.

Nous avouerons meme que la triste fin du baron Rodolphe de Gortz ne
parut pas emouvoir autrement ce savant egoiste et maniaque, qui n'avait
a coeur que ses inventions.

En premier lieu, sur les demandes pressantes de Rotzko, Orfanik affirma
que la Stilla etait morte, et -- ce sont les expressions memes dont il
se servit --, qu'elle etait enterree et bien enterree depuis cinq ans
dans le cimetiere du Campo Santo Nuovo, a Naples.

Cette affirmation ne fut pas le moindre des etonnements que devait
provoquer cette etrange aventure.

En effet, si la Stilla etait morte, comment se faisait-il que Franz eut
pu entendre sa voix dans la grande salle de l'auberge, puis la voir
apparaitre sur le terre-plein du bastion, puis s'enivrer de son chant,
lorsqu'il etait enferme dans la crypte ?... Enfin comment l'avait-il
retrouvee vivante dans la chambre du donjon ?

Voici l'explication de ces divers phenomenes, qui semblaient devoir
etre inexplicables.

On se souvient de quel desespoir avait ete saisi le baron de Gortz,
lorsque le bruit s'etait repandu que la Stilla avait pris la resolution
de quitter le theatre pour devenir comtesse de Telek. L'admirable
talent de l'artiste, c'est-a-dire toutes ses satisfactions de
dilettante, allaient lui manquer.

Ce fut alors que Orfanik lui proposa de recueillir, au moyen
d'appareils phonographiques, les principaux morceaux de son repertoire
que la cantatrice se proposait de chanter a ses representations
d'adieu. Ces appareils etaient merveilleusement perfectionnes a cette
epoque, et Orfanik les avait rendus si parfaits que la voix humaine n'y
subissait aucune alteration, ni dans son charme, ni dans sa purete.

Le baron de Gortz accepta l'offre du physicien. Des phonographes furent
installes successivement et secretement au fond de la loge grillee
pendant le dernier mois de la saison. C'est ainsi que se graverent sur
leurs plaques, cavatines, romances d'operas ou de concerts, entre
autres, la melodie de Stefano et cet air final d'Orlando qui fut
interrompu par la mort de la Stilla.

Voici en quelles conditions le baron de Gortz etait venu s'enfermer au
chateau des Carpathes, et la, chaque soir, il pouvait entendre les
chants qui avaient ete recueillis par ces admirables appareils. Et non
seulement il entendait la Stilla, comme s'il eut ete dans sa loge, mais
-- ce qui peut paraitre absolument incomprehensible --, il la voyait
comme si elle eut ete vivante, devant ses yeux.

C'etait un simple artifice d'optique.

On n'a pas oublie que le baron de Gortz avait acquis un magnifique
portrait de la cantatrice. Ce portrait la representait en pied avec son
costume blanc de l'Angelica d'Orlando et sa magnifique chevelure
denouee. Or, au moyen de glaces inclinees suivant un certain angle
calcule par Orfanik, lorsqu'un foyer puissant eclairait ce portrait
place devant un miroir, la Stilla apparaissait, par reflexion, aussi <<
reelle >> que lorsqu'elle etait pleine de vie et dans toute la splendeur
de sa beaute. C'est grace a cet appareil, transporte pendant la nuit
sur le terre-plein du bastion, que Rodolphe de Gortz l'avait fait
apparaitre, lorsqu'il avait voulu attirer Franz de Telek ; c'est grace
a ce meme appareil que Lejeune comte avait revu la Stilla dans la salle
du donjon, tandis que son fanatique admirateur s'enivrait de sa voix et
de ses chants.

Tels sont, tres sommaires, les renseignements que donna Orfanik d'une
maniere plus detaillee au cours de son interrogatoire. Et, il faut le
dire, c'est avec une fierte sans egale qu'il se declara l'auteur de ces
inventions geniales, qu'il avait portees au plus haut degre de
perfection.

Cependant, si Orfanik avait materiellement explique ces divers
phenomenes, ou plutot ces << trucs >>, pour employer le mot consacre, ce
qu'il ne s'expliquait pas, c'etait pourquoi le baron de Gortz, avant
l'explosion, n'avait pas eu le temps de s'enfuir par le tunnel du col
du Vulkan. Mais, lorsque Orfanik eut appris qu'une balle avait brise
l'objet que Rodolphe de Gortz emportait entre ses bras, il comprit. Cet
objet, c'etait l'appareil phonographique qui renfermait le dernier
chant de la Stilla, c'etait celui que Rodolphe de Gortz avait voulu
entendre une fois encore dans la salle du donjon, avant son
effondrement. Or, cet appareil detruit, c'etait la vie du baron de
Gortz detruite aussi, et, fou de desespoir, il avait voulu s'ensevelir
sous les ruines du burg.

Le baron Rodolphe de Gortz a ete inhume clins le cimetiere de Werst
avec les honneurs dus a l'ancienne famille qui finissait en sa
personne. Quant au jeune comte de Telek, Rotzko l'a fait transporter au
chateau de Krajowa, ou il se consacre tout entier a soigner son maitre.
Orfanik lui a volontiers cede les phonographes ou sont recueillis les
autres chants de la Stilla, et, lorsque Franz entend la voix de la
grande artiste, il y prete une certaine attention, il reprend sa
lucidite d'autrefois, il semble que son ame s'essaie a revivre dans les
souvenirs de cet inoubliable passe.

De fait, quelques mois plus tard, le jeune comte avait recouvert la
raison, et c'est par lui qu'on a connu les details de cette derniere
nuit au chateau des Carpathes.

Disons maintenant que le mariage de la charmante Miriota et de Nic Deck
fut celebre dans la huitaine qui suivit la catastrophe. Apres que les
fiances eurent recu la benediction du pope au village de Vulkan, ils
revinrent a Werst, ou maitre Koltz leur avait reserve la plus belle
chambre de sa maison.

Mais, de ce que ces divers phenomenes ont ete mis au jour d'une facon
naturelle, il ne faudrait pas s'imaginer que la jeune femme ne croit
plus aux fantastiques apparitions du burg. Nic Deck a beau la raisonner
-- Jonas aussi, car il tient a ramener la clientele au _Roi Mathias_
--, elle n'est point convaincue, pas plus, d'ailleurs, que ne le sont
maitre Koltz, le berger Frik, le magister Hermod et les autres
habitants de Werst. On comptera bien des annees, vraisemblablement,
avant que ces braves gens aient renonce a leurs superstitieuses
croyances.

Toutefois, le docteur Patak, qui a repris ses fanfaronnades
habituelles, ne cesse de repeter a qui veut l'entendre :

<< Eh bien ! ne l'avais-je pas dit ?... Des genies dans le burg !...
Est-ce qu'il existe des genies ! >>

Mais personne ne l'ecoute, et on le prie meme de se taire, lorsque ses
railleries depassent la mesure.

Du reste, le magister Hermod n'a pas cesse de baser ses lecons sur
l'etude des legendes transylvaines. Longtemps encore, la jeune
generation du village de Werst croira que les esprits de l'autre monde
hantent les ruines du chateau des Carpathes.

                                  Fin





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