Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0060, 20 Avril 1844, by Various

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license


Title: L'Illustration, No. 0060, 20 Avril 1844

Author: Various

Release Date: June 29, 2014 [EBook #46137]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0060, 20 AVRIL 1844 ***




Produced by Rnald Lvesque








L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.

N 60. Vol. III.--SAMEDI 20 AVRIL 1844.
Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois. 16 f.--Un an, 30 f.
Prix chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c.

Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 f.--6 mois. 17 f.--Un an, 32 f.
Pour l'tranger,      -  10      -     20       -   40



SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine. _Monument lev  la mmoire du marchal Drouet
d'Erlon_.--Le Ssame.--Chronique musicale.--Revue pittoresque du Salon
de 1844, par Bertall. _Vingt-Sept Gravures_.--Le Dernier des Commis
Voyageurs, roman par M. XXX. Chapitre IV. Le Chapitre des
Complications.--Courrier de Paris. _Salle de Concert de l'Htel de
Ville_.--Carthagne des Indes. Souvenir de l'Expdition dirige par le
contre-amiral de Mackau en 1834. (Suite.) _Vue du Fort San-Felipe; Forte
de Carthagne des Indes: glise et rue de San Juan de Dios_.--Rforme
des Prisons. _Sept Gravures_. Bulletin bibliographique.--Allgorie du
mois d'Avril. _Le Taureau_.--Amusements des Sciences. _Quatre
Gravures_.--Rbus.



Histoire de la Semaine.

Nous avons dj applaudi au sentiment de juste orgueil, de
reconnaissance patriotique qui se dveloppe avec plus d'ardeur depuis
quelques annes dans les dpartements, et porte les localits qui ont vu
natre une de nos gloires, de nos illustrations nationales,  honorer
son souvenir. Cet lan de coeur a donn naissance sans doute  plus d'un
monument,  plus d'une statue qui ne sont pas irrprochables, mais,
comme l'a dj dit un vers parfaitement honnte;

Une bonne action vaut mieux qu'un bon ouvrage.

Le Havre a ouvert une souscription et provoqu la formation d'une
commission pour l'rection, dans ses murs, d'une statue  Casimir
Delavigne.--Nos gloires militaires ne sont pas oublies non plus, malgr
nos trente ans de paix. La mmoire si pure de Championnet va recevoir
une conscration du mme genre, et aujourd'hui nous avons  rendre
compte de l'accueil que Reims et Cherbourg ont fait aux dpouilles
mortelles de Drouet d'Erlon et du colonel de Briqueville.

De grands prparatifs avaient t faits dans la cathdrale de Reims pour
la crmonie funbre des obsques du marchal qui avait demand, par son
testament,  tre enseveli dans sa terre natale. Le portail de la
magnifique glise mtropolitaine tait voil, depuis le sol jusqu'aux
ogives des portes, d'une immense draperie noire;  l'intrieur, une
pareille tenture s'tendait sur toute la longueur de la nef et s'levait
jusqu' la galerie. A chaque pilier de la nef taient appliqus des
trophes de drapeaux tricolores et des cussons sur lesquels taient
inscrits les noms des batailles auxquelles le marchal a pris part:
Fleurus, Zurich, Constance, Hohenlinden, Altkirch, Austerlitz, Ina,
Friedland, Dantzick, Toulouse, Waterloo. On avait lev dans le choeur
un immense catafalque surmont d'un baldaquin haut de vingt-cinq 
trente mtres, et entour d'innombrables candlabres. De forts
dtachements avaient t appels des garnisons voisines pour rendre les
honneurs militaires aux restes de ce noble, dbris de nos glorieuses
armes, et toute cette crmonie a t, pour le pays o il tait n et
o son nom tait justement populaire, un jour d'motion profondment
sentie. Un monument funraire s'lve. Il sera pour les Rmois un objet
de culte et un souvenir d'orgueil.

[Illustration: Monument lev  la mmoire du marchal Drouet d'Erlon.]

          JOANNES BAPTISTA DROUET D'ERLON,
        COMES, FRANCIE MARESCALLUS ET PAR,
            SUPREMUS ALGERIE GUBERNATOR,
                             ACER BELLO
                   AMPLISSIMA DIGNITATE
        IN REGIO HONORIFICE LEGIONIS ORDINE
             MULTISQUE ORDINIBUS EXTERNIS
                             INSIGNITUS,
             PRIVATE UTILITATIS IMMEMOR,
                 VIXIT, OBUTQUE PAUPER
                          SANCITA LEGE
             PATRIA EXSEQUIAS EJUS SOLVIT
                    FILIAMQUE DOTAVIT.
                    CIVITAS RHEMORUM
              ERE PUBLICO IN PERPETUUM
                SEPULTURAM CONCESSIT

                                  H. S. E.

            NATUS RHEMIS, AN.: M.DCC.LXV.

            OBUT PARISIIS, AN.: M.DCC.XLIV.

[Illustraion: Inscription et ornements du sarcophage intrieur.]

A Cherbourg, les troupes de terre, la marine, la garde nationale, la
population tout entire sont venues au-devant de la voiture charge du
cercueil qu'attendaient de pieux hommages. Le service a prsent, par la
solennit, par le recueillement, par les dispositions des ornements et
des attributs, le mme spectacle funbre que celui de la cathdrale de
Reims. Mais quand le cortge se fut remis en route vers le cimetire,
plac sur un des versants qui dominent la ville et la mer, la crmonie
prit alors un caractre que rien ne peut rendre. La majest de la nature
et les motions de la scne impressionnaient, les assistants jusqu'aux
larmes. On porte  vingt mille le nombre des personnes de tout rang qui
avaient voulu venir honorer la vie glorieuse et belle de Briqueville, et
prouver qu'en France il est bon nombre de coeurs qui mettent encore le
culte de la patrie au-dessus de celui des intrts privs.

Le calme parlementaire que nous avions signal n'tait-il donc qu'un
calme trompeur? Samedi dernier,  l'une et  l'autre. Chambre, on a
prlud  des dbats diffrents mais qui semblent prsager une animation
gale. A la chambre des Dputs, on a demand le dpt de documents sur
l'affaire de Tati, que l'arrive de l'aide de camp de l'amiral
Dupetit-Thouars a d mettre  la disposition du gouvernement, s'il ne
les avait pas reus prcdemment; et un demi aveu de M. le ministre de
la marine, qui ne sait pas toujours taire tout ce qu'il dit ne pas
savoir, ainsi qu'une justification essaye par M. le ministre des
affaires trangres, des dclarations faites antrieurement par le
cabinet que tout dtail lui manquait, ont paru  l'opposition pouvoir
l'autoriser  accuser le ministre non plus d'avoir tu la vrit, mais
de l'avoir altre. Dans la sance de mardi dernier, aprs dpt sur le
bureau de la Chambre d'un seul document, on est convenu de rentrer
compltement dans ce dbat  la sance du vendredi, et,  l'heure o
nous crivons, la lutte est plus vivement engage que jamais.

A la chambre des pairs, M. le duc de Broglie est venu donner lecture
d'un rapport fort tendu et soigneusement travaill de la commission
charge de l'examen du projet de loi sur la libert de l'enseignement.
La commission, par l'organe de son rapporteur, a propos des amendements
dont deux surtout ont une importance vritable. Par le projet, M. le
ministre de l'instruction publique demandait que le corps enseignant ft
en majorit dans le jury charg de faire subir les examens et de
dlivrer les brevets de capacit aux citoyens qui se prsentent pour
ouvrir un tablissement d'ducation. Cette prcaution a paru excessive;
il a sembl, avec raison,  la commission qu'il suffisait que ce corps y
ft largement reprsent, que la direction de l'examen lui ft assure
par la prsidence du recteur de l'Acadmie, et qu'il n'y avait point
avantage pour le ministre  demeurer responsable, en intervenant dans le
choix de presque tous les membres du jury, des dcisions sur lesquelles
il ne peut et ne doit, en ralit, exercer aucun contrle. En
consquence, elle a limit  quatre, le recteur compris, le nombre des
membres du jury dont la dsignation appartiendra au ministre; elle en a
exclu les proviseurs, les censeurs et professeurs des collges, rivaux
prsums des candidats qui se proposent; elle y fait ensuite entrer deux
conseillers de la cour royale, dsigns par leur cour elle-mme, au lieu
du procureur gnral propos par le projet; le maire de la ville, un
dlgu de l'autorit diocsaine ou consistoriale, et enfin le plus
ancien instituteur priv, tabli au chef-lieu de l'Acadmie. Dans un
pareil jury, dit le rapport, la direction appartiendra au corps
enseignant; la dcision  des hommes contre lesquels aucun soupon de
partialit ne peut s'lever. L'autre amendement, non moins important,
tranche nettement et justement,  notre avis, une partie de la question
que M. Villemain avait mal rsolue, ou plutt avait nglige. Selon sa
proposition, les coles secondaires ecclsiastiques, auxquelles il
n'aurait pas convenu de remplir les concluions des tablissements de
plein exercice, c'est--dire d'avoir, pour les classes suprieures, des
professeurs gradus, auraient nanmoins t admises, en prsentant leurs
lves aux preuves du baccalaurat s-lettres,  obtenir, pour la
moiti de ceux qui sortent chaque anne, le diplme ordinaire. Cette
proposition a t dclare singulire; la commission s'est refuse il
donner son assentiment  une combinaison semblable; sur ce point donc,
elle propose que les coles secondaires ecclsiastiques, auxquelles sont
conserves leurs autres immunits, soient assujetties  la rgle
commune, et que ceux de leurs lves qui renoncent  se vouer au
ministre du culte et veulent poursuivre une autre carrire, ne puissent
tre reus bacheliers s-lettres qu'en justifiant, comme tous les autres
jeunes gens en sont tenus, qu'ils ont fait leurs cours de rhtorique et
de philosophie dans un tablissement de plein exercice public ou
priv.--Ces dispositions, et celles que la commission a galement
introduite dans le projet, ont paru gnralement dictes par un sage
dsir de conserver  l'tat une juste et naturelle influence sur
l'enseignement public, et, nanmoins, de raliser la promesse crite
dans la Charte de 1830. Nul doute que ces modifications que nous nous
permettrons de regarder comme incompltes encore, ne conjureront pas,
que quelques-unes mme pourront rendre plus vive la leve de boucliers
dont le projet primitif avait dj t le signal. Mais la parfaite
mesure du rapport, l'autorit des noms du rapporteur et des membres de
la commission, l'unanimit de leurs avis, tout cela, sans doute, sans
apaiser l'irritation, la rendra vaine. Dj, et sans attendre au lundi
22, jour fix pour l'ouverture de cette discussion publique, nous avons
entendu un jeune pair,  l'occasion de la loi des fonds secrets,
anticiper sur ce dbat, changer la tribune du Luxembourg en chaire du
moyen ge, se disant fils des croiss, appeler au combat les enfants de
Voltaire. Il a abrog, par ses mpris et la dclaration de 1682 et le
concordat de 1802; il a fait un tableau  sa faon de prtendues
perscutions prtes  Napolon envers les prlats, a cit des contes
qu'une gouvernante bigote a pu seule dbiter  des enfants, et quand un
sourire d'tonnement lui a rpondu, C'est de l'histoire, messieurs!
s'est-il cri. Il aurait d ajouter de l'histoire _ad majorem Dei
gloriam!_ car ce n'est que dans les livres qui portent cette devise que
de telles purilits peuvent se produire. Mais, ce qui est plus triste,
c'est que l'orateur a pu dire: Les archevques, les vques, qui
lvent la voix sont, dites-vous, des factieux! mais c'est vous qui les
avez nomms! M. le ministre de l'instruction publique, improvisant une
rponse  ce discours crit et longuement prpar, n'a pas, sur tous les
points, rencontr la meilleure rplique et les meilleurs arguments. Le
lendemain, M. le garde des sceaux et M. Rossi ont cherch  complter la
rponse de la veille. M. Dupin a aussi essay de rpondre, mais
malheureusement c'tait le baron, ce n'tait pas l'an.--Un peut
pressentir la vivacit du combat que cet engagement d'avant-garde
annonce pour la discussion qui s'ouvrira lundi; on comprend galement
combien toutes les autres questions qui se pouvaient traiter, 
l'occasion du vote de confiance des fonds secrets, devaient paratre
secondaires aprs celle de Tati, par laquelle MM. le prince de la
Muskowa, de la Redoute et Pelet (de la Lozre), avaient ouvert le dbat,
et celle de la ligue des prlats, qui avait passionn ensuite
l'assemble. Aussi M. le vicomte Dubouchage qui, mme en temps
ordinaire, n'a pas l'oreille de la Chambre, a-t-il vainement cherch 
fixer son attention au sujet de l'affaire dplorable de Rive-de-Gier.
Aussi M. le marquis de Boissy n'a-t-il pu, malgr ses tentatives
ritres, amener le dbat sur la question du droit de visite et faire
que quelques claircissements fussent, donns  l'occasion du bruit
gnralement rpandu dernirement, qu'un projet de conspiration avait
t dcouvert dans le sein de plusieurs rgiments de la garnison de
Paris.

La chambre des dputs a vot une loi sur les brevets d'invention qui
modifie sur plusieurs points, dans l'intrt des inventeurs et de
l'industrie, la lgislation existante. Tout en maintenant la redevance
de 500 fr. pour le brevet de cinq ans, de 1,000 fr. pour le brevet de
dix, et de 1,500 fr., pour celui de quinze ans, elle a dcid, contre
l'avis de la commission et du gouvernement que le paiement de cette
redevance, acquitt d'avance jusqu'ici, ne serait plus effectu que par
annuits de 100 fr. chacune. Les auteurs de cet amendement, dont
l'adoption a entran le changement de l'conomie entire du projet de
loi, ont trs-bien tabli que la loi sur les brevets d'invention ne doit
pas tre une loi fiscale; que les taxes qu'elle impose ne doivent avoir
d'autre but que d'carter les rveurs qui, sans ce frein, viendraient
chaque jour dposer des projets inapplicables; mais qu'il ne faut pas
que, par leur exigences, elles mettent des hommes laborieux dans
l'impossibilit de s'assurer la proprit de leurs ides et dans
l'obligation d'avoir recours  des usuriers qui les dpouillent. MM.
Belmont et Taillandier, en faisant adopter leur amendement, appuy par
MM. Odilon Barrot et Arago, ont donn  la loi le caractre qu'elle doit
avoir. M. Bouillaud a fait repousser la proposition de breveter
certaines prparations pharmaceutiques; le rgne des ptes pectorales
est donc  son dclin. Enfin, M. Vivien a fait imposer aux brevets
l'obligation de bien faire connatre au public que le gouvernement ne
garantit pas leur invention. Cette disposition prvient l'exploitation
abusive d'un droit concd sans contrle, et contribue  donner un
caractre de moralit  la loi. Elle a t vote, comme il serait 
dsirer que toutes les lois le fussent,  la presque unanimit.

La chambre du palais Bourbon a vu lui revenir le projet sur la chasse,
dans lequel la chambre des pairs avait rintroduit l'article du projet
primitif du gouvernement, qui exceptait des dispositions de la loi les
proprits de la couronne. Sur la proposition de M. Luneau, cette
exception avait t efface. Ayant  se prononcer de nouveau, la
commission de la chambre des dputs, qui avait admis cet article la
premire fois, en a propos le rtablissement vot par la pairie, la
majorit a adopt ces conclusions.

La Chambre va tre appele encore  maintenir une de ses prcdentes
dcisions ou  se djuger. M. Charles Laffitte a t lu pour la
troisime fois  Louviers. Deux fois la Chambre a vu dans la soumission
dpose par lui,  la veille du scrutin, pour l'embranchement du chemin
de fer de cette ville, une vritable clause d'un contrat qu'elle n'a pas
voulu ratifier. Lui fera-t-on voir tout autre chose aujourd'hui?--Deux
autres lections ont galement donn des candidats ministriels pour
successeurs  des dputs de l'opposition constitutionnelle. M. Galis et
M. Sauhal ont t remplacs, au neuvime arrondissement de Paris par M.
Loquet, et  Villefranche (Haute-Garonne) par M. Martin (de Toulouse).
Les derniers scrutins de la Chambre ont t assez exactement partags
pour qu'un dplacement de deux voix ne soit pas indiffrent au cabinet.

Dans notre prcdent numro nous annoncions de combien de titres et de
dcorations la reine Isabelle et sa mre venaient de rcompenser le zle
de leurs ministres. Les bourreaux non plus n'ont point t oublis, et
Roncali devient grand-croix de Saint-Ferdinand. Mais ce qui est plus
triste, ce qui nous est plus pnible  annoncer, c'est que les insignes
du grade le plus lev de cette Lgion d'Honneur, que Napolon avait
institue pour un tout autre usage, viennent d'tre expdis par notre
gouvernement  ces mmes hommes, pour reconnatre l'envoi qui a t fait
 M. Guizot de la Toison d'Or. Gonzals Bravo, Narvaez et ce duc de
Balen, dont le titre rappelle une des plus honteuses, des plus
dtestables trahisons envers les Franais, sont faits grands-croix de la
Lgion d'honneur. En vrit, c'est bien trangement placer ses faveurs,
c'est bien lgrement tmoigner sa sympathie pour des actes qui ont
rvolt tous les hommes faisant passer les intrts de l'humanit avant
les calculs de la passion politique--Quand le nom de la France doit tre
prononc en Espagne, combien nous sommes plus fiers que ce soit dans des
circonstances pareilles  celles qui viennent de s'offrir  Carthagne.
Ce sont les consuls de France et d'Angleterre ont, en quelque sorte,
arbitr les conditions de la reddition de cette place, et qui ont fait
prendre envers eux-mmes,  Roncali, l'engagement _qu'il n'y aurait pas
une goutte de sang rpandue._ 195 rfugis politiques ont t reus 
bord du brick franais le _Cassard_, par le capitaine de corvette de
Roquemaurel, et conduits  Oran, d'o ils ont t dirigs sur Alger,
pour tre mis  la disposition du gouverneur gnral.--A quoi bon
annoncer que l'on vient de rgler, ou, pour mieux dire, de supprimer,
par ordonnance, la libert de la presse en Espagne? Quand les corts
sont exiles, quand on dtient une partie de leurs membres dans les
prisons, le gouvernement par ordonnance devient fort logique.--Le
dimanche des Rameaux, une horrible catastrophe est arrive  Felanix,
dans l'le Mayorque. Une procession y a lieu tous les ans  l'occasion
de cette solennit; une grande affluence de peuple s'tait place dans
l'enceinte appele le vieux cimetire, en face de l'glise de
Sainte-Rose, pour entendre des sermons qu'il est d'usage de prcher prs
de cette enceinte. Au moment o commenait une de ces prdications, un
mur, sparant le vieux cimetire de la Grande-Rue, s'est croul, et la
foule qui s'y trouvait adosse a t crase sous les dcombres de cette
ruine. 615 personnes ont t victimes de cet accident, et dans le nombre
on a compte 414 morts et 191 blesss.--_Le Morning Chronicle_ annonce
que le gouvernement espagnol a consenti, sur la demande du gouvernement
franais,  reporter  l'Ebre la ligne de douanes tablie aujourd'hui 
la frontire des deux pays. Le journal anglais dit qu'il en rsultera
que les productions de la France entreront dans les provinces basques
sans payer de droit, et que l'on ne manquera pas de profiter de cet tat
de choses pour introduire beaucoup de marchandises de contrebande dans
l'intrieur de l'Espagne. Il voit dans cet avenir un grand prjudice
pour le commerce d'exportation de la Grande-Bretagne avec la Pninsule.
Que le _Morning Chronicle_ se rassure, il sait bien que notre commerce
ne vit pas de contrebande, et que personne ne songe  lutter dans ce
genre d'industrie avec les grands faiseurs anglais de Gibraltar, de
Bilbao et du littoral espagnol de la Mditerrane.

Dans la dernire runion pour le rappel, O'Connell a donn les dtails
suivants sur la marche probable de son procs: Lundi (c'tait lundi
dernier) on nous citera pour le jugement, qui ne sera peut-tre prononc
que jeudi; le mme jour nous pourrons prendre l'initiative d'un writ
d'erreur. Aprs avoir t soumise aux douze juges d'Irlande, cette
procdure passera au parlement. Je m'y rendrai; il y aura discussion, et
le jugement sera cass, je n'en doute pas; l'opinion que j'avance ici
n'est pas mon opinion personnelle, c'est celle des lgistes les plus
renomms d'Angleterre et d'Irlande. Cette procdure nous donnera six
semaines, et je profiterai de mon temps pour combattre au parlement le
bill d'enregistrement pour l'Irlande.--Le parlement d'Angleterre a
repris ses sances le 15.

Le 27 fvrier, la ville de Santo-Domingo s'est insurge contre les
Hatiens. Aprs un combat, ces derniers se sont retranchs dans
l'arsenal, o ils ont t assigs par la population espagnole. Le
consul franais tant intervenu a fait cesser le combat. Une
capitulation a eu lieu, et les Hatiens ont dpos les armes dans la
maison du consul. Un btiment devait tre frt, et les Hatiens
transports, soit  Jacimel, soit au Port-au-Prince. Le mouvement a t
imit par toute la partie espagnole de Hati. Les insurgs se sont
empars de toutes les autorits hatiennes, et ils se sont mis en
rpublique sous le nom de Rpublique Dominicaine. Ils ont arbor un
pavillon et form un gouvernement provisoire. Un grand mouvement se
manifestait au dpart des dernires dpches dans l'ancienne partie
franaise.--Les nouvelles, en se confirmant, feraient momentanment
perdre de son intrt  la mesure prise, dit-on, par le gouvernement
hatien, qui aurait dclar que le droit d'acqurir et de possder dans
cette le n'appartiendrait dsormais qu'aux trangers sujets des
gouvernements qui ont mancip leurs esclaves. Nous voulons
l'mancipation, mais nous ne saurions accepter qu'elle ft impose 
notre gouvernement par un gouvernement tranger, et que Hati qui, par
sa convention avec nous, doit nous traiter comme la nation la plus
avantage vint aujourd'hui y droger aussi gravement.

L'assemble nationale de la Grce a termin ses travaux. Elle a vot une
loi lectorale pour complter la constitution.

L'esprit troit de localit qui s'tait dj manifest dans d'autres
dlibrations est venu particulirement entacher cette loi. Tout dput
devra tre n ou avoir sa rsidence dans la province qu'il reprsentera.
Cette restriction  la libert des lecteurs a t vote par 90 voix
contre 88.--Il parat que M. Coletti, qui jouit toujours d'une grande
popularit, a t charg par le roi de composer le nouveau cabinet.

Une correspondance de Bucharest annonait ces jours derniers que la
situation intrieure de la Valachie se compliquait de plus en plus. Le
prince Bicesco rencontrerait autant de difficults pour gouverner que
son prdcesseur le prince Ghika, dpos il y a un an par la Russie.
L'assemble gnrale des reprsentants de la nation, ayant oppos  ses
vues une trs-vive rsistance, aurait t subitement dissoute par le
prince.

L'arme de mer vient de perdre M. l'amiral des Rotours, qui comptait de
longs et beaux services.--Un ancien dput  rassemble lgislative, M.
Pomis, qui avait quitt la reprsentation nationale pour les modestes
fonctions de maire de sa commune, qu'il exerait depuis cinquante ans,
vient galement de terminer sa carrire,  l'ge de
quatre-vingt-quatorze ans,  Saint-Antonin (Tarn et Garonne).

_P. S._ M. Billaut, dans un discours trs-incisif et trs-attentivement
coul, a fait ressortir les passages du dernier rapport de M. l'amiral
Dupetit-Thouars, et lui a fait connatre des renseignements particuliers
qui lui ont t fournis, desquels il rsulterait, selon lui, que les
communications jusqu'ici faites  la Chambre par le ministre sont,
malgr ses dclarations, fort incompltes. M. le ministe des affaires
trangres l'a remplac  la tribune, et a annonc le dpt de pices
nouvelles. Aprs un dbat personnel entre M. Ledru-Rollin et M. le
ministre de la marine, la Chambre a ajourn cette discussion, dont la
reprise sera fixe, aprs qu'il aura t pris communication de ces
documents complmentaires.



Le Ssame.

Le ssame, qui va bientt occuper la chambre des dputs  l'occasion de
la nouvelle loi de douanes, est originaire de l'Orient, et crot plus
particulirement en Perse et en gypte, surtout dans la Syrie et
l'Anatolie, o il est cultiv en grand. Ses graines, ovodes petites,
jauntres et d'une saveur douce et inodore, fournissent une huile fixe,
comestible usit en Orient depuis la plus haute antiquit, et que les'
Arabes prfrent mme  l'huile d'olive. L'huile de ssame brle avec
une belle flamme et se solidifie dans le voisinage de zro. C'est vers
1828 ou 1829 que l'on a import en France des graines de ssame pour en
oprer l'extraction; mais, nous dit M. Payen, auquel nous avons emprunt
les renseignements qui prcdent, il parat que les premiers essais ne
furent pas satisfaisants, car cette affaire n'eut pas de suite.
Cependant presqu'au moment mme o ce clbre chimiste s'exprimait
ainsi, le ssame commenait  prendre la place que ses qualits lui
donnaient le droit d'occuper dans notre fabrication industrielle, les
importations augmentaient progressivement et, peu d'annes plus tard,
elles atteignaient un chiffre tel qu'elles inspiraient des inquitudes
aux producteurs de graines olagineuses et aux fabricants d'huile des
dpartements du Nord. Leurs rclamations sont devenues tellement
violentes que le ministre s'est vu pour ainsi dire la main force, et
s'est cru oblig d'lever  l'importation le droit sur la graine de
ssame dans le projet de loi qu'il vient de prsenter  la chambre des
dputs.

Aujourd'hui, dans l'tat actuel de la lgislation, les graines de ssame
sont soumises au droit de 2 fr. 50 cent. par 100 kilog. et par navires
franais de 3 fr. par navires trangers et par terre, c'est cet tat de
choses que l'on veut changer. Voici le nouveau tarif prsent  la
discussion des Chambres:


        Graines de ssame des pays situs sur
        la mer blanche, la Baltique, la mer
        Noire et la Mditerrane pour 100
        kilog.                                         5 f. 50 c.
        D'ailleurs                                   7
        Par terre, des pays, limitrophes  7
        D'ailleurs                                 10

Ceci pos, examinons brivement l'tat de la question, l'utilit et
l'opportunit de la mesure.

Les fabricants du Midi, ainsi que nous l'apprend M. L. Reybaud dans un
travail complet qu'il vient de publier sur cette affaire, effrays du
prix croissant des huiles d'olive et d'oeillette, durent chercher dans
d'autres substances olagineuses de quoi combler le vide occasionn,
soit par la disette des rcoltes, soit par les accroissements de la
consommation. Aprs plusieurs essais infructueux, on trouva dans le
ssame tout ce qu'on pouvait dsirer, rendement avantageux, limpidit,
puret, corps, poids, vertu de saponification. Une fois qu'on se fut
assur de ses proprits les ngociants marseillais se hasardrent 
lever dans la banlieue des usines pour la trituration du ssame; on en
compte aujourd'hui quarante, toutes mues par la vapeur, munies de
presses hydrauliques d'une valeur de plus de 6 millions, et qui donnent
du travail  plus de 1,000 ouvriers. Dans le principe, le droit qui
tait, par 100 kilog., de 5 fr. 50 cent. et de 6 fr., gnait
l'importation. Sur les demandes du commerce, et aprs examen de ses
besoin, il fut abaiss  2 fr. 50 cent.; et depuis ce moment
l'importation a t toujours en augmentation. Elle n'tait en 1841 que
de 1,608,195 k.; elle s'est leve en 1842  12,108,465 kilog.; en 1843
cette quantit a encore t dpasse.

Chose digne de remarque, en mme temps la mme progression se faisait
sentir sur l'importation de toutes les graines olagineuses dans le port
de Marseille. Elle fut en 1835 de 1,019,636, kilog., en 1838 de 7364,
720 kilog., en 1840 de 16,784,060 kilog.. en 1841 de 30,661,090 kilog.,
en 1842 de 36,385,681 kilog.; enfin, en 1843 de 38,112,165 kilogrammes.

Cette mme anne, pour faire apprcier le peu de justesse des dolances
du Nord, qui, ainsi que le constatent les documents officiels, importait
la quantit de graines olagineuses qui correspondait exactement  la
quantit d'huile d'oeillette qu'il versait en moyenne sur la place de
Marseille, le Nord, disons-nous, entrait pour 50 pour cent dans la somme
de toutes les importations.

Les 36 millions de kilog. de marchandises imports en 1842 reprsentent,
avec tous leurs accessoires, une somme de 11 millions de fr.; quant  la
part de l'industrie, on peut en juger par le fait suivant: en 1842,
36,046,200 kilog. de graines ont t livrs aux usines marseillaises, et
ont prsent, convertis en huile ou en tourteaux, une plus-value de 2
millions de fr., qui se distillent en salaires, ustensiles et bnfices;
et ici nous ne parlons pas des autres avantages que l'agriculture du
Midi, ordinairement si pauvre en amendements, retire des tourteaux, qu'ils
soient employs comme engrais ou pour la nourriture des bestiaux. Le
directeur de la ferme-modle des Bouches-du-Rhne a constat que le
rendement d'un hectare qui, sans engrais tait de 175 fr., s'tait lev
 100 fr. par l'emploi de 1,000 kilog, de tourteaux de ssame, et  375
fr. par l'emploi de 500 kilog. de tourteaux de lin. 22,000 hectares de
trouvent aujourd'hui amends par ce prcieux engrais, en bornant
seulement  200 fr, la plus-value qui existe dans le rendement, on voit
que c'est pour l'agriculture mridionale un bnfice net d'au moins
1,400,000 fr. par anne.

Ainsi, en rsum, le rsultat de l'importation des graines olagineuses
et du ssame en particulier ont t les suivants: aliment pour la
navigation nationale dans le transport de 36,000 tonneaux de graines;
cration, exploitation et entretien de 40 usines qui donnent
continuellement de l'ouvrage  plus de 1,000 ouvriers; bnfice
industriel d'au moins 2 millions de fr. sur les ventes et les
manipulations; bnfice agricole qu'on peut valuer, ainsi que nous
l'avons dmontr tout  l'heure,  prs de 4 millions et demi; enfin,
baisse de prix dans les savons, car, depuis que l'huile de ssame s'est
rpandue dans le Midi, le savon y a diminu de 25 pour 100 tout en
amliorant ses qualits.

En prsence des rsultats que nous venons de signaler, est-il utile pour
le pays d'augmenter les droits sur une matire premire  laquelle on ne
peut reprocher prcisment que sa richesse et la bont de son rendement?
Cette mesure, que nous regardons d'avance connue funeste, n'aura-t-elle
pas pour consquence de reporter sur des pays limitrophes, tels que le
Pimont ou l'Italie l'activit du commerce des huiles? Nos voisins,
mieux aviss, importeront les graines qui nous taient destines, les
convertiront en huiles, et viendront nous demander ensuite le prix de la
main-d'oeuvre.

La France ne produit pas assez d'huiles pour ses nombreux besoins.
Faut-il ds lors activer par de sages mesures ou entraver ses moyens de
production? C'est l toute la question.



Chronique musicale.

L'Opra-Comique se repose sur les lauriers de M. Auber. Le lit est
abondamment fourni, et doit tre fort doux. Sans tre tout  fait aussi
bien couch, l'Opra n'en a pas moins besoin de reprendre haleine. Nous
n'aurons pas de sitt, sans doute,  nous occuper de ces deux
tablissements, et encore moins du Thtre-Italien, qui, depuis le 1er
avril, s'est mis en vacances, selon son habitude aristocratique.

_Faute d'un moine_, disait-on jadis, _l'abbaye ne chme pas_. Ce qu'il y
a de sr, c'est pie la musique ne chme pas faute d'un thtre. Le mois
d'avril est celui de toute l'anne o l'emploi de critique musical est
le plus laborieux, et demande le plus d'activit, de patience et de
courage. Mais  ces inconvnients d'un rude mtier, il y a parfois des
compensations. Le ciel est juste! Quelquefois le critique musical est
magnifiquement rcompens de ses efforts et de son dvouement intrpide.

Il y a d'abord les concerts du Conservatoire, qui semblent avoir t
institus exprs pour cela. Nous n'insisterons pas sur la puissance de
cet orchestre, ni sur l'habilet avec laquelle il est conduit, ni sur
cette excution presque toujours parfaite, et  laquelle, de l'aveu mme
des trangers les plus entachs d'esprit national, rien ne peut se
comparer dans toute l'Europe. Cela est connu et n'a pas besoin d'tre
rpt. Aux sances ordinaires, qui se succdent rgulirement tous les
quinze jours, la semaine sainte est venue ajouter deux concerts
_spirituels_, qui n'ont pas t les moins intressants de la saison.
Hndel, Haydn, Mozart, Beethoven et Cherubini en ont fait les frais,
comme de coutume. Nous n'avons point  apprcier ici ces compositions
magistrales, qu'on ne se lasse pas d'couter, mais qui sont classes
depuis longtemps, et dont la valeur ne saurait tre conteste. Nous
parlerons seulement de quelques _solistes_ qui se sont fait entendre aux
dernires sances.

M. Prume a excut, dans celle du 24 mars, un morceau de sa composition,
intitul _la Mlancolie, pastorale pour le violon_. M. Prume, en effet,
est violoniste et appartient, si nous ne nous trompons,  l'cole belge.
Cette cole a produit, depuis vingt-cinq ans, une foule d'lves d'un
mrite remarquable, et qui ont acquis une grande et lgitime rputation;
M. de Hriot, par exemple, M. Massart, M. Robrechts, M. Vieuxtemps, et,
en dernier lieu, la jeune Thrsa Milanollo. M. Prume ne parat pas
destin  s'lever aussi haut que ces grands artistes. Sa manire n'est
pas,  beaucoup prs, si large ni si hardie. Il manque d'clat et de
vigueur, et quelquefois de justesse. C'est l un grave dfaut, surtout
quand il n'a pas pour excuse la fougue de l'excution.

M. Prume a nanmoins quelques qualits. Son jeu n'est dpourvu ni de
grce ni de dlicatesse. Son style est assez lgant. Il est jeune
d'ailleurs, et rien ne prouve qu'il n'acquerra pas, d'ici quelques
annes, ce qui lui manque aujourd'hui.

M. Martin a jou, au concert du 7 avril dernier, un concerto de violon,
appartient  l'cole franaise, et sort, dit-on, de la classe de M.
Habeneck. Il a remport, l'anne dernire, le premier prix de violon au
Conservatoire. C'est l un beau commencement. Il a dj une bonne
qualit de son, un excellent coup d'archet, un style correct assez
lgant. Nous prsumons seulement que son excution et t plus varie,
mieux nuance, plus finie, sans _l'motion insparable d'un dbut_.

On se rappelle la chute grave qui, durant six semaines, empcha M.
Habeneck de remplir,  l'Opra et au Conservatoire, ses importantes
fonctions.

Ce malheureux accident n'a pas empch M. Habeneck se rtablir avec une
rapidit qui,  son ge vraiment tait vraiment merveilleuse. Dimanche
dernier, 14 avril, il a reparu sur le thtre de sa gloire, et a dirig
l'excution du grand septuor en _mi bmol_ de Beethoven. Dieu sait de
quels applaudissements tumultueux et prolongs l'orchestre, le parterre
et les loges ont salu son retour.

Le concert du 14 avril a t le plus beau peut-tre de toute la saison.
Il se composait, outre le morceau dj dsign, de l'ouverture
d'_Oberon_, ce pome instrumental si nergique et si gracieux, et d'une
beaut si idale, et de la symphonie en _ut mineur_, qui est, comme on
sait, la plus majestueuse cration de Beethoven. M. Tilmant, le digne
lieutenant d'Habeneck, a conduit ces deux grandes oeuvres avec une
justesse de mouvements, une prcision, une verve incomparables.

Une jeune lve du Conservatoire, mademoiselle Mondulaigny, a excut
dans cette mme sance, un _Ave Maria_ de Cherubini, et un air du
_Samson_ de Hndel. C'est une artiste qui donne beaucoup d'esprances.
Sa voix est un _mezzo soprano_ assez fort et assez tendu pour ne rien
craindre des salles les plus vastes, ni des orchestres les plus
nombreux, pourvu que la sonorit en soit prudemment mnage. Son style
est pur, et d'une lgante simplicit. Elle respire toujours  propos,
elle _phrase_ bien, elle a de l'agilit et de la souplesse: il ne lui
manque plus que de l'exercice et cet imperturbable sang-froid sans
lequel un chanteur n'est jamais sr de lui-mme.

C'est ce qu'il faut souhaiter galement  mademoiselle Nanny Bochkoltz,
cantatrice allemande, qu'on a coute avec grand plaisir dans plusieurs
concerts de cette saison. Sa voix est d'une belle qualit et d'un volume
remarquable; son chant est trs-expressif, et, quand elle dit certains
airs du _Freyschulz_ et certains _lieder_ de Schubert, on se sent mu
presque jusqu'aux larmes. Ce rsultat fait d'autant plus d'honneur 
mademoiselle Bochkoltz, qu'elle chante ces airs ces _lieder_ dans leur
langue originale, que le public de Paris ne comprend gure. Presque tous
les dilettanti savent l'italien, mais combien y en a-t-il qui sachent
l'allemand?

Quant  M. Rvial, il chante en franais ou en italien, selon son
caprice, et sa prononciation est galement correcte, nette et sonore
dans les deux langues. La voix de ce trs-remarquable artiste a subi
depuis un an, et grce  un travail assidu, de grandes modifications. Il
a appris l'art difficile et si peu connu d'en varier  son gr le timbre
et le caractre; il a ajout  une vocalisation savante, a un style
lgant et toujours de bon got, qualits qu'il avait dj, le talent
d'exprimer et le don d'mouvoir. On ne saurait dire mieux que M. Rvial
le _lac_ de Niedermayer, ou la _Gita in Gondola_ de Rossini.

Nous avons dj parl, l'anne dernire, des runions musicales dont M.
le prince de la Moskowa a eu l'heureuse ide de cette utile association
qu'il a organise et qu'il dirige avec un zle si dvou, une
intelligence si complte, un sentiment de l'art si dlicat et si
profond. Il a enseign aux gens du monde, et mme,--faut-il le dire?--
plus d'un artiste, que le temps n'a pas plus de prise sur la musique que
sur la posie ou sur la statuaire, que les belles oeuvres sont toujours
belles, et que le gnie ne vieillit pas. Le grand effet produit, dans
ses deux derniers concerts, par la Bataille de Marignan, de Clment
Janequin, en a t une preuve clatante et sans rplique. C'est un
choeur sans accompagnement--comme on les faisait alors,--o les bruits
de la guerre, le tumulte de la mle, l'ivresse du combat, la joie du
triomphe, sont peints avec une verve et un clat extraordinaires. Cet
ouvrage suffirait  tablir la rputation d'un compositeur
d'aujourd'hui, et il a t crit sous le rgne de Franois 1er.

Nous avons entendu de nouveau, cette anne. M. Sivori, avec le mme
plaisir et le mme regret que l'anne dernire. Cet habile violoniste
n'a point perdu l'habitude de gter un trs-beau talent par des
affectations puriles et des excentricit de mauvais got.

Un jeune violoniste russe, M. Gold, est venu aussi rclamer sa place 
ce soleil de l'art qui, en France, luit pour tout le monde. Ce n'est pas
encore un talent complet, mais il est dj remarquable sous plus d'un
rapport. Avec de l'tude et de la persvrance, il ne tardera pas sans
doute  conqurir un rang honorable parmi ces artistes d'lite qui ont
pour patrie l'Europe entire.

Dans cette arme plus ou moins harmonieuse dont nous avons essay un
dnombrement bien incomplet le bataillon le plus pais et le plus
formidable est toujours celui des pianistes. Nous avons dej parl de
mademoiselle M; le concert qu'elle a donn tout rcemment n'a fait que
nous confirmer dans notre opinion d'elle: un auditoire nombreux et
choisi a ratifi avec clats tous nos loges. Madame Roumas,
mademoiselle Korn se distinguent par les qualits qui appartiennent 
leur sexe: la grce, la finesse, la lgret.

M. Baehler  la dlicatesse d'une femme, la fougue et l'nergie d'un
homme; c'est un artiste minent et complet.

M. Lacombe, M. Halle ont moins d'clat peut-tre, mais leur talent, sage
et bien rgl, a un air savant et magistral qui inspire l'estime et la
confiance.

[Note du transcripteur: Le reste de cette page est dans un tat
tellement lamentable, dans le document source, que le transcripteur n'a
pas pu le dchiffrer. Pour nos lecteurs qui voudraient en faire
l'autopsie, nous avons joint un facsimil  la version HTML.]



Revue Pittoresque du Salon de 1844,

PAR BERTALL.

SUR L'AIR DU ROI DAGOBERT, QUI MET SA CULOTTE A L'ENVERS.


La critique est aise, mais l'art est difficile.

(Auteur connu.)

 I.

Le livret, je pense, fut jadis un livret, c'est probable du moins; mais
depuis longtemps le livret devint livre, le livre

[Illustration.]

devint volume, et bientt, sans nul doute, le livret, quoique toujours
livret, se composera d'in-folio en nombre et fera bibliothque.

[Illustration: Livret  roulettes pour 1830.]

Au reste, je ne pense pas que personne se plaigne de l'accroissement que
nous signalons. Qui n'a lu avec plaisir et reconnaissance les pages
brillantes et nombreuses accoles aux noms de MM. Gudio, Gallait,
Decaisne, etc., etc.? Qui n'a remerci le livret d'avoir ouvert ses
pages candides  des vers tels que ceux dans lesquels M. G. Jacob, 15,
rue des Petits-Augustins, a t puiser l'inspiration de son potique
tableau?

952.--Le Conte.

        Non! sans douceur il n'tait pas cet ge,
        L'ge fcond de nos simples aeux,
        ..................................................................
        ..................................................................
        Parfois sortant du sein de l'eau l'Ondine
        Enveloppait le pcheur dans ses rts.
        Puis elle allait conter aux jeunes tilles
        De son captif les doux amusements;
        Leurs coeurs ds lors ne restaient plus tranquilles.
        Non! sans douceur il n'tait pas ce temps.
                                   Vers indits jusqu'alors! ! ! !

La part tant faite  la littrature,  l'histoire,  la divine posie,
un livret est si utile!

[Illustration.]

932.--Vous voyez une tte ravissante d'expression, adorable de suave
fracheur et de rverie.--Vous consultez le livret, qui vous apprend que
c'est un jeune pcheur.

2335.--Vous tes mu  l'aspect d'une figure dlicate et
mlancolique.--Sainte Philomne, dit le livret--Vive le livret.

 II.

Mais, au fait, pourquoi tant nous occuper du livret? Nous avons une
tche plus srieuse et plus difficile que celle de louer cet aimable
opuscule.

Le genre des portraits donne toujours, et cette anne surtout, avec un
grand bonheur.

[Illustration.]

1114. Victime du cholra, par Lehman.--C'est au pinceau de ce jeune et
brillant artiste que l'on doit le Portrait de la marquise de B., expos
l'anne dernire.

On demande le portrait de l'auteur.

[Illustration]

329. Portrait d'un enfant bien remarquable.--De bons parents ont voulu
consacrer le souvenir de ses dispositions brillantes sur le bilboquet.
L'amour paternel est une belle chose!

Jeune fille souriant.--Tte d'expression. Contemplation muette, mle de
bonheur avec une teinte de tristesse.

[Illustration]

1091. Portrait de M. M., colonel de la garde nationale.--Portrait
lgant et russi. Nous aimons l'air satisfait que l'artiste a su
rpandre sur la physionomie intelligente de M. M.

1468.--Portrait de M. Meifred, professeur au Conservatoire de Musique,
23, rue Saint-Benoit, brevet du roi, apprend  toucher le quadrille en
trente leons, tous les jours de huit  cinq heures. (crire franco.)

[Illustration]

Portrait de M. J..., maire de G. Remercions cet estimable fonctionnaire
d'avoir bien voulu livrer ses traits  la publicit, et applaudissons 
l'heureuse ide qu'il eut de se faire peindre vu costume. Le fauteuil
qui est derrire lui mrite aussi des loges.

[Illustration.]

2139.--Physionomie d'un encyclopdiste, dont chaque jour le coiffeur
largit le front trop troit.

[Illustration.]

418.--Le Domino, portrait d'une dame qui dsire garder l'incognito.

261. Une Femme turque, par M. Caminade.

[Illustration.]

129. Paysages.--L'cole du paysage est toujours en progrs, toujours
plantureuse et vivace. Comme dans le tableau de M. Bidaut (Joseph), on
reconnat  merveille ce culte mticuleux que l'artiste rend  la
nature! Quelle navet! quel calme!

1039.--Comme ce Dsert de Suez, de M. Laboure, est bien un dsert.

[Illustration.]

N'oublions pas (1745) les Animaux en repos dans la campagne de Rome, par
M. Verboeckhoven.

[Illustration.]

Quant aux sujets d'histoire et de saintet, ils abondent:--Rigolette,
Fleur de Marie, le Baptme de J.-C., les Samaritaine et les Saint
Sbastien sont au Salon en imposante majorit. Les batailles sont
cependant en nombre fort satisfaisant.

465.--Bataille de Dreux, par M. Debay. L'artiste a choisi le moment o
l'cuyer de Coud se propose de lui prsenter un cheval frais.

[Illustration.]

39.--Vision de saint Ovens, par M. Appert.

[Illustration]

1569.--Henri IV et le conntable de Lesdiguires, par M. Ronjon.

Il lui recommande ses enfants.

[Illustration.]

1549.--La Conversion de saint Paul.

[Illustration.]

Vue d'un tableau de M. Liard.

[Illustration.]

612.--Saint Sbastien martyr. Ce tableau est du  l'habile ciseau de M.
Etex; que la peinture lui soit lgre!

[Illustration.]

62.--Vierge  la Cocotte, par M. Jean Bard.

N'oublions pas de fliciter M. Muller sur son tableau de Jsus-Christ
faisant son entre  Jrusalem.--Rien de plus original que la nouvelle
manire d'ouvrir les portes invente par ce jeune artiste.

Quant  madame Calamatta, elle semble avoir retrouve le pinceau de
Raphal. C'est la mme fermet de dessin, la mme solidit du couleur,
la mme puissance de model; enfin, que dirai-je, la mme divinit
d'expression.

Dans la Sainte Famille surtout, ces qualits se trouvent runies au plus
haut degr.

[Illustration.]

La jeune mre est bien la femme forte dont parle l'vangile.

Remercions madame R. de C. de ses tudes de Champignons d'aprs nature
(2106).

[Illustration.]

Madame R. de C., anime d'une louable philanthropie, s'est empresse de
runir dans un cadre les champignons vnneux et ceux qui ne le sont
pas, afin de signaler les premiers  la rprobation universelle.--Nous
votons une mdaille de sauvetage  madame R. de C. Son autre cadre
(2107) reprsente aussi des champignons, mais dans une situation plus
intressante, des champignons en couche.

Rien n'est suave et dlicieux comme la nature morte de M.
Delaunay(511).--La morbidesse la plus trange est rpandue sur cette
toile ravissante, o l'oeil s'arrte avec le plus vif plaisir.

[Illustration.]

Finissons en donnant au public une figure dtache du tableau du M.
Bard,--Alexandre visitant le port de Corinthe.--Tout le monde se
rappelle la Barque  Caron de l'anne prcdente. Au moins, lui, ne
s'est point laiss enorgueillir par le succs. C'est une rude leon, en
mme temps qu'un exemple qui devrait tre profitable, que M. Bard donne
 Delaroche, Ingres, Meissonnier, Decamps, Tanty, Chaplain, etc., qui se
croient le droit de ne plus exposer, sous prtexte qu'ils ont du talent
et qu'ils ont russi.--C'est la grce que je vous souhaite.

Amen.



Le dernier des Commis Voyageurs.

(Voir t. III, p. 70, 86 et 106.)

IV.

LE CHAPITRE DES COMPLICATIONS.

Les vnements de cette soire laissrent dans l'esprit de Potard des
traces profondes. Cette irruption inattendue d'un jeune et hardi
cavalier au sein d'une maison qu'il croyait inaccessible, le trouble de
Jenny, son vanouissement, l'embarras et l'effroi de Marguerite, tout
contribua  le convaincre que sa surveillance avait t mise en dfaut,
et que ses lares domestiques cachaient un douloureux mystre. Comment le
pntrer? L commenaient ses incertitudes. La crise que la jeune fille
venait d'essuyer la laissa pendant quelques jours dans un tat de
souffrance et de langueur qui ne permettait pas de lui faire subir un
interrogatoire. Comme les tiges qu'un violent orage a courbes, Jenny se
relevait lentement; son organisation dlicate luttait mal contre les
ravages du chagrin; une fivre opinitre donnait  ses yeux un clat
maladif et colorait ses pommettes d'un ronge de mauvais augure.

Quand les plus fcheux symptmes eurent cess, Potard questionna
pourtant la jeune tille; mais elle fut impntrable. Les instances les
plus vives ne purent rien sur elle. Dans tout ce qui s'tait pass, il
ne fallait voir que l'effet d'une secousse imprvue; telle fut la seule
explication que l'on put en tirer. Potard n'osait pas mieux prciser ses
soupons et troubler la sainte pudeur qui est l'apanage ordinaire de cet
ge. Il tait donc oblig de s'en tenir  des insinuations vagues qui
n'avanaient en rien son enqute. Interroge  son tour, Marguerite
garda aussi la dfensive, et ni les prires ni les menaces ne changrent
sa dtermination. videmment il y avait concert entre ces deux femmes,
et presque complot. Dsespr de ce silence, Potard essaya de puiser des
renseignements  une autre source. Il se rendit chez Beaupertuis pour
provoquer des claircissements. douard ayant quitt Lyon; il s'tait
remis en voyage peu de jours aprs leur dernire rencontre. Ainsi tout
conspirait pour laisser Potard en proie au soupon et  l'incertitude.

Le temps s'coulait, et il fallait prendre un parti. L'inventaire des
Grabeause tait achev; les nouveaux chantillons, l'itinraire; les
instructions, tout tait prt; rien ne s'opposait plus au dpart, et en
le diffrant on et laiss prendre l'avance aux maisons rivales pour le
curcuma et les clous de girofle, deux articles rares et recherchs.
Potard comprit qu'il importait de frapper un coup dcisif. Dans la
plaine des Brotteaux et sur le chemin des Charpennes, il avait remarqu
une maisonnette offrant les avantages de la solitude sans avoir les
dangers de l'isolement. Quelques habitations, peuples d'honntes
ouvriers, l'environnaient, et un jardin, clos de murs, lui mnageait une
issue du ct de la campagne. Sans en prvenir personne, Potard arrta
ce logement, le fit disposer d'une manire convenable, et, quand tout
fut prt, il signifia sa volont aux deux femmes, qui obirent avec
rsignation. En moins d'une semaine, le dmnagement fut fait, et celui
qui aurait frapp  la porte du petit appartement de la place
Saint-Nizier et trouv l'oiseau envol et la cage vide. Cet abandon se
trahit bientt au dehors; faute de soins, les capucines et les pois de
senteur se fltrirent sur leurs tiges, et cet arc de verdure, nagure si
vigoureux et si rgulier, n'offrit plus que des festons en dsordre et
des feuilles jaunies par la scheresse.

Plus tranquille  la suite de ce coup d'tat, le pre Potard se remit en
voyage, et le poivre, le sumac, les bois de campche, les estagnons
d'essence, la cochenille, l'indigo, le caf et le sucre occuprent
bientt une telle place dans sa pense, que le souvenir de son aventure
alla peu  peu en s'affaiblissant. Ses soupons ne tenaient pas devant
un ordre de noix de galles, et il n'est rien qu'une belle affaire en
gommes du Sngal n'et le pouvoir d'effacer. Potard tait alors sur son
vrai thtre, et il s'y montrait plus beau que jamais. Les maisons de
Lyon le citaient en exemple  leurs voyageurs; L o les autres
glanaient, il trouvait matire  une ample moisson, et ressemblait  ces
chiens de race qui ne quittent pas la partie sans emporter le morceau.
Dieu sait quel rpertoire d'ingnieuses formules il avait cr pour
vaincre les rsistances et arracher un consentement! Comme il s'aidait
avec art des moindres circonstances pour entraner les volonts
paresseuses et subjuguer les volonts rebelles! Une caresse  l'enfant,
un compliment  la femme, une flatterie au mari, des poignes de main
aux commis et aux garons; il connaissait tous ces moyens vulgaires, et
ne les employait qu'en les relevant par la mise en oeuvre. Quelle
varit dans le ton, et comme il l'appropriait aux caractres aux
moeurs, aux prjugs de chacun! Quelle sret de coup d'oeil, quel
aplomb, quelle fcondit de ressources, quelle souplesse, quelle
dextrit de langage! L'art du voyageur a beaucoup de rapport avec la
tactique qui prside  l'invasion des places fortes. C'est un sige en
rgle, o tous les effets sont calculs, et dont les combinaisons sont
infinies: tantt il faut brusquer l'assaut, tantt conduire lentement la
tranche. Les diversions habiles, les regards incendiaires, les mines et
contre-mines, tout l'appareil et toutes les ruses de l'attaque sont du
ressort d'un voyageur de gnie, et lui appartiennent par droit
d'assimilation. L'art des voyages sera donc quelque jour plac sur la
mme ligne que l'art des siges, et Potard aura mrit d'en tre le
Vauban.

Quatre mois s'coulrent ainsi, au bout desquels il fallut regagner Lyon
pour y prendre langue. Potard descendit dans sa petite maison des
Brotteaux, et il y retrouva les choses au point o il les avait
laisses. Seulement Jenny semblait tre revenue  la sant et au
bonheur; son teint s'tait anim, la langueur rpandue sur ses traits
avait disparu. Le voyageur attribua ces rsultats  l'air de la campagne
et  un exercice plus frquent. Sa maison, embellie par les soins des
deux femmes, tait charmante; sous leurs mains industrieuses, le jardin
avait chang d'aspect. Une alle en forme de berceau, recouverte de
vigne vierge et de chvrefeuille, conduisait jusqu' la porte qui
s'ouvrait sur les champs; quelques plantes rares garnissaient une petite
serre, et des bancs de gazon taient symtriquement disposs dans les
angles des murs. Potard se trouva le plus heureux des hommes au sein de
cet Eden fleuri, et il s'y remit des fatigues de sa tourne. Du reste,
plus de soupons, plus d'inquitudes; il avait chass le souvenir du
pass comme un mauvais rve, et voyant Jenny heureuse, il lui supposait
le coeur tranquille.

Une nuit pourtant il eut une alerte assez vive. Un travail d'critures
l'avait conduit jusqu' une heure assez avance, et il venait  peine
d'teindre sa lampe quand un bruit, qui semblait voisin, attira son
attention. Il se leva, et, sans ouvrir sa croise, il appliqua son oeil
contre les lames des volets. Une obscurit profonde voilait les objets,
et la brume qui flottait dans l'air les rendait plus confus encore.
Cependant il lui sembla voir une omble se glisser sous l'alle couverte,
et un grincement touff lui lit croire que l'on faisait jouer la
serrure de la porte du jardin. Tout cela s'accomplit avec la rapidit de
la pense, et un instant aprs le silence avait repris le dessus.
Troubl par cette vision, Potard ne put se rendormir; ds qu'il vit
poindre le jour, il se leva, et alla s'assurer si rien, dans l'aspect
des lieux, ne lui fournirait d'autres indices. La maison tait dans un
ordre parfait; toute porte avait ses verrous tirs; pas le moindre
drangement ni le moindre dsordre ne se laissaient voir. Dans le
jardin, mme recherche et mme rsultat; le sol, sec et bien battu,
n'avait conserv aucune trace; la porte qui donnait sur les champs tait
ferme  clef. Potard commenait  croire qu'il avait t le jouet d'une
illusion; cependant il eut l'ide de jeter au dehors un dernier coup
d'oeil. La clef de l'issue tait  sa place; il s'en servit pour ouvrir
et se diriger vers la plaine en examinant avec prcaution le terrain un
peu dtrempe par la pluie. Il n'y avait pas  s'y tromper: un homme
avait pass par l, et y avait laiss des empreintes videntes. Potard
suivit ces traces dans toute l'tendue de la jachre, et constata
qu'aprs un court circuit le coupable avait d regagner la grande route.
L'examen des vestiges laisss sur le sol le conduisit  une autre
dcouverte, c'est qu'ils provenaient non de souliers de manant, mais de
chaussures fines qui trahissaient une certaine position sociale.

Lorsque Robinson dcouvrit pour la premire fois, dans une le qu'il
croyait dserte, des empreintes de pas humains, il n'prouva pas une
frayeur plus grande que celle dont fut saisi Potard  la vue de ces
indices accusateurs. Une sueur froide l'inonda, sa bouche resta  sec,
et il sentit son gosier se resserrer comme sous une treinte vigoureuse.
Le pass lui revint alors  la mmoire, et son coeur se remplit
d'amertume. Cette gaiet qu'il avait trouve,  son retour, assise sur
le seuil de sa maison, n'tait qu'une feinte: on lui souriait pour mieux
le tromper. Accabl sous sa propre dcouverte, il n'osait pas regagner
le logis, et un instant il eut la pense de fuir devant une perfidie si
habile. La raison et la tendresse l'emportrent; il rsolut de se
vaincre et d'opposer dissimulation  dissimulation. Personne n'tait
encore lev chez lui; son excursion matinale n'avait pas t remarque.
Il rentra sans bruit, remit tout dans l'ordre accoutum, et se rfugia
dans sa chambre pour combiner ce qui lui restait  faire. Deux heures
aprs il retrouvait, dans le jardin, Marguerite et Jenny, qui s'taient
rveilles au premier chant de l'alouette. La jeune fille tait
radieuse; elle se baignait avec joie dans une atmosphre charge des
parfums du matin; elle suivait de l'oeil les oiseaux qui construisaient
leurs nids, et se penchait sur toutes les fleurs pour en mieux respirer
l'arme. Cette joie faisait un mal horrible  Potard; cependant il
parvint  se matriser. Le djeuner se passa comme d'habitude, et rien
ne put faire souponner aux deux femmes que le matre de la maison tait
sur la trace de leur secret.

Quand Potard fut sorti de chez lui,  son heure ordinaire, ces
sentiments tumultueux, jusque-l comprims, firent explosion  la fois:

Malheur  elles, s'cria-t-il, ou plutt malheur  lui! Je le
rejoindrai, ft-ce dans les enfers. On ne connat pas le pre Potard;
non, on ne le connat pas; mais il se fera connatre. Ah! vous avez cru
me jouer; vous m'avez pris pour un Cassandre, pour un vieillard de
comdie; eh bien! vous verrez, morbleu, vous verrez. Passons-le sous
jambe, qu'ils se sont dit, il est si bonhomme! Un bonhomme, moi? Je vais
devenir un volcan incendiaire, un vsuve qui ne laissera rien d'intact
sur son chemin. Ah! vraiment, c'est ainsi que vous le prenez! Faire
aller un homme qui a roul dans toutes les ornires de France et de
Navarre! Ce serait du nouveau. Je ferai une victime, Dieu de Dieu, oui,
j'en ferai une; ils veulent me plonger dans le sang comme  Dijon,
ajouta-t-il comme accabl par un souvenir plein d'horreur.

Tout en parlant et en gesticulant ainsi, Potard suivait la grande route
qui va des Charpennes aux Brotteaux, et aboutit au pont Morand par une
magnifique avenue borde de deux ranges d'arbres. Depuis la soire de
la place Saint-Nizier, le voyageur avait une ide fixe que les
circonstances ne lui avaient pas permis de raliser: il voulait
rejoindre douard Beaupertuis, lui demander une explication, et prendre
un parti aprs l'avoir entendu. L'aventure de la nuit venait de donner 
ce dsir une vivacit et une nergie nouvelles: en sortant de chez lui,
Potard s'tait jur qu'il trouverait douard dans la journe, et, mort
ou vif, aurait raison de ce jeune homme. Cette rsolution tait bien
arrte dans sa tte, et  peine eut-il franchi le pont Morand, qu'il se
rendit chez les Beaupertuis, o il trouva l'ancien voyageur de la
maison, alors commis principal.

Bonjour, Eustache, lui dit-il d'un ton amical et en dguisant ses
proccupations.

--Ah! c'est toi, Polard; comment vont les chansons, vieux? De plus en
plus troubadour, n'est-ce pas? Quel bon veut t'amne, l'ancien?

--Une misre, Eustache: je voudrais savoir o est votre petit douard;
charmant garon, ma foi, un cadet qui ira bien. O loge-t-il donc,
Eustache?

--O loge douard?

--Oui, Eustache, reprit Potard, qui craignait toujours de se trahir.
Nous avons quelques petits comptes ensemble que je voudrais solder. Il
me doit une revanche aux dominos.

--Alors te sera  son retour, vieux; il est encore en voyage. On ne
l'attend que dans deux semaines.

--En voyage! vrai, Eustache? en voyage; tu ne plaisantes pas? douard
est en voyage? ajouta-t-il en lui prenant la main avec une vivacit dont
il ne put se dfendre.

--Sans doute; et qu'y a-t-il d'tonnant, troubadour, qu'douard soit en
voyage? C'est la saison de la vente. Tu es bien singulier aujourd'hui.

--C'est juste, dit Potard se remettant; je n'y avais pas song. Il est
donc en voyage, votre petit douard? Ta parole d'honneur, Eustache?

--Ah a, vieux, tu as eu quelque coup de sang; tu deviens stupide.
Tiens, poursuivit le commis en prenant un papier sur le comptoir, voici
une lettre que la maison a reue ce matin de Metz. Vingt douzaines de
chles en crpe de fantaisie, un joli ordre! Lis la signature.

--douard Beaupertuis, dit Potard en jetant un coup d'oeil avide sur la
lettre que lui prsentait le commis. C'est trange!

--trange, troubadour, pourquoi? Dcidment tu as reu quelque coup de
marteau sur le timbre. Comme te voil ahuri!

--Fais pas attention, Eustache. Ton diable d'douard m'a fait gorger le
double six sept fois de suite: il y a de quoi faire tourner un homme en
mlasse. Adieu, collgue. Merci.

--Adieu, vieux.

Potard sortit dsespr; cette trame dont il croyait tenir le fil se
compliquait de plus en plus; il ne savait dsormais  quoi se rattacher,
il tait  bout de conjectures. Pendant quelques heures il parcourut les
quais du Rhne, en proie  une espce d'garement, esprant toujours que
le hasard le servirait mieux que le calcul, et que le sort lui livrerait
son mystrieux ennemi. Il n'aperut que d'honntes visages qui n'avaient
rien de sducteur: des ngociants ou des employs qui vaquaient  leurs
affaires, enfin, cette foule bruyante qui remplit l'enceinte des grandes
villes et s'agite pour gagner le pain de la journe. Sur toutes ces
physionomies le voyageur essayait de trouver le mot de son nigme et la
clef de l'apparition qui venait de troubler  jamais son repos. Quand il
reprit, le soir, le chemin de sa maisonnette, il chancelait comme un
homme ivre, tant les dceptions dont il tait le jouet avaient laiss
dans son cerveau empreinte profonde.

Cependant il fallait se vaincre encore, sous peine de trahir devant
Jenny et Marguerite les combats de son me et la source d'o ils
provenaient. Potard eut ce courage: comme ces martyrs qui gardaient, au
milieu des tortures, toute leur srnit. Il garda le sourire sur les
lvres pendant que le chagrin lui rongeait le coeur. Il s'associait aux
petites joies de la jeune fille, et se prtait  ses moindres caprices
avec sa patience et sa bont accoutumes; il grondait Marguerite moins
souvent qu' l'ordinaire, et resta indiffrent  des ngligences dans le
service qui autrefois eussent provoqu ses reproches. Sa vie intrieure
manquait dsormais d'abandon; elle reposait toute sur un calcul. Il
s'agissait d'exercer une surveillance qui ne ft pas souponne, et de
ne pas provoquer autour de lui la dfiance pendant qu'il mnageait  ces
deux femmes un sige dans toutes les formes. Chaque jour il s'absentait
comme  son habitude, mais des missaires, rpandus prs de la maison,
lui rendaient compte de ce qui s'y passait, et des mouvements qui s'y
taient oprs. La nuit, aucun bruit ne trahissait ses mouvements, et le
silence le plus profond rgnait dans sa chambre; mais au lieu de se
livrer au sommeil, Potard tait debout devant sa croise ouverte, l'oeil
et l'oreille aux aguets, en butte  une insomnie fivreuse.

Une semaine s'coula ainsi sans amener d'incident nouveau. Les espions
n'avaient rien aperu de suspect, et le long entretien que Potard
poursuivait avec les toiles n'amenait aucun rsultat. L'incertitude
dvorait le pauvre troubadour, et son corps de fer se ressentait de ces
insomnies prolonges. Quoique la passion le soutint, il tait une heure,
dans le cours de ces veilles, o son oeil se fermait involontairement
et o sa tte se penchait sur l'appui de la croise; alors d'horribles
cauchemars s'emparaient de lui, et il n'chappait  ce triste sommeil
qu'en proie au vertige et le coeur rempli d'angoisses. Il en tait l,
une nuit, quand un son sec et brusque le rveilla en sursaut: il se
remit vivement sur son sant; mais, par un geste mal calcul, il heurta
l'espagnolette, qui rsonna sous sa main. C'en fut assez pour changer
l'aspect de la scne: une ombre effarouche se perdit sous le berceau,
et quelques mouvements qui avaient lieu dans l'intrieur de la maison
cessrent  l'instant mme. En prsence de cette proie qui allait encore
lui chapper, le coeur de Potard bondit dans sa poitrine: hors de lui,
il allait se prcipiter par la croise afin d'atteindre son ennemi et
l'abmer au besoin dans sa chute, quand l'ide, l'inspiration d'une
vengeance plus terrible vinrent l'assaillir. Il avait  ses cts un
fusil, une bonne arme de Saint-tienne, dont les perdrix de la plaine
environnante avaient plus d'une fois prouv la justesse; avec la
rapidit de l'clair, il s'en saisit, poussa avec fracas les volets de
la croise, et au moment o l'ombre, s'vanouissant par un chemin qui
lui semblait familier, ouvrait la porte du jardin et allait disparatre
dans la campagne, il l'ajusta et pressa la dtente. Le coup partit, et
un cri se fit entendre. Potard s'lana hors de sa chambre, croyant
trouver sur le sol le cadavre de sa victime.

Cependant le bruit d'un coup de feu, tir au milieu de la nuit, avait
mis en veil tout le voisinage. Les croises des maisons environnantes
se garnissaient de curieux ou de femmes pouvantes; on s'interpellait 
la ronde pour savoir d'o provenait cette mousqueterie et quel attentat
avait t commis. Quand Potard passa devant la chambre de Jenny, la
jeune fille tait sur le seuil de sa porte, un bougeoir  la main, dans
tout le dsordre d'une toilette de nuit; Marguerite, de son ct,
descendait de sa mansarde dans un nglig semblable. Toutes les deux
semblaient prouver une surprise n'avait rien de jou, et qui ne cessa
mme pas lorsque Potard leur dit d'un ton moiti farouche, moiti
solennel:

                     Femmes, venez voir votre ouvrage!

Elles suivirent le troubadour dans le jardin o les populations voisines
descendaient  leur tour, armes de lanternes et offrant le spectacle
des plus tranges accoutrements. Potard marchait  la tte de ce
bataillon et cherchait partout le corps du dlit. Dans la premire
ivresse de l'attentat, il et foul aux pieds avec dlices le cadavre de
son ennemi: cette joie lui fut refuse. On eut beau fouiller de toutes
parts, dans tous les coins, sous les touffes de fleurs, derrire les
bancs de gazon, point de cadavre, point d'tre anim ou inanim. La
petite porte du jardin tait close, et rien n'indiquait qu'on l'et
ouverte. Potard ne se contenait plus: il allait comme un furieux dans
tous les sens, avide de sa proie, et dsespr de ne pas la trouver.
Quant aux voisins, ils finirent par croire que cette scne tait une
plaisanterie imagine par le voyageur, et qu'aprs avoir dcharg son
arme sur une chauve-souris, il trouvait agrable de convertir cet
exploit nocturne en une mystification pour tout le quartier. Aussi ne se
retirrent-ils pas sans murmurer et en menaant le troubadour du
commissaire de police.

Qu'on juge de l'tat de Potard: il crut que sa raison l'abandonnerait,
et quelques instances que purent faire Jenny et Marguerite, il ne voulut
pas quitter le jardin de toute la nuit. Assis sur un tertre de gazon, et
plong dans une stupeur profonde, il ne se leva que quand le soleil fut
mont sur l'horizon, et alla de nouveau examiner les lieux, comme le
chasseur en qute de son gibier, et que rien ne rebute de sa recherche.
Le sol, la serrure, les deux marches qui descendaient vers la campagne,
il examina tout, et il semblait renoncer de nouveau, quand son oeil vint
 se fixer sur les panneaux extrieurs de la porte. Ce fut toute une
dcouvert qui lui arracha un cri spontan:

J'en tais bien sr! s'cria-t-il.

Il venait d'apercevoir quelques gouttelettes de sang qui avaient laiss
leur empreinte sur le bois.

Maintenant, ajouta-t-il, on ne pourra plus me traiter de visionnaire.
L'oiseau de nuit a eu du plomb dans les ailes, et il ne peut pas tre
all bien loin.

XXX

(La suite  un prochain numro.)



Courrier de Paris.

Nous avions annonc dernirement qu'un brillant concert, un concert
magnifique, un immense concert, se prparait  l'Htel-de-Ville dans la
salle nouvelle qui a pris la place de la vieille salle Saint-Jean. Le
but en tait tout philantropique: il s'agissait d'apporter un appui
lucratif  la colonne agricole et industrielle de Petit-Bourg fonde en
faveur des jeunes enfants pauvres. Les noms les plus respects et les
plus illustres s'taient inscrits au nombre des protecteurs de cette
oeuvre pie, et le bataillon des dames patronesses, qui donne avec grce
et dvouement dans toutes ces rencontres charitables, s'tait mis en
ligne, et, agitant son drapeau, avait fait appel  la philantropie des
citoyens de Paris; provocation que cette grande et excellente ville ne
reoit jamais avec indiffrence. Paris, en vrit, a le coeur parfait:
dites-lui qu'il y a quelque part une bonne action  faire, un malheur 
rparer, une infortune  consoler, et il arrive. Allons, Paris,
veille-toi, puise dans ton coffre-fort? Un tremblement de terre
renverse des villes, une inondation ravage des provinces, un incendie
jette sur le sol calcin et nu des populations errantes; voici des
exils qui tendent la main  ton hospitalit; plus loin il s'agit de
venir en aide aux institutions de charit et de prvoyance.

Paris ne se le fait pas dire deux fois; il est gnreux, il a le cordon
de la bourse complaisant et facile, pour peu qu'on donne  sa bonne
action l'attrait d'un plaisir; assaisonnez-la de danse et de musique, et
vous trouverez Paris d'une bienfaisance  toute preuve. Il se pare, il
se gante, il accourt tout souriant et charm, et rehausse le mrite de
sa charit par un air d'entrain et de fte qui la rend aimable.

Ainsi  ce concert de l'Htel-de-Ville, une foule brillante et curieuse
tait accourue. La commission avait mis trois mille billets  10
francs, et les trois mille billets avaient trouv leur place en un clin
d'oeil. Dimanche dernier, ces trois mille personnes se pressaient, vers
sept heures du soir, aux avenues de l'Htel-de-Ville; le zle tait si
grand, la curiosit si vivement excite, qu'un trs-petit nombre de
souscripteurs manquait ait rendez-vous. Cette exactitude a chang la
solennit en une scne de tumulte qui a bien eu son ct comique; les
commissaires, en effet, comptant sur l'absence ou la ngligence d'un
tiers  peu prs des convis, comme il arrive en gnral dans ces
grandes entreprises, les commissaires, dis-je, avaient dpass de
beaucoup, dans la distribution des billets, le nombre de personnes que
la salle destine au concert pouvait rellement contenir; peut-tre
aussi avaient-ils pens qu'il leur serait permis, dans l'intrt des
pauvres enfants et de la fondation philanthropique auxquels la recette
tait destine, de forcer un peu le produit, au risque de laisser
quelques centaines de bonnes mes  la porte. L'intention peut jusqu'
un certain point excuser le fait, mais encore fallait-il prvenir son
monde et dire: La salle ne peut recevoir que quinze cents  deux mille
personnes. Sur cet aveu naf, les prudents se seraient abstenus, se
contentant d'avoir fait une bonne action sans participer aux agrments
qu'elle promettait, et la bonne action n'y et-elle pas gagn encore
quelque chose?

Les faits sont arrivs tout autrement: l'autorit ayant nglig de
donner l'avis ncessaire, le dsordre le plus incroyable a troubl le
plaisir qu'on attendait de cette soire annonce avec tant d'clat. Sur
la place, c'tait un tumulte effroyable; les plus heureux,--si on peut
appeler cela du bonheur,--entrs dans la salle, par violence ou par
ruse, se disputaient les places avec acharnement, au risque de perdre 
la bataille, les robes, les chles, les chapeaux et le pan des habits.

On crie, on se presse, on s'touffe; les femmes s'vanouissent, les
enfants pleurent, les petites files appellent leur maman; et les mauvais
plaisants, qui ne manquent jamais dans ces tumultes, frappent sur les
banquettes et engagent,  tous les coins de la salle, un tintamarre qui
n'est comparable qu'aux passe-temps bruyants du paradis de la _Gaiet_;
le tout sans respect pour M. le comte de Rambuteau et M.
Lecave-Laplague, les seuls personnages officiels qu'on distingut au
milieu de ce concert infernal, en attendant l'autre concert.

Nous avons dit ce qui se passait  l'intrieur;  l'extrieur l'affaire
est encore plus vive et plus bruyante; sept  huit cents personnes
frappent aux portes, rclament leur droit d'entre, et s'efforcent de
pntrer  tout prix dans cette malheureuse salle dj semblable  un
immense canon bourr jusqu' la gueule; nous ajouterons que les mesures
sont si mal prises que cette foule se livre  son ressentiment, sans
qu'aucune voix, sans qu'aucune force tutlaire la prserve de son propre
dsordre. Dire la douleur des jolies femmes venues l tout exprs pour
se faire admirer et qui s'en retournent tristement, aptes une heure de
lutte inutile, ayant eu les sergents de ville pour seuls apprciateurs;
raconter la dconfiture de ces frais chapeaux, de ces robes lgantes,
de ces couronnes et de ces bouquets de fleurs, parures inutiles dont on
esprait tant, Homre lui-mme ne le saurait: c'est une de ces
catastrophes autrement dplorable et difficile  chanter que tous les
malheurs de l'_Iliade.

Sautant par-dessus un garde municipal et escaladant une porte ou une
fentre, si par hasard, nous trouvons enfin  nous blottir dans un coin
de la salle, quel enfer, bon Dieu! Mieux valait encore retourner chez
soi, et se donner un concert  soi-mme, avec son propre violon ou sur
son propre piano; le concert, en effet, le merveilleux concert, annonc
pour huit heures,  dix heures n'avait pas encore dit sa premire note;
il fallait entendre les cris d'impatience que la foule jetait, la foule
asphyxie par une touffante chaleur, et demandant au moins un peu de
chant et de musique, faute de rafrachissements. Aprs l'heure cruelle
de cette longue attente, un homme se montra enfin sur l'estrade des
musiciens, un petit homme pareil  un fantme blanc,  ne le juger que
sur sa longue barbe blanche et ses cheveux idem...

Allons, vieillard, chante-nous donc enfin quelque chose! s'crie une
voix. Ce vieillard n'est ni plus ni moins que le chevalier Paston, qui
conduit un choeur de chanteurs, lves de M. Delsarte, et leur fait
entonner un certain _Kyrie eleison_ dont le mme M. Delsarte est le pre
reconnu. Mais quelle excution! quel _Kyrie eleison_! On l'accueille de
ce rire moqueur et insolent que la foule n'pargne  personne dans ses
heures de rancune, et qui lui sert de vengeance. Les virtuoses les plus
intrpides et les plus expriments dtonneraient d'effroi en entendant
ce ricanement diabolique. Aussi les lves de M. Delsarte, bien que
commands par le chevalier Paston, dtonnent-ils  qui mieux mieux, et
le _Kyrie eleison_ n'est bientt plus qu'une immense cacophonie; le rire
redouble, rire sans piti, rire de Mphistophls, rire de bourreau sur
les restes de la victime.

Au milieu de cet horrible naufrage, les plus habiles et les plus
charmantes on grand'peine  surnager: Doehler, Vivier, Roger, Giard,
Inchuidt, madame Sabattier, madame Castellane, madame Brandulla, et
enfin madame Jova, la belle Milanaise, qui triomphe cependant du tumulte
en excutant de sa voix habile et pntrante l'air _Inflammatus_ du
_Stabat_.

A une heure du matin, on chantait, on touffait, on murmurait, on riait,
on dtonnait encore.

Telle est l'histoire lamentable et plaisante de ce fameux concert; c'est
presque de la tragi-comdie; il faut esprer qu'une autre fois
l'autorit sera plus prvoyante ou quelle largira sa salle, et que M.
le chevalier Paston et M. Delsarte serviront des _Kyrie_ plus
harmonieux. Si tout le monde a quelque chose  se reprocher, si
l'autorit a manqu de savoir-faire, les musiciens, pour la plupart,
d'assurance et d'habilet, les meneurs du concert d'exactitude, le
public de patience et de longanimit, la colonie de Petit-Bourg n'en a
pas moins fait sa fructueuse rcolte; c'est l le principal; Une autre
anne seulement, il faudra joindre la bonne excution et le bon ordre 
la pense charitable, de manire que le plaisir et le bienfait marchent
de compagnie, que Petit-Bourg soit content, que les pauvre-enfants
profitent, que le public n'ait pas le droit de se plaindre et ne joue
pas le rle d'un mystifi.

--Une ancienne secrtaire du Thtre-Franais vient de mourir dans un
ge encore peu avanc; les habitus de la Comdie-Franaise, sous la
restauration, se rappellent mademoiselle Devin. Mademoiselle Devin tait
lve de mademoiselle Mars; ce n'est pas sa beaut qui lui avait conquis
une sorte de crdit et de succs; mademoiselle Devin n'tait pas jolie;
on peut mme dire, sans manquer de galanterie envers un mort, qu'au
premier coup d'oeil on se sentait beaucoup plus port  l'indiffrence
qu'attir vers elle. Peu  peu, et  force d'tudes, mademoiselle Devin
triompha de cette espce de froideur que le public avait tmoigne
d'abord pour sa personne: on apprcia son intelligence et sa finesse;
intelligence qui abusait quelquefois d'elle-mme pour courir sans cesse
aprs l'effet, finesse un tant soit peu monotone et manire.
Mademoiselle Devin ne doit pas moins tre compte au nombre des artistes
qui ont laiss un souvenir, sinon clatant, du moins honorable dans
l'art dramatique. Mademoiselle Devin tait devenue un beau jour madame
Menjaud, c'est--dire qu'elle avait pous l'excellent et regrettable
comdien de ce nom. Elle avait quitt le thtre depuis plusieurs annes
quand elle a cess de vivre. Mademoiselle Devin est morte, si je ne me
trompe, dans un maison de campagne que M. Menjaud possde aux environs
de Paris, honorable fruit des pargnes faites par Clitandre, Valre et
Daims, dans leur jeune temps.

--Il est arriv une singulire aventure  un de nos plus gracieux
compositeur de romances et des plus populaires,  M. Frdric Brat:
dans une de ces heures drobes au soin de ces mlodies touchantes, M.
Frdric Brat a compos dernirement pour le thtre du Palais Royal,
de moiti avec M. Paul Vermond, une spirituelle bouffonnerie intitule
_la Polka_: c'est le premier de tout les vaudevilles-polka, reprsent
depuis un mois sur les petits thtres de Paris, et,  mon avis, le plus
divertissant et le meilleur.

L'autre jour, M. Frdric Brat tait mollement tendu sur son divan,
fumant une cigarette et poursuivant sans doute  travers la blanche
vapeur quelques-unes de ces chansons fraches et naves qu'il sait si
bien trouver; on heurte  sa demeure: Qui va l? Deux fires
moustaches se hrissent en se montrent tout  coup  la porte  demi
close: Ah! ah! dit Brat, qui a souvent, en sa qualit d'artiste, des
dmls avec la garde nationale, vous venez pour m'arrter et me faire
expier  Sainte-Plagie mes gots peu militaires.--Non pas, rpondent
poliment les deux moustaches en s'avanant et en s'inclinant avec
respect; nous ne sommes pas des gardes municipaux, mais des voltigeurs
du 3e lger; vous arrter, Dieu nous en garde! Nous venons, monsieur,
vous prier de venir donner des leons de polka  notre colonel. Et
Brat de les regarder d'un air bahi. Oui, monsieur, le colonel veut
absolument apprendre  danser la polka, et il nous  chargs, moi qui
suis son sergent-major et moi son sergent, de lui amener un professeur
de polka.--Mais je ne suis pas un matre  danser, mes braves, reprend
Brat en retenant un clat de rire.--Sapristi! s'crit le
sergent-major.--Crdi! reprend le sergent; lisez plutt. Et ils
dploient aux yeux de Brat l'affiche du Thtre du Palais-Royal, lui
montrant du doigt ces mots, imprims en majuscules: _La Polka_, par MM.
Frdric Brat et Paul Vermond.--Eh bien! allez chez Paul Vermond, dit
Brat en souriant. On dit que M. Paul Vermond n'a pas cru devoir pousser
le quiproquo plus loin, et qu'il a adress dfinitivement les deux
sergents  Cellamus.

Si nos vaillants du 3e lger avaient assist  une des dernires
reprsentations tout dernirement donnes  Rouen par mademoiselle
Djazet, ils auraient appris qu'en effet Brat n'enseigne pas la
_polka_, mais qu'il est un compositeur charmant, vaudevilliste dans ses
loisirs. Une de ses plus gracieuses et de ses plus potiques
productions, _la Lisette de Branger_ chante avec beaucoup d'me et de
got par mademoiselle Djazet, a ravi le parterre rouennais; Rouen s'est
montr d'autant plus sensible  cette touchante mlodie, que Frdric
Brat est n  Rouen; c'tait une mre qui applaudissait son enfant;
Frdric Brat peut dire plus que jamais son refrain favori:

                              J'irai revoir ma Normandie.

Rien n'attache, en effet, un fils  sa mre comme les caresses et les
douceurs qu'il en reoit.

--Un petit garon disait l'autre jour devant moi; Maman, je vais prier
le bon Dieu qu'il me change mon bon ange.--Pourquoi donc, mon
ami?--Parce que mon bon ange m'a laiss tomber deux fois depuis ce
matin.

Recommand  la biographie des enfants prcoces, des enfants ingnieux,
des enfants spirituels des enfants tonnants qui aboutissent souvent 
faire de pauvres hommes.

--Quelques journaux s'taient mis  raconter chaque matin que le cadavre
d'un garde municipal venait d'tre retrouv dans la Seine; nous en
tions dj au septime garde municipal et au septime cadavre, lorsque
l'autorit a fait dmentir ces bruits d'assassinats multiples; deux
gardes municipaux se sont donn la mort volontairement, voil le fait
officiel, il tait temps que la rectification arrivt: quand les
donneurs de fausses nouvelles se mettent  noyer ou  tuer les gens, ils
n'en finissent pas, et si on les et laiss faite, au moins de huit
jours, la garde municipale tout entire eut fait un plongeon dans l'eau.

--La mystrieuse et sanglante affaire du banquier Donon-Cadot, si
horriblement assassin  Pontoise, continue  en exciter une attente
pleine d'anxit. L'instruction a recueilli tout rcemment des faits qui
signalent de nouveaux coupables et ajoutent dit-on plus d'une scne
terrible et inoue  ce drame dj si fatalement compliqu.

--Une curieuse crmonie aura lieu incessamment dans les hautes demeures
politiques; nous voulons parler de la rception de M. Guizot comme
chevalier de la Toison-d'Or, ordre qui vient de lui tre accord par la
reine d'Espagne. Si M. Guizot se conforme  l'usage antique et solennel
et tient  prendre le costume d'tiquette, il doit avoir command  son
tailleur et  son chapelier une robe de toile d'argent, un manteau de
velours cramoisi et un chapeau de velours noir.

--M. l'vque de Rodez accuse un de nos plus spirituels et de nos plus
purs talents universitaires, M. Gruzez, professeur d'loquence
franaise, d'inonder, de scandaliser et de dpraver la France;
_l'Univers_ a reproduit l'attaque de M. de Rodez, et M. Gruzez attaque
_l'Univers_ en calomnie. Que faut-il donc faire pour chapper 
l'anathme, si un crivain toujours moral et religieux, comme l'est M.
Gruzez, si un pangyriste de saint Bernard est foudroy canoniquement?
Il est certain que les rles sont intervertis; les rprouvs tudient
les pres de l'glise, et les hommes d'glise font des pamphlets.

--Paris recevra incessamment la visite de la duchesse de Kent, mre de
la reine Victoria d'Angleterre.

--Il y a quelques jours, la femme d'un cocher, nomm Michel, accoucha
d'un enfant qui n'avait ni bras, ni jambes, et dont la tte offrait des
particularits fort remarquables. Ce monstre humain ne vcut que deux
heures. Avant sa mort, le mdecin-accoucheur avait manifest le dsir de
l'acheter.

Il s'empressa d'en offrir 30 fr.

[Illustration: Salle des Concerts,  l'Htel de Ville.]

Inconsolable de la mort de son enfant, le pre exigea le double de la
somme. La discussion et la dispute qui s'ensuivirent durrent trois
jours. Furieux, le mdecin menaa le pre de le dnoncer  la justice,
pour n'avoir pas fait enterrer son enfant dans les dlais voulus.
Effray, le pre adressa,  M. Gabriel Delessert, la ptition suivante,
dont l'original est dpos dans les bureaux de l'Illustration:

Monsieur le prfet, j'ai l'honneur de vous informer que madame Michel,
mon pouse, est accouche d'un enfant priv de ses jambes et de ses
bras, ce qui fait que c'est un phnomne naturel dont je suis le pre,
qui est mort rue Saint-Lazare, 38.

Je voudrais enfermer, monsieur le prfet, dans un bocal d'esprit de
vin, afin de le conserver, mon enfant, avec lequel j'ai l'honneur
d'tre, monsieur le prfet, votre trs-humble serviteur.



Carthagne des Indes.

SOUVENIR DE L'EXPDITION DIRIGE
PAR LE CONTRE-AMIRAL DE MACKAU, EN 1834.
 (Suite.--Voir t. III, p. 74.)

_Es mi hijo,_ me dit la petite femme, qui s'approcha doucement sur la
pointe du pied en me lanant un coup d'oeil o rayonnait l'orgueil
maternel.

Je la regardai: elle tait vtue d'une robe dchire; un mauvais fichu
sale cachait  peine ses paules maigres; la misre avait fonc la
nuance olivtre de ses traits et fltri ses joues de rides prcoces;
elle n'avait gure une quarante ans, on lui en et donn sans peine
cinquante. Elle se pencha sur l'enfant, arrangea doucement l'oreiller,
et dposa un baiser sur son front. L'enfant ouvrit les yeux, reconnut sa
mre, sourit, et, se retournant, s'endormit aussitt.

Tout le bonheur de cette maison, je le vis bien, reposait sur cette
fragile tte: amour, travail, espoir, tout tait pour lui, bel enfant,
sommeillant dans le luxe au milieu du besoin; il avait un hochet
d'ivoire, et ses parents n'avaient pas de souliers! il avait des draps,
une moustiquaire, un berceau de bois prcieux, tandis qu'ils couchaient
sur des planches et travaillaient tout le jour!

[Illustration: Carthagne des Indes.--Vue du Fort San-Felipe.]

J'interrogeai mon htesse; celle-ci, enchante de l'impression cause
par la vue de son enfant, se montra fort communicative. Elle parlait
avec tant de volubilit, qu'tant neuf encore dans la connaissance de la
langue espagnole, il me fut assez difficile de saisir le sens de ses
paroles; cependant ses gestes, qui taient fort expressifs, m'aidrent
considrablement  la comprendre. Elle entama un long rcit o il tait
question des troubles qui dvastrent Carthagne  l'poque de
l'insurrection; elle me montra la Poppa, me nomma Morillo. Bolivar,
puis, courant dans un coin de la chambre, souleva avec effort un globe
de fer rouill divis en deux et runi par une barre: c'tait un boulet
ram; elle leva ses quatre doigts dcharns, en rptant avec un visage
effray:

_Quatro en veinte anos!_

Quatre siges en vingt ans!

Puis, comptant ses doigts l'un aprs l'autre; _Mi padre, mi hermano, mi
marido!..._ dit-elle; et secouant la tte d'un air triste, elle passa
trois fois le ct de la main derrire son cou; je compris.

Ce que je pus saisir de l'histoire de cette pauvre femme fut qu'elle
avait perdu de bonne heure tous ses parents et l'aisance dont elle
jouissait autrefois, au milieu des dsastres des rvolutions. Isole,
rduite au dernier abandon, elle se vit oblige de s'unir, pour
subsister,  un moreno, avec qui elle habitait cette pauvre demeure.
L'orgueil de la caste avait sans doute rudement lutt dans son me
contre l'angoisse de la misre, avant qu'elle et consenti  accepter
une telle extrmit; mais la faim l'avait emport!

[Illustration: Porte de Carthagne des Indes.]

Il serait difficile d'exprimer ce que le langage sonore et cadenc de
cette femme, dont exaltation croissait en parut, ainsi que son nergique
pantomime, prtaient d'loquence au tableau des souffrances qu'elle
dcrivait; tout ce que je sais, c'est que jamais drame ne m'impressionna
autant. Elle retraa les horreurs de la famine auxquelles la ville fut
en proie durant le blocus qu'en firent les troupes royales; puis,
lorsqu'elle en vint au sige par les insurgs, sous les ordres du
_Libertador_, ce souvenir plus rcent l'anima davantage encore: ses yeux
tincelrent, et elle se mit  imiter avec la voix, en indiquant leur
direction, le sifflement des bombes et les clameurs du carnage.

Il n'y avait pas  se mprendre pourtant sur la cause de cette
exaltation: l'horreur y prenait plus de place que l'enthousiasme
patriotique. Ce n'est que parmi les nations fort avances, que les
grands noms de gloire et de libert jouissent de tout leur prestige;
chez les peuples nouveau-ns de l'Amrique du Sud, ces paroles menteuses
ont trop souvent servi de prtexte  l'usurpation et au pillage pour
qu'ils se trompent longtemps sur leur vritable sens.

Peu aprs le mari rentra suivi d'un bel pagneul: c'tait un grand
multre sec et nerveux,  la figure impassible; il parut faire peu
d'attention  moi, touchant  peine le bord de son chapeau du paille
quand il passa, et il alla s'asseoir au fond de la chambre. Sa femme fut
choque de son manque de politesse, qui n'tait sans doute que de
l'apathie, et l'apostropha vivement avec un air de hauteur qui me prouva
combien elle maintenait la distance que mettait, mme entre poux, la
diffrence de couleur et de caste. Le moreno, confus des reproches de sa
femme, se leva gauchement, et, tirant son chapeau, me fit une humble
rvrence en m'appelant Excellence. La formule me parut peu
rpublicaine. Mon htesse, dont l'orgueil soutint de nouveau de la
servilit de son poux, lui ordonna brusquement de s'loigner, et le
pauvre diable, intrieurement charm, nous quitta pour aller embrasser
son enfant.

[Illustration: Carthagne des Indes.--glise et rue de
San-Juan-de-Dios.]

J'avais peine  m'imaginer que ce peut tre si frais et si blanc dt
l'existence  ce grand gaillard osseux et cuivr; mais la nature a
d'tranges mystres, et d'ailleurs le travail et la misre dfigurent
d'une cruelle faon le type primitif dparti  l'homme. Le moreno prit
l'enfant dans ses bras, et, se renversant dans le hamac, se mit  le
faire sauter et  jaser avec lui. L'enfant, rveill, agita ses jambes
et ses petites mains, clata en rires joyeux, secouant les grelots de
son jouet; deux chats, qui jusque-l avaient dormi tranquillement,
rouls en pelotes sur la table, sautrent dans le hamac et se mirent de
la partie; l'pagneul, voyant cette gaiet, bondit en jappant 
l'alentour; un perroquet sournois, qui n'avait pas encore ouvert le bec,
imita les aboiements du chien, les cris de joie de l'enfant, entremlant
le tout d'_ave Maria purissima_ du ton le plus grotesque; en un moment
tout fut en rumeur dans le rancho. L'htesse contemplait de loin son
enfant avec une ivresse d'amour maternel indicible; et moi, voyageur
isol, je souriais tristement de ce bonheur, en songeant au foyer et 
ceux que j'avais laisss bien loin de moi.

L'heure de la retraite n'tait pas loigne; les coups de fusil,
retentissant de plus en plus rapprochs, m'annoncrent le retour des
chasseurs. Je, pris cong des braves gens, et m'efforai inutilement de
leur faire accepter le salaire de leur hospitalit; ils refusrent avec
obstination, et je n'insistai point, de crainte de les blesser. Tandis
que je passais devant la case dserte et du mur ruin, je me rappelai
l'histoire de l'Anglais assassin par ses domestiques, et je demandai 
mon htesse si la demeure de M. Woodby n'tait pas voisine de la sienne.

Au nom de Woodby, elle redressa brusquement la tte, et ses traits
expressifs peignirent l'effroi: _Aqui_, me dit-elle, _aqui esta?_

Elle me saisit le bras avec une vivacit nerveuse, et, m'entranant vers
une partie de la maison qui paraissait dserte elle poussa le volet d'un
appartement ferm, et me fit signe de regarder  l'intrieur.

Ne comprenant rien  ses manires, je la crus d'abord un peu folle; je
me penchai nanmoins avec quelque rpugnance, et n'aperus d'abord rien
d'extraordinaire: c'tait une grande chambre obscure, meuble
trs-simplement, o tout tait couvert de poussire; elle semblait
n'avoir pas t habite depuis longtemps.

J'allais me retirer lorsque la petite femme m'arrta, et, allongeant son
bras maigre, me montra sur le parquet une large tache noire qui couvrait
aussi une partie un mur blanchi  la chaux, comme si un liquide et
rejailli contre:

Sangre, sangre, me dit-elle  voix basse;--c'est du sang!

Cette chambre tait en effet celle du malheureux Anglais; c'est l, sur
le pas de cette porte, que fut frapp M. Woodby; il tait fort sourd et
n'avait pas t rveill,  ce qu'il parat, par les premiers cris de sa
femme et de ses deux filles; en ouvrant sa porte, il trouva leurs corps
tendus sur le seuil, meurtris  coups de coutelas. Les assassins, que
n'avaient point arrts la faiblesse et la grce des jeunes filles,
brisrent le crne du malheureux Anglais  coups de bton, et sa
cervelle clata contre la muraille.

Je reculai avec dgot et m'enfuis prcipitamment de ce lieu dont
l'aspect faisait revivre  mes yeux le crime dans toute son horreur. Peu
aprs, les chasseurs rejoignirent le canot, la plupart fort crotts.
Suivant l'usage, leur fortune avait t diverse; le plus intrpide avait
pntr jusqu' une fort assez loigne et rapportait un singe fauve
qu'il avait abattu d'un coup de fusil. Le pauvre animal roulait les yeux
d'une faon fort piteuse en poussant de petits grognements plaintifs; il
trpassa dans le canot, moins de sa blessure, assura gravement le major,
qui tait le philosophe de la troupe, que de dsespoir de se voir rduit
en captivit. Trois jours aprs il figurait magnifiquement empaill, sur
l'tagre de son vainqueur.

Sur ces entrefaites, des bruits alarmants circulaient sourdement  bord:
on disait que les forts taient arms en secret, et l'on avait vu se
diriger vers le Pastillo, batterie redoutable qui se projette en avant
de Carthagne, au fond de la baie, de larges bateaux, soigneusement
recouverts, qu'on prsumait chargs de poudre et d'approvisionnements de
guerre. Ces rumeurs mirent le feu aux jeunes ttes; on ne rva plus que
combats et bombardement. On prdisait  Carthagne le brillant fait
d'armes ralis plus tard  Ulloa, et, dans la soif d'action et de
gloire qui embrasa tout le monde, on commena  craindre une issue
pacifique autant qu'on l'avait dsire d'abord.

Chaque fois que je rentrais  bord de l'_Atalante_, la contagion
belliqueuse me saisissait aussi, et la curiosit d'assister  un sige
en rgle me conduisait naturellement  vouer la pauvre Carthagne  la
flamme et aux ruines, quelque prilleux que dt tre un pareil jeu pour
ceux qui l'entreprendraient. Puis, quand je retournais  terre,
l'insouciance d'artiste me reprenait, j'oubliais que j'errais sur une
terre ennemie et  demi sauvage; je poursuivais ma moisson de croquis
sous l'oeil souponneux des habitants. L'impunit m'enhardit. Depuis
notre arrive, le but de mon ambition tait de visiter le sommet de la
Poppa. Cette montagne, situe proche de la cte, s'lve presque  pic,
et c'est le seul point culminant du sol  une tendue considrable. Mais
les obstacles taient grands; les chemins, assurait-on, taient si
difficiles qu'on ne pouvait y monter qu'avec des mules. En outre, on
avait transform le couvent abandonn, qui surmonte la hauteur, en un
poste d'observation dont on loignait les curieux. Cependant les jours
s'coulaient, et enfin la tentation l'emportant, je rsolus de risquer
l'ascension; je l'accomplis en effet, mais par des moyens tout autres
que ceux que j'avais prvus.

Arriv au point du jour au dbarcadre, devant la principale porte de la
ville, |je tournai  droite au lieu d'entrer, et enfilai la grande rue
du faubourg d'Imania, dont les maisons barioles de joyeuses couleurs
sont entremles de bouquets de palmiers. Je passai prs du fort.
San-Felipe de Barracas, m'efforant de regarder sans rire les lourds
soldats colombiens dans leur uniforme de toile blanche, compos d'une
courte veste trique aux paules, et d'un large pantalon flottant, ce
qui leur donne la tournure d'un pain de sucre, auquel on aurait accroch
un sabre et une giberne; posez au bout un norme shako aussi doubl de
blanc, branlant sur de longs cheveux luisants et plats, une face cuivre
et sans barbe, avec des pommettes saillantes et de petits yeux, une
physionomie morne et impassible, et vous aurez le vrai type du soldat
colombien. Ils cheminent lentement, la tte pendante sur la poitrine, ou
restent tendus  l'ombre, immobiles comme des lzards, pendant des
journes entires. Ces soldats de si mauvaise tournure sont pourtant des
guerriers intrpides, dous d'une rare sobrit; les plus grandes
privations ne leur arrachent pas une plainte, et ils meurent avec la
mme indiffrence qu'ils ont vcu.

Les officiers ont un tout, autre air; ici la diversit de caste se fait
sentir; le crole espagnol y domine, tandis que les morenos de la classe
infrieure ont du sang ngre ou indien dans les veines. Pourtant, la
malice franaise trouvait fort  s'gayer aux dpens de ces petits
militaires  la taille menue, aux membres grles, dont les paules
rtrcies disparaissent sous les torsades de leurs normes paulettes.
Leur poitrine offre un pompeux talage de mdailles, de rubans, de
dcorations de toutes sortes. Ils affectent de porter l'uniforme de nos
officiers rpublicains de 92, mais leurs pantalons collants perdus dans
les bottes molles, les grands sabres tranants accompagns de pistolets
 la ceinture, ce visage basan  moiti englouti sous une longue
moustache, o roulent de grosses prunelles noires sous d'pais sourcils,
donnent  ces hros de Pieluncha et de Carbobo je ne sais quel air des
brigands de Dacray-Duminil, tels que nous les retracent les curieuses
vignettes de _Victor ou l'Enfant de la fort_.

A la sortie du faubourg, une enceinte carre situe au bord de la mer
attira mon attention. A peine entr, j'en ressortis aussitt, chass par
un sentiment de rpulsion; c'tait le cimetire de _Manga_. Le sol y est
partout jonch de dbris humains, parmi lesquels courent des lgions de
crabes. Des crnes rompus, des tibias perant leur linceul de sable,
donnaient  ce lieu l'aspect d'un champ de bataille. L'incurie
colombienne ne s'inquite pas plus des morts que des vivants.

En cw moment, je me trouvais au milieu des mangles dont la nappe immense
presse entre ses sinuosits verdoyantes la nappe d'azur des eaux de la
baie. Une paisse draperie de feuillage tombait, en ondulations presses
de la cime lointaine de la Poppa jusqu'au sable du rivage, et
assouplissait les asprits de la montagne, except du ct de l'orient,
o une falaise perpendiculaire faisait resplendir ses flancs crayeux
comme un miroir mtallique. A travers ce tapis monotone de verdure
serpentait un chemin sablonneux d'un jaune blouissant, bord de maisons
en bois avec des appentis couverts en tuiles. Le soleil enflammait cette
tendue, faisait rougeoyer les toits, ptiller les cailloux du chemin et
rayonner la citadelle comme une pyramide d'argent.

La mer tait lisse et brillante; sur un lot trois plicans, debout sur
une patte, ressemblaient  des morceaux de bois; par moment, ils
quittaient leur immobilit pour darder un rapide coup de bec  la
surface de l'eau.

Sur la mer tout tait mort, malgr ce soleil vivifiant; pas un souffle,
pas un mouvement n'agitait, cette nature inanime. C'est  peine si, de
temps en temps, l'on entendait quelque moreno piquant sa mule charge de
paniers, pour lui faire traverser les flaques d'eau saumtre qui
coupaient la route, rptant d'une voix rauque le mot: _Area!_
accompagn d'un juron nergique, ou bien le clapotement des ailes d'un
gallinazo voletant autour de l'abattoir voisin, les maisons paraissaient
dsertes; seule, sur le perron de l'une d'elles, une jeune femme
immobile, appuye sur la balustrade, ses cheveux noirs, drouls en
longues mches sur ses paules demi-nues, ressemblait  une statue de
bronze de la Mlancolie. On et dit le modle anim de ce type sublime
burin par Albert Durer.

La scne avait un caractre de grandeur sauvage et de tristesse si
profondment marqu, que je ne pus rsister  la tentation d'en emporter
un souvenir. Je pris mes crayons et je fus bientt si proccup de mon
travail, que c'est  peine si j'aperus l'vque de Carthagne, cette
autre grandeur dchue, passant devant moi dans sa voiture antique et
dore comme une chsse, que tranaient lentement deux mules
caparaonnes. Son minence reconnut sans doute dans l'humble artiste
accroupi sous les raisiniers du rivage, un citoyen de ce pays
indpendant et raisonneur qui, depuis plus d'un sicle, a si rudement
men la puissance temporelle de l'glise. Jaloux de faire l'essai de son
influence sur l'un de ces esprits rebelles, le prlat, quand il passa
devant moi, allongea ses doigts sacrs par la portire et me donna sa
bndiction. Je me htai de me lever et de me dcouvrir avec respect; le
bon vieillard, satisfait de l'effet qu'il avait produit, me rpondit par
un salut gracieux et s'loigna. Je me rassis aussitt pour esquisser,
sur le devant de mon dessin, le croquis de la massive voilure, qui
devait dater au moins du Charles-Quint. En ce moment, un nouveau
personnage en veste de jinga, qui m'piait depuis quelque temps,
s'avana, et, considrant mon travail, m'adressa quelques questions; il
parat que je n'y rpondis pas d'une manire satisfaisante, car il
exigea que je le suivisse auprs d'un autre individu qui m'aborda  son
tour en se disant l'alcade du village de la Poppa. Celui-ci voulut
visiter le contenu de mon portefeuille, mais dj ennuy de leurs
questions, je m'y refusai, non par esprit du rvolte, mais parce que je
craignais avec raison que leurs grosses mains, d'une propret assez
quivoque, ne tchassent mes croquis.

Ces deux hommes importants confrrent entre eux et parurent assez
embarrasss de ce qu'ils feraient de moi, chtif. Mon avis,  moi, tait
qu'on me laisst continuer mon chemin; mais le zle patriotique de ces
messieurs avait pris l'alarme, ils me regardaient comme un espion, ou
tout au moins comme un ingnieur qui venait tudier les fortifications
et en relever les positions. Une partie du fort San-Felipe, qui figurait
sur le dessin, les confirma dans cette opinion. Une femme assez laide,
l'pouse du seigneur alcade, se montra en ce moment et mt fin  leur
indcision; elle m'interrogea d'un ton si peu civil que, malgr le
respect chevaleresque que je professe pour la plus belle moiti du genre
humain, je ne pus m'empcher de l'envoyer promener. L-dessus grande
colre, et mes trois inquisiteurs rsolurent,  l'unanimit, qu'un
individu aussi intraitable devait tre conduit devant le
capitaine-gnral, gouverneur de Carthagne, qui dciderait de ma
qualit et de mon sort.

Je vis que, pour le moment, il fallait renoncer  mon excursion; ne me
souciant pas, si je faisais rsistance, de traverser la ville au milieu
d'un peloton de soldats, je suivis de bonne grce le rbarbatif alcalde,
qui se mit en marche, ayant soin de ne pas me perdre de vue.

Arrivs  la maison du gouverneur, nous ne tardmes pas  tre
introduits Don Hilario Lopez tait alors un homme d'environ trente-huit
ans. Ancien aide de camp de Bolivar, il a figur avec distinction dans
les guerres de l'indpendance. Il est ple et te taille moyenne; ses
longues moustaches blondes, ses cheveux plats retombant en dsordre de
chaque ct, son uniforme  collet rabattu et galonn, sa physionomie
calme et austre, lui donnent un grand air de ressemblance avec ces
gnraux de la Convention dont Hoche et Marceau prsentent le type le
plus lev.

Le gnral m'accueillit avec politesse; heureusement il parlait le
franais  merveille, et,  la premire inspection du portefeuille, il
comprit de suite de quoi il s'agissait. II expliqua au souponneux
alcalde que je n'tais rien moins qu'un espion et que mes intentions
taient parfaitement pures. Une fois rassur, celui-ci passa de la
dfiance  l'tonnement, quand il reconnut, en feuilletant les croquis,
plusieurs points de vue qui lui taient familiers et jusqu' sa propre
maison. Le gnral exigea qu'il s'excust de m'avoir drang, ce qu'il
fit en me prsentant la main avec la gaucherie d'un homme qui sent qu'il
a commis une sottise. Je ne voulus pas perdre une aussi belle occasion
de donner une haute ide de la gnrosit franaise, et je pardonnai
avec la grandeur d'me d'un homme qui se sait appuy par une escadre et
un contre-amiral.

Le gnral me fit l'honneur de me garder  djeuner, et me traita avec
une urbanit parfaite. Les convives se composaient de deux hommes 
longues moustaches, raides et taciturnes; c'taient deux officiers; puis
de deux autres en habit noir, arms d'un nez pointu et d'une langue
infatigable; c'taient deux avocats. Peu habitu  l'abominable cuisine
du pays, je m'efforai de manger. Cependant j'avoue qu'au dessert le
courage faillit m'abandonner, lorsque je vis les assistants miettant
des morceaux de fromage de Hollande dans leur chocolat. Ils savouraient
cet trange brouet comme un mets exquis; mon hte m'engagea  l'imiter,
m'assurant gravement, pour me dcider, que Bolivar ne djeunait pas
autrement.

Aprs le repas, le gnral m'octroya une permission moyennant laquelle
je pouvais dessiner en toute libert. Avec cela, je pouvais emporter
Carthagne dans ma poche, si bon me semblait. A mon tour, je sollicitai
de la bonne grce de mon hte de me laisser prendre une esquisse de ses
traits; il y consentit volontiers. Je me mis  l'oeuvre, et les curieux
renseignements, les ides justes et leves dont sa conversation fut
seme pendant la sance qu'il m'accorda, ont plac cette heure parmi mes
souvenirs les plus attachants.

Instruit de mon dsir de visiter la Poppa, le gnral me proposa
d'achever la journe chez lui et de rserver la soire  cette excursion
pour laquelle il m'offrit gracieusement une de ses mules. J'acceptai en
admirant les profonds dcrets de la Providence, qui m'avait fait arrter
si  propos pour me procurer une mule et m'pargner un coup de soleil.
Je m'en fus passer le temps de la sieste dans un appartement contenant
une bibliothque assez bien meuble et un hamac suspendu devant une
fentre en fleurs. J'ouvris la Lusiade et je me jetai dans le hamac, o
je m'endormis bientt sous la double influence d'une chaleur de
trente-deux degrs et de l'oeuvre la plus soporifique que l'esprit
humain ait dlaye en vers.

Je fus rveill en sursaut par un grand ngre vtu de blanc qui
m'annona que le dner tait servi; je m'aperus au choix de la socit
que le gnral avait pouss la galanterie jusqu' se souvenir de mon
ge, car j'avais pour voisine l'une des plus jolies personnes de la
ville. Ses yeux noirs ptillaient de malice, et son teint avait la
puret et la transparence de l'ambre; mais cette fracheur de beaut est
de peu de dore sous l'quateur. La jeune fille avait  peine quinze ans
quoique dj tort dveloppe; sa mre, qui en comptait trente-deux,
tait norme; elle souffrait beaucoup de la chaleur et n'tait occupe
que du soin de contenir son indomptable embonpoint dans les murailles de
baleines qui l'enfermaient. En outre, la belle nuance dore du teint de
la demoiselle avait pass chez la mre  un brun bistr des plus foncs.
Pour se dfendre d'une fascination dangereuse, on n'avait donc qu' se
dire que, selon toute apparence, la ravissante sylphide se
transformerait avant peu d'annes en une massive multresse: c'tait le
papillon devenant chrysalide.

Le repas  peine fini, je rappelai au gnral Lopez sa promesse du
matin. Aussitt on amena dans la cour une mule fringante portant une
riche selle, de larges triers et des arons trs-levs d'o, avec la
meilleure volont du monde, il tait impossible de tomber. J'avais la
tte pleine des mauvais tours que les mules espagnoles jourent  Sancho
et  Gil Blas, en sorte que j'exprimai d'abord timidement ma prfrence
pour un cheval. Mais on m'affirma que je ne pouvais tre plus en sret,
par les sentiers rocailleux que j'avais  parcourir, qu'en me confiant
aux jarrets solides,  l'instinct prudent de cette bte. Je me rendis 
ces considrations et enfourchai rsolument la _rubia_ on la blonde,
comme le gnral nommait sa monture favorite.

--Soyez sage, me dit don Hilario en souriant, quand il me vit en selle,
n'allez pas effaroucher la garnison de la Poppa.

--Vous pouvez tre tranquille, rpondis-je, je ne croquerai pas le plus
petit bastion...

--Ce n'est pas cela; sachez qu'il n'y a l-haut qu'un seul homme, le
gardien des signaux. Tachez donc de vivre en paix avec lui. Allons, vaya
V. con Dios!

Je saluai le gnral, et la mule partit avec la vlocit de l'clair.

Je ne tardai pas  m'apercevoir du crdit dont j'tais redevable  ma
monture, et du haut degr d'importance que je lui empruntais. Les
passants se rangeaient avec empressement, les soldats tournaient leurs
shakos, et peu s'en fallut que le l'actionnaire ne portt les armes  la
mule du gouverneur. Je passai triomphalement  travers le village de la
Poppa, dont l'alcade,  ma grande satisfaction, se trouva sur la porte.
Il me salua jusqu' terre; mais son implacable moiti me tourna le dos.
Je ne m'en lanai pas moins  toute bride  travers les mangles,
jusqu'aux premiers rochers qui servent de degrs pour escalader la
montagne. Alors la mule, qui n'avait cess de m'emporter comme le cheval
de Lnore ralentit sa course et commena de grimper la pente escarpe
avec une dlicatesse et une sret dont je fus merveill, car le chemin
tait un vrai casse-cou sem de fondrires, de cailloux roulants et
d'arbustes pineux.

A mesure que je m'levais, l'air devenait plus pur, et la solitude plus
profonde. Dlivr de l'atmosphre stagnante du rivage, qu'infectent les
miasmes ftides des paltuviers, j'aspirais avec dlices la brise
vivifiante du soir, imprgne des senteurs nergiques de lu vgtation.
Les mille bruits de la nature murmuraient autour de moi; d'lgants
lataniers inclinaient doucement leur parasol sur l'escarpe de la route,
comme pour me garantir des rayons obliques que lanait le soleil 
l'horizon; d'pais acacias et des lilas au feuillage duvet
frissonnaient au passage du vent sous leurs rameaux; des nopals
gigantesques lanaient leurs bras pineux du sein des ondes de verdure
qui recouvraient les asprits de la montagne, et par moments je voyais
filer brusquement entre les jambes de mon destrier, d'agiles couleuvres
traversant le sentier, tandis que de grands iguanes de trois pieds de
long se tranaient avec paresse sur les rochers, gonflaient leurs cous
rays et billaient stupidement en me regardant passer. L'air
fourmillait d'une multitude de papillons jaune-citron, avec une tache de
feu. De temps en temps leur troupe brillante tait traverse par le vol
saccad d'une chauve-souris aux ailes velues et denteles, dont l'norme
envergure me faisait tressaillir. Le bruit qui m'arrta plusieurs fois
avant que je pusse me l'expliquer, fut une espce de beuglement sourd
connue celui d'un boeuf loign: c'tait le croassement d'une grenouille
grosse comme le poing, et doue d'un appareil respiratoire d'une
puissance extraordinaire. Tandis que je cheminais paisiblement,
m'abandonnant  l'instinct de ma mule et admirant les merveilles de la
nature tropicale, le chemin qui contourne la montagne me conduisit en
face de la ville. Le soleil se couchait et illuminait Carthagne d'un
reflet tellement vermeil, qu'elle m'apparut telle qu'un cratre
enflamm. Les remparts l'enlaaient comme un serpent de feu; mille
clairs jaillissaient des cimes des toits et des palmiers; un large
voile de pourpre semblait s'tre abaiss sur la mer. Cela ne dura qu'un
instant, l'astre disparut, et aussitt les clarts bleutres d'une nuit
paillete d'toiles teignirent dans le calme ce splendide embrasement.

Le sommet de la Poppa est entirement couvert par un monastre dont les
murailles ruines attestent encore l'ancienne grandeur. Autrefois, un
crucifix gigantesque dress sur le bord  pic de la montagne qui fait
face  la mer, proclamait au loin la suprmatie du Christ et le pouvoir
sans bornes de ses serviteurs. La guerre transforma le couvent en un
poste militaire o des batteries destines  bombarder ville et le fort
San-Felipe furent tablies. A la place de la croix on leva un mt de
signaux destin  avertir la ville des navires en vue. C'est tout ce qui
reste aujourd'hui, la batterie ayant t dsarme ds que Carthagne fut
au pouvoir des insurgs. C'est sur la Poppa que Bolivar se retira durant
la dernire anne de sa carrire. Amrement dsabus du rve glorieux de
sa vie, entour d'ingrats qui mconnaissaient son me et ses intentions,
assig d'intrigants factieux qui poussaient l'lan imprim par lui,
pour le faire servir  leur cupidit et  leur ambition, l'illustre
gnral, moins heureux la plupart des rformateurs, avait assist
lui-mme au dprissement de son oeuvre. Cette noble utopie de la moiti
d'un hmisphre rgnre par l'indpendance et groupe par l'ascendant
du gnie tait malheureusement d'une ralisation impraticable. Il s'en
aperut trop tard: il fallait, sur un aussi vaste territoire sem
d'obstacles naturels gigantesques qui entravent la centralisation, une
autorit d'institutions impossible parmi des populations incultes et
neuves  la libert. Les jalousies d'tat  tat, le dmembrement, les
luttes partielles ne se firent pas attendre, et l'hroque librateur
mourut en rptant avec dsespoir cette parole prophtique: Union!
Union! ou l'anarchie vous dvorera. En effet, on ne peut prvoir quand
cesseront les oscillations perptuelles du pouvoir dans cette portion du
globe o l'difice social semble aussi chancelant que le sol volcanis
qui le soutient.

Dgot de l'humanit, Bolivar s'tait rfugi sur cette montagne, et
s'y promenait en lisant Corneille, son auteur favori. Il retrouvait sans
doute l'cho de son propre gnie dans le gnie rude du vieux pote, et
l'exagration toute castillane de ses guerriers _de dix pieds de haut_,
comme le disait Soud, reliait par une hroque sympathie, ces deux
puissantes intelligences.

La porte du couvent tait ouverte; il n'y avait ni garde ni portier; je
me dcidai  attacher ma mule  un arbre et  entrer sans faon.
L'intrieur tait dsert; je n'avais pas rencontr une me depuis mon
dpart des faubourgs. Sans m'en inquiter autrement, je m'enfonai sous
la vote d'un clotre triste et dlabr; des croix noires, des
inscriptions latines  demi effaces couvraient de loin en loin les murs
nus, o la lune dessinait obliquement l'ombre irrgulire des arceaux
corns par le temps. Au bout de la galerie s'tendait une cour ceinte
d'arcades et de pans de murailles ruines, dont la brise soulevait par
rafales la chevelure de lianes. Cette large enceinte, baigne d'une
molle splendeur, tait peuple de spultures. Tandis que je contemplais
ce cimetire prs duquel, il me sembla que ce tableau d'une solitude
sauvage et imposante n'tait pas nouveau pour moi: un souvenir confus,
quoique rcent, se rveilla dans mon esprit; enfin ma mmoire
s'illumina, et je reconnus la magnifique dcoration du troisime acte de
_Robert_ ressemblante  faire illusion. C'tait venir chercher bien loin
une rminiscence d'opra; pourtant je voyais bien l  ma gauche le
clotre tnbreux, les tombes parses sous la lune blme; il n'y
manquait rien, pas mme le tombeau de sainte Rosalie, large pierre
tumulaire situe au milieu de l'enceinte, et prs de laquelle un
oranger, qui avait pouss entre les fentes du monument, simulait 
merveille le hameau enchant.

Sans attendre l'apparition des nonnes, je pris un escalier tournant qui
me conduisit sur une terrasse, d'o l'on dcouvrait l'immense panorama de
la ville, de le baie et des campagnes  plusieurs lieues  la ronde,
droul sous mes pieds ainsi qu'une carte gographique. La rade brillait
comme une nappe d'argent; j'y distinguai la silhouette noire des
frgates immobiles  l'ancre, et du ct de la mer, en dehors, les deux
corvettes, leurs flancs arms tourns contre la ville endormie, telles
qu'une menace silencieuse.

Je m'assis au bord de la terrasse, au-dessus de la falaise coupe  pic,
ayant d'un ct le cimetire et de l'autre Carthagne, deux spultures
en ruines. Je demeurai longtemps absorb par la solennit mlancolique
du tableau, et j'oubliai marche des heures. Des voix s'levant
confusment au-dessous de moi attirrent mon attention. Tout  coup, 
mon inexprimable surprise, une belle voix de basse-taille entonna la
terrible vocation de Robert;

             Nonnes qui reposez sous cette froide pierre.

qui fit retentir les chos de manire  troubler rellement dans leur
sommeil ternel les rvrends pres couchs sous les dalles du
monastre.

Ce chant, la concidence merveilleuse des ides, dans ce lieu,  une
telle heure, bouleversrent mon esprit au point que je me demandai un
instant si je rvais. Je me levai et j'aperus dans la cour trois
hommes, qu' leur uniforme et  leurs casquettes de marins, je reconnus
sur-le-champ pour des officiers de la division; tout s'expliqua.

En me voyant, un d'eux m'adressa la parole en un jargon moiti italien
moiti franais, pour me demander par o il fallait prendre pour monter
 la terrasse, il ne se doutait gure qu'il parlait  un compatriote.

Tournez  gauche, et vous trouverez l'escalier, rpondis-je dans
l'idiome national.

Ce fut le tour de ces messieurs d'tre stupfaits. La surprise gnrale
se rsuma enfin en un immense clat de rire, auquel je me joignis de bon
coeur. Les saints chos profans en gmirent longtemps.

Et ce monsieur est-il aussi des ntres? demanda l'un des visiteurs en
montrant la partie la plus leve du btiment.

Je me retournai et dcouvris une longue figure maigre, drape d'un
manteau, qui se penchait pour regarder, au bruit que nous faisions.

Hola! camarade, reprit l'officier, tes-vous le matre de ce logis?

Il ne reut aucune rponse, et l'homme disparut.

Seconde mprise, messieurs, dis-je  mon tour; c'est  celui-ci qu'il
fallait parler espagnol.

--Mais qu'est-ce donc que cette espce de revenant? me demandrent mes
nouveaux compagnons aussitt qu'ils m'eurent rejoint.

--C'est sans doute la garnison que vous avez drange; si vous
permettez, nous lui rendrons une visite.

ALEXANDRE DE JONNS.

_(La fin  un prochain numro.)_



Rforme des Prisons.

SYSTME PENSYLVANIEN.

Bien qu'il n'y ait pas peut-tre de question qui ait t plus longuement
dbattue que celle de la rforme des prisons et de l'adoption d'un
systme pnitentiaire propre  rendre meilleurs les criminels; bien que
toutes les thories aient t produites, que tous les divers essais
tents en pays tranger aient t srieusement examins, le doute,
l'incertitude sont encore au fond de beaucoup d'esprits. Les acadmies
consacrent leurs sances, comme les journaux leurs colonnes, aux dbats
contradictoires des partisans des systmes opposs. Certains publicistes
regrettent mme que cette question soit la premire qu'on se pose, et
voudraient, comme l'auteur de l'article que _l'Illustration_ a insr
dans son numro du 6 de ce mois (voir prcdemment page 90), qu'on
s'occupt avant tout de moraliser le pays et de prvenir le crime pour
n'avoir pas, ou du moins pour avoir plus rarement  le punir; d'autres
demandent que, si l'on veut aborder les rformes les plus immdiatement
ralisables, on songe aux librs, qui tombent aujourd'hui si facilement
et si fatalement en rcidive, avant de chercher  agir sur les dtenus.
Nous ne nous proposons point en ce moment d'aborder ces questions
diverses; un projet de loi est prsent sur la rforme des prisons; le
lgislateur est appel  prononcer entre les diffrents systmes de
dtention. Ce sont ces systmes que nous voulons exposer, et que les
rglements des principales maisons o ils sont appliqus, ainsi que les
vues de ces tablissements, nous mettront  mme de bien faire
comprendre.

Le systme de dtention cellulaire de jour et de nuit, dit _systme
pensylvanien_, est appliqu  Philadelphie dans toute sa rigueur,
c'est--dire que pour chaque dtenu l'isolement et le silence sont
complets, et qu'isol bien entendu de ses codtenus, avec lesquels on
comprend qu'il ne puisse jamais communiquer, il l'est galement presque
aussi rigoureusement de toute autre communication. Cela est port si
loin que le dtenu ne voit pas l'homme de service qui lui apporte ses
repas, que pour viter mme qu'il soit distrait par le bruit des pas de
ce servant, celui-ci est chauss de lisires, et vient, sans tre
entendu, placer la nourriture du prisonnier sur un tour dont rvolution
seule avertit le malheureux qu'un tre vivant est pass prs de lui. On
comprend qu'on ait dit qu'une cellule, dans ces conditions, n'tait
qu'un tombeau o l'on faisait descendre un tre vivant. Le dsespoir
s'empare souvent des prisonniers, et bien qu'on se soit un peu relch
de ce que la rgle avait de plus excessif, les cas d'alination mentale
sont frquents encore; les chances de la vie moyenne pour les blancs
sont abrges d'un tiers, par rapport  la vie de libert, et les
chances de mort sont triples pour les hommes de couleur.

Si ces rigueurs causent d'aussi cruels rsultats sur les caractres
amricains, on est t fond  penser, ce nous semble, qu'avec le besoin
d'expansion, qu'avec la sociabilit du caractre franais, elles
produiraient, importes chez nous sans d'normes modifications, des
ravages encore plus affreux. Il n'a pu tre dans la pense d'aucun
cabinet ni dans celle des Chambres que l'preuve en ft jamais tente;
et si elle l'a t cependant, on plutt si des mesures atroces ont t
prises au Mont-Saint-Michel, mesures sur lesquelles un des membres de la
commission s'est renseign par lui-mme et qu'il sera en position dans
la discussion de dnoncer  la tribune de la Chambre, on ne peut ni
l'imputer au rgime pensylvanien, que ses adversaires les plus dclars
n'accusent pas du moins de prmditer la mort de ses victimes, ni 
l'administration suprieure, nous devons le croire, mais uniquement 
des geliers qui ont voulu devenir des bourreaux.

A la Roquette, maison construite  Paris pour les jeunes dtenus, 
Tours,  Bordeaux, on a donc, comme le projet de loi propose de le faire
gnralement, adopt dj un systme de sparation de jour et de nuit
des dtenus; mais ce n'est pas l,  proprement parler, l'emprisonnement
solitaire. La rgle de ces tablissements est au contraire de multiplier
chaque jour les communications qui peuvent encourager le prisonnier,
relever son moral, exciter en lui le got du travail qui lui est d'un si
grand secours, qui lui offre une si consolante distraction. A la
Roquette ces communications, d'aprs des mesures rcentes, sont rptes
huit fois par jour au moins; elles se reproduisent parfois beaucoup plus
souvent. Le directeur, l'aumnier, l'instituteur, l'entrepreneur des
travaux excuts par les dtenus, les prposes au service et les visites
de l'extrieur autorises par l'administration, viennent ter  cette
dtention l'intimidation du confinement solitaire absolu et y
substituent une action individuelle et morale qu'aucune force contraire
ne combat.

La Roquette, dont nous donnons ici la vue extrieure, avait t
construite pour l'application du systme d'Auburn. L'isolement des
dtenus ne devait avoir lien que la nuit; tous devaient, durant le jour,
travailler silencieusement dans des ateliers communs; aussi les cellules
n'y ont-elles pas l'tendue que sembleraient exiger le sjour constant
que le dtenu y fait aujourd'hui et les travaux auxquels il s'y livre.
Nanmoins l'tat sanitaire y est trs-satisfaisant, surtout depuis que
des mesuras ont t adoptes pour rendre les promenades quotidiennes.
Chaque dtenu peut aujourd'hui respirer le grand air et se livrer il
l'exercice pendant trente minutes dans des praux pratiqus dans le
chemin de ronde et dans d'autres parties de la maison. Au moyen de
dispositions nouvelles et peu coteuses, le temps de cette promenade
solitaire pourra tre prochainement doubl.

Mais si la sollicitude et les efforts de M. le prfet de police et de la
commission de surveillance de la Roquette sont arrivs  approprier
cette maison au systme qui y est suivi aujourd'hui, il n'en est pas
moins vrai que les plans de construction qui y ont t mis en oeuvre
avaient t dresss dans la vue d'une autre destination. Nous devons
donc plutt, pour donner une ide d'une maison de dtention rige pour
l'application du systme pensylvanien, emprunter notre description et
nos dessins  la prison modle de Pentonville que le gouvernement
anglais a fait construire, il y a quatre ans, au nord de Londres, entre
Pentonville et Holoway. C'est une grande cole de discipline  laquelle
sont envoys pendant dix-huit mois, avant leur dpart pour la terre de
Van-Dimen, tous les hommes de dix-huit  trente-cinq ans condamns pour
un terme qui n'excde pas quinze annes.


[Illustration: Plan de la prison de Pentonville.]

        1, 2, 3, 4, 5. Praux pour la promenade.
        6, 7, 8. Cours profondes.
        9. Ventilateurs.
        10. Chambres des surveillants dans la tour de rondes.
        a. Vestibule.
        b. Chambre du gouverneur.
        c. Chambre des magistrats.
        d. Greffe.
        e. Chambre du chirurgien.
        f. Chambre des surveillants.
        g. Salle des geliers.
        h. Chambre de la....
        i. Chambre des lavabos.
        j. Chambre du chef des geliers.
        k. Rfectoire des surveillants.
        l. Salle de l'inspection.
        m, n. Corridors des cellules.
        o. Loge de gelier.
        p. Loge de surveillance.
        q. Entre principale.

[Illustration: Maison de la Roquette,  Paris.--Jeunes dtenus.]

[Illustration: Maison de la Roquette,  Paris,--Rclusionnaires.]

[Illustration: Prison de Pentonville.--Porte de Cellule.]

Cette prison renferme aujourd'hui cinq cents prisonniers tous soumis 
un rgime actif.

Le silence absolu est la rgle de la maison; aussi l'on n'y entend
d'autre bruit que le pas des gardiens et le cliquetis de leurs clefs
lorsqu'ils ouvrent ou ferment les portes des cellules. Sur une rotonde
centrale, formant le noyau intrieur de la prison, s'ouvrent en ventail
quatre arcades d'une hauteur gale  celle du btiment.

C'est sur ces arcades que donnent les cellules, qui occupent trois
tages superposs. Des galeries auxquelles on arrive par de petits
escaliers en spirale construits en fer et  jour, conduisent aux tages
suprieurs. Les arcades sont dsignes par les lettres A, B, C, D, et
les tages par les numros 1, 2, 3; les cellules sont galement
numrotes. Ces indications sont reproduites en drap rouge sur les
vestes et pantalons gris des prisonniers, qui quittent leur nom pour
n'tre plus dsigns que par leur numro.--On maintient la sparation
aussi bien que le silence. Les dtenus travaillent, prennent leur repas
et dorment dans leurs cellules. Cependant on les fait sortir par
dtachements pour prendre l'air dans les cours. Mais en traversant les
corridors, chaque prisonnier doit se tenir  quatre mtres de distance
de l'autre, ne communiquer avec lui ni par la voix ni par aucun signe,
et chacun est bientt enferm dans un prau spar. D'un btiment
central, auquel tous ces praux aboutissent, un seul gardien peut
observer tous les promeneurs. Non-seulement les prisonniers ne peuvent
communiquer entre eux, mais ils ne peuvent pas mme se connatre. Tous
portent des casquettes pourvues d'un morceau d'toffe qui peut se
rabattre sur la figure jusqu' la bouche, et qui est perc de deux trous
en face des veux, comme font les pnitents italiens. Le prisonnier
abaissant ce morceau d'toffe lorsque sa cellule s'ouvre  des visiteurs
ou lorsqu'il en sort pour se rendre au prau, ses traits sont
compltement cachs; il n'prouve pas l'humiliation d'tre expos  la
curiosit quelquefois indiscrte des trangers, et il ne saurait tre
reconnu de ses compagnons d'infortune.

[Illustration: Chapelle de la Prison de Pentonville.]

[Illustration: Prison de Pentonville.--Intrieur de Cellule.]

Toutes les cellules, dont nous donnons ici la porte, ont treize pieds de
long sur sept de large et dix-sept de hauteur; elles sont toutes
blanchies  la chaux et claires par une fentre leve et grille.
Quand la porte s'ouvre, elle laisse voir dans le coin  droite en
entrant une tablette sur laquelle on range pendant le jour le lit ou
hamac roul, qui se suspend la nuit  des crochets fixs dans le mur, et
au-dessous de cette tablette un tiroir dans lequel on peut serrer
diffrents objets; prs de l est une table avec une Bible et quelque
autres livres; au-dessus de la table se projette un bec de gaz,
envelopp d'un garde-vue, et qu'on allume le soir. Un peu plus loin se
trouve une cuvette en mtal, scelle dans le mur et surmonte d'un
robinet qui s'ouvre  volont; l'eau qui a servi s'chappe par le fond
de la cuvette et est conduite par un tuyau dans un sige creux en
pierre, recouvert d'une plaque de fonte  charnire. Vingt-cinq litres
d'eau par jour sont mis  la disposition de chaque prisonnier,
indpendamment de ce qui se consomme pour les bains administrs  des
intervalles rguliers dans une partie de l'tablissement approprie 
cet usage. Un calorifre tabli au rez-de-chausse distribue, dans
toutes les parties de l'difice, de l'air chaud qui pntre dans les
cellules par des trous pratiqus dans des plaques mtalliques fixes
dans le plancher, en mme temps que l'air vici s'chappe par d'autres
ouvertures mnages au-dessus de la porte et communiquant avec des
fourneaux d'appel placs dans des parties loignes du btiment.

A toute heure du jour ou de la nuit, le prisonnier peut appeler l'aide
ou le secours d'un employ dans sa cellule. En touchant un ressort, il
met en mouvement une sonnette place dans l'arcade qui correspond 
l'aile de btiment qu'il habite; en mme temps une petite tablette,
couche contre le mur de cette arcade, se dploie et indique au gardien
le numro de la cellule o il est appel. Dans la porte de chaque
cellule est tout  la fois un judas fort troit, recouvert de gaze d'une
fermeture, par lequel on peut, sans tre vu, observer tous les
mouvements du prisonnier, et un guichet par lequel on lui fait passer sa
nourriture.

Dans les diffrentes cellules o j'entrai ou dont j'examinai
l'intrieur par les ouvertures mnages  cet effet dans portes, dit une
personne qui a visit rcemment cet tablissement (1), les prisonniers
taient  l'ouvrage, les uns exerant le mtier cordonniers, d'autres
celui de tailleurs, plusieurs celui forgerons et de menuisiers,
quelques-uns celui de tisserand et de vanniers. Dans chaque cellule de
forgeron tait installe une forge avec son soufflet, ainsi qu'une
enclume, le tout proportionn aux dimensions de la pice; et nous
observmes avec intrt l'entrain avec lequel les prisonniers battaient
leur fer et se livraient leurs autres travaux, comme s'ils y eussent
trouv une diversion agrable  l'ennui de leur solide. Il est vident
qu'un travail utile et rgulier, qui occupe l'intelligence ainsi le
corps, doit ncessairement exercer une puissante influence sur le
physique et sur le moral: on peut mme dire le c'est l'absence de cette
action salutaire qui a amen la plupart des dtenus dans leur position
actuelle. Dans quelques cellules, je remarquai deux personnes, le
prisonnier et un instructeur; et,  ce sujet, on ne saurait trop rpter
que beaucoup de personnes ne se font pas une ide exacte de ce qui
constitue le systme de silence et de sparation auquel les prisonmers
sont soumis dans la prison modle. Indpendamment de l'humanit avec
laquelle on a pourvu  leurs diffrents besoins, ils reoivent dans
leurs cellules la visite des personnes charges de leur enseigner le
mtier qu'ils choisissent, du mdecin, de l'aumnier et d'autres
fonctionnaires de l'tablissement. A certaines heures du jour, ils sont
conduits  l'cole par divisions; et , sans pouvoir se voir les uns les
autres, ils sont tous vus par l'instituteur et l'entendent lire
mutuellement. Ils assistent aussi en masse aux exercices religieux. La
chapelle, situe dans la partie suprieure du btiment, est une vaste
pice, pourvue d'un orgue, d'une chaire, et des autres accessoires
ncessaires; les bancs, qui s'lvent par gradins, sont diviss en une
srie de petites niches fermes comme autant de loges dans lesquelles on
entre par derrire, de sorte qu'aucun des assistants ne peut voir ni ses
voisins, ni ceux qui sont devant ou derrire lui, tandis que le ministre
a tout son auditoire sous les yeux.

[Note 1: _London Magazine_ et _Revue Britannique_, numro de fvrier
1844.]

Je montai sur le toit de cette chapelle, d'o j'eus un panorama complet
de la prison, qui couvre, avec toutes ses cours et praux, une surface
de prs de trois hectares, le tout entour,  l'exception du
corps-de-logis, qui forme la faade, d'une haute muraille dans les
angles de laquelle sont mnags les logements des employs qui doivent
rsider dans rtablissement.

[Illustration: Intrieur de la prison de Pentonville.]

L'installation des cuisines est bien entendue. Des crics enlvent et
font monter  tous les tages les plateaux chargs, qui circulent
rapidement sur des chariots dans les diffrents corridors. Le rgime y
est sain et abondant. On peut faire l'objection, cela est bien vrai,
dans presque tous ces tablissements nouveaux, que les individus ainsi
traits sont cependant des coupables subissant une peine, et que
d'honntes ouvriers, de braves laboureurs,  la vie desquels la socit
n'a nul reproche  faire, sont bien loin de pouvoir vivre aussi
convenablement, aussi largement, malgr la persvrance et la fatigue de
leurs travaux. Il y a une juste mesure  observer pour les directeurs de
maisons pnitentiaires. Mais il est bien explicable que, placs entre
deux reproches contradictoires, qui sont souvent dirigs contre eux en
mme temps, celui de traiter trop bien les dtenus, par le motif que
nous venons d'exposer, et celui de les traiter trop mal, que leur
adressent, quoi qu'ils fassent, certains philanthropes exalts, ils
prfrent, quand il s'agit surtout d'aliments et de leur abondance,
s'exposer  dpasser plutt un peu une stricte mesure qu' demeurer en
de.

Une partie importante du mcanisme moral de la prison est la
bibliothque, fort bien monte. Indpendamment de livres de morale et de
pit, elle en contient beaucoup qui ne sont qu'instructifs et amusants,
et divers ouvrages priodiques que l'on prte aux dtenus qui ont rempli
certaines conditions du rglement; cette, mesure a produit jusqu'
prsent les meilleurs rsultats. On conoit, en effet, que la socit
d'un livre qui intresse doit adoucir les ennuis de la solitude, et
donner aux penses une nouvelle et meilleure direction.

Les commissaires, dans un rapport rcemment soumis au Parlement,
expriment leur haute satisfaction de l'tat de la prison. La conduite
des dtenus, disent-ils, a t trs-convenable, et ils se montrent
dsireux de se conformer aux rgles de la prison et de profiter des
moyens d'amlioration morale et d'instruction qui leur sont offerts. Les
effets de ces bonnes dispositions se manifestent dj d'une manire
frappante. L'tat sanitaire est trs-satisfaisant sous tous les
rapports, et les dtenus ont, en gnral, fait des progrs rapides dans
les diffrents mtiers qu'on leur enseigne.

Ajoutons, avant de terminer, dt cet article sembler sans conclusion,
dt notre lecteur demeurer dans le doute, que M. L. Faucher, dans un
travail remarquable qu'il a publi dans la _Revue des deux mondes_ du
1er fvrier dernier, a cru devoir, s'appuyant sur le _Times_ du 28
janvier, porter sur le rsultats obtenus  Pentonville un jugement
diamtralement oppos  celui de la commission de cet tablissement,
quant  la question sanitaire: Il n'y a pas un an, dit-il, que
Pentonville est habit, et dj il a fallu transfrer  Woolwich, dans
le ponton qui sert d'hpital, environ quarante condamns rduits, par le
rgime solitaire,  un tel tat de maigreur et de faiblesse, que bien
peu de ces malheureux paraissent devoir recouvrer la sant. Le 24
janvier, une enqute ouverte  Woolwich, aprs le dcs d'un condamn, a
constat qu'il tait mort des effets de l'emprisonnement pensylvanien,
malgr les soins qu'on lui avait prodigus, aprs sa sortie de
Pentonville, pour le ramener  la vie. Cet homme, quoique dans la fleur
de l'age, prsentait l'aspect d'un vritable squelette, et son corps
n'tait plus qu'une masse entirement dessche. Outre ceux qui sont
morts ou qui sont  la veille de mourir, on a transfr  l'hospice de
Bethlem trois condamns qui taient devenus fous, l'un ds le mois de
juin, l'autre dans le mois d'aot, et le troisime avant la fin de
dcembre 1843. Il semble, d'aprs cela, que l'influence dltre que ce
systme exerce sur les facults mentales soit aussi prompte qu'elle est
terrible.



Bulletin bibliographique.

L'_Inde anglaise en 1843_; par le comte douard de Warren, ancien
officier au service de S. M. R. dans l'Inde (prsidence de Madras). 2
vol. in-8. Dans, 1844 Imprimeurs-unis. 15 fr.

En crivant cet ouvrage, dit M. le comte douard de Warren, je me suis
propose deux tches qui ont donn naissance  deux parties tout  fait
distinctes, quoique se prtant une confirmation mutuelle. Dans la
premire, j'ai cherch  combler avec des matriaux peut-tre rudement
dgrossis, mais du moins consciencieusement recueillis, la lacune
laisse par la mort dans l'admirable ouvrage de Jacquemont. Son journal
et sa correspondance n'embrassent que les prsidences du Bengale et de
Bombay; celle de Madras lui chapp entirement. Cette province est
cependant bien loin de le cder aux deux autres en importance et en
intrt, pour la France surtout, qui y a jou un si grand rle, qui y
conserve encore tant de souvenirs de gloire et de malheur. Cette lacune,
j'ai essay d'abord de la remplir, mais entran bientt par le srieux
et le positivisme de ma nature, j'ai cependant abandonn la partie
descriptive pour aborder les questions politiques.

_L'Inde anglaise_ se divise en effet, comme son auteur nous l'apprend
ainsi ds le dbut, en deux parties tout  fait distinctes. La premire,
plus longue que la seconde, ne lui ressemble en rien. C'est un simple
rcit du coin du feu, que M. de Warren abandonne  toutes les critiques
qu'on en voudra faire, tout en esprant cependant quelque indulgence; ce
sont des pages dtaches de son journal, crites sans prtention, sous
l'impression du moment, souvent  la hte, sur le bord du chemin, sur le
pav de la vieille mosque, sur le pidestal de l'idole dans la pagode,
le soir d'une longue marche sur un lit de camp, ou aprs les agitations
du combat. Cette premire partie, nous ne pouvons pas l'analyser, car
elle renferme la vie de M. de Warren depuis 1830 jusqu'en 1843. Au
moment o la rvolution de juillet clata, M. de Warren, fils d'un
officier de la brigade irlandaise de Dillon, venait de se prsenter
vainement pour la seconde fois  l'cole Polytechnique. N  Madras, il
tait toujours l'enfant de l'Asie; il rsolut de retourner dans l'Inde,
o rsidait d'ailleurs sa famille. Enfin, son ambition dcouvrait dans
son pays natal toute une carrire  exploiter, o il n'avait t devanc
par personne. Que connaissait-on en effet en 1830? que connat-on mme
aujourd'hui de ces vastes contres o la France a jou un si grand rle?
Avait-on fait le moindre effort depuis quarante ans pour s'enqurir de
la politique de nos rivaux et du dveloppement de leur puissance dans le
plus vaste de leurs domaines? M. de Warren se proposa donc
d'entreprendre un long plerinage: pour visiter les localits les moins
connues de l'Inde anglaise, et de recueillir toutes les donnes
ncessaires, afin d'en extraire plus tard l'analyse politique et
l'histoire contemporaine de son gouvernement. Il partit donc, aprs
avoir demand  M. le comte Dupuys un plan pour poursuivre avec mthode
son ide, bien rsolu  l'excuter avec la tnacit et l'audace dont il
se sentait capable.

Nous ne pouvons malheureusement pas le suivre dans ses voyages. Qu'il
nous suffise de dire qu'il habita et qu'il dcrit tour  tour Madras,
Pondichry, Hyderabad, Ellorn, Bellary, Golconde, Vellore, etc. Nomm
enseigne dans le 55e rgiment de. S. M. B., il nous donne d'abord les
dtails les plus nouveaux et les plus complets sur la composition d'un
rgiment anglais, l'arme royale et l'arme de la compagnie, les
systmes de recrutement et d'avancement, etc. Enfin, il fit la campagne
de Coorg; puis, aprs avoir racont pourquoi et comment la compagnie
ajouta  ses domaines les tats de Coorg, il escorte le rajah prisonnier
jusqu' Bengalore. Cette expdition termine, M. de Warren clt
subitement la premire partie de son ouvrage. J'ai cru, dit-il, pouvoir
employer les premires pages de mon journal, celles o j'avais inscrit
ces premires impressions du voyageur, toujours les plus vives et les
plus fidles, comme un cadre  tiroir dans lequel il tait assez commode
de faire passer successivement en revue les moeurs, les coutumes, les
prjugs, la vie sociale des peuples dont je me prparais  expliquer la
vie politique, dont j'allais interroger le pass et calculer l'avenir me
semblait ncessaire, au moment d'initier pour la premire fois mes
compatriotes aux combinaisons de la publique de l'Inde, de les
transporter d'abord quelque temps dans l'atmosphre locale, de les
acclimater en quelque sorte; mais je ne dois point abuser de la patience
du public. D'ailleurs, la marche de mon journal m'a conduit une re
nouvelle qui est prcisment l'poque d'o il est ncessaire de
reprendre l'tude de l'Inde anglaise contemporaine. Depuis quelques mois
une rvolution complte s'tait opre dans le systme de
l'administration de l'Inde. Un acte du Parlement d'aot 1833, sanctionn
par la couronne, avait transform une socit de marchands en un congrs
de ministres, avait t de ses mains la balance du commerce pour y
laisser celle du gouvernent et de la politique. Les questions qui
allaient se prsenter taient trop vastes pour les pages fugitives d'un
journal, pour les mler aux petits accidents de la vie d'un homme. Il
tait temps de laisser la monotone histoire d'un jeune lieutenant
tournant dans un cercle troit d'oisives garnisons, pour suivre le
dveloppement et la marche d'un grand empire.

Apprcier exactement la nature et le degr du pouvoir de la compagnie
anglaise des Indes orientales, telle tait, telle est, dit M. de
Warren, la grande question du moment, question palpitante d'actualit et
d'avenir, que je me suis propos pour thme.

Pour bien comprendre un mcanisme aussi compliqu, il faut,
ajoute-t-il, l'examiner successivement dans ses rapports: 1 avec la
mtropole; 2 avec les peuples sur lesquels il agit. Il se trouve ainsi
naturellement amen  subdiviser pour plus de clart la question
principale en plusieurs questions lmentaires, dont il essaie de donner
une solution. D'abord il se demande quelle est la constitution actuelle
de l'empire britannique dans l'Inde, et si cette constitution parat
devoir tre dfinitive. Puis il entre dans de longs et curieux dtails
sur le gouvernement local; l'organisation administrative, fiscale et
judiciaire; le systme de police, les revenus, comprenant l'impt
territorial, les tributs, les monopoles, les douanes, la moyenne
gnrale des revenus; la moyenne gnrale des dpenses; la statistique
financire. Les trois premiers chapitres ne traitent que du mode
d'action du gouvernement actuel de l'Inde sur ses sujets immdiats ou
directs. Son action politique sur ses sujets mdiats ou les tats
allis, vassaux et tributaires, forme le sujet de trois autres chapitres
du plus haut intrt.

On compte aujourd'hui deux cent vingt royaumes, principauts et fiefs
principaux, dpendants ou tributaires de la Compagnie, sans y comprendre
une infinit de petits princes ou chefs secondaires lis par des traits
plus ou moins directs avec le gouvernement suprme de l'Inde anglaise.
Ils composent une fdration dont ce gouvernement est le chef, et dont
les conditions sont celles-ci: protection effective d'un ct, dfrence
et soumission formelle de l'autre; l'arbitrage du suzerain est accept
comme dfinitif dans toutes les questions qui peuvent s'lever entre les
vassaux. Les tats de quelque importance entretiennent  leurs frais des
forces subsidiaires, ou des contingents commands par des officiers
europens. Les petites principauts sont simplement tenues de payer un
tribut, ou, si elles sont trop pauvres pour offrir une redevance
annuelle en chang de la protection qui leur est accorde, elles
s'engagent au moins, en cas de guerre,  se lever en masse  la premire
rquisition.

Les princes qui vivent aujourd'hui sous la protection ou sous la
dpendance de la compagnie peuvent se diviser en quatre grandes classes:

1 Princes indpendants dans l'administration intrieure de leurs tats,
mais non dans le sens politique;

2 Princes dont les tats sont gouverns par un ministre choisi par le
gouvernement anglais, et placs sous la protection immdiate du
reprsentant ou agent de ce gouvernement, qui rsid  la cour du
souverain nominal;

3 Princes dont les tats sont gouverns en leur nom par le rsident
anglais lui-mme et les agents de son choix;

4 Princes dpossds et pensionns, mais conservant encore les
prrogatives de la caste et du rang, traits avec la considration et
les courtoisies indiques par les usages du pays; inviolables dans leurs
personnes et affranchis de la juridiction des cours, except en matire
politique. Le gouvernement suprme se reserve pourtant le droit de les
priver de leur libert ou de suspendre leurs pensions quand des raisons
d'tat, fondes sur des intrigues dvoiles ou une malveillance
suffisamment apparente, rclament l'adoption de ces mesures de rigueur.

Ou trouve dans les dfinitions diverses de ces quatre classes, la
progression dcroissante suivie par chaque chef d'tat qui accepte la
protection de l'Angleterre, le sacrifice de l'indpendance politique est
suivi tt ou tard de celui de l'indpendance administrative et
personnelle. Tout en ne ngligeant rien pour prparer ces diffrentes
transitions, le gouvernement suprme agit toujours avec sa lenteur et sa
circonspection accoutumes; il ne hte leur succession ou leur
consommation finale que quand il est certain d'y trouver son avantage,
C'est gnralement dans la seconde et la troisime classe que les tats
vassaux fournissent le plus abondamment  la cupidit du suzerain. Ce
sont des mines d'or en exploitation. Le chef protg est alors le bouc
expiatoire sur lequel retombe toute la haine du peuple, dont la
substance s'coute rellement dans le trsor de la compagnie.

M. de Warren passe donc successivement en revue ces quatre classes, et
il voit, dit-il, se dvelopper devant lui un tableau qui rivalise avec
les plus grandioses et les plus sublimes de l'histoire romaine, jamais
la reine du monde ancien n'attela plus de peuples et de souverains  son
char de triomphe.

A ce curieux tableau succde un chapitre intitul statistique gnrale
de l'Inde. Selon les calculs de M. de Warren, exacts dans certaines
parties et approximatifs dans d'autres, le chiffre total des populations
comprises entre les limites naturelles de l'Hindoustan, c'est--dire
l'Indus, l'Hymalaya, l'Ocan et les montagnes d'Arracan, serait
approximativement et au maximum de 158 millions.

Malgr le peu d'nergie de ces 158 millions d'esclaves, et leurs
vieilles haines politiques et religieuses, la stabilit de l'ordre de
choses introduit par la domination anglaise doit tre attribue surtout
 la prsence d'une arme, dont l'organisation actuelle, parfaite 
beaucoup d'gards, est le rsultat d'une longue exprience et d'tudes
approfondies sur le caractre des indignes et les exigences du service.
Dans son chapitre suivant, qui a pour titre: Systme militaire, M. de
Warren complte les renseignements qu'il avait dj donns durant le
cours de ses mmoires, sur le nombre, l'organisation et la qualit de
l'arme anglo-indienne.

Pour achever cette peinture de la socit europenne dans l'Inde, M. de
Warren consacre une partie du chapitre suivant au clerg et au commerce;
puis il examine l'organisation de la socit indienne, extrmement
multiple dans ses dtails, mais prsentant deux lments principaux
parfaitement distincts dans leur origine, leur essence et leurs
composs, les lments hindou et musulman, que deux religions
diffrentes qui se repoussent sur tous les points sparent comme par on
abme.

Ces tudes prliminaires acheves, M. de Warren se demande quelle est la
position de l'Inde sous le rapport de la prosprit matrielle et
positive; si elle a ou non  regretter les gouvernements divers,
alfghans et mogols, qui ont prcd celui des Anglais; si elle a
l'espoir d'une amlioration quelconque dans l'avenir? Ces questions
poses, M. de Warren rfute l'assertion singulirement lgre et
hasarde de M. de Jancigny, que des peuples de l'Hindoustan jouissent
aujourd'hui de plus d'indpendance relative, de repos, d'aisance et de
bonheur qu'ils n'en avaient eu en partage pendant dix
sicles.--L'Angleterre, dit-il, a trouv moyen d'puiser tous les
trsors de l'Inde sans en employer la moindre fraction au profit et au
bonheur matriel des peuples qu'elle a conquis: comme le vampire
fabuleux, elle aura bientt tout absorb, et il ne restera plus qu'un
peuple de serfs jouissant d'une libert nominale annule par le besoin
et n'ayant d'autre alternative que de travailler pour le profit exclusif
de ses matres.

L'Inde n'a donc, dans l'opinion de M. de Warren aucun espoir
d'amlioration dans l'avenir; sa position doit ncessairement et
fatalement empirer. Comme l'a dit Montgomery Martin, elle peut tre
compare  celle d'un individu qui serait prive de nourriture et auquel
on retirerait journellement du sang par des saignes. Que doit-il
attendre? l'atrophie, les convulsions, la mort! On nous dira, s'crie
M. de Warren, que le jour viendra peut-tre o l'Angleterre sera plus
juste et entendra mieux ses vritables intrts. Non, parce qu'elle est
sur une pente fatale; son industrie a pris un dveloppement effrayant
qu'elle ne peut plus arrter, et,  mesure que ses dbouchs
s'engorgent, son gosme lui fait cherchera  touffer,  dvorer toutes
les industries rivales. Elle est vis--vis de l'Inde comme le vautour de
Promthe, avec cette diffrence que son apptit ne fera que
s'accrotre, et que les entrailles du Promthe indien ne renatront
plus.

L'Angleterre a-t-elle du moins bien mrit des peuples de l'Inde pour
leur amlioration morale, pour les progrs de l'intelligence, des
lumires, du christianisme? A-t-elle rpandu dans l'Hindoustan
quelques-uns des avantags de la civilisation moderne? A-t-elle fait le
premier pas dans cette voie? A ces questions, dit M. de Warren, c'est
encore par la ngative qu'il faudra rpondre. Peut-tre la tche
n'tait-elle pas aise; mais l'a-t-on franchement entreprise? A-t-on
pens  autre chose qu' exploiter? S'il est un fait constat et
gnralement reconnu, c'est que la civilisation, dans l'Inde, n'a pas
fait un pas depuis les temps d'Alexandre jusqu' nos jours. Le sabre
proslytique des musulmans et la douce lumire des doctrines du
christianisme n'ont pu ni briser ni pntrer l'difice roide et escarp
des institutions hindoues: croyances religieuses, moeurs, usages,
habillements, culture, tout est rest immuable comme les temples
d'Ellora, taills dans ses montagnes de granit.

Passant alors rapidement sur l'tat actuel des religions de l'Inde, M.
de Warren s'adresse une quatrime question: Sur quelles bases l'empire
britannique indien est-il tabli? N'a-t-il rien  craindre en fait de
rvolutions de l'intrieur? Est-il de nature  rsister  une agression
trangre? Ces questions lui semblent rsolues par les chapitres
prcdents. La base le pouvoir anglais n'est pas dans l'amour des
peuples, elle est dans la crainte. L'Angleterre n'a videmment rien 
redouter de ses sujets de l'Inde tant qu'ils seront livrs  eux-mmes;
mais les choses changeraient de face si elle tait attaque par une
autre puissance europenne. Dans l'opinion de M. de Warren, du jour o
une arme gale  celle dont elle pourra disposer au point de contact se
prsentera pour la combattre sur les rives de l'Indus, l'heure de sa
destine aura sonn. Au lieu de s'appuyer sur le pays, elle le sentira
se drober sous elle, et, entrane par son propre poids, elle
s'croulera aux pieds de son ennemi, tout surpris lui-mme de cette
chute soudaine. A l'appui de cette allgation, que nous ne pouvons
discuter ici. M. de Warren trace un plan de campagne  la Russie; il lui
prdit la victoire, et il dclar solennellement que le moment est venu
o, si elle comprend sa destine, elle marchera d'un pas ferme et sans
plus hsiter vers le but que le ciel lui a marqu. La France seule,
dit-il, pourrait s'opposer  cette conqute, mais la France y
consentira...  certaines conditions qu'il nous est interdit d'numrer
ici.

M. de Warren termine ainsi sa conclusion: Magnifique et glorieuse
Angleterre, ma belle et bonne France, je vous ai adress  l'une et 
l'autre de dures vrits; je vous ai pourtant bien sincrement aimes
l'une et l'autre. Si mon coeur s'est momentanment refroidi pour ma
bienfaitrice, c'est que j'ai ressenti au plus profond de mon me
l'atteinte porte  l'honneur de mon pays, son amiti, sa confiance
outrage. Ce n'est pas pourtant dans une intention hostile 
l'Angleterre que j'ai lanc cet crit sur le flot orageux de l'opinion
publique; j'ai voulu, au contraire, en lui dvoilant la vrit sur
toutes les questions de l'Inde, en ne lui offrant que la vrit, mais
toute la vrit, lui ouvrir les yeux sur l'tendue du danger qu'elle a
brav, qu'elle brave encore, dissiper le nuage que l'encens national
lve sans cesse autour d'elle, et qui l'a si rcemment gare jusqu'aux
bords de l'abme. Je voudrais la forcer, en l'effrayant,  se jeter dans
les bras de la France, et enchaner dsormais leurs destines. Le ciel
m'est tmoin que tel a t mon seul but, le but d'un coeur
reconnaissant, qui, aprs le bonheur de la France, ne desire rien tant
que celui de sa noble rivale.

Tel est ce livre, plein de faits nouveaux et curieux, d'observations
profondes, d'ides plus ou moins contestables. Ce n'est pas un ouvrage
sans dfaut. Bien qu'on reconnaisse aisment qu'il a tout rcemment
dpos le sabre pour la plume, M. de Warren crit souvent des pages
remarquables, surtout pur la verve et l'esprit. Nous lui reprocherons,
outre certaines fautes de style, un peu de dsordre et des rptitions;
peut-tre aussi cite-t-il trop souvent Jacquemont et l'Oriental Acoual,
toutefois ses qualits surpassent de beaucoup ses dfauts. Il nous est
difficile, on le conoit, d'apprcier la valeur de tous les matriaux
dont il s'est servi pour appuyer et corroborer ses opinions
personnelles; mais, s'il s'est tromp, c'est involontairement. Aprs
avoir lu son ouvrage, personne ne l'accusera ni d'exagration ni de
mensonge. Le nom, la position et la loyaut de son auteur justifient
donc, autant que la nature du sujet lui-mme, le grand et lgitim
succs que _l'Inde anglaise_ a obtenu depuis sa publication. C'est un
des livres de voyage et de politique les plus importants que ces
dernires annes aient vu paratre. Que M de Warren nous pardonne donc
si nous venons un peu tard mler nos faibles loges aux flicitations
unanimes que la presse et les revues franaises lui adressent depuis
plus de deux mois.

_Polyanthea archologique_, ou Curiosits, rarets, bizarreries et
singularits de l'histoire religieuse, civile, industrielle, artistique
et littraire dans l'antiquit, le moyen ge et les temps modernes;
recueillis sur les monuments de tout genre et de tout ge, et publis
par T. de Jolimont. Paris, l'auteur, rue Boucherat, 34.--_Histoire des
Oeufs; Oeufs de Pques.--De l'usage de saluer ceux qui ternuent et de
leur adresser des souhaits_.--Bibliothque de poche.

M. de Jolimont publie une suite de petits opuscules dont le titre
ci-dessus indique le sujet. Les deux que nous annonons particulirement
aujourd'hui, _l'Histoire des Oeufs de Pques_, et _De l'usage de saluer
ceux qui ternuent_, contiennent des recherches intressantes et peu
connues. Nous avons annonc dj, de la mme collection, la _Monologie
du mois d'Avril_,--jeux populaires du _poisson d'avril_. Les curieux
peuvent satisfaire, par la lecture de ces opuscules, un besoin naturel
de remonter  l'origine de ces usage singuliers, devenus pour la
plupart des contemporains une bizarrerie inexplicable dans l'histoire
des moeurs. L'ide qui a inspir les opuscules de M. de Jolimont n'est
pas nouvelle, et il existe dj des crits sur toutes ces questions. Ce
qui et t plus nouveau, c'est de les runir en les abrgeant et d'en
former un corps. Nous savons que ce projet existe, et _l'Illustration_ a
dj annonc une _Bibliothque de poche_ en dix volumes in-18, dont le
sommaire embrasse la totalit des recherches de M. de Jolimont et va
bien au del. Le _prospectus de la Bibliothque de poche_ se termine par
la nomenclature suivante:

Nous comprendrons en dix volumes du format de ce prospectus les
_Varits curieuses_ que nous annonons, classes sous les titres
suivants:

        1 Curiosit  littraires.
        2    ---         biographiques.
        3    ---         historiques.
        4    ---         des origines et inventions curieuses.
        5    ---         Traditions, lgendes, usages. Ftes, etc.
        6    ---         militaires.
        7    ---         des beaux-arts et de l'archologie.
        8    ---         proverbiales et tymologiques.
        9    ---         des langues, des moeurs, des voyages, etc.
        10   ---        anecdotiques.

Une socit de gens de lettres et d'rudits a eu l'ide de mettre en
commun, pour cette curieuse collection, le rsultat de ses nombreuses
lectures et le fruit de ses recherches laborieuses  travers des
mmoires et des livres rares, qui ne sont gure connus aujourd'hui que
des savants de professions.--Le premier volume est sous presse, et
paratra dans quelques jours  la librairie Paulin.



[Illustration: Allgorie du Mois d'Avril.--Le Taureau.]



Amusements des Sciences.

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE
CINQUANTE-HUITIME NUMRO,

1. Ce problme admet plusieurs solutions trs-simples et trs-lgantes.

Soient d'abord placs les deux carrs A B, C D, ainsi que les reprsente
la figure 1, de manire que les cts de l'un soient exactement dans le
prolongement des cts de l'autre. Sur A C construisons le carr A C E
F. Les trois carrs que nous considrons ainsi se coupent mutuellement
en plusieurs parties, que nous numrotons 1, 2, 3, pour le carr C D; 4
et 5, pour le carr A B; 1, 6 et 7, pour le carr C F. Il est facile de
voir qu'en dcoupant les deux premiers carrs suivant ces diverses
parties, on formera le troisime, ou, en d'autres termes, que la somme
des parties 1, 2, 3, 4 et 5, sera gale  la somme l, 4, 6 et 7. En
effet, 1 et 4 sont des parties communes; 2 et 7 sont des triangles
gaux; enfin, les surfaces 3 et 5 font une somme gal  la surface
numrote 6. car 3 est gal au triangle K B F, qui, ajout  5, donne un
triangle rectangle gal  A H F. Or, celui-ci est l'quivalent de 6,
comme renfermant la partie commune F H I K et le triangle 4 gal au
triangle F H G.

[Illustration.]

La figure 2 donne lieu  une dcomposition plus simple encore. Les deux
carrs A B, A C sont placs  ct l'un de l'autre. On prend D E, gal
au ct du plus petit carr, et on achve le troisime carr C E B F. Le
carr A B se trouve ainsi dcompose en 1 et 2; le carr A C est 3, 4 et
5; et l'ensemble de ces cinq morceaux constitue le troisime carr C B,
compos de 1, 5, 6 et 7; car d'abord 1 et 5 sont communs de part et
d'autre; 2 et 3 font le triangle 7; 4 et 6 sont gaux.

Cette lgante dcomposition a t donne pour la premire fois,  notre
connaissance, dans un article fort curieux du _Magasin pittoresque_ de
1843 (p. 103).

Ceux de nos lecteurs qui ont vu les premiers lments de la gomtrie,
auront reconnu dans les figures prcdentes, des dmonstrations de la
fameuse proposition du carr de l'hypothnuse, dont la dcouverte causa,
dit-on,  Pythagore une joie si vive, qu'il offrit une hcatombe 
Jupiter.

On voit, en effet dans la premire figure que le carr A C E F est
construit sur l'hypothnuse A C du triangle rectangle A C I, et que les
carrs AB, CD sont construits sur les cts A I, I C de l'angle droit de
ce mme triangle. Dans la seconde figure, B C est le carr fait sur
l'hypothnuse CE; B A et A C sont les carrs faits sur les deux ctes de
l'angle droit D E et D C.

Si la question que nous avons propose d'abord tait prsente sous une
forme un peu diffrente, et qu'il s'agit uniquement de donner une
dmonstration de visu de la proposition de Pythagore, nous trouverions
encore dans l'article cit du _Magasin_ deux figures
trs-simples, auxquelles nous renvoyons le lecteur.

[Illustration.]

II. Soient d'abord deux miroirs seulement, que nous supposons
reprsents par leurs tranches AB, CD, lesquelles sont censes
perpendiculaires au plan du tableau. Le point lumineux est en O, l'oeil
en S. Le trajet des rayons lumineux se dterminera ainsi:

Du point O on abaisse une perpendiculaire O F sur A B, et on la prolonge
d'une quantit F E gale  elle-mme; du point S une perpendiculaire S H
sur D, et on la prolonge aussi d'une quantit H I gale  elle-mme;
enfin, on tire I E qui coupe A B en G et C D en K Le trajet du rayon
lumineux sera O G K S.

Ou pourrait encore, du point E, abaisser E I perpendiculaire  C D, la
prolonger de I M gal  E I et tirer S M, puis K E. Ou trouverait alors
le mme trajet O G K S, et on verrait de plus que le trajet est gal au
rayon S M.

[Illustration.]

Cette seconde manire d'oprer est plus gnrale que la premire et
s'applique  un nombre quelconque de miroirs. Car si ces miroirs, vus
encore par leurs tranches A B, B C, C D, sont censes perpendiculaires
au plan du tableau, le point lumineux tant en O et l'oeil en S, ou
oprera de la manir suivante: O I, I K, K L seront respectivement
perpendiculaires aux droites A B, C B, C D ou  leurs prolongements, et
divises en deux parties gales aux points H, M, N; il ne restera plus
qu' tirer les lignes S I, G K, F I, O E, pour avoir le chemin O E F G S
du rayon lumineux, qui va du point O  l'oeil, aprs trois rflexions
conscutives. On verra en mme temps que le trajet total est gal  la
ligne S L.



NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE.

I. De combien de manires peut-on former successivement 1, 2, 3, 4, et
jusqu' 10 dcimtres avec des pices de 25 c., de 50 c., de 1 fr., de 2
fr., de 5 fr., de 20 fr., et de 40 fr.?

II. On demande de dterminer, au jeu de billard, la direction, aprs le
choc, d'une bille qui en a frapp une autre suivant une direction
quelconque.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

L'impt des patentes est la ruine des patents.

[Illustration: Nouveau Rbus.]








End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0060, 20 Avril 1844, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0060, 20 AVRIL 1844 ***

***** This file should be named 46137-8.txt or 46137-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/6/1/3/46137/

Produced by Rnald Lvesque

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
