The Project Gutenberg EBook of Rodin  l'hotel de Biron et  Meudon, by 
Gustave Coquiot

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Title: Rodin l'hotel de Biron et  Meudon

Author: Gustave Coquiot

Release Date: April 19, 2013 [EBook #42561]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                               ==RODIN==

                           A L'HOTEL DE BIRON
                              ET A MEUDON


                            DU MME AUTEUR:

  Les Feries de Paris. _(Dessins de R. Carabin.)_
  Les Soupeuses. _(Dessins de George Bottini.)_
  Le vrai J.-K. Hysmans.
  Le vrai Rodin.
  Cubistes, Futuristes, Passistes.
  Rodin.
  Henri de Toulouse-Lautrec.

THATRE

(Seul ou en collaboration)

  M. Prieux est dans la salle!
  Deux heures du matin... quartier Marbeuf. _(Thtre du Grand-Guignol.)_
  Htel de l'Ouest... Chambre 22. _(Thtre du Grand-Guignol.)_
  Sainte Roulette. _(Thtre Molire.)_

POUR PARAITRE:

  Les Pantins de Paris. _(Avec dessins de Forain.)_
  Pierre Bonnard.
  Paul Czanne.




                                 RODIN

                           A L'HOTEL DE BIRON
                              ET A MEUDON

                          PAR GUSTAVE COQUIOT

                               LIBRAIRIE
                               OLLENDORFF
                                 PARIS
                                MCMXVII

                   _Copyright, 1917, by Ollendorff._

                  [Illustration: Photo Claude Harris.

                             AUGUSTE RODIN]




                        RODIN A L'HOTEL DE BIRON

                [Illustration: HOTEL BIRON. TAT ACTUEL]




                                 RODIN

                     A L'HOTEL DE BIRON ET A MEUDON

COMME DE NOTRE TEMPS.--UN FRISE-TOUPET HEUREUX. L'HISTOIRE D'UN HOTEL
CLBRE.


Le XVIIIe sicle ressemble trangement, par ses filous,
au sicle que nous avons le malheur d'entamer. C'est pourquoi le
XVIIIe sicle nous est si cher! A vrai dire, je crois mme
que de notre temps les voleurs pullulent et purulent plus excessivement;
mais enfin, rendons grce  un sicle qui va nous permettre de
prsenter un gaillard, alerte et rsolu, qui sut travailler de
faon  encore nous gayer, malgr tant et tant de bons ouvriers
survenus depuis;--mmorable gloire de notre poque aussi peu sacre que
recommandable!

En Languedoc ou en Saintonge, l'annaliste Barbier (_Journal de
l'Avocat_) ne prcise pas plus expressment, vivait donc (nous sommes
vers la fin du XVIIe sicle) un barbier-perruquier qui s'appelait tout
court _Perrin_. On en fit _Peirenc_ ou _Peyrenc_; et lui, pendant ce
temps, il fit trois fils.

Ce n'tait pas si mal oprer. Ou, du moins, le barbier-perruquier et pu
s'en tenir au premier de ses rejetons; car ce fut cet an qui, comme
nous l'allons voir, assura le sort de toute la famille.

Quel prnom lui fut donn? Choix indiffrent: Abraham,--aux environs de
1683, l'anne de sa joyeuse naissance.

Le futur dtrousseur poussa bien. Il se dveloppa physiquement et
moralement de manire  blouir. C'tait vraiment un livre de race.
Aussi les compliments qu'on ne manquait point de lui offrir chaque jour
l'tourdirent bientt; alors, abandonnant sa petite ville nourricire,
Abraham piqua droit sur Paris.

Arriv, il prit le vent et il se mit  pratiquer le mtier paternel. Il
devint garon-frater; et il courut par les rues pour poudrer l'un, pour
coiffer l'autre.

Mais ce mtier ne satisfit point ses gots. Il se mit alors  chercher
un plus louable emploi, comptant bien que sa mine accorte, son esprit
et le reste lui procureraient, un prochain jour, une fort convenable
situation.

A courir aprs la Fortune, on attrape, quelquefois, cette gueuse
aveugle. Abraham tomba un jour, comme mare en carme, dans l'htel
particulier d'un illustre tire-laine, qui cherchait justement un valet
de chambre-barbier, bien fait, aimable et de propos spirituels.

Les deux hommes s'entendirent sur-le-champ. Il y a de ces touchants
accords qui droutent le plus prcis pessimisme des plus amers
misanthropes.

Le tire-laine s'appelait Franois-Marie Fargs. Il comptait parmi les
plus riches et les plus honorables bourgeois de Paris. Sa vie offrait un
exemple.

Ex-soldat, il tait devenu, coup sur coup, munitionnaire des vivres,
puis conseiller-secrtaire du roi, maison et couronne de France et de
ses finances!--enfin chevalier de l'ordre de Saint-Michel!

Il avait, dit, en l'enviant, un contemporain, le secret de ne pas payer
un seul de ses cranciers.

Noble figure!

Abraham l'admirait; et, d'autre part, il aimait.

Car Fargs avait une fille, alors ge de seize ans; et l'oiselle, de
son ct, se secouait aux oeillades du valet de chambre. A son tour,
elle aima.

Abraham, lui, ne perdit point de temps; il engrossa la donzelle, et si
nettement que le mariage fut impos, forc; Fargs tmoignant, en toutes
occasions, on s'en doute, d'une tenace horreur du scandale.

C'tait comme dbuts pour Abraham un coup de matre; car il avait 
peine vingt-deux ans, l'avis frise-toupet.

Law oprait en ce moment  Paris. Tentante aubaine! Lest de l'argent
fourni par la fille Fargs, Abraham, nous raconte-t-on avec un plaisir
manifeste, se mit  brocanter et  ngocier sur la place. Il avait
plus de mauvaises affaires que de bonnes, mais, comme il n'avait rien 
risquer, il hasarda tout dans le Systme; et la Fortune lui ouvrant les
bras  son tour, il la viola et la dtroussa.

Ds 1719, il se gonfla millionnaire,  peine g de vingt-six ans.

Mais il y avait, sur-le-champ, encore mieux  faire: s'anoblir!

Voil donc Abraham Peyrenc en qute d'un titre  acheter, cherchant une
terre, un nom sur le point de s'teindre.

La duchesse de Brancas, veuve de Louis-Antoine de Brancas, duc de
Villars, pair de France, chevalier des ordres du Roi, se prsenta et
vendit  Peyrenc la terre de Moras, prs de la Fert-sous-Jouarre.
Dsormais, Paris n'allait plus connatre l'ex-barbier que sous le nom de
Peyrenc de Moras.

Heureux, matriellement, Peyrenc songea alors  s'instruire. Il
nourrissait toutes les ambitions, a crit un contemporain; et il avait
de l'esprit pour connatre les chemins par lesquels on se pousse dans ce
pays.

Il convenait de commencer par prendre ses degrs. Peyrenc se mit 
apprendre pour cela ce qu'il fallait de latin. Puis il se fit recevoir
avocat, devint conseiller au Parlement de Metz, acheta une charge de
matre des requtes, en laquelle il fut reu en 1722, et russit enfin
 se faire nommer chef du conseil de Mme la duchesse douairire
Louise-Franoise, lgitime de France, mre du duc de Bourbon et
duchesse de Bourbon, morte  soixante-dix ans, en 1743.

Entre temps, Peyrenc ne ngligeait point sa famille. De ses deux frres,
l'un, le cadet, nomm Louis, devint, grce  sa protection, seigneur de
Saint-Cyr et pousa Marie-Jeanne Barberie de Courteille, qui mourut le
24 juin 1723,  vingt-quatre ans, laissant une fille, Marie-Dominique
Peyrenc de Saint-Cyr, laquelle pousait en 1735, le 14 septembre,
Franois-Jean-Baptiste de Barral de Clermont, conseiller au Parlement du
Dauphin, puis prsident  mortier.

L'autre frre d'Abraham devint simplement--il n'avait point, celui-l,
d'ambition--l'abb de Moras, membre de la congrgation de Saint-Antoine,
 Metz.

En 1727, Peyrenc de Moras demeurait encore place Louis-le-Grand, ainsi
qu'en tmoigne l'_Almanach_ royal; mais il considrait son htel comme
indigne de sa situation; ce logis tait peu spacieux, peu ar, et
manquait tout  fait de somptuosit.

Ce fut ce qui dcida Abraham  s'installer presque  la campagne, loin
du tapage, dans un endroit o il pourrait goter tout le fruit de sa
miraculeuse fortune.

De vastes terrains taient alors en vente dans un quartier quasi dsert,
prs de l'htel des Invalides, l-bas, au faubourg Saint-Germain, tout
au bout de la rue de Varenne.

Peyrenc de Moras les acquit, puis il s'adressa pour dessiner son nouvel
htel  Jacques Gabriel, inspecteur gnral des Btiments du roi. Quant
au soin de la construction, il fut confi  Jean Aubert, architecte des
Btiments du roi et auteur des grandes curies de Chantilly.

L'htel fut commenc en 1728. Dans son trait de l'_Architecture
franaise_ (Paris, 1752), Jacques-Franois Blondel a dcrit les plans,
coupe et lvation, ainsi que les plans des jardins.

[Illustration: HOTEL BIRON. DTAIL DE LA FAADE SUR LA COUR D'HONNEUR

Cl. Lmery]

Comme bien des modifications successives ont chang les dimensions
prcdemment tablies, il convient de noter ici que le principal _corps
de logis_, ou pavillon central, mesurait 42 m. 65 de long sur 20 mtres
de large et couvrait, par consquent, une surface de 853 mtres carrs
de superficie. La cour d'honneur mesurait 32 mtres de largeur sur
48 mtres de profondeur ou environ 1.536 mtres carrs. Les curies
pouvaient recevoir 33 chevaux.

La construction totale fut termine en 1730; et, en 1731, Peyrenc de
Moras s'y installa.

Tout en situant l'htel de Moras parmi les principaux htels de Paris,
Blondel n'hsite cependant pas  en critiquer quelques parties.

Toutefois, il dit, au sujet du plan du rez-de-chausse: La distribution
de ce plan est trs rgulire, et quoique ce btiment n'ait que 21
toises 2 pieds de face sur 10 toises 4 pieds de profondeur, non compris
les avant-corps, les appartements qui le composent sont susceptibles de
toute l'lgance et de la commodit qu'on exige ordinairement dans un
grand htel.

Plus loin, il est vrai, il ajoute:

Toute la construction de ce btiment a t, d'ailleurs, fort nglige,
ainsi que son appareil qui est excut avec assez peu de soin, comme
le sont la plupart des difices de nos jours qui sont rigs trop
rapidement, et o l'on prfre une possession prompte et instantane 
l'avantage de btir pour la postrit.

Peyrenc de Moras n'avait eu cure, lui, de tant ergoter sur l'oeuvre de
Gabriel; aussi, son htel  peine termin, tait-il venu l'occuper avec
sa femme, la fille de Fargs, et trois enfants: deux fils et une fille;
mais il ne put y jouir longtemps de son opulence.

Le 20 novembre 1732, en effet, il trpassa, g de quarante-neuf ans,
en laissant cette fiche: Abraham Peyrenc de Moras, riche de 12  15
millions, tant en fonds de terre qu'en meubles, pierreries et actions de
la Compagnie des Indes. Il avait plus de 600.000 livres de rente avec 2
ou 3 millions d'effets mobiliers.

Quatre ans plus tard, le 1er aot 1736, sa veuve vendit l'htel _
vie_  la duchesse du Maine, Anne-Louise-Bndicte de Bourbon, veuve de
Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, qui tait mort le 14 mai de la
mme anne.

C'tait une grande dame, peut-tre, mais qu'elle tait peu dsirable
avec son teint noiraud, sa taille exigu, sa mine turbulente et ses
dents perdues! C'est ce pendard de Saint-Simon qui parle ainsi, aprs
avoir gratt de sa plume brutale et vridique le fard des portraits
historiques de la galerie de l'htel de Rambouillet.

Pourtant, nulle personne n'eut plus de charme que ce laideron de
duchesse, dont la mine contrastait si bien avec les physionomies
toutes pareilles et trop apprtes, que nous offrent tant d'officiels
portraits. Beaux teints, jolies bouches, dents superbes, paules, bras
et gorges admirables!

Les dtails, pour le surplus, n'abondent point sur le sjour de la
duchesse du Maine dans l'htel de Moras. Il est bon de prciser
seulement les points suivants: lors de l'achat de l'htel, la duchesse
avait une soixantaine d'annes; et l'htel lui tait cd moyennant
100.000 livres payables comptant en espces, plus 50.000 livres
affectes  la construction d'un btiment pour les officiers. La
duchesse habita l'htel du 15 janvier 1737 au 23 janvier 1753, date de
sa mort.

L'htel redevint alors la proprit de la famille de Moras, limite, la
veuve Peyrenc de Moras tant morte, aux deux fils et  la fille. L'un
devait devenir chevalier, conseiller du Roi, ministre de la Marine;
l'autre, commissaire aux requtes du Palais; tandis que la fille allait
pouser le comte de Merle de Beauchamp.

Mais, ds le 7 mai 1753, l'htel de Moras tait dfinitivement vendu
cette fois au duc et  la duchesse de Biron pour la somme de 500.000
livres, qui furent intgralement payes  la date du 14 dcembre 1754.

Le duc de Croy, dans ses _Mmoires sur les cours de Louis XV et de Louis
XVI_, dits par le vicomte de Grouchy (Paris, 1897), nous dpeint avec
une verve pittoresque ce que devint l'ancien htel de Moras entre les
mains du marchal duc de Biron.

Ce fut, du jour au lendemain, dit-il, le rendez-vous de toutes les
lgances; et les rceptions en taient fort gotes.

Le 1er juin 1783 (ajoute, entre autres choses, de Croy), je dnais
chez le marchal de Biron qui,  quatre-vingts ans faits, tait
encore la ressource et l'honneur de Paris pour les trangers que nous
ngligeons trop. Il tenait table ouverte de trente couverts, o se
trouvaient les belles Russes, Allemandes, Anglaises, etc.; c'tait une
vraie arche de No. Le jardin contenait pour plus de 200.000 francs de
tulipes.

De son ct, un doux bavard, le chevalier de Coudray, dans des volumes
peu connus, qui ont respectivement pour titres: _Nouveaux essais
historiques sur Paris, pour servir de suite et de supplment  ceux de
M. de Saint-Foix_ (Paris, 1786);--et _Le comte et la comtesse du Nord_
(Paris, 1782), le chevalier du Coudray nous donne de l'htel et du
marchal duc de Biron les croquis divertissants qui suivent:

L'htel de Biron, dit-il, est situ faubourg Saint-Germain, rue de
Varenne, proche la barrire. L repose un hros, colonel du rgiment des
gardes franaises, il en est aussi le pre. C'est au marchal duc de
Biron que Paris doit l'ordre et l'harmonie qui rgnent maintenant parmi
cette phalange nombreuse et formidable; c'est maintenant que l'on peut
dire  juste titre que le soldat, loin d'tre tapageur, ferrailleur,
etc., est presque aussi tranquille que le bourgeois: rarement
entendons-nous des plaintes sur le compte des gardes-franaises.
L'anne dernire, 1782, M. le comte et Mme la comtesse du Nord[A]
se rendirent dans cet htel o une superbe collation les attendait
avec les officiers-majors et la musique du rgiment. Leurs Altesses
Impriales examinrent le jardin qui, j'ose le dire, est une des
merveilles de Paris; ils admirrent la beaut des fleurs, la varit des
plates-bandes, etc., se promenrent dans les parterres et les bosquets,
s'tonnrent de la hardiesse et de l'lgance des treillages formant
des portiques, des arcades, des grottes, des dmes, des pavillons  la
chinoise, etc.

Puis ici se place un petit couplet  chanter sur la flte:

M. le marchal duc de Biron, ce zl citoyen, ce vrai patriote, non
moins que brave gnral  l'ombre de ses lauriers, se repose de ses
fatigues guerrires: dans ses nobles plaisirs, il oublie les prils
qu'il a courus aux batailles de Rocoux, Laufeld, Fontenoy et au sige de
Pragues.

Puis le bavard s'exalte:

Qu'il est doux  mon coeur (s'crie-t-il) de conserver  la postrit
les belles actions de mes concitoyens. Ce seigneur (le duc de Biron)
a la passion des jardins. L'histoire nous fait voir plusieurs grands
hommes aimant et cultivant eux-mmes les fleurs. Cicron, dans son
_Livre de la vieillesse_, rapporte nombre d'exemples de princes et
de grands personnages qui ont chri le jardinage; entre autres nous
citerons Cyrus, roi de Perse, qui, montrant son jardin  Lisandre,
ambassadeur des Lacdmoniens, lui avoua qu'il en tait le jardinier:
_Ego, inquit, ita sum dimensus, mei sunt ordinis, mea descriptio; mult
etiam istarum arborum mea manu sunt sat_.

Ce latin l'a perdu, et le chevalier du Coudray termine, en disant des
btises, ce premier rcit:

Si nous abandonnons (poursuit-il) les fastes de l'histoire ancienne et
trangre pour consulter celle moderne et nationale, nous y verrons des
rois de la premire race vaquer aux soins de leurs jardins potagers, en
faire vendre les lgumes et les fruits. Le grand Cond arrosait lui-mme
les fleurs de son jardin de Chantilly.

[Illustration: HOTEL BIRON.--COUR D'HONNEUR. (Avant la dmolition des
Annexes.)

Cl. Lmery]

Qu'il me soit permis de rapporter  ce sujet le seul et beau quatrain
(_qui n'est pas un quatrain, mais une posie fort commune que le
chevalier dnature_!) de Mlle Scudry:

      Quand je vois un illustre guerrier
    Dont le bras a gagn mille et mille batailles;
                   * * *
    Qu'Apollon, autrefois, btissait des murailles
      Et que Mars tait jardinier.

Ailleurs, le chevalier nous dit enfin:

Le 9 juin 1782, le comte et la comtesse du Nord furent au Champ-de-Mars
voir manoeuvrer le rgiment des gardes franaises, si bien disciplin
par les soins et l'activit de M. le marchal de Biron. Les soldats
firent diffrentes volutions de guerre, et l'exercice  feu, qui fut
parfaitement excut, de l'aveu mme de tous les officiers gnraux.
Aprs ces exercices, le comte et la comtesse du Nord se sont transports
 l'hpital des gardes et n'ont pas ddaign d'entrer dans tous les
dtails qui concernent l'administration de cet hospice guerrier, qui
doit son tablissement aux soins et  la munificence de M. le marchal
duc de Biron, qui ne cesse d'y veiller et de procurer toutes les
aisances aux soldats malades de son rgiment.

Laissons ce bavard pittoresque, et venons maintenant  Mme de Genlis,
dont les _Mmoires_, publis  Paris, en 1825 (six volumes!) contiennent
un portrait trs caractristique du marchal, qui donna, en fin de
compte, son nom  l'htel de la rue de Varenne, et pour les deux bonnes
raisons qu'il y fit d'abord un long sjour (du 15 juillet 1753 au 29
octobre 1788), et qu'ensuite il y tala un faste incontest.

La prcieuse et vaniteuse Flicit-Stphanie, comtesse de Genlis,
ridicule organisatrice de dbats littraires (quel poids elle porte de
tous les salons qu'elle fit ouvrir depuis!) dlaissant pour un moment
ses vains ouvrages historiques et pdagogiques, ne pouvait pas manquer,
de son ct, de faire partie du concert de louanges offert au marchal.
Elle y tint, d'ailleurs, fort compltement et avec une ruse dvote, tous
les instruments chers aux prtres, aux nobles et aux princes.

Voici son principal couplet:

Le marchal de Balincour et le marchal de Biron furent les tmoins
de toutes nos folies et s'en amusrent beaucoup. Le marchal de Biron
avait dix-sept ou dix-huit ans de moins que le marchal de Balincour; il
avait soixante-neuf ou soixante-dix ans, on ne lui en aurait pas donn
plus de cinquante-cinq. Il avait une taille majestueuse, une trs belle
figure, et l'air le plus noble et le plus imposant que j'aie vu. On dit
de Brutus qu'il fut le dernier des Romains; on peut dire du marchal
de Biron qu'il fut en France le _dernier fanatique de la royaut_; il
n'avait de sa vie rflchi sur les diverses sortes de gouvernements et
sur la politique. Mais il est certain qu'il tait n pour reprsenter
dans une cour, pour tre dcor d'un grand cordon bleu, pour parler avec
grce, noblesse  un roi, pour connatre et pour sentir les nuances les
plus dlicates du respect d au souverain et aux princes du sang; toutes
celles des gards dus  un gentilhomme et de la dignit que doit avoir
un grand seigneur. Le systme tabli de l'galit et ananti toute sa
science, tout son bon got, toute sa bonne grce. Il adorait le roi
parce qu'il tait le roi; il aurait pu dire ce que Montaigne disait de
son ami La Botie: _je l'aime parce que je l'aime, parce que c'est lui
et que c'est moi_. Le marchal, dans d'autres termes, faisait exactement
la mme dfinition de son attachement passionn pour le roi. C'tait
une chose plaisante, mme alors, de l'entendre parler des rpublicains;
il regardait les rpublicains comme des espces de barbares. Il avait,
d'ailleurs, beaucoup de bon sens, une droiture et une loyaut de
caractre qui se peignaient sur sa belle physionomie; il avait montr 
la guerre la plus brillante valeur.

Un jour que l'on faisait devant lui l'numration des marchaux de
France de son nom: Vous en nommez un de trop, dit-il; on ne doit pas
compter celui qui fut infidle  son roi. Enfin, il aimait les jeunes
personnes, il avait avec elles une galanterie chevaleresque qui donnait
une ide de celle de la cour de Louis XIV dont il avait vu, dans sa
premire jeunesse, les derniers moments. Il respectait le marchal de
Balincour, qui pouvait en conserver un plus long souvenir; il enviait sa
vieillesse et, en parlant de lui, il disait avec admiration: _Il avait
trente ans  la mort du feu roi_! C'tait dans sa bouche un loge.

Et, reconnaissante, la bonne espce termine:

J'aimais le marchal de Biron non seulement parce qu'il m'envoyait
sans cesse des figues, des abricots-pches (les premiers qu'on ait eus
 Paris) et des fleurs de son magnifique jardin, mais parce que je
m'instruisais en l'coutant.

Le marchal trpassa saintement dans son htel; et sa veuve, qui tait
revenue habiter dans son ancien htel de la rue Saint-Dominique, le
quitta bientt pour monter sur l'chafaud, avec sa nice, la veuve de
Lauzun, le 9 thermidor, an II.

Si nous nous en rapportons  M. F. d'Andign, un historien trs
document, l'htel de Biron serait alors rest, aprs la mort de
la marchale, sa tante, la proprit du duc de Charost, et, sur sa
renonciation, il serait revenu  sa veuve. Ce que nous croyons pouvoir
affirmer (ajoute M. F. d'Andign), c'est que jamais il ne fut confisqu
pendant la Rvolution, son nom ne figurant pas sur les listes des biens
saisis que nous avons consultes.

En 1797, l'htel fut lou  des entrepreneurs de ftes publiques; et
le jardin fut saccag pour y installer des jeux, un bal, des concerts
et des promenades dlicieuses  l'usage des tonnants fantoches du
Directoire.

Victor Fournel, dans son _Vieux Paris_ (Tours, 1887), nous raconte, de
son ct, que ce fut dans le jardin Biron que les deux frres Garnerin
s'associrent pour la premire exprience de la descente en parachute,
le 24 aot 1797. Elle ne russit pas, ajoute-t-il. Le ballon, prt 
partir, se rompit de part en part, et le public, furieux, renouvela la
scne honteuse du jardin du Luxembourg (infructueux essai d'ascension en
montgolfire de l'abb Miolan, de Janinet, du marquis d'Arlandes et du
mcanicien Bredin); le public escalada les barrires, mit en pices les
dbris de l'arostat, et les deux frres durent se soustraire en toute
hte  son courroux par la fuite. Un des spectateurs poussa mme le
ressentiment jusqu' les traduire devant les tribunaux en les accusant
d'escroquerie.

En 1800, le 27 octobre, un des hritiers du marchal, le duc de
Bthune-Charost, vint mourir dans l'htel de la rue de Varenne,  l'ge
de soixante-douze ans.

La situation de l'htel restait tentante, mme aux mes ecclsiastiques;
aussi, sans se soucier des larves de dsordres laisses l par les
foules du Directoire, le cardinal Caprara, lgat a latere du pape, vint
s'installer dans l'htel Biron, en l'anne 1806.

Il avait quitt avec un plaisir extrme son htel Montmorin, sis rue
Plumet, aujourd'hui rue Oudinot; et, pendant deux annes compltes, le
lgat sut, dans ses nouveaux salons et dans le jardin raviv des plus
jolies fleurs, y bercer ses nonchalantes prires.

En l'anne 1811, un autre arrivant loua l'htel pour la somme de 25.000
francs par an. C'tait le prince Kourakin, ambassadeur de Russie en
France, qui, en l'anne 1812, au moment de la campagne de Russie, reprit
la route du Nord.

Huit annes s'coulrent; puis l'htel fut enfin vendu, le 5 septembre
1820,  la communaut du Sacr-Coeur.

Marie Alacoque (1647-1690) est la vritable cratrice du Sacr-Coeur;
mais Madeleine-Louise-Sophie Barat est, elle, la fondatrice de
l'institution du Sacr-Coeur, de la rue de Varenne.

[Illustration: HOTEL BIRON. DTAIL PARTIE CENTRALE SUR LE JARDIN]

Le Sacr-Coeur fut rellement fond, le 29 septembre 1804, 
l'Oratoire,  Paris; et le 18 janvier 1806, Mme Barat fut lue
suprieure.

L'htel de Biron, que la duchesse de Charost, la propritaire, offrait
pour le prix infiniment modeste de 365.000 francs, fut acquis grce aux
dons gnreux du roi et de diverses personnalits.

A peine installes, nous dit M. F. d'Andign, les dames du
Sacr-Coeur reurent des visites royales. Les duchesses de Berry et
d'Angoulme se rendirent rue de Varenne, le 19 novembre, et le Conseil
d'administration de 1820, qui avait dur deux mois, se dispersa en
laissant  Mme Barat, seule, la direction de la maison de l'htel
Biron.

Ah! mes douces soeurs! la bienheureuse Marie Alacoque, votre Mre,
n'avait certainement point rv pour vous un htel aussi somptueux et un
parc aussi vaste! Elle pensait plutt  une demeure trs grise, perdue
dans le fond d'une campagne triste. Mais grce aux libralits qui
accablrent votre suprieure, vous entrtes tout naturellement dans cet
htel de Biron, abandonn, et dont le parc, depuis bien des annes, ne
s'maillait plus de ses fastueuses tulipes.

Et, aprs tout, vous n'y ftes point, mes soeurs, si heureuses, que
l'on doive vous faire grief de ce logis!

Combien de fois, en me retrouvant dans ce dcor, j'ai song  vous,
chres soeurs de Misricorde! Je vous revoyais parses parmi les
verdures, allant vers votre chapelle ou duquant les filles de la
noblesse de France, sombres aujourd'hui dans la bauge des affaires ou
dans le purin des vols!

Vous, si vous les avez cru heureuses, ces soeurs du Sacr-Coeur,
lisez ce rcit de M. F. d'Andign:

Le 28 juillet 1830, le canon se fit entendre et aussitt les parents
accoururent chercher leurs enfants; mais il restait encore quelques
pensionnaires.

Mme Barat, alors ge de cinquante et un ans, et malade, prvenue
de ce qui se passait dans Paris, laissa la direction des lves  des
surveillantes choisies et, sur les instances de ses collaboratrices,
quitta Paris momentanment. Elle se laissa conduire  Conflans, maison
de campagne des archevques de Paris, o Mgr de Qulen mit  sa
disposition une maison inoccupe depuis plus de vingt ans, situe dans
sa proprit, entre le parc du petit sminaire et son chteau.

Le 29 juillet, trois cents jeunes gens, lves de l'cole d'Alfort,
vinrent faire une manifestation devant le sminaire, menaant d'y mettre
le feu.

Effrayes, Mme Barat, Mme de Gramont d'Aster, Mme de
Constantin et soeur Rosalie, professe coadjutrice, adjointe  Mme
Barat, durent quitter leur asile et chercher un refuge ailleurs.

Aprs avoir vainement frapp  plusieurs portes  Charenton et subi des
refus, quelquefois accompagns de paroles dsagrables, elles finirent
par trouver une brave femme, qui voulut bien les accueillir et mettre le
premier tage de sa maison  leur disposition. Elles taient sauves.

Le 31 juillet, un jardinier, envoy de l'htel Biron, venait leur
apporter des nouvelles de Paris. On s'tait battu dans le voisinage des
jardins du couvent, dont les murs avaient t un instant escalads par
une vingtaine d'insurgs. La caserne des Suisses de la rue de Babylone
avait d livrer un combat suprme, mais tout tait termin; la route
tait libre.

Mme Barat parvint  se procurer une mauvaise voiture de louage 
Charenton, et, accompagne de ses compagnes, elle se mit en route pour
revenir rue de Varenne.

Arrives  la barrire, un ivrogne familier sauta sans faon sur le
sige de la voiture, o il s'installa prs du cocher et de la soeur
Rosalie en criant  tue-tte: Vive la charte! Ce fut ce qui les sauva.
On atteignit ainsi le boulevard des Invalides et on put pntrer dans
le couvent, o rien n'tait chang, et reprendre la vie rgulire de
chaque jour, un instant suspendue par les vnements politiques.

Aprs la triste journe de 1831 (13 fvrier), quand l'glise et le
presbytre de Saint-Germain-l'Auxerrois furent saccags, le lendemain,
14 fvrier, le peuple, surexcit, dmolissait l'archevch. L'archevque
se trouva quelque temps sans demeure et, pendant l'anne 1832, il
trouvait un asile au couvent du Sacr-Coeur. Mgr de Qulen habita le
petit htel Biron, autrement dit l'annexe construite par la duchesse du
Maine, en attendant un nouveau logis.

En 1848 (continue M. F. d'Andign), pendant la rvolution de fvrier,
la tranquillit de la maison fut encore un moment trouble par l'arrive
soudaine d'une patrouille de quinze  vingt hommes qui pntraient dans
la cour en demandant du pain. C'tait l'heure du goter: on distribua
 chaque homme deux pains et une bouteille de vin, et la patrouille
s'loigna.

Le 25 mai 1865, Mme Barat mourait, ge de quatre-vingt-cinq ans.

Trente-neuf ans plus tard, la congrgation du Sacr-Coeur tait
dissoute, par arrt ministriel du 10 juillet 1904, insr au _Journal
officiel_ du 11 juillet.

Le 1er octobre 1904, l'tablissement tait ferm.

Enfin, en avril 1907, un procs intent au liquidateur judiciaire par
les hritiers naturels de Mme la duchesse de Charost, tait perdu par
eux.




L'HOTEL BIRON DCHU.--UNE TRIBU DE LOCATAIRES. ART ET ESPIONNAGE.


Avec l'entre d'un liquidateur, du coup l'htel Biron chut dans un
exceptionnel bran. A grand tapage, une horde accourut pour installer ses
poux dans tous les coins et recoins de l'htel. Il s'tait agrandi. Les
soeurs avaient bti de nombreuses annexes. C'tait d'un dplorable
ensemble; mais il ne convenait pas de s'en prendre  elles, seulement
aux maonniers du rgne de Louis-Philippe.

Pendant des jours et des jours, des ivrognes velus coltinrent jusqu'
l'htel Biron le douteux amas des mobiliers sordides. Par la grande
porte de la rue de Varenne, on vit passer des sommiers dfoncs, des
chaises casses, des matelas qui perdaient leurs tripes, des pots
gueuls, des cages d'oiseaux, des vases infmes. C'tait le peuple qui
emmnageait dans la premire cour, dans l'annexe  locatis sise alors
sur la gauche de la faade principale.

Le liquidateur avait fait le vide; il le remplissait avec des fonds de
composts.

C'tait, indubitablement, un srieux appoint pour le fameux milliard!

Nous nous souvenons, nous, de ces aimables emmnagements oprs  coups
de gueule, avec des vocifrations, avec des tombereaux d'insultes. Une
marmaille geignait, des chiens hurlaient;  celle-l et  ceux-ci, pour
se distraire, on leur caressait les reins.

[Illustration: HOTEL BIRON. FAADE SUR LE JARDIN]

C'est cela qui est pour nous grav, quand nous nous reportons  ce
bien louable moment. Jamais l'poque ne retrouvera un plus complet
panouissement! Ce fut, vraiment, une apothose du peuple souverain,
un unique gala d'ivrognes! Les beaux temps de la Rvolution
revivaient par ces mgres qui s'invectivaient, par ces galope-chopines
qui hoquetaient en poussant des charrettes. Pendant ces heures-l, le
liquidateur, gay, souriait.

Il ne loua que plus tard l'htel mme, que protgeait alors une grille.
C'tait le morceau royal.

A ce moment, une autre horde se prcipita. Tout ce que Paris recelait
d'Autrichiens, de Turcs et d'Allemands s'abattit en trombe dans les
chambres, heureusement dpouilles de tous ornements, de l'htel Biron.

Tout fut pris d'assaut, except la rotonde du rez-de-chausse et la
chapelle.

La douce France vcut alors d'enviables heures. Ces nouveaux htes,
dclars peintres ou sculpteurs, en ralit espions, travaillrent
avec un soin extrme pour le roi de Prusse. Ils s'efforcrent bien de
donner le change; ils exposrent certes leurs basses-oeuvres; et
ils offrirent des ths artistiques  des Parlementaires et  des
Franais de cercles; mais, le plus clair de leur temps, ils le passaient
dans leurs ambassades respectives; et, au sortir de ces profitables
entretiens, ils ptaradaient, les bons sires; ils multipliaient les
questions et les enqutes; ils devenaient froces ds qu'ils avaient
aval le mot d'ordre de leur empereur!

On les laissait si libres, il est vrai! Le soir, quand, leur belle
journe accomplie, ils se dlassaient de leurs travaux divers, quels
ricanements explosaient sur le balcon, d'o l'on domine le jardin!
Ce qu'elle tait vilipende, la benote France, si accueillante aux
trangers,  toute la clique des ostrogoths et des visigoths! Ce qu'on
la bafouait, la terre hospitalire aux welches et aux dtrousseurs de
grandes routes! Le liquidateur, cette bonne me, n'avait, du reste,
de tendresse que pour ces espions, retenant de leurs doigts crochus
et de leurs dents pourries la dlicate proie; peintres et sculpteurs
devisaient l-haut dans la majest du dme des Invalides; peintres et
sculpteurs bassement mdiocres, et tellement que, maintenant qu'ils
sont balays, l'htel Biron, parfois, sue encore leur ordure putride.

Et les jours s'coulaient; et personne ne protestait contre cette
affectation de l'htel Biron. Aussi bien, l'tat ne savait que faire de
cet htel, qu'on lui avait garanti intressant, et qu'il n'avait achet
que parce que M. Aristide Briand l'avait voulu.

Car il faut que l'on sache (tant d'erreurs courent encore  ce sujet),
que c'est  l'actuel prsident du Conseil que l'on doit l'achat de
l'htel Biron, de ses dpendances et de son parc. Les affiches de vente
taient dj apposes quand M. Briand survint, et, avec sa vigilante
clairvoyance, fit acqurir par l'tat, pour une somme singulirement
minime, un beau spcimen de l'architecture civile du XVIIIe
sicle, un vaste parc, et une annexe si importante, au fond de ce parc,
que, depuis, le lyce de jeunes filles Victor Duruy a pu s'y installer.

Les seuls devis relatifs  une telle installation faite ailleurs (achat
de terrains et construction des btiments), eussent ncessit toute la
somme consacre  l'achat global de l'htel Biron (htel proprement dit,
parc et annexe Victor-Duruy). On voit par l que tout vritable homme de
gouvernement n'a pas forcment la tte  l'envers, comme tel turbulent
rhteur promu  la fonction de premier Ministre!

Mais, l'htel achet, la comdie commena.

Qu'allait-on faire de cette acquisition?

Serait-elle dieu, table ou cuvette? Mystrieux et angoissant problme!

Pendant de longs mois, on le tourna et on le retourna dans tous les
sens. Puis le problme chut de lui-mme dans les cartons les plus
hermtiques de l'Administration.

Tous les ans, un rapporteur du budget dit des Beaux-Arts l'en tirait,
toutefois, pour nonner d'insuffisantes rengaines; et, tour  tour, le
bavard proposait d'installer dans l'htel Biron le ministre de la
Justice, un music-hall ou... le palais des souverains (en oubliant,
naturellement, que les rois catholiques ne mettraient jamais les pieds
dans ce bien pris  l'glise).

Et les jours passaient; et l'on ne trouvait dcidment rien, touchant
cette encombrante acquisition.

La horde des locataires ne se plaignait naturellement pas de cet tat
de choses; et les espions, eux, se croyaient revenus au beau temps de
Blcher.

C'est alors qu'un sculpteur se prsenta et loua la rotonde du
rez-de-chausse.

Ce sculpteur, c'tait Rodin.




L'HOTEL BIRON ENFIN RHABILIT.--ON EN EXPULSE LES
LOCATAIRES.--DMOLITION DES ANNEXES.


Enfin, l'htel Biron, du fait de cette auguste prsence, tait
rhabilit.

Bientt, on ne rpta mme que ceci: Rodin s'est install  l'htel
Biron;--et l'on oublia peu  peu les autres locataires.

Rodin tait venu, lui,  son tour, rue de Varenne, parce que, depuis
longtemps, il se trouvait trs  l'troit dans ses ateliers de la rue
de l'Universit, au dpt dit des Marbres. Le formidable labeur que
depuis tant d'annes il s'imposait, avait accumul tant de statues et
tant de bustes, que lui et ses praticiens ne pouvaient plus bouger,
surtout quand ils s'aventuraient dans l'atelier o se dresse la _Porte
de l'Enfer_.

Ds son arrive  l'htel Biron, Rodin fut conquis par les salles
hautes, spacieuses, par le sauvage dcor du parc; et, bien qu'il st
l'existence mme de l'htel menace, il se jeta de nouveau dans le
travail, avec la frnsie qui est toute sa vie.

Bientt, il occupa tout le rez-de-chausse de l'htel. Mais la prcarit
de son installation tait absolue; la vigilante Administration savait,
 tout instant, rappeler que, du jour au lendemain, Rodin et les autres
locataires pouvaient recevoir leur cong.

Un jour, mme, tous les occupants, y compris Rodin, furent aviss qu'ils
avaient  se chercher ailleurs un autre gte. On rcrimina: peine
perdue. Un huissier vint et signifia la volont de l'Administration. Un
dlai, toutefois, fut accord  Rodin.

[Illustration: HOTEL BIRON. LE VESTIBULE]

Un architecte du gouvernement avait, d'ailleurs, pouss les bureaux
 agir dans ce sens, en dmontrant que s'il convenait de conserver
l'htel lui-mme, il tait vain de conserver toutes les annexes, et
celle btie par la duchesse du Maine, et celles plus nombreuses leves
par la congrgation du Sacr-Coeur.

Le tout, il est vrai, ne se pouvait dfendre. La banalit de ces
btisses tait manifeste. On et dit des maonneries leves par un
architecte de notre temps; mais surtout l'architecte du gouvernement ne
songeait, lui, qu' toucher sur la dmolition quelques honoraires.

La pioche donc, et le pic, entamrent ces vieux dbris et, pour notre
part, nous ne les regrettons point; car, dans quelques notes prises
avant toute intervention des dmolisseurs, nous avions indiqu ces
impressions:

Pour l'instant, l'htel, disions-nous, est singulirement atteint.
C'est un htel moribond; il faut au plus tt le dlivrer de ses annexes,
de toute cette crasse et de toutes ces mousses que les eaux ont formes
sur les toits, sur les corniches, sur les plus fins dtails des
sculptures.

Nettement, il faut le parer, cet htel qui a tant de charme dolent,
tant de grce sobre et dlicate!

Mais surtout il faut dmolir sans piti les annexes, car cette fange de
pltras efface la fleur de l'architecture. Il faut que l'htel se dgage
tout droit, tout isol, dans sa fiert coquette de _garde-franaise
de la pierre_. Garde-franaise de la pierre! C'tait Rodin qui avait
ainsi joliment baptis l'htel Biron; et c'tait lui encore qui
m'avait fait couter ce joli couplet chant par Edmond Beaurepaire:
Les gardes-franaises! C'tait un corps privilgi que celui des
gardes franaises; il n'en tait pas moins populaire. Son uniforme
sduisant, bleu de roi, agrment de blanc,  revers rouges, charmait
les Parisiens, parmi lesquels il se recrutait principalement. Et quand
il passait dans la rue avec sa moustache en croc, son tricorne crnement
pos sur ses cheveux poudrs, l'air martial, veill, bon enfant, tous
les coeurs volaient au beau garde-franaise. Il tait le hros des
bals de la Courtille et des Porcherons; et tous les Tniers et les Vads
du temps ne manquent jamais de le signaler, dans leurs peintures des
guinguettes, comme un des lments du tableau.

Oui, sauvons, exprimions-nous, ce garde-franaise de la pierre! On
retrouverait ainsi le temps o le marchal duc de Biron commandait  son
rgiment d'lite, et l'on ferait refleurir, revivre une poque disparue
des ftes galantes, dont il tait le zl ordonnateur.

Certes, il y a fort  faire, ajoutions-nous. Pour l'instant, le
garde-franaise trane ses pieds dans la boue, et son habit est
singulirement frip par les rudes saisons qui, depuis tant d'annes,
l'assaillent.

Symbole d'un coquet soldat tomb dans l'ivrognerie, l'htel Biron
a maintenant mauvais air avec sa cour bossue d'herbes et toute sa
saumure. Sur la rue de Varenne, pour un peu cependant, il pourrait se
prsenter au fond de ses deux cours, que spare une grille. Oui, il
semble vous accueillir parfois volontiers, quoiqu'il soit mal tenu. Il a
une mine de parent pauvre, mais sa bonne ducation reparat dans le joli
dessin des fentres de son avant-corps. Quand on aura enlev l'horloge
qui troue le fronton, quand on aura bien dgag les ailes, il aura une
mine avenante, cet htel. Dgagez-le, nettoyez-le, et offrez son visage
au doux repos d'une corbeille de gazon. M. de Biron, a-t-on rpt,
chrissait les tulipes; nous verrions volontiers alors ces fleurs parmi
la fracheur veloute des boulingrins; et si, du coup, l'on pouvait
reconstituer le vestibule avec sa belle rampe d'escalier en fer forg,
tout serait assurment pour le mieux.

Et nous terminions:

Du ct du jardin, la faade a un air plus harmonieux, plus dlicat,
avec son balcon que supportent quatre consoles sculptes,--et aussi avec
son fronton tout par. Et les proportions (ici les ailes sont dgages)
se prsentent plus gracieuses, plus admirables. En somme, il y a bien
peu de choses  raliser pour que ce tmoin d'un style spirituel soit
tout  fait charmant. Un peu de propret sur la collerette, je veux
dire sur le haut de la faade, une grille de balcon galement remise en
place, et tout serait dit, exquisement!

A l'heure actuelle, comme il sommeille le dolent htel  l'ombre
presque, pourrait-on dire, du dme de l'htel des Invalides!

Quand le soleil le frappe de ses rayons, il semble trs joyeux de
sa grce fane, tandis que de dlicates ombres se glissent dans les
fossettes des cls de vote, dans le galbe lanc des jambes de la
desse du fronton. Et la pierre dore, verdie, frmit d'tre ainsi
caresse, encore.

L'htel n'est vraiment mlancolique que lorsque, par la brume, il
regarde la sauvagerie du jardin  l'abandon; il n'est triste que
lorsqu'il semble voquer son pass de bosquets et de petits temples.
Mais, l't, les pierres, un peu disjointes, s'tirent toutes dans la
chaleur bienfaisante et dans l'or du soleil. Elles ont retrouv l'ardeur
de vivre.




RODIN A L'HOTEL BIRON


Des plaisantins ont souvent rpt que Rodin,  l'htel Biron, est un
intrus.

L'histoire de l'htel de Biron que nous avons tenu  raconter
prolixement suffira peut-tre, maintenant,  billonner ces bavards. Si
une demeure, en effet, a jamais t habite par les gens les plus divers
et les plus saugrenus, c'est bien cet htel Biron qui a t secou
jusque dans ses dessous. Aprs cela, s'obstiner  considrer Rodin comme
un intrus dans l'htel Biron, c'est se dcerner  soi-mme un touchant
brevet de sottise!

La situation est celle-ci: les soeurs du Sacr-Coeur chasses,
Rodin a rhabilit un htel historique qui tait tomb, par la grce du
liquidateur, dans les pires mains!

Aujourd'hui, l'htel est si bien rhabilit qu'il est mme devenu, pour
le monde entier, un phare, un phare de haute et vive lumire.

C'est vers lui que convergent maintenant tous les regards du monde
artiste; c'est prs de lui que s'entre-choquent les vomissements d'une
basse presse franaise et les magnifiques loges du reste de la terre.
L'htel Biron est devenu un but de plerinage. C'est une des cathdrales
de l'Art.

Rodin s'est install l, modestement, humblement, comme il a toujours
vcu. S'il y a des motifs d'admiration dans les hautes et spacieuses
salles qu'il a trouv nues  son arrive, s'il y a maintenant de la
beaut, ce sont ses seules oeuvres qui ont fait ce miracle!

[Illustration: HOTEL BIRON. LE BUREAU DE RODIN]

Oui, les hautes et spacieuses salles taient nues, plus nues que le plus
dnu envieux le peut imaginer; car je ne sache pas qu'il faille tenir
pour ornementation des lzardes d'humidit, des suints de larmes, des
tranes de pluies! Ah! les lambris dors, les pures boiseries de style,
quoi encore! Quelle plaisanterie! Quand Rodin est entr  l'htel Biron
il n'a pens qu' y installer des ateliers; et, vraiment, aucune autre
pense n'y pouvait venir, quand on regardait cette dtresse et ce vide.

Oui, des oeuvres seules ont fleuri de grce et de force ce dsert; et
le travail des praticiens seul l'anime; le courageux travail de l'outil
qui projette les clats du marbre.

Rodin a le culte du pass. Il est entr  l'htel Biron avec un profond
respect, et il n'a jamais cess d'honorer ces ateliers que le hasard lui
a donns.

Tout ce qu'on a pu dire, en dehors de cet hommage, n'est qu'un amas de
sottises. Ni gaz, ni lectricit n'clairent mme le soir les salles;
de vacillantes lueurs de bougies, a et l, ponctuent, d'insuffisantes
clarts, les tnbres.

La vritable joie de Rodin c'est d'accumuler encore ici des statues,
des bustes, des statuettes, des colonnes de pltre et de gracieuses
figurines. Il vient de bonne heure de Meudon  l'htel de la rue
de Varenne; et, tout de suite, dans la salle o il travaille plus
assidment, il s'enferme avec son modle. Il a gard le contentement
profond, aussi vif qu'au premier jour, de modeler sur le papier, de
ptrir la glaise ou de reprendre quelque statuette de pltre. Il faut
l'avoir vu,  ce moment-l, cet enchanteur de la forme, de l'expression
surtout, pour comprendre un peu tout le bonheur que lui donne la vie de
son travail!

Un jour que nous nous promenions dans les alles sauvages du jardin
Biron, Rodin m'a dit:

Oui, j'ai toujours aim farouchement le travail. Dans mes dbuts,
j'tais malingre, d'une pleur extrme, la pleur de ma pauvret; mais
une ardente surexcitation nerveuse me poussait  travailler sans rpit.
Je n'ai jamais fum, pour ne pas tre surtout distrait, je crois, une
seule minute; j'abattais mes quatorze heures quotidiennes, et je ne me
reposais que le dimanche. Alors, ma femme et moi, nous allions dans
quelque guinguette prendre un gros repas  trois francs pour nous
deux, qui tait toute notre rcompense de la semaine!

Aussi, aujourd'hui, tchez d'tablir un catalogue de l'oeuvre complte
de Rodin, vous n'y arriverez pas. Lui-mme ne sait pas tout ce qu'il a
cr, inspir et fait excuter. Il se perd dans ce ddale d'oeuvres.
Ah! cela gaya souvent ce peintre revche et constip que l'on connat
pour noter soigneusement (sujet, matire, dimensions, etc.), tout ce qui
sort de ses pauvres mains!

Lev ds l'aube, Rodin vient chaque jour  l'htel Biron. On le conduit
de sa villa des champs jusqu' la gare de Meudon-Val-Fleury--oh! le plus
souvent, une simple voiture que trane un cheval pacifique!--puis il
prend le train lectrique pour descendre  la gare des Invalides, d'o
il gagne  pied la rue de Varenne.

Il accomplit ce trajet sans ennui, sans lassitude. Ceci, dj, est un
tonnement, depuis si longtemps que ce trajet reste le mme,  l'aller
et au retour. Mais il faut se dire simplement que le travail seul
passionne ce grave vieillard; qu'il ne pense qu' ce travail, qu' _son_
travail, et que, parfois, s'il s'en distrait un instant, c'est encore
pour travailler _autrement_,--pour noter enfin ces Penses, dont
quelques-unes sont dans ce livre, par faveur, runies.

Mme, maintenant,  bien dire, il ne s'coule pas de jour sans que
Rodin note une ou plusieurs de ses mditations conues de souvenir ou
en prsence de la nature (paysages, figures, etc.). C'est ainsi qu'il a
crit de nombreux albums, dont la publication serait l'au jour le jour
enfin expressif d'un merveilleux artiste. Car, si dans le journal du
grand Delacroix il y a peu  glaner, les cahiers de Rodin contiennent
d'loquents enseignements et tout l'expos d'une extraordinaire
technique.

Ses Penses, Rodin les note, d'ailleurs, une  une, devant la vie, en
plein air; il les tourne et il les retourne, en marchant, jusqu' ce
qu'il leur ait donn une forme satisfaisante. Mme Georgette Leblanc,
qui perptre quelques Penses, comme tant de femmes inassouvies, crit
d'abord, d'une grosse criture, son effort crbral, puis elle affiche
ce papier dans une sorte de petit placard  grillage, comme on en voit
 la porte de la mairie, dans les villages. Elle passe alors et repasse
devant le papier ainsi pingl; et c'est  la suite de cette sorte
de mise au pilori qu'elle dcide si elle gardera ou non la Pense!
Amusante manire d'examen!

Rodin, lui, plus simple, passe au crible ses Penses, tandis qu'il
suit, lentement, les paisses alles du jardin sauvage Biron, cet autre
Paradou.

Les beaux jours venus, quelles heures mouvantes Rodin vit sous ces
votes de feuilles, sous les pommiers et sous les cognassiers de cette
incomparable petite fort! Sa chienne Dora bondit prs de lui, et
il rpond  voix basse  son interlocuteur, comme s'il craignait de
troubler le sourire des fleurs sauvages, pousses l en gerbes, en
panaches de gala!

Heureuses aprs-midi au cours desquelles--j'en appelle  ses
familiers,--on n'entend jamais Rodin parler de ses oeuvres, mais
seulement de la Nature et des Matres! Combien de fois nos questions
sont restes sans rponse parce qu'elles violentaient l'extrme modestie
de ce grand homme! Combien de fois, au contraire, vantait-on le Bernini
ou Pigalle, il nous disait, lui, d'indites paroles, de prcieux aperus
encore invus! Et comme tout cela tait class dans sa mmoire! L'ordre,
qu'il s'efforce d'obtenir des gens qu'il emploie, lui a fait obtenir
de prcises distinctions et nulle confusion n'est jamais en lui, nul
dsordre.

Cependant, que de voyages Rodin a accomplis, en observant toujours,
en puisant son admiration! N'importe, comme ils sont lumineux ses
commentaires de l'art universel! Ce qui n'empche pas que d'officiels
goujats affirment chaque jour, avec le plus imperturbable aplomb, que
tout ce qu'il a collectionn, tant  l'htel Biron qu' Meudon, n'offre
qu'un intrt mdiocre.

Cette dclaration est au moins stupfiante, allons! Comment, voici
un gnie qui se mle, lui aussi, de collectionner; et ce sculpteur de
gnie, _qui ne recherche que des sculptures_, serait moins entendu en la
matire qu'un valet absolument quelconque qui conserve un muse ou un
palais! Cela, n'est-ce pas, c'est d'une irrfrnable gaiet!

Ah! les gens officiels sont des gens ttus, convenons-en! Ils sont
cuirasss d'une telle sottise qu'ils en merveillent. Parfois on se
demande si ce ne sont pas des gens fort spirituels qui veulent le
plus comiquement du monde se divertir; car, enfin, on s'interroge, on
se dit qu'un gouvernement a tout de mme plac dans des lieux levs
ces galftres de la brocante et ces margouillats de la camelote;
on se rpte qu'ils sont dcors, et c'est quelque chose cela!
enfin, ils font partie, ces gens, d'un tas de socits artistiques,
littraires, industrielles et vinicoles; ils prsident des banquets,
des distributions de prix, ils inaugurent des statues; ils dirigent des
coles d'art, que sais-je encore? Ils ont une barbe de Triton, un aplomb
de financier et une faconde de bonisseur! En vrit, oui, parfois, on ne
sait plus! Ils vous droutent!

Tout de mme, il y a des demeures dans lesquelles ils ne devraient pas
entrer.

Celle de Rodin est une de celles-l. Ce matre parle-t-il, le charabia
des conservateurs et des directeurs d'coles d'art devient quelque chose
d'extraordinairement cocasse, de prodigieusement extravagant. C'est de
l'imbcillit dose, de l'extrait de sottise. On prend subitement en
haine un gouvernement qui a confi des fonctions  de tels hbts; on
vilipende les cuistres ministriels qui ont  se reprocher de telles
nominations!

Mais on coute toujours Rodin, dans le jardin Biron, et toute colre
s'apaise.

[Illustration: HOTEL BIRON. UN COIN DE L'ANTICHAMBRE]

C'est qu'il a bu, lui, toute la lie officielle; c'est qu'il a tout
endur de l'Institut, le magnifique artiste. Feu Henri Roujon, la
sous-ventrire des basses Lettres, s'tait, depuis toujours, dclar
l'ennemi de Rodin; MM. Puech et Merci, ces modeleurs de graisse, ces
orthopdistes des moulages sur nature, excrent, eux aussi, Rodin. M.
Bonnat rivalise avec le photographe Lampu de gtisme nonnant.

Ah! oui, toute colre s'apaise; car, heureux de la vie, Rodin conte avec
un ironique sourire bien des histoires arrives  d'autres qu'il admire;
et ses mots sont si calmes, arrivent en cortge si tranquille, que l'on
jette comme lui les yeux sur le bonheur du beau jardin, et qu'elles
s'effacent vite compltement les pauvres physionomies des sots que notre
conversation met en cause.

Rodin aime, d'ailleurs, d'un vif amour le jardin Biron, o la nature
cre, comme elle l'entend, toutes ses herbes, toutes ses feuilles et
tous ses fruits. Il y a l une vote d'arbres qui jaillit comme une
nef: et cela s'ordonne en toute majest, avec faste et solennit. Quel
aspect Rodin offre sous cette splendeur! Il est l, trapu, un manteau
brun jet sur ses paules, un bret de velours noir abritant sa tte
pensive. J'ai song souvent, en le considrant,  tous les portraits
de lui--peintures et bustes--que l'on essaya. Ils sont tous vains. La
photographie, seule, a pu donner deux ou trois visions  retenir. Les
peintres et les sculpteurs se contentent trop aisment du pittoresque;
ils ont vu la longue barbe, un air de faune sensuel; ils n'ont pas vu
l'aspect caractristique, dominant, celui d'un patriarche de Rembrandt
non point revche, renfrogn, mais, au contraire, malicieux, ironique et
toujours curieux de la vie.

Ah! certes, non point renfrogn! Car, maintenant que Rodin a conquis la
gloire universelle, toutes les femmes de la terre le viennent visiter
 l'htel Biron; et  toutes--Dieu sait pourtant s'il en entend, des
sottises!--il donne son sourire amus. Oui, ce patriarche aime la vie,
toujours, de plus en plus fortement. Entendez-le parler de ses modles
favoris, il vous ravira par sa chaleur. Il eut longtemps un modle
admirable, une jeune femme dont le corps enchant lui fournit je ne
sais combien d'esquisses et de dessins; ah! quel hymne d'amour il lui
consacre toujours! et comme il raconte avec joie l'apparition nue,
 un dner d'artistes, de cette merveilleuse chair, souple, lance,
frmissante, orgueilleuse!

Ses plus significatives Penses, celles qui constituent ses profondes
rflexions sur la technique de la statuaire, elles lui sont donnes,
d'ailleurs, par ses modles-femmes dont il claire,  la lumire d'une
bougie, le corps dans la tombe du jour. C'est ce qui fit dire 
l'une d'elles: Je pose pour la littrature! Oui, de la littrature,
peut-tre, car le style de ces Penses est admirable; mais c'est
surtout le merveilleux rsum--en quelque sorte philosophique--de
soixante annes d'un patient labeur et d'une fructueuse exprience.
Car, ds le temps o Rodin fut le collaborateur de Carrier-Belleuse,
c'est--dire aux premires annes de son apprentissage, jamais il ne
ngligea d'apprendre toujours quelque chose, mme quand il devait
demander cette chose-l  un camarade d'atelier. Et son esprit reste
singulirement lucide quand il explique brivement, une  une, toutes
les conqutes de son talent. Il se souvient de l'artisan qui lui
apprit  modeler en profondeur et qui lui fit comprendre toute la
caractristique beaut de l'ornement. Jamais une vie ne se retracera
mieux sur l'cran d'une pure mmoire. Rodin a oubli des dates dans
sa cration vigoureuse; il ne peut, pour le dtail, citer certaines
oeuvres, du moins toutes ses oeuvres; mais ce qui demeure en lui,
d'une manire prcise, formelle, c'est l'histoire de tous ses progrs.
Aussi, comme il offrirait de rares exemples techniques aux sculpteurs,
si ces gens-l voulaient l'entendre!

Mais qui de ceux-l l'entend? Il vit  l'htel Biron, dans son travail,
drang par d'importuns visiteurs, mais aucun sculpteur parmi ceux-l.
A la mtairie de la rue Bonaparte, on feint de l'ignorer; mieux mme:
on ricane quand on y prononce son nom, et les autres sculpteurs sont
galement indiffrents. Si! ils viennent, ceux-ci, quelquefois, pour
solliciter son appui, mais c'est tout. Pour tous, ce matre illustre
vit aussi ignor qu'un Pharaon de la vingtime dynastie. Vous ne vous
demanderez plus alors maintenant, j'espre, pourquoi Rodin c'est toute
la sculpture actuelle,--et pourquoi presque tous les autres gens dits
sculpteurs croupissent dans une si parfaite mdiocrit!

Non point, certes, que nous rclamions pour Rodin toute une cohue de
disciples, d'imitateurs et de plagiaires, bien que Mirbeau ait crit:
De lui part un style! Non, certes, pas de squelle de suiveurs;
mais Rodin, en vingt ou vingt-cinq leons,  forfait,--comme on
apprend quelques carambolages au jeu de billard--pourrait dtourner de
l'anecdote, de l'norme souffl, du manirisme bte, un tas de braves
gens, pas mchants, mais naturellement obtus, auxquels il manque--pour
le surplus!--quelques notions de l'art des plans. A l'cole,  la ferme
du quai, on n'enseigne pas les choses utiles de la statuaire. Aussi
est-il comprhensible que pas un nourrisson-sculpteur n'ait os envoyer
au diable la snile ganache qui radote sous le vieux nimbe en tle
peinte du prix de Rome!

Entendez bien, toutefois, que jamais Rodin ne s'est plaint d'un tel
isolement. Au contraire, les choses du pass qu'il admire et qu'il
collectionne avec la plus vive clairvoyance,--n'en dplaise  messieurs
les saugrenus conservateurs de palais dserts!--ces choses-l lui font
une compagnie enchante, trs heureusement muette, et qui lui suffit.

Ah! certes, que d'heures il mdite devant ses antiques, ses bronzes
cambodgiens, ses terres cuites de Tanagra et de la Basse-Egypte,
ses Lkythes grecs  fond blanc, ses pierres graves de Thbes ou
d'Hliopolis et devant ses stles assyriennes si curieusement mailles!
Avec quels doigts frmissants il touche ces vieilles pierres patines,
vernies, dores et quelquefois si grises! Et comme il les dispose bien
toutes! Celle-ci, par exemple, pose sur une sorte de billot, c'est un
bassin mutil de femme. Quel bourreau l'a laiss l, si ambr sur ce
lourd tapis  dessins rouges?

A ct, voici un exquis petit torse de Vnus accroupie; un corps
dlicat, sans tte et sans bras, et c'est tout rayonnant de lumire.

Ailleurs, un autre torse se dresse, bras, jambes et tte disparus; mais
quelle joie dans ce marbre gonfl de soleil!

Dans une des grandes vitrines, considrez aussi tant de pierres
sculptes, des bas-reliefs babyloniens, des pierres du Srapum et de
l'poque Sate, profils de guerriers, de dieux, de prtres et d'oiseaux
sacrs.

Et, au milieu de toute cette noblesse, le comique grimacement de petits
ivoires japonais nargue, semble-t-il, d'lgantes statuettes de dieux,
pares d'attributs.

Mais le fervent amoureux des glises de France a plac galement ici une
Vierge en pierre tenant l'enfant Jsus; et elle ne choque assurment pas
parmi ces autres desses cambodgiennes, patines et ronges par le temps.

Comme tout cela est ordonn, du reste! C'est un vritable muse, dont il
est bien impossible de dtailler, ailleurs qu'en un catalogue, toutes
les richesses. Cette collection qui s'accrot sans cesse, Rodin la
commena, voil une quinzaine d'annes, alors qu'une fatigue nerveuse
avait en quelque sorte boucl son formidable effort. Pour chapper
 cet ennui physiologique, il se mit  visiter les antiquaires; et
il faut bien croire, je le rpte, qu'il mit quelque discernement 
djouer les ruses et  venter les trucs de ces aimables forbans, pas
toujours, aprs tout, constamment filous; ou, alors, il faut admettre
ceci, que les muses, dirigs par des gens un peu moins forts que
Rodin, avouons-le! ne contiennent que des tiares de Satapharns;--et
si l'on a pu apporter d'authentiques merveilles  ces messieurs les
conservateurs, nous ne voyons pas pourquoi Rodin n'a pas t, de temps
en temps, si vous ne nous accordez que cela, galement favoris.

[Illustration: HOTEL BIRON. LE GRAND ATELIER

Cl. Lmery]

Et puis, il y a,  l'htel Biron, quelques-unes de ses propres
oeuvres, et elles suffisent, celles-l, pour former la plus
inestimable des collections. J'ai vu bien des saisons  l'htel Biron.
J'y ai vu le printemps et tous les pommiers du jardin en fleurs; j'y ai
vu l'automne, et aussi l'hiver et encore l't, au moment o la terre
sue vraiment une verdure grasse et clatante; eh bien! toujours, j'ai
compris que Rodin devait venir ici et y travailler. C'est bien l la
demeure tranquille d'un matre pris de solitude.

Oh! sans doute, on ne l'accorde gure  Rodin, la solitude! On abuse
de son extrme politesse, de sa bienveillance, de sa peur de refuser
un visiteur. On rpte aussi qu'il ne se tint point toujours  l'cart
des obligations mondaines; on va jusqu' lui reprocher quelques
sympathies--sont-ce mme des sympathies?--pour des politiciens; mais si
l'on savait combien de gens sont venus  lui, alors qu'il n'allait pas 
eux! et que l'on fasse le compte des commandes qu'il reut de l'tat, on
sera stupfait d'avoir un chiffre infrieur  celui qu'obtinrent tant de
sculptiers attachs d'antichambre!

Les potes eux-mmes ne l'estimrent pas. Lon Dierx rptait: Rodin!
je ne comprends pas!; et, un jour que quelqu'un voulait prsenter
Rodin  Leconte de l'Isle, le second olympien laissa tomber, solennel:
Inutile, monsieur! En fait de sculpture j'en suis rest  Phidias!

Ne nous tonnons donc pas de sentir que Rodin conserve en lui son
me ingnument passionne. Pourquoi la montrerait-il? Il aime la
sculpture d'un tel amour qu'elle lui a tout pris: coeur et cerveau.
Ne nous flattons mme pas d'une courte amiti d'un tel homme pour l'un
quelconque d'entre nous; elle n'existe pas. Si chaque homme, au fond,
est un isol, Rodin, lui, est emmur, inaccessible. Si, pour toutes les
choses quelconques de la vie, il est facile  conduire, son cerveau
est puissamment arm pour la sculpture, cette autre divine amante!

Nul n'a plus volontiers donn ses oeuvres. Une fois cres, elles
semblaient ne plus compter pour lui; et cela encore fut longtemps un
tonnement. Car on sait qu'il n'en va point ainsi dans la cohue des
peintres et des sculpteurs. Ou ils tiennent, ces gens, comme  des
ftiches,  leurs plus dnues productions, ou ils ne consentent  les
cder qu' un prix qui permettrait presque d'acqurir un Velazquez ou un
Puget. Le clich: artiste, esprit large, dans sa vulgarit indniable,
est singulirement dsuet. Il faut s'incliner devant les plus basses
oeuvres de ces gens-l, se sacrifier pour elles, et, bien entendu,
ensuite, s'attendre  tre couvert d'injures. Baudelaire, avis, donnait
aux peintres des cervelles de hameau; ils ont aussi des coeurs de
goujats!

Et encore comme il donnait, sans le plus simple examen, Rodin! C'est
ainsi que nous avons vu un sculptier, qui avait reu de Rodin son buste
de Dalou (un de ses plus incontestables chefs-d'oeuvre), tailler dans
le marbre un autre buste de Dalou, _de son cru_: les deux bustes, le
chef-d'oeuvre et le navet, _l'un  ct de l'autre_! Aprs cela,
n'est-ce pas?...

Oui, Rodin donnait! ou... on le dvalisait! Le plus pillard de tous,
ce fut ce critique d'art, arriv par un drolatique stratagme  une
fonction officielle, et qui, dans son dsir d'accumuler chez lui des
oeuvres de Rodin, allait jusqu' lui attribuer des vases entirement
excuts par un autre sculpteur.

Des pillards! Il y en eut bien d'autres, d'ailleurs; et nous regrettons
vraiment de ne pouvoir citer le nom de ce notoire collectionneur
qui, aprs avoir fait faire des dessins  Rodin, tricha--le mot est
exact!--sur le nombre fix, afin de pouvoir drober au matre,--alors
peu fortun--quelques francs, destins sans doute  la perptration d'un
autre vol.

Ah! disons-le, Rodin n'eut gure  se louer des amateurs! Si l'tat
franais le traita, jusqu' ce jour, avec la plus extrme svrit,
ces ngriers qu'on appelle conservateurs, amateurs ou connaisseurs, ne
furent pas plus tendres. Il faut entendre Rodin raconter--sans amertume,
je vous assure!--tout un ensemble de sales histoires pour accorder une
confiance limite  ces pirates. C'est l'un d'eux qui bave encore contre
Rodin, parce que celui-ci n'a pas voulu lui donner un amas d'oeuvres
pour son muse! Combien c'est touchant!

Avec quel prfrable plaisir nous avons pass tant de fins d'aprs-midi
l-bas, dans la grande chambre de l'htel Biron,  la lueur des bougies!

Grande chambre, o Rodin se tient habituellement, vaste cabinet de
travail plutt, o il a tapiss tout le pourtour des murs de nombreux
dessins  la mine de plomb; o il a fait venir aussi de l'atelier des
praticiens, situ tout  ct, des statuettes de pltre, des marbres et
des bronzes. C'est l, qu' la nuit tombe, nous avons souvent cout
Rodin. Alors il ne parlait plus de toutes les salets du monde; il vous
avait oubli tous les sots, tous les malpropres; il nous disait toutes
ses admirations pour telle oeuvre vue en voyage ou que lui avait
rvle une photographie. Il tait si loquent, si prcis, si affirmatif
que l'on ne pouvait pas ne point le suivre. Et que de chefs-d'oeuvre
inconnus il dcouvrait ainsi, ou qu'il commentait d'une manire tout 
fait nouvelle!

Des fins de journe d'hiver, quand le pole de faence craquait, si par
hasard personne ne venait, il nous tait donn d'entendre de pntrantes
rflexions sur l'art universel; car jamais barbacole en Sorbonne n'eut
son langage imag, tout fleuri d'pithtes, qui dresse l'oeuvre dans
toute la plnitude de son caractre.

Ah! le livre sur les muses italiens que Rodin nous donnerait, s'il
voulait nous le donner! s'il avait surtout le temps de le dicter; si sa
sculpture ne lui prenait pas toujours le meilleur temps de sa vie!

Nous pensions, en l'coutant: c'est tonnant ce que Venise, Rome,
Florence et Naples supportent de sottises de professeurs et de
voyageurs! Les Futuristes ont raison, certes, quand ils demandent
qu'on dtruise de tels prtextes  de si accablantes neries! Voici
Venise, assaillie par les alertes pourchas des amants; voici Rome, qui
dgonfle les borborygmes de l'enthousiasme; voici Florence, qui sue
l'ennui des touristes; voici Naples, qui crve de la putrfaction des
porcs cosmopolites! Elles sont maintenant inabordables, ces quatre
villes; Marinetti a raison de les appeler des plaies pourrissantes
de l'Italie. Si, encore, on y trouvait,  un moment, la solitude
partielle, la tranquillit relative; mais non, les agences vomissent
sempiternellement des tribus de crtins, des hordes de mufles, des
troupeaux de Canaques. Impossible de s'arrter quelque part et de
regarder en paix. Dpouill par les cicerones et autres mendiants
transalpins, harcel par les voraces mouches des agences, il faut
toujours battre en retraite, fuir, ou, rsign, macrer dans les
excrments de la caravane. C'est gai!

La forte pntration de Rodin, heureusement, nous entranait bientt
loin de l. C'tait maintenant un merveilleux commentaire,  mots
coups, qui _situait_ une oeuvre dans l'histoire de l'Art; et je ne
sache pas, par exemple, que quelqu'un ait jamais expliqu comme lui la
toute puissante originalit du Bernin, qui a pu, dans des chapelles
de Rome,  l'insu de la clairvoyance des prtres, placer des statues
satures de la plus vigoureuse sensualit!

Bien mieux, des artistes que nous avons, nous, cess d'admirer: Gustave
Dor et Meissonier, par exemple, Rodin trouve, pour les dfendre, des
mots qui sont presque convaincants. Il est certain que le premier
eut une alerte imagination; mais c'est son dessin mou, son dessin de
procd, qui nous afflige. Avec Dante, il est mal  l'aise, dessinant
des personnages sans caractre et trop uniformment semblables; avec
Balzac, il ne russit pas mieux, car il reste tout au bord d'un
romantisme truculent que Victor Hugo, dans ses dessins, avait dj
fortement entam.

Pour Meissonier, nous fmes vraiment surpris d'entendre Rodin clbrer
_La Rixe_, un soir que nous le reconduisions  la gare des Invalides;
Meissonier, c'est--dire le peintre qui ne connut jamais le mouvement;
et c'tait le sculpteur du mouvement qui nous disait: Mais si,
Meissonier a cr de la vie, des gestes. Plus tard, on lui rendra cette
justice! Allez donc vilipender aprs cela les opinions des bourgeois!

[Illustration: HOTEL BIRON. UNE SALLE DU REZ-DE-CHAUSSE]

Avouons, pourtant, que Rodin est autrement loquent et persuasif,
lorsqu'il s'agit de Puvis de Chavannes.

Il nous a dit souvent: J'aime sa srnit, sa tranquillit mditative
devant la vie. Il a repouss l'angoisse du mystre et toutes ses figures
sont animes d'un grand bonheur intrieur, qui ne se trahit jamais par
des cris et par des gestes violents. Et comme il savait transposer tous
les dcors! Bien des fonds de verdure du Bois de Boulogne sont devenus
des paysages appropris  ses graves figures. Ah! c'est un trs grand
peintre, et c'tait un homme de manires exquises. Aussi, j'ai eu un
chagrin vritable le jour qu'il n'accorda point son estime  son propre
buste que j'avais excut. Si, depuis, ce chagrin s'est adouci, c'est
que j'ai fortement pens que la princesse Cantacuzne avait pes sur son
opinion.

Du reste, je n'ai jamais eu de chance avec tous mes bustes. Victor
Hugo, Falguire, Rochefort mme, tous me donnrent de peu rconfortantes
paroles. Est-ce que je suis un juge d'instruction trop implacable qui
note toutes les tares d'un visage? Je ne sais pas!

Et la srie... continue! Oui, c'est le tour de Clemenceau qui refuse
de laisser exposer son buste par Rodin. Et pourtant, que de gens, sauf
Clemenceau, trouvent cette oeuvre admirable!

Claude Monet, Jules Desbois et tant d'autres artistes en ont t
fortement impressionns, et nous nous souvenons d'avoir caus la mme
surprise merveille en montrant ce buste sans pareil  M. Aristide
Briand.

Seul, Clemenceau persiste, lui,  ne point se trouver plaisant en
ce buste. Les masques chinois qu'il possda jadis le hantent. Il les
retrouve partout. Cependant, on sait que Clemenceau n'a rien, vraiment
rien, d'un masque chinois ou tartare!--et c'est pourquoi nous pensons,
nous, qu'il glorifiera un jour ce buste, qui, pour le moment, darde
son regard de tigre dans cette paisible jungle qu'est la rotonde de
l'htel Biron.

Et Clemenceau fera mme bientt amende honorable, parce qu'il n'est pas
possible qu'il ignore plus longtemps tous les nombreux bustes que Rodin
excuta. Et, aussi bien, sur ce point mme, personne ne conteste plus le
gnie de Rodin. Rappelons-nous les bustes Dalou, Falguire, Guillaume,
Shaw, Sada Hanako, Fenaille, de Nosti, Fairfax, Henry Becque, duc de
Rohan, Mirbeau, Geffroy, Ryan, etc., etc. Accordons que Rodin, tout de
mme, doit, mieux que quiconque, avoir une opinion lucide, formelle. Or,
le buste de Clemenceau lui plat. C'est le bruyant vieux tribun qui a
tort!

Du reste, avec quelle conscience Rodin travaille. Voil une nouvelle
certitude de succs. Que d'preuves, que de bustes en terre (cinq ou
six) _pour une seule tte_! afin de suivre, pouce  pouce, le patient
travail du model; afin de s'en tenir surtout  celui de ces cinq ou six
bustes qui portera le plus de qualits!

Jamais Rodin n'a excut une oeuvre proprement dite sans ttonner!
Sans doute, nous l'avons vu raliser d'extraordinaires esquisses, en
un temps invraisemblablement court; mais comptez que ces esquisses-l
seront travailles, fouilles, si elles doivent aboutir  une oeuvre.
Et elles seront appuyes par quelles lectures, par quelles mditations,
s'il s'agit d'oeuvres mythologiques ou historiques!

Ah! nous convenons que c'est l, quelquefois, tout un travail
prparatoire qui prsente de graves consquences; car, en exemple,
c'est bien d'avoir lu le rcit de Froissard, au sujet des _Bourgeois
de Calais_, que Rodin en modela six, au lieu d'un seul qu'on lui avait
command.

Mais c'est parce que Rodin, fils de petits employs, n dans un quartier
populeux, se cultiva sans cesse, qu'il est arriv  sa suprmatie.
Certes, il n'a jamais mpris les _sujets_; il les a, au contraire,
interprts toujours en rclamant  toutes les histoires les figures
illustres, les hros, les amants, les victimes, et aussi les aventures
des dieux, sans oublier le monde sensuel et turbulent des Nymphes et
des Faunes. Sa profonde intelligence lui a permis heureusement d'ignorer
l'anecdote,--cette vermine de la Peinture, de la Sculpture et des
Lettres.

Une autre chose enviable en lui: c'est la fermet de ses admirations
rflchies.

Ainsi, s'il dclare qu'il admire Beethoven et Mozart, il dclare avec
non moins de vigueur qu'il s'est carrment ennuy  Bayreuth! Aussi,
un jour, un critique l'ayant compar  Wagner,--on n'est jamais  court
de sottises!--Rodin n'en fut nullement touch. Bien loin de l!

Pour le thtre, il a galement une estime trs mdiocre. A vrai dire,
il n'y met jamais les pieds; et si, d'aventure, on l'y entrane, au bout
d'une heure il s'y ennuie. Rodin n'est ni suiveur ni mondain; quelle
gne pour sa popularit!

On l'a accus, quelquefois, de donner son opinion sur bien des choses,
sur trop de choses! Mais c'est toujours son extrme politesse qui lui
joue ces tours-l! Car, si l'on savait ce qu'il y a de gens, hommes et
femmes, journalistes franais et esquimaux, bas bleus et amantes de
la luxure, qui se prsentent  l'htel Biron pour les plus cocasses
interviews, on serait effar. C'est un dballage d'histoires saugrenues
et de questions btes; un salmigondis d'mes en peine et de coeurs
plors; c'est un galimatias de sentiments et d'ides uss. Amricains
et Amricaines, surtout, se jettent sur Rodin avec une frnsie
pileptique; ils veulent le chambrer; ils l'assaillent jusque dans ses
retraites; ils le poursuivent sans trve au cours de ses voyages; ils le
harclent et le forcent!

C'est l'un de ces reporters en dlire qui, par des communiqus spcieux
envoys aux gazettes d'Amrique, proclame qu'il donnera enfin de Rodin,
du seul Rodin une image exacte, tout un lot d'impressions, toute une
cargaison de documents neufs!

C'est vrai, tout cela montre que Rodin n'est pas un olympien, et qu'il
est mme plus accessible aujourd'hui qu'au temps de sa forte maturit.
Il est simple, accueillant, comme toujours empress  recevoir qui vient
prs de lui, mme un touriste tranger qui ne veut rentrer _at home_
qu'aprs avoir visit toutes les attractions de Paris.

Et c'est cela qui excite contre Rodin des esprits grincheux, pour
qui l'idal de l'artiste, c'est le mordant et aigre Degas, barricad
celui-l, lest, en tout cas, si on le rencontre, de mots froces et
cuisants!

Et pourtant, ce n'est pas tout, l'esprit! Quant  nous, nous prfrons
l'enthousiasme toujours neuf de Rodin, et aussi ce lyrisme particulier
que l'on ne connut jamais  travers Degas; ce lyrisme qui, un soir, nous
merveilla, tandis que Rodin nous vantait la sensibilit de la pierre,
la sensibilit d'un bloc de marbre, par exemple, qui n'aime pas qu'on
le bouscule, qu'on le traite avec violence, et que l'on transporte, que
l'on _emmne_, au contraire, si aisment, si on emploie avec lui la
douceur!

[Illustration: HOTEL BIRON. UN COIN DE L'ANTICHAMBRE]

Et,  tout prendre, ma foi, cela vaut bien un mot de Degas!




L'HISTOIRE D'UNE IDE.--LE MUSE RODIN.


En l'anne 1911, le 5 septembre prcisment, j'eus la chance de publier,
dans un journal de Paris, l'article suivant, dont quelques parties sont
restes indites. Voici l'article en son entier:

On ne s'est pas encore mis d'accord sur l'utilisation complte de
l'htel Biron. Que va-t-on en faire, exactement?

Cette question, qui revient au jour de l'actualit, combien de fois
dj se l'est-on pose, depuis que les dames du Sacr-Coeur sont
parties, rsignes et douces. Oui, que ferait-on bien de cette noble,
grave et admirable maison, que la verdure envahit peu  peu, sous
l'oeil fig mais souriant des jolies cls de vote: ttes de faunes et
de nymphes qui ont pas mal de philosophie,--et il y parat!--tellement
elles en ont vu ici des vnements, des hivers et des printemps, rudes
ou radieux!... Oui, que doit-on faire de l'htel Biron?...

Vendre tout l'htel avec ses dpendances  des marchands de terrains,
on y a dj renonc. Certes, le profit en serait rare; mais on redoute
les grincements de dents des Parisiens, des habitants au moins de ce
quartier des Invalides, qui respirent mieux  cause du vaste jardin, en
train de devenir un parc sauvage, tout hriss d'insectes et de plantes.

D'un autre ct, garder l'htel et vendre seulement les dpendances,
c'est--dire les btiments des cours, les galeries et l'glise, ce
serait une plus mauvaise solution que de conserver ces laides btisses
du rgne de Louis-Philippe; car celles-ci seraient immdiatement
remplaces par de plus laides choses encore: des maisons  loyers. Il
ne faut donc pas, sous quelque prtexte que ce soit, s'arrter  cette
ide. Examinons s'il n'y en a point une autre prfrable.

D'abord, il y a la question du quartier, dont nous parlions tout 
l'heure. Eh bien, un moyen la satisfait pleinement. Oui, qu'on ouvre ds
maintenant le vaste jardin, tout grand. Ce serait un magnifique don. Et
quel noble voisinage pour le dme rayonnant de l'htel des Invalides! Il
est l, tout proche, et sa grandeur ne souffrirait pas du contact des
laides maisons d'aujourd'hui. Que le conseiller municipal, intress,
nous entende donc! Il a beau jeu, cet dile, pour dfendre qu'on
lotisse ce parc. Au nom de la beaut de la Ville et au nom de l'hygine
publique, il peut faire triompher d'abondantes et irrsistibles raisons.
Que messieurs les architectes, pour une fois, gardent en leurs cartons
leurs plans tout faits, taxs comme n'importe quelle autre marchandise.
Nous prfrons, nous, les arbres et les fleurs. Et alors on songera 
l'htel lui-mme, pour lequel il me parat qu'une solution s'impose avec
une clatante force: _c'est qu'il faut faire de l'htel Biron un muse
Rodin_.

Tous les vrais artistes, d'ailleurs, ont dj pens peut-tre 
cette si simple chose. Car, le matre incontest de la statuaire
contemporaine et de beaucoup d'autres temps, n'a pas attendu notre
proposition pour installer dans l'htel de nombreux chefs-d'oeuvre.
Dj, dans de hautes et vastes salles qu'il loue, il dploie encore les
frntiques mouvements de la vie expressive. Regardez. Dans les salles
du rez-de-chausse, des marbres, les uns  peine bauchs dans la gangue
du bloc, les autres termins, merveillent. Dans les salles du premier
tage, voici les rares dessins qui chantent au long des murs les nobles
harmonies de la Beaut! N'est-ce point l l'acheminement prcis vers le
muse Rodin?

A vrai dire, la chose est depuis longtemps moralement entendue. Elle
vient naturellement aprs le muse de la dernire Exposition Universelle
et aprs le muse de la villa des Brillants. Nous avons vu, en effet,
en 1900, quel metteur en scne est l'illustre matre;  Meudon, il a
fait mieux encore: il a dpass son propre gnie. Allez  sa villa des
champs, et vous en reviendrez perdu d'enthousiasme et de joie profonde.
Ce n'est pas un sanctuaire, comme on le rpte, sans esprit, c'est une
magnifique floraison d'incomparables oeuvres. Craignez de voir un jour
tout ce splendide labeur dispers aux enchres; et, prvoyants amoureux
des statues superbes, demandez plutt sans tarder qu'on transporte
beaucoup des oeuvres du muse de Meudon dans l'htel Biron.

D'ailleurs, il n'y a nulle audace  rclamer cela. Qui protesterait, en
effet, contre un acte de si haute justice artistique?... Il nous semble,
prsentement, que des sicles se sont couls depuis la malencontreuse
affaire de la _statue de Balzac_. Oui, qui s'en souvient, si ce n'est
pour rire, une fois de plus, de la sottise des juges? Or,  ce moment
dj, Rodin n'avait pas besoin de cette publicit: il appartenait au
monde entier. A partir du jour o il nous montra la _Porte de l'Enfer_,
il est rest le Matre sans rival. Profitons donc de ses vigoureuses
annes, et faisons-lui connatre notre projet.

S'il nous approuve, une grande chose sera ralise. Car il nous
sera alors permis de revoir, aux heures enchantes de notre vie, les
merveilleuses oeuvres qui s'chelonnent de l'_Age d'airain_, au
_Penseur_. Nous retrouverons ensemble la _Faunesse_, le _Printemps_, la
_Pense_, l'_Emprise_, les _Bourgeois de Calais_, si graves de douleur
contenue; l'_Homme au nez cass_, le _Buste de Dalou_; ses _Mains
d'expression_, si tourmentes, si loquentes; _Eve_, les _tudes pour le
Balzac_, le _Balzac_ lui-mme, formidable comme un colosse Memnon; le
_Saint-Jean_, l'_Appel aux armes_, la _Chute d'Icare_, _Adam et Eve_; le
_Monument  Victor-Hugo_, etc., etc., marbres, bronzes et pltres.

Ce qui est certain, en tout cas (terminions-nous), c'est que l'on ne
peut garder indfiniment l'htel Biron dans l'tat actuel. Ses pierres
verdissent, se disjoignent, et des ravenelles y tremblent au moindre
souffle du vent; et, bientt, si l'on n'y prend garde, ce sera une
pauvre chose abandonne, presque une vieillerie. C'est tout juste
mme si l'on ne continue pas  y voler, comme on l'a fait dj, des
rampes d'escaliers, des grilles, des sculptures ou des boiseries. Du
dehors, les gamins jettent des pierres dans le jardin, et ils ont la
tentation d'y entrer, comme ils pntrent dans les terrains vagues.
Profitons donc, je le rpte, de ce que Rodin a pris asile en ces murs
et installons-le commodment. Quoi! nous avons un gnie bienveillant et
prt  nous charmer pour maintenant et pour plus tard! Qu'attendons-nous
donc pour l'accaparer? Et c'est peut-tre, du reste, ais 
entreprendre. Essayons. Des amis de Rodin sauraient, au besoin, l'amener
mme  prparer,  organiser son muse. Et alors la dolente et grave
maison, o frmissaient les oraisons, redeviendrait enfin auguste,
comme il sied  une demeure ancienne pare d'un majestueux escalier de
pierre et de spacieuses salles.

Notre appel fut tout de suite entendu. Au mois de novembre de cette mme
anne 1911, Mlle Judith Cladel, qui a hrit du noble et beau talent
de son admirable pre, que Hysmans appelait: le Franois Millet de la
littrature, Mlle Judith Cladel, reprenait mon article en faveur du
muse Rodin.

Le voeu de l'artiste (Rodin), disait notamment Judith Cladel, le
voeu de l'artiste s'est rencontr avec celui de ses admirateurs. Son
plus ardent dsir, au seuil de la vieillesse, est qu'on le mette 
mme d'achever sa vie de labeur et de pense dans la noble maison qui
l'abrite actuellement, et qu'on l'autorise  y fonder un muse.

En change de quoi, il est prt  lguer  l'tat:

1 Toute son oeuvre en sculpture;

2 Tous ses dessins;

3 L'importante collection d'antiques qu'il a rassemble en ces quinze
dernires annes.

Et, plus loin, il tait ajout:

[Illustration: HOTEL BIRON. LA GRANDE SALLE DU REZ-DE-CHAUSSE

Cl. Lmery]

Il est ncessaire de stipuler que Rodin souhaite obtenir uniquement la
jouissance du pavillon.

L'tat disposerait  son gr du jardin. Bien entendu, l'artiste ne
toucherait en rien aux proportions harmonieuses des salles de l'htel,
auxquelles attenterait forcment toute autre installation. Le pavillon
n'est pas trs vaste et il serait, certes, compltement occup par les
oeuvres et les collections mentionnes ci-dessus.

D'accord avec Rodin, avec qui je restais en contact, il tait encore dit:

Les salles du muse Rodin seraient ouvertes au public du vivant de
l'artiste,  mesure de leur amnagement. _Le sculpteur en assumerait la
charge ainsi que les frais de la mise en tat des locaux._

Enfin, aprs avoir constat que les pays trangers ont rserv,
eux, de vastes salles  Rodin,--notamment le Muse Mtropolitain de
New-York,--il tait conclu:

Il faut crer un muse Rodin  l'htel Biron. Il faut offrir ce cadeau
au Paris du travail et de la pense. Il faut ajouter toujours au
patrimoine d'art qui fait la France si grande et si aime.

Une sorte de ptition s'ensuivit. Elle fut prsente aux hommes de
lettres, aux artistes et aux hommes politiques. Les adhsions vinrent,
nombreuses.

En voici quelques-unes.

Claude Monet crivit:

     _J'adresse mon adhsion complte  votre projet d'un muse
     Rodin, heureux de tmoigner mon admiration au grand artiste._

Octave Mirbeau:

     l'oeuvre que vous avez entreprise; et ce serait si beau que
     l'htel Biron ft le muse Rodin!_

     _Je le souhaite de tout mon coeur._

J.-F. Raffalli:

     _Je suis avec vous de tout coeur pour la cration d'un muse
     devant conserver les ouvrages de mon illustre ami Auguste Rodin._

J.-H. Rosny an:

     _Eh! oui, qu'on cre un muse Rodin et qu'on n'attende pas la
     fin des sicles._

Paul Adam:

     _J'applaudis au projet du Muse Rodin et l'htel Biron, 
     dfaut d'un palais moderne conu selon l'esthtique du grand
     Matre, pourrait tre le temple provisoire de ses splendides
     images._

Paul Margueritte:

     _Nous ne savons pas honorer les vivants. Tous les autres
     peuples nous dpassent en cela._

     _Que ce muse Rodin trouve sa place en un dcor o Rodin rva
     et travailla, est une ide dlicate et noble. J'y adhre avec
     enthousiasme._

A. Antoine:

     _Comment, diable, le malheureux pann que je suis peut-il vous
     tre de quelque secours dans la ralisation de votre beau projet?
     En tous cas, comptez sur mon concours et mon dvouement._

Claude Debussy:

     _Excusez mon retard  vous envoyer mon adhsion  la
     cration d'un muse Rodin  Paris. Personne mieux que lui n'est
     digne de cette exceptionnelle cration._

Jules Desbois:

     _Quel plaisir on aurait  se reposer au milieu de l'OEuvre
     du merveilleux artiste!_

     _On ne penserait gure, alors, aux horreurs dont nous
     accablent, chaque anne, les multiples salons._

     _Mais je dois avouer que je n'espre pas beaucoup. J'ai bien
     plus de confiance en la muflerie du temps._

Georges Ekhoud:

     _Oui, il importe de conserver l'htel Biron et de le disputer
     aux spculateurs en terrains et autres vandales pour en consacrer
     une partie  la cration d'un muse Rodin._

     _Rodin est le plus grand sculpteur vivant; avec Constantin
     Meunier, il fut un crateur gnial, un vritable apporteur de neuf
     dans un art qui semblait vou aux poncifs et aux pastiches._

     _C'est un Michel-Ange moderne, l'interprte par excellence de
     la sensibilit et du pathtique de son sicle._

Gabriel Mourey:

     _Crer  Paris un muse Rodin, c'est une ide dont la
     ralisation s'impose; Paris, plus que jamais, a besoin de beaut._

Yvanho Rambosson:

     _C'est de grand coeur et d'enthousiasme que j'applaudis 
     votre beau projet d'un muse Rodin._

     _Soutenir une oeuvre pareille sera un honneur pour tous ceux
     qui y collaboreront de prs ou de loin._

Romain Rolland:

     _Quel ministre franais ne se fera pas un honneur de
     recevoir et de garder un tel hte?_

Olivier Sainsre:

     _J'adhre de tout coeur au projet de cration d'un muse
     Rodin  Paris._

Emile Verhaeren:

     _Honorer le plus possible Rodin vivant devrait tre le souci
     de tous ses amis._

     _Les gestes d'admiration dont ils l'entourent ne sont du reste
     que de simples indications soumises  la postrit. La gloire
     de Rodin est dsormais irrenversable. Aussi conviendrait-il que
     ses yeux vssent, avant de se fermer, le plus beau tmoignage
     d'enthousiasme qu'on lui puisse donner et qui serait, comme vous le
     proposez, de lui offrir un monument historique pour y dresser son
     oeuvre entier._

Et, enfin, Ignacio Zuloaga:

     _C'est avec le plus grand plaisir que je viens vous dire
     combien je suis heureux de vous envoyer mon adhsion pour le beau
     projet de la cration d'un muse Rodin  Paris._

     _Je suis son ami et un trs grand admirateur de son gnie._

Nous avons, parmi beaucoup d'autres, choisi ces citations. Au jour le
jour, de nombreuses adhsions parvinrent encore.

Parmi ces autres admirateurs de Rodin, il convient de citer MM. Anatole
France, Mme Marie Cazin, Despiau, Lopold Lacour, Mnard-Dorian,
Edmond Pilon, Waltner, etc., etc...

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui, la question du muse Rodin est sur le point d'tre tudie.

[Illustration: HOTEL BIRON. UNE VITRINE]

Un dput a amen le sous-secrtaire d'tat aux Beaux-Arts  faire, 
la Chambre, des dclarations prcises en faveur du muse Rodin.

Nous pouvons donc penser alors, en rptant le voeu catgorique de
J.-H. Rosny an, qu'on n'attendra point, pour constituer le muse
Rodin, la fin des sicles!

[Illustration: AUGUSTE RODIN A L'HOTEL BIRON

Cl. Lmery]




NOTES D'ALBUM


Au jour le jour, Rodin, avons-nous dit, se complat  noter des
impressions; il les note d'aprs nature, d'aprs toute la Nature; et,
chapitre par chapitre, le tout compose l'oeuvre d'un pote.

Nous avons choisi quelques-unes des fleurs de cette rare corbeille, mais
nous n'avons pas voulu les sparer  la faon d'un botaniste; nous les
avons, au contraire, mles, pour mieux rappeler qu'elles furent ainsi
cueillies, tantt d'une manire, tantt d'une autre, et toutes,  la fin
de la journe, runies en gerbe.

C'est ainsi que l'on trouvera des Penses sur la statuaire, sur des
paysages, sur les femmes, sur la vie.

Voici ces Penses que Rodin qualifie lui-mme de notes d'album.

       *       *       *       *       *

_Ce rveil_:

Le matin vierge se retire, sa pudeur s'vanouit: le soleil avance. Ces
grands arbres ont comme feuillage des petits nuages. Un coq chante pour
saluer. Une femme passe: elle porte dans ses bras un tout petit enfant;
elle me l'offre comme salutation amicale. Elle donne le bonheur par ses
yeux. Il est consolant de voir de l'enthousiasme.

       *       *       *       *       *

_Intimit_:

J'aime la grce du XVIIIe sicle. J'aime la scurit des
modestes artistes. Comment ne l'aimerais-je pas, c'est elle qui m'a
fait vivre! J'y trouve une aide  mon talent; j'y trouve dj des
souvenirs heureux. Rappelons avec reconnaissance ce que nous savons
du charme de la vie aux sicles prcdents. Ne laissons pas que des
critiques de nous; faisons quelque chose qui ne se vende pas, qui ne
soit pas pour l'loge, qui reste!...

       *       *       *       *       *

_Parterre_:

La beaut des fleurs; leurs mouvements comme nos mouvements expriment
leurs penses.

       *       *       *       *       *

Les mouvements marquent la folie de la fleur, sa vieillesse.

       *       *       *       *       *

_Cette petite statue dans le jardin_:

Ce petit antique qui serait Louis XIV...

       *       *       *       *       *

_Simple note_:

Un bouleversement de beaut dans ces nuages clatants.

       *       *       *       *       *

_Dans le jardin de l'htel Biron_:

Le ciel est comme un lac bleu sem de nnuphars, les nuages. Il y a
une telle abondance de beaut, un tel bouleversement des forces qui
s'panouissent, nuages, arbres; l'hiver tait il y a quinze jours ml 
cela.

Assis au pied des marches de l'htel, mes yeux ne rencontrent que la
grce Rgence, la sphre Louis XIV des Invalides.

Assis et entour de lumire, je supporte la beaut dans tous ses rayons.

...N'tre pas venu  la vie et tre rest dans le nant, ne jamais
avoir vcu... quelle morne misre!

Ici, le carr s'ouvre; ce mur massif de verdure, arbres chandeliers 
sept branches portant des fleurs au lieu de bougies; la haie haute et
amie est dessous. Tous ces dessins confondus m'entrent et me pntrent
au fond. Ce n'est plus un dessin linaire, c'est l'action,--l'action de
tout sur moi.

       *       *       *       *       *

_Ce cri_:

Comme on doit tre mnag de la vie, de cette oeuvre, de ce
chef-d'oeuvre! Mais on le dtruit, c'est la mode. Comme les ngres qui
courent aprs l'eau de feu. Le poison est notre dsir, celui de l'envie,
quand il y a un ciel et des arbres pour tous.

       *       *       *       *       *

_Lumire_:

Le soleil, l'poux radieux, a maintenant l'avantage de ce dlicieux
printemps qui sera moins parcimonieux...

J'ai t oblig de fermer les yeux de trop de lumire; et chaque fois
que je les rouvre, je suis assailli par cet amour immense de la Nature
qui se montre  demi. Mais quand vous l'aimez, elle pntre le pote.

       *       *       *       *       *

_Ces cris_:

La Foi moderne protge et conserve l'me antique.

       *       *       *       *       *

Comme mon coeur a senti le respect pour ce monde dont je fais
partie!

_Fleurs_:

Elles marquent, par des bras et des mains, des profils parlants et
dsignants.

Aujourd'hui, elles sont releves comme des candlabres.

Elles s'offrent  tenir des lumires. Une seule est tombe droite, tte
en bas, comme un serpent.

       *       *       *       *       *

_Paysage_:

Les tilleuls d'hiver coups sur la place de l'glise. Tout prs, la
multiplicit de ces vies abandonnes, feuilles mortes comme les morts
des batailles.

       *       *       *       *       *

_Ces paysages encore_:

Barbarie de ne savoir se servir de ses yeux. La route gracieuse qui
plus loin se dtourne; l'tang et son joli geste circulaire  travers
les arbres.

       *       *       *       *       *

Ces frottis rugueux, pineux, sont des arbres  l'horizon; sur une
bande de ciel, la misre des arbres.

       *       *       *       *       *

Roulent des nuages lourds...

       *       *       *       *       *

Arbres d'une douceur de convalescence...

       *       *       *       *       *

La jeunesse du ciel sur ces arbres encore endormis.

       *       *       *       *       *

C'est une fresque de l'Angelico, le contour se dissout dans le bleu
cleste...

[Illustration: DESSIN AQUARELL

Cl. Lmery]

Quand la feuille morte est bien sche elle s'puise  voler comme un
oiseau; folle, elle tournoie.

       *       *       *       *       *

Ce val charmant commence  se cacher par les feuilles qui poussent.

       *       *       *       *       *

Le bourdonnement du beau temps.

       *       *       *       *       *

Ces arbres tournent, ce bonheur m'entrane loin.

       *       *       *       *       *

Tous ces arbres d'hiver sont des paysages de lgende.

       *       *       *       *       *

L'tang n'est pas gai aujourd'hui... Un corbeau a longtemps regard et
s'est envol... plus rien!...

       *       *       *       *       *

_Architecture_:

La cathdrale est la fte des yeux et des ombres.

       *       *       *       *       *

Palais des dieux partis avec la beaut condamne pour crime de
noblesse...

       *       *       *       *       *

_Intimit_:

Mes dernires annes sont couronnes de roses; les femmes, ces
dispensatrices, m'entourent; et rien n'est si doux!

       *       *       *       *       *

_Paysage_:

C'est vide de soleil, ce matin; il y a des jours inanims. Est-ce de ma
faute?

       *       *       *       *       *

_Intimit_:

Je n'ai plus de longues heures d'amour, elles me sont mesures
maintenant.

       *       *       *       *       *

_Paysage_:

Auprs des murs noirs de la vieille glise voltigeaient les premires
feuilles des tilleuls.

       *       *       *       *       *

_Ce cri_:

Avec quelle ardeur je me jette dans les muses! combat o je perds mes
armes.

       *       *       *       *       *

_Danses_:

La danse est de l'architecture anime.

       *       *       *       *       *

Je vois les couples danser, le jouet naturel s'essayer  la cadence,
suprme loquence de la jeunesse.

       *       *       *       *       *

_Paysage_:

Ces rouges carmins attirent les yeux sur la maison et la rendent
amicale.

       *       *       *       *       *

_Sculptures_:

Les belles lignes sont ternelles, pourquoi si peu les employer?

       *       *       *       *       *

Cette tte renverse, bras lev et interrompu, lger dans le sommeil.
Cette paule hausse, ce bras derrire le dos. Une marque dans les
sourciliers, comme un peu de souffrance satyrique. C'est un petit bronze
italien. La charmante, elle tait Louis XVI, il y a deux mois, dans une
autre esquisse.

Ces doigts touchent et rejoignent les talons, sans les treindre; elle
est aussi comme un arc tendu. La tte, rieuse, lance le trait.

       *       *       *       *       *

_Danse_:

Quand la femme danse, l'atmosphre est ravie et lui sert de draperie.

       *       *       *       *       *

_Modle_:

Elle vint  nous dans une grce infinie parce que la petite est belle.
C'est son attitude qui parle loin de nous, c'est le plan gracieux.

       *       *       *       *       *

_Pense dtache_:

...La mort est un reposoir pour un plus cleste destin...

       *       *       *       *       *

_Corbeille de fleurs_:

Les fleurs ont inspir les toilettes, ont invent les soies, les
couleurs, les rubans, les ruchs, les noeuds, les volants, les
tendards, les chapeaux et l'ensemble des penses de la femme. Celle-ci
leur rend des soins et ne les laisse pas loin d'elle. Elles ont tant
de choses  se dire, des choses voluptueuses. Toutes les deux savent
la valeur du temps; elles fleurissent avec ardeur longtemps dans les
festins; leur grce adoucit notre brutalit.

       *       *       *       *       *

_Paysages_:

...Je note ces belles choses ple-mle avec des clats de soleil, avec
des feuilles ensoleilles, gloire de l'heure dclinante...

Tout  l'heure tout sera inond, et le parc sera pareil aux femmes qui
ne laissent que des clairs dans l'esprit des hommes et qui les attirent
par le mystre.

L'alle est un tapis de velours vert, l'armature du jardin ne se voit
plus. Ah! profondes aprs-midi passes ainsi!... Le vent s'lve, et
prs de moi des branches s'agitent, saluent, soupirent...

Ma chienne plonge dans l'herbe comme dans l'eau, y fait un trou et s'y
couche comme une oeuvre sculpte...

       *       *       *       *       *

La mlancolie naturelle des herbes qui les prend aprs les premiers
jours et les courbe les unes sur les autres...

       *       *       *       *       *

C'est une erreur de croire que les arbres peuvent crotre et envoyer
des branches au point de dtruire les beauts du jardin; ils s'ordonnent
eux-mmes et malgr le jardinier. Ils couronnent la beaut sans y
contredire.

       *       *       *       *       *

N'avez-vous jamais vu comme un jardin sans jardinier est joli de
lui-mme?

       *       *       *       *       *

_Pense dtache_:

Dans l'univers, il y a des lois urgentes, fatales, immuables. Il faut!
Il y a aussi mille grces qui entourent cette fatalit.

       *       *       *       *       *

_Pense_:

Aujourd'hui, c'est le printemps avec ses lointains, ses coteaux d'un
gris heureux, les fleurs des arbres fruitiers; l'atmosphre est en
fleurs.

Mon coeur est une chapelle ardente; je suis plein de reconnaissance
et, par un retour dlicieux, mes souvenirs m'escortent ce matin. Je
reprends mon pass, ces tudes charmantes qui devaient me faire aimer la
vie terrestre, qui m'ont donn le got et le secret de la vie.

[Illustration: DESSIN AQUARELL

Cl. Lmery]

A quoi dois-je cette faveur? Evidemment  mes longues promenades qui
m'ont d'abord fait dcouvrir le ciel.

Au modle terrestre, ensuite, qui, sans parler, pour ainsi dire, a
fait natre mon enthousiasme et ma patience, et ma recherche et ma joie
de comprendre la fleur humaine. Mon admiration s'est toujours largie
depuis et peut-tre perfectionne par de rares et chres affections,
et aussi par de tels printemps o la terre envoie son me fleurie  la
surface, pour nous montrer sa bont.

Quel bonheur que j'aie eu un mtier qui me permette d'aimer et de le
dire!

       *       *       *       *       *

_Femmes_:

La femme, ce modle, ce temple de vie o les plus tendres models
peuvent se rpter, o les lignes, belles et difficiles, enflamment
davantage, et o le fragment, le buste, est un chef-d'oeuvre entier!

       *       *       *       *       *

Voil le miel que j'ai amass sans rserve dans mon coeur. Il me
fait vivre dans la gratitude que je dois  Dieu et  ses cratures, ses
loquentes envoyes.

       *       *       *       *       *

_Architecture_:

Ce noir profond et loquent, ce n'est plus noir, mais nourriture de
haut got.

C'est la profondeur, ce principe actif qui a t la beaut du moyen ge
et de tous les temps.

       *       *       *       *       *

_Pense dtache_:

Le passant ne veut pas que cette fille soit belle; il a des modes,
des instructions; mais elle, la nature, lui donne des gestes modestes
triomphants.

       *       *       *       *       *

_Ce croquis_:

Une voiture charge de lgumes, charge d'enfants; un petit ne trane
le tout.

       *       *       *       *       *

_Cathdrales_:

Voir ces oeuvres  travers des larmes de joie.

       *       *       *       *       *

_Penses dtaches_:

Instinct qui retrouve l'instinct quand il y a eu des intervalles, et
comme la race retourne  sa source!

Comme je sens en moi la joie des artistes d'autrefois et leur navet
fconde: coeurs sensibles o l'art tait la vie, non le luxe.

       *       *       *       *       *

J'ai trop de richesses en admiration, aussi les barbares m'attaquent.

       *       *       *       *       *

Je propose que tout ce qui n'a pas t restaur: glises, chteaux,
fontaines, etc., soit l'objet d'un plerinage.

       *       *       *       *       *

...Je m'tendrai dans la nature et ne regretterai rien...

       *       *       *       *       *

Je ne m'appelle pas une glise, je m'appelle le Pass!

       *       *       *       *       *

Le vieillard s'carte du bruit; il fait l'apprentissage du silence et
de l'oubli.

       *       *       *       *       *

_Paysages_:

Ici, c'est la simplicit du Giotto; un bout de route blanche, le
talus, un arbre roussi; la hauteur cache toute perspective; le vent seul
passe sur la route...

       *       *       *       *       *

Comme nous imitons ou plutt comme nous sommes la nature!

Ces nuages n'ont pas plus de caprices que nous; nos mes et nos penses
sont fuyantes aussi...

       *       *       *       *       *

La reconnaissance des matins o le monde sent la bndiction de la
lumire.

       *       *       *       *       *

Ce qui est beau dans le paysage, c'est ce qui est beau en architecture,
c'est l'air; c'est ce que personne ne juge: la profondeur.

       *       *       *       *       *

_Penses dtaches_:

Quand j'tais jeune, je ne trouvais pas les enfants beaux; je regardais
le nez, la lvre, l'expression.

J'tais un ignorant, il faut voir l'ensemble.

       *       *       *       *       *

La grce est un aperu de la force.

       *       *       *       *       *

_Tanagras_:

Ce qui est dans les Tanagras, c'est la nuance fminine; c'est la
discrte grce des membres draps qui exprime le retrait de l'me.

       *       *       *       *       *

_Pense dtache_:

Un escargot est pass sur la route, a fait une trace humide. J'ai
regard; cet insecte avait fait un trac d'une moulure superbe, sa
trajectoire; ce qui fait penser que ce que nous appelons hasard est une
loi comme celle qui fait vivre nos organes sans nous consulter.

       *       *       *       *       *

_Sculptures_:

Cette main sur la tte, cette statue qui ressent le choc de sa douleur.

       *       *       *       *       *

La douce vie qui serpente, coule le long de la robe ouverte, s'arrte 
la gorge.

       *       *       *       *       *

_Femmes_:

Je ne savais pas que, mprises  vingt ans, elles me charmeraient 
soixante-dix ans.

Je mprisais parce que j'tais timide.

       *       *       *       *       *

_Htel Biron_:

Appellation nouvelle: Les Charmettes de Paris.

       *       *       *       *       *

_Femmes et statues_:

Les yeux ferms, c'est la douceur des temps couls.

       *       *       *       *       *

Le tranquille beau temps de ces yeux.

       *       *       *       *       *

Cet oeil d'enfant sous la paupire d'une femme.

       *       *       *       *       *

Tu as t moins barbare, femme grecque; plus simple dans ta politesse
exquise!

[Illustration: DESSIN AQUARELL

Cl. Lmery]

Ces yeux dessins purement comme un mail prcieux.

       *       *       *       *       *

L'blouissement d'une femme qui se dshabille fait l'effet du soleil
perant les nuages.

       *       *       *       *       *

Quel est ce chef-d'oeuvre que je ne connais pas, du pur grec
d'Olympie, la plus divine figure que j'aie jamais vue? Il faut que ce
soit elle ou moi qui fussions barbares autrefois.

       *       *       *       *       *

Vnus, Eve, termes faibles pour exprimer la beaut de la femme.

       *       *       *       *       *

_Parterre_:

Toutes ces fleurs attendent le pote qui les marquera d'une qualit
nouvelle, d'un nom nouveau.

       *       *       *       *       *

_Danse_:

La prodigieuse petite amie qui la danse est conqurante comme la
flamme; Minerve archaque, elle s'avance,--la gentille pose!

       *       *       *       *       *

_Architectures_:

Doucine est le nom de la moulure franaise.

       *       *       *       *       *

Les gracieuses maisons de Bruxelles, on les dmolit. Il faut se
distraire.

       *       *       *       *       *

Dire qu'il y a un pays qui a trois cathdrales qui peuvent
s'apercevoir de loin, dont le retentissement de l'une n'est pas fini,
que l'artiste aperoit l'autre!

       *       *       *       *       *

_Sculpture_:

Le beau est comme un Dieu! Un morceau de beau est le beau entier.

       *       *       *       *       *

_Pense dtache_:

Quel dommage que les fils osent dfaire des oeuvres des pres, mais
c'est la vie des vivants! Quel abus de la force de vivre!...

       *       *       *       *       *

_Cathdrale de Beauvais_:

O est la foule qui devrait tre  genoux ici, les plerins du beau?
Personne!

Ce monument est seul, isol, sans admiration, quelle poque
traverse-t-il? Il parle, pour qui?... Le vent ne l'a pas quitt, lui,
depuis des centaines d'annes!...

       *       *       *       *       *

_Sculpture_:

J'ai cherch toute ma vie la souplesse et la grce. La souplesse c'est
l'me des choses.

       *       *       *       *       *

_Pense dtache_:

A l'Institut, ils ont empaill l'Antique!

       *       *       *       *       *

_Architecture_:

Je n'affectionne plus les villes noyes dans leurs nouveaux quartiers
insignifiants.

[Illustration: DESSIN AQUARELL

Cl. Lmery]

Bien des choses ont faibli, se sont dsanimes par le formidable
gothique. Je crois bien que l'on ne comprend pas tout, mais les
sensibles reprennent o la science est trop courte.

       *       *       *       *       *

_Sculpture_:

Phidias, le plus svre des sculpteurs.

       *       *       *       *       *

_Cathdrales_:

...Et notre pauvre socit, qui parat se briser en tout, reprendra
peut-tre son harmonie si la main des marchands du temple ne dchire
plus ces voiles de pierre.

       *       *       *       *       *

_Architecture_:

Ces maisons de Gand sont des guipures, des dentelles sur le bord noir
du fleuve.

       *       *       *       *       *

_Penses dtaches_:

       *       *       *       *       *

Dire que l'on changera tout cela, c'est l'aspect du bonheur, cette vie
antique.

Comment voulez-vous qu'on dserte l'glise qui a des sicles de beaut
accumuls?

       *       *       *       *       *

_Architecture_:

Ce n'est pas une glise, c'est un parfum; le ravissement, c'est son
action. Ces chefs-d'oeuvre de grce franaise attendent la bonne
volont des Commissions historiques comme les chiens  la fourrire.

       *       *       *       *       *

_Pense_:

Mon enthousiasme, ma patience, ma joie de comprendre la fleur humaine!

_Sculpture_:

Une chose est quelquefois moins  sa place au milieu que sur le ct.
Figure dans un fronton...

       *       *       *       *       *

_Architecture_:

Ainsi, ce sont des valeurs de syntaxe. La tte, le bras, la jambe, le
corps s'emploient comme des ornements, des refends, des guirlandes,
des mascarons... Calculez ceux-ci et ceux-l pour la distance, pour la
moulure; c'est un dosage d'architecture...

Michel-Ange, c'est la respiration de la vie. L'esprit humain touche ici
le sublime, sans toujours le voir. Ces grandes maturits de la pense.

L'architecture de Michel-Ange est au point sans effort, ainsi que la
beaut d'une femme. Cette beaut juxtapose sans contraction enguirlande
la courbe, s'avance, retombe, rejoint son point d'arrive sans heurt.
Tout se transmet, tout se runit sans contact dsagrable.

Tout cela s'harmonise par mesure de beaut, les entournures des
entablements sont  l'aise; toute la Renaissance, du reste, est de cette
marque. Cet art ayant t longtemps tenu en ogive, s'est dtendu en arc;
on ne savait pas combien le gothique qui mne  la grce en reclait...
La Renaissance, son fruit, en est sorti tout naturellement...

Michel-Ange respire la beaut.

Le gothique est toujours un farouche architecte; mais c'est un arc
svre et bris qui devient arc-en-ciel...

       *       *       *       *       *

_Sculptures_:

Je veille la beaut tendue comme une chre morte; elle est enfouie
dans l'ombre; et, comme de l'eau, merge quelque lot de douces chairs.

[Illustration: DESSIN AQUARELL

Cl. Lmery]

C'est la mlancolie des plus noirs tombeaux cette volupt couche,
tandis que les autres points du corps retournent au nocturne des fonds.

Ah! Eurydice, je te retrouve et je repousse les ombres. Ah! est-elle
parfaite cette forme que soutient la nuit, on dirait ternelle!

Ah! ces reflets de bronze! Cette forme rjouit mon coeur et mes yeux.
Ah! ce corps chou, enlis dans l'ombre, dans ce bain d'ombre!

       *       *       *       *       *

En somme, ce sont des vertus de profondeur, d'opposition, de lgret,
de puissance qui valent; mais non de ces dtails qui ne sont bons que
pour eux-mmes, vritables fioritures inutiles s'ils ne sont rien par
relation pour le mouvement.

       *       *       *       *       *

_Antique_:

La divinit du corps humain a t obtenue  cette poque, non parce
qu'on tait plus prs de l'origine, car nos formes sont demeures toutes
pareilles, mais la servitude de maintenant a cru s'manciper en tout, et
nous sommes dsorbits. Le got manque.

       *       *       *       *       *

_Sculpture_:

Il y a une science profonde et qui ne se rvle ni en paroles ni en
actions. Il y a quelquefois une forme qui nous est peu familire, mais
qui, cependant, correspond  tout par le principe du model.

       *       *       *       *       *

Cette bouche gonfle, saillante, abondante dans ses expressions
sensuelles.

Les bronzes de Pompi dans leurs dcoups les plus lgants, les
profils de statues grecques du bon sicle, l'entente de l'effort le
plus discret, la draperie la plus colle, la finesse gothique et
gyptienne, autrement dire que ce n'est pas un art isol; il apparente
 l'antique de diffrentes nations cette arrive presque en mme temps
de la perfection antique  la mme mesure la plus rigoureuse. C'tait
l'originalit d'alors.

       *       *       *       *       *

Ce juste principe qui enveloppe le corps par une rigoureuse unit, une
grce des mouvements.

       *       *       *       *       *

_Pense_:

Cette beaut fondamentale qui demande que l'intelligence de l'homme
sauve les monuments et l'ornement, alors que, anonyme, il est un premier
traducteur de l'homme.

       *       *       *       *       *

_Sculpture_:

La souplesse, c'est la loi actuelle vraie, c'est la vie; c'est la
possibilit de plusieurs vies, de plusieurs mouvements de la vie.
Mouvements se succdant et commandant.

Musique dlicieuse des membres.

       *       *       *       *       *

Ces soupons de model! Le brouillard du corps. Comme dans une chose
divinement rgle, il n'y a pas dans ces corps d'indice de rvolte; l'on
sent tout  sa place. On comprend la rotation du bras mme au repos par
l'examen de l'omoplate, par sa saillie, la cage, l'admirable attache
des ctes reprise par les dentels pour tenir fixs l'omoplate et son
service. Et le flanc qui continue ce torse trangl ici, serr l, puis
se dveloppant pour articuler deux cuisses, deux bielles, deux leviers,
angles parfaits, jambes dlicates qui jouent sur le sol...

       *       *       *       *       *

Il est inou de penser ce que l'on peut faire en employant les rgles
inutiles des dessins, alors que la rgle des plans est la seule rgle
utile qui ordonne tous les dessins. Le purisme est inutile, alors que le
principe n'y est pas; et souvent ce n'tait qu'une ornementation qu'on
demandait.

       *       *       *       *       *

Ces quelques grands plans qui enferment la forme et le sujet; cette
syntaxe, c'est la grandeur mme comme sujet avant le sujet.

       *       *       *       *       *

Cette ombre va de proche en proche, travaille le chef-d'oeuvre, lui
donne ce qui charme, la morbidesse profonde venant de l'obscur,--cet
endroit o elle reste si longtemps.

       *       *       *       *       *

_Sculpture d'Extrme-Orient_:

La tendresse de la bouche et de l'oeil ont besoin d'tre d'accord.

       *       *       *       *       *

Ces lvres sont comme un lac de plaisir que bordent les narines
palpitantes si nobles.

       *       *       *       *       *

La bouche dans des humides dlices ondule sinueuse, en serpent; les
yeux, ferms, gonfls, ferms d'une couture de cils.

       *       *       *       *       *

Les ailes du nez sur un plan rempli se dessinent tendrement.

       *       *       *       *       *

Les lvres qui font les paroles, qui se meuvent lorsqu'elles
s'chappent. Un si dlicieux serpent en mouvement.

       *       *       *       *       *

Les yeux qui n'ont qu'un coin pour se cacher sont dans des purets de
lignes et dans des tranquillits d'astres blottis.

       *       *       *       *       *

Le tranquille beau temps de ces yeux, le tranquille dessin, la
tranquille joie de ce calme.

       *       *       *       *       *

Cet oeil reste  la mme place avec son compagnon; il est dans un
abri propice, il est voluptueux et lumineux.

       *       *       *       *       *

Ces jambes aux muscles allongs ne contiennent rien que la vitesse.

       *       *       *       *       *

Ces ondulations figes sont la statue. Les styles ont le plus ou moins
de longueur dans les ondulations.

       *       *       *       *       *

Bouche, antre aux plus douces paroles, mais volcan pour les fureurs.

[Illustration: DESSIN AU CRAYON

Cl. Lmery]

La matrialit de l'me que l'on peut emprisonner captive dans ce
bronze pour plusieurs sicles: dsirs d'ternit sur cette bouche, les
yeux qui vont voir et parler.

       *       *       *       *       *

Pour toujours la vie entre et sort par la bouche comme les abeilles
rentrent et sortent continuellement,--douce respiration parfume.

       *       *       *       *       *

Les cuisses rapproches, double caresse, jalouses enfermant le
tnbreux mystre; le beau plan d'ombre rendu plus marqu par la lumire
des cuisses.

       *       *       *       *       *

_Modle_:

Cette femme couche, c'est le charme de sa silhouette, son huileux
profil qui retient une chaleur heureuse, telle une architecture divine,
c'est le temple d'une architecture nouvelle.

La lumire a mordu sur le sein et s'y est appuye, fondue.

Cette ombre sur la cuisse chasse la lumire et ne la laisse que sur le
bord. Elle ressemble, alors, la jolie crature,  une statue tombe, la
tte penche, du Ve sicle archaque.

Oui! il n'y a que la rigoureuse mesure du monde dans ce torse, ces
cuisses et ces jambes. C'est l'expression des grands styles de
l'humanit. Comme une feuille qui se retourne, tel apparat le torse de
cette femme couche, dans la plus rigide et la plus simple loi.

La gomtrie pouvait-elle pouser un plus jeune corps pour se faire
valoir?

Cet oeil, ce nez, ces joues, ces lvres, cette grappe de fruits!

Ce n'est pas un corps qui se dcouvre, c'est la fracheur du temps,
c'est l'entranement de l'art.

L'ombre ondule de joie sur ce torse immobile. Aprs avoir prsent ses
plans lumineux, ses cuisses et ses jambes, tout est perdu, le flanc boit
maintenant la lumire.

Mais j'ai dcouvert la cuisse, et la lumire s'est glisse le long
d'elle, de la jambe et du pied galement,--en demi-teinte.

Qu'il faut peu de chose pour cacher un chef-d'oeuvre!

Cette cuisse est maintenant claire, et je dcouvre bien d'autres
charmes dans cette corne d'abondance qu'est la vie. Que d'effets
fulgurants qui sortent de ce corps!

L'ombre s'avance de proche en proche sur la statue anime.

Comme un serpent, l'ombre se couche au long du joli corps!

Dj le corps se refroidit et devient marbre.

Ces tonnements prolongs!

Cette cuisse, ce torse nourri de volupt; ce sein, fruit de la plus
belle architecture!

Comme un fruit tir de sa gaine, le ventre s'endort au milieu de mes
admirations!

Ah! la pure volupt de ces models que l'on n'apprend nulle part, que
devant le modle! Ces ombres qui ne sont vues que par quelques-uns, dans
des minutes de bonheur suspendues!

       *       *       *       *       *

_Pense_:

L'on a pens que ce qui tait beau, c'tait le nu; pour moi, c'est la
vie,--merveille  laquelle la laideur ne rsiste pas.

       *       *       *       *       *

_Architecture_:

La beaut de l'ancien Paris, c'tait la proportion. La proportion ne
se voit pas toujours du premier coup, mais c'est la qualit principale;
car elle embrasse tout, et descend aprs  tous les dtails qui sont
ordonns comme l'ensemble.

_Paysages_:

Le beau temps touffe de joie.

       *       *       *       *       *

Ici, dans un fond pais de bonheur et qui se cache avec soin et ne
laisse apercevoir que des coins heureux; sur lui, au premier plan,
les lilas fleurissants boucls de verts foncs. Le temple est l,
organisation des colonnes, du beau fronton; on ne sait pas pourquoi
c'est si beau!

       *       *       *       *       *

_Penses_:

Comme ma mmoire s'veille en parcourant l'atelier! Comme  ma vue les
choses se rveillent!

       *       *       *       *       *

C'est beaucoup sur les routes que je ramasse l'exprience.

       *       *       *       *       *

J'aime le paysage seul, je jouis de cette sensibilit; mon me n'est ni
en automobile ni en chemin de fer.

       *       *       *       *       *

_Sculpture_:

       *       *       *       *       *

Modeler l'ombre, c'est faire surgir des penses, c'est apprendre aux
yeux et leur faire apprcier les nuances.

       *       *       *       *       *

_Penses_:

Le mystre de l'art, c'est l'quilibre, l'unit qui assure la beaut.

       *       *       *       *       *

Comme ces fleurs qui nous donnent l'exemple en mourant, c'est peut-tre
une consolation de mourir au milieu des chefs-d'oeuvre.

Quand le corps n'obit plus  la grce, c'est le commencement de la
vieillesse.

       *       *       *       *       *

Le printemps charrie la vie, est couleur de la vie, est pntrant comme
la vie,--et quelle gloire de vivre!

       *       *       *       *       *

La tranquillit est tout un paysage.

       *       *       *       *       *

Rentrer dans le rang, le coeur  l'unisson; concourir  une grande
chose sous un ciel commun, comme ces villages qui sont sous mes yeux.

       *       *       *       *       *

_D'aprs Corot_:

La fort est douce comme si les nymphes y avaient dans une heure, les
arbres verts clairant leurs bats; conversation  voix basse de la
fort.

       *       *       *       *       *

_Penses_:

Heureux ceux qui vivent dans le moment o le coeur dirige!

       *       *       *       *       *

Humus d'mes endolories, antiques, o les douleurs du temps en ont
cras tant et tant!

       *       *       *       *       *

_Croquis_:

Un petit oiseau fait plus de bruit au printemps que la somnolence de
cette foule d'arbres rangs, sentant sourdre leurs entrailles  nouveau.

       *       *       *       *       *

Comme un bassin qui se vide insensiblement, ainsi dans le jardin le
jour s'coule.

[Illustration: DESSIN AQUARELL

Cl. Lmery]

_Pense_:

La douce lumire tisse avec ces feuilles mortes. La douce pense
qu'elle fait natre a donc besoin de la mort pour rgner!

       *       *       *       *       *

_Paysage_:

Ces maisons, ces arbres, ces jardins descendent la colline comme un
troupeau qui va s'abreuver.

       *       *       *       *       *

_Peinture_:

Corot, une des mes de la Nature.

       *       *       *       *       *

_Paysage_:

La sueur de la terre n'est pas rabsorbe au matin. Cette intimit de
la terre et des maisons, des arbres, de la nuit, existe encore. Mais la
colline dans ce lointain ne peut s'loigner avec plus de grce.

       *       *       *       *       *

_Pense_:

L'esprit n'est pas l'intelligence; il est le dtail, grandi.

       *       *       *       *       *

_Sculpture_:

Les Extrme-Orient font de l'effet avec peu de moyens peu apparents,
car un grand artiste s'y est tromp. Il a cru longtemps que c'tait
exotique ou barbare.

       *       *       *       *       *

_Architecture_:

La cathdrale, lit mystique o les mes se couchent.

_Penses_:

Il y a une douleur de savoir que le temps de travail nous est rationn.

       *       *       *       *       *

Ne regardez les muses que si vous tes un forgeron.

       *       *       *       *       *

La souffrance, c'est le sacrement de la vie.

       *       *       *       *       *

_Paysage_:

La lune, sans bruit, claire...

       *       *       *       *       *

_Architecture_:

Ce sont elles, les cathdrales, qui voient le premier rayon de soleil.

       *       *       *       *       *

L'me a besoin d'tre derrire l'architecte pour le faire modeler, pour
le forcer  garder la proportion jusqu' la dernire nuance.

       *       *       *       *       *

Comme ce qui est suprieur reste dans les villes de province qui ne
sont pas encore internationales!

       *       *       *       *       *

La cathdrale de Chartres est dans mon esprit en ce moment comme cette
messe de Mozart o les sons divins viennent de toutes parts.

[Illustration: DESSIN AQUARELL

Cl. Lmery]

_Penses_:

Souvenirs de ma jeunesse o n'ayant pu entrer ici et l que
gratuitement, j'ai emport nanmoins des millions de penses.

       *       *       *       *       *

L'intelligence dessine, mais c'est le coeur qui modle.

       *       *       *       *       *

Je dsire aller  Rome pour entendre sonner les cloches.

       *       *       *       *       *

_Architecture_:

Les immenses toitures des cathdrales sont des repos.

       *       *       *       *       *

O Rome, comme tu es encore vivante de ta beaut!

       *       *       *       *       *

_Sculpture_:

L'antique! Je sens qu'il faut que je vive dans cet ternel amour que
j'ai pour lui!

       *       *       *       *       *

_Architecture_:

Jeune, je ne voyais que la dentelle gothique; maintenant j'aperois le
rle et la puissance de cette dentelle. Vue de loin, elle gonfle les
profils et les emplit de sve.

       *       *       *       *       *

_Pense_:

Pendant que l'on cherche  protger une chose, on complote d'en
dvaster une autre.

_Sculpture_:

Le model est l'motion que la main prouve dans la caresse.

       *       *       *       *       *

_Pense_:

Dans l'glise,  genoux ou debout,--pas assis.

       *       *       *       *       *

_Sculpture_:

Notre Puget qui se rclame fort de Bernini.

       *       *       *       *       *

_Pense_:

Quelle tragdie que la vie du plus simple et quelle angoisse de vivre
sa tragdie sans s'occuper des autres!

       *       *       *       *       *

_En regardant des danseurs_:

Ah! jeunesse que rien ne remplace, ni l'argent ni les dignits!

       *       *       *       *       *

_Art_:

Ne pensez pas que nous puissions corriger la Nature; ne craignons pas
d'tre copistes, ne mettons que ce que nous voyons, mais que cette copie
passe par notre coeur avant notre main; il y aura toujours assez
d'originalit  notre insu mme.

       *       *       *       *       *

Le dessin de tous cts est en sculpture l'incantation qui enferme
l'me dans la pierre; le rsultat en est merveilleux; cela donne tous
les profils de l'me mme, en mme temps. Celui qui a essay de ce
systme est  part des autres. Ce dessin, cette conjuration mystique des
lignes captent la vie.

[Illustration: DESSIN AQUARELL

Cl. Lmery]

_Architecture_:

L'ornement que l'on mprise  tort, c'est la synthse, l'architecture
mme!

       *       *       *       *       *

_Sculpture_:

Le model, c'est une manire de politesse; on passe sans heurt d'une
duret  une autre.

       *       *       *       *       *

Cette tte voluptueuse qui est l, devant moi, elle n'est plus mortelle
sous cette forme.

       *       *       *       *       *

Une musculature mal faite peut tre bien et valoir mieux qu'une
musculature bien faite, si elle a les plans qu'il faut.

       *       *       *       *       *

Quand l'me dserte la forme, elle n'est plus l'immortalit qui se
rfugie autre part.

       *       *       *       *       *

La correction d'un corps est une faute, s'il n'a que cette qualit-l,
alors qu'on lui demande des effets d'architecture admirable.

_Penses_:

L'esprit doit tre sur un fond d'intelligence, comme un ornement sur de
l'architecture.

       *       *       *       *       *

La peur de se tromper est telle que l'on simule l'indiffrence pour ne
pas juger.

_Sculpture_:

Bien masser, c'est l qu'on peut juger si l'oeuvre est d'un sculpteur
habile.

       *       *       *       *       *

La sculpture n'a pas besoin d'originalit, mais de vie.

       *       *       *       *       *

La vie est dans le model, l'me de la sculpture est dans le morceau;
toute la sculpture est l.

       *       *       *       *       *

Je suis absolument mpris pour des mplats, des models, des lignes,
parce qu'ils sont vrais.

       *       *       *       *       *

_Paysage_:

       *       *       *       *       *

Le vent qui se lve annonce la tristesse et le froid. Il fait du bruit
maintenant et flotte comme un tendard.

       *       *       *       *       *

_Peinture_:

On fait le ciel comme un mail dur; c'est, au contraire, un model
lger et profond.




FRESQUE EN CINQ PARTIES

(SOUVENIR DE VOYAGE)

LA DANSEUSE.


I

Elle part. Elle prend en elle-mme ce moment d'orgueil qu'elle dploie,
qui est sa marque.

Comme un cimeterre agit dans l'air jette des clairs, elle va. La
draperie la suit, l'enveloppe, la seconde!


II

Ces redoublements, ces appels du pied, ce balancement et cette
provocation, c'est une gide lance en avant, superbe de plis parallles.

La ligne du dos ondule et s'efface comme un serpent irrit.

Elle se prcipite la tte baisse, mais souvent la tte flotte sur les
paules quand elle est fatigue.

Cette danse projette des tincelles comme le silex.


III

C'est un holocauste; elle offre son courage.

Pendant qu'elle danse, elle est inonde de lumire.

Comme le corps parle plus loin que l'esprit!

Comme cette danse donne  cette prodigieuse petite danseuse une
tte trangement belle, d'une nouvelle beaut devenue mystrieuse et
lointaine!

Oui, cette beaut vient d'autrefois! Quelle danseuse de gnie a cr
cette danse?

Comme dans une fresque, cette danseuse en est l'me active,
l'ondulation.

Ah! quel ravissement renouvel toujours par le caractre de cette danse
antique!


IV

La prodigieuse petite danseuse lance sa draperie, la dploie, la
projette en avant; son dos se profile en perfection.

Elle se balance, son orgueil recule, elle est presque vaincue.

Elle reprend position en tournant sur elle-mme, se redresse.

Elle prsente un profil, puis l'autre. Elle s'est entoure de son
charpe, son coude en avant.

Son charpe l'enveloppe; la main sur la hanche, elle laisse pendre
l'charpe.

Les deux mains maintenant  son chapeau, le sourire vainqueur, c'est
une cariatide orgueilleuse.

[Illustration: DESSIN AQUARELL

Cl. Lmery

(Cambodgienne)]

Ces retours sur elle-mme, ce chapeau inclin, cette draperie en croix,
elle met enfin toutes ces charmantes choses comme en bataille!


V


Elle droule  prsent son charpe et la laisse tomber.

Puis les bras et l'charpe passent rapidement, perdument devant son
coeur.

Les gestes rapides ravissent par leurs redites perptuelles,
incessantes.

Les gestes en se rptant font des flammes.

Elle danse!...




RODIN A MEUDON


Avant le sjour  Meudon, ce qui amena Rodin  la campagne,  Svres,
prcisment, ce fut le souci de gagner un bon tat physique.

Il s'tait surmen, en effet, dans tous ses ateliers successifs, depuis
le premier, si inconfortable qu'il en garde toujours le rude souvenir.
C'est lui qui raconte:

Mes ressources ne me permettant pas de trouver mieux, je louai prs des
Gobelins, rue Lebrun, pour 120 francs par an, une curie, qui me parut
suffisamment claire, et o j'avais le recul ncessaire pour comparer
la nature avec ma terre, ce qui a toujours t pour moi un principe
essentiel dont je ne me suis jamais dparti.

L'air y filtrait de toutes parts, par les fentres mal closes, par la
porte dont le bois avait jou; les ardoises de la toiture, uses par
la vtust ou dranges par le vent, y tablissaient un courant d'air
permanent. Il y faisait un froid glacial; un puits creus dans l'un des
angles du mur, et dont l'eau tait proche de la margelle, y entretenait
en toutes saisons une humidit pntrante.

C'est l que Rodin modela la _Jeunesse_, le travail d'une anne, une
superbe figure d'ensemble qui gela, et fut perdue, Rodin n'ayant pas
plus d'argent pour la mouler que pour entretenir du feu. Je n'ai jamais
rien fait de mieux que cette _Jeunesse_! nous a-t-il dit maintes fois.

Il connut ensuite des ateliers presque aussi rudes: ce ne fut que
peu  peu, aprs beaucoup d'efforts, qu'il put s'installer rue des
Fourneaux, puis boulevard de Vaugirard et au Clos-Payen, l'ancien htel
de Corvisart, sis boulevard d'Italie. L, dans ce dernier logis qui
offrait tant de charme, bien qu'il tombt chaque jour quelque partie
de plafond ou de mur, Rodin retarda de toutes ses forces la venue des
dmolisseurs. Son vif regret, c'est de n'avoir pu acheter alors cette
charmante folie qu'avait difie M. de Neufbourg. Rodin ne se console
pas de cette demeure dtruite.

Mais, dj, il s'tait log  Svres, dans une maison perche sur une
hauteur; et tous les soirs, et tous les matins, il tait l, regardant
avidement l'espace par les nombreuses fentres de sa maison. Il
l'aimait; et cela, naturellement, lui avait fait--pour s'en loigner
le moins possible--solliciter des travaux  la manufacture de Svres,
bien qu'elle ft alors dirige par feu Lauth, un chimiste qui tait un
tenace ennemi des artistes. Rodin y excuta quelques vases que l'on peut
voir encore dans le muse; mais d'autres, les plus beaux, furent casss
par les employs du sieur Lauth, qui jugeait tout bonnement ces vases
comme de honteuses oeuvres! On croit rver! Mais c'est Rodin lui-mme
qui nous a dit que ses vases taient souvent placs  terre, pour qu'en
passant chacun pt leur dcocher une ruade! Sainte Administration!

Rodin ne donnait, heureusement, que quelques heures par semaine  une
aussi clairvoyante manufacture; il vivait la plus grande partie de ses
jours  Paris, dans ses ateliers dj encombrs d'oeuvres, dj si
nombreuses qu'il n'en connaissait vraiment que les principales. En
exemple, c'est l que son ancien collaborateur  l'Exposition de 1878,
Jules Desbois, avait trouv, tourne contre le mur, dans une remise du
faubourg Saint-Jacques, la grande figure: _Eve_, tant de fois reproduite
depuis, bien qu'inacheve,  cause du brusque dpart du modle.

Des oeuvres nombreuses! C'est que Rodin l'a bien souvent rpt,
il possda tout de suite une prodigieuse facilit  modeler. Chez
Carrier-Belleuse, son habilet dconcertait tout le monde; et Carrier
n'y tait pour rien, quoi qu'en ait dit un aimable et peu renseign
critique qui a parl quelque part des enthousiastes leons de
Carrier-Belleuse. Enthousiastes leons, non pas! Ce patron, gentilhomme
de belle allure, sorte de Rubens du bibelot et de la statuette, tait
trop fru de plaisirs pour gcher son temps  enseigner quoi que ce soit
aux nombreux ouvriers qu'il avait cantonns dans ses ateliers de la rue
de la Tour-d'Auvergne. On produisait vaille que vaille; et, comme Rodin
tait le plus habile de tous les collaborateurs de Carrier, il avait
obtenu, seul, d'avoir modle vivant pour les nus et pour les draperies.
Ah! les draperies! Rodin en excuta tellement  ce moment de sa vie
que cela le dtourna  tout jamais de la sculpture religieuse, o la
draperie s'impose. Il avait, en sortant de chez Carrier, positivement,
si l'on peut ainsi dire, soif de nu!

Et pourtant, que d'obstacles avant de le satisfaire, ce passionn dsir.

Rodin raconte encore: La ncessit de vivre m'a fait apprendre toutes
les parties de mon mtier. J'ai fait la mise au point, dgrossi des
marbres, des pierres, des ornements, des bijoux chez un orfvre,
certainement trop longtemps. Je regrette d'avoir perdu tant de temps,
car tout ce que j'ai fait alors dans tant d'efforts disperss pouvait
tre rassembl vers une belle oeuvre. Mais cela m'a servi. J'ai donc
beaucoup travaill chez les autres. Ceux qui ont t pauvres comme moi,
n'ayant ni secours d'tat, ni pension, ont travaill chez tout le monde.

Cela m'a fait un apprentissage dguis; j'ai fait, successivement,
tantt des boucles d'oreilles chez un orfvre, tantt des figures
dcoratives aux torses de trois mtres.

On s'attachait alors  des minuties qui ne signifiaient rien; on
avait le soi-disant respect du travail sans valeur. On travaillait 
rebrousse-poil et  contre-sens.

Les pontifes de l'Art, de par leur situation, entendaient imposer le
respect. Il y avait comme une hirarchie dfendue.

Ces gens qui se disaient les dvots de l'art n'y comprenaient rien.

[Illustration: A MEUDON.--LA VILLA DES BRILLANTS (A gauche on aperoit
le toit du Hall-Muse)]

J'ai souffert pour ma sculpture. Si je n'avais pas t un entt,
je n'aurais pas fait ce que j'ai fait. Les artistes ont toujours un
ct fminin. Carrier-Belleuse avait quelque chose du beau sang du
XVIIIe sicle; il y avait du Clodion en lui; ses esquisses
taient admirables;  l'excution, cela se refroidissait; mais l'artiste
avait une grande valeur relle.

J'ai souffert pour ma sculpture! Oui, ce mot est exact, dit par Rodin.
Il nous a racont, maintes fois, dans quel tat de dpression il tait
arriv  Svres, ayant certainement produit dj une oeuvre qui et
illustr un autre sculpteur; et l'exemple de l'indiffrence et mme du
mpris fastueusement accords nagure  ses matres Carpeaux et Barye,
n'tait pas pour l'encourager  la bataille. Mais sa tnacit  lui
aussi tait dj obstine, volontaire, farouche. Il se souciait bien de
ce qu'on lui rservait. Il travaillait; et cela c'tait tout.

D'ailleurs, il n'avait vu que du travail autour de lui. Carpeaux,
mpris par l'impratrice Eugnie, qu'duquait le souteneur
surintendant des Beaux-Arts, de Nieuverkerke, Carpeaux rencontrait tout
de mme dans l'empereur un aimable tyran qui lui commandait, entre
autres travaux, la dcoration de l'une des faces du Pavillon de Flore.
Mais, par contre, Barye, et c'est une honte! nous jeta souvent Rodin;
Barye, lui, ne connut durant toute sa vie que la plus tenace injustice;
et quel souvenir Rodin garde de ce matre, qui avait l'air, avec sa
redingote fane, use, d'un misrable matre d'tudes!

Certes,  prsent, Rodin est riche, charg de la plus lourde renomme
que l'on puisse accorder  un homme; mais si l'on savait ce que tout
cela, richesse, honneurs, compte peu pour lui, ds qu'il peut se jeter
sur son travail!

Il y a longtemps qu'il nourrit en lui le got de la cration. Et comme
il l'a dvelopp  Meudon!... Un jour, au hasard d'une promenade, il
dcouvre une sorte de pavillon Louis XIII, pierre et briques, perch
et redressant son toit. On renseigne Rodin: cette proprit de Mme
Delphine de Cols, une artiste peintre, est  vendre. Cette femme
s'inquite de l'isolement du pavillon et des maraudeurs qui passent par
l au moment de la belle saison.

Voil Rodin dcid. Il achte le pavillon;--et il s'y installe. C'est la
villa des Brillants, sise avenue Paul-Bert,  Meudon-Val-Fleury.

       *       *       *       *       *

Quand, pour cette destination, vous avez pris le train lectrique  la
gare des Invalides, laissez-vous conduire sans inquitude, le train ne
vous emmnera pas plus loin qu'il ne faut, aprs vous avoir promen 
travers les gadoues, les usines et les carrires de la banlieue. Vous
aurez eu tout le temps de songer  la visite que vous projetez,--en vous
disant, sans doute, qu'aprs tout Rodin ne peut qu'tre sensible  la
peine que vous avez prise d'un dplacement.

De la route que suit le train,--quelques minutes avant la station
Val-Fleury, vous apercevez dj la villa des Brillants, signale par la
faade reconstitue de l'ancien chteau d'Issy,--et signale surtout par
la hideuse et vaste rclame en planches qu'un mercanti de l'apritif
a os installer prcisment devant cette villa dj, nous pouvons
l'affirmer, historique.

A la gare, tout le monde vous indiquera la maison de M. Rodin. Nul
n'est plus populaire que lui  Meudon-Val-Fleury. C'est que, depuis bien
des annes, on voit, quotidiennement, devant la station, au dpart et 
l'arrive, sa voiture.

Ne demandez pas votre chemin, c'est inutile; tournez  gauche, et montez
droit devant vous.

Vous tes en pleine banlieue parisienne, toutefois pas une banlieue
triste. Raffalli, depuis longtemps vad des sites qui constituent sa
gloire, ne les retrouverait pas ici. C'est une banlieue qui veut vivre,
qui vit,--et qui vit mme trop bien!

Car dj les humoristes y affluent. Certes, cela a du bon! Je comprends
fort bien qu'un roquentin, ex-gaudissart ou ex-rond-de-cuir, ahuri par
les hebdomadaires facties d'un journal  gros tirage, se livre--en
tant que possesseur d'un terrain-- d'ingnieuses et abracadabrantes
fantaisies! Je comprends fort bien qu'il difie quelque chose
d'extravagant et d'hurluberlu; et que cette chose soit ensuite pare des
plus cocasses chimres, dragons et autres turqueries! Mais,--quoique
l'intrt d'une telle btisse ne soit pas niable!--cela pousse peut-tre
trop  se divertir dans un site bocager,  peine sorti de rusticit,
comme celui qu'offre au regard la campagne de Meudon-Val-Fleury.

Et une maison de rapport, voisine de la villa des dragons, chimres et
autres turqueries, aggrave ce malentendu. Car, vraiment, que vient-elle
faire ici, celle-l? A la campagne, dans tant de terrain perdu, pourquoi
ces cellules parisiennes, qu'on appelle avec emphase appartements?
Pourquoi ce salmigondis de locataires, alors qu'une petite maison
s'impose  chacun d'eux? Il est vrai que nulle espce d'animal ne se met
en tas comme les Parisiens; expliquons-nous donc ainsi la haute maison
de rapport qui est non loin de la gare, comme pour encourager  la
location!

Aprs cela, c'est la campagne qui commence. Sans doute, il y a encore
des villas; mais elles sont modestes, tapisses de lierre, avec des
contrevents peints en vert,--ce vert aigre qui rjouit les peintres qui
entendent mal Czanne.

Et elles sont si cocasses, cubiques, avec un amas de petites choses
ridicules: minuscule bow-window, troite terrasse, niche  chien et
bote aux lettres, par quoi se satisfait tout individu qui pleure avec
Virgile sur les faux plaisirs des citadins.

Marchons encore, et voici quelques guinguettes, o l'on djeune le
dimanche, o l'on djeune mal, malgr des titres allchants, qui
s'annoncent au commencement du sentier: tel ce _Restaurant Damour_, sur
une pancarte.

Des jardinets, des champs, des arbres; on traverse un pont; et voici,
l-bas, la demeure de Rodin. Elle a un bel air, certes! presque d'un
petit palais de Fontainebleau, peut-on dire, si l'on regarde d'ensemble
la descente vers le creux de la valle de tous les btiments que Rodin a
difis.

L'entre sur la route est une entre de chteau avec sa barrire blanche
qui s'ouvre, large; et voici l'alle, borde d'iris et vote de
marronniers. Partout des pierres, des blocs de pierre; au moins, on est,
tout de suite, semble-t-il, chez un tailleur de pierre; et l'on passe
devant un premier atelier de praticien, et voici la barrire du pavillon.

On entre; car, sortis de leurs niches, deux gros chiens velus
n'intimident pas. Ils savent pourquoi l'on vient chez leur matre: pour
l'admirer; alors, comme deux bons serviteurs aviss, ils se contentent
de pousser, au coup de sonnette, des petits grognements, vite apaiss,
un salut de bienvenue.

Assurment,--si on ne les doit voir qu'une fois,--il faut considrer le
pavillon et ses annexes, le jardin et ses antiques, dans la plnitude du
printemps, alors que tout est en fleurs, et si adorable ici que cette
demeure est enchante.

Mais, avant de vous y attarder, descendez tout au bout du jardin, et
regardez devant vous,  gauche et  droite, pour vous rendre compte
de la pleine atmosphre de bonheur dans laquelle plonge la villa des
Brillants.

En face, sous un ciel de Paradis, voici la Seine, et, l-bas, le vieux
pont de Svres. Tout autour, les collines montent, boises, et hrisses
des maisons aux toits rouges; c'est Meudon; c'est Svres; c'est Garches;
c'est l-bas, moderne Acropole, le Mont-Valrien, dor dans la brume
de joie. Quelle magnificence! Dans le pli de la valle, voici le train
qui passe, et, sur la gauche, un viaduc enjambe qui porte des fumes
dans les touffes tendres des arbres. On songe obstinment  Renoir, 
ce moment de l'anne. On revoit ses arbres frles, un peu cotonneux, un
peu ivres de tout le dsordre de leurs couleurs toutes retrouves. C'est
la mme confusion tendre et tourdie et il vient tant de chaleur de
ce paysage que l'on ressent nettement l'engourdissement de la terre,
gonfle et pme.

[Illustration: A MEUDON. ENTRE DU HALL-MUSE]

A droite, prs du chteau d'Issy-les-Moulineaux, qui revit, chez Rodin,
par sa faade redresse, par ses colonnes, par sa grille de fer forg,
par ses marches de temple dcoup sur l'azur;  droite, des chemines
vomissent de lourdes fumes, usines d'Issy et choses amres de la vie.
Aprs les coteaux sacrs et parfums de la Grce, l'enfer des chocs et
des douleurs. La tour Eiffel que l'on aperoit est-elle un phare ou une
borne?

Un terrain vague, bossu, creus, piquet d'arbustes, descend du pied
mme de la villa Rodin, jusqu' la ligne du chemin de fer. C'est le
printemps aussi pour cette butte, car des marmailles, des essaims de
gosses y tapagent, en compagnie de chiens aboyeurs. C'est l'lan sportif
tant rclam par les gazettes qui vivent d'icelui. Voici des bonds qui
promettent le record du saut en hauteur; de furibondes courses qui
annoncent un impressionnant quatre cents mtres; et des yeux pochs,
des nez saignants, prparent, n'en doutez point! le champion du monde
de la boxe. Heureux gosses! Laids, mal venus, morveux, petits voyous,
grands affams! Le dimanche, Jean Veber devrait venir s'installer
ici et observer cette liesse,  laquelle participent--et de quelle
manire!--les pres, les mres, les grands frres et les grandes
soeurs de cette intressante progniture. C'est un lcher d'ivrognes,
de gourgandins, de filliasses, de filles et de turbulents voyous,
assurment plaisant, qui sacrifie  Vnus et au dieu Crpitus. Nous n'en
connaissons point un prfrable! Et puis--contraste symbolique!--le
jardin de la villa des Brillants le domine ici de toute sa beaut.

Rodin en a fait un jardin antique. Il l'a pavois d'un vaste hall et
de petits pavillons  usage d'atelier ou de muse. Dans la neige des
arbres en fleurs, ce jardin est prpar  l'image de ces jardins pour
la conversation que les Grecs affectionnaient, et o ils plaaient
leurs oeuvres. A Meudon, Rodin, galement, a plac, ici et l, au
milieu d'une alle, au dtour d'un sentier ou au creux d'un arbuste,
un fragment de statue antique. Ce fragment repose tout imprgn du
bonheur que Rodin lui apporte, chaque jour, dans ses pieuses mains. Nous
admirons, nous; nous demeurons profondment heureux devant ces torses et
ces bustes; mais Rodin, seul, sait leur offrir le meilleur hommage: sa
gratitude.

Croyons que les professeurs bts en Sorbonne peuvent comprendre l'Art
antique; mais soyons, certes, mieux assurs que l'hommage de Rodin
est plus attentif, plus aigu et plus recevable. Dans des matines,
qui resteront pour nous inoubliables et chres, nous avons entendu
Rodin parler de l'Art antique, comme personne ne le fit jamais, et
comme personne ne le fera. Ce n'taient pas des discours, encore
moins des explications ampoules de docteur vers dans la critique;
c'taient des mots lucides, appuys d'loquentes pithtes, c'taient
de merveilleuses images. Et les matines se passaient si absolument
enchantes, qu'il n'tait pas possible qu'on pt croire  ce don
magnifique d'une haute leon de Rodin; oui, la vrit peu  peu
s'apercevait: il avait parl pour son propre plaisir, pour s'entendre
lui-mme, pour rechercher--dans l'effort des mots prononcs  haute
voix--une ou plusieurs raisons nouvelles d'admirer encore avec plus de
ferveur.

Et c'est comme cela, seulement, que l'on peut ne plus s'tonner de tous
ces visiteurs, pour lesquels il recommence, sans ennui apparent, ses
leons. Oui, nous tous, soyons modestes! Quand Rodin confronte son
me avec celle des sculpteurs paens, croyons que nous sommes loin de
lui, trs loin de lui! Taisons-nous; laissons-le parler. Gardons-nous du
ridicule!

       *       *       *       *       *

Le hall-muse est la plus importante construction difie dans le
jardin. C'est le hall tel qu'on le vit  la place de l'Alma, lors de
la dernire exposition universelle. Il a t transport ici et rdifi
avec seulement l'adjonction d'un pont, comme celui qu'emploient les
peintres de dcors de thtre, pour se mnager une retraite au-dessus de
la vaste superficie, dont on ne peut rien enlever, de leur atelier.

Ce hall-muse, que d'histoires il enfanta! Extraordinaires concessions
en faveur de Rodin, de l'tat et de la Ville! Ces deux pouvoirs
s'taient mis d'accord pour lui dresser ce muse; par dfrence envers
le gnie, tous les ministres, tous les bureaux, toute la nation
enfin s'tait sacrifie, dpouille! Hommage sans prcdent, hommage
sublime!...

La vrit nous oblige  dire que Rodin, au contraire, assuma tous les
frais de son hall. Il veut montrer ses oeuvres, lui  part, tout
seul! Qu'il paye! dclarrent les gens de l'Administration; et Rodin
paya, aprs avoir difficilement obtenu la location du terrain.

Quelles aventures, ensuite! Ah! cette inauguration d'un ministre, tout
de mme venu, lui, mais sans le moindre cortge! L'affaire du Balzac
pesait encore sur la tte de Rodin; il la supporta pendant toute la
dure de l'exposition.

Alors, en effet, que l'on se ruait sur les sottises les plus dcisives
de ce vaste bazar; alors que Paris et la province, dcags, taient
ahuris par les Arabes, les Samoydes, les Zoulous et les Cafres;
alors que les baraques de danses du ventre et de tableaux vivants se
gonflaient de spectateurs, le pavillon Rodin, lui, demeurait obstinment
solitaire. Le dsert Rodin!

Et pourtant, quel choix unique d'oeuvres! Tout le meilleur d'une
magnifique production, tout ce que l'intelligence, l'imagination la plus
fconde avait pu conseiller, tait runi l. Suprme slection de tout
ce que Rodin avait cr; svre triage de tout ce qui est encore pars
maintenant  Paris: rue de l'Universit et  l'htel Biron;  Meudon: en
sa villa des Brillants et dans les annexes de la rue de l'Orphelinat et
de la Goulette;  Issy, dans l'annexe de la rue du Chteau.

Aujourd'hui,  Meudon, le pavillon se dresse enfin dans la srnit
qu'il a bien conquise. Il s'offre, comme un temple, le flanc  la
splendeur de la valle; et, face  son pristyle, le soleil se couche.
Par les beaux jours, c'est un coin tout gonfl de lumire; et,
majestueux, des paons s'y promnent, au milieu des fragments de statues
antiques et des pltres du matre, qui dbordent ici du hall-muse.

Ce hall-muse! Il nous explique toute la vie amre de Rodin, toutes
les injustices et toutes les haines dont il fut assailli. Considrez
chacune de ses hautes oeuvres, et chacune vous racontera une mauvaise
histoire. Nous noterons plus loin quelques-uns de ces souvenirs. Pour
le moment, contemplez seulement dans ce hall-muse tous les projets
d'oeuvres qui demeurrent projets; car combien de temps faut-il pour
qu'on ait confiance, pour qu'on accorde  l'artiste un loyal espoir?

Un de ces projets, le plus cher, peut-tre, c'est cette _Tour du
travail_, dont Gabriel Mourey parla,  son moment, en des termes si
mouvants; cette _Tour_, qui, vraisemblablement, ne sera jamais rien de
plus que l'esquisse en pltre que l'on voit  Meudon. Oui, un projet
jamais ralis? car, comment obtenir des sculpteurs actuels, je parle
des meilleurs, qu'ils collaborent avec Rodin? Sa grande ombre tend
trop de nuit au-dessus d'eux; et tous, ils redoutent trop l'anonymat;
ils sont plus orgueilleux que Rodin. Et, pourtant, quel projet porte
plus de joie magnifique que cette _Tour!_ Nous, nous doutons de la voir
ralise; mais lui, Rodin, il espre toujours; et ne nous contait-il
pas un jour cet espoir,  la nouvelle qu'une socit de sculpteurs
anglais pensait  composer une lite des sculpteurs du monde entier,
prside par lui, Rodin: Si je pouvais trouver des collaborateurs, nous
disait-il, cette _Tour_, je la modifierais bien certainement; mais il
me semble qu'elle constituerait mme telle qu'elle est un Hommage au
Travail. Avec une dizaine de bons sculpteurs, le projet serait aisment
ralis.

[Illustration:A MEUDON. ENTRE DU HALL-MUSE]

Une dizaine de bons sculpteurs! Mais jamais Desbois, Bourdelle, Carabin,
Despiau--en choisissant les meilleurs--ne voudraient collaborer  cette
oeuvre. Rodin doit savoir mieux que quiconque que le temps des grandes
coles est dchu, pass, fini. Avec cette furie d'expositions mille
fois renouveles, comment rsister, en effet, au dsir de se crer
une popularit, un nom, mme de plusieurs crans au-dessous du gnie?
Et puis, pourquoi chacun de ces artistes pouserait-il la pense du
matre? Tous, ils ne sont pas loin de dire: Rodin a des ides; eh bien!
qu'il les ralise! Nous, nous nous contentons de statues, de bustes; de
sculptures, en un mot, aisment possibles!

Oui, Rodin s'illusionne; il croit tre aux temps hroques,  l'ge d'or
de la Renaissance. Les gnies sont des esprits gars.

       *       *       *       *       *

A Meudon, Rodin vit simplement. Tous les chefs de bureaux, chefs de
rayons et autres chefs de contentieux parisiens, se traitent avec un
plus vaniteux souci de confort.

Il a dit, lui-mme: J'ai eu, jusqu' cinquante ans, tous les ennuis
de la pauvret; mais le bonheur de travailler m'a tout fait supporter.
D'ailleurs, aussitt que je ne travaille pas, je m'ennuie; il me serait
odieux de ne pas produire.

Et c'est justement ce forcen travail qui l'empcha toujours de songer 
une vie matrielle meilleure, quand la Fortune enfin sauta de sa roue 
sa porte.

Evidemment, je n'attends plus comme autrefois l'omnibus, nous disait-il
un jour; mais pour le reste, je n'ai rien chang  ma vie. L'argent
vient trop tard; et nous, du moins quelques artistes comme moi, nous ne
savons pas alors nous habituer  sa puissance.

Rodin vit donc dans une maison, en somme troite; et, tout autour, les
ateliers, le jardin, ne rvlent pas autre chose que la vie modeste
d'un artiste, nullement touch par le got du luxe. Si l'hiver est
rude, Rodin lutte plus contre lui en endossant un par-dessus que par
un systme de chauffage perfectionn. Sa sobrit ne l'attarde point,
galement, aux prouesses d'un cordon bleu notoire. Pour descendre  la
gare, un cheval pacifique, nous l'avons dit, l'y conduit dans une humble
voiture; et toutes les automobiles du monde ne l'ont jamais tent[B].

Il tient aussi en haine les palaces modernes, o il y a, dit-il, une
chaleur constante partout, et o l'on est trait comme un colis!

Cet homme, qui peut moissonner des centaines de mille francs par anne,
ne l'avez-vous pas vu aussi djeuner, maintes fois, chez un marchand
de vins sans renomme. Autour de lui, des employs, des cochers. Nulle
affectation de modestie ou d'orgueil. Le plus souvent, pas de rosette
 sa boutonnire. Il vient de travailler; il est un simple compagnon
comme hier; il parle, il vous rpond; mais surtout il a hte de
reprendre son collier, sur lequel il tire depuis plus de cinquante
ans.

Couch de bonne heure, lev ds l'aube, il djeune d'un bol de lait; il
a deux vaches  lui dans un pr, des canards, des poules; il aime cette
vie campagnarde; mais, s'il le faut, son urbanit est exquise et sa
dlicatesse infinie. Et tout cela, en lui, est fort naturel.

On peut attaquer, injurier cet homme; sa malice et sa force le
dfendent. On peut le traiter familirement; il ne s'en effarouche pas;
il se contente d'en sourire. Un jour, nous lui rptmes ce mot d'un
attach de Brard, ancien sous-ministre aux Beaux-Arts: Rodin! mais
c'est un ami de la maison! avait jet ce galantin,--comme cet autre
cuistre, qui, en parlant de Shakespeare, avait dit: Ce bon Will! Rodin
hocha doucement la tte.

Le matin, avant de venir  l'htel Biron, il visite l'atelier de son
mouleur,--et cet autre atelier galement o un ouvrier japonais le ravit
par sa dextrit  rparer les objets d'art qu'il lui confie. Puis, il
reoit son fondeur, ou l'artisan qui lui prpare ses agrandissements,
ou celui qui fait ses patines; car,  soixante-quatorze ans[C], Rodin
est aussi amoureux de la vie et du travail qu'au moment o il prsentait
sa premire oeuvre publique: l'_Homme au nez cass_.

On sera vraiment frapp de stupeur quand on fera l'inventaire de
son formidable legs. On se dira qu'il y eut d'autres matres,
assurment,--et des oeuvres diverses! mais, jamais, nous le croyons,
un seul artiste n'aura entass une pareille moisson. Nous avons cit les
annexes que Rodin possde pour le dpt de ses oeuvres. Il faut se
certifier que chacune de ces annexes constitue un muse magnifique; il
faut se rpter qu'il est impossible d'tablir exactement un catalogue
des oeuvres de ce sculpteur;--et cela surtout nous fait nous divertir
de ces misrables artistes, qui ont le temps, eux, de tenir au jour le
jour l'historique de leurs productions; nous entendons: le sujet, ses
dimensions, et le nom du ou des modles qui ont pos.

A vrai dire, Rodin n'a jamais rien sacrifi  son travail. Quand
sonnait, par exemple,  tous les chos le nom prestigieux de Carolus
Duran, beau cavalier et mdiocre peintre, Rodin, embusqu dans son
atelier, tait tel qu'une sorte de fou furieux acharn sur la glaise.

Il n'tait au courant des nouvelles du dehors que par des bribes que
rapportaient les uns ou les autres,--ou par ces si utiles manchettes
des journaux, qu'il pouvait lire d'un oeil distrait.

Que lui importaient les changements de ministres puisqu'il n'avait
rien  attendre d'eux! Que lui importait, en particulier, la nomination
de tel ou tel sous-ministre aux Beaux-Arts, puis-qu'il restait pour
chacun de ces prposs un inconnu! Et puis,  quoi bon s'occuper de
tout cela, quand le vritable artiste est destin--historiquement et
traditionnellement-- inventer des oeuvres au plein de l'indiffrence
des uns et de la jalouse imbcillit des autres!

       *       *       *       *       *

Certes, il est malais de faire parler Rodin sur ses oeuvres! Avec
lui, on n'a aucune chance d'obtenir quelques mots seulement de ces
confidences, que dversent, au contraire,  la moindre occasion et en
tous lieux, les autres peintres ou sculpteurs. C'est en unissant des
tronons d'entretiens que l'on arrive  savoir  peu prs dans quelles
conditions, non les principales oeuvres toujours, mais les plus
fameuses de Rodin, furent excutes. Il juge, lui, que tout cela n'a
aucune importance: et, pourtant, quelle surprise pour ceux qui croient
que sa vie fut une heureuse suite de commandes officielles!

La _Porte de l'Enfer_, quelle complication, par exemple!

Rodin venait d'exposer l'_Age d'airain_; et Dieu seul avait pu faire le
compte des criailleries, des injures et des calomnies, tombes comme
grle sur cette statue. De quelle faon n'avait-on pas assailli Rodin?
La principale calomnie l'accusait d'avoir fait un moulage sur nature; et
cette calomnie fut si tenace, que des gens de l'Institut, retourns 
l'tat d'enfance, la colportent encore prsentement.

[Illustration: A MEUDON. Dans le jardin FAADE RECONSTITUE DE L'ANCIEN
CHATEAU D'ISSY-LES-MOULINEAUX]

--Ah! cette sotte accusation! nous dit un jour Rodin. Cette chose-l,
parce que j'avais longuement model cette statue. Je voulais d'abord en
faire un soldat bless, s'appuyant sur une lance; et cela, d'aprs le
soldat belge qui me servait de modle. Et quelle patience je n'avais pas
eue, malgr mon habilet! Je suis rest des mois et des mois sur cette
oeuvre; je me souviens encore, entre temps, de mes visites au muse de
Naples, o je cherchais dans une statue d'Apollon la plus belle manire
de placer l'appui de la jambe qui porte presque tout le poids du corps.
Un moulage sur nature! Mais ils ne savent donc pas ce que cela donne,
toujours! Mais il ne faut pas savoir pour se tromper si grossirement!
Le meilleur moyen de tmoigner de ma loyaut professionnelle, je
l'obtins en fournissant des photographies de mon modle, dans la pose.
Il y eut alors une sorte de consultation; quelques membres de l'Institut
eux-mmes soutinrent ma bonne foi; je fus renvoy, comme on dit, des
fins de l'accusation; on me gratifia mme d'une troisime mdaille. Mais
je n'ai plus eu, par exemple, d'autre rcompense. C'tait fini: l'tat,
les sculpteurs et moi, nous ne devions plus nous entendre!

--Oui. Mais quelle revanche! dis-je. Cette statue, elle est partout,
maintenant, dans tous les grands muses.

--Mme  Lyon, o, expose longtemps sur la place Bellecour, on se
divertissait  la recouvrir d'ordures, jusqu'au jour rcent o elle fut
enfin place-- l'abri!--dans le jardin du muse.

--Et ensuite vint votre _Porte de l'Enfer_?

--Oui. L'_Age d'airain_ ayant attir sur moi l'attention d'Antonin
Proust et, par suite, de son sous-secrtaire d'tat aux Beaux-Arts,
Turquet, ils songrent tous deux  me commander quelque chose; ils
ne savaient pas trop quoi,  bien dire. Et Turquet tait mfiant.
L'histoire du prtendu moulage sur nature de l'_Age d'airain_ l'avait,
malgr tout, dsagrablement impressionn. Ce sous-secrtaire d'tat,
on ne pouvait, certes, lui en vouloir; il tenait  savoir o il allait,
 ne pas commander  l'aveuglette. S'il se trompait, son ministre
resterait en dehors, de toutes faons. Mais lui, il aventurait sa
place. Alors, comme on prend des renseignements sur une bonne qu'on
dsire engager, Turquet prit des renseignements sur moi. Il s'entoura
de nombreux avis, se fit donner des conseils. Que risquait-il? que ne
risquait-il pas? J'tais au courant de ces terribles perplexits; et je
m'en divertissais beaucoup. Mais comme tout doit avoir une fin, je me
dcidai  venir au secours de cet homme politique. Il ne savait pas quoi
me commander! Eh bien! me lanant dans une aventure que je devinais,
moi, interminable, je lui proposai--pour quelle somme drisoire et bien
loin de celle qu'on suppose encore maintenant!--de modeler une porte
gigantesque, qui serait la _Porte de l'Enfer_; c'est--dire tout le
dtail le plus pathtique du grand pome dantesque. Mon interlocuteur
me crut fou. Il y avait de quoi! Des centaines de personnages, alors
qu'on s'en tient gnralement dans une commande  beaucoup moins,
n'est-ce pas? Il m'exprima son tonnement, sa stupeur. Il devait bien
regretter maintenant d'tre entr en pourparlers avec moi; et il
maudissait assurment, intrieurement, les renseignements incomplets
qu'il avait sur moi, et qui ne me reprsentaient pas, avant tout, comme
une sorte d'artiste trange, bizarre,  coup sr hallucin, dont on ne
pouvait rien tirer de raisonnable. Je m'amusai un instant de son moi;
puis, doucement, lentement, je lui dis que mon ide de cette _Porte de
l'Enfer_, c'tait son salut! Mais, assurment! repris-je; car, si l'on a
pu m'accuser d'avoir moul sur nature une statue grandeur nature, l'_Age
d'airain_, il ne viendra  la pense de personne, mme pas du plus
obtus de mes ennemis, de croire que j'ai moul sur nature des centaines
de statues pour les rduire ensuite aux dimensions qu'ils doivent
avoir dans l'ensemble de ma porte! Je ne quittai pas des yeux Turquet.
Il couta, rflchit, puis, bien entendu, sans faire allusion  la
formidable entreprise que j'allais assumer, pour une somme relativement
minime, il voulut bien se dclarer satisfait. Voil la vraie histoire de
ma premire commande.

--Mais l'on s'tonne toujours que vous ne l'ayez pas livre?

--Cela ne me surprend pas! Personne ne peut mme supputer quelle somme
d'argent il et fallu pour terminer ce lourd travail! Je vous affirme,
quant  moi, que je ne suis pas en reste avec l'tat. J'ai travaill
bien au del des acomptes qui me furent verss; car je n'ai jamais
mesur mon travail  l'argent reu. Mais, c'est toujours la mme chose:
on devait s'impatienter, trouver que je n'allais pas assez vite, malgr
toute ma vie consacre alors  cette oeuvre. Alors on ne m'a plus
rien donn. Ah! les dlais! tout est l! Il ne faut pas _chercher_,
reprendre son travail, dtruire des choses que l'on trouve mauvaises,
en parfaire d'autres qui paraissent pour le commun absolument acheves.
Cette histoire-l, c'est, du reste, l'histoire de toute ma vie. On a
trouv toujours que je n'arrivais pas  temps. On a longtemps rpt
que j'tais lent au travail. Lent! Pendant les travaux de l'Exposition
de 1878, alors que j'tais employ par l'ornemaniste Legrain, il m'est
arriv souvent de modeler une figure grandeur naturelle en quelques
heures! Mais voil, oui, j'ai toujours t brouill avec les dates; je
n'ai jamais eu la notion du temps en excutant mon oeuvre.

La terminerai-je, un jour, cette _Porte_? C'est bien improbable! Et
pourtant, il ne me faudrait que quelques mois, peut-tre, deux ou
trois au plus, pour l'achever. Vous savez que tous les moulages sont
prts, tiquets, pour le jour qu'il plairait d'en demander le complet
achvement. Mais ce jour viendra-t-il jamais? Ce seraient de nouvelles
sommes d'argent que devraient me verser les bureaux, et elles leur sont
fort ncessaires pour tous les sculpteurs qui attendent des commandes...
Bah! J'ai dispers un peu partout les dtails de ma _Porte_; cela est
peut-tre aussi bien, ainsi! Songez, qu'acheve, elle devrait tre
fondue en bronze; et la centaine de mille francs ncessaire, vous pensez
bien que les bureaux ne me l'accorderaient jamais! En tous cas, je lgue
 l'tat mon oeuvre; je suis donc largement quitte avec eux.

--Et pour les _Bourgeois de Calais_, autres ennuis, n'est-ce pas?

--Naturellement!... Je ne me souviens pas, d'ailleurs, d'une oeuvre
faite pour un concours, pour un particulier, ou pour l'tat qui ne m'ait
caus des difficults. Il semble que cela soit une attnuation oblige
du plaisir que l'on pourrait avoir. Est-ce par un dcret providentiel
ou simplement humain? Je ne sais! mais ce que je sais bien, c'est que
jusqu' la fin de ma vie, je connatrai maintenant ces ennuis-l! Pour
les _Bourgeois de Calais_, nanmoins, ils dpassrent, je crois, la
mesure.

Si vous en voulez l'histoire, la voici: un jour, je reois une
lettre d'un sieur Lon Gauchez, aux gages de feu le baron Alphonse de
Rothschild, qui me mande  son bureau. Ce Gauchez, belge d'origine,
marchand de tableaux, commanditaire du journal _L'Art_, en tait
aussi le critique d'art le plus mdiocre et le plus encombrant sous
divers pseudonymes: Paul Leroi, Nol Gehuzac, etc. Il faisait, je le
savais, beaucoup de commandes au nom de son riche patron; et cela, 
cette poque, tait bien pour me tenter. Je vais donc chez l'homme
en question; et, de haut, voici qu'il me commande un _Eustache de
Saint-Pierre_, pour une somme de quinze mille francs. Il ajoute: Je
sais que vous n'tes pas riche; aussi j'ai forc la somme qu'on accorde
habituellement  une statue grandeur nature. Je remercie et je rentre
chez moi, me demandant dj comment je vais me tirer de cette commande.
J'avais  excuter un _Eustache de Saint-Pierre_! Je lis une brve
notice  ce sujet; mais comme je ne me trouve pas satisfait de cette
lecture, on me recommande les _Chroniques de Froissart_. J'y dvore le
chapitre intitul: _Comment le roi Philippe de France ne put dlivrer
la ville de Calais, et comment le roi Edouard d'Angleterre la prit_!
et j'arrive  ceci:--Rodin va chercher un album, et il lit: _Le roi
Edouard consent  pargner la population,  la condition qu'il parte de
Calais six des plus notables bourgeois, nu-tte et les pieds nus, la
corde au cou et les clefs de la ville et du chteau dans leurs mains.
Il fera de ceux-l  son bon plaisir_! Comment! dit Rodin, Eustache de
Saint-Pierre ne se dvoua point seul! Il s'agit, au contraire, de six
bourgeois, tous hros au mme degr! Tenez, coutez la suite: _Quand le
plus riche bourgeois de la ville se fut lev et eut consenti  mourir
pour ses concitoyens, chacun alla l'adorer de piti, et plusieurs
hommes et femmes se jetaient  ses pieds, pleurant tendrement, et
c'tait grand'piti d'tre l pour les entendre et regarder. Puis c'est
un second qui s'offre, trs honnte bourgeois et de grande fortune,
qui avait deux belles demoiselles pour filles, puis un troisime, qui
tait riche en meubles et en hritages, et ainsi les autres. Tous
se dshabillent, ne gardent que leurs chemises et leurs braies, et
se mettent en marche, la corde au cou; ils s'appellent: Eustache de
Saint-Pierre, Jean d'Aire, Jacques et Pierre de Wissant... On ne sait
pas les noms des deux autres_. Je m'enflamme  ce rcit, continue
Rodin. Alors, mon parti est vite pris: je ne ferai pas un bourgeois,
mais six, et pour le mme prix, s'il le faut! Le lendemain, j'avertis
de ma rsolution le sieur Gauchez. Il ricane, et me jure qu'il ne
s'occupera plus de me tirer de la misre! Je me soucie bien de ses
paroles! Je me mets  l'oeuvre; et, furieusement, dans mon atelier du
boulevard de Vaugirard, seul, je modle les six hros calaisiens. Puis
je les fais mouler;--et c'est alors que mes ennuis commencent!

[Illustration: A MEUDON. UN COIN DU HALL-MUSE]

La ville de Calais refuse de prendre possession de mes six statues.
Pourtant, trs justement, je supporte, seul, en m'endettant, la fonte
des six personnages. Mais voil, on ne les comprend pas; il parat
qu'ils sont trs divertissants, alors que j'ai voulu raliser, moi,
un groupe tragique. Oui, mes statues font rire! Le Conseil municipal de
Calais ne veut rien entendre, malgr tous ceux qui prennent,  Paris,
ma dfense. Il parat que je suis un humoriste; vraiment, je ne m'en
doutais pas! Pendant des mois et des mois, on tergiverse, on bataille,
on accepte mes statues, puis on les refuse de nouveau. Je suis rsign:
je vais les faire rentrer dans mon atelier; elles rejoindront beaucoup
d'autres choses incomprises ou inconnues, et tout sera dit. C'est
alors qu'une intervention dcisive les impose  Calais; et l'on va
mme jusqu' me demander comment je dsire placer mon groupe. Je suis
un doux entt, c'est vrai; mais, tout de mme, je suis si surpris de
ce revirement que je ne me dcide pas tout d'abord; ou plutt, je vois
deux manires de disposer mes six statues. Je les fais connatre. Pour
la premire je demande qu'on place les six hros  mme sur le sol,
comme s'ils sortaient de l'Htel de Ville pour se rendre sur le lieu du
supplice. Je me doute bien que cette proposition doit causer de nombreux
rires parmi toute la population, y compris l'Assemble communale. Et
pourtant!... Pour la seconde manire, je demande un pidestal trs
haut, comme celui du Colleone,  Venise, ou du gnral Gattamelata, 
Padoue. Ces deux propositions devaient causer ma perte. On crut que
je me moquais de ceux qui avaient tant rican de mon groupe; et l'on
confia  un architecte local le soin d'difier un pidestal trs bas,
sans caractre, qui, tenant par sa hauteur le milieu entre le sol mme
et le haut pidestal que je demandais, devait contenter tout le monde,
moi compris. Maintenant, quant  l'emplacement dsirable, j'avais
toujours protest contre le choix d'un square ou jardin, estimant que
les oeuvres purement dcoratives, allgoriques ou mythologiques, sont
seules l  leur vraie place. On ne tint aucun compte de ce dernier
dsir; et, trs spirituellement, on infligea  mon propre groupe, ainsi
que vous le savez, le voisinage d'un chalet de ncessit.

--La faon, dis-je, dont vous ftes le buste de Victor Hugo vous avait
prpar  ces touchantes manires d'honorer la sculpture.

--Ah! certes! j'y tenais,  ce buste! et je me souviens que pour me
donner du courage, quand je devais approcher un grand homme, un Victor
Hugo ou un Eugne Delacroix, je buvais un bon coup de vin de Champagne.
Ah! ce buste de Victor Hugo! Dans quelles mauvaises conditions je l'ai
excut! Sans l'aide de sa matresse, Juliette Drouet, je crois bien
que je n'aurais jamais pu obtenir de Hugo mme la demi-heure de pose
qu'il m'accorda en tout et pour tout. Il me tolrait dans la vranda de
son htel  la seule condition de ne rien rclamer, de me contenter de
l'apercevoir un moment et de noter aussitt quelques traits essentiels.
Heureusement, j'tais dj fort capable de travailler de mmoire; mon
matre, Lecoq de Boisbaudran, m'avait en ce sens fortement disciplin;
et je puis bien dire que c'est de mmoire, aprs avoir aussi confront
bien des croquis, bien des profils nots par moi, que je pus excuter ce
buste, qui, d'ailleurs, je dois le dclarer, ne plut nullement au pote
et  tout son entourage. Mais il est vrai que plaire  un jury est chose
encore plus difficile!

--Vous faites allusion  votre concours pour le _monument de la
Dfense_,  Courbevoie?

--Oui! nous tions l une bonne soixantaine de sculpteurs  concourir;
mais, malgr tous mes efforts, malgr la vie qui anime, je crois, mon
groupe: _L'Appel aux armes_, je ne fus mme pas retenu. Aussi, moi,
qui ai pour Delacroix une admiration si profonde et qui connaissais
par consquent par coeur sa fameuse lettre sur les concours, je me
demande bien encore souvent ce que j'tais all faire dans cette galre.
Vraiment, je ne pouvais lutter contre Barrias et Merci. Mon groupe dut
paratre trop violent, trop vibrant. On a fait si peu de chemin depuis
la _Marseillaise_, de Rude, qui, elle aussi, crie de toutes ses forces.
Ce fut Barrias, vous le savez, qui obtint le prix.

--Son _Monument  Victor Hugo_ est bien une autre honteuse chose!

--Et dire que cette leon ne me corrigea point!

J'ai accept plus tard un autre jury!

--Celui du _Balzac_!

--Oui! et cette fois un jury de gens de lettres!

--Heureusement, cette statue vous donna une fastueuse renomme.

--Jamais statue ne me causa plus de soucis et de travail, ne mit
davantage ma patience  l'preuve. Que de voyages j'ai faits en
Touraine pour _comprendre_ le grand romancier! avec quelle activit
j'ai couru aprs les textes, les images, tous les documents utiles!
J'avais encore une fois accept un dlai pour la remise de la statue
au Comit; et cette nouvelle faute, je l'ai lourdement expie. Comme
s'il tait possible, _ds qu'on cherche_, d'tre prt  une date
fixe! A Azay-le-Rideau, j'ai pouss la conscience--pour m'approcher
de mon modle!--jusqu' excuter un buste de voiturier, parce qu'il me
rappelait Balzac jeune, tel que je me le figurais d'aprs des dessins
et des lithographies. Et, cependant, ai-je t calomni, injuri!
Mais toutes mes esquisses prparatoires rpondaient, au contraire, de
ma probit, de mon grand dsir d'excuter une statue honnte! On a
rican autour de mon oeuvre, copieusement. C'est l'ternelle histoire,
quand on ne veut pas faire comme tout le monde! Ce fameux sac, comme on
disait, ce qu'il y avait d'tudes dessous, de model patient, personne
ne le pouvait deviner. Il faut tre du mtier! On n'a pas voulu voir mon
dsir de monter cette statue comme un Memnon, comme un colosse gyptien.
Tenez, un jour, un Amricain l'a photographie, cette statue, contre le
clair de lune; elle prend ainsi toute sa signification; elle ne saurait
vivre par le dtail. Et puis enfin, comment ces gens du Comit, qui
m'ont refus ma statue, pouvaient-ils parler au nom de l'Art puisqu'ils
l'ignorent, totalement?

--En tout cas, vous tes bien veng! Le _Balzac_, de l'avenue de
Friedland, qu'accepta le Comit, est bien la divertissante image d'un
gros monsieur qui se repose aprs le bain!

--La foule ne comprend rien  la sculpture; je n'avais qu' ne pas
accepter cette commande. Au Panthon, mon ami Dujardin-Beaumetz, qui fut
pour moi si affectueusement dvou, attira galement sur moi bien des
injures  propos du _Penseur_.

--Le fait est qu'on ne vous a pas gt dans ce Panthon qui devrait tre
le muse de vos oeuvres.

--J'ai contre moi toutes les hostilits de l'Institut, qui ne dsarme
pas. Je sais bien, il y avait un moyen radical pour tout pacifier: faire
partie moi-mme de cette maison-l; mais alors j'aurais d protger, 
mon tour, des choses que j'excre, et cela, non, jamais! J'aime mieux
mon indpendance et les haines qu'elle m'attire. Je descends de rouliers
normands; je suis un entt comme ceux de ma race; je ne souffre pas
outre mesure des sournoises embches que l'on me tend. Je me dfends,
en faisant bloc. J'ai,  moi seul, excut plus d'oeuvres que tout
l'Institut par tous ses sculpteurs!

[Illustration: A MEUDON. UNE VITRINE DU HALL-MUSE]

--Certes, dis-je, on peut s'gayer en pensant aux quelques statues
rpes et ponces par ces messieurs. En voil qui n'ont pas d'excdents
d'imagination. Ah! il y a plutt en notre temps disette d'oeuvres!

--Oui! quelle diffrence quand on songe, par exemple,  cet
extraordinaire XVIIIe sicle, qui a produit tant de hauts
artistes, avec des chefs comme Pigalle et Houdon!... Pour nous, c'est
le rgne de Louis-Philippe qui nous accable encore; les bourgeois sont
plus sots et plus puissants que jamais; ils sont arrivs jusqu' tuer
l'architecture qui pourrit maintenant dans l'impuissance et le plagiat.
On ne sait mme plus admirer; nous nous ruons sur ce qu'on appelle des
curiosits, et nous faisons de nos logis des boutiques d'antiquaires,
des bouibouis de brocanteurs.

--Et nous laissons mourir Versailles et Fontainebleau!

       *       *       *       *       *

Le jardin de Meudon est en fleurs. Il est tout parfum et tout noy de
soleil. Toute la campagne s'tire et hrisse ses panaches d'arbres,
l-bas, sur les collines. Les maisons ont leurs yeux grands ouverts.
Tout chante, tout reluit, tout est plein de couleurs. Il y des jaunes,
des verts, des rouges, des bleus,--et des violets pour le Mont-Valrien
qui se donne des airs de Temple; pendant que les chemines des usines
d'Issy vomissent de lourdes boules. Quel bonheur! Des coqs s'attardent
 claironner; un train roule sur le viaduc; sa belle plume Louis XIII
caresse et s'effiloche. Voil le dcor. Je l'ai bross sommairement, car
j'ai hte d'couter Rodin parler. Je l'ai mis sur le chapitre de ses
contemporains.

--Mon premier ami, me dit-il, ce fut Dalou. Un grand artiste qui avait
la belle tradition des matres du XVIIIe. Il tait n dcorateur. Nous
nous connmes trs jeunes chez un ornemaniste, qui oubliait souvent de
nous payer, de sorte que nous fmes obligs de nous sparer, Dalou et
moi; lui, pour entrer chez un empailleur-naturaliste, et moi chez un
autre patron, plus ponctuel que le premier. Plus tard, je revis Dalou,
aprs l'amnistie; oui, la Politique l'avait entran loin; mais il sut
en profiter et prendre tout de suite une place prpondrante  l'Htel
de Ville. C'tait un beau parleur que Dalou! Ah! l-dessus, il me
rendait aisment des points. Il parlait avec une loquence entranante,
et qui, certes, n'tait pas inutile pour amener les conseillers 
comprendre quelques bribes des questions artistiques. Il rvait d'tre
le grand surintendant des Beaux-Arts; il est mort avant d'avoir pu
raliser ce beau rve. La commande du _Monument  Victor Hugo_, qui me
fut faite, loigna de moi cet ami de jeunesse; j'en ressentis une vraie
peine.

--Et Rochefort?

--Je le connus de bonne heure, lui aussi. Je garde son souvenir. Il
avait une verve tonnante, un esprit  l'emporte-pice, qui souvent
me dconcertait. Je n'ai jamais,  bien dire, got les mots dont il
abusait, vritablement. Mais je le sentais honnte, loyal, tout vif, et
cela me plaisait;--et puis, et puis, il rptait qu'il aimait tellement
l'art du XVIIIe sicle!

--Plus que l'art de son poque!

--Ah! certes! L, il choppait rudement, maladroitement. Pour tout
dire, lui qui connut tous les artistes de son temps, il n'en aima
aucun. L'histoire de ses portraits en est, cela seulement, une preuve
dcisive. Il fut peint par Courbet, par Manet, par cent autres; eh bien!
toujours, une fois son portrait achev, il le montait dans son grenier
ou... il le vendait. Mais le peintre avait sa revanche, quelquefois. Je
me souviens ainsi de son portrait par Manet, qu'il me demanda de lui
retrouver, parce que Manet tait, entre temps, devenu clbre. Je
lui dis o se trouvait ce portrait, dont on demandait maintenant vingt
mille francs. Cela le fit reculer. Il se consola, du reste, aisment,
de cette aventure, en continuant de mpriser l'art de son temps. Pour
le buste que je fis de lui, de mme il le laissa bien des annes dans
son grenier. Malgr tout, on ne pouvait pas lui en vouloir; il tait si
ardent, si spirituel, si entranant!

--Mais vous savez que dans les dernires annes de sa vie, son plus
grand peintre, c'tait Luc-Olivier Merson.

--Cela ne m'tonne pas! Je n'ai mme jamais su,  vrai dire, si ses
enthousiasmes n'taient pas des boutades, et s'il n'avait pas pris en
adoration le XVIIIe sicle, au hasard, pour paratre admirer
quelque chose, comme tout le monde! Au fond, allez, il n'entendait
absolument rien  l'Art; mais on pouvait parler de tant d'autres choses
avec lui!

--Je sais que vous aimez certains tableaux de Meissonier; celui-l,
c'tait un autre autoritaire, comme Dalou.

--Oui, j'aime sa _Rixe_, sa _Barricade_, quelques autres tableaux
encore. Je ne rougis pas de cette admiration-l. Mais l'homme tait
insupportable par son orgueil, par cette sorte d'hypertrophie de la
vanit qui le poussait aux plus puriles sottises. Un jour, aprs avoir
visit une glise, en Italie, le cicerone me donne le registre des
visiteurs  signer. Je trouve cette manie un peu ridicule; mais a leur
fait tant plaisir. Je signe; puis, machinalement, je lis des noms. Je
tombe sur celui de Meissonier. Je le prononce  haute voix. Alors, avec
emphase, le cicerone me jette: C'est le nom du plus grand peintre de
tous les temps anciens et modernes! Cela me divertit. Je demande: Mais
qui vous a dit cela? Et le cicerone de me rpondre: M. Meissonier
lui-mme!

--Edmond de Goncourt tait un autre orgueilleux de carrire!

--Certes! et c'est pourquoi je me trouvais quelquefois mal  l'aise chez
lui. Puis il avait des bouderies de vieille fille; il tait attendri,
quand on parlait de lui, complaisamment; sec, quand on citait seulement
les oeuvres d'un autre. Il s'entendait fort mal avec Zola, un autre
vaniteux, mais fort bien avec Daudet, qui, fin, subtil, savait le
prendre mme par le mauvais bout. Il savait, en un mot, briser d'une
rpartie ses colres, ses rancoeurs; et Goncourt, tout penaud, tait
bien forc d'tre bon convive.

--Goncourt, aussi, n'avait pas toujours eu des opinions bien attachantes
sur l'Art. L'encombrant journal, continu, rvle beaucoup de sottises
notoires.

--Oui! peut-tre!

--C'est Goncourt qui, en 1885, prcisment, dclarait qu'il se moquait
galement du gnie d'Ingres et de celui de Delacroix. Il dniait  ce
dernier tout temprament de coloriste, et il se servait, pour expliquer
son dgot, de termes vraiment inattendus. Il est vrai qu'il avoue
lui-mme qu'il avait,  ce moment-l, si je me souviens bien, de la
fatigue crbrale!

--Ah! tout cela est bien explicable! Les peintres et les sculpteurs,
entre eux, sont souvent plus borns que les bourgeois! Avant l'estime,
combien de jalousies, de dnigrements et de haines!

--L'histoire, par exemple, d'Eugne Guillaume, le sacro-membre de
l'Institut, avec vous-mme!

--Oui! tout d'abord ce sculpteur ne fut point tendre pour moi. Trouvant
un jour chez un de ses amis mon masque de l'_Homme au nez cass_, il
exigea que cette oeuvre ft jete aux gravats, simplement! Et pendant
tout le temps qu'il prsida aux destines de l'cole des Beaux-Arts,
puis de l'Acadmie de France  Rome, je vous assure que nos rapports ne
s'amliorrent pas. Certainement, je n'avais pas un pire ennemi! Puis
le temps passa; et si l'on peut vieillir, on a bien des consolations!
car, pour moi, j'eus celle de voir ce mme Guillaume me faire un beau
jour des avances, et mme me visiter  Paris et  Meudon. Alors, j'tais
devenu un noble artiste pour lui; je ne sais pas trop pourquoi,  bien
dire; et Dieu sait tous les loges dont il me gratifia, et toutes les
confidences qu'il me fit. Ah! ce n'tait pas un caractre!

--Vous avez d trouver un homme d'une meilleure trempe en Henry Becque?

[Illustration: A MEUDON. UN COIN

DU HALL-MUSE]

--Ah! celui-l tait un rude homme, incisif et orgueilleux de sa
pauvret. Il la portait comme un panache. Il tait plein d'amertume,
sans doute, mais il rservait son fiel pour les gens et les choses
mdiocres de son poque. Nul n'admirait avec plus d'enthousiasme ce
qui tait admirable! Quand j'ai grav son portrait, j'ai eu une joie
profonde en cherchant  rendre ce masque rsolu, entt et tout empreint
d'une colreuse franchise!

--Et Puvis de Chavannes?

--C'tait un homme du monde accompli. Un rgal, aux runions du Comit
de la Socit Nationale, que de rester pendant des heures avec lui. Dans
ce temps-l,  cause de lui, je ne manquais pas une des sances de notre
Comit. J'tais heureux  la pense que j'allais retrouver l'artiste
que j'admirais le plus et un homme d'une telle parfaite distinction.
On ne lui a pas encore rendu tout l'hommage auquel il a droit, avant
tous les autres peintres de son temps. A Lyon mme, sa ville natale, on
lui a trop manqu d'gards, on l'a trait indignement; peut-tre parce
que Paris avait commenc; Paris, qui, sans les vigoureuses batailles
de Dalou, n'aurait peut-tre possd aucune dcoration de cet illustre
matre!

--Mais vous avez aim beaucoup d'autres artistes de votre temps?

--Sans doute! Vous avez vu chez moi des toiles de Corot, de Claude
Monet, de Carrire, de Renoir, de Raffalli, et de quelques autres. Et
si je n'ai pas des Czanne, j'ai des Van Gogh, dont le _Portrait du pre
Tanguy_, l'ancien marchand de couleurs de la rue Clauzel: c'est Mirbeau
qui me l'a fait acheter.

--C'est une belle opration!

--C'est surtout parce que le tableau me plaisait que je l'ai acquis. Je
suis collectionneur; mais je n'entends goutte au mtier de spculateur.
Sans quoi, aussi clairvoyant que les autres, j'aurais, maintenant, _en
cave_, des Degas, des Czanne, des Lautrec et bien d'autres artistes
cots, qui, pour moi, galement, n'taient pas inaperus!

--Bracquemond, n'est-ce pas? et Fantin, furent de vos amis?

--Oui! et Falguire aussi et bien d'autres encore! Mais autant
Bracquemond et Falguire aimaient  plaisanter, autant Fantin se tenait
toujours dans un mutisme grave. Il est mort, celui-ci, trs dcourag,
trs coeur de son poque. Encore une mmoire qui n'a pas tous
les fidles qu'elle mrite!... Il a fini, comme nous finirons tous,
d'ailleurs, comme un isol, et un peu trop bouscul, peut-tre, par la
gnration qui le suivait. Bah! chacun son temps!

--Vous avez fait aussi de la peinture,  vos dbuts?

--Oui!  Paris, d'abord, chez un vieux peintre qui consentait 
accueillir ds les premires heures du matin l'adolescent que j'tais
alors. Je travaillais ainsi avant d'aller prendre mon gagne-pain chez un
ornemaniste. Un peu plus tard, pendant mon sjour  Bruxelles, aprs la
guerre, je me remis  faire de la peinture. Je fis des paysages du bois
de la Cambre, notamment,--et aussi des tableaux, vus au muse, que je
m'exerais  reproduire chez moi, de mmoire. a allait tant bien que
mal! Quand mes souvenirs me faisaient par trop dfaut, je courais au
muse, et je revenais avec de nouvelles notes. Mais ce ne fut tout cela
en somme qu'un passe-temps. La sculpture me tenait bien autrement!

       *       *       *       *       * [**LINE]

       *       *       *       *       * [**LINE]

Le vent s'tait lev. Des fleurs s'envolrent des arbres. Et le soleil
dorait, sous le pristyle, la poitrine d'_Adam_, le premier homme, que
Rodin a, lui aussi, recr dans la force phmre de la vie...

       *       *       *       *       *

Nous emes beaucoup d'autres entretiens avec Rodin,  Meudon. Mais nous
confessons ingnument que rien n'gala en pittoresque l'histoire de ses
rapports avec la Ville de Paris.

Car on sait que la Ville se targue d'tre, elle aussi, comme l'tat,
la protectrice des arts et des artistes. Par la voix, non du canon
d'alarme, mais simplement des membres de la quatrime commission,
elle rgente l'Art; elle commande; elle achte; et qu'est-ce qu'elle
commande? et qu'est-ce qu'elle achte?

Du reste, comment pourrait-elle commander? comment pourrait-elle
acheter? Certes, je ne veux pas injurier ici les honorables membres
qui composrent hier et ceux qui composent aujourd'hui l'illustre
_quatrime_. Je veux bien croire que, le prsident compris, elle
fut et elle est compose de gens fort bien intentionns; mais quel
crdit, vraisemblablement, peut-on accorder  des braves gens qui,
sortis  peine de fabriques de guano, de boyauderies et d'ateliers
de chapellerie, veulent, conjointement avec un chef de bureau des
Beaux-Arts, attribuer des hirarchies artistiques, supputer le vritable
apport d'un Rodin ou d'un Renoir? Comment s'intresser aux touchantes
niaiseries dictes par ces diles? C'est fort impossible! Ce serait
mme tout  fait draisonnable que de l'essayer! Egouts, tinettes
volantes ou stables, je n'en disconviens pas, voil leur raison d'tre!
L, et en cela, ils s'y connaissent!

Voyez, en effet, ce qu'ils font pour les ftes officielles. Ils sont
tellement srs de leur incapacit, qu'ils confient une fois et pour
toutes  un entrepreneur le soin d'lever des mts et des cussons.
Alors, n'est-ce pas? pourquoi veulent-ils, quand mme, s'occuper
d'art, comme ils disent. Et ils s'en occupent, et avec emphase, et avec
un viril acharnement!

Prsentement, l'honorable Lampu fait rire aux larmes avec sa lettre
annuelle, macre dans l'extrait d'esprit le plus subtil et le plus
joyeux? N'est-il pas un extraordinaire boute-en-train. Et quelle
jeunesse! et quelle foi! Et, pourtant, le sieur Lampu ne nous rajeunit
pas, hlas! Nous le voyons encore, pour notre compte, tandis que, trs
cacochyme dj, il venait  l'cole des Beaux-Arts pour essayer de
nous vendre, ponctuel colporteur du pseudo-classique, de vaines et
dsobligeantes photographies!

Il fut un temps o Rodin se trouva aux prises avec cette immortelle
_quatrime_. Il rvait alors de donner tout son gnie  la Ville; de la
gratifier d'admirables statues! Mais, en ce temps-l, la _quatrime_
tait prside par un ex-cordonnier, dont je veux taire le nom, qui
entranait les artistes tambour battant.

Il est vrai que si on ne leur donnait que des prix de famine, on
n'exigeait d'eux que des besognes vaines. Rodin ne pouvait vraiment,
dans ces conditions-l, plaire!

Tout de mme, un jour, il se trouva en prsence du cordonnier-prsident,
qui lui tint  peu prs ce langage:

Monsieur, on vient de me dire que vous avez du talent! , je le verrai
bientt, car je suis un connaisseur, moi! Eh bien! il faudrait,  essai,
nous fabriquer quelque chose dans les... un mtre, un mtre cinquante!
Les esquisses, moi, je ne m'en soucie pas! J'aime une chose fignole,
finie, pousse  fond! Tenez, je reois tous les mardis; venez chez moi
un matin, je vous montrerai ma galerie. J'ai tous les matres; j'ai
une peinture de M. Cabanel et une autre de M. Cormon. Il faut que vous
connaissiez cela! Mais, auparavant, excutez votre oeuvre. Tenez,
apportez-la ici, dans un mois!

Et le prsident-cordonnier se leva.

Rodin modela pour la faade de l'Htel de Ville une statue perdue au
milieu de toutes les autres; et il s'en tint l. Il ne put jamais
trouver le courage de visiter la galerie du bouif municipal. Ce fut le
motif de son exclusion  vie de toutes les commandes aussi municipales
qu'officielles.

Cette histoire, je dirais  la Boquillon, si un gnie n'y tait
pas ml,--et que j'ai courte,--je la donne comme rigoureusement
authentique. Elle montre pleinement dans quelle irrfrnable imbcillit
culbute la Ville, quand, par ses reprsentants, elle se veut mler d'une
autre chose que de sa voirie ou de ses promenades et plantations.

[Illustration: A MEUDON. UN COIN DU HALL-MUSE]

D'ailleurs, songez que les bureaux artistiques de l'Administration
prfectorale n'taient pas moins ahurissants! Bouvard en tait le
Pape Jules II, et un sieur Maillard, le divin Bramante! A eux deux,
Paris, sous leurs lois et dcrets, ftidait dans la laideur la plus
dvorante. Le prfet, lui, les regardait, l'oeil languissant, et il
ne se demandait qu'une chose:  savoir pourquoi on lui avait rserv,
 lui, dans son appartement particulier, les tristes fresques de Puvis
de Chavannes, un peintre qui n'tait pas drle, assurment! tandis
que, l-bas, dans la salle des ftes, coll au plafond, un attelage de
boeufs, grandeur nature, voquait, par sa terreuse couleur et par son
fumier, la bonne odeur des champs et le repos au milieu de la nature!

Mais Rodin n'avait pas t trait par l'tat d'une faon plus dcente.
J'espre bien qu'un jour il sera possible, sur ce sujet, de raconter
d'incroyables anecdotes.

Rodin peut vendre ses _Bourgeois de Calais_, son _Balzac_, son _Buste
de Dalou_, son _Appel aux armes_, etc...., etc.,  l'Amrique, 
l'Angleterre,  l'Italie,  la Colombie,  la Chine, aux les de la
Sonde, aux Canaques et aux habitants de la Terre de Feu,--mais pas  la
France! La France-tat ne veut pas _acheter_ des oeuvres de Rodin!

Elle en possde, cependant, quelques-unes! Oui, parce que
Dujardin-Beaumetz les a obtenues pour rien, _au prix du bronze_.
Evaluez, au contraire, toute la carrire de pltras et de marbre, tout
le dpt de bronzes que l'tat, pendant ce temps, a achet aux dputs
et aux snateurs, rongs par les sculptiers!

Aussi, visiteurs  Meudon, coutez ce salutaire conseil: Devant Rodin,
ne le comparez jamais  Michel-Ange. Pourquoi? Pour ceci, uniment: outre
que toute comparaison d'homme  homme est le plus souvent absurde,
Michel-Ange a eu, lui, des commandes. Les papes avaient senti sa force,
son gnie; tandis que la France et ses ministres ont toujours ignor
Rodin.

Sur six cents dputs (combien sont-ils, exactement?), il n'y en a pas
dix, parmi les moins ignares, qui soient capables de dire les noms de
cinq oeuvres capitales de Rodin. Alors pourquoi se mlent-ils encore,
ceux-l, de vouloir diriger les Beaux-Arts? Qu'ils se cultivent donc,
d'abord!

       *       *       *       *       *

Heureuse diversion  toutes ces misres, Rodin a son travail--puis ses
voyages.

Il a dj chemin  travers la France; il fut maintes fois en Belgique,
en Hollande, en Angleterre, en Espagne, en Italie. Il n'a jamais t
le notoire passager de l'Atlantique, et, cependant, il n'ignore point
quelle triomphale rception lui serait offerte aux tats-Unis, o toutes
ses principales oeuvres pavoisent les muses, o des salles entires
lui sont consacres au muse mtropolitain,  New-York.

En Angleterre,--o l'on vient d'inaugurer,  Londres, une rplique de
ses _Bourgeois de Calais_, Rodin, qui est membre de nombreux clubs
artistiques anglais (du reste, il est reu par toutes les Acadmies
d'art d'Europe),--en Angleterre, Rodin rencontra Whistler et Alphonse
Legros, le peintre graveur franais. Par ce dernier, il grava  la
pointe sche, et d'une telle manire, qu'il surclassa tout de suite
tous les graveurs. Legros, le premier, en conut quelque jalousie;
car, ayant t, lui, contraint par la misre de s'expatrier, il ne
pardonnait pas  un autre artiste de russir, et surtout de s'imposer 
Paris, seule ville, rptait-il, qui pouvait distribuer de la gloire.
Et puis Rodin tait dcor, et lui, Legros, il attendait vainement
cette remarque-l,  pingler, cette fois, non plus sur la planche de
cuivre, mais sur le revers de son veston. Il mourut de cette faiblesse,
aigri, enrag contre les Anglais qui, pourtant, lui avaient assur un
enviable sort.

Quant  Whistler, il tait trop haut seigneur pour accorder plus qu'une
parcelle de son amiti; et, dans les chambres bizarrement dcores de
sa demeure, il vivait comme une idole enfume par tous les encens. Ce
n'tait pas l attitude au got de Rodin, et Whistler, lui, ne resserra
point des relations qui flattaient si peu son orgueil.

A Prague, Rodin monta au Capitole des tudiants. Banquets, concerts,
ftes, rien ne fut rserv. On le privait seulement de dner, parce
qu'il devait, pendant tout le banquet, signer des centaines de
photographies, jusqu' des reproductions de ses oeuvres, humbles
hommages des journaux illustrs.

La Belgique, elle, demeure le fervent souvenir de ses premires annes
d'pre labeur. Souvent, il vous a revu, pays qu'il ne cesse point
d'exalter; et vous, Bruges, Anvers, Gand, Malines,--et vous aussi
toutes les forts qui btirent en sa jeunesse dfaillante, surmene, un
organisme de solide compagnon.

L'Espagne est une plus mystrieuse sductrice d'mes; Rodin en subit
l'envotement en la compagnie du peintre Zuloaga, pendant un voyage en
automobile  travers la Castille et l'Andalousie; avec cet moi des
danses de gitanes et ce regret aussi qu'elles ne fussent point nues,
comme de belles fleurs de chair tournoyantes.

Aussi, aux bords de la Mditerrane, flambe l'Italie, terre prfre,
ternelle convoite.

Cet ardent amour de Rodin, l'Italie de ses paysages, l'Italie de
ses muses! Des Alpes  la baie de Naples, Rodin a cri partout son
admiration, exhal sa joie. Il a chant Turin, Milan, Gnes, les lacs
italiens, Vrone, Venise, Bologne; il a, plerin passionn, parcouru la
Ligurie, la Toscane, l'Ombrie; il a dvotieusement aim Livourne, Pise,
Florence, Terontola, Sienne, Prouse, Orvieto et Foligno; il a nourri
dans Rome ses plus amres douleurs; il s'est livr  la turbulente
gaiet de Naples et aux odorantes joies de Caserte et de Pouzzoles,
d'Ischia et de Capri.

Mais quel hte surtout des muses! De quels regards furieusement
interrogateurs Rodin dvore les oeuvres de Giotto et de Cimabu,
les sculptures de Jacopo della Quercia, de Donatello, de Ghiberti, de
Giovanni Pisano, les fresques de Masaccio, de Fra Angelico!

Il va, il brle sa route, enfivr, avide de tout voir. Il s'arrte
devant vous, della Robbia, Desiderio da Settignano, Antonio Rossellino,
Mino da Fiesole. Les cyprs et les pins, dans la campagne, il les
contemple ainsi que des bornes de repos; il a les yeux brls de tout ce
qu'il a vu et retenu. Tant de beaut l'oppresse. Il respire lentement du
haut des collines.

Mais il faut admirer encore, s'enivrer toujours. Voici Ghirlandajo,
Sandro Botticelli, Piero della Francesca, Signorelli, Benozzo Gozzoli,
Paolo Uccello, Filippo Lippi, Agostino di Duccio, Verrocchio, puis les
architectes Benedetto de Majano, Palladio,--et encore Lonard de Vinci,
Benvenuto Cellini, Jean Bologne. Comme un autre Isaac Laquedem, le
plerin passionn court maintenant vers d'autres matres: Giorgione,
Titien (une idole!), Raphal, Michel-Ange, Bramante, Brunelleschi,
Gentile da Fabriano, Prugin, Pinturrichio, Sodoma, Corrge, Pisanello,
Mantegna, Jacopo Bellini, Carpaccio, Tiepolo, Tintoret, Vronse et
cette autre idole: le Bernin.

Et il y a tant encore de muses d'antiques; une autre forte passion.
Aussi, Rodin vit d'ingalables heures dans la collection du Vatican,
l'incomparable. Il regarde, il contemple; il emportera au plus
profond de sa mmoire les chefs-d'oeuvre si dsirs dans le muse
Pio-Clementino, dans le muse gyptien, dans la salle du Bige, dans la
galerie des Candlabres, dans le muse trusque, dans la salle ronde,
dans la galerie des statues, dans la salle des bustes, dans le cabinet
des masques, dans la cour du belvdre, dans le muse Chiaramonti et
dans le Braccio Nuovo; et, quand Rodin quittera le divin muse, il se
dirigera, de lui-mme, vers la place de Saint-Pierre in Montorio, d'o
apparat, en une splendeur enchante, la Ville, la Ville des Villes:
Rome.

[Illustration: A MEUDON. UN COIN DU HALL-MUSE]

Voici ple-mle de l'eau, du ciel et des formes de pierres, de coupoles,
de dmes et de tours!

Des yeux ardemment contemplatifs se posent sur le Tibre, sur Saint-Paul
hors les murs, et, en avant du mur d'enceinte, sur le mont Testaccio,
la pyramide de Cestius et la porte Saint-Paul. Puis, ces yeux
considrent l'Aventin, o s'lvent les glises Sainte-Marie-Aventine,
Saint-Alexis, Sainte-Sabine et Saint-Anselme. Puis s'rigent des
monts, des villas et encore des glises, avec, dans le lointain, les
Abruzzes. Voici le Palatin, puis le Colise, les trois arcades de
la basilique de Constantin, le Capitole avec le palais Caffarelli
et l'glise d'Aracoeli. Majestueux, les deux dmes et la tour de
Sainte-Marie-Majeure s'imposent maintenant, puis, le palais royal
du Quirinal, la colonne Trajane et l'glise du Gesu, avec son
dme, qui surgissent de ce chaos tantt comme voil, tantt comme
poudr de lumire. Sur le Pincio, les yeux ardemment contemplatifs
dcouvrent la villa Mdicis, si hostile, et, l-bas, non loin du
Tibre, le palais Farnse qui n'est pas plus hospitalier. Et les yeux
regardent encore des croupes de monts, et le chteau Saint-Ange, et
Saint-Jean-des-Florentins, et le mont Mario, et la villa Mellini,
jusqu'au moment o ils arrtent leur mditation extasie sur le dme de
Saint-Pierre!

Que de souvenirs! Que de fois Rodin est venu l, en songeant  une
installation possible dans Rome; de longues annes de travail en paix,
en ignorant tout si aisment du monde, puisque les dieux: Titien,
Michel-Ange, les Antiques seraient l, toujours,  ses cts!... Il et
pu tre, lui aussi, directeur de l'Acadmie de France  Rome, sans la
pesante hostilit de son gnie! Il et excut, alors, sans doute, cette
statue questre qu'on ne lui demanda jamais, et qui fut un de ses rves
tenaces!... Mais aussi il le sentait, Paris et la France ne se peuvent
oublier ainsi.

La France! tout son charme, toute sa puissance, toute sa beaut! Rodin
ne vient-il pas de clbrer tout cela dans son livre consacr aux
glises franaises.

Ce livre qu'il a conu avec la plus durable joie, avec un culte
enthousiaste, nous n'ignorons pas qu'il fut longtemps en prparation,
qu'il fut amen  terme, aprs avoir t choy et caress pendant de
lentes rveries. Et, sans souci de sa fatigue, de ses lourdes annes
glorieuses, nous avons vu Rodin toujours prt  partir  l'improviste
pour visiter une glise ou revoir quelque dtail encore imprcis dans sa
mmoire. Il a t, lui, le vritable plerin, l'auguste visiteur tout
charg d'admiration et de reconnaissance. Ah! historiens, commentateurs,
dcouvreurs de bribes, coupeurs en quatre de graines architecturales,
vous n'avez jamais retrouv l'me errante des cathdrales! A Rodin
qui l'a tant aime, c'est seulement  lui qu'elle s'est donne. Aussi,
quel que soit votre sort de demain, majestueuses nefs, superbes fleurs
d'oraisons, et votre destine  vous, chres glises dolentes, penches
si bas vers la terre, pauvres vieilles que ne soutiennent plus les
prires, vous vivrez toujours dans le livre de cet homme, qui vous aima
plus--et mieux que nous tous,--et qui vous chanta avec des pithtes et
des mots de brlant amour!

Des chambres d'auberge, d'htel humble, le recevaient au cours de ses
voyages; c'est l qu'il oubliait sa richesse, les vanits de la gloire,
pour vous chrir mieux, plus prs de votre coeur, douces glises de
Chartres, d'Amiens, de Reims, de Champeaux, de Limay, d'Etampes, de
Beaugency, de Noyon, d'Uss, de Loudun, de Montrsor, de Vtheuil,
d'Ancy-le-Franc et de Quimperl! Celles-ci et beaucoup d'autres encore;
toutes les pastoures du pays de France.

       *       *       *       *       *

Rodin, lui qui a chri tellement le mouvement! Il convenait de donner,
parmi quelques-uns de ses dessins dans ce livre reproduits, une de
ces petites gazelles cambodgiennes, danseuses du roi Sisowath, qui
l'merveillrent, au cours de l'anne 1906, et qui furent gratifies
par lui de cette couronne d'hommages (_Rodin, les cathdrales de
France_):

Entre deux plerinages  Chartres, j'avais vu les danseuses
cambodgiennes; je les avais assidment tudies,  Paris (au Pr
Catelan),  Marseille ( la villa des Glycines), le papier sur les
genoux et le crayon  la main, merveill de leur beaut singulire
et du grand caractre de leur danse. Ce qui surtout m'tonnait et
me ravissait, c'tait de retrouver dans cet art d'Extrme-Orient,
inconnu de moi jusqu'alors, les principes mmes de l'art antique.
Devant des fragments de sculpture trs anciens, si anciens qu'on
ne saurait leur assigner une date, la pense recule en ttonnant 
des milliers d'annes vers les origines: et, tout  coup, la nature
vivante apparat, et c'est comme si ces vieilles pierres venaient de
se ranimer! Tout ce que j'admirais dans les marbres antiques, ces
Cambodgiennes me le donnaient, en y ajoutant l'inconnu et la souplesse
de l'Extrme-Orient. Quel enchantement de constater l'humanit si fidle
 elle-mme  travers l'espace et le temps! Mais  cette constance il
y a une condition essentielle: le sentiment traditionnel et religieux.
J'ai toujours confondu l'art religieux et l'art: quand la religion se
perd, l'art est perdu aussi; tous les chefs-d'oeuvre grecs, romains,
tous les ntres, sont religieux. En effet, ces danses sont religieuses
parce qu'elles sont artistiques; leur rythme est un rite, et c'est la
puret du rite qui leur assure la puret du rythme. C'est parce que
Sisowath et sa fille Samphondry, directrice du corps de ballet royal,
prennent un soin jaloux de conserver  ces danses la plus rigoureuse
orthodoxie, qu'elles sont restes belles. La mme pense avait donc
sauvegard l'art  Athnes,  Chartres, au Cambodge, partout, variant
seulement par la formule du dogme; encore ces variations, elles-mmes,
s'attnuaient-elles, grce  la parent de la forme et des gestes
humains sous toutes les latitudes.

Comme j'avais reconnu la beaut antique dans les danses du Cambodge,
peu de temps aprs mon sjour  Marseille, je reconnus la beaut
cambodgienne  Chartres, dans l'attitude du Grand Ange, laquelle n'est
pas, en effet, trs loigne d'une attitude de danse. L'analogie entre
toutes les belles expressions humaines de tous les temps justifie
et exalte, chez l'artiste, sa profonde croyance en l'unit de la
nature. Les diffrentes religions, d'accord sur ce point, taient
comme les gardiennes des grandes mimiques harmonieuses, par lesquelles
la nature humaine exprime ses joies, ses angoisses, ses certitudes.
L'Extrme-Occident et l'Extrme-Orient, dans leurs productions
suprieures, qui sont celles o l'artiste exprima l'homme en ce qu'il a
d'essentiel, devaient ici se rapprocher.

Ces petites danseuses cambodgiennes! Rodin, sa joie prise  dessiner
ces charmants animaux, graciles cratures  la souplesse de chattes et
pares d'une grce tout  fait inimitable! Rappelons-nous leurs jolis
gestes si tourbillonnants de caresses! Leurs bras, leurs cuisses gonfls
de toute une vie dbordante!

Minces gazelles, Rodin a fix souvent votre image; quelques-unes
d'entre vous, en vous rehaussant d'aquarelle, telles qu'on vous voit
sur les enluminures des vieux manuscrits de l'Orient; minces gazelles
nullement gnes par la haute orfvrerie de votre coiffure,--vos
bras levs et arrondis ou vos mains joliment retombantes comme des
palmes. Et, nouvelle ivresse encore venue du complexe ajustement dor
de vos costumes, de vos pieds si finement recourbs, de vos petites
narines battantes, de vos yeux si brillants, de vos mains s'cartant
et se posant  plat dans l'air, tandis que l'orchestre rythmait les
salutations et les sductions des amoureuses popes.

Rodin les a-t-il recherchs ces mouvements o il y a tant de grce
fline et de voluptueux amour!

[Illustration: A MEUDON. UN COIN DU HALL-MUSE]

Cet Amoureux des danses! Ses admirateurs familiers connaissent les
chefs-d'oeuvre inspirs encore par le masque de la danseuse Hanako.
Rodin a recul jusqu'aux dernires limites de la sensation, le
mystre, l'angoisse, la douloureuse volupt de cette face. Il l'a anime
si harmonieusement, si musicalement, que certains se sont mpris, et ont
cru se trouver devant un masque de Beethoven. Mprise accepte: voyez, 
Meudon, un buste agrandi d'Hanako, douleur tragique et mutisme farouche!

A miss Loe Fuller, Rodin apporta galement l'offrande de toute sa joie
ressentie. Il crivit: Toutes les villes o elle a pass et Paris lui
sont redevables des motions les plus pures, elle a rveill la superbe
antiquit. Son talent sera toujours imit maintenant et sa cration sera
reprise toujours, car elle a sem et des effets et de la lumire et de
la mise en scne, toutes choses qui seront tudies ternellement.

Nul jugement n'apparat plus quitable. Que d'enchantements, en effet,
ne nous garde pas encore miss Loe Fuller, et son cole de danse! Tous
les ballets les plus merveilleux, dans la plus complte varit, avec de
constantes recherches de lumire, elle qui fut l'inoubliable danseuse du
Feu!

Isadora Duncan, autre fleur dansante, soumit galement Rodin. Il lui
offrit une corbeille de nombreux dessins qui sont d'harmonieuses et
rythmiques arabesques, du plus sr effet dcoratif. Les plus rares
dessins gravs sur les vases antiques, seuls tmoignent de cette joie
de mouvement; mouvement bondissant et toujours quilibr, retenu,
disciplin par la grce la plus parfaite.

Ah! de la terre, Rodin aura choisi, avec l'expression la plus vive de la
douleur, avec l'inquitude la plus angoisse devant le mystre, tout ce
qu'il y a ainsi, par la danse, de bonheur lger et ingnu. Il aura tout
pris de la terre, ce frntique amoureux de la vie!

Du ciel, il en aura, au contraire, toujours redout l'inexplicable, et
c'est cette inquitude qui le poussa souvent  carter, devant nous,
avec un geste vif, tous les livres et toutes les brochures qui parlent
d'astronomie.

Et, pourtant, il regarde le ciel; mais il ne le veut voir que comme la
suprme splendeur des dcors terrestres; ou encore comme le domaine des
hommes-oiseaux qu'il admire si compltement. Oui! Wilbur Wright, Latham,
Garros, les hroques aviateurs morts ou vivants, il vous a dj prpar
un monument qu'on ne vous accordera, sans doute, jamais, car il ne se
prsente aucune raison pour qu'on se dcide maintenant  honorer Rodin.




APPENDICE


[Illustration: BALZAC

Photo Bulloz]

[Illustration: VE

Cl. Lmery]

[Illustration: FAUNESSE

Photo Bulloz]

[Illustration: MATERNIT

Photo Bulloz]

[Illustration: LE PENSEUR

Photo Bulloz]

[Illustration: SAINT JEAN-BAPTISTE

Photo Bulloz]

[Illustration: ADAM ET VE

Photo Bulloz]

[Illustration: L'APPEL AUX ARMES

Photo Bulloz]

[Illustration: Photo Bulloz

LES BOURGEOIS DE CALAIS]

[Illustration: Photo Bulloz

BELLONE]

[Illustration: MONUMENT

A VICTOR HUGO

(Fragment) Photo Bulloz]

[Illustration: BUSTE DE

MOZART]

[Illustration: BARBEY D'AUREVILLY

(Esquisse)]

[Illustration: BUSTE DE

PUVIS DE CHAVANNES Photo Bulloz]

[Illustration: BUSTE DE

DALOU

Photo Bulloz]

[Illustration: Photo Bulloz

BUSTE DU PEINTRE

JEAN-PAUL LAURENS]




QUELQUES MOTS


Le texte qui prcde devait tre dit au mois de novembre 1914. De
tragiques raisons en retardrent jusqu' ce jour sa publication. Mais,
malgr la guerre, la question du muse Rodin est venue en discussion
devant la Chambre et devant le Snat. Il m'a paru alors opportun, aprs
tous mes plus anciens plaidoyers, d'imprimer ce qui fut encore crit
par moi, il y a plus de deux ans, en faveur de ce muse Rodin, qui
est, je le revendique nettement, tout mon ouvrage: car c'est moi qui ai
fait venir Rodin  l'htel Biron, qui l'ai dtermin  y rester et qui
ai fait natre dans son esprit l'ide de lguer  la France toute son
oeuvre et toutes ses collections.

Aujourd'hui, la suite  ce texte, ce sont--avec les articles de la
_donation Rodin_--les comptes rendus de la Chambre et du Snat. Sans
commentaires, les voici publis ci-aprs _in-extenso_. Cette publication
s'imposait, car voil ainsi runies toutes les pices du procs.

Au lecteur de conclure!

G. C.




RAPPORT

FAIT

AU NOM DE LA COMMISSION DE L'ENSEIGNEMENT ET DES BEAUX-ARTS[D], CHARGE
D'EXAMINER LE PROJET DE LOI PORTANT ACCEPTATION DFINITIVE DE LA
DONATION CONSENTIE A L'TAT PAR M. AUGUSTE RODIN.

PAR M. SIMYAN

Dput


    MESSIEURS,

Je prie la Chambre, au nom de la Commission de l'Enseignement et des
Beaux-Arts, de vouloir bien consacrer un instant au vote du projet de
loi qui permettra au gouvernement d'accepter la donation magnifique d'un
grand artiste. Le souci de la dfense nationale, qui assige tous les
esprits, ne l'empchera pas de saisir l'occasion d'assurer  l'tat la
possession de l'oeuvre, considrable par sa richesse et par sa beaut,
que M. Rodin offre  son pays.

Aprs un demi-sicle de labeur fcond, le matre songe  l'avenir. Il ne
lui suffit pas d'avoir ouvert les yeux des plus aveugles et de connatre
la gloire, de s'tre fait un nom qui vivra tant qu'il y aura des hommes
pour aimer le beau; il veut grouper son oeuvre, et la prsenter
lui-mme. Insensible au sourire des marchands et  la sduction des
dollars, il en a gard autour de lui une partie importante qu'il aime
d'une affection paternelle, coulant une vieillesse heureuse parmi ces
enfants de sa pense. Il a d souvent avoir la vision pnible de toutes
ces belles choses disperses aprs lui au hasard des enchres, o le
plus offrant peut tre parvenu  la fortune sans tre parvenu  sentir
le charme de l'art, et souvent cherche un placement avantageux plutt
que le plaisir suprieur de vivre parmi des chefs-d'oeuvre. Il s'est
sans doute reprsent ses marbres, amoureusement models, chouant chez
d'opulents barbares des deux mondes, o ils ne seraient pas entours de
la dvotion qu'ils mritent. Mais aussi, sans doute, le noble artiste
pntr de l'ide que l'art a un rle social minent, qu'il contribue
pour une large part  l'ducation des hommes et embellit leur existence,
ne veut pas que mme des admirateurs sincres enferment chez eux, pour
eux seuls, ce qui peut tre utile  tous et faire la joie de tous.

C'est pourquoi,  la suite de ngociations entames ds 1912 par MM.
L.-L. Klotz et Lon Brard et heureusement poursuivies par MM. Painlev
et Dalimier, l'illustre matre, par le contrat qui vous est soumis,
donne  l'tat toutes les statues et tous les dessins qui emplissent
ses trois ateliers de Meudon, de l'htel Biron et du dpt des marbres.
Il y ajoute sa collection d'antiques et les tableaux modernes qu'il
possde. Mais il dsire que le tout soit runi en un muse o les
amateurs puissent tudier les diffrents aspects de son talent, juger
son oeuvre d'ensemble, connatre aussi son got pour toutes les formes
du beau. Et il souhaite pour son oeuvre un cadre qui ne la dpare
pas. Le dlicieux htel Biron, chef-d'oeuvre de grce lgante, est
le domicile qu'il a rv pour ses marbres et ses bronzes. Aussi bien
beaucoup d'entre eux l'occupent-ils dj depuis plusieurs annes que le
matre en est le locataire; quelques-uns y ont t conus et excuts.

En retour de sa donation, il demande pour le muse Rodin la jouissance
de cet immeuble et de la chapelle dsaffecte qui est voisine, pendant
sa vie et vingt-cinq ans encore  dater de son dcs. En outre, s'il
renonce en faveur de l'tat  la proprit de ses oeuvres et de ses
collections, il ne songe pas  s'en sparer. Il veut achever sa vie au
milieu des statues qu'il a jalousement conserves jusqu'ici, organiser
et administrer son muse, dont il sera le conservateur bnvole.

S'il ne se ft agi que d'accepter un don prcieux et de confier au
donateur le soin de le prsenter au public, il enrichirait depuis
longtemps les collections nationales. Mais, pour disposer d'un monument
de l'tat, le ministre avait besoin d'une loi. D'autre part, le
ministre des Finances, conome de nos deniers, hsitait devant les
frais qu'entrane l'installation d'un muse et l'entretien de tout
son personnel pendant de longues annes. Il songeait que demain le
Luxembourg, plus  l'aise dans l'ancien sminaire de Saint-Sulpice,
et ensuite le Louvre, s'empresseraient de faire une place d'honneur
 la donation Rodin sans qu'il soit besoin d'augmenter les dpenses
publiques. Le matre, avec son dsintressement ordinaire, leva la
difficult. Il proposa de prendre  sa charge les frais de transport et
la mise en place de ses oeuvres et de ses collections, de rtribuer
aussi lui-mme le personnel,  condition d'tre autoris  prlever sur
les visiteurs un droit d'entre de 1 franc, sauf un jour par semaine o
ils seraient admis gratuitement. Ainsi le muse se suffirait  lui-mme.

Il est vrai que l'tat doit renoncer durant la vie de M. Rodin, et
pendant vingt-cinq ans encore,  la libre disposition de l'htel Biron.
Mais si l'on songe que, lors de la vente des biens congrganistes, il
en a fait l'acquisition pour conserver un des plus gracieux monuments
de l'architecture franaise, qu'il l'a sauv des hommes d'affaires et
des entrepreneurs de laid qui rvaient de lotir le parc, d'abattre
l'oeuvre de Gabriel et de substituer  toute cette beaut de lourdes
btisses uniformes, on ne peut supposer qu'il soit jamais question de
l'aliner. Ds lors qu'en fera-t-on? Y donnera-t-on l'hospitalit aux
services dbordants de quelque Ministre voisin? Ces salons, dessins
dans le got le plus pur du XVIIIe sicle, deviendront-ils
des bureaux? Et garnira-t-on de cartons verts l'lgante dcoration de
ces murs? Aucun Ministre des Beaux-Arts n'autoriserait ce sacrilge. Le
rservera-t-on  la rsidence des souverains de passage  Paris? Outre
que jusqu'ici les palais n'ont pas manqu pour offrir aux amis de la
France une hospitalit digne d'eux et digne d'elle, il serait dplorable
que le public ne pt ni jouir du parc, ni visiter le pavillon qui,
ferms tous deux, attendraient un hte des mois et des annes. Il faut
que le parc soit ouvert  tous, que tous puissent reposer leurs yeux
sur ce coin de nature luxuriante qui survit comme par miracle en plein
Paris; et il faut que l'htel Biron soit accessible  tous.

La munificence de M. Rodin permet de lui attribuer la destination qui
lui convient. L'aimable demeure qui, au cours du XVIIIe
sicle, abrita tant d'existences lgantes et vaines, qui, depuis la
Rvolution, connut des fortunes si diverses, tour  tour tablissement
de plaisir, rsidence de lgat ou d'ambassadeur,  la fin couvent de
jeunes filles, et vit passer tant de figures distingues ou vulgaires,
charmantes ou maussades, gaies ou austres, sera dsormais soustraite
 ces vicissitudes. Elle sera consacre  l'art. L'ombre de Jacques
Gabriel, si elle vient parfois errer sous ses votes, se rjouira d'y
trouver installes les statues de M. Rodin.

Il est bien vrai que l'tat, qui accueille au Luxembourg les plus belles
oeuvres des artistes vivants, et qui offre la glorieuse hospitalit
du Louvre  celles que le temps a consacres, ne saurait concder
une partie du domaine public  chacun des grands artistes qui sont
l'ornement de ce pays. Mais il peut accorder cette faveur unique  un
gnie unique en retour d'un don unique. Si c'est un prcdent, il est 
craindre qu'il ne se renouvelle pas de longtemps.

       *       *       *       *       *

En effet, il ne s'agit pas d'honorer une de ces rputations que la
mode a cres et qu'une autre mode fera demain oublier, ni mme un
de ces talents plus solides qui ont acquis d'abord la clbrit pour
avoir flatt le got de leurs contemporains, et que les gnrations
suivantes ddaigneront peut-tre  l'excs. M. Rodin a vu se dresser
contre lui, ds ses dbuts, les lgions compactes des amateurs de
poncif. Son premier envoi important au Salon, l'_Age d'airain_, donne
une telle impression de vrit et de vie qu'il s'lve une voix dans le
jury pour accuser l'artiste d'avoir moul son modle. Et cet aropage
accueille d'abord cette absurdit, comme si un moulage sur le corps
humain pouvait rendre autre chose que des chairs figes et inertes.
D'autre part, le public s'tonne  mesure que s'affirme l'originalit du
sculpteur. Il est habitu  voir les sentiments et les passions traduits
par des attitudes et des gestes consacrs, qui, d'ailleurs, ne sont
pas toujours faux. Comme il regarde plus souvent des oeuvres d'art
que des corps vivants, il se fait de la nature une ide conforme aux
statues qu'il a vues; il est incapable de concevoir l'infinie varit
des mouvements et des formes, et repousse comme contraire  la vrit
tout ce qu'on ne lui a pas encore montr. La nature, pour lui, ce sont
quelques statues clbres ou imites de statues clbres; tout ce qui
s'en carte n'est que fantaisie ambitieuse. Au lieu de chercher dans
l'oeuvre nouvelle une ressemblance avec la vie, il y cherche une
ressemblance avec les oeuvres qu'il connat. Le troupeau des confrres
mdiocres mle ses railleries  celles de la foule. L'artiste, qu'on
accusait de mouler la nature, est maintenant accus de la violenter.

Il nglige les sottises de tous ceux qui ont des yeux pour ne point
voir. Soutenu par une petite lite d'admirateurs clairvoyants:
statuaires, peintres, critiques, amateurs, il poursuit sa tche les yeux
fixs sur la nature. A chaque Salon, il scandalise les Botiens de Paris
et d'ailleurs. Cependant, la vrit fait son chemin. Peu  peu, on se
dcide  regarder sans prvention; on essaie de comprendre, on comprend,
on admire. Tout homme capable d'une motion esthtique est conquis.
Ainsi, par la persistance de son effort, avec le tranquille enttement
de celui qui a raison, M. Rodin a vaincu toutes les rsistances; il a
soumis le public  son got, qui est le bon.

Si l'on peut craindre les erreurs de l'engouement, jamais une oeuvre
phmre n'a triomph de haute lutte, pas plus dans le domaine de l'art
que dans celui de la posie. Les grands potes, dont la postrit a fait
des classiques, ont subi les assauts de ceux qu'offusquait la vrit. Le
dlicat Racine a choqu un grand nombre de ses contemporains, avant de
les charmer. M. Rodin, sorti victorieux de la mme preuve, est devenu
de son vivant un des grands classiques de la statuaire.

       *       *       *       *       *

Ses oeuvres matresses, plusieurs fois exposes, dont quelques-unes
peuvent tre tudies  loisir au Luxembourg ou sur nos places
publiques, portent la marque de la beaut qui dfie le temps: ces
marbres et ces bronzes palpitent de vie. Et non pas seulement d'une
vie animale: la vie de l'me rayonne aussi de la matire. Ce ne sont
pas des modles habilement rendus, ce ne sont pas de beaux morceaux,
mais des hommes et des femmes qui pensent, qui sentent, qui souffrent,
qui aiment. Toute une humanit voluptueuse, douloureuse ou pensive est
sortie des mains de l'artiste. C'est proprement une cration  l'image
de la nature.

Aprs avoir contempl, on cherche le secret de cette vie; la premire
motion domine, on essaie de comprendre cet art. D'abord, on est frapp
de la vrit  la fois et de la nouveaut des attitudes par lesquelles
s'exprime le sentiment. Il semblerait que depuis l'ge prhistorique o
les hommes commenaient de sculpter la pierre  l'imitation des tres
vivants, aprs la longue floraison de l'art gyptien, tantt naf,
tantt plus savant, aprs les merveilles de la statuaire grecque, si
varie dans sa perfection, aprs les matres anonymes du moyen ge qui
peuplrent les cathdrales d'un monde de saints et de dmons, aprs la
Renaissance si fconde en recherches heureuses, toutes les flexions du
corps, toutes ses lignes, tous les gestes possibles, aient t dj
reproduits, et qu'il soit trop tard pour prtendre dcouvrir du nouveau
dans la forme humaine. Illusion de l'esprit, que dissipe l'tude de la
nature, si on la regarde avec des yeux exercs. Pour un Rodin, le corps
vivant est un univers que l'homme peut explorer sans fin. L'originalit
de l'artiste consiste non  inventer mais  y dcouvrir le mouvement
harmonieux, et encore inaperu de ses prdcesseurs, qui traduira pour
les yeux le sentiment ou le caractre de son personnage. Mais pour
cela il faut observer directement la nature et se dbarrasser de toute
rminiscence; il faut aussi l'observer en mouvement, laisser le modle
vivre en libert dans l'atelier, viter de figer la vie dans une pose
qui ne peut tre naturelle; car la vie ne s'immobilise pas.

Grce  cette conception, servie par une acuit de vision
exceptionnelle, M. Rodin a multipli les trouvailles. C'est le _Saint
Jean-Baptiste_ avec son geste d'aptre convaincu et tenace, le bras
droit tendu en avant et l'index lev, qui parcourt le dsert d'un pas
dcid en proclamant la parole de son matre. C'est _Eve_, le dos courb
sous le poids de la faute, essayant de cacher dans ses deux bras croiss
la honte de son visage et de ses seins. C'est le _Penseur_, dont tout le
corps, depuis le front jusqu'aux orteils crisps, est tendu par l'effort
de l'esprit, le menton volontaire cras sous le poing, le coude droit
appuy sur la cuisse gauche. C'est le _Bourgeois de Calais_, qui porte
la clef de la ville, les bras et les jambes raidis par la volont de
surmonter sa douleur. C'est la _Danade_ anantie de fatigue, effondre
sur le ct gauche, le corps ramass, le bras droit puis entourant
la tte inerte. Qu'on examine toutes les statues de M. Rodin, on n'en
trouvera pas une qui ne rende un aspect original de la nature, qui ne
reproduise une attitude rare peut-tre et fugitive, vraie pourtant et
toujours expressive.

Mais, dans la nature, une attitude, sauf dans l'immobilit, n'est qu'une
phase d'un mouvement. Elle est prcde, elle est suivie d'autres
attitudes dont la succession est le mouvement mme. La difficult est
de la fixer sans figer la figure, de rendre par une seule image un
personnage qui se meut. Les sculpteurs grecs avaient dj rsolu le
problme. S'ils ont surtout aim pour leurs dieux et leurs desses
le calme et la srnit, ils furent tents aussi de reprsenter le
mouvement, qui est la manifestation la plus expressive de la vie; et
ils sont parvenus  le rendre, comme l'attestent leurs Dianes, leurs
discoboles et leurs coureurs.

Certains matres de la sculpture franaise moderne s'y taient
particulirement attachs. Les _Volontaires_ de Rude, entrans par la
Marseillaise semblent marcher  la frontire, et le _Marchal Ney_
s'lancer sur l'ennemi en tirant son pe; les _Danseuses_ de Carpeaux
sont emportes dans leur ronde. M. Rodin,  son tour, a triomph de
la difficult. Il a senti qu'on ne peut rendre l'action par la copie
d'un geste  un moment dtermin; qu'une photographie instantane du
mouvement est une image immobile et invraisemblable, qui ne traduit pas
ce que voit l'oeil; que, comme on ne peut reprsenter la suite des
instants du geste dans l'ensemble de la figure, pour crer l'illusion
du mouvement, il faut reprsenter le droulement progressif du geste
dans les diffrentes parties. Et il s'agit d'imposer  la vue du
spectateur l'ordre dans lequel se droule le geste. On sait avec quel
bonheur M. Rodin, guid par un instinct et par une science trs srs,
a maintes fois excut ce tour de force. Qu'on se rappelle l'phbe de
l'_Age d'airain_ qui se dtend au sortir du sommeil, l'allure rapide et
dcide de _Saint Jean-Baptiste_, la dmarche ingale des _Bourgeois de
Calais_, le pas acclr de l'_Homme qui marche_, pour ne parler que des
oeuvres les plus clbres. Quelques-unes, exposes au Luxembourg sur
le parquet mme, sans pidestal, semblent se mouvoir parmi le public,
plus vivantes que lui, et nous meuvent comme un prodige.

Mais ni la vrit des attitudes, ni le mouvement ne suffisent 
expliquer qu'une vie si intense mane de la matire inerte. C'est
surtout par le model que s'anime l'bauche. C'est l que triomphent
la science et l'art d'un matre. Il sait voir et rendre ce que le
profane n'aperoit pas  la surface du corps, ces vallonnements et ces
dpressions insensibles causs par l'affleurement des muscles et des
os, qui dclent la structure interne, et varient avec le mouvement,
bien plus, avec l'motion. Et,  force de regarder et d'tudier la chair
vivante, il finit par saisir le rapport de ces ondulations constantes
avec les tats de l'me. Comme le vulgaire lit les sentiments et les
passions sur le visage, l'artiste les lit sur tout le corps. Pour lui,
un torse, un bras, une main, une jambe, un pied ont leur physionomie. La
chair et les muscles frissonnent de volupt; ils se contractent dans la
douleur, la colre ou la haine; ils se dtendent dans la srnit; ils
s'abandonnent dans le repos. Ils sont aussi expressifs que les yeux et
que la bouche.

Dans cet art du model, M. Rodin a gal les sculpteurs grecs, ses
matres, qui ont fait connatre aux hommes la perfection. Ses corps
n'apparaissent pas en surface, mais en volume. Ce ne sont pas des
fantmes tels qu'en produit l'art acadmique; les reliefs exactement
indiqus par les plans d'ombre et de lumire crent l'illusion
d'organismes vivants et mobiles. C'est ici qu'intervient,  ct
de la science, la personnalit du sculpteur pour accuser le relief
caractristique, pour souligner par le model la pense qui anime
chaque partie de la figure. Les doigts, en ptrissant la glaise, lui
communiquent le sentiment qui inspire le matre. L'intelligence
dessine, a crit M. Rodin, mais c'est le coeur qui modle.

La vrit des attitudes, la vrit du mouvement, la vrit du model,
tous les lments de la forme concourant  l'expression de la vie
intrieure, la nature suivie avec une sorte de dvotion par un artiste
 qui rien n'chappe de sa beaut, qui lui assujettit un temprament
exceptionnel, ardent  saisir ses aspects les plus caractristiques et
les plus harmonieux, voil ce qui explique le miracle de ces oeuvres
si vivantes qui rappellent tantt les grces de la statuaire grecque,
tantt la puissance de Michel-Ange.

       *       *       *       *       *

Les amis du beau retrouveront ces mmes qualits dans les oeuvres
moins connues, ou tout  fait nouvelles pour le public, que nous offre
la gnrosit du matre. Ils y pourront admirer en mme temps l'extrme
varit d'inspiration et la dconcertante souplesse de ce gnie qui
se plie, avec la mme aisance, aux sujets les plus divers que lui
suggrent ses lectures ou son imagination.

Voici l'_Adam_ de la Bible qui s'veille  la vie, titubant au sortir
du nant, comme accabl dj par le malheur, et la rplique en marbre
de l'Eve aux flancs robustes d'o sortira la race des hommes. A ct
de ces grandes figures, dans le petit groupe de la _Cration de la
femme_, l'artiste offre  nos yeux le corps souple et la jeunesse
radieuse de celle qui sera la source des tentations, du bonheur et
des peines. Ailleurs, l'Aurore du pote se levant de sa couche, o
le soleil est encore endormi, tire gracieusement ses beaux bras.
_Ariane_, couche sur la plage dserte, se dsole de son abandon.
Ici, c'est le _Comte Ugolin_ de la Divine Comdie, dans l'attitude
d'un fauve affam, se tranant  quatre pattes, et luttant contre la
tentation de dvorer ses enfants, dont l'atroce agonie contracte encore
les cadavres; c'est, inspir aussi de Dante, le groupe de Francesca
et de Paolo emports dans le tourbillon, tendrement enlacs, la femme
s'abandonnant avec confiance sur la poitrine de son amant, qui semble
encore la protger. Et c'est la _Porte de l'Enfer_, dont les parties
acheves reprsentent tragiquement l'humanit souffrante, avec ses
groupes o tous les ges, depuis la plus tendre enfance, montrent des
visages et des membres crisps par les douleurs, les passions et les
vices. L, ce sont des figures symboliques: la _Centauresse_ dont la
partie humaine, d'un lan fougueux, aspire  l'idal, tandis que les
sabots de la bte s'accrochent au sol et l'y retiennent; le corps de la
_Sphynge_, impassible et mystrieux comme son me, sur lequel un homme
se tord de dsespoir, impuissant  la saisir; le large geste fervent des
_Bndictions ailes_ qui se penchent sur le Travail.

Et voici l'expression la plus raliste du dsir et de l'amour, dans des
oeuvres qui comptent parmi les plus hardies. Le culte de M. Rodin
pour la nature ne lui a pas permis de la mutiler. Des passions et des
attitudes humaines, il pense qu'aucune ne doit tre exclue de l'art,
pourvu qu'elle soit vraie et qu'elle soit belle; en art, il n'y a, pour
lui, d'immoral que le faux et le laid. L'amour physique, la passion la
plus universelle, source de volupt, source de vie, chante par Lucrce
en des vers immortels, est digne d'inspirer le sculpteur comme le pote.
Il comporte une beaut plastique qu'il est lgitime de reproduire, 
condition d'liminer le dtail vulgaire. De cette conception est n tout
un monde d'amants et d'amantes. Une toute jeune femme assise sur ses
talons, les deux mains appuyes  terre, tend son minois de japonaise
avec des airs de chatte et creuse ses reins frmissants de vie. Des
couples se cherchent avec fureur, d'autres s'treignent; un autre,
spar, est ananti dans le sommeil. Certains groupes font penser  la
brlante Sapho; certains semblent des illustrations de Baudelaire.

A ct des belles formes qu'animent les passions, voici les images de
contemporains clbres ou de simples particuliers, dont la physionomie
rvle le caractre. Le _Balzac_, qui souleva jadis des temptes
aujourd'hui apaises, dresse parmi le cercle des bustes sa stature
massive de lutteur; la tte, d'un geste familier not par Lamartine,
rejete en arrire avec une sorte d'orgueil hroque, son oeil profond
regardant la socit, et sa lvre railleuse plisse par un sarcasme. Un
_Victor Hugo_ en marbre, perdu dans la mditation, le regard fix sur
son rve, incline vers la terre sa tte puissante qui semble contenir
l'univers. Deux bustes perptueront les traits de M. _Clemenceau_. L'un
est en bronze, d'un model trs fouill, le front haut, les mchoires
volontaires, l'ironie dans les yeux et sur le visage; toute la loyaut,
toute l'assurance, toute la combativit, tout l'esprit de l'orateur et
du polmiste clatent sur ce visage. Le second est en marbre, d'une
autre manire. Ngligeant le dtail secondaire, l'artiste a surtout
accus les saillies caractristiques du front, des sourcils, des
pommettes et des mchoires; de ces larges plans d'ombre et de lumire
se dgage avec un relief saisissant la nature du modle. De cette mme
manire procde le buste de _Puvis de Chavannes_ dont la figure sereine
voque le peintre du Bois sacr, et celui de lady _Warwick_ o l'nergie
se devine sous la grce des lignes. Ces portraits, dignes du statuaire
qui modela les clbres figures de V. Hugo, de Rochefort, de Berthelot
et de Falguire, exposes au Luxembourg, semblent sortis des mains d'un
autre Houdon aussi dlicat psychologue, et plus vigoureux que le premier.

Cette brve description de quelques-unes des oeuvres choisies dans
l'ensemble de la donation peut donner un avant-got du plaisir que nous
rserve le muse Rodin, o le public trouvera 56 marbres, 50 bronzes et
193 pltres ou grs qui tous, jusqu'aux moindres bauches, portent la
marque originale du matre.

Ce n'est pas tout. Il y a joint 1.500 dessins qui forment un complment
du plus haut intrt  l'oeuvre du statuaire. Ce sont des croquis,
le plus souvent trs rapides,  la plume ou au crayon, teints tantt
de noir et de blanc, tantt de couleur chair, ou bien simplement
estomps; les uns trahissent le ttonnement de l'artiste; d'autres
sont jets sur le papier d'un seul trait impeccable qui sertit toute
la figure. Ces instantans sont les notes du sculpteur. Il a fix
ainsi un mouvement fugitif, une ligne entrevue sur le corps mobile du
modle, une attitude harmonieuse, un geste expressif, que ses doigts, si
agiles pourtant, n'auraient pas eu le loisir d'indiquer sur la glaise
avant que s'vanout le souvenir de la vision. Grce  ce rpertoire
de documents, notre connaissance de la forme s'enrichit de toutes les
observations d'un chercheur toujours en veil. Les aspects des corps qui
nous chappent d'ordinaire sont multiplis pour nos yeux. Ce ne sont
que des matriaux, mais qui ont chacun leur beaut propre. Quelques-uns
ont t utiliss. Les curieux trouveront, parmi ces esquisses, les
lments de telle ou telle composition, et ils pourront en reconstituer
la gense. Ils se donneront ainsi le plaisir de pntrer dans l'intimit
de l'atelier et d'assister au travail de l'artiste. Qu'elles aient ou
non trouv leur place dans une oeuvre, elles sont attachantes par la
nouveaut, la grce ou l'nergie du mouvement, et par la vie tonnante
qui rsulte de notations si sommaires.

       *       *       *       *       *

En mme temps que des oeuvres du matre, les visiteurs du muse
jouiront de ses collections. Elles leur paratront prcieuses  un
double titre: d'abord, par leur valeur artistique; ensuite, parce
qu'elles font mieux connatre le got de celui qui les a aimes.

Celle des antiques est la plus nombreuse. 562 pices y reprsentent
l'art gyptien; 1.094, la cramique ancienne; 398, la sculpture grecque
et romaine. Parmi ces ouvrages ou ces fragments d'ouvrages d'ingale
importance, on trouvera maints admirables morceaux qui, aprs avoir
charm M. Rodin, ne seront sans doute pas ddaigns des amateurs. Le
matre, dans sa longue carrire de fureteur en qute de belles choses,
a souvent t heureux. Il a su distinguer, parmi les paves du pass
confondues dans le bric--brac des antiquaires, celles qui portaient
le cachet authentique de l'art. Statues ou fragments de statues, qui,
toutes mutiles, conservent des traces d'humanit, parfois laissent
deviner l'harmonie de l'ensemble; stles et bas-reliefs o persiste
la vie; vases sculpts, vases peints, coupes de toutes dimensions et
de toutes formes, charmantes par la grce de leurs flancs et de leurs
anses, ou par les scnes qu'un artiste inconnu y a figures, ouvrages de
tous les ges et de tous les pays, gyptiens, assyriens, chinois, grecs,
romains; tout ce qui, au cours de ses explorations chez les marchands,
a flatt son regard par quelque beaut de ligne ou d'expression, il l'a
rapport chez lui pour le contempler  son aise.

Mme largeur d'esprit dans le choix de ses tableaux modernes. Les
soixante toiles offertes  l'Etat sont signes d'artistes qui ont eu
de la nature des visions trs diffrentes, et dont la manire ne l'est
pas moins. Au premier rang brillent sept oeuvres de Carrire dont le
sculpteur doit particulirement aimer le talent, frre du sien. Mais 
ct de leurs tons bistrs, la _Jeune femme nue_ de M. Renoir tale sa
frache carnation qui ne fait pas tort, dans l'esprit du matre, aux
_Trois grands personnages_ de M. Zuloaga. Une _Vue de Belle-Isle_ de M.
Claude Monet voisine avec trois paysages de M. Ren Mnard et avec deux
marines de M. Cottet, non loin d'un paysage de Ziem. Deux compositions
de Roll: _Paysan gardant des vaches, La Femme et la vache_ sont
apprcies de M. Rodin aussi bien que la _Moisson_ et les _Moyettes_
de M. Van Gogh. Le _Portrait du Pre Tanguy_ par ce dernier artiste et
les _Deux vieux marins_ de M. Raffalli ne l'empchent pas de goter la
_Tte de femme_ de M. Jacques Blanche ni la _Femme dcollete_ de M.
Aman Jean. Les natures mortes mmes peuvent plaire  ce passionn de
la vie quand elles sont dues au pinceau d'un Ribot. Il n'a exclu aucun
genre ni aucune cole. Aux peintres modernes, comme aux sculpteurs
antiques, comme  tout artiste, il ne demande que de l'mouvoir par la
reprsentation de la belle nature, sans se proccuper de leur technique.

       *       *       *       *       *

Quelque intrt qu'offrent ces collections, c'est l'oeuvre de M. Rodin
qui fait tout le prix de sa donation. J'ai tent d'en montrer la valeur
inestimable. L'inventaire prescrit par la loi a d pourtant l'estimer
et s'exprimer en son langage, qui est celui des chiffres. J'prouve
quelque rpugnance  le lui emprunter,  passer de la critique d'art 
l'expertise, ne saisissant, d'ailleurs, pas de rapport entre des francs
et la beaut. Mais, puisque les distingus conservateurs des muses
nationaux, chargs de l'inventaire par le ministre, se sont rsigns
 mettre des tiquettes sur des chefs-d'oeuvre, le rapporteur de la
Commission de l'Enseignement doit au moins mentionner leur valuation,
ne ft-ce que pour faire ressortir la modicit du crdit demand  la
Chambre. Pourtant, je la prviens qu'ici les chiffres, mme levs, ne
sont pas assez loquents.

En ce qui concerne l'oeuvre mme de M. Rodin, le total des estimations
atteint:

  Pour les marbres                                    942.800 fr.
  Pour les bronzes                                    125.000  "
  Pour les terres cuites, grs et pltres              85.650  "
  Pour les dessins                                     85.900  "
  Pour les gravures originales                         10.000  "
                                                  ---------------
                       En tout                      1.249.350 fr.
                                                  ===============

  A cette somme, il faut ajouter la valeur attribue aux collections, aux moules
  des statues de M. Rodin, et  un certain nombre de moulages, qui porte
  l'valuation des experts, pour l'ensemble de la donation, 
                                                    2.086.505 fr.

D'autre part, les charges de l'tat pour l'entretien du muse seront
lgres. Pour l'an prochain, il faudra de ce chef inscrire au budget une
somme de 13.150 fr. dans laquelle le chauffage est compt pour 7.800
francs, qui seront rduits de 4.300 francs environ quand le prix du
charbon sera redevenu normal. Voici les chiffres approximatifs fournis
par l'Administration:

  1 Chauffage (pour une moyenne de 180 jours)          7.800 fr.
  2 clairage                                          1.000  "
  3 Eau                                                  150  "
  4 Entretien des locaux, etc.                         2.000  "
  5 Taxes de balayage, coulement  l'gout            2.200  "
                                                  ---------------
                                                       13.150 fr.
                                                  ===============

Pour l'instant, le crdit ncessaire est de 10.812 fr. 50 correspondant
aux dpenses du dernier trimestre de 1916 et aux frais d'actes notaris
et d'honoraires, qui s'lvent  9.600 francs.

       *       *       *       *       *

Messieurs, vous n'hsiterez pas  voter ce projet de loi. Vous voudrez
raliser le rve caress depuis plusieurs annes par un artiste rare,
qui, au soir de sa vie, est pris de la gloire, le but le plus noble de
l'ambition. Vous lui permettrez d'installer le muse Rodin dans le cadre
qu'il a choisi. Ainsi, vous retiendrez en France une oeuvre destine
autrement  se disperser, et vous seconderez la gnrosit du donateur
qui veut l'offrir  ses concitoyens. Ce sera le remerciement de la
Chambre.

PROJET DE LOI

ARTICLE UNIQUE.

Est accepte dfinitivement, aux charges et conditions y stipules,
la donation consentie  l'tat par M. Auguste Rodin, statuaire,
grand-officier de la Lgion d'honneur, suivant acte notari du 1er
avril 1916, dont une copie est annexe  la prsente loi.


ANNEXE

     Par devant Me Thret et Me Cottin, notaires  Paris,
     soussigns,

      A comparu:

     M. Auguste-Ren Rodin, artiste sculpteur, grand officier de la
     Lgion d'honneur, demeurant  Meudon-Val-Fleury, avenue Paul-Bert.

     Lequel a, par ces prsentes, fait donation entre vifs en toute
     proprit;

      A l'tat franais:

     1 De toutes les oeuvres de sculpture antique et oeuvres
     d'art diverses lui appartenant et dont un tat descriptif et
     estimatif demeure ci-annex aprs avoir t certifi vritable
     par le donateur et avoir t revtu de la mention d'usage par les
     notaires soussigns;

     2 De ses oeuvres personnelles de dessin, peinture et
     sculpture, ainsi que des droits de proprit artistique y affrents
     sauf la rserve stipule  l'article 6 ci-aprs, lesdites oeuvres
     comprenant: les originaux, les moules, les copies ou reproductions,
     les empreintes ou les moulages, le tout dcrit et estim dans un
     tat qui demeure ci-annex aprs avoir t certifi vritable par
     le comparant et revtu de la mention d'usage, par les notaires
     soussigns.

_Charges et conditions de la donation._

     La prsente donation est faite par M. Rodin sous les charges
     et conditions ci-aprs, qui sont dterminantes et sans lesquelles
     elle n'aurait pas lieu.

ARTICLE PREMIER.

     Les oeuvres prsentement donnes seront places et
     installes, par les soins de M. Rodin, dans l'htel Biron, situ 
     Paris, rue de Varenne, n 77, et dans la chapelle dsaffecte qui
     est voisine, le tout devant porter la dnomination de muse Rodin.

     Les frais de transport de ces oeuvres, et ceux qui seront
     ncessits par leur mise en place, seront supports par M. Rodin.

     Dans le cas o l'tat viendrait  dplacer ces oeuvres,
     elles devront tre runies dans un mme immeuble, de manire 
     continuer  former un ensemble complet constituant la collection
     Rodin.

     Dans tous les cas, ce dplacement ne pourra tre effectu du
     vivant de M. Rodin, ni dans les vingt-cinq annes qui suivront son
     dcs, en ce qui concerne l'htel Biron, mais l'tat aura le droit,
      toute poque, de reprendre possession de la chapelle: en ce cas,
     il devra mettre pralablement  la disposition du muse Rodin un
     local d'une superficie gale amnag d'une faon convenable pour y
     placer les oeuvres d'art y contenues, et qui sera difi  ses
     frais dans les limites du jardin entourant l'htel Biron.

     L'tat, en ce cas, devra de plus prendre en charge les frais
     de transport et d'installation des objets d'art.

ART. 2.

     M. Rodin aura, sa vie durant, l'entire et absolue disposition
     de son muse.

     Il recrutera, nommera et rvoquera,  son gr, le personnel
     charg de la garde et de l'entretien du muse.

     L'entre du muse, qui sera ouvert six jours par semaine,
     donnera lieu  une perception de 1 franc par personne. Toutefois,
     sur simple demande du ministre des Beaux-Arts, M. Rodin s'engage 
     ouvrir gratuitement le muse au public, un jour par semaine.

     La comptabilit des entres sera tenue par un employ du muse
     et soumise, pour contrle  l'Administration des Beaux-Arts, en fin
     d'anne.

     Le produit des entres servira  rmunrer le personnel du
     muse, sauf  M. Rodin, en cas d'insuffisance,  parfaire les
     sommes ncessaires  cette rmunration, ainsi qu'il s'y engage.
     En cas d'excdent, l'excdent sera employ par M. Rodin en
     acquisitions d'oeuvres d'art ou de toute autre faon,  son gr,
     dans l'intrt du muse.


ART. 3.

     M. Rodin aura, sa vie durant, le droit d'occuper,  titre
     gratuit, la totalit de l'htel Biron, et spcialement la chapelle
     voisine dsaffecte dans les conditions nonces dans l'article
     premier, pour y exposer, non seulement les oeuvres ci-dessus
     donnes  l'tat, mais toutes celles qu'il pourra lui donner ou lui
     destiner par la suite.

     Du fait de cette occupation, il ne sera tenu d'aucune charge
     quelconque d'entretien, ou autre, de quelque nature qu'elle soit;
     notamment aucun impt quelconque ne pourra tre mis  sa charge.

     M. Rodin ne pourra pas faire de changement de distribution,
     ni percement de murs dans l'htel et ses dpendances, sans avoir
     obtenu l'avis du ministre des Beaux-Arts, sans l'assentiment duquel
     il ne pourra tre procd aux dites rparations ou modifications
     qui devront, en tous cas, tre excutes par les soins des
     architectes des btiments civils.


ART. 4.

     Tous les travaux de mise en tat des btiments concds  M.
     Rodin, tant  l'extrieur qu' l'intrieur, devront tre effectus
     par les soins et aux frais de l'tat.

     Toutes les rparations  faire dans l'avenir, qu'elles soient,
     par leur nature, grosses rparations ou rparations d'entretiens,
     resteront galement  la charge de l'tat, ainsi que le chauffage
     et l'clairage et toutes charges quelconques.

     L'tat devra installer,  ses frais, un calorifre  chauffage
     central dans l'htel, dans le plus bref dlai possible.

     Il devra de plus faire faire de suite les travaux ncessaires
     pour amliorer l'clairage de la chapelle.

     Le jardin dpendant de l'htel Biron sera entretenu aux frais
     de l'tat. Dans le cas o il serait ouvert au public, dans les
     conditions dtermines par les rglements concernant les parcs
     et jardins de l'tat, M. Rodin aurait la facult d'y pntrer
     librement, en dehors des heures d'ouverture.


ART. 6.

_Droits de reproduction._

     Nonobstant la cession de proprit artistique consentie
      l'tat par M. Rodin, celui-ci se rserve expressment la
     jouissance, sa vie durant, du droit de reproduction des oeuvres
     par lui donnes, tant bien entendu que ledit droit de reproduction
     demeurera strictement personnel au donateur qui s'interdit de
     le cder,  un titre quelconque,  aucun tiers. Il aura, en
     consquence, le droit de reproduire et diter ses oeuvres et de
     faire des empreintes ou moulages  l'usage qui lui conviendra.

     Au cas o M. Rodin, usant du droit qu'il s'est ainsi rserv,
     traiterait avec un diteur d'art, pour la reproduction en bronze
     d'une ou plusieurs oeuvres comprises dans la prsente donation,
     le trait d'dition ne pourra tre fait pour une dure suprieure
      cinq annes, et le nombre de reproductions de chaque oeuvre ne
     pourra pas tre suprieur  dix.

     Les moules ayant servi  faire ces reproductions, empreintes
     et moulages, demeureront la proprit de l'tat donataire.


ART. 7.

     Une grande partie des objets compris dans la prsente donation
     se trouvant encore dans les locaux autres que celui de l'htel
     Biron et notamment dans les ateliers de M. Rodin, au Dpt des
     marbres, dans sa villa de Meudon, dans divers immeubles situs mme
     commune et dont un forme muse, il est expressment convenu que les
     risques de conservation ainsi que ceux de transport de ces divers
     objets  l'htel Biron resteront  la charge exclusive du ministre
     des Beaux-Arts, quoique le transport doive en tre effectu par les
     soins de M. Rodin et  ses frais.

     En consquence, M. Rodin ne pourra, en aucun cas, tre jamais
     rendu responsable, soit de la perte ou disparition, soit de la
     dtrioration de tout ou partie de ces objets.

_Entre en jouissance._

     L'tat franais entrera en possession et jouissance des biens
     donns aussitt qu'il aura t rgulirement autoris  accepter la
     prsente donation, mais les avantages confrs  M. Rodin prendront
     effet  dater de la signature du prsent acte.

_Conditions rsolutoires et rvocatrices._

     A dfaut d'acceptation dfinitive par l'tat franais des
     biens donns, dans un dlai de six mois de ce jour, la prsente
     donation sera rsolue de plein droit, et M. Rodin reprendra
     l'entire disposition et proprit de ses biens.

     Dans le cas d'inexcution dment constate de toutes les
     conditions ci-dessus, ou de l'une d'elles seulement, la prsente
     donation sera rvoque purement et simplement, et M. Rodin
     reprendra la proprit des biens donns.

_Dclaration d'tat civil._

     M. Rodin dclare:

     Qu'il est clibataire et qu'il n'a aucun hritier ayant droit
      une rserve dans sa succession.

_Acceptation provisoire._

     Aux prsentes est intervenu: M. Paul Painlev, dput,
     ministre de l'Instruction publique, des Beaux-Arts et des
     Inventions intressant la Dfense nationale, demeurant  Paris, 
     l'htel du ministre, sis rue de Grenelle, n 110.

     Agissant en sa dite qualit, au nom de l'tat franais,
     lequel, connaissance prise de la donation et des conditions qui
     prcdent, a dclar les accepter,  titre provisoire, au nom de
     l'tat franais.

     Cette donation deviendra dfinitive aprs l'obtention d'un
     dcret d'autorisation, dans le dlai de six mois de ce jour.

     M. Rodin dclare avoir cette acceptation provisoire pour
     agrable et se la tenir pour bien et dment signifie.

_Frais._

     Les frais des prsentes et des actes qui en seront la suite
     seront  la charge de l'tat franais.

_Dont acte:_

     Fait et pass  Meudon-Val-Fleury (Seine-et-Oise), au domicile
     ci-dessus indiqu de M. Rodin, l'an mil neuf cent seize, le premier
     avril, en prsence de:

     M. Etienne Clmentel, dput, ministre du Commerce, de
     l'Industrie et des Postes et Tlgraphes;

     M. Anatole de Monzie, avocat  la Cour d'appel de Paris,
     dput, et

     M. Henri Valentino, chef de division au sous-secrtariat
     d'tat des Beaux-Arts, reprsentant M. Dalimier, sous-secrtaire
     d'tat.

     Et aprs lecture faite, les parties ont sign avec les
     personnes prsentes et les notaires.

     La lecture des prsentes aux parties et la signature par
     celles-ci et les personnes prsentes ont eu lieu en la prsence
     relle de Me Cottin, second notaire, conformment  la loi.

     La minute est signe: Ren-Auguste Rodin, Paul Painlev,
     Clmentel, de Monzie, Valentino, Cottin et Thret, ces deux
     derniers notaires.


                                N 2431

                          CHAMBRE DES DPUTS

                          ONZIME LGISLATURE

                            SESSION DE 1916

        Annexe au procs-verbal de la sance du 28 juillet 1916.

                             PROJET DE LOI

    PORTANT ACCEPTATION DFINITIVE DE LA DONATION CONSENTIE A L'TAT
                         PAR M. AUGUSTE RODIN.

     (Renvoy  la Commission de l'Enseignement et des Beaux-Arts.)

                                PRSENT

                     AU NOM DE M. RAYMOND POINCAR

                 Prsident de la Rpublique franaise,

                         PAR M. PAUL PAINLEV,

Ministre de l'Instruction publique, des Beaux-Arts et des Inventions intressant
                         la Dfense nationale,

                          ET PAR M. A. RIBOT,

                         Ministre des Finances.

                           EXPOS DES MOTIFS

    MESSIEURS,

M. Auguste Rodin, statuaire, grand-officier de la Lgion d'honneur,
a dcid de faire don  l'tat, sous certaines conditions, de ses
collections de sculpture et de ses oeuvres personnelles.

Cette libralit a t constate par un acte pass  Paris, en double
minute, devant Me Thret, notaire de M. Auguste Rodin, et Me
Cottin, notaire de l'Administration des Beaux-Arts, le 1er avril 1916.

Aux termes de cet acte, M. Auguste Rodin abandonne gratuitement  l'tat:

       *       *       *       *       *

1 Ses collections de sculpture antique, dont un dtail estimatif est
annex  l'acte;

2 Ses oeuvres personnelles de dessin, peinture et sculpture;

3 Son droit de proprit artistique sur lesdites oeuvres  partir de
son dcs.

       *       *       *       *       *

Mais, comme condition expresse de cette libralit, il stipule:

       *       *       *       *       *

1 Que les oeuvres donnes seront installes  ses frais, mais par ses
soins, dans l'htel Biron, situ  Paris, rue de Varenne, n 77, et dans
la chapelle dsaffecte voisine, qui appartient  l'tat;

2 Que le muse Rodin restera ainsi install jusqu' son dcs et
vingt-cinq ans aprs, l'tat ayant simplement la facult, durant ce laps
de temps, de reprendre possession de la chapelle en y substituant une
autre construction difie dans le jardin entourant l'htel Biron;

3 Qu'il aura, sa vie durant, l'entire et absolue administration de son
muse, avec droit de recruter et de rvoquer le personnel de garde et
d'entretien;

4 Qu'il aura la facult de percevoir un droit d'entre dans le muse
d'un franc par personne, sauf  soumettre la comptabilit des recettes
effectues de ce chef au contrle de l'Administration des Beaux-Arts
et  affecter le produit des droits d'entre  la rmunration du
personnel, l'insuffisance de ce produit devant tre, le cas chant,
comble des deniers personnels de M. Rodin ou l'excdent employ par lui
et  son gr dans l'intrt du muse;

5 Qu'il aura, sa vie durant, le droit d'occuper gratuitement la
totalit de l'htel Biron et de la chapelle voisine, sans tre tenu
d'aucune charge quelconque d'entretien ou autre, de quelque nature
qu'elle soit, et, notamment, d'aucun impt quelconque;

6 Que l'tat effectuera  ses frais tous les travaux de mise en
tat desdits immeubles, tant  l'extrieur qu' l'intrieur, et se
chargera des frais de toutes les rparations, quelles qu'elles soient,
 effectuer dans l'avenir; qu'il installera  ses frais le chauffage
central dans l'htel et amliorera l'clairage de la chapelle;

7 Que le jardin attenant  l'htel sera entretenu aux frais de l'tat
et que M. Rodin aura la facult d'y pntrer librement  toute heure,
alors mme que le jardin ne serait ouvert au public qu' des heures
fixes.

       *       *       *       *       *

Cette libralit a t accepte provisoirement par le ministre de
l'Instruction publique, des Beaux-Arts et des Inventions intressant la
Dfense nationale, et il a t stipul qu'elle serait rsolue de plein
droit:

       *       *       *       *       *

1 Si un dcret d'acceptation dfinitive n'intervenait pas dans les six
mois, c'est--dire avant le 1er octobre 1916;

2 En cas d'inexcution dment constate de l'une quelconque des
conditions indiques.

L'inventaire descriptif et estimatif des oeuvres et collections
offertes par M. Auguste Rodin a t effectu par les soins des
conservateurs des muses nationaux, qui en ont apprci la valeur  prs
de deux millions, c'est--dire  une somme trs suprieure  la valeur
des avantages stipuls en sa faveur par le gnreux donateur.

En l'tat de la lgislation, il n'appartient pas aux ministres
d'accepter les libralits qui sont faites  l'tat lorsque ces
libralits sont affectes de charges ou de conditions dont le Parlement
seul peut autoriser l'excution. Or, il en est ainsi tout au moins de
la charge impose par M. Auguste Rodin de lui abandonner sa vie durant
la jouissance gratuite de l'htel Biron et de la chapelle dsaffecte
voisine, qui sont la proprit de l'tat, car l'article 7 de la loi du 6
dcembre 1897 subordonne  l'autorisation du Parlement les baux de biens
domaniaux d'une dure de plus de dix-huit ans, et l'article 56 de la loi
de finances du 25 fvrier 1901 n'autorise  concder gratuitement des
logements dans les btiments de l'tat par voie de dcret qu'en raison
des besoins des services publics.

Un projet de loi spcial a, d'ailleurs, t dpos le 18 juillet 1916
pour demander l'ouverture, sur l'exercice 1916, d'un crdit de 10.813
francs ncessaire pour la cration du muse Rodin et permettre ainsi
l'excution des conditions de la donation.

Depuis longtemps dj, les amis et les admirateurs du statuaire avaient
conu l'ide de crer  Paris un muse Rodin. Son oeuvre est, en
effet, bien plus considrable qu'on ne l'imagine et le public est loin
de pouvoir en jouir dans sa totalit. Une grande partie en est enferme
dans les diffrents ateliers du matre. Des centaines de dessins, qui
suffiraient  constituer la renomme d'un artiste, sont serrs dans des
cartons. Plusieurs monuments, dont M. Rodin lui-mme ne possde pas de
rpliques compltes, se trouvent  l'tranger. Il parat donc infiniment
dsirable qu'un ensemble aussi riche soit rassembl avec soin dans un
local adapt  ce but et prsent le plus tt possible au public.

Nous avons, en consquence, l'honneur de soumettre  vos dlibrations
le projet de loi ci-aprs:

PROJET DE LOI

Le Prsident de la Rpublique franaise

Dcrte:

Le projet de loi dont la teneur suit sera prsent  la Chambre des
Dputs par le ministre de l'Instruction publique, des Beaux-Arts et
des Inventions intressant la Dfense nationale, et par le ministre des
Finances, qui sont chargs d'en exposer les motifs et d'en soutenir la
discussion.

ARTICLE UNIQUE.

Est accepte dfinitivement, aux charges et conditions y stipules,
la donation consentie  l'tat par M. Auguste Rodin, statuaire,
grand-officier de la Lgion d'honneur, suivant acte notari du 1er
avril 1916 dont une copie est annexe  la prsente loi.

Fait  Paris, le 28 juillet 1916.

_Sign:_ R. POINCAR.

Par le Prsident de la Rpublique:

Le Ministre de l'Instruction publique, des Beaux-Arts et des Inventions
intressant la Dfense nationale, _Sign:_ PAUL PAINLEV.

Le Ministre des Finances,
_Sign:_ A. RIBOT.


                            N 2431 (ANNEXE)

                          CHAMBRE DES DPUTS

                          ONZIME LGISLATURE

                            SESSION DE 1916

        Annexe au procs-verbal de la sance du 28 juillet 1916.

                                 ANNEXE

                                   AU

                             PROJET DE LOI

    PORTANT ACCEPTATION DFINITIVE DE LA DONATION CONSENTIE A L'TAT
                         PAR M. AUGUSTE RODIN.

     (Renvoy  la Commission de l'Enseignement et des Beaux-Arts.)

                                PRSENT

                     AU NOM DE M. RAYMOND POINCAR,

                 Prsident de la Rpublique franaise,

                         PAR M. PAUL PAINLEV,

Ministre de l'Instruction publique, des Beaux-Arts et des Inventions intressant
                         la Dfense nationale,

                          ET PAR M. A. RIBOT,

                         Ministre des Finances.


    Par devant Me Thret et Me Cottin, notaires  Paris, soussigns,

                               A comparu:

M. Auguste-Ren Rodin, artiste sculpteur, grand officier de la Lgion d'honneur,
            demeurant  Meudon-Val-Fleury, avenue Paul-Bert.

Lequel a, par ces prsentes, fait donation entre vifs en toute proprit;

       *       *       *       *       *

      A l'tat franais:

1 De toutes les oeuvres de sculpture antique et oeuvres d'art
diverses lui appartenant et dont un tat descriptif et estimatif demeure
ci-annex aprs avoir t certifi vritable par le donateur et avoir
t revtu de la mention d'usage par les notaires soussigns;

2 De ses oeuvres personnelles de dessin, peinture et sculpture, ainsi
que des droits de proprit artistique y affrents, sauf la rserve
stipule  l'article 6 ci-aprs, lesdites oeuvres comprenant: les
originaux, les moules, les copies ou reproductions, les empreintes
ou les moulages, le tout dcrit et estim dans un tat qui demeure
ci-annex aprs avoir t certifi vritable par le comparant et revtu
de la mention d'usage par les notaires soussigns.

_Charges et conditions de la donation._

La prsente donation est faite par M. Rodin sous les charges et
conditions ci-aprs, qui sont dterminantes et sans lesquelles elle
n'aurait pas lieu.


ARTICLE PREMIER.

Les oeuvres prsentement donnes seront places et installes par les
soins de M. Rodin dans l'htel Biron situ  Paris, rue de Varenne, n
77, et dans la chapelle dsaffecte qui est voisine, le tout devant
porter la dnomination de muse Rodin.

Les frais de transport de ces oeuvres, et ceux qui seront ncessits
par leur mise en place, seront supports par M. Rodin.

Dans le cas o l'tat viendrait  dplacer ces oeuvres, elles devront
tre runies dans un mme immeuble, de manire  continuer  former un
ensemble complet constituant la collection Rodin.

Dans tous les cas, ce dplacement ne pourra tre effectu du vivant de
M. Rodin, ni dans les vingt-cinq annes qui suivront son dcs en ce
qui concerne l'htel Biron, mais l'tat aura le droit,  toute poque,
de reprendre possession de la chapelle; en ce cas, il devra mettre
pralablement  la disposition du muse Rodin un local d'une superficie
gale amnag d'une faon convenable pour y placer les oeuvres d'art
y contenues, et qui sera difi  ses frais dans les limites du jardin
entourant l'htel Biron.

L'tat, en ce cas, devra de plus prendre en charge les frais de
transport et d'installation des objets d'art.

ART. 2.

M. Rodin aura, sa vie durant, l'entire et absolue disposition de son
muse.

Il recrutera, nommera et rvoquera,  son gr, le personnel charg de la
garde et de l'entretien du muse.

L'entre du muse, qui sera ouvert six jours par semaine, donnera lieu
 une perception de 1 franc par personne. Toutefois, sur simple demande
du ministre des Beaux-Arts, M. Rodin s'engage  ouvrir gratuitement le
muse au public, un jour par semaine.

La comptabilit des entres sera tenue par un employ du muse et
soumise, pour contrle,  l'Administration des Beaux-Arts en fin
d'anne.

Le produit des entres servira  rmunrer le personnel du muse, sauf
 M. Rodin, en cas d'insuffisance,  parfaire les sommes ncessaires
 cette rmunration, ainsi qu'il s'y engage. En cas d'excdent,
l'excdent sera employ par M. Rodin en acquisitions d'oeuvres d'art
ou de toute autre faon,  son gr, dans l'intrt du muse.

ART. 3.

M. Rodin aura, sa vie durant, le droit d'occuper,  titre gratuit,
la totalit de l'htel Biron, et spcialement la chapelle voisine
dsaffecte dans les conditions nonces dans l'article premier, pour y
exposer, non seulement les oeuvres ci-dessus donnes  l'tat, mais
toutes celles qu'il pourra lui donner ou lui destiner par la suite.

Du fait de cette occupation, il ne sera tenu d'aucune charge quelconque
d'entretien, ou autre, de quelque nature qu'elle soit; notamment aucun
impt quelconque ne pourra tre mis  sa charge.

M. Rodin ne pourra pas faire de changement de distribution, ni percement
de murs dans l'htel et ses dpendances, sans avoir obtenu l'avis du
ministre des Beaux-Arts, sans l'assentiment duquel il ne pourra tre
procd aux dites rparations ou modifications qui devront, en tous cas,
tre excutes par les soins des architectes des btiments civils.

ART. 4.

Tous les travaux de mise en tat des btiments concds  M. Rodin, tant
 l'extrieur qu' l'intrieur, devront tre effectus par les soins et
aux frais de l'tat.

Toutes les rparations  faire dans l'avenir, qu'elles soient, par
leur nature, grosses rparations ou rparations d'entretien, resteront
galement  la charge de l'tat, ainsi que le chauffage et l'clairage
et toutes charges quelconques.

L'tat devra installer,  ses frais, un calorifre  chauffage central
dans l'htel, dans le plus bref dlai possible.

Il devra, de plus, faire faire de suite les travaux ncessaires pour
amliorer l'clairage de la chapelle.

Le jardin dpendant de l'htel Biron sera entretenu aux frais de
l'tat. Dans le cas o il serait ouvert au public, dans les conditions
dtermines par les rglements concernant les parcs et jardins de
l'tat, M. Rodin aurait la facult d'y pntrer librement, en dehors des
heures d'ouverture.

ART. 6.

_Droits de reproduction._

Nonobstant la cession de proprit artistique consentie  l'tat par M.
Rodin, celui-ci se rserve expressment la jouissance, sa vie durant,
du droit de reproduction des oeuvres par lui donnes, tant bien
entendu que ledit droit de reproduction demeurera strictement personnel
au donateur qui s'interdit de le cder,  un titre quelconque,  aucun
tiers. Il aura, en consquence, le droit de reproduire et diter ses
oeuvres et de faire des empreintes ou moulages  l'usage qui lui
conviendra.

Au cas o M. Rodin, usant du droit qu'il s'est ainsi rserv, traiterait
avec un diteur d'art, pour la reproduction en bronze d'une ou plusieurs
oeuvres comprises dans la prsente donation, le trait d'dition ne
pourra tre fait pour une dure suprieure  cinq annes, et le nombre
de reproductions de chaque oeuvre ne pourra pas tre suprieur  dix.

Les moules ayant servi  faire ces reproductions, empreintes et moulages
demeureront la proprit de l'tat donataire.

ART. 7.

Une grande partie des objets compris dans la prsente donation se
trouvant encore dans les locaux autres que celui de l'htel Biron et
notamment dans les ateliers de M. Rodin, au Dpt des marbres, dans sa
villa de Meudon, dans divers immeubles situs mme commune et dont un
forme muse, il est expressment convenu que les risques de conservation
ainsi que ceux de transport de ces divers objets  l'htel Biron
resteront  la charge exclusive du ministre des Beaux-Arts, quoique
le transport doive en tre effectu par les soins de M. Rodin et  ses
frais.

En consquence, M. Rodin ne pourra, en aucun cas, tre jamais rendu
responsable, soit de la perte ou disparition, soit de la dtrioration
de tout ou partie de ces objets.

_Entre en jouissance._

L'tat franais entrera en possession et jouissance des biens donns
aussitt qu'il aura t rgulirement autoris  accepter la prsente
donation, mais les avantages confrs  M. Rodin prendront effet  dater
de la signature du prsent acte.

_Conditions rsolutoires et rvocatrices._

A dfaut d'acceptation dfinitive par l'tat franais des biens donns,
dans un dlai de six mois de ce jour, la prsente donation sera rsolue
de plein droit, et M. Rodin reprendra l'entire disposition et proprit
de ses biens.

Dans le cas d'inexcution dment constate de toutes les conditions
ci-dessus, ou de l'une d'elles seulement, la prsente donation sera
rvoque purement et simplement, et M. Rodin reprendra la proprit des
biens donns.

_Dclaration d'tat civil._

M. Rodin dclare:

Qu'il est clibataire et qu'il n'a aucun hritier ayant droit  une
rserve dans sa succession.

_Acceptation provisoire._

Aux prsentes est intervenu: M. Paul Painlev, dput, ministre de
l'Instruction publique, des Beaux-Arts et des Inventions intressant la
Dfense nationale, demeurant  Paris,  l'htel du ministre, sis rue de
Grenelle, n 110.

Agissant en sa dite qualit, au nom de l'tat franais, lequel,
connaissance prise de la donation et des conditions qui prcdent, a
dclar les accepter,  titre provisoire, au nom de l'tat franais.

Cette donation deviendra dfinitive aprs l'obtention d'un dcret
d'autorisation, dans le dlai de six mois de ce jour.

M. Rodin dclare avoir cette acceptation provisoire pour agrable et se
la tenir pour bien et dment signifie.

_Frais._

Les frais des prsentes et des actes qui en seront la suite seront  la
charge de l'tat franais.

_Dont acte:_

Fait et pass  Meudon-Val-Fleury (Seine-et-Oise), au domicile ci-dessus
indiqu de M. Rodin, l'an mil neuf cent seize, le premier avril, en
prsence de:

M. Etienne Clmentel, dput, ministre du Commerce, de l'Industrie et
des Postes et Tlgraphes;

M. Anatole de Monzie, avocat  la Cour d'appel de Paris, dput, et

M. Henri Valentino, chef de division au sous-secrtariat d'tat des
Beaux-Arts, reprsentant M. Dalimier, sous-secrtaire d'tat.

Et aprs lecture faite, les parties ont sign avec les personnes
prsentes et les notaires.

La lecture des prsentes aux parties et la signature par celles-ci et
les personnes prsentes ont eu lieu en la prsence relle de Me
Cottin, second notaire, conformment  la loi.

La minute est signe: Ren-Auguste Rodin, Paul Painlev, Clmentel, de
Monzie, Valentino, Cottin et Thret, ces deux derniers notaires.


CHAMBRE DES DPUTS

_Sance du 14 septembre 1916._

DISCUSSION DU PROJET DE LOI PORTANT ACCEPTATION DFINITIVE
DE LA DONATION CONSENTIE A L'TAT PAR M. AUGUSTE RODIN.

M. LE PRSIDENT.--L'ordre du jour appelle la discussion du
projet de loi portant acceptation dfinitive de la donation consentie 
l'tat par M. Auguste Rodin.

La parole est  M. Breton, dans la discussion gnrale.

M. JULES-LOUIS BRETON.--Messieurs, je ne voudrais pas, surtout
en ce moment, soulever des controverses artistiques, mais je ne saurais,
mme par mon silence, sembler m'associer au projet de loi qui est
actuellement soumis  nos dlibrations.

M. ANDR LEBEY.--Je demande la parole.

M. JULES-LOUIS BRETON.--Que l'on place au muse du Luxembourg
des oeuvres choisies de Rodin, qu'on les transfre ensuite au muse du
Louvre aprs sa mort, comme cela se fait pour tous les grands artistes,
rien de mieux, et je n'aurais aucune protestation  formuler.

Mais ce qui me parat inadmissible, c'est la mesure tout  fait
exceptionnelle qu'on soumet  notre approbation, et dont n'ont encore
t l'objet jusqu'alors aucun de nos plus puissants gnies artistiques.

Les circonstances qui ont amen le Gouvernement  nous faire cette
proposition sont, d'ailleurs, des plus singulires.

Je n'ai pas l'intention de faire  cette tribune l'historique de l'htel
Biron depuis qu'il a t attribu  l'Administration des Beaux-Arts; il
faut, pour cela, la fine, spirituelle et aimable loquence de notre ami,
M. Lon Brard, et je suis convaincu qu'il se fera un devoir d'apporter
 la Chambre les indications prcises et intressantes qu'il a dj
fournies  la Commission de l'Enseignement.

S'il fait ici un expos aussi svre, un grand nombre de nos collgues
se refuseront  voter le projet qui nous est propos et dont l'origine
est plutt singulire.

M. ANDR LEBEY.--Pas du tout.

M. JULES-LOUIS BRETON.--Il vous dira, en effet, qu' son
arrive au sous-secrtariat des Beaux-Arts, l'htel Biron tait occup
par plusieurs locataires et qu'il eut quelques difficults  les
faire dmnager. En ce qui concerne M. Rodin, ce fut mme chose tout
 fait impossible. Et c'est parce qu'elle ne put le faire partir, que
l'Administration des Beaux-Arts nous propose aujourd'hui de lui donner
dfinitivement l'htel Biron.

Voil, en deux mots, l'historique de la question qui se pose devant vous.

Il me parat, en tous cas, extrmement dangereux, pour nos belles
traditions artistiques, pour notre action artistique dans le monde, que
le Gouvernement et le Parlement franais semblent donner, sans aucune
rserve, leur approbation  l'oeuvre d'un artiste qui, certes, a un
grand talent, mais qui s'est livr trop souvent  des manifestations
tapageuses...

M. ANDR LEBEY.--Vous ne pouvez dire cela srieusement.

M. JULES-LOUIS BRETON.--...et excessives, qui ont eu la plus
dplorable influence sur l'orientation artistique de ces dernires
annes. (_Applaudissements_.)

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. Jules Delahaye.

M. LON BRARD.--Voulez-vous, monsieur Delahaye, me permettre
de rpondre en quelques mots  M. Breton?

M. JULES DELAHAYE.--Volontiers.

M. LON BRARD.--J'ai t mis trs courtoisement en cause par
mon honorable ami M. Breton. Je demande la permission de lui rpondre
avec la mme modration et la mme courtoisie.

M. Breton a dit que si je rditais ici les explications que j'ai eu
l'honneur de fournir  la Commission de l'Enseignement sur les origines
du projet d'affectation de l'htel Biron  un muse Rodin, cela
suffirait  faire rejeter le projet de loi qui nous est aujourd'hui
soumis par le Gouvernement. Il n'en est rien et c'est l-dessus que je
voudrais m'expliquer.

Aprs les observations de M. Breton, deux questions vous sont en ralit
soumises: celle de l'affectation d'un immeuble, proprit de l'tat,
 la conservation des oeuvres qui lui sont donnes par M. Rodin, et
celle de savoir quelles directions il convient que l'tat donne  l'art
franais.

M. Breton estime que Rodin a engag cet art dans des voies de perdition
et que c'est une manire de scandale que de consacrer lgislativement
son oeuvre et son action en acceptant la donation qu'il veut bien nous
faire.

Moi, messieurs, j'estime que Rodin est un trs grand artiste. (_Trs
bien! trs bien! sur plusieurs bancs._) Je le dis, veuillez le
remarquer, sans aucune frnsie dithyrambique; je ne compare Rodin ni
au Dieu de la Gense, ni  Pascal, ni  Victor Hugo, car vous savez que
toutes ces comparaisons ont cours dans une certaine critique d'art,
lorsqu'il s'agit d'artistes discuts... Non, je dis simplement, avec
une conviction profonde et tranquille, que Rodin est un grand artiste.
(_Trs bien! trs bien!_)

M. Breton pense, sans doute, un peu diffremment. Et il est clair que la
Chambre n'est pas appele  trancher aujourd'hui ce diffrend. Ce que
j'en veux retenir, c'est que des conflits de mme nature, et tout aussi
irrductibles, surgiront chaque fois que nous nous mlerons de rgenter
l'art dans les conditions o nous y invitent M. Breton et son alli
d'un instant, l'honorable M. Jules Delahaye, que je m'excuse de faire
attendre  la tribune.

M. JULES-LOUIS BRETON.--Je demande, au contraire, que le
Gouvernement et le Parlement n'interviennent pas dans cette question.

M. LON BRARD.--Monsieur Breton, vous avez indiqu trs
nettement que ce qui vous choquait dans le projet du Gouvernement, que
j'appuie, c'est que Rodin avait donn, sinon de mauvais conseils, du
moins de mauvais exemples  l'art franais.

Eh bien! puisque vous avez abord ce sujet des rapports de l'art et
de l'tat, je vais vous faire, monsieur Breton, une concession qui ne
sera pas pour dplaire  M. Delahaye. Je conviens qu'il fut un temps,
sous la monarchie, o l'art officiel a rendu de glorieux services 
l'art tout court et qu'ils se sont confondus, en matire d'architecture
et d'art dcoratif, surtout aux plus grandes et aux plus brillantes
poques. Cela a tenu beaucoup moins--monsieur Delahaye, ne vous htez
pas de triompher--(_Sourires_) aux institutions politiques qu' l'tat
des moeurs publiques et  la constitution de la socit. Il y avait
alors des corporations o les artistes apprenaient leur mtier et une
clientle extrmement restreinte qui tait, d'ailleurs, une lite et aux
besoins de laquelle il s'agissait, pour les artistes, de satisfaire.

Aujourd'hui et depuis cent ans, nous sommes en libert, avec les
bienfaits et les inconvnients que le rgime comporte.

Il y a dispersion du got et des tendances en matire d'art. Ce n'est
plus l'affaire de l'tat d'exercer en ce sujet le pouvoir spirituel. Et,
voici ce qu' ce propos je veux dire  M. Breton: si la Rpublique ne
peut pas rendre, par l'art officiel, les mmes services que la monarchie
absolue, elle a, du moins, le devoir de se montrer aussi librale que la
monarchie constitutionnelle.

Jamais,  l'poque des grandes batailles entre classiques et
romantiques, la Restauration ne s'est mle dans ce conflit. Sous
Louis XVIII,  l'occasion du mme salon de peinture, le Gouvernement a
dcor M. Ingres et achet  M. Eugne Delacroix son premier tableau.
Louis-Philippe qui n'aimait pas beaucoup Eugne Delacroix et qui, malgr
la finesse de son esprit, ne le comprenait peut-tre pas trs bien,
Louis-Philippe n'a pas cess d'encourager ce grand peintre, notamment
en lui faisant la commande du magnifique plafond qui orne notre
bibliothque.

Je vous demande, monsieur Breton, d'tre aussi libral, en art, que
Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe. (_Rires et applaudissements._)

M. JULES-LOUIS BRETON.--Je demande la parole.

M. LON BRARD.--Cela dit, et puisqu'on m'a rendu responsable
des origines de l'affaire que je flicite amicalement M. Painlev et M.
Dalimier d'avoir si heureusement poursuivie et termine, voici ce qui
s'est pass.

L'htel Biron a t acquis par l'tat en juillet 1911.

Si vous vous reportez aux travaux prparatoires de la loi par
laquelle cette acquisition a t ralise, vous y verrez qu'on
s'est essentiellement propos pour but de sauver un chef-d'oeuvre
d'architecture du XVIIIe sicle, en mme temps que d'offrir
au peuple de Paris de nouveaux espaces libres et un magnifique jardin.

Les projets d'affectation se sont aussitt multiplis. Successivement ou
simultanment, il a t question d'affecter l'htel Biron  un palais
des souverains, au ministre de la Justice, au Service des retraites
ouvrires,  la mairie du VIIe arrondissement et au sous-secrtariat
d'tat des Beaux-Arts. (_Rires_.)

Il faudrait n'avoir aucune exprience des affaires administratives
pour ne pas se rendre compte qu'avec cette multiplicit de projets, ce
qui serait invitablement arriv, c'est que nous aurions peut-tre vu
l'htel Biron tomber de vtust avant qu'il lui et t donn aucune
destination utile.

Or, il se trouvait que, ds avant l'acquisition de cet immeuble par
l'tat et son affectation  l'Administration des Beaux-Arts, un certain
nombre d'artistes, parmi lesquels M. Rodin, y avaient t installs,
 titre plus ou moins prcaire, par le mandataire de justice qui
tait charg de la gestion du domaine. M. Rodin y avait transport
quelques-unes de ses oeuvres, notamment celles en voie d'excution,
dont la commande lui avait t faite par l'tat.

Depuis longtemps, on nous avait demand, par une ptition signe
d'crivains, d'artistes, d'hommes politiques, de runir dans un muse
public les originaux de ses oeuvres, dont M. Rodin se proposait ds
lors de faire don  l'tat.

Il nous a paru,  mon ami M. Klotz, alors ministre des Finances, et 
moi-mme, que puisque le Parlement avait voulu, en acqurant l'htel
Biron, sauver un chef-d'oeuvre d'architecture, il tait tout naturel
d'embellir encore le jardin, qui serait ouvert au public, par un
muse o il pourrait voir dans son dveloppement et dans son ensemble
l'oeuvre d'un grand artiste. Car, messieurs, si Rodin est discut
par M. Breton, il est,  l'tranger, en Angleterre, aux tats-Unis et
jusqu'au Japon l'un des noms les plus glorieux et les plus justement
populaires de l'art franais.

M. JULES-LOUIS BRETON.--Malheureusement pour l'art franais.
(_Mouvements divers._)

M. LON BRARD.--Voil ce que nous avons voulu faire et ce que
nos successeurs ont ralis, en menant  bonne fin des ngociations
engages depuis trois ou quatre ans. Nous avons tout simplement voulu
donner  un bel exemplaire d'architecture franaise, la destination
artistique qui paraissait implique dans le vote mme que la Chambre
mettait en 1911. La renomme de Rodin est, ds  prsent, assez sre et
son talent suffisamment consacr pour que nous risquions, en adoptant ce
projet, de lui rendre un hommage que la postrit ne ratifierait pas.
(_Vifs applaudissements._)

M. JULES-LOUIS BRETON.--Permettez-moi, monsieur Delahaye, de
rpondre quelques mots. Je ferai d'abord remarquer que, malheureusement
pour la Chambre, notre collgue, M. Brard, a enlev, dans son discours,
tout l'humour de l'historique de l'htel Biron qu'il avait apport  la
Commission de l'Enseignement.

M. CHARLES BENOIST.--Cela devait tre autre chose, mais cela ne
pouvait pas tre plus joli.

M. JULES-LOUIS BRETON.--C'tait en tout cas beaucoup plus
savoureux. Notre collgue avait, en effet, indiqu qu'il s'tait trouv
quelque peu embarrass, en arrivant au sous-secrtariat des Beaux-Arts,
devant les locataires qui occupaient  ce moment l'htel Biron. La
liquidation avait concd ces locaux  trois locataires jouissant tous
 des degrs divers d'une certaine notorit: M. Rodin, M. de Max et
Mme Jeanne Bloch.

M. SIMYAN.--C'tait le liquidateur qui les avait installs l.

M. JULES-LOUIS BRETON.--L'expulsion de Mme Bloch ne souffrit
pas de trop grandes difficults. Il parat, en revanche, que l'expulsion
de M. de Max fut dj infiniment plus complique; mais quand il fallut
s'attaquer  M. Rodin, ce fut, cette fois, matriellement impossible.
L'Administration des Beaux-Arts n'ayant pu, malgr de longs et louables
efforts, le faire consentir  dmnager, trouva finalement, pour se
tirer d'embarras, l'lgante solution que l'on vous demande aujourd'hui
de ratifier.

C'est, en deux mots, l'historique vrai du projet de loi qui vous est
soumis; la chose n'est pas contestable et nulle rectification, vous le
verrez, ne sera apporte sur ce point prcis.

Je reprends maintenant la partie artistique du discours de M. Brard.
M. Brard parat considrer que c'est moi qui soulve ce dbat. C'est
renverser singulirement les rles: ce n'est pas moi qui ai pris cette
regrettable initiative et qui vous demande de prendre parti dans une
polmique artistique, ce n'est pas moi qui viens faire ici l'apologie
d'une thse artistique quelconque, ce n'est pas moi qui viens vous
demander de prendre une mesure absolument exceptionnelle pour un artiste
discut et discutable, quoi que vous disiez. Jamais je n'ai song 
demander une telle chose.

Si on avait rserv  M. Rodin le mme traitement qui est accord 
tous les grands artistes, si on avait propos de mettre certaines de
ses oeuvres au Luxembourg, puis au Louvre, je n'aurais jamais song 
apporter  cette tribune aucune protestation; mais ce n'est pas cela que
vous voulez, vous nous demandez une mesure tout  fait exceptionnelle
qui n'a jamais t propose pour aucun artiste,  n'importe quelle
poque et sous aucun rgime. En aucune circonstance, on n'a jamais pris
une mesure semblable  celle qui est demande pour les oeuvres de M.
Rodin.

Par consquent, ce n'est pas moi qui prends parti, en matire
artistique, et qui vous demande de mler le Gouvernement et la Chambre
aux polmiques artistiques. Je vous demande exactement le contraire,
et c'est le Gouvernement lui-mme, en apportant d'une manire bien
intempestive en un tel moment le projet qu'il soumet  nos suffrages,
qui nous demande de prendre parti en ces matires qui devraient rester
compltement en dehors de nos discussions politiques.

J'ai dit tout  l'heure, et je le rpte volontiers, que M. Rodin est
un artiste de talent; et c'est justement parce que je reconnais son
talent que je dplore les fantaisies regrettables, les exagrations
extravagantes auxquelles il s'est trop souvent livr dans ses
manifestations artistiques. Je considre, par suite, qu'il y aurait
danger, au point de vue des belles traditions artistiques de notre pays,
 voter le projet qui nous est soumis.

C'est donc moi qui prconise la neutralit artistique du Parlement et de
l'tat, et c'est M. Brard, ainsi que ceux qui ont dpos le projet qui
veulent faire prendre parti  la Chambre pour une conception artistique
qui est pour le moins discutable. (_Applaudissements._)

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. Jules Delahaye.

M. JULES DELAHAYE.--Pour ne faire aucune peine  notre
honorable rapporteur et ne pas offenser sa foi dans le gnie unique,
comme il dit, de M. Rodin, je me garderai mme de contester la sorte
de dogme, auquel il s'est ralli. Je reconnais, d'ailleurs, qu'il ne
fallait rien de moins que ses affirmations un peu oses pour justifier
la convention vraiment unique, qu'il soutient avec un lyrisme
dbordant. Mais il me permettra d'tre assez libre penseur (_On rit_)
pour lui expliquer les doutes qui ont inspir ma proposition. Car, bien
que surpris par le dpt de son rapport  la premire heure de notre
rentre et par la mise  l'ordre du jour ds le surlendemain, il ne
m'a pas laiss le temps de venir le dvelopper devant mes collgues
de la Commission de l'Enseignement et des Beaux-Arts. Si je suis bien
inform--M. Symian voudra bien me le dire--la Commission n'a pas mme
t prvenue par son prsident que j'avais reu sa convocation trop tard
pour pouvoir y rpondre et que j'avais dpos un amendement, ainsi que
j'avais eu le soin et la dfrence de l'en avertir tlgraphiquement.

M. SYMIAN, _rapporteur_.--Permettez-moi une prcision. Je
n'ai reu votre dpche, par laquelle vous m'annonciez le dpt d'un
contre-projet, que vers quatre heures du soir. La Commission avait t
runie  une heure et demie et sa sance tait leve depuis longtemps
quand j'ai reu votre dpche. Je ne connaissais donc pas votre
intention et encore moins votre contre-projet que je viens de recevoir
il y a une demi-heure. Vous ne doutez pas un instant que si je les eusse
connus, je me fusse empress d'en saisir la Commission. Je l'ai indiqu
aujourd'hui  la Commission et si vous aviez bien voulu vous rendre 
cette runion, vous n'auriez pas produit une affirmation qui n'est pas
conforme  la vrit des faits.

M. JULES DELAHAYE.--Je n'ai pas affirm, j'ai pris la
prcaution de vous demander si j'tais bien inform. Au reste, je
ne vous fais pas grand grief de votre prcipitation, car vous avez
une excuse trs plausible: M. Rodin, en effet, exige un dbat et
une solution lectriques. Aprs le 1er octobre, si nous ne nous
inclinions pas, c'en serait fait de la munificence et du muse de M.
Rodin.

M. LE RAPPORTEUR.--Quand il y a une convention, il faut la
respecter.

M. JULES DELAHAYE.--Au moment o nos minutes paraissent des
annes et o des projets bien plus urgents, semble-t-il, attendent
encore nos dlibrations, M. le rapporteur ne m'en voudra pas de trouver
l'impatience de M. Rodin un peu excessive et mme un peu familire 
l'gard de la souverainet nationale.

Afin d'abrger mes observations, laissez-moi vous lire le texte de mon
contre-projet et le sommaire d'usage qui l'accompagne. Il est arriv
trop tard aussi pour vous le faire distribuer, en temps convenable,
comme l'a dit M. Simyan.

Article premier.--Aucun muse nouveau, aucune collection d'art ne
pourront tre crs aux frais de l'tat ou dans les difices publics, du
vivant des lgataires ou des donateurs intresss. (_Interruption._)

M. LE PRSIDENT.--Nous sommes dans la rgion de l'art,
messieurs.

M. JULES DELAHAYE.--Si je ne peux pas parler d'art sans exciter
vos passions...

M. ANDR LEBEY.--Cela excite bien les vtres.

M. JULES DELAHAYE.--Qu'en savez-vous?

M. ANDR LEBEY.--Je vous coute et je m'en rends compte.

M. JULES DELAHAYE.--Laissez-moi au moins continuer ma lecture,
pour savoir si je suis aussi passionn que vous le prtendez:

Art. 2.--La valeur artistique des donations ou legs, ainsi que leurs
conditions financires ou immobilires, devront tre soumises  l'avis
pralable et motiv d'une commission de douze membres, lue, pour
moiti, par les classes comptentes de l'Institut... (_Interruptions
sur les bancs du parti socialiste._)

Attendez la fin de la phrase.

M. LE PRSIDENT.--Monsieur Delahaye, voulez-vous me dire si
cette nomination d'une commission forme de membres de l'Institut est
dans le texte?

M. JULES DELAHAYE.--Je le relis: Art. 2.--La valeur artistique
des donations ou legs, ainsi que leurs conditions financires ou
immobilires, devront tre soumises  l'avis pralable et motiv
d'une commission de douze membres, lue, pour moiti, par les classes
comptentes de l'Institut, et pour moiti en dehors de l'Institut.
(_Interruptions sur les bancs du parti socialiste._)

M. LE PRSIDENT.--Messieurs, ne laissez pas dire qu'on ne peut
pas parler quand on n'est pas de votre avis.

M. JULES DELAHAYE.--Pour abrger le plus possible mes
observations,--car je suis fatigu d'un voyage nocturne,--je vous
demande la permission de lire aussi mon expos sommaire, ce qui me
permettra d'viter tout dveloppement: Aux engouements passagers ou aux
prtentions excessives des coteries d'art ou des artistes trop enclins
 se soustraire aux sages traditions de nos muses nationaux, qui,
jusqu' ce jour, imposaient  toute conscration du gnie la sanction
du temps,--il s'agit d'imposer, par le contre-projet ci-contre, au
moins le contrle et l'apprciation motive d'une lite de comptences
indpendantes de toute influence trangre  l'art.

Il s'agit aussi d'empcher la consquence vidente d'un prcdent sans
pareil dans l'histoire ancienne et moderne des artistes franais.

M. JULES-LOUIS BRETON.--Trs bien!

M. DELAROCHE-VERNET.--C'est une erreur absolue.

M. JULES DELAHAYE.--Car il est facile de prvoir que, dans
l'avenir, beaucoup d'autres que M. Rodin seront tents, moyennant de
riches donations, de faire proclamer, de leur vivant, une supriorit
conteste par l'lite de leurs pairs.

Il s'agit encore de relever d'autant plus haut, aux yeux des
contemporains, l'exception propose pour M. Rodin et de justifier
autrement que par une convention avec l'tat, intresse de part et
d'autre, la faveur unique, accorde  un gnie unique, en retour d'un
don unique.

Il s'agit surtout de maintenir contre tout particularisme l'abngation
artistique, qui n'a jamais cess d'tre le plus grand orgueil des
artistes franais et de proclamer une fois de plus que la plus grande
gloire pour ceux-ci est, non pas d'obtenir d'une assemble politique
un atelier et un muse isols, personnels, dans un difice public,
mais d'tre admis dans nos muses nationaux  ct des illustrations
nationales.

En rsum, comme vous le voyez, je mnage l'opinion qu'a de son oeuvre
M. Rodin et qu'ont avec lui le Gouvernement et deux Commissions de
la Chambre. Je la mnage assez pour ne pas carter d'emble ses
propositions pour le moins insolites, j'allais dire son caprice
unique, dans le pass, dans le prsent, et, vraisemblablement dans
l'avenir, au dire de M. le rapporteur lui-mme. Je craindrais d'tre
confondu dans le mpris qu'il professe pour le vulgaire, qui s'obstine
dans l'incomprhension du miracle d'oeuvres si vivantes, crit-il,
qu'elles rappellent tantt les grces de la statuaire grecque, tantt
la puissance de Michel-Ange. (_Trs bien! trs bien! sur divers bancs._)

Jugez si j'ai raison d'tre circonspect par ces quelques lignes, dont
tout le rapport de M. Simyan n'est que le dveloppement.

Le troupeau des confrres mdiocres mle ses railleries  celle de la
foule. L'artiste, qu'on accusait de mouler la nature, est maintenant
accus de la violenter.

Il nglige les sottises de tous ceux qui ont des yeux pour ne point
voir. (_Trs bien! trs bien! sur les bancs du parti socialiste._)

M. ANDR LEBEY.--Il y en a beaucoup.

M. JULES DELAHAYE.--Soutenu par une petite lite d'admirateurs
clairvoyants: statuaires, peintres, critiques, amateurs, il poursuit sa
tche les yeux fixs sur la nature. A chaque salon il scandalise les
Botiens de Paris et d'ailleurs.

La phillipique est audacieuse, j'en conviens. Mais treize pages sur
ce ton d'amertume et de dfi ne sont pas sans suggrer une remarque
inquitante pour des lgislateurs  qui l'on demande de prendre parti
pour un matre qui n'a encore, pour l'exalter, ni la grande foule, ni la
grande lite de ses confrres.

M. LE RAPPORTEUR.--Je parle l de ses dbuts, mais, depuis,
tout le monde s'est inclin devant le gnie de Rodin. (_Trs bien! trs
bien! sur les bancs du parti socialiste._)

M. JULES DELAHAYE.--Vous exagrez. Plus les lgislateurs, 
qui l'on demande, en somme, une dcision  laquelle ils sont si mal
prpars par leurs occupations et, pour le plus grand nombre, par leur
comptence, plus ces lgislateurs seront modestes dans leur jugement,
plus ils paratront excusables de douter qu'ils soient vraiment
qualifis pour accorder  M. Rodin la compensation exorbitante qu'il
sollicite en faveur de ses vieux jours, plus ils seront excuss de ne
pas vouloir se prononcer entre un public rcalcitrant, une dmocratie
ainsi ddaigne, des contribuables traits de troupeau aveugle,
imbcile, et un artiste qui s'est donn la tche de scandaliser tout le
monde. (_Exclamations sur les bancs du parti socialiste._)

J'entends bien que l'honorable M. Simyan ne doute de rien. Il a
rponse  tout. Il affirme que la vrit fait son chemin, que peu
 peu la foule et l'lite finissent par comprendre, que peu  peu
tout homme capable d'une motion esthtique est conquis, que toutes
les rsistances sont vaincues et que M. Rodin a fait, entre autres
miracles, le miracle de soumettre le public  son jugement, qui
est le bon. C'est toute la question et c'est l que j'attendais
l'honorable M. Simyan. (_Murmures et interruptions sur les bancs du
parti socialiste._)

Je ne dis et ne dirai rien qui puisse vous froisser. Outre que tant de
peu  peu me paraissent bien contradictoires avec les rsistances
soi-disant vaincues, j'aimerais bien savoir  quels signes l'honorable
M. Simyan a reconnu que M. Rodin avait vraiment soumis le public  son
got, et que son got tait le meilleur.

M. LE RAPPORTEUR.--Il suffit de voir la ptition de tous les
artistes et littrateurs en faveur du muse Rodin; elle contient les
plus grands noms de la littrature et de l'art  l'heure actuelle et de
tendances les plus opposes.

M. JULES DELAHAYE.--Je pourrais vous en citer beaucoup plus
d'autres encore qui ne partagent pas leur sentiment.

Le malheur, c'est que nous sommes obligs de trancher le dbat. J'ai
cherch le prcieux indice des rsistances enfin vaincues par le gnie
de M. Rodin. Avec la meilleure volont, je n'ai pu le trouver dans tout
le rapport de notre honorable collgue qu' la treizime page. Encore
parat-il tir de bien loin: M. Rodin est pris de gloire, le plus
noble but de l'ambition, s'crie l'honorable M. Simyan.

Trs bien, mais c'est en quoi le gnie de M. Rodin n'est pas unique.
S'il fallait donner  tous les artistes pris de gloire un htel
historique, un couvent, une chapelle, un jardin public, il ne vous
resterait bientt plus rien du fameux milliard des congrgations.

M. LE RAPPORTEUR.--Voil le bout de l'oreille!

M. JULES DELAHAYE.--L'oreille et l'me tout entires.

M. ANDR LEBEY.--Eh bien! vous n'tes pas devenu libre penseur.
Vous l'avez dit, mais ce n'est pas exact.

M. DELAROCHE-VERNET.--Parlez-nous de l'immeuble et non de
l'artiste.

M. JULES DELAHAYE.--M. Simyan n'en conclut pas moins avec
bravoure que vous ne pouvez pas, messieurs, hsiter  raliser le rve
caress depuis plusieurs annes par M. Rodin, que vous lui permettrez
d'installer son muse dans le cadre qu'il a choisi et que, ce faisant,
vous serez ses obligs. Ce sera, dit-il, le remerciement de la Chambre.

Pourquoi le remerciement de la Chambre?

L'honorable M. Simyan vous le dit dans une formule que je vous prie de
retenir, messieurs, car elle est rare dans l'histoire de l'art. Depuis
qu'il y a des rois, des rpubliques et des sculpteurs, je ne crois pas
que jamais artiste ait reu un pareil coup sur sa couronne de lauriers.
C'est du 420. Tout autre que M. Rodin en paratrait cras. L'honorable
rapporteur a un trait commun avec M. Rodin: il ne lui dplat pas de
scandaliser les Botiens de Paris et d'ailleurs.

Veuillez couter ce morceau: Il est bien vrai que l'tat, qui accueille
au Luxembourg les plus belles oeuvres des artistes vivants, et qui
offre la glorieuse hospitalit du Louvre  celles que le temps a
consacres, ne saurait concder une partie du domaine public  chacun
des grands artistes qui sont l'ornement de ce pays; mais il peut
accorder cette faveur unique  un gnie unique en retour d'un don
unique. Si c'est un prcdent, il est  craindre qu'il ne se renouvelle
pas de longtemps.

Ne vous semble-t-il pas, messieurs, que voil des raisons bien hardies
pour crer un prcdent extraordinaire, inou, mais bien fragiles et
bien peu cohrentes pour difier un nouveau muse et une loi d'exception?

N'hsiterez-vous pas  les faire vtres, comme vous y invite l'honorable
M. Simyan et ne craindrez-vous pas, en comblant tous les voeux de M.
Rodin, de paratre tenir la gageure d'une poigne de frondeurs, d'une
petite lite d'amateurs qui ont jur de venger les injures du plus
fameux des mcontents?

Dans sa foi religieuse en M. Rodin, l'honorable M. Simyan me rappelle un
moine (_Exclamations et rires_) encore plus clbre que M. Rodin.

M. LE RAPPORTEUR.--J'aime mieux cette foi que l'autre.

M. JULES DELAHAYE.--Le P. Lacordaire, qui bravait volontiers,
lui aussi, les critiques et les railleries de son temps, a prononc,
un jour, ce mot sublime sur les lvres d'un aussi grand orateur, d'un
artiste aussi rare: Sachez que je n'ai pas le sentiment du ridicule.

_Un membre  gauche_.--Il pouvait se permettre cela.

M. JULES DELAHAYE.--Comme le P. Lacordaire, comme M. Rodin,
l'honorable M. Simyan ne me parat pas non plus avoir le sentiment du
ridicule.

M. LE RAPPORTEUR.--Je ne l'ai pas le moins du monde.

M. JULES DELAHAYE.--Mais il n'en saurait tre de mme pour un
Gouvernement d'opinion, pour une Chambre de dputs.

Au moment de ressusciter la vieille institution des peintres du roi,
des sculpteurs de la reine, au moment de leur rserver, non seulement
les principales commandes de l'tat, comme au temps de la monarchie,
mais de leur donner encore des monuments historiques pour installer leur
atelier, leur muse, une sorte d'hymne  leur gnie ne saurait leur
suffire.

Il faut aussi un peu d'esprit critique, un contrle moins superficiel
et surtout moins partial pour les convaincre d'engager les deniers de
l'tat, d'aliner le domaine public, de dsigner les peintres et les
sculpteurs de la Rpublique.

L'esprit critique et le contrle svre, c'est ce qui pouvait manquer,
sinon  l'honorable M. Simyan, du moins  son rapport, sur l'acceptation
dfinitive de la donation de M. Rodin.

Il n'est pas difficile  des ministres de trouver des fonctionnaires,
fussent-ils conservateurs des muses nationaux et architectes du
Gouvernement, pour prsenter des valuations d'actif de 2.086.505
francs en face d'valuations de 13.150 francs. On n'a qu' leur dire
pralablement que les richesses ainsi inventories sont inestimables.
Mais il n'est besoin que de percevoir les articles de semblables devis,
de pareils bilans, pour en apercevoir les omissions volontaires, les
complaisances ordonnes et les futures surprises. Il n'est besoin que
de lire, en particulier, les conditions rsolutives et rvocatrices du
contrat, pour en pressentir l'ventuel danger. Jugez-en par ces seules
dispositions:

ART. 2.--M. Rodin recrutera, nommera et rvoquera,  son gr,
le personnel charg de la garde et de l'entretien du muse.

ART. 7.--Il est expressment convenu que les risques de la
conservation, ainsi que ceux de transport de ces divers objets  l'htel
Biron... resteront  la charge exclusive du ministre des Beaux-Arts,
quoique le transport doive en tre effectu par les soins de M. Rodin et
 ses frais.

En consquence, M. Rodin ne pourra, en aucun cas, tre jamais rendu
responsable, soit de la perte ou disparition, soit de la dtrioration,
de tout ou partie de ces objets.

Dans le cas d'inexcution dment constate de toutes les conditions
ci-dessus ou de l'une d'elles seulement, la prsente donation sera
rvoque purement et simplement, et M. Rodin reprendra la proprit des
biens donns.

Ainsi, aucune responsabilit pour M. Rodin, et la facult de rvocation
pure et simple, dans le cas d'inexcution d'une seule clause du contrat,
comme le vol, la perte et la disparition des pices nombreuses du muse.

Les artistes sont mobiles et changeants. Quelle tentation pour un homme
g et entour peut-tre de bien des gens intresss  ressaisir aprs
lui une proprit qui leur chappe, pour un donateur qui semble avoir la
vocation du mcontentement esthtique, de transformer la fantaisie de
munificence en une fantaisie de rvocation!

Je n'insiste pas sur les inconvnients d'une convention prconise
par l'honorable M. Simyan. Quoi qu'il en dise, il saute aux yeux que
M. Rodin en a les principaux avantages, de son vivant, et que l'tat
peut en avoir, plus tard, les plus grands risques. Au reste, la nature
des critiques que j'ai l'honneur de vous exposer dans le sommaire de
mon contre-projet tant surtout d'ordre public, il serait superflu de
m'tendre sur les motifs d'ordre priv qui vous engagent  examiner de
plus prs la valeur inestimable, mais estime par des experts qui vous
sont inconnus, de ce que l'tat donne et de ce que M. Rodin reoit.

Je glisse aussi sur la convenance du futur muse, tabli dans un couvent
et une chapelle par un artiste dont on nous dit qu'il a toujours eu la
prtention de soumettre le public  son got, qui est le bon, et je me
contente,  cet gard, de reproduire sans commentaire le passage suivant
du rapport de M. Simyan:

Et voici l'expression la plus raliste du dsir et de l'amour, dans
des oeuvres qui comptent parmi les plus hardies. Le culte de M.
Rodin pour la nature ne lui a pas permis de la mutiler. Des passions
et des attitudes humaines, il pense qu'aucune ne doit tre exclue de
l'art, pourvu qu'elles soient vraies et qu'elles soient belles. En
art, il n'y a, pour lui, d'immoral que le faux et le laid. L'amour
physique, la passion la plus universelle, source de volupt, source de
vie, chante par Lucrce en des vers immortels, est digne d'inspirer
le sculpteur comme le pote. Il comporte une beaut plastique qu'il
est lgitime de reproduire  condition d'liminer le dtail vulgaire.
De cette conception est n tout un monde d'amants et d'amantes. Une
toute jeune femme assise sur ses talons, les deux mains appuyes 
terre, tend son minois de Japonaise avec des airs de chatte, et creuse
ses reins frmissants de vie. Des couples se cherchent avec fureur,
d'autres s'treignent; un autre, spar, est ananti dans le sommeil.
Certains groupes font penser  la brlante Sapho; certains semblent des
illustrations de Baudelaire.

Il n'est pas bon qu'un muse qui, jadis, devait demeurer secret, soit
ouvert au public, pour y contempler des spectacles dont l'immoralit est
indiffrente  l'artiste.

Il n'est pas bon, il n'est pas prudent, de dispenser de la sanction du
temps, reconnu ncessaire par l'exprience de tous les pays et de tous
les sicles, la conscration des talents et mme des gnies les plus
populaires, et  plus forte raison des talents et des gnies les plus
contests.

Il n'est pas bon, il n'est pas prudent de proclamer solennellement que
ces talents, ces gnies pourront, dsormais, si vous votez le projet du
Gouvernement, prfrer les jouissances immdiates d'un atelier d'tat,
d'un muse personnel,  la gloire posthume et dsintresse d'un muse
national.

Il convient mieux  une commission d'hommes de l'art, choisis
consciencieusement et en toute indpendance par des hommes de l'art,
qu' une assemble politique de prendre la responsabilit de dcider
qu'il en sera autrement pour M. Rodin que pour les autres artistes
franais.

La renomme de M. Rodin ne peut que gagner  l'arbitrage de ses pairs,
les plus illustres et les plus comptents. Une moiti par les membres
de l'Institut qui ne passent pas pour les plus mdiocres et une moiti
par la grande ou la petite lite,  l'estime de laquelle il doit tenir
par-dessus tout.

S'il est vrai, comme on nous l'assure, que M. Rodin a vaincu toutes les
rsistances, qu'il a russi enfin  soumettre le public  son got, s'il
a forc l'admiration de tous, quelle revanche pour son gnie mconnu
jusqu'ici, que cette constatation par experts indiscutables, indiscuts,
jointe  celle du Gouvernement et de la Chambre des dputs. Quelle
revanche mme pour la petite lite de ses admirateurs clairvoyants mais
solitaires.

Constatation d'autant plus opportune et ncessaire que,  l'heure o
nous sommes, les rsistances ne semblent pas aussi rduites que vous
le prtendez. Voyez ce qui se passe autour de vous. Vous sollicitez
une sorte de rhabilitation d'un gnie incompris, une manifestation de
remerciement qui ne s'est jamais vue.

Et les journaux d'art, aussi bien que les journaux politiques, se
taisent presque unanimement. On disait, jadis, que le silence des
peuples tait la leon des rois. Il devrait aussi tre la leon des
Parlements souverains, la leon de la Rpublique des arts et de la
Rpublique des camarades. (_Mouvements divers._)

M. MARROU.--Il y a autre chose  dire et  faire en ce moment
que le discours que vous prononcez.

M. JULES DELAHAYE.--Alors, vous seriez seul  avoir le droit de
parler et d'exprimer vos opinions?

M. MARROU.--Non, mais vous parlez  tort en ce moment.

M. LE PRSIDENT.--Pardon! il y a un projet de loi  l'ordre du
jour; et l'orateur est parfaitement en droit de le discuter. Veuillez
l'couter. Vous aurez le droit de prendre la parole sur le projet.
D'autres orateurs l'ont fait.

M. JULES-LOUIS BRETON.--Nous sommes tous d'accord sur ce point
que ce n'tait pas le moment de discuter un tel projet.

_Sur les bancs du parti socialiste._--Pas tous!

M. JULES DELAHAYE.--Je croyais que le rgime parlementaire
tait celui de la contradiction. Et toutes les fois qu'on lve une
contradiction ici on est interrompu et maltrait.

M. MARROU.--Avouez que le moment est mal choisi.

M. JULES DELAHAYE.--...Pour dposer ce projet. Oui; c'est ce
que j'ai dit. Et vous me reprochez d'tre d'accord avec vous.

Un seul journal  ma connaissance, un journal rpublicain, que vous
lisez et applaudissez tous les jours, celui qui a fait la campagne si
heureuse des canons et des munitions, a charg un crivain, estim
de tous pour son talent et son indpendance courageuse, de placer
sous vos yeux des rflexions bien appropries aux circonstances
que nous traversons. Permettez-moi de vous les lire pour terminer.
(_Interruptions et bruit sur les bancs du parti socialiste._)

_Sur divers bancs du parti socialiste._--Non! non! Nous n'estimons pas
Gohier.

M. JULES DELAHAYE.--Tant pis pour vous, si vous ne l'estimez
pas.

M. LE PRSIDENT.--Messieurs, veuillez laisser l'orateur
s'expliquer.

M. JULES DELAHAYE.--Le _Journal_, dis-je, a charg cet crivain
de mrite de placer sous vos yeux des rflexions bien appropries aux
circonstances que nous traversons; permettez-moi de les recommander 
votre attention, pour terminer.

M. JEAN LONGUET.--Il y a des noms qu'on ne doit pas prononcer
ici...

M. JULES DELAHAYE.--Voici ce qu'crivait, hier, M. Urbain
Gohier... (_Vives exclamations sur les bancs du parti socialiste._)

M. JEAN LONGUET.--Il faut avoir la pudeur de ne pas parler de
lui ici. (_Bruit._)

M. JULES DELAHAYE.--Ne parlez donc pas de pudeur.

RAFFIN-DUGENS.--C'est un assassin, et la justice l'a pris sous
sa protection. (_Vives exclamations et bruit sur un grand nombre de
bancs..._)

M. LE PRSIDENT.--C'est intolrable! Voulez-vous, oui ou non,
couter l'orateur?

RAFFIN-DUGENS.--L'orateur n'a pas le droit d'apporter ici
cette protestation. (_Bruit._) Il devrait tre  l'ombre, cet homme-l.
(_Bruit._)

M. le prsident.--Vous allez m'obliger  vous rappeler  l'ordre, si
vous continuez.

RAFFIN-DUGENS.--Vous pouvez me rappeler  l'ordre. Je dis
qu'Urbain Gohier est l'assassin de Jaurs, et s'il y avait une justice...

M. LE PRSIDENT.--Je vous prie de cesser ces interruptions
continuelles.

RAFFIN-DUGENS.--Nous ne voulons pas entendre ces paroles!

M. LE PRSIDENT.--Je vous rappelle  l'ordre pour votre
persistance  interrompre.

RAFFIN-DUGENS.--Portez cela au cabinet! (_Vives exclamations et
bruits_.)

M. LE PRSIDENT.--Je vous rappelle  l'ordre avec inscription
au procs-verbal.

_Sur les bancs du parti socialiste._--Tous!... tous!

M. JEAN LONGUET.--Nous sommes solidaires.

M. LE PRSIDENT.--Non! Vous ne pouvez prendre  votre compte
des expressions aussi antiparlementaires que celle-l!

M. Jules Delahaye a la parole et il la gardera. (_Trs bien! trs bien!_)

Je fais appel  tous mes collgues: je les prie de respecter la libert
de la tribune. (_Applaudissements._)

M. MARIUS MOUTET.--Nous ne laisserons pas lire la prose d'un
homme qui a pouss  l'assassinat d'un de nos camarades. (_Bruit._)

_A droite._--Lisez! lisez!

_Sur les bancs du parti socialiste._--Non! Non! (_Bruit._)

M. PAUL PONCET.--Elle ne sera pas lue.

M. JULES DELAHAYE.--Quoi que vous disiez, elle sera lue.

M. LE PRSIDENT.--Un jour peut-tre viendra o quelqu'un
des vtres voudra lire un article qui dplaira  une autre partie de
l'assemble. Ce jour-l, je croirai de mon devoir d'assurer la libert
de la tribune pour vous comme je le fais en ce moment pour M. Jules
Delahaye. Puis-je procder autrement? (_Applaudissements._)

M. JULES DELAHAYE.--Messieurs, voici des lignes qui ne sont pas
faites pour exciter vos colres. Je vous rpte que je les lirai.

M. JEAN LONGUET.--Non! non! Nous oublierions la mmoire de
Jaurs.

M. JULES DELAHAYE.--Si! si! Car elles traitent d'une question
d'art, de quelque part qu'elles viennent--et je proteste contre tout ce
que vous venez de dire de M. Urbain Gohier. Vous pouvez les entendre, et
les entendre avec calme. Je reprends.

Nous pouvons vendre le trop-plein de nos muses... (_Vives
rclamations sur les bancs du parti socialiste._)

M. DEGUISE.--Vous ne ferez pas cette lecture: nous ne vous le
permettrons jamais. (_Bruit._)

M. JULES DELAHAYE.--Je la ferai, que vous le permettiez ou non.

M. LE PRSIDENT.--Je n'ai pas besoin de vous rappeler les
circonstances dans lesquelles nous nous trouvons. Laissez-moi vous
dire que peut-tre vous soulignez  l'excs, en lui attachant trop
d'importance, un incident qui, dans les vnements que nous traversons
(_Applaudissements_), devrait compter pour peu de chose  vos yeux.

Maintenant, messieurs, vous savez  quel sentiment de libert j'ai
toujours fait appel ici...

_Plusieurs membres_.--C'est exact.

M. LE PRSIDENT.--...Vous savez que je me suis toujours
efforc, avec vous tous, de dfendre la libert de la tribune, qui est
notre bien commun; je vous supplie de ne pas prolonger cet incident.
(_Applaudissements._)

M. VALIRE.--Eh bien! que M. Delahaye le termine! (Bruit.)

M. LE PRSIDENT.--Voulez-vous, messieurs, m'obliger  suspendre
la sance? Est-ce cela que vous voulez?

M. JULES DELAHAYE.--Je reprends ma lecture:

Nous pouvons vendre le trop-plein de nos muses... (_Nouvelles
rclamations sur les bancs du parti socialiste_.)

M. LE PRSIDENT.--Je supplie encore une fois quelques
interrupteurs de ne pas donner au pays ce spectacle. S'ils continuent 
interrompre, je suspendrai la sance et ils en auront la responsabilit.
(_Trs bien!_ _trs bien!_)

M. JULES DELAHAYE.--Voici, messieurs, des lignes qui n'ont rien
de politique, et qui expriment un avis que bien d'autres avant M. Urbain
Gohier ont exprim:

Nous pouvons vendre le trop-plein de nos muses, parce que nos muses
sont rellement trop pleins. Ce ne sont plus des muses, mais des
capharnams. Aucun morceau n'est en valeur. Que de travail et que
d'argent pour aboutir au ridicule! On achte sans trve pour consommer
les crdits budgtaires, comme on rtit les pauvres bureaucrates
pour consommer la provision de bois. On emmagasine sans discernement
les legs htroclites de tous les Chauchard qui veulent mriter post
mortem les honneurs nationaux dcerns  leur argent. Il en rsulte
un extraordinaire bric--brac, devant lequel l'tudiant artiste reste
affol et l'amateur dgot.

Liquidons, claircissons: faisons un choix, faisons de la place pour
demain.

Les Amricains payeront ce qu'on voudra les oeuvres qui auront t
authentifies pour un sjour au Louvre ou au Luxembourg. Ils seront
srs--enfin!--de n'tre pas vols. Et le flot toujours montant de la
peinture aura bientt combl les vides.

M. ANDR LEBEY.--Cela n'a aucun rapport avec le projet de loi
en discussion!

M. JULES DELAHAYE.--Le rapport est vident, au contraire,
puisque je vous dmontre par une citation d'un de vos plus grands
journaux qu'au moment o l'on vous demande de crer un nouveau muse, la
voix publique vous dit: Il y en a dj trop et les muses que vous avez
sont trop pleins. Il faut les liquider, les vider, et non les remplir,
les multiplier.

Messieurs, avant la guerre, M. le ministre des Finances qui, pourtant,
a sign le projet que nous discutons, nous disait sagement: Plus la
moindre dpense de luxe! nous n'en avons plus les moyens. Depuis la
guerre, nous avons prodigu les dizaines et les dizaines de milliards
pour la Dfense nationale.

Le Gouvernement a d interdire toutes les importations de luxe. Et
pourtant, c'est encore une dpense de luxe que vous allez voter sans
mme consentir  la contrler,  ne pas vous exposer  son aggravation.
Vous affrontez le sentiment public. L'htel Biron vous embarrasse?
Offrez-le aux plus glorieux sauveurs de la France,  ses plus glorieux
mutils, plutt que d'y mettre l'atelier et le muse de l'opulent M.
Rodin.

Et je vous assure qu'au lieu de vous siffler, la France vous applaudira.
(_Applaudissements  droite._)

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. de Monzie.

M. DE MONZIE.--Messieurs, je serai bref, parce que je ne veux
pas, en allongeant ce dbat, prolonger ce qui au regard de beaucoup aura
demain figure de scandale.

Notre collgue M. Jules-Louis Breton me permettra de lui dire que son
intervention et son opposition sont pour le moins inattendues. Il est,
en effet, singulier que dans le moment prsent la Chambre soit invite 
refuser  celui qui est incontestablement le sculpteur le plus illustre
de ce temps ce qui doit tre incontestablement aussi son avant-dernire
demeure. Il est encore plus singulier que cette invitation nous soit
faite par un orateur d'extrme-gauche qui, semble-t-il, devrait unir
aux hardiesses de la pense les hardiesses du got. Sans doute, notre
collgue M. Breton est prsident de la commission du rglement...

M. JULES-LOUIS BRETON.--Cela n'a rien  voir en la circonstance.

M. FERDINAND BOUGRE.--Il est galement prsident de la
Commission de l'assistance sociale.

M. DE MONZIE.--...Et peut-tre en cette qualit a-t-il une
prfrence trop marque pour l'art rglementaire, pour les artistes
officiels, pour ceux qui ne sortent ni de la formule ni de l'ornire.
Peut-tre aussi se rappelle-t-il que sous la monarchie de Juillet les
libraux se flattaient d'tre classiques et les ennemis du romantisme:
comme eux, M. Breton se plat  contredire ses opinions politiques par
ses opinions artistiques; c'est son affaire. La ntre est simplement
d'apprcier le mrite d'une transaction qui nous est propose par le
Gouvernement. Je demande  la Chambre la permission de rappeler sur quoi
elle discute. Il ne s'agit pas de faire  M. Rodin une donation, il
s'agit d'en recevoir une. (_Trs bien!_ _trs bien!_)

M. JULES DELAHAYE.--Vous donnez plus que vous ne recevez.

M. DE MONZIE.--Il s'agit d'accepter une donation dont il est
impossible  l'heure actuelle de mesurer l'importance en millions et
d'affecter pour recevoir les trsors qui en font l'objet un immeuble
charmant, certes, mais qui, jusqu'ici, a t constamment inutilis au
dire mme de notre excellent collgue et ami, M. Lon Brard.

Je comprends mieux la rsistance de notre collgue, M. Jules Delahaye,
encore qu'il n'ait insist sur les motifs vrais et respectables de cette
rsistance. L'affectation de l'htel Biron lui parat tre un sacrilge
parce que de 1820  1904 la communaut du Sacr-Coeur occupa ces lieux
qui, dsormais, seraient consacrs  la gloire d'un artiste profane,
d'un sculpteur amoureux de la chair, de la ligne et du mouvement. Je
rappellerai  M. Delahaye que la congrgation du Sacr-Coeur n'a pas
t la seule propritaire de l'htel Biron. (_Interruptions  droite_.)

M. LE PRSIDENT.--Ne rompez pas la ligne.

M. DE MONZIE.--Il eut comme propritaire un certain Peyrenc
de Moras, escroc de bourse heureux, suborneur de filles professionnel,
ventre dor, un de ces nouveaux riches contre lesquels notre collgue
exerce si volontiers sa verve, dont il dnonce si volontiers les
exactions et l'insolence.

Ce Peyrenc de Moras cda au marchal de Biron ce mme htel qu'on vous
sollicite aujourd'hui de refuser  Rodin et  ses oeuvres. Cette
histoire nous est conte par un conseiller municipal royaliste de
Paris, M. d'Andign. Je la ddie simplement en guise de rponse  notre
collgue, M. Jules Delahaye. (_Applaudissements et rires  gauche_.)

Ma rponse  M. Breton sera plus simple encore. M. Auguste Rodin a
soixante-seize ans. Il a connu tous les dboires et tous les triomphes.
Il a t retoqu trois fois  l'examen d'entre de l'cole des
Beaux-Arts. S'il vous plat de le retoquer une quatrime fois, libre 
vous. (_Applaudissements et rires_.) S'il vous plat de refuser un logis
 ses oeuvres, ne soyez pas en peine, il trouvera un logis ailleurs.
(_Applaudissements_.) Il y a dj une salle Rodin au Muse Mtropolitain
de New-York. Si vous coutez M. Breton et M. Delahaye conjugus, il y
aura bientt un muse Rodin  New-York.

M. MARCEL SEMBAT, _ministre des Travaux publics_.--Cela fera
honneur au Parlement franais!

M. DE MONZIE.--Enfin, messieurs, pendant que nous nous
indignons contre la dvastation de nos cathdrales, tandis que nous
stigmatisons les Allemands pour avoir bris  Ypres et  Reims les
belles images de France et de Flandre, il est inopportun et malsant de
blasphmer telles de ces belles images qui, par-dessus la Renaissance,
rattachent Rodin  la pure tradition gothique. (_Applaudissements_.)

En vrit, aucun mcompte, aucune dconvenue n'auront t pargns 
cette pauvre union sacre! Que les hommes publics soient diffams en
temps de guerre comme en temps de paix, passe encore! Nous en prenons
l'habitude.

M. CHARLES BERNARD.--C'est la monnaie courante!

M. DE MONZIE.--C'est peut-tre plus dangereux que nous ne
le pensons. Nous connatrons un jour le danger de ces mutuelles
diffamations que nous continuons  couvrir de notre indiffrence. Mais
que nous allions plus loin, qu'en cette sance, quasi inaugurale, il
soit possible de mettre en cause un artiste comme Rodin, et de nous
instituer juges d'un homme consacr par une gloire devenue universelle,
voil, n'est-il pas vrai? une faon de propagande qui servira mal notre
renom de grce et de bonne grce auprs de l'tranger dconcert.
(_Applaudissements._)

M. JULES-LOUIS BRETON.--Ce n'est tout de mme pas nous qui
avons soulev ce dbat!

M. DE MONZIE.--Vous consacrez des millions  propager ce renom.
Mais vous saisissez la premire occasion pour discrditer un de vos
porteurs de flambeaux.

M. JULES-LOUIS BRETON.--C'est ce que l'on nous propose qui est
de nature  discrditer la France.

M. DE MONZIE.--Ce n'est pas la premire fois que s'institue,
dans une assemble lue, un dbat sur Auguste Rodin. Permettez-moi
de rappeler que vous avez, dans cet ordre d'ides tout au moins, un
devancier: l'honorable M. Lampu, conseiller municipal de Paris. Rodin,
qui a conquis le suffrage d'Anatole France, de Gustave Geoffroy,
d'Octave Mirbeau et de tant d'autres, numrs dans la ptition des
artistes dont a parl M. le rapporteur, n'a pas eu le suffrage de M.
Lampu.

M. JULES-LOUIS BRETON.--Ni celui de quelques autres!

M. DE MONZIE.--En dpit de la clairvoyance courageuse de notre
collgue, Paul Escudier, M. Lampu a jadis triomph des admirateurs
d'Auguste Rodin. Rsultat! A la place d'une oeuvre admirable qui
figurerait aujourd'hui sur une des places de Paris, pour le chtiment
des Botiens, on a eu la statue de Balzac par Falguire. (_Mouvements
divers._)

D'aprs cette aventure on peut juger de ce qu'il y a de fcheux dans les
discussions de cette sorte.

Tout  l'heure l'honorable M. Breton disait: Nous n'avons pas  nous
instituer juges d'art.

M. JULES-LOUIS BRETON.--C'est ce que vous faites.
Avoir institu ce dbat en pleine guerre, c'est inadmissible.
(_Interruption._) Pourquoi voulez-vous que nos ides artistiques plient
devant les vtres? Ce n'est vraiment pas le moment de soulever un pareil
dbat.

M. DE MONZIE.--Quand un artiste, au lieu de capitaliser son
effort et sa gloire, veut offrir, en runissant dans un mme lieu
celles de ses oeuvres qu'il considre comme les meilleures, il est
invraisemblable qu'il se dresse dans cette Chambre, quel que soit le
sentiment artistique de ses membres, une opposition quelconque, bien mal
motive.

Pour justifier cette opposition, vous soutenez que le projet de loi dont
nous discutons est intempestif et prmatur, prmatur aprs six ans
de prparation administrative. Car, si je ne me trompe, depuis 1910,
on discute pour tablir les conditions de cette donation. Depuis six
ans, M. Dujardin-Beaumetz, M. Lon Brard, M. Painlev, M. Dalimier ont
ngoci pour que cette donation ne comportt aucune espce de charges.

En vrit, si c'est la rcompense qu'une Chambre franaise accorde aux
donateurs, vous en trouverez peu qui voudront priver leurs hritiers
ou leurs amis du profit de leur travail et par surcrot s'offrir en
pture  des discussions comme celle d'aujourd'hui qui ne peuvent que
dcourager toutes les gnrosits. (_Applaudissements._)

Il n'y avait pas lieu  ouvrir un dbat ni sur la personnalit de Rodin,
ni sur l'affectation de l'htel Biron. Le grand sculpteur Rodin vous
offre un trsor inestimable que tous les pays civiliss pris d'art vous
envient.

La seule attitude  prendre tait de tourner, vers l'homme qui nous a
dots de marbres imprissables, l'unanime gratitude de la nation et de
ses reprsentants. (_Vifs applaudissements._)

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. le sous-secrtaire d'tat
des Beaux-Arts.

M. DALIMIER, _sous-secrtaire d'Etat des Beaux-Arts_.--J'en
demande pardon  mon collgue, M. Breton, mais je n'ai jamais pens et
nous n'avons jamais pens que l'heure tait mal choisie pour dposer sur
le bureau de la Chambre le projet de loi qui est en discussion.

Notre collgue, M. Breton, disait que jamais on n'avait rserv en
France  aucun artiste l'honneur, que l'on fait aujourd'hui  Rodin,
de runir ses oeuvres dans un btiment appartenant  l'tat pour
constituer un muse qui portera son nom.

C'est sans doute parce que jamais,  aucune poque, aucun artiste ne fit
 l'tat une offre comme celle que Rodin nous fait aujourd'hui.

Depuis de longues annes, Rodin qui aurait pu avec la plus grande
facilit vendre  l'tranger toutes ses oeuvres, n'a eu que ce souci,
dont nous devons le louer, de les garder, de les grouper, d'avoir
toujours sous la main celles qui lui paraissaient les meilleures et
les plus pures, values aujourd'hui, non pas comme on le prtendait 
dire d'experts officiels, mais de la faon la plus stricte,  prs de 3
millions. Ces oeuvres, Rodin aurait pu les monnayer; il les a gardes
pour son pays, pour qu'on puisse suivre l'ensemble de ses efforts depuis
le jour o, comme le rappelait M. de Monzie, il tait refus  l'cole
des Beaux-Arts, depuis le jour o son premier envoi au Salon tait
refus, luttant difficilement et arrivant enfin  runir cette oeuvre
considrable devant laquelle tous les esprits non prvenus s'inclinent.
Cet homme aurait pu vendre tout cela  l'tranger; il l'a gard pour
son pays. Aucun artiste,  aucune poque, n'a fait  l'tat une offre
semblable, et c'est pour cela peut-tre que la question ne s'est jamais
pose et qu'il n'y a pas de prcdent.

Je dois indiquer  ceux de nos collgues qui ont apport leur
protestation que, depuis hier, nous avons singulirement aggrav notre
cas. Rodin, depuis la donation, s'est aperu qu'il tait rest dans ses
ateliers un certain nombre d'oeuvres qu'il n'avait pas encore donnes
 l'tat, et hier, M. le ministre de l'Instruction publique et moi, nous
avons fait une fois de plus le plerinage de la petite maison de Meudon,
cette petite maison dans laquelle Rodin a toujours vcu de la faon
la plus humble et la plus modeste; et, hier, Rodin a donn  l'tat,
outre les oeuvres indiques dans la donation qui vous est soumise
aujourd'hui, toutes les oeuvres qu'il n'avait pas donnes jusqu' ce
jour et qui ont t chiffres par les experts  347.700 francs, ce qui
porte l'ensemble de la donation  prs de trois millions.

Dans ces conditions, nous pensons que nous avions le devoir d'apporter
immdiatement le projet devant la Chambre et que la Chambre a le devoir,
dans un vote quasi-unanime, d'exprimer  ce grand artiste toute sa
reconnaissance et tous ses remerciements.

Il y a, on l'a rappel, des salles Rodin. On a group les oeuvres de
Rodin au muse Kensington de Londres; il y a des salles dans lesquelles
on a group ses oeuvres au Mtropolitain de New-York; on a cr 
San-Francisco un muse Rodin, et la France, qui peut revendiquer Rodin
comme un de ses plus grands artistes, serait seule  ne pas avoir de
muse Rodin! La Chambre ne refusera pas le cadeau qu'on lui apporte.
(_Applaudissements_.)

M. LE PRSIDENT.--Monsieur Delahaye, maintenez-vous votre
proposition de renvoi  la Commission?

M. JULES DELAHAYE.--Je demande simplement le renvoi de mon
contre-projet  la Commission de l'Enseignement, devant laquelle je n'ai
pas pu dvelopper mes raisons.

M. LE RAPPORTEUR.--Nous repousserons le renvoi.

M. LE PRSIDENT.--Personne ne demande plus la parole sur la
discussion gnrale?...

Je consulte la Chambre sur la question de savoir si elle entend passer 
la discussion des articles.

(La Chambre, consulte, dcide qu'elle passe  la discussion des
articles.)

M. LE PRSIDENT.--_Article unique_: Est accepte
dfinitivement, aux charges et conditions y stipules, la donation
consentie  l'tat par M. Auguste Rodin, statuaire, grand-officier de
la Lgion d'honneur, suivant acte notari du 1er avril 1916 dont une
copie est annexe  la prsente loi.

Ici se place le contre-projet prsent par M. Delahaye.

Je donne lecture de l'article premier de ce contre-projet:

Article premier.--Aucun muse nouveau, aucune collection d'art ne
pourront tre crs aux frais de l'tat ou dans les difices publics, du
vivant des lgataires ou des donateurs intresss.

Vous avez dpos, si je ne me trompe, sur cet article, une demande de
scrutin public?

M. JULES DELAHAYE.--Sur l'ensemble, pas sur cet article.

M. LE PRSIDENT.--Alors, je mets aux voix l'article premier du
contre-projet de M. Delahaye.

(L'article premier, mis aux voix, n'est pas adopt.)

La parole est  M. Lefas sur l'article unique du projet de loi.

M. LEFAS.--Je voudrais, messieurs, expliquer en quelques mots
pourquoi, mes amis et moi, nous votons contre le projet qui vous est
soumis.

Nous avons pour cela des raisons d'ordre gnral qui ont t
dveloppes. Cette absence de lgislation des fondations, spciale
 notre pays, qui fait qu'arbitrairement l'tat peut prendre  des
collectivits charitables les biens qui leur appartenaient et les
dtourner de leur destination pour les concder  des particuliers
constitue un rgime insupportable que nous ne pouvons pas sanctionner.

Mais il y a d'autres raisons, et puisqu'on a parl d'union au nom de la
guerre, c'est au nom de cette union que je voterai contre le projet.

Depuis deux ans nous avons le scandale, dans ce quartier des Invalides,
o l'Administration de la guerre est si  l'troit qu'elle a d
s'installer dans des immeubles rservs aux services publics, le
lyce de jeunes filles Duruy, dans des htels mmes appartenant  des
particuliers, nous avons, dis-je, la douloureuse surprise de voir
l'Administration des Beaux-Arts, qui possde deux immeubles: l'htel
Biron, achet 3 millions, et le sminaire de Saint-Sulpice, n'avoir
qu'un but: empcher l'autorit militaire d'y mettre les pieds...
(_Bruit_), peut-tre parce qu'elle pressent que si l'Administration de
la guerre entrait dans ces immeubles, ils lui conviendraient si bien,
comme amnagement et comme situation, qu'elle aurait des chances d'y
rester.

De ce chef, des sommes normes ont t dpenses en constructions, en
locations, dans le quartier,  ct et en face de l'htel Biron; des
enfants ont t privs d'enseignement pendant deux ans. Aujourd'hui
encore nous ne savons mme pas comment nous logerons demain les
invalides de la guerre, ou comment nous installerons les services
tablis dans l'htel des Invalides.

Nous serions fonds  demander que des cloisons moins tanches,
puisqu'on a parl d'union, existent entre les diverses Administrations,
et que les futurs directeurs de muses pensent un peu plus, pendant
la guerre,  l'intrt gnral et un peu moins  celui de leur muse
particulier.

Et cependant,  quelque pas de l'htel Biron, un de nos collgues
n'avait pas craint, lui, de donner l'exemple d'ouvrir son propre htel
et de l'affecter  des services d'ambulances; et, non content d'avoir
ainsi donn de son confort et de ses biens, il a donn sa vie. J'ai
nomm notre regrett collgue, le duc de Rohan. (_Applaudissements_.)

Est-ce que son exemple ne s'imposait pas  suivre? Peut-tre, me
dira-t-on, qu'il n'tait que duc et de Rohan: M. Rodin est un prince de
l'art, je ne lui conteste pas ce titre...

M. DALIMIER, _sous-secrtaire d'Etat des Beaux-Arts_.--Le duc
de Rohan a sign le projet en faveur du muse Rodin.

M. LEFAS.--...Et l'Administration des Beaux-Arts est reine
irresponsable en matire de dpenses. Ainsi, aprs nous avoir fait
dpenser inutilement pendant la guerre, faute d'avoir affect ses
immeubles vacants aux services de la Guerre, elle vous redemandera
demain des millions pour l'amnagement des muses en question. Je
les eusse vots volontiers, demain, si on nous avait permis de les
conomiser aujourd'hui. Comme on ne l'a pas fait, je ne voterai pas
le projet. Notre bulletin de vote est le seul moyen que nous ayons
de protester contre ces agissements, au nom des contribuables. Nous
serions responsables nous-mmes si nous ne nous en servions pas.
(_Applaudissements sur divers bancs_.)

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. le sous-secrtaire d'tat
des Beaux-Arts.

M. DALIMIER, _sous-secrtaire d'Etat des Beaux-Arts_.--Je ne
peux pas laisser sans rponse l'allgation inexacte de M. Lefas. Il
affirme que l'Administration des Beaux-Arts s'est refuse  mettre des
locaux  la disposition des services de la Guerre.

L'htel Biron, que l'on a cit d'abord, est, vous ne l'ignorez pas, lou
 M. Rodin; le ministre de la Guerre ne pouvait donc l'avoir que par
voie de rquisition, et il n'tait pas en mon pouvoir de le mettre  sa
disposition.

M. LEFAS.--C'est donc M. Rodin qui n'a pas compris ce qu'il
devait faire.

M. DALIMIER, _sous-secrtaire d'tat des Beaux-Arts_.--Quant au
sminaire de Saint-Sulpice, vous devriez savoir que j'ai fait vacuer
l'une aprs l'autre toutes les pices occupes par mes services, pour
les mettre  la disposition du Secours de guerre. J'en ai fait retirer
les dcors de l'Odon et des tableaux et statues appartenant au muse
du Luxembourg, pour y installer des rfugis et orphelins des rgions
envahies. (_Trs bien! trs bien!_)

Quant aux autres btiments dpendant de l'Administration des Beaux-Arts,
ils ont tous, sans exception--un grand nombre de nos collgues le
savent--t mis  la disposition du ministre de la Guerre ou des
oeuvres. Dans mon souci de donner satisfaction  tous ceux qui
pouvaient avoir besoin des btiments de l'tat, j'ai t jusqu'
installer le Secours national  l'cole des Beaux-Arts, dans la salle
Melpomne; je ne pouvais vraiment pas aller plus loin.

Je tenais  rectifier, pour l'honneur de l'Administration que je dirige,
des renseignements inexacts. (_Applaudissements sur les bancs du parti
socialiste et du parti rpublicain radical et radical socialiste._)

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. de Gailhard-Bancel.

M. DE GAILHARD-BANCEL.--Au nom d'un certain nombre de mes
collgues et au mien, je demande la permission d'expliquer notre vote
et de dire que nous voterons contre le projet soumis  la Chambre,
pour empcher la prescription, celle de l'oubli tout au moins, de
courir contre la congrgation qui a t dpossde de l'immeuble...
(_Exclamations sur les bancs du parti socialiste et du parti rpublicain
radical et radical socialiste.--Applaudissements  droite et sur divers
bancs au centre_) de l'immeuble dont dispose le projet de loi.

Je tiens  rappeler ce que j'ai dit autrefois  cette tribune: c'est
qu'avant d'tre expulse de France la congrgation des religieuses du
Sacr-Coeur avait t expulse d'Alsace-Lorraine, pour son trop grand
attachement  la France. Ce sont les termes mmes du dcret rendu contre
elle par l'empereur d'Allemagne. (_Applaudissements  droite._)

M. JULES-LOUIS BRETON.--M. le sous-secrtaire d'tat a dit que
l'htel Biron tait lou. Quel est le chiffre de la location?

M. DALIMIER, _sous-secrtaire d'tat des Beaux-Arts_.--5.900
francs par an.

M. JULES-LOUIS BRETON.--Je croyais que le chiffre de la
location tait de 1 franc.

M. DALIMIER, _sous-secrtaire d'tat des Beaux-Arts_.--Nous
aurons, en tout cas, toujours fait payer trop cher  un homme qui nous
apporte aujourd'hui des millions.

M. LEFAS.--Je constate, d'aprs les dclarations mmes de
M. le sous-secrtaire d'tat, que l'htel Biron n'a pas t mis  la
disposition des services de la Guerre. M. le sous-secrtaire d'tat a
ajout que M. Rodin seul aurait pu le faire...

M. DALIMIER, _sous-secrtaire d'tat des Beaux-Arts_.--Tous les
locataires.

M. LEFAS.--En apportant cette prcision, vous avez port
contre le futur usager de l'immeuble une accusation plus formelle que
celles que je m'tais permises. (_Trs bien! trs bien! sur divers
bancs.--Mouvements divers._)

M. LE PRSIDENT.--Je mets aux voix l'article unique du projet
de loi.

Il y a une demande de scrutin, signe de MM. Jules Delahaye, de
Gailhard-Bancel, Lefas, de Pomereu, le baron Grard, de Herc,
Ginoux-Defermon, l'amiral Bienaim, Ballande, Lerolle, Piou, Ferdinand
Bougre, etc.

Le scrutin est ouvert.

(Les votes sont recueillis.--MM. les secrtaires en font le
dpouillement.)

M. LE PRSIDENT.--Voici le rsultat du dpouillement du scrutin:

  Nombre des votants       435
  Majorit absolue         218
      Pour l'adoption  379
      Contre            56

La Chambre des dputs a adopt.

     ADOPTION D'UN PROJET DE LOI PORTANT OUVERTURE, SUR
     L'EXERCICE 1916, D'UN CRDIT DE 10.813 FRANCS EN VUE DE LA CRATION
     D'UN MUSE RODIN.

M. LE PRSIDENT.--L'ordre du jour appelle la discussion du
projet de loi portant ouverture, sur l'exercice 1916, d'un crdit de
10.813 francs en vue de la cration d'un muse Rodin.

Personne ne demande la parole dans la discussion gnrale?...

Je consulte la Chambre sur la question de savoir si elle entend passer 
la discussion de l'article unique.

(La Chambre, consulte, dcide qu'elle passe  la discussion de
l'article.)

M. LE PRSIDENT.--_Article unique_: Il est ouvert au ministre
de l'Instruction publique, des Beaux-Arts et des Inventions intressant
la Dfense nationale, au titre de l'exercice 1916, en addition aux
crdits provisoires allous par les lois des 29 dcembre 1915, 30 mars
et 30 juin 1916 et par des lois spciales, pour les dpenses du budget
gnral, un crdit de 10.813 francs, applicable  un chapitre nouveau de
la deuxime section du budget de ce ministre (Beaux-Arts) portant le n
55 _bis_ et intitul: muse Rodin.--Matriel.

Personne ne demande la parole sur l'article unique?...

Je le mets aux voix.

(L'article unique, mis aux voix, est adopt.)


SNAT

_Sance du 9 novembre 1916._

DISCUSSION DU PROJET DE LOI CONCERNANT LA DONATION AUGUSTE RODIN.

M. LE PRSIDENT.--L'ordre du jour appelle la 1re
dlibration sur le projet de loi, adopt par la Chambre des dputs,
portant acceptation dfinitive de la donation consentie  l'tat par M.
Auguste Rodin.

La parole est  M. de Lamarzelle, sur l'ajournement.

M. DE LAMARZELLE.--Messieurs, je demande au Snat de bien
vouloir ordonner l'ajournement, en raison de ce que notre collgue,
M. Delahaye, qui devait prendre  cette discussion une part trs
importante, tant malade, se trouve dans l'impossibilit absolue de se
rendre parmi nous. Je ne sais d'ailleurs pas quel motif pourrait nous
empcher d'accomplir cet acte de courtoisie.

En effet, de deux choses l'une: ou M. Delahaye triomphera dans son
argumentation et le projet sera rejet; s'il en est ainsi, l'ajournement
ne peut avoir aucune importance; ou bien, M. Delahaye ne triomphera
pas, et, le projet tant accept par le Snat, les intrts de M. Rodin
n'auraient pas  souffrir de cet ajournement. Voici, en effet, la
clause que je trouve dans une des donations de M. Rodin: Les avantages
confrs  M. Rodin prendront effet  dater de la signature du prsent
acte.

Il n'y a donc aucun inconvnient  attendre le retour de notre honorable
collgue, M. Delahaye, qui, je le rpte, a fait une tude approfondie
de la question, et au nom duquel je demande au Snat de vouloir bien
prononcer l'ajournement. (_Trs bien!  droite._)

M. EUGNE LINTILHAC, _rapporteur_.--Je demande la parole.

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. le rapporteur.

M. LE RAPPORTEUR.--Messieurs, je ne demanderais pas mieux que
de me rendre  l'invitation courtoise qui nous est adresse, mais le
dilemme dans lequel M. de Lamarzelle treint la Commission ne la saisit
pas dans ses branches.

Notre collgue, en effet, nous dit que les avantages, pour M. Rodin,
prendront date du 1er avril 1916. C'est le _dies a quo_, mais il
y a un _dies ad quem_, et qui tombe le 31 dcembre. Or, le projet,
par deux modifications--conscutives  la seconde et  la troisime
donation--introduites dans son texte, doit faire retour  la Chambre;
s'il ne pouvait revenir au Snat dans ce dlai relativement court, nous
serions forclos.

D'ailleurs, les deux nouvelles dispositions impliquent le vote d'un
crdit pour les frais de notaire, notamment, crdits au sujet desquels
M. le ministre des Beaux-Arts m'indique qu'il a dpos aujourd'hui mme
un projet de loi. Le projet de loi qui va tre soumis  votre vote
reviendra de la Chambre pour ces motifs, et une occasion sera ainsi
fournie  M. Delahaye de se faire entendre. (_Marques d'approbation._)

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Alors, vous ne demanderez pas l'urgence?

M. LE RAPPORTEUR.--Pardon, nous demandons l'urgence pour les
deux projets concernant: le premier, l'acceptation de la donation
Rodin, et, le second, le vote du crdit de 10.813 francs pour frais
d'installation. Mais en dehors de ces deux projets, pour lesquels votre
Commission des Finances a mis un avis favorable, sur mon rapport,
il en reste un autre, je le rpte, relatif  la nouvelle donation,
qui implique un vote de la Chambre; par consquent, je le rpte,
une nouvelle discussion pourra s'ouvrir devant le Snat, au cours de
laquelle nous pourrons entendre notre collgue.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Ce n'est pas une raison.

M. LE RAPPORTEUR.--Je parle pour moi, afin de dgager mon
attitude. Ce n'est donc pas moi qui m'oppose  l'ajournement, c'est
l'intrt du projet de loi. D'ailleurs, le Gouvernement en est d'avis.
Que le Snat dcide entre nous.

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. de Lamarzelle.

M. DE LAMARZELLE.--Je ne vois qu'un argument dans la rponse de
l'honorable rapporteur; c'est que M. Auguste Rodin a fix un dlai pour
l'acceptation de sa donation.

M. LE RAPPORTEUR.--La clause est rsolutoire.

M. DE LAMARZELLE.--En effet, la premire donation tait
subordonne  une clause rsolutoire, l'acceptation pour le 1er
octobre. Mais M. Rodin a trs bien compris qu'il ne pouvait pas mettre
le Gouvernement en demeure de faire voter le projet dans un dlai
dtermin, et il a admis lui-mme, sans qu'il ft besoin d'y insister,
que ce dlai pouvait tre prorog. Il ne demanderait pas mieux, je
crois, que d'en accepter un nouveau, tant donn, je le rpte, que tous
les avantages de la donation,  quelque date que le projet soit vot,
remonteraient au 1er avril.

Par consquent, l'argument tombe, et rien ne nous empche de faire ce
geste de courtoisie envers un collgue qui, j'insiste encore sur ce
point, a beaucoup travaill la question; je crois pouvoir ajouter qu'il
serait regrettable, pour lui, de dvelopper ses arguments devant vous
lorsque la discussion sera dj dflore par une premire dlibration.
Je me permets donc, messieurs, d'insister pour l'ajournement. (_Vive
approbation  droite._)

M. LE RAPPORTEUR.--J'ajoute un argument. Vous dites que M.
Rodin acceptera une prorogation: je n'en sais rien, M. Rodin est trs
g, il a sans doute une hte lgitime de voir le sort qui sera fait
 son offre gnreuse et de jouir des avantages qui lui sont confrs
en retour. Si vous ajournez la discussion, maintenant, quand la
reprendrez-vous? Immdiatement aprs est inscrite  l'ordre du jour la
discussion de l'impt sur le revenu, dbat certainement long et qui ne
fera pas trve.

Telle est, j'en suis sr, l'intention du Gouvernement, telle est
l'intention, je crois bien, du Snat. Par consquent, c'est le bloc
de la discussion de l'impt sur le revenu qui viendrait s'interposer.
Jusqu' quand? Or, le dlai, avec clause rsolutoire, court.
Franchement, ce que vous demandez, quivaut, en fait, presque  un
ajournement _sine die_!

M. DALIMIER, _sous-secrtaire d'Etat des Beaux-Arts_.--Je
demande la parole.

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. le sous-secrtaire d'tat
des Beaux-Arts.

M. DALIMIER, _sous-secrtaire d'tat des Beaux-Arts_.--Je suis,
bien entendu, aux ordres du Snat et prt  accepter la discussion quand
le Snat le voudra; mais je me permets, parce que c'est mon devoir,
d'insister, avec la Commission, pour la discussion immdiate du projet
devant le Snat.

On a parl tout  l'heure des intrts de M. Rodin. On semblait, ds
maintenant, vouloir indiquer dans cette assemble que c'est M. Rodin qui
vient en solliciteur: M. Rodin vient en donateur.

A ct des intrts de M. Rodin, il y a les intrts de l'tat, il y a
la clause rsolutoire. Le dlai a t prorog dj une fois jusqu'au 31
dcembre. La discussion de l'impt sur le revenu venant devant le Snat,
je ne sais pas quand le Snat pourrait discuter le projet d'aujourd'hui.

Ainsi que l'a rappel M. le rapporteur, j'ai dpos aujourd'hui sur le
bureau de la Chambre deux nouveaux projets pour les nouvelles donations.
M. Delahaye pourra prendre la parole lorsque viendra la discussion
de ces donations et nous serons heureux,  ce moment, d'entendre son
argumentation.

M. DE LAMARZELLE.--La discussion recommencera tout entire  ce
moment-l. Il me semble qu'il vaudrait mieux immdiatement la renvoyer.

M. LE PRSIDENT.--La demande d'ajournement est-elle maintenue?

M. DE LAMARZELLE.--Oui, monsieur le prsident.

M. LE PRSIDENT.--Je suis saisi d'une demande de scrutin.
(_Exclamations sur divers bancs._)

M. MURAT, _prsident de la Commission_.--La demande de scrutin
n'est pas maintenue. (_Approbation._)

M. LE PRSIDENT.--Je consulte le Snat sur l'ajournement.

(L'ajournement n'est pas prononc.)

M. LE PRSIDENT.--La Commission, d'accord avec le Gouvernement,
demandant l'urgence, la parole est  M. de Lamarzelle.

M. DE LAMARZELLE.--Messieurs, le projet qui nous est soumis n'a
qu'un seul article; par consquent, il semble, au premier abord, qu'il
donnera lieu  une discussion trs rapide.

Mais il est  remarquer que cet article comporte trois donations et que,
ds lors, il ne s'agit pas seulement de le voter, mais d'accepter trois
donations qui soulvent des questions juridiques trs compliques. Je
vous montrerai que ce sont de vritables anomalies juridiques.

Vous remarquerez que dj, dans le trajet de la Chambre des dputs au
Snat, une des donations contenues au projet a subi des modifications
trs graves; si la discussion est courte ici, si elle ne donne pas
lieu  une seconde dlibration, nous nous exposons  voir ce projet de
donation modifi par la Chambre des dputs.

Mais je laisse de ct tous ces arguments pour m'attacher  un seul,
qui,  mon avis, serait plus que suffisant pour faire rejeter l'urgence,
et mme pour demander le renvoi. Je ne veux pourtant pas insister pour
le renvoi.

Voici le motif sur lequel je n'ai  dire que quelques mots, parce qu'il
y a un texte trs explicite qui m'en dispense.

On nous propose de voter un texte, celui de la troisime donation, sans
le connatre. L'article 38 et dernier du texte, que je trouve dans le
rapport de M. Lintilhac, n'est qu'un rsum de la donation.

Comment voulez-vous que, contrairement  tous les prcdents et 
toutes les rgles, nous votions ici, non pas un texte, mais le rsum
d'un texte? Et il y a la preuve matrielle, par des dates certaines que
je vois dans le rapport de M. Lintilhac lui-mme, que cette troisime
donation, la Commission elle-mme n'a pas pu l'tudier.

En effet, la donation a t signe le 25 octobre 1916; le rapport a t
dpos le 26 octobre 1916, le lendemain.

Voil, donc un acte qui, approuv par nous, aura force de loi par suite
du vote des Chambres, et nous ne le connaissons pas! On ne saurait
invoquer, comme argument, que ce texte n'a pas grande importance.

En effet, il viole non seulement la jurisprudence du Conseil d'tat,
mais encore des documents lgislatifs incontestables, authentiques; je
veux parler de l'ordonnance du 14 janvier 1831, de l'avis du Conseil
d'tat du 6 mars 1861, enfin de la circulaire ministrielle du 5
dcembre 1863, aux termes de laquelle ne peuvent tre autorises les
donations faites aux tablissements publics avec rserve d'usufruit en
faveur du donateur.

Je me suis procur les notes de jurisprudence du Conseil d'tat, recueil
qui n'est pas dans le commerce et qui n'indique que deux exceptions qui
auraient t faites  cette rgle, dont l'une concerne la donation du
domaine de Chantilly par le duc d'Aumale. Or, dans l'espce actuelle,
il y a une donation avec rserve d'usufruit qui n'entrerait mme pas
dans cette exception; la troisime donation n'est pas faite avec rserve
d'usufruit en faveur du donateur; elle est faite, ce qui est plus grave,
avec rserve d'usufruit en faveur de Mlle Rose Beuret.

Je demande que l'on discute les actes de donation en les ayant sous les
yeux, et, pour cela, qu'on attende qu'entre les deux dlibrations, la
donation n 3 soit dpose, imprime et distribue. Je ne demande pas le
renvoi, je demande une deuxime dlibration, parce qu'il est absolument
contraire au rglement de voter sur des textes qui n'ont t ni dposs,
ni imprims, ni distribus. (_Trs bien!  droite._)

M. LE RAPPORTEUR.--Je demande la parole.

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. le rapporteur.

M. LE RAPPORTEUR.--Il est parfaitement exact que le texte de
la donation vise par M. de Lamarzelle est dat authentiquement du
25, veille du dpt du rapport. La rdaction entre notaires tranait;
or, il fallait dposer le rapport, vu l'troitesse des dlais et les
circonstances que j'ai dites. J'ai demand un rsum  l'Administration
des Beaux-Arts, parce qu'on n'avait pas le temps de me donner copie du
texte intgral, lequel a une quarantaine de pages.

J'avoue qu'une autre raison, une raison d'conomie pour le Snat, au
prix du papier, nous faisait douter de la ncessit de publier quarante
pages qui n'auraient rien dit de plus que le rsum: car n'oubliez pas
qu'il s'agit d'une donation sans charges.

Nous avons mme, si vous voulez bien le remarquer, fait l'conomie du
texte de la premire donation.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Ce sera la seule!

M. LE RAPPORTEUR.--En leur confluent, ces petits ruisseaux
feront une rivire, monsieur Gaudin de Villaine. Avec tous nos
collgues, n'aviez-vous pas vot, vous-mme, une disposition en vertu de
laquelle on ne peut plus imprimer,  la suite des rapports, des textes
sans une dcision expresse des membres de la Commission, non plus que
des textes qui ont t dj publis pour le Snat, notamment dans la
transmission de la Chambre?

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Cela est trs sage!

M. LE RAPPORTEUR.--J'arrive au fait.

Comment l'objet de ce texte peut-il soulever cette difficult juridique
dont parle M. de Lamarzelle? De quoi s'agit-il?

M. Rodin, par un troisime geste de gnrosit--qui sera le dernier,
parce qu'il n'a plus rien  donner--vient d'offrir  l'tat sa maison
de Meudon, son atelier, ses dpendances et tous les terrains. Or, cette
donation n'implique aucune charge. Je prie M. de Lamarzelle de vouloir
bien faire attention  ce point essentiel.

M. DE LAMARZELLE.--Je n'en sais rien!

M. LE RAPPORTEUR.--Le rsum le dit!

M. DE LAMARZELLE.--Ah! pardon!

M. LE RAPPORTEUR.--Je vous affirme, au nom de la Commission
et d'accord avec le Gouvernement, qui m'a fait connatre le texte
dfinitif, que la donation nouvelle ne comporte aucune charge pour
l'tat donataire.

M. DALIMIER, _sous-secrtaire d'Etat des Beaux-Arts_.--Aucune!

M. LE RAPPORTEUR.--Vous venez d'entendre M. le sous-secrtaire
d'tat affirmer, conformment  ce que j'avais avanc, que la nouvelle
donation n'implique aucune charge pour l'tat.

M. DALIMIER, _sous-secrtaire d'tat des Beaux-Arts_.--Nous
pourrions mme l'accepter par dcret!

M. LE RAPPORTEUR.--C'est justement ce que j'allais dire. Je
vous prie d'accepter comme postulat, le fait que cette donation est
consentie sans charges: alors toute l'argumentation juridique de M. de
Lamarzelle tombe devant le texte que voici: la loi du 4 fvrier 1901 dit
que les dons et legs faits  l'tat ou  des services nationaux qui ne
sont pas pourvus de la personnalit civile sont autoriss par dcret du
prsident de la Rpublique.

Ainsi, messieurs, le Gouvernement a mme jou la difficult en visant
dans le nouveau texte la deuxime et la troisime donation, car il
n'avait qu' prendre un dcret pour les accepter l'une et l'autre.

Le Gouvernement a cru devoir mieux faire.

Que reste-t-il donc de l'objection juridique? Ce n'est pas  un
tablissement public, comme disent les textes viss par M. de
Lamarzelle, que la donation est faite, c'est  l'tat.

Voil l'argument devant lequel, me semble-t-il, tous les autres doivent
tomber. J'attends la riposte. (_Trs bien!  gauche._)

M. DE LAMARZELLE.--Je demande la parole.

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. de Lamarzelle.

M. DE LAMARZELLE.--Il y a deux questions. La premire, que
vient de poser l'honorable rapporteur, a pour objet de savoir si dans
les mots tablissement public il ne faut pas comprendre l'tat.

Or, je crois que l'tat est le premier de tous les tablissements
publics.

M. LE RAPPORTEUR.--Mais non! Vous tes trop bon lgiste pour
ignorer que l'tat est la plus grande personnalit civile de France.

M. DE LAMARZELLE.--Il est donc, en consquence, le premier des
tablissements publics.

M. GUILLAUME CHASTENET.--C'est une personnalit civile et non
un tablissement public.

M. DE LAMARZELLE.--Dans le sens strict du mot, vous avez
raison; mais je dis que, du moment qu'on dit tablissement public dans
un texte  propos d'une donation, cela signifie aussi l'tat.

M. LE RAPPORTEUR.--_Nego consequentiam._

M. DE LAMARZELLE.--Oh! si nous commenons  parler latin, nous
n'en finirons pas! (_Sourires._)

M. LE RAPPORTEUR.--Cela prouve, en tout cas, que nous sommes 
ct de la question.

M. DE LAMARZELLE.--Il ne s'agit pas d'une question juridique.
J'ai entendu poser uniquement une question rglementaire et j'y rentre.
Oui ou non, en votant l'article unique du projet de loi, allons-nous
voter en mme temps une donation? Or, vous nous demandez d'approuver une
donation dont nous ne connaissons pas le texte; nous n'en connaissons
que le rsum.

L'honorable sous-secrtaire d'tat nous dit qu'il y a telle et telle
chose dans cette donation; je ne mettrai pas en doute sa parole, mais
procder comme on nous demande de le faire, c'est vritablement voter
sur des textes verbaux ou alors je ne sais plus ce que le rglement veut
dire.

L'tat, dit-on, aurait pu accepter la donation par dcret; je n'aurais
pas demand mieux qu'il en ft ainsi, mais il ne l'a pas fait et il nous
demande une loi. Encore une fois, nous ne connaissons que le rsum de
la donation et les paroles du Gouvernement. Procder ainsi, ce serait la
violation formelle du rglement.

Messieurs, je ne demande pas le renvoi de la discussion, mais seulement
une seconde dlibration afin que dans l'intervalle nous puissions
avoir connaissance du texte sur lequel nous sommes appels  voter, et
j'espre que le Snat se refusera  dclarer l'urgence de ce projet de
loi. (_Trs bien! trs bien!  droite._)

M. DALIMIER, _sous-secrtaire d'Etat des Beaux-Arts_.--Je
demande la parole.

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. le sous-secrtaire d'tat.

M. DALIMIER, _sous-secrtaire d'tat des
Beaux-Arts._--Messieurs, je voudrais ajouter  l'argumentation de M. le
rapporteur quelques mots qui rassureront certainement l'honorable M.
Lamarzelle.

En effet, lorsqu'il s'agit d'une donation faite  l'tat, il n'est
pas ncessaire de venir devant le Parlement. C'est ainsi que toutes
les collections qui ont t donnes au muse du Louvre n'ont pas fait
l'objet de dlibrations des Assembles. Il y a quelques mois, lorsque
nous avons accept la donation totale de Detaille, nous ne sommes venus
ni devant la Chambre ni devant le Snat. Pour la donation Rodin, nous
avons d venir devant le Parlement, non pas pour lui demander d'accepter
la donation au fond, mais parce qu'il tait ncessaire d'obtenir de lui
d'abord l'autorisation d'affecter l'htel Biron  un muse et, ensuite,
les crdits ncessaires au payement des frais d'actes ncessits par
les trois donations successives.

Mais je voudrais tout  fait rassurer M. de Lamarzelle et, s'il veut
supprimer de la discussion la troisime donation, il aura d'autant mieux
satisfaction que, comme je l'indiquais tout  l'heure, nous venons
de dposer sur le bureau de la Chambre deux projets de loi portant
acceptation de la deuxime et de la troisime donation et qui comportent
aussi des demandes de crdits pour payer les frais de notaire. Lorsque
ces projets de loi viendront devant le Snat, M. de Lamarzelle connatra
tout le dtail des textes.

La libert de l'Assemble reste donc entire: c'est pourquoi j'insiste
pour demander au Snat de voter l'urgence et d'adopter le texte adopt
par la Chambre des dputs, qui s'applique  la premire donation du
matre Rodin et qui comporte les crdits affrents  cette donation.

M. MURAT, _prsident de la Commission_.--La Commission est
d'accord avec le Gouvernement.

M. DE LAMARZELLE.--Je n'insiste pas, mais j'ai du moins obtenu
qu'on ne vote pas sur des textes que nous ne connaissons pas.

M LE PRSIDENT.--Je consulte le Snat sur l'urgence qui est
demande par la Commission d'accord avec le Gouvernement.

Il n'y a pas d'opposition?...

L'urgence est dclare.

La parole dans la discussion gnrale est  M. Gaudin de Villaine.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Messieurs, je dois tout d'abord mes
excuses  notre aimable rapporteur: malgr mon meilleur vouloir, je
l'avoue humblement, je n'ai pu mditer  loisir, dans son entier, son
volumineux et trs copieux rapport.

La faute en est certainement  moi, car j'ai d conserver des traditions
littraires surannes, et le verbe de notre talentueux collgue ne
rappelle que de fort loin celui de Rabelais, de Corneille ou de
Voltaire, ou mme celui de Chateaubriand et de Victor Hugo. C'est
quelque chose de trs personnel, de trs particulier, de puissant
mme et de trs original, enfin c'est du bon Lintilhac, du Lintilhac
de derrire les fagots. _(Rires et mouvements divers.)_ En un mot, ce
n'est peut-tre pas le franais d'hier, ni d'aujourd'hui, mais c'est
certainement celui de demain ou d'aprs-demain! Et l'Acadmie franaise
d'aprs-guerre n'a qu' se bien tenir. _(Nouveaux rires.)_

M. LE RAPPORTEUR.--J'espre que vous me prouverez ce que vous
dites.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Messieurs, si j'ai demand la
parole dans cette discussion, ce n'tait pas dans la pense premire
d'entrer dans le fond du dbat et d'tudier la question soumise  vos
dlibrations dans tous ses replis littraires, artistiques, financiers
et mme rotiques! Je comptais laisser ce soin aux orateurs qui
monteront  cette tribune aprs moi; mais j'ai constat, ds le dbut
de la sance, avec regret, l'absence de mon excellent collgue et ami,
M. Dominique Delahaye, dont la prsence ici, comme l'a dit en de trs
bons termes mon collgue M. de Lamarzelle, et donn  la discussion un
intrt tout particulier.

Ma pense unique tait d'apporter quelques indications prliminaires
que je considre comme utiles pour la clart du dbat. J'ajouterai
d'ailleurs et immdiatement que, si, dans cette Assemble, il y a un
membre qui ait quelque droit de prendre part  cette discussion, c'est
peut-tre moi, car, sans mon intervention, sous forme d'interpellation,
en date du 14 dcembre 1909, ce projet que nous discutons ne figurerait
pas  l'ordre du jour d'aujourd'hui, pour la simple raison que l'htel
Biron aurait cess d'exister.

M. LE RAPPORTEUR.--C'est exact.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Messieurs, si je crois devoir rappeler
brivement ces souvenirs, c'est qu'ils ont un intrt d'entire
actualit.

Donc, le 13 dcembre 1909, je recevais un long manuscrit anonyme dont
je pus, ds le lendemain, constater l'exacte sincrit. Ce dossier me
rvlait tous les dessous de la question du Sacr-Coeur que j'ignorais
et, de plus, me prvenait que la vente de l'immeuble tait fixe  cinq
jours de l, au 18 dcembre 1909, soit par lots, soit ensuite dans son
ensemble, s'il se trouvait acqureur assez robuste.

Que me dictait ds lors le bon sens? C'tait tout simplement de
m'adresser aux ministres comptents d'alors pour savoir o en tait la
question et pour rechercher si la pense du Gouvernement tait de sauver
ce beau domaine du morcellement et de la pioche des dmolisseurs. Je
m'adressai au ministre des Finances, puis au sous-secrtaire d'tat
des Beaux-Arts d'alors, et j'acquis la conviction que le Gouvernement
n'avait rien prvu, ne voulait rien prvoir et se dsintressait
compltement des suites de cette mise en vente. _(Mouvements divers.)_

M. BRAGER DE LA VILLE-MOYSAN.--C'est malheureusement l'habitude
des gouvernements.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Ainsi, ce que j'appellerai la bande
noire allait faire son office l, comme aux Oiseaux,  l'Abbaye
aux Bois, et autres lieux. L encore, tout tait prt, aprs entente
troite entre les grands profiteurs smites de la liquidation des
congrgations religieuses.

Je sais, messieurs, qu' la suite de mon intervention, on a fait courir
certaines lgendes tendant  en diminuer l'opportunit, et l'une d'elles
mme me vint d'un ct o je ne l'attendais pas. On a cherch  faire
croire--illusion douloureuse!--qu'au dernier moment se ft produite
telle intervention quasi providentielle qui ramnerait les choses  leur
tat primitif.

C'tait une illusion enfantine de plus, hlas!

L, comme dans d'autres circonstances similaires, les positions
taient prises et les autorits ecclsiastiques auraient t joues au
Sacr-Coeur comme elles l'avaient t pour les Oiseaux, l'Abbaye
aux Bois et autres spoliations similaires. _(Trs bien! trs bien 
droite.)_

Pour les Oiseaux et l'Abbaye aux Bois toute la bande des associs
s'tait efface aprs accord, laissant le champ libre  M. Cahen,
flanqu de son oprateur Loeve, et ainsi avaient t adjugs, pour
une somme relativement minime, des immeubles d'une importance et d'une
valeur infiniment plus considrables. C'tait la premire vague des
nouveaux riches, ceux du temps de paix. _(Sourires.)_

Le 18 dcembre 1909, il devait en tre de mme: toute la bande
s'effaait devant M. Bernheim--sauf erreur!--qui, sans mon intervention
 la tribune et la rsistance du Snat, aurait acquis l'immeuble du
Sacr-Coeur, quelques jours aprs, pour 4 ou 5 millions, alors qu'au
dire des experts les plus autoriss, la valeur de cet immeuble dpasse
15 millions. A l'heure actuelle, les Parisiens verraient, , l'angle de
la rue de Varenne et du boulevard des Invalides, un lot de constructions
bizarres, d'une laideur ultra-moderne, comme celles qui dshonorent
aujourd'hui le carrefour de la rue de Svres et du mme boulevard des
Invalides.

Mais le Snat, et je l'en remercie encore une fois, en dcida autrement
le 14 dcembre 1909. (_Mouvements divers._)

Cette sance du 14 dcembre 1909, messieurs, fut  la fois pleine de
surprises et d'imprvus par ses -cts, par son dveloppement, par son
dnouement.

Aussitt ma demande d'interpellation dpose, sollicitant l'ajournement
de la mise en vente de l'immeuble du Sacr-Coeur, avant mme que notre
honorable prsident en et donn connaissance au Snat, j'tais invit,
par M. le garde des sceaux d'alors,  aller confrer avec lui, dans les
couloirs du Snat.

L, tous les arguments pour me dcider  renoncer  mon projet
d'interpellation furent mis en oeuvre: intimidation, sduction,
sduction surtout! J'allais me compromettre ou tout au moins me diminuer
dans un dbat sans issue! Le gouvernement tait dessaisi par le
squestre. Que pouvait-on rpondre? Et pourtant, on voulait rpondre,
ne serait-ce que par dfrence pour le Snat et courtoisie envers moi!
Allons, il fallait couter un bon conseil, tout de sympathie... mais
oui, de sympathie relle pour mon caractre, pour son indpendance, pour
son inexprience peut-tre! (_Sourires._)

Ah! l'honorable M. Briand s'y connat en matire de sduction, son
loquence se fait si douce et si persuasive... Nanmoins, je maintins
mon interpellation!

Ce fut  la fois pique et cocasse.

Par trois fois, M. le ministre et moi prmes la parole, et  mesure
que la discussion s'tendait,  notre tonnement commun, je constatai
que la majorit du Snat, que j'eusse suppose favorable  la thse
du Gouvernement, se faisait de plus en plus rserve, froide et mme
hostile devant l'insistance ministrielle. (_Mouvements divers._) Puis,
ce furent,  droite, mes honorables collgues MM. Riou et Jnouvrier--ce
dernier surtout--qui m'apportrent le concours de leur talent et de leur
science juridique. Enfin,  gauche, l'honorable M. Strauss, dont je
n'eusse os escompter l'intervention favorable  ma thse, en plaidant
la ncessit de conserver  ce quartier de Paris un vaste terrain libre,
ar et salubre, enlevait dfinitivement la dcision du Snat.

Le Gouvernement lchait pied, malgr l'ordre du jour d'usage et de
consolation l'assurant de la confiance de la haute assemble.

Celle-ci avait nettement exprim sa volont:

1 Que la vente ft diffre;

2 Que l'tat tudit les voies et moyens d'acquisition.

Et, il en fut ainsi (_Trs bien! sur divers bancs._)

Alors on se demande, messieurs, aprs toutes ces rsolutions d'hier,
pourquoi aujourd'hui l'affaire Rodin revient, alors qu'on s'attendait 
voir l'htel Biron transform en un palais de passage et d'hospitalit
digne de Paris pour les souverains et autres voyageurs illustres en
villgiature parmi nous, tandis que tous les espaces libres ou librs 
l'entour formeraient pour le public parisien, un des plus beaux parcs
de la capitale. J'en appelle, ici encore, aux souvenirs personnels de
l'honorable M. Strauss... (_Trs bien! trs bien!_)

Oui, pourquoi cette fantaisie subite, connue excessive par tous les
bons esprits,  quelque parti politique ou confessionnel qu'ils
appartiennent? Ah! messieurs, c'est que certains apptits n'ont pas
dsarm! et derrire le gnie trs discut du matre Rodin ou derrire
son originalit talentueuse si vous prfrez, qui n'est, d'ailleurs,
qu'un appt servi  d'aimables picuriens comme M. Linthilac et ses
collgues de la Commission... (_Sourires et mouvements divers._)

M. LE RAPPORTEUR.--Epicuriens mitigs.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--C'est bien ainsi que je l'entends,
m'adressant  l'auteur du rapport... Derrire eux se profilent d'autres
spculateurs dont le Snat, , son insu, par le vote qu'on attend de
lui, se ferait l'avocat, au dtriment du pays, des contribuables et mme
au dtriment du bon sens.

Le 14 dcembre 1909, messieurs, j'ai fait perdre  M. Bernheim
(l'ancien), c'est--dire  la bande noire, la premire manche; mais
il est d'autres spculateurs, qui, sans tre les parents du premier,
sont peut-tre ses cousins dans l'exploitation de la misre ou de la
btise humaine, en travaillant dans cette peinture incohrente qui,
aux environs de la Madeleine, exaspre l'oeil du passant artiste.
Certains de ces spculateurs masqus n'auraient-ils pas eu la pense
de faire au sculpteur Rodin une rclame sensationnelle, et, en lui
obtenant la conscration nationale, de donner  tous les laisss pour
compte de l'artiste et,  leur profit, une plus-value norme, faite
de snobisme, d'ignorance artistique, de vanits en dmence, auprs de
certaines poires millionnaires ou milliardaires des deux mondes et,
particulirement, du Nouveau Monde? (_Rires._) La question Rodin est, en
outre, un numro de l'asservissement matriel, intellectuel et moral de
ce pays, par une secte.

N'est-ce pas l, derrire la toile, tout le secret de la comdie qui en
est ici,  son second acte... (_Mouvements divers._)

M. MURAT, _prsident de la Commission._--Vous n'allez pas dire
qu'il est juif!

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Non, mon cher collgue, je ne dbaptise
jamais personne, sans son assentiment--il y a mme de bons juifs et de
mauvais catholiques. (_Rires._)

M. LE RAPPORTEUR.--Il ne faut pas les confondre avec celui
d'Eugne Sue. (_Sourires._)

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Messieurs, bien renseign--et je crois
l'tre--j'ai voulu simplement et au dbut de cette discussion, apporter
ici une parole de bon sens et de vrit! Et comme dans la question des
squestres, dans la question de l'espionnage allemand, dans la question
des mtaux, dont je m'occupe aujourd'hui et qui n'est pas encore rgle
(_Mouvements divers_), j'entends--s'il y a des dupes--ne pas accepter
devant la nation, qui observe et qui nous juge, une place dans la
galerie: ni dupe, ni complice; aujourd'hui, ni jamais! (_Trs bien et
applaudissements  droite._)

Messieurs, je comptais en rester l de mes observations--pour le moment
du moins--mais l'absence de mon collgue et ami, M. Delahaye, m'incite,
fidle  sa pense,  apporter ici un document et quelques citations de
toute opportunit... document extrait du _Bulletin municipal officiel_
du lundi 6 avril 1914, n 217.

Avant de descendre de la tribune, je ne rsiste pas au plaisir
d'apporter quelques citations et tout d'abord ce document:

(N 217).--_Ordre du jour sur une demande de souscription  un ouvrage
de M. Rodin._

M. Lampu, au nom de la 4e Commission dit:

Messieurs, l'univers jalouse la France, parce que nous possdons le
plus prodigieux artiste que l'humanit ait jamais connu. Le Gouvernement
de la Rpublique mconnat l'honneur que les _Dieux_ nous ont fait en ne
chantant pas, comme il convient, le plus grand sculpteur que la terre
ait jamais port.

Dans sa mesquinerie, le ministre des Beaux-Arts n'a acquis que
vingt-sept des oeuvres de Rodin pour les exposer au muse du
Luxembourg; le mme ministre a aggrav sa chicherie en offrant  Rodin
le magnifique htel Biron pour en faire son habitation personnelle,
moyennant quoi le trs grand Rodin fera  la Rpublique le grand honneur
de lui lguer, en mourant, quelques baquets de terre glaise dessche.

Il faut que la ville de Paris efface toutes ces pauvrets et tente
quelque chose digne de Rodin et digne aussi de la population parisienne;
voil donc le projet au nom de la 4e Commission que je soumets  vos
sages dlibrations:

Le Conseil,

Dlibre:

La basilique de Montmartre sera dsaffecte et transforme en un
prodigieux monument lev  la gloire de l'illustre Rodin; ce monument
sera surmont d'une statue gante de Rodin dominant l'espace et le
temps, et comme Rodin seul est capable de glorifier Rodin, c'est lui qui
sera charg de l'excution du monument et de la statue. Le crdit pour
la dpense sera illimit.

Le Conseil dsire seulement que ce grandiose monument soit dcor des
statues de tous les grands artistes de tous les sicles et de toutes les
civilisations et que tous les gnies, qui ont remu les entrailles et le
cerveau de l'humanit, soient groups en des attitudes d'admiration et
d'humilit devant le trs grand Rodin, _symbole divin de l'art ternel_.

En attendant que ce prodige s'accomplisse, nous devons faire des
conomies; la premire que votre Commission vous propose consiste  ne
pas souscrire  un trs gros volume, _Les Cathdrales de France_ (50
francs l'exemplaire) que vient de publier M. Rodin. Je ne dirais rien du
texte, mais la seule chose qui soit certainement de lui dans ce livre,
ce sont les cent planches qui l'illustrent, si j'ose m'exprimer ainsi.
L'lve le plus mdiocre de nos petits cours de dessin rougirait de
prsenter de tels croquis.

Mais quand on est l'auteur du _Pithcanthrope_ qui dshonore le
portique du Panthon, on n'hsite pas  duper encore le bon public.

(L'ordre du jour est prononc: 1914, page 594.)

Messieurs, on ne se moque pas plus aimablement, plus gauloisement de
l'orgueil exaspr d'un mortel, ft-il surhumain comme M. Rodin...

M. MURAT, _prsident de la Commission._--C'est du Lampu tout
pur.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Je vous l'ai dit en commenant.
(_Sourires._)

Mais voici encore deux mots du matre qui mritent d'tre retenus:

Le premier prononc il y a six ans au Pr-Catelan et rapport par
l'diteur des photographies et gravures du matre:

M. Rodin disait: Mes devanciers s'honorent tous d'avoir eu tel ou
tel matre: Moi, je suis l'lve de Dieu!--et le geste et l'attitude
semblaient dire que l'lve dpassait le matre divin!

Le second a t prononc  Rome en 1914 au banquet prsid par le juif
Nathan (alors maire), et offert  Rodin par la municipalit romaine.

Piqu sans doute de ne pas avoir auprs de lui l'ambassadeur de France,
M. Barrre (qui ne lui avait sans doute pas pardonn l'invasion du
palais Farnse, par un des produits du sculpteur: _L'homme qui marche_,
sans tte ni bras, hlas!!) Rodin s'crie dans son toast:

A Rome, l'ambassadeur reprsente la France, moi je reprsente sa
gloire!

On comprend ds lors l'extraordinaire visage que (selon Camille
Lemonnier analysant l'oeuvre de Judith Cladel) le matre glorieux!
s'est,  la longue, compos: le visage d'un Pan!

Mais, mon cher rapporteur, et selon votre verbe, gravissons ensemble
notre grand escalier qui prdispose si bien ceux qui le montent  la
gravit de notre mandat! (_Sourires._)

M. LE RAPPORTEUR.--Ce n'est pas moi qui ai dit cela. Il ne faut
pas me rendre grotesque  plaisir.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Saluons, par quelques courtes
citations, la _nvrose_ de ces disciples de Rodin. Ecoutez:

Il a le grand geste rotique et chaste de l'art, fait d'androgynisme
mle et fminin...

Rodin rgne, en effet, dans l'universel, il se dnonce un cycle d'art
et d'humanit total;

Il trace par le sicle un orbe de gnie, d'hrosme et de passion o
est entrane l'me moderne...

Sa crbralit avec celle de Balzac, de Hugo et de Wagner commande
tout un ge de la mme densit formidable qui, aux paules du penseur,
cbles comme un contrefort, fait peser la bestialit hagarde des
foules, le poids d'une tte o tient un monde...

Il est mieux qu'une page de critique au sens rigide du mot, il est un
rite d'admiration et de pit. (_Mouvements divers._)

Je vous assure que je trouve ce style aussi original que dcadent. Je
n'en cherche pas les auteurs; mais c'est ce style qui m'a, aussi, un peu
embarrass dans l'analyse de certaines parties du rapport de l'honorable
M. Lintilhac.

M. LE RAPPORTEUR.--Quand on critique le style de quelqu'un on
le cite, sinon la critique ne saurait porter. D'ailleurs, vous m'ornez
de l'pithte de talentueux, laquelle n'est pas franaise.

M. DE LAMARZELLE.--Ce barbarisme n'est pas fait pour vous
dplaire.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Et encore:

Considrez la petite faunesse  genoux, cep enchan et qui se
dlierait, fruit divin de nature, dard des calices secrets du sexe,
et ailleurs cette faunesse encore, nigmatique et gaine de limon
primitif; et, plus loin la petite femme animale, ondine ou singe,
accroupie avec le geste familier et toujours fminin de faire jouer ses
pieds entre ses doigts... (_Sourires._)

A mesure, de ses mains immenses et dlicates, le grand animateur les
accouche  la vie, au dsir,  la beaut, au pch sacr qui transmet la
substance...

Son oeuvre est orgiaque et religieuse comme les mystres de l'Inde
et de la Grce, selon le rituel mme de la vie, qui associe la dmence
sexuelle  la fonction gnsique.

Messieurs, beaucoup d'entre nous connaissent la _Femme accroupie_, elle
est sans doute destine  orner ce qui fut la chapelle du Sacr-Coeur.
J'estime qu'elle figurerait avec plus d'avantages dans le muse des
accroupis de Vendme si jamais il tait constitu et ouvert au public.
(_Mouvements divers._) Mais, pour en finir sur ce point, je terminerai
par une pense du matre emprunte  son livre: _Les Cathdrales._

Cherchez la beaut.

Elle existe pour les btes, elle les attire. Elle dtermine leur choix
dans la saison de l'amour. Elles savent que la beaut est un signe, une
garantie de bont et de sant. Mais les tres qui pensent, qui croient
penser, ignorent maintenant ce que les btes savent toujours.

On nous forme pour le malheur. L'abominable ducation qu'on nous impose
nous cache la lumire ds l'enfance.

Messieurs, il est probable que, dans un avenir plus ou moins prochain,
quand vous aurez difi Rodin et ses oeuvres, on dbaptisera le
collge Victor Duruy pour l'appeler le lyce Rodin, et ce sera le genre
d'ducation que l'on donnera  nos filles. (_Exclamations  gauche._)

On pourrait ainsi et indfiniment se promener au travers du chaos des
ides exprimes par les Rodinoltres adorant un faux dieu, infernal
peut-tre, ridicule  coup sr, au gr d'un snobisme artistique suraigu,
qui n'a eu comme pendant que le wagnrisme...

Ainsi s'exprime M. Ren Rozet dans son _Idole au socle d'argile_ qu'il
faudrait tire en entier, pour donner toute sa physionomie  l'immense
mystification qu'on entend imposer  l'opinion publique.

Je n'en retiendrai que deux passages, l'un pris au dbut de sa
magistrale tude, l'autre  la fin...

Or, puisqu'il n'est point le dieu que l'on prtend, qu'est-ce au fond
que M. Rodin, et qu'est-ce que son art?

Dment, hallucin, possd, convulsif... ou mystificateur, M. Rodin
affirme avoir enrichi et mme rnov l'art. Cependant, l'oeuvre du
grrrrrrrrand sculpteur ne fait illusion d'abondance, que par le nombre
des variantes et de simples rpliques. Elle est doublement caractrise
par une dbauche d'bauches et par la production de ruines toutes neuves.

Ce qui s'en dgage, c'est l'effort de faire exprimer  la sculpture des
ides que ne comportent pas les limites de cet art, c'est l'insurrection
contre la forme, contre l'ordre, contre l'quilibre, contre la saine
raison, contre la tradition, contre le bon got, contre le bon sens.

Et voici la conclusion:

Son oeuvre est, dans son ensemble, une maladie de l'art;  quand la
convalescence?  quand la gurison?

Demain peut-tre. Mais patience. Tt ou tard, le bon sens outrag se
vengera; circonvenue d'abord, l'opinion rendra un jugement quitable.
Elle assignera  cet artiste une place importante, mais par contre, elle
lui infligera une improbation svre pour ses thories dissolvantes,
pour son mercantilisme, pour son injustice envers ses confrres et sa
risible adoration de lui-mme.

En dpit de la critique infode, qui fait pression sur le public et
sur notre trop crdule gouvernement, le pseudo grand homme ne jouira
pas de l'apothose finale: a aura t une longue vogue; ce ne sera pas
la gloire! l'htel de Biron ne deviendra pas l'htel des Invalides!...
Les oeuvres systmatiquement fragmentes de M. Rodin auront le sort
qu'elles mritent. Diffremment, mais comme le pote dont parle Horace,
elles seront _disjecta membra sculptur_.

Et sans vouloir rien dire de la question financire, pourtant si
troublante sous des apparences de convention--car les 10.812 fr. 50
numrs au rapport reprsentent exactement les frais d'entretien d'un
trimestre--je laisse le mot de la fin  un grand ami de la France de
l'autre ct des Pyrnes, le trs lettr Francis Melgan:

Quand l'me nationale est compltement prise par le drame qui se
droule en Picardie... Quand l'envahisseur occupe encore une partie
importante du territoire de la Rpublique il y a un groupe de
parlementaires byzantins qui soulvent la question Rodin et qui font
perdre sance sur sance pour faire une rclame colossale en faveur d'un
artiste gar et dcadent auquel on devrait faire au moins l'aumne du
silence! (_Mouvements divers._)

Cet cho, venu de loin, messieurs, est aussi la pense du pays! (_Vifs
applaudissements  droite._)

M. LE RAPPORTEUR.--C'est une erreur!

M. T. STEEG.--Je demande la parole.

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. Steeg.

M. T. STEEG.--Messieurs, le projet de loi qui nous est soumis
n'est pas nouveau; si j'interviens dans la discussion, c'est que, ds
1911, d'accord avec mon regrett ami Dujardin-Beaumetz, j'avais, comme
ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, donn une adhsion
de principe au projet de donation qui nous tait soumis par M. Rodin.

Les pourparlers se sont prolongs, car les difficults d'ordre juridique
et d'ordre administratif taient assez nombreuses: M. Brard et M.
Dalimier ont eu la bonne fortune de les rsoudre.

Je voudrais vous dire, trs rapidement, pourquoi je considre,
aujourd'hui, comme il y a cinq ans, les raisons qui justifient,  mes
yeux, l'acceptation, par l'tat, de l'offre de Rodin.

Parmi les critiques souleves contre le projet, il en est une qui, si
elle tait justifie, ne manquerait ni de force, ni de porte. On nous
disait: vous allez instituer une sorte d'orthodoxie d'tat en matire
d'art. En affectant un tablissement public au profit d'un seul artiste,
vous ne vous contentez pas de consacrer officiellement le talent de
l'homme et la qualit de l'oeuvre, vous dcernez  cet artiste une
sorte de brevet d'hgmonie et de supriorit.

Or, ce n'est pas l le rle de l'tat; il n'a pas  instituer des
primauts,  organiser l'apothose d'artistes encore vivants.

Ce grief, messieurs, ne saurait nous tre adress. Le rgime actuel a
rompu dlibrment avec des traditions anciennes: il y avait, autrefois,
des charges de peintre du roi; il subsista longtemps des artistes
officiels.

Aujourd'hui, il n'en est plus ainsi: nous avons voulu et nous voulons
que tout effort sincre puisse s'exprimer librement, en dehors de toute
doctrine d'tat; il n'y a pas, en matire d'art, de doctrine d'tat.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Vous donnez un dmenti  cette thorie.

M. T. STEEG.--Non, il n'y a pas de doctrine d'tat.

Nous avons un institut d'tat, dans lequel Rodin n'est pas entr, qui
veille attentivement  ce que certains principes, qu'il a formuls comme
les meilleurs, prsident  la cration artistique; mais ces matres de
l'Institut ne peuvent pas se plaindre d'avoir t dlaisss, d'avoir t
l'objet de ddains injustifis au profit de Rodin.

Ce n'est pas  Rodin que l'on a demand tant et tant de statues qui se
trouvent dans nos rues, sur nos places et dans nos jardins et qui les
ornent, sans toujours les embellir. (_Sourires approbatifs._) Ce n'est
pas  Rodin que l'on a demand ces monuments, que vous pouvez voir 
Paris, monuments de Gambetta, de Waldeck-Rousseau, de Jules-Ferry, ou
bien encore celui de Chappe, qui, prs de nous, boulevard Saint-Germain,
voque sans aucun symbolisme le vieux tlgraphe de nos anctres.
(_Nouveaux sourires._)

Ce n'est pas pour Rodin que l'on a, tout prs d'ici, avenue de
l'Observatoire, relgu dans une ombre discrte, un des chefs-d'oeuvre
de Rude.

Non, messieurs, il n'y a pas l de privilge pour un homme, il n'y a pas
de doctrine d'tat.

Que s'est-il pass?

Le matre Rodin est venu nous dire: Voici mon oeuvre, avec les
collections dont s'est nourrie ma pense. Les voulez-vous? Je demande,
en retour, que la maison qui les abrite soit leur asile aprs ma mort,
non pas pour toujours, mais pendant vingt-cinq ans,--le temps de laisser
tomber les partis pris systmatiques, comme aussi les engouements
factices et les admirations de commande, le temps de juger froidement ce
que je fus, de mesurer exactement ce que j'ai fait.

Qui donc a pu voir, dans cette dmarche de haut dsintressement, la
manifestation d'un orgueil hypertrophi se dresser  lui-mme son propre
pidestal. Il se soumet au contraire  l'preuve la plus redoutable.
Ce n'est pas  des familiers, ce n'est pas  un cercle d'admirateurs
qu'il lgue son oeuvre; il confie au temps toute son oeuvre, toute
sa passion, la vie de sa vie, le rsultat d'un inlassable labeur,
des trsors dont lui seul sait ce qu'ils lui ont demand d'efforts
douloureux et de mditations infinies.

Je sais! Il y a la condition  laquelle cette offre est subordonne:
l'affectation de l'htel Biron.

Rodin a demand qu'on lui rserve ce joyau parfait, exemplaire exquis de
la grce du XVIIIe sicle.

La sduction de ce monument a t pour quelque chose dans la dcision
du vieux matre. L'effort architectural du sicle qui a port l'art du
dcor  son lgance suprme y est rsum. Comment, pris de cette
demeure, o tant de ses rves se sont raliss, n'aurait-il pas conu la
pense de lui attribuer une destination en harmonie avec le charme qu'il
y sentait?

Nous avons eu--et l'honorable M. Gaudin de Villaine avait raison tout
 l'heure de rappeler le grand service qu'il rendit alors--la mme
proccupation. Des spculateurs aux aguets mditaient le dpcement de
ce domaine et en prparaient l'horrible lotissement; nous avons t
d'accord,  la Commission du budget de la Chambre, dont je faisais alors
partie, avec notre collgue, pour que l'tat ft l'acquisition de ce
chef-d'oeuvre d'un des matres de l'architecture franaise. Pour le
dire, en passant, il faut reconnatre qu' notre poque dmocratique,
le culte des belles choses n'a pas priclit autant qu'on le prtend
parfois. Ce n'est pas aujourd'hui, c'est en des temps moins plbiens,
moins dtachs des vnrations anciennes, que l'on a accept qu'une
merveille comme le palais des Papes d'Avignon, ft transform en une
caserne d'artillerie, et l'oratoire aux fresques dlicates, dans
lequel un prtre s'agenouillait devant son Dieu, converti en cuisine
rgimentaire!

M. DE LAMARZELLE.--Nous sommes d'accord avec vous sur ce point.

M. STEEG.--J'ajoute que, depuis quelques annes, c'est
grce aux efforts et du Parlement et des sous-secrtaires d'tat aux
Beaux-Arts, que l'on s'est efforc de restituer le palais des Papes dans
son antique splendeur.

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION.--On l'a bien abm en le
restaurant!

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Mais vous n'avez pas russi.

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--Il est en pleine restauration!

M. T. STEEG.--Nous n'aurions pas eu  le restaurer si d'autres,
avant nous, ne l'avaient pas laiss dgrader.

Messieurs, telle est la donation qui nous a t faite, telle est l'offre
qui nous a t apporte par le matre Rodin. Je dis qu'il convient de
l'accepter avec gratitude et surtout avec empressement.

Eh oui! avec empressement. Pensez-vous qu'au point o l'a port
l'ascension de sa renomme, Rodin et t embarrass pour btir son
propre muse? N'et-il pas trouv, s'il l'et fallu, dans le concours de
ses fidles innombrables, les ressources ncessaires  l'dification du
palais de sa gloire?

On a parl, ici et ailleurs, du culte dont, aux tats-Unis et dans les
pays scandinaves, son oeuvre est l'objet.

Certes, il faut ici faire leur part et au snobisme et  la mode. Il
est possible aussi que quelques-uns se dtournent de ces thurifraires
d'outre-mer ou de ces fanatiques de tous pays, qui, se pmant
aujourd'hui d'extase, fussent, il y a trente ans de cela, demeurs
indiffrents ou ironiques devant les chefs-d'oeuvre de leur idole. Il
est possible aussi que quelques-uns se dtournent de lui le jour o le
vote de la Chambre et celui du Snat leur auront montr que ce n'est pas
seulement une lite exceptionnelle ou un cnacle compliqu et raffin
qui gote et admire l'oeuvre de Rodin.

Tenons, messieurs, ces manifestations lointaines pour non avenues. En
France, nous entendons la voix de toute une gnration d'artistes...

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Ah! non. Je possde de nombreuses
lettres d'artistes qui protestent.

M. T. STEEG.--En face de la protestation des uns, vous
trouverez l'adhsion des autres.

Il y a quelques annes, les plus grands noms de la littrature et de
l'art signaient une ptition demandant la cration du muse Rodin.
Tout rcemment, les membres de la Socit nationale des Beaux-Arts
apportaient au projet de convention qui vous est soumis une adhsion
loquente et reconnaissante. (_Trs bien! trs bien!_)

Mais pourquoi chercher des autorits? Aurions-nous des yeux pour ne
point voir? Lisez le rapport de M. Lintilhac, et, sous la conduite de
ce guide prcis, averti et loquent, allez voir l'oeuvre de Rodin.
L'auteur des bustes les plus beaux que l'on ait faits depuis Donatello,
l'artiste qui a anim des formes exquises ou superbes, palpitantes de
vie charnelle ou frmissantes de pense, le pote pique des _Bourgeois
de Calais_ et du _Monument de Victor Hugo_ est un matre dont Athnes
et Florence auraient revendiqu la gloire, comme nous le faisons
aujourd'hui. (Vives _approbations  gauche._)

J'entends bien l'objection que l'on nous a sans cesse rpte: Vous
allez crer un prcdent redoutable. Cette perspective n'est pas pour
m'effrayer. Que d'autres artistes nous apportent des dons semblables et
nous ne rebuterons pas leur bonne volont.

Mais combien sont-ils ceux qui pourraient nous faire une offre pareille?
Combien sentent qu'ils gagnent plus qu'ils ne perdent  la dispersion
des produits de leur infatigable talent, d'autant plus infatigable qu'il
ne connat pas ou ne connat plus l'effort vers une perfection toujours
plus haute?

Runir, juxtaposer dans un mme local les diverses crations d'un mme
artiste, quelle preuve prilleuse pour sa renomme!

M. GAUDIN DE VILLAINE.--C'est une revanche contre
l'indiffrence de ses contemporains. Ceux dont on acquiert les oeuvres
voient celles-ci disperses, tandis que ceux dont les oeuvres ne sont
pas recherches peuvent tre mises dans un seul muse.

M. T. STEEG.--Combien de talents s'immobilisent au moment o la
rputation obtenue parat dfinitivement installe! Une fois dcouverte
la formule qui captiva le public, les amateurs ou les marchands, ils se
contentent de reproduire le tableau, la sculpture ou le livre qui leur
valut le succs.

Par l'application d'une recette plus fructueuse que fconde, ils
arrivent  ce rsultat qu'une oeuvre cependant nouvelle donne
l'impression du dj vu. (_Trs bien! trs bien!_)

Il n'en sera pas de mme pour Rodin. Non seulement ses oeuvres
supportent d'tre rapproches les unes des autres, mais je dirai
volontiers qu'elles en ont besoin; elles se compltent, s'expliquent,
s'clairent rciproquement.

Dans chacune il cherche  se dpasser,  serrer la vie de plus prs, 
emprisonner dans le marbre ou dans le bronze quelque attitude, quelque
motion, quelque ide qui, jusque-l, s'taient drobes  son treinte.

Dira-t-on que Rodin n'a pas toujours russi dans ses tentatives? Certes,
le souci de perfection qu'il porte toujours, l'expression de ce qu'il y
a d'essentiel dans ses ides, l'a conduit  laisser tomber des travaux
dont il n'tait pas satisfait. Il se peut mme que, dans sa fivre de
cration, il se soit content de fixer son rve dans une bauche.

Mais, bauches ou ralisations, peu importe: ce muse Rodin que l'on
va crer et dans lequel vous verrez se juxtaposer des russites, des
essais, peut-tre mme des erreurs--ceci mettant en lumire le sens
profond de cela--apporte le tmoignage d'une activit prodigieuse, d'une
volont impatiente et passionne, mais souverainement puissante. Nul,
quand il y pntre, ne peut ne pas ressentir la domination de la force
cratrice qui s'y rvle. (_Vive approbation._)

En rendant hommage  Rodin, je pense aussi que nous apportons un
encouragement  ces jeunes sculpteurs qui poursuivent avec un enttement
sublime leur labeur sans compensation. Pauvres inconnus, mconnus,
ils s'obstinent  ne rien attendre que d'eux-mmes,  ne pas abaisser
leur art  ce que, dans leur juvnile intransigeance, ils appellent de
mprisables compromissions. L'exemple de Rodin, sa gloire tardive, leur
est un rconfort, leur apporte une esprance. (_Trs bien! trs bien!_)

Ne l'oubliez pas, messieurs, Rodin aurait pu, comme beaucoup d'autres,
russir de bonne heure. L'auteur du _Printemps_ et de la _Pense_ avait
une connaissance profonde de la technique et des ressources du marbre;
pendant des annes de luttes, il a vu les salons se fermer devant lui et
les grands critiques hausser les paules devant ses crations. Il aurait
pu abdiquer entre les mains de quelque entrepreneur de renomme, il ne
l'a pas voulu. La clbrit lui est venue en coup de foudre, lors de
l'Exposition de 1900. Il avait,  ce moment-l, soixante ans.

Comment s'tonner qu'il gote ingnument le murmure de gloire qui monte
jusqu' lui et comment ne pas comprendre qu'il a quelque mrite  avoir
attendu si longtemps la rcompense de tant d'annes d'une volont et, si
vous le voulez, d'une orgueilleuse obscurit?

La jeune gnration artistique s'incline avec respect et admiration
devant son caractre et son gnie.

Elle sait ce qu'elle doit  Rodin, ce dont il a enrichi la sculpture
franaise, elle sait aussi ce qu'il a ajout  ses traditions
sculaires. Car--et, sur ce point, je me trouve aussi en plein accord
avec l'honorable M. Lintilhac--c'est une erreur singulire que de
considrer Rodin comme un iconoclaste ou comme un contempteur du pass:
les collections dont vous trouverez, aux annexes du rapport, le riche
inventaire et o figurent en majorit des pices appartenant  l'art de
l'gypte, de la Grce et de Rome, sont,  cet gard, trs instructives.

Dans des entretiens qui nous ont t conservs, nul plus que Rodin ne se
rclame des principes classiques et des origines nationales. Ml jadis
aux quipes anonymes d'ouvriers gniaux, il et peupl de ses rves et
de ses chimres la faade des cathdrales. (_Trs bien! trs bien!_)

Messieurs, si je suis mont  cette tribune, c'est parce que je suis
convaincu que le projet qui vous est soumis pose une question d'intrt
national immdiat et profond. Aussi, j'avoue ma surprise, lorsque
j'entends dclarer que le moment est mal choisi pour discuter la
convention actuelle.

Byzance, disait un des auteurs cits par l'honorable M. Gaudin de
Villaine. Mais, messieurs, Byzance se perdait en controverses striles
et en dbats futiles. Ici, c'est du patrimoine moral de la France qu'il
s'agit. C'est ce patrimoine que nous voulons conserver et accrotre.

En ce moment, beaucoup de ceux qui auraient t les peintres, les potes
ou les savants de demain sont tombs. Ceux qui survivent leur doivent
de ne laisser dchoir aucune des aspirations suprieures dont la France
a toujours eu la fiert.

Demain il y aura une oeuvre conomique importante  accomplir, effort
de relvement matriel, de renaissance nationale. Il faut, demain, que
la France sorte de l'preuve mieux trempe pour les luttes pacifiques
qui suivront la victoire. Mais il ne faut pas que cet effort absorbe
toute la vigueur d'une jeunesse prmaturment rduite.

Il faut assurer dans notre pays le culte dsintress de la beaut et de
la vrit. C'est la parure resplendissante de la dmocratie franaise.
Cet ornement n'est pas un luxe vain et vaniteux. Il fait rayonner au
loin l'esprit de notre peuple.

Restons constants avec nous-mmes, affirmons-nous tels que nous sommes
dans l'preuve d'aujourd'hui, dans nos proccupations pour demain. En
votant le projet, vous ne ferez qu'ajouter  la vnration grandissante
qui, de toutes parts, monte vers la France; vous affirmerez au regard
du monde,  cette heure d'hrosme et de sacrifice, qu'elle maintient
sans flchir cette tradition d'idalisme qui, dans l'ordre de la beaut
comme dans l'ordre de la justice, restera son titre ternel  la
reconnaissance des hommes. (_Vifs applaudissements._)

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. le rapporteur.

M. LE RAPPORTEUR.--Messieurs, le projet de loi relatif  la
donation Rodin pose devant vous une question d'argent et une question
d'art. Il y a,  la surface de ces dbats une affaire et, au fond, une
manifestation soi-disant artistique.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--C'est bien vrai.

M. LE RAPPORTEUR.--...Et qui, en fait, a pour complice une
querelle d'cole. (_Mouvement._)

M. CHARLES RIOU.--A cette heure-ci, grand Dieu! C'est bien peu
de chose en prsence de ce qui se passe!

M. LE RAPPORTEUR.--Que voil un argument nouveau dans la
question, mon cher collgue!

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Non, je l'ai fait valoir dj.

M. LE RAPPORTEUR.--J'ai dit querelle d'cole. J'ai le droit
de le dire, parce que je ne l'ai pas dit dans mon rapport. Je me suis
appliqu  ne parler que de l'intrt du mrite artistique de l'oeuvre
de Rodin, suivant le mandat que m'en avait donn la Commission, parce
que son motif d'acceptation n'tait pas autre que l'admiration.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--C'tait le travail d'Hercule!

M. LE RAPPORTEUR.--Voyons d'abord l'affaire.

Pour vous montrer qu'elle est excellente, je n'aurai pas besoin de
longs dveloppements. Voici le fait et les chiffres: M. Auguste Rodin,
statuaire, grand officier de la Lgion d'honneur, consent  l'tat une
donation dont la valeur marchande,  dire d'experts, est, au bas mot,
de 2 millions et demi. Il y joint celle d'une partie de ses droits de
proprit artistique et littraire, d'un revenu annuel de 20.000 francs
environ, et le legs d'une autre partie de ses droits value  150.000
francs par an.

En change, le donateur, qui est septuagnaire, demande  l'tat
donataire d'exposer ses oeuvres, sa vie durant et vingt-cinq ans aprs
sa mort, dans l'htel Biron et la chapelle dsaffecte voisine.

Certains trouvent que ce contrat est lonin de la part du donateur.
Ils objectent que le loyer de l'htel vaut plus de 2 millions et demi,
en capital, de 20.000 francs de revenu immdiat et de 150.000 francs
de revenu aprs dcs, car cet htel aurait cot 6 millions  l'tat.
C'est inexact.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--C'est le rapport de M. Doumer.

M. LE RAPPORTEUR.--Attendez! Que votre arithmtique est
impatiente. L'tat a pay de ce prix l'htel et environ 37.000 mtres de
terrain, dont les deux cinquimes,  peu prs, ont t occups par le
lyce Duruy. Il a donc pay trois millions et demi les 23.000 mtres de
l'enclos Biron, ce qui les met  150 francs le mtre--lequel vaut 500
francs dans le quartier--et il a eu par-dessus le march l'htel et la
chapelle. Pour l'htel, n'exagrons rien; sans doute, il a deux faades
lgantes, surtout celle du jardin, mais sa construction a t l'objet
de vives critiques de la part de l'historien de l'architecture, Jacques
Blondel, qui y signale les vices d'une construction htive, notamment
les porte--faux. Et puis, il n'y a plus gure que les murs, car
peintures, boiseries, et jusqu'aux rampes des escaliers, ont t mises
au pillage. Quant  la chapelle, toute moderne, elle est quelconque.

Or, ce sont ces deux immeubles seuls qu'occupera le futur muse Rodin;
le jardin sera ouvert au public, et M. Rodin n'aura que le privilge de
s'y promener en dehors des heures ordinaires d'ouverture. Dans l'htel
lui-mme, il n'aura qu'une chambre, car ce n'est pas lui que l'tat
logera, c'est son oeuvre. Tel est ce contrat, qui est bien de l'espce
_do ut des_, mais je souhaite, pour nos finances, que l'tat soit invit
 en signer beaucoup de pareils.

La gnrosit du donateur est vidente  vos yeux, je pense, comme elle
l'a t  ceux de votre Commission des Finances, qui vient de conclure
au vote d'un crdit de 10.813 francs pour l'installation du futur muse.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Ce n'est pas l'avis de M. Aimond: il y
a quelque temps, dans les couloirs, il m'a dit tout le contraire.

M. LE RAPPORTEUR.--Gnralement, les bruits de couloirs
s'teignent au pied de cette tribune. Mais, moi, je dois y faire
entendre l'opinion de la Commission des Finances, puisque j'en ai t
galement le rapporteur; or, au sein de la Commission, le rapport
financier, que j'ai lu du premier au dernier mot, a t approuv 
l'unanimit des membres prsents.

Voil, messieurs, la question d'affaire, elle vous apparat--je
n'insiste pas--aussi bonne que possible...

_Un snateur  gauche._--Trs bonne!

M. LE RAPPORTEUR.--Mais pourquoi le donateur fait-il un geste
si magnifique? Par orgueil, disent ses dtracteurs. Est-ce le mot juste?

Aprs un si vaste effort, o chacune de ses oeuvres a partag le
public en dtracteurs acharns et en admirateurs enthousiastes, aprs
des querelles d'cole o, ni d'un ct ni de l'autre, on ne s'est piqu
de parler d'avance le langage de la postrit, le vieux matre, sentant
cette postrit toute proche, a t d'avis d'avoir un avant-got moins
tumultueux de son jugement, en offrant au public des connaisseurs, et
mme au grand public, la vue de l'ensemble de son oeuvre, group en un
muse.

Plus heureux que l'crivain, qui doit en appeler  une longue patience
des lecteurs, plus heureux que le musicien dont la composition exige
de coteux interprtes, le sculpteur, comme le peintre, n'a besoin
que du regard qui fait justice et recrute vite les admirateurs pour
soulever l'quitable avenir contre les cabales phmres. Rodin a voulu
profiter de cet avantage de son art. Il est avide de voir se poser sur
ses chefs-d'oeuvre le regard admiratif du visiteur o luit un reflet
de gloire. C'est sa manire  lui de rpter le cri du vieux Corneille 
ses rivaux obscurcis et autour de lui croassant:

    Je sais ce que je vaux et crois ce qu'on m'en dit.

Voil pourquoi ce septuagnaire, devenu, d'humble artisan, grand
artiste, par la force du talent immanent et un demi-sicle de labeur
orageux et si longtemps misrable, vient, conduit par l'tat, frapper 
la porte d'un petit temple de mmoire et dont il fait les frais.

Messieurs, c'est une gloire mondiale, ne au pays de France, un
vieillard dsireux avant de fermer les yeux o ont lui tant de visions
d'art, de les emplir d'une aube visible d'immortalit. Ouvrons-lui et
saluons. (_Vifs applaudissements  gauche et au centre._)

Tout le monde n'en est pas d'avis, vous venez de le voir. On craint,
dit-on, de crer un prcdent encombrant. Vraiment? On craint de
rencontrer trop souvent, au bout de la carrire d'un artiste, l'accord
d'une pareille gnrosit et d'un pareil talent? Ah! messieurs,
c'est prvoir de bien loin l'embarras des richesses: en l'espce,
l'encombrement n'est pas plus  craindre que la ruine. (_Sourires et
applaudissements._)

L'argument est-il bien srieux et faut-il s'y arrter davantage? Votre
attitude indique que non et j'arrive  un autre encore moins dpouill
d'artifice.

Parlons net. Si le muse projet ne devait pas occuper un ancien
tablissement congrganiste, est-ce que sa cration soulverait ici les
objections que vous venez d'entendre?

M. DE LAMARZELLE.--Je veux bien accepter ce dbat, mais il ne
devrait pas s'ouvrir quand l'ennemi est encore  Noyon. Je ne le crains
pas. Si vous l'engagez je vous suivrai.

M. LE RAPPORTEUR.--C'est vous-mme qui avez dit que vous
ne laisseriez pas chapper cette occasion de porter la question des
congrgations  la tribune. J'ai, dans mon dossier, l'article.

M. DE LAMARZELLE.--Si vous le voulez! Vous pouvez lire mon
article.

_Voix nombreuses._--Lisez! Lisez!

M. LE RAPPORTEUR.--Voici l'article:

...L'on n'a pas manqu de prtendre, dit M. de Lamarzelle, que si le
projet d'un muse Rodin rencontrait si vive opposition, c'est parce
qu'on voulait l'installer dans le couvent enlev aux religieuses du
Sacr-Coeur. C'est, en vrit, assez difficile  soutenir, etc.,
etc...

Et voici votre dclaration...

M. DE LAMARZELLE.--Non, lisez tout!

M. LE RAPPORTEUR.--Vous voulez que je lise tout?...

M. DE LAMARZELLE.--Oui, puisque vous y tes. Ce que vous venez
de lire, c'est l'objection que je pose...

M. LE RAPPORTEUR.--L'article est si long que je ne puis le lire
entirement, mais voici la citation:

C'est en vrit assez difficile  soutenir lorsqu'il s'agit du dput
radical-socialiste, M. Jules-Louis Breton et de tant d'autres qui l'ont
aid dans sa vigoureuse campagne; quant  moi, je n'essayerai certes
pas de le dissimuler, je n'ai pas l'intention de manquer de dresser
la protestation du droit contre une spoliation... (_Exclamations 
gauche._)

M. DE LAMARZELLE.--Eh bien?...

M. LE RAPPORTEUR.--Eh bien, au moment du moins o vous avez
crit cela, vous aviez l'intention de porter le dbat sur le terrain o
vous dites que je vous entrane. C'est vident, par le passage mme que
je viens de lire.

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION.--M. de Lamarzelle avait
oubli Noyon  ce moment.

M. DE LAMARZELLE.--Je m'expliquerai  la tribune.

M. LE RAPPORTEUR.--Ce n'est pas une querelle que je vous
cherche. Je prends texte d'une dclaration crite par vous, ayant trait
directement  une interruption lance par vous. N'est-ce pas de bonne
et courtoise guerre? D'ailleurs, constatez que je me laisse interrompre
 loisir et par qui veut, et que je rponds. N'est-ce pas de franc jeu?
(_Marques d'approbation._)

M. DE LAMARZELLE.--Je vous ai dit que je n'avais pas
l'intention de porter le dbat sur les congrgations ni sur l'abrogation
de la loi de 1901  la tribune. Je voulais carter d'une discussion
parlementaire tout ce qui pouvait nous diviser; mais puisque, en ce
moment, vous ouvrez ce chapitre, je vous y suivrai et j'apporterai la
protestation dont j'ai parl dans mon article.

M. LE RAPPORTEUR.--Je ferai remarquer au Snat que je ne
fais qu'y suivre M. de Lamarzelle; et, comme disait le talentueux
Montaigne, dont on ne discute pas le style ici et que je cite, en tout
cas, je ne fais que le clouer  ses propos. (_Sourires._)

M. DE LAMARZELLE.--Vous tes dur!

M. LE RAPPORTEUR.--Clouer ne veut pas dire crucifier.

M. DE LAMARZELLE.--J'avoue que je me trouve trs bien portant,
mme aprs votre spirituelle raillerie!

M. LE RAPPORTEUR.--Je ne vous raille pas, mon cher collgue,
vous savez, au contraire, combien j'estime votre caractre, comme votre
talent. Je pousse donc mon argument et vous y rpondrez avec votre
loquence coutumire.

C'est, selon le mot franchement profr  la tribune de la Chambre par
M. de Gailhard-Bancel, pour dfendre contre la prescription de l'oubli
l'ancienne demeure des Dames du Sacr-Coeur qu'on s'attaque si
bruyamment au muse Rodin. Voil ce qui fait trouver le projet de loi
condamnable et mme damnable, et l'oeuvre de l'artiste trop peu mre
pour la gloire et mme un peu diabolique. Voil pourquoi on soulve ici
le vieux problme de la moralit dans l'art, cette quadrature du cercle
de l'thique et de l'esthtique, comme si ce qui est vraiment beau
n'tait pas moral en soi, n'tant que la splendeur du vrai.

Le vrai, le beau, le bien, disait Diderot, ce grand critique d'art,
voil ma trinit. (_Applaudissements rpts  gauche._) Pour tre
laque, ce credo n'en est pas moins gros de sens et d'un beau sens.
En tout cas, Rodin n'en peut mais. Ce n'est pas pour profaner
sataniquement une chapelle, d'ailleurs dsaffecte, qu'il jette son
dvolu sur elle et en paye le loyer si magnifiquement.

Les mrites de son oeuvre n'en sauraient tre diminus et le mobile,
plus ou moins avou des adversaires de la donation, tel que je viens de
le dsigner, mousse bien les critiques qu'ils dcochent au donateur, de
face ou de biais.

Mais envisageons un moment ces critiques. Je vous ferai remarquer,
messieurs, que dans mon rapport, je me suis tenu  l'cart des querelles
d'cole. L'intrt et la beaut du futur muse avaient seuls dict la
dcision de votre Commission spciale. Elle m'avait charg de faire
ressortir l'un et l'autre. En toute sincrit, sans fracas verbal, j'y
ai tch de mon mieux. Mais la tournure que prend la discussion m'oblige
 n'y pas garder une attitude si platonique  cette tribune. J'en viens
donc  la querelle d'cole dont on s'y est fait l'cho pour les besoins
d'une autre cause.

Je dclare d'abord que, loin de dplorer ces sortes de querelles, je
les crois fcondes,--du moins quand on n'en fait pas des arguments
politiques,--car c'est pour les envieux excits que nombre d'artistes
ou d'crivains sont monts au comble de leur art. Elles sont vieilles,
d'ailleurs, comme les arts et mtiers; il y a trois mille ans qu'on
disait: Le potier est jaloux du potier, le menuisier du menuisier;
et tout n'en va que mieux  l'atelier. Phidias avait des dtracteurs
acharns, et le fronton du Parthnon reste incomparable. Ghibert et
Donatello se poursuivaient de critiques rciproques et acres et ce
sont les deux crateurs de la sculpture moderne. Autour de Raphal, on
cabalait contre Michel-Ange, ce qui ne l'empchait pas de peindre la
Sixtine. Nous avons eu, en musique, la querelle des Gluckistes et des
Piccinistes qui, selon le mot de Jean-Jacques, dboucha les oreilles
franaises, comme nous avions eu, en littrature, celle des Cornliens
et des Raciniens, qui se renouvela en celle des romantiques et des
classiques, puis des naturalistes, laquelle dure encore, et tant mieux!
Quand il n'y aura plus de libre querelle d'art et de littrature,
c'est qu'il n'y aura plus de cration artistique ou littraire. Les
chefs-d'oeuvre seront devenus des modles incompris que copieront
mcaniquement, en figures stylises, des lves bien sages et bien
striles, et dans les coles mornes rgneront, montant la garde autour
des poncifs, ces pions du beau. (_Applaudissements rpts._)

Mais nous n'en sommes pas l. Nous avons des sculpteurs, comme Falguire
et Merci et dix autres, dont les noms sont parmi les gloires de la
France, dont les oeuvres sont l'orgueil de nos muses et de nos places
publiques, et la suprme parure de nos monuments. Mais ces matres ont
derrire eux le troupeau servile des copistes, le choeur intransigeant
des thurifraires, et qui s'intitulent l'cole. L, l'inspiration des
matres originaux est rige en dogme par les uns, et leur technique
est tourne en recette par les autres. (_Sourires approbatifs._) Dans
cette langue du geste qu'est la sculpture, l'cole fait un choix, et
on compose un vocabulaire en dehors duquel elle dcrte que ne saurait
s'exprimer l'loquence du corps, sans patoiser. Elle prtend que les
titres de noblesse de cette langue chtie par leur got troit sont
dans l'antiquit mme, et pour le prouver, elle fait un tri dans les
antiques. Elle traite de dcadents ou d'archaques ceux qui donnent trop
videmment tort  sa thorie de la sculpture canonique, statique, et qui
montrent qu'il y a aussi de l'eurythmie dans la sculpture en mouvement,
traduisant le dynamisme des sentiments et des passions, tels que le
_Laocoon_, les _Lutteurs_, le _Gladiateur_, le _Discobole_ de Myrhon.

La dcouverte du fronton occidental du temple d'Olympie, o se voit la
bataille des Lapithes et des Centaures, si dramatique et si raliste
en son classicisme incontestable, la jeta dans un tonnement dont elle
n'est pas encore revenue. (_Sourires._) Mais elle ne s'en tint que
plus obstinment  son rpertoire conventionnel de postures,  son
vocabulaire de gestes chti, acadmis! Certes, quand un vrai matre
parle cette langue, elle peut tre fort loquente--il y a les Racines de
la sculpture--mais elle a l'inconvnient de pouvoir tre vite apprise
par la mdiocrit et de prter dplorablement au pastiche, et alors sur
le Racine mort, le Campistron pullule. (_Trs bien! trs bien!_)

De l, dans nos muses et sur nos places, tant d'oeuvres froides, aux
gestes convenus, rpts en cadence et  satit par les figures de
bronze ou de marbre, comme par les figurants d'un ballet, aux attitudes
apprises, aux hanchements prtentieux, aux gestes arrondis et o le
sujet fait le beau, thtralement.

Leurs auteurs  la douzaine en tirent honneur et profit, sans trop
de peine. De l leur colre contre qui vient les troubler dans la
tranquille possession de ce monopole. Cette cole a pour devise le beau
vers du pote:

    Je hais le mouvement qui dplace les lignes.

Et ceux qui en sculptent de tels, ajoute-t-elle in petto.
(_Applaudissements._)

Vienne un artiste que son temprament porte vers une statuaire autrement
et plus pathtique, qui soit de la ligne des auteurs du _Milon de
Crotone_, de la _Marseillaise_, de la _Danse_, qui ose trouver trop
troite la convention stylise, qui, par l'observation directe du
modle et de la vie et de tous les matres classiques ou gothiques, ose
puiser au trsor des gestes libres, d'aprs nature, quel moi chez les
doctrinaires de l'cole, quelle clameur de haro chez les pasticheurs
 la douzaine et qui forcent quelques matres  faire chorus! Sus au
prtendu rvolutionnaire! Et voil justement le cas de Rodin.

Ses oeuvres apparurent  l'cole comme un dfi d'une insolence
croissante, depuis la premire, l'_Homme au nez cass_, jusqu'aux
_Bourgeois de Calais_, en attendant le _Balzac_ que ne leur fit pas
pardonner le _Baiser_ expos au mme Salon.

Entre les deux conceptions de l'art, le conflit clata aussitt. Le
buste dit l'_Homme au nez cass_ dont tous les grands muses tiennent
aujourd'hui  honneur d'avoir un exemplaire, est refus au Salon, comme
son auteur l'avait t, et par trois fois,  l'cole des Beaux-Arts.
Et pourtant, par la largeur de la facture tout antique, par la force
expressive, ce buste est l'an authentique de tant d'autres qui
suffiraient seuls  la gloire de Rodin, o la personnalit des modles
est si vidente, si puissamment concentre, caractrise et rendue,
qu'en les rapprochant des originaux, qui les a connus vivants sent
monter  ses lvres,  l'adresse de leur auteur, pour traduire son
admiration, l'hyperbole laudative de l'inscription antique: De toi ou
de la vie, qui a imit l'autre? (_Applaudissements._)

Cependant, l'artiste pauvre a model l'_Homme au nez cass_ dans
une curie humide, ouverte  tous les vents, et vit de son mtier
de dcorateur, dans une gne qui durera jusqu' la cinquantaine,
ne se dcourage pas. Cela seul mriterait le respect. (_Vifs
applaudissements._)

Il prsente au Salon l'_Age d'airain_, sa premire statue. On l'admet,
mais c'est pour crier: Au voleur!

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION.--_L'Age d'airain est un
chef-d'oeuvre._

M. LE RAPPORTEUR.--Le choeur des coltres dclare que
l'auteur a trich au jeu et que le torse est moul sur nature, comme
si jamais moulage pouvait traduire la sve, le frmissement de vie qui
monte des pieds  la tte de cet phbe s'veillant  la nature. Pour se
disculper, l'artiste envoie un moulage du torse du soldat belge qui lui
a servi de modle et donne  comparer.

D'ailleurs, avant cette dmonstration par l'absurde, les vrais artistes,
Falguire et Guillaume en tte, ne s'y taient pas tromps et avaient
dfendu le loyal sculpteur contre cette accusation aussi sotte que
perfide. En fait, du premier coup et avec la nature pour seul guide,
la nature dont il a dit qu'elle est la source de toute beaut et que
l'artiste qui s'est approch d'elle ne transmet que ce qu'elle lui a
rvl, il avait cr un de ces _bronzes respirants_,  la grecque,
dont Virgile parle avec envie. J'ai vu l'_Herms_ de Praxitle, sous
le ciel d'Olympie, et la vivante poitrine de ce chef-d'oeuvre de
l'phbie antique ne respire pas mieux que celle de l'_Age d'airain_.
(_Vifs applaudissements._)

L encore, le coup d'essai tait un coup de matre: la matrise de Rodin
s'y affirmait dj tout entire.

Je ne passerai pas  cette tribune une revue de l'oeuvre de Rodin.
Je l'ai esquisse dans mon rapport, pour motiver la dcision de votre
Commission et selon le mandat exprs qu'elle m'en avait donn.

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION.--Vous vous en tes trs bien
acquitt.

M. LE RAPPORTEUR.--Mais si de pareils commentaires peuvent
s'crire, parce que le lecteur srieux en soutient la lecture en se
reportant  la vue des oeuvres qui les dictrent, ils risquent
d'ennuyer ceux qui les entendent formuler, en l'absence des oeuvres,
surtout quand leur esprit est assig et leur temps pris par des
proccupations aussi graves que les ntres. (_Parlez! parlez!_) J'ai
mme  vous remercier de l'attention que vous m'avez accorde dans de
pareilles circonstances et je m'efforcerai de n'en pas abuser dans ce
qui me reste  dire sur la donation Rodin et son auteur.

Je me bornerai  faire sur les mrites de l'oeuvre  laquelle
est destin le futur muse, une remarque gnrale que je motiverai
sommairement et qui vient d'tre indique loquemment par M. Steeg. La
voici: ce prtendu rvolutionnaire est, au fond, un traditionnaliste, et
des plus fervents.

Un des principaux attraits de son oeuvre est justement d'y voir
l'mulation constante de son originalit avec les chefs-d'oeuvre du
pass--classiques, renaissants ou gothiques--pour apprendre de l'art
mme  franchir ses limites.

Quelle oeuvre de sculpture moderne est, en effet, dans l'inspiration
et dans l'excution, plus voisine des antiques que le groupe de la _Mort
d'Alceste_? C'est le pathtique mme d'Euripide. Y a-t-il, dans nos
muses, rien de plus classique par la largeur des plans, l'quilibre
des masses, la franchise du model et la force contenue, la foi du
sentiment, que _Le Baiser_? Qui donc a, de nos jours, plus lgamment
et plus puissamment interprt les vieux mythes que l'auteur de
l'_Orphe suppliant les Dieux_, de l'_Apollon vainqueur_, de l'_Amour et
Psych_, des _Danades_ au supplice et de cette Centauresse symbolique,
fouillant le sol de son rude sabot, tandis que son buste dlicat et
haletant se tend perdument vers la chimre et que se combattent si
pathtiquement en elle l'instinct de la bte et l'idalisme de la femme?
(_Applaudissements._)

Et les matres de la Renaissance, aprs ceux de l'antiquit--dont il
s'entourait pieusement en travaillant--ont-ils eu un plus authentique
successeur que ce mme Rodin? Son _Saint Jean-Baptiste_ n'est-il pas
le frre, en rusticit expressive, de ces paysans en qui les dlicats
reprochaient  Donatello d'incarner ses aptres? Et qui donc a mieux
regard Michel-Ange? Revenez voir, aprs une visite aux _Esclaves_ du
Louvres, celui de Rodin, l'_Adam naissant_ qui hanche de mme et dj si
douloureusement sous le poids de la vie qu'il vient de recevoir? Et son
_Ariane_ ne dort-elle pas le mme et vivant sommeil que _La Nuit_?

Mais, pour mesurer l'originalit de Rodin dans l'mulation avec le
sublime Michel-Ange, disciple du grand Donatello, comme on disait
alors, comparez le _Penseur_ du Panthon--oui, celui-l mme qu'on
appelait tout  l'heure  cette tribune, un _pithcanthrope_, tout comme
fait certain interlocuteur d'un dialogue de Guiglielmo Fennero, auquel
un autre rpond que derrire toute oeuvre de Rodin il y a une ide et
qu'il faut avoir des nerfs diffrents pour chaque artiste--comparez-le 
celui du tombeau de Laurent de Mdicis.

Dans l'un la carrure puissante, la curiosit rflchie de la pense
renaissante devant la rsurrection de la vie en beaut et de la science,
pleine de promesses; dans l'autre, l'ide faisant effort pour se dgager
du corps d'athlte qu'elle habite et tourmente, l'anxit crispe qui
convient  la pense contemporaine, se penchant sur des nigmes plus
poignantes--par exemple le problme politique et social du bonheur
toujours  l'tat aigu, la complicit monstrueuse de la science et de
la barbarie contre le droit et la civilisation. (_Applaudissements
rpts._)

Quelle force suggestive, l et ailleurs, dans le symbolisme des formes,
dans toute cette sculpture intellectuelle! N'est-ce pas l crer au sens
le plus lev du mot? Rodin est le pote du marbre. (_Applaudissements._)

Son originalit dans l'mulation n'est pas moindre, quand il s'inspire
des matres gothiques, mais elle est moins facile  entendre et 
goter; elle a mme donn naissance  d'orageux malentendus. Mais la
beaut de certaines oeuvres de cette troisime inspiration n'en est
pas moins certaine et moins durable; par exemple, dans ces _Bourgeois
de Calais_ o il a fait, en sculpture, avec la convention une rupture
aussi clatante et qui sera aussi fconde que celle de son ami Puvis de
Chavannes, en peinture,  l'cole du Giotto.

Aux groupes pyramidants, en cadence de ballet, il a os substituer
une bande de figures comme on en voit aux parvis de ces cathdrales
dont il a si bien parl, o chacun des personnages, acteur sincre du
drame commun qui les treint et les unit tous, fait pathtiquement son
geste individuel--chacun  son enseigne, comme disent les rubriques
des metteurs en scne de ces _mystres_ dramatiques qui ont fidlement
inspir le ralisme expressif des anonymes _imagiers_ de notre art
gothique. Est-ce que ce pathtique ne prend pas aux entrailles qui
s'y laisse aller de bonne foi, comme voulait Molire? (_Marques
d'approbation._)

Quelque divers, d'ailleurs, que soient les sentiments qu'on prouve au
spectacle de l'oeuvre norme et ml de Rodin, comment nier qu'il
apparat, dans vingt chefs-d'oeuvre, une puissante et admirable
synthse, toute moderne, au confluent de l'art classique et de l'art
gothique dont elle s'inspire tour  tour, sans quitter jamais la nature
d'un pays?

Or, la confidence curieuse et suggestive des efforts d'o est sortie
une si vaste production, sera faite aux visiteurs du muse Rodin par
les bauches, maquettes et moulages lgus aussi par lui  l'tat. En
offrant le spectacle complet de la laborieuse volution du matre de
cans, ce muse apparatra, aux artistes et aux amateurs, riche en
formules et en motions esthtiques. (_Applaudissements._)

Le grand public lui-mme, qui a l'intuition profonde des passions,
s'initiera peu  peu  cet art, grce  sa sincrit et  son
pathtique: il y gotera de plus en plus ces motions de la forme
expressive, ce frisson du beau que les lgislateurs de toutes les
civilisations, y compris la chrtienne...

M. DE LAMARZELLE.--Surtout la civilisation chrtienne.

M. LE RAPPORTEUR.--Oui... ce frisson du beau qu'elles ont
considr comme un stimulant ncessaire et un prcieux auxiliaire de
l'ducation du peuple. (_Trs bien!_)

M. GAUDIN DE VILLAINE.--L'hospitalisation d'un artiste vivant
n'a pas de rapport avec ce que vous exposez!

M. LE RAPPORTEUR.--Vous voulez que tout ce qu'on dit ait
du rapport avec les seules choses que vous dites. On peut en penser
d'autres, sur le sujet en discussion, et les dvelopper. J'use de mon
droit, en restant matre de l'ordre de ma discussion. Mais, ds qu'on
sort de votre chemin, on se jette dans les chemins de traverse,  votre
compte; et on est aussi un rvolutionnaire!

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Mais non!

M. LE RAPPORTEUR.--Je continue donc mon chemin, ne vous en
dplaise, et j'arrive, d'ailleurs, au bout.

Mais, objecte-t-on, ce n'tait pas le moment de vous occuper de la
cration d'un muse Rodin. D'abord, en ce moment, ce n'est pas nous qui
l'avons choisi: c'est l'chance du contrat qui nous l'a impos. Ce
n'est pas le moment, dites-vous: mais est-ce le moment de diminuer nos
gloires en les discutant, ou de les exalter? (_Trs bien! trs bien!_)

Comment! nous avons un artiste dont la clbrit rayonne dans les deux
mondes, dont l'oeuvre est commente par des tudes dans toutes les
langues civilises,--j'en ai vu une en japonais,--dont les productions,
alors que certaines en marchandent le cadeau, sont guettes par l'or de
l'tranger,--hier, on lui offrait, pour un buste de Shakespeare, 160.000
francs,--qui a, dans les villes capitales, des monuments  son nom,
tout un muse  San-Francisco, une salle au _Kensington_ de Londres,
trois salles au _Metropolitan_ de New-York, dont la personne, quand
elle passe la frontire, est l'objet d'ovations inoues,-- son dernier
voyage  Londres, on dtelait les chevaux de sa voiture, pour la traner
en triomphe, et on le proclamait docteur de l'Universit d'Oxford,--et
certains disent que ce n'est pas le moment de rappeler au monde que
la France sait aussi admirer ses artistes? Si, c'est bien le moment,
monsieur, d'exulter, d'arborer et d'exposer nos gloires, ne ft-ce que
pour rappeler aux nations civilises ce qu'elles doivent au gnie de
l'Athnes moderne.

Ah! messieurs, dfions-nous, plus que jamais, de cette manie nationale,
redoutable, envers de nos qualits critiques, qui nous pousse, comme par
une suprme lgance,  nous dnigrer nous-mmes (_Vive approbation_),
 nous dnigrer aux yeux du reste du monde, o nous n'avons pas que des
amis et o certains, peut-tre mme parmi les neutres, ne demandent pas
mieux que de nous prendre au mot (_Assentiment_), ainsi que j'avais
l'honneur de vous le rappeler  cette tribune, dans la querelle contre
la Sorbonne,  la veille mme de la guerre et ne croyant pas si bien
dire, hlas! (_Applaudissements._)

Si l'on avait un Rodin, de l'autre ct du Rhin, ce n'est pas en ce
moment, ni jamais, qu'on mettrait les crans de la critique devant les
rayons de sa gloire. Autour de lui, quel choeur retentirait du barbare
au-dessus de tout! (_Nouveaux applaudissements._) N'en ayant pas, on
y fait quand mme, par bluff, des gestes de kultur artistique: n'est-ce
pas hier, en pleine guerre, qu'on affectait d'y payer 900.000 marks,
1.275.000 francs, un antique enlev  notre squestre? Et ce ne serait
pas pour nous le moment de faire un geste aussi sincre qu'lgant,
un de ces gestes bien franais--comme celui qui datait de l'angoisse
de Moscou le dcret de rorganisation de la Comdie-Franaise--en
donnant  une gloire du pays de France l'hospitalit nationale qu'elle
demande et paye en une si belle monnaie? (_Trs bien! trs bien!_)
Votre Commission, qui vous propose de le faire, peut adresser  ses
contradicteurs la rponse mme des Athniens  leurs dtracteurs, au
coeur mme d'une guerre  mort, malgr laquelle ils ne dsertaient
pas le culte de la beaut: Oui, nous avons l'amour du beau, riposte
le prsident du Conseil d'alors, qui avait nom Pricls. (_Rires
approbatifs._) Mais un amour o le bon got et le budget trouvent leur
compte. J'espre, messieurs, que c'est aussi ce que vous allez dire
par votre vote, pour l'honneur de la Rpublique qui, ici comme en tout
et pour tout, entend bien rester laque et athnienne. (_Double salve
d'applaudissements._--_L'orateur, en regagnant sa place, reoit les
flicitations d'un grand nombre de ses collgues._)

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. de Lamarzelle.

M. DE LAMARZELLE.--Messieurs, avant de rpondre aux arguments
de l'honorable rapporteur, je voudrais vous rsumer l'histoire du projet
que nous discutons, histoire incroyable, absolument invraisemblable, je
le reconnais, mais authentique par la discussion mme de la Chambre
des dputs. Elle a t raconte par M. Lon Brard  la Commission
de l'Enseignement de la Chambre des dputs. M. Jules-Louis Breton
l'a reprise devant l'autre Assemble; M. Brard ne l'a pas nie; M.
Jules-Louis Breton l'a mme mis au dfi d'en contester une seule partie
et le dfi n'a pas t relev.

Telles sont les autorits sur lesquelles je vais m'appuyer pour exposer,
 mon tour, cette histoire du projet Rodin. Voici les faits:

Ainsi que mon excellent ami Gaudin de Villaine vous l'a expliqu, c'est
en 1911 que fut vote une loi permettant  l'tat d'acqurir l'htel
Biron.

Le but de cette loi, c'tait d'abord de nous conserver, comme on l'a dit
tout  l'heure, le chef-d'oeuvre de Gabriel et de mettre le public
en possession d'un parc magnifique. Depuis cette poque 1911, rien n'a
t fait; et, lorsqu'on passe boulevard des Invalides, devant ces murs
ventrs, on aperoit cet admirable htel que l'on dcrivait si bien
tout  l'heure, dans un tat lamentable de dlabrement. Le parc est
livr aux mauvaises herbes,  tel point que je pourrais citer ici des
hommes qui y ont chass le lapin, il n'y a pas longtemps encore!

Enfin, quand on contemple ce domaine, on a la sensation qu'il appartient
 un propritaire en train de se ruiner; spectacle d'autant plus
lamentable que l'on constate que le domaine tait magnifique.

Une autre remarque a t faite: sur cet immeuble, on n'a jamais vu
flotter, pendant l'horrible guerre que nous traversons, le drapeau d'une
ambulance; tandis que nos coles publiques et prives, au dtriment des
enfants qu'elles enseignent, ont recueilli chez elles des blesss, dans
cet htel il n'y a rien!

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT DES BEAUX-ARTS.--Je vous demande
pardon!

_Un snateur  gauche._--Il y a l'oeuvre de l'htel Biron.

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--Il y a un ouvroir, une garderie
d'enfants, une cole de prapprentissage depuis le mois d'aot 1914.

M. DE LAMARZELLE.--Dans tous les cas, il n'y a pas de blesss.

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--On ne peut pas tout y mettre 
la fois!

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Il y avait aussi d'autres locataires,
moins recommandables.

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--Pas depuis la guerre.

M. DE LAMARZELLE.--Que s'est-il pass? Puisque l'immeuble a t
laiss dans cet tat de dlabrement, l'tat a voulu donner  l'htel
Biron sa destination lgale; il s'est alors trouv en prsence des
locataires admis par le liquidateur de la Congrgation,  savoir: une
actrice, Mlle Jeanne Bloch; un acteur, M. de Max; enfin, M. Auguste
Rodin, le sculpteur illustre que l'on a clbr tout  l'heure. Il ne
fut pas difficile  l'tat d'expulser Mlle Jeanne Bloch; M. de Max
fit plus de difficults; quant  M. Rodin, je cite ici M. Jules-Louis
Breton:

Quand il fallut s'attaquer  M. Rodin, ce fut, cette fois,
matriellement impossible, l'Administration des Beaux-Arts n'ayant pu,
malgr ses longs et louables efforts, arriver  le faire consentir 
dmnager.

L'tat fit donc de louables efforts, comme vous le voyez, pour excuter
la loi; mais Rodin est un homme au-dessus des lois. Si, au lieu
d'un locataire, il s'tait agi d'expulser un propritaire et si ce
propritaire avait t de ceux dont il tait question tout  l'heure
et dont je ne voulais pas parler, oh! alors, on aurait trouv moyen
d'excuter la volont du lgislateur et d'invoquer les justes lois.
M. Rodin est une puissance, un dieu que vous avez entendu loquemment
clbrer tout  l'heure par l'honorable M. Lintilhac!

On ne l'a pas expuls, cependant, et cette situation a dur cinq ans; en
sorte que le projet de loi en ce moment soumis  votre examen constitue
ce que M. Jules-Louis Breton a appel trs bien: la solution lgante de
cette question trs pineuse. (_Trs bien!  droite._)

La solution lgante, vous la voyez: Rodin se dresse contre la loi; il
ne veut pas obir  une loi en vertu de laquelle l'tat fait les plus
louables efforts pour le chasser d'un immeuble appartenant  l'tat. La
solution est toute simple: Rodin dsobit  la loi? eh bien, nous allons
faire une autre loi, en vertu de laquelle Rodin, dornavant, sera chez
lui!

M. GAUDIN DE VILLAINE.--C'est l'inverse du moratorium!

M. DE LAMARZELLE.--C'est ce que j'allais dire. Si donc on avait
obi  la loi, ce n'est pas ce critique d'art fin et dlicat que vous
venez d'entendre que l'on aurait envoy chez M. Rodin, ce serait,--et
c'et t plus logique,--un commissaire ou rapporteur de la Commission
du moratorium des loyers de la Chambre ou du Snat. Mais on a lev
cette question et nous en sommes arrivs aujourd'hui, au Snat et  la
Chambre,  discuter sur l'oeuvre de M. Rodin.

Nous venons d'entendre un homme extrmement comptent, un critique
d'art de premier ordre, dont le rapport est beaucoup plus d'un artiste
que d'un homme politique; mais, en fait, nous sommes parfaitement
incomptents pour discuter une pareille question et pour en juger, et je
vous montrerai tout  l'heure que, dans la presse, on a dit avec raison
que ce n'tait pas l'affaire du Parlement de dcider pour ou contre dans
une question qui est purement d'art.

Pour mon compte, je n'essaierai pas de m'lever aux hauteurs atteintes
par notre honorable rapporteur. Cependant, malgr toutes les critiques
que l'on peut nous adresser, nous ne pouvons pas, je ne peux pas, quant
 moi, voter ainsi,  la muette, en n'coutant que les admirateurs
passionns de M. Rodin et en ne tenant aucun compte des dtracteurs de
son art, aussi passionns de leur ct.

Ce n'est pas surtout une question d'art que je voudrais discuter ici,
car ce n'est pas notre affaire; je voudrais me borner  montrer au
Snat qu'il ne nous appartient pas d'intervenir dans la mle entre
deux groupes d'artistes passionns--vous venez d'en avoir une preuve
loquente--_genus irritabile vatum_, a-t-on dit. Pour ma part, je n'irai
pas me mettre entre les deux camps, car je sais ce qui m'attendrait.
(_Sourires._)

Je veux seulement vous dmontrer que nous n'avons pas  intervenir dans
cette querelle; que, de plus, nous n'avons pas  faire ici une loi de
privilge, une loi d'exception en faveur d'un artiste quelconque et
surtout d'un artiste vivant.

Il me sera bien facile de vous dmontrer que c'est une loi de privilge.
On a reproch au projet d'admettre que Rodin ft log aux frais de
l'tat jusqu' la fin de sa vie, qu'il et tel ou tel avantage pour ses
oeuvres durant son existence. De cela je n'aurais pas  m'tonner: il
y a des prcdents dans notre histoire.

La monarchie a log des artistes. L'cole du Louvre prenait des artistes
sous sa protection, et cela a parfaitement russi. Mais ce que je ne
puis absolument admettre et ce qui est exorbitant, ce qui ne s'est
jamais vu en France sous aucun rgime, c'est que M. Auguste Rodin ait un
muse d'tat  lui, un muse constitu pour ses oeuvres _in ternum_.

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION.--Non, pour vingt-cinq ans!

M. DE LAMARZELLE.--Je vais vous prouver le contraire, monsieur
le prsident de la Commission, et c'est justement ce sur quoi on n'a pas
encore assez appuy.

Voici, en effet, ce que dit la donation: Ces oeuvres devront tre
runies dans un mme immeuble de manire  former un ensemble complet
constituant la collection Rodin.

Comme vous le dites fort bien, pendant vingt-cinq ans aprs sa mort,
l'hospitalit est assure aux oeuvres du sculpteur Rodin dans l'htel
Biron; mais, si l'tat reprend l'htel, il est oblig de construire un
autre muse pour y mettre ses oeuvres.

Donc, je ne me trompe pas lorsque je dis que c'est un muse consacr aux
oeuvres de M. Rodin, _in ternum_, pour toujours.

L'tat s'est rserv le droit,  toute poque, de reprendre l'htel
Biron, mais dans ce cas, il devra mettre pralablement  la disposition
de M. Rodin un local d'une superficie gale, amnag  sa convenance,
pour y placer ses oeuvres, et ce local sera difi, aux frais de
l'tat, dans les limites du jardin entourant l'htel Biron.

Je n'ai donc rien exagr en disant que c'est bien un muse _in ternum_
que l'tat constitue de son vivant pour les oeuvres du sculpteur Rodin.

Voil la question telle qu'elle se prsente. J'ai dit que c'tait un
privilge: il s'agit de se demander quel est le droit commun.

Ici, nous touchons  la seule question en litige: le droit commun, qui
est fond sur cette vrit incontestable, que c'est le temps seul qui
donne la conscration aux oeuvres du gnie, quel que soit ce gnie.
Alors, conformment  cette vrit, qui est de tous les temps, de toutes
les poques, nous avons le muse du Luxembourg o l'on met les oeuvres
des artistes vivants, non pas pour les couronner encore, mais pour
mettre le public  mme de les juger.

Dans ce muse, je le reconnais, l'tat doit donner l'hospitalit 
toutes les coles,  tous les artistes qui se sont affirms d'une faon
ou d'une autre. Puis, nous avons le muse du Louvre, o les oeuvres
des artistes n'entrent qu'aprs leur mort, c'est--dire lorsque le
temps, le seul juge, est venu consacrer leur talent.

Tous les artistes contemporains ont pass par l: Carpeaux, Chapu,
Barye, Dubois, Guillaume, Dalou, qui est regard, non par l'cole que
j'aime le plus, mais par vous tous, messieurs, comme le vritable
matre, le grand matre de la sculpture contemporaine.

A-t-on fait une exception de ce genre pour Dalou, pour Rude ou pour les
autres? Vraiment, je ne crois pas rabaisser M. Rodin en disant que tous
ces artistes, et particulirement Dalou, le valaient.

Vous allez me dire: Il n'est pas question de mettre Rodin au Louvre.
Mais ce que vous demandez est bien pis que cela! Lorsque l'tat, aprs
la mort des artistes, consent  placer leurs oeuvres au Louvre, il
ne s'engage pas  les maintenir l in ternum, il conserve toujours le
droit de les dplacer, et vous savez qu'actuellement il y a, dans les
journaux artistiques et mme dans les grands journaux de Paris, toute
une campagne pour demander que certaines oeuvres disparaissent du
Louvre, parce que le got a chang.

Dans l'espce qui nous occupe, l'tat s'engage, en vertu de la donation
qui a t faite et que nous allons accepter,  laisser  perptuit les
oeuvres de M. Rodin dans l'htel Biron ou dans celui qui sera lev 
sa place.

Voici l'article 3 de la deuxime donation:

M. Rodin aura, sa vie durant, etc., pour y exposer ses oeuvres
 perptuit... Le mot y est. Voil donc un privilge que nous
constituons  M. Rodin, en vertu de ce projet.

Mais il y a un autre privilge sur lequel je veux insister, qui est
peut-tre plus exorbitant encore que celui-l.

Quand il s'agit de mettre une oeuvre au Luxembourg ou au Louvre, il
y a une Commission qui juge si l'oeuvre est vritablement digne
d'entrer dans l'un ou l'autre de ces muses.

Ici, pas de Commission. M. Rodin est seul juge de ce qu'il fera entrer
dans le muse Rodin.

M. Rodin est un gnie, soit. Je ne contesterai pas ici, parce que je ne
tiens pas  me rendre ridicule, le talent de Rodin. Mais ne savez-vous
pas, comme tout le monde, qu'un gnie commet quelquefois des oeuvres
mdiocres, parfois mme au-dessous du mdiocre? Nos plus grands gnies
ne nous en ont-ils pas donn la preuve? Ne savez-vous pas que notre
grand Corneille a fait l'_Attila_?

M. HERRIOT.--Il reste le grand Corneille! (_Trs bien! 
gauche_.)

M. DE LAMARZELLE.--Je ne dis pas le contraire, mon cher
collgue. Mais le bon Horace n'a-t-il pas dit lui-mme au sujet
d'Homre: _Quandoque bonus dormitat Homerus?_

Il y a une chose non moins incontestable, c'est qu'une faiblesse des
plus grands gnies consiste  aimer parfois ces oeuvres-l plus que
les autres, et M. Rodin ne doit pas y chapper. Il doit avoir, lui
aussi, une prdilection pour ses oeuvres moins bonnes; par suite,
l'tat va tre victime de cette prdilection pour ses enfants bossus.
(_Sourires_.)

Remarquez, du reste, que ses partisans les plus passionns eux-mmes
admettent trs bien qu'il a des faiblesses. Je vous avoue que, dans
mon admiration pour cet artiste, je n'ai pas eu de chance! Je me
rappelle, il n'y a pas longtemps de cela, que, au moment o le projet
a t dpos, je suis all revoir ses oeuvres, et, devant un de nos
collgues, qui est un partisan absolu et sans rserve du projet, j'ai
dit: Il y a l des oeuvres que je crois contestables, mais il y en
a une au moins pour laquelle j'ai l'admiration la plus profonde: c'est
la statue du bourgeois de Calais. Je suis horriblement mal tomb!
L'admirateur passionn de Rodin m'a rpondu, en effet: Avez-vous t
voir le groupe  Calais? J'ai dit: Moi, je n'ai vu que la statue qui
est l tout prs de nous. Il m'a rpliqu alors: Mon cher collgue,
il ne faut pas juger Rodin par le groupe des _Bourgeois de Calais_ vu 
Calais: il fait un effet pouvantable! (_Rires  droite_.)

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION.--Parce qu'on l'a mal plac.

M. LE RAPPORTEUR.--Il fallait le mettre au ras du sol, comme il
l'avait voulu.

M. HERRIOT.--Laissez-nous croire que vous avez eu raison!
(_Sourires_.)

M. DE LAMARZELLE.--Je vous ai dit et je rpte encore que je ne
nie pas le talent de Rodin; je m'en garde bien!

L'honorable M. Lintilhac nous a avou lui-mme, dans son rapport,
qu'il y avait des oeuvres de Rodin qui taient au-dessous de
certaines autres; il nous a dit surtout--et c'est le passage de son
rapport qui m'a le plus frapp--qu'il y avait des oeuvres absolument
incomprhensibles. Voici, en effet, l'anecdote qu'il nous a raconte:

C'est ainsi qu'un jour nous cherchions  nous dfinir celle qui avait
inspir certaines formes suaves, inacheves, comme ondoyant au creux
d'un bloc de marbre, quand une voix murmura derrire nous: Des ombres
vues au fond de l'eau.

Je ne sais pas ce que c'est, mais, pour moi, ce mot lapidaire--je crois
que l'expression est juste--me rappelle cette vieille charge d'atelier,
o l'on vous montre un tableau noir en disant que cela reprsente un
combat de ngres dans une nuit sans lune.

M. LE RAPPORTEUR.--Les ombres au bord de l'eau, voici ce que
cela signifie.

La _Porte de l'Enfer_, de Rodin, prsente la pluie des ombres dont
parle Dante au VIIIe chant de la _Divine comdie_ et, comme
ces ombres incarnent toutes les passions humaines, il en a fait des
symboles de douce pathtique. Ces figures au creux du marbre dont je
ne cherchais pas la beaut--elle est visible--mais dont je cherchais
l'ide, puisqu'il en existe toujours une derrire chaque coup de ciseau
de Rodin, c'est la mer glace que, dans les brviaires, dans les livres
de notre religion on reprsente constamment, la mer glace des damns.

M. DE LAMARZELLE.--Bref, c'est trs obscur.

M. LE RAPPORTEUR.--Non pas; comme cela c'est trs clair.

M. DE LAMARZELLE.--C'est au-dessus de ma facult de
comprhension, et je crois que je ne suis pas le seul de cet avis.

Je disais donc que l'avis est venu tout naturellement  certains membres
de la Chambre--et je dposerai un amendement dans ce sens--de donner
mandat  une Commission, nomme par l'tat, de choisir, parmi les
oeuvres de M. Rodin, celles qui vraiment sont dignes d'tre conserves
 perptuit, comme le commande la donation. Ce serait naturellement
une Commission de l'acadmie des Beaux-Arts. Mais quand on parle de
celle-ci aux partisans de M. Rodin, ils protestent: Faire juger Rodin
par l'Institut ou par qui que ce soit, mais ce serait un sacrilge, une
abomination. Rodin est seul! Rodin est unique!

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION.--Nous pouvons vous donner les
noms de beaucoup de membres de l'acadmie des Beaux-Arts qui proclament
leur admiration pour Rodin.

M. DE LAMARZELLE.--Je les connais; mais il n'en est pas moins
vrai que les partisans de M. Rodin insultent l'Institut; je vais le
montrer. Je ne prtends pas qu'il n'y a pas de membres de l'Institut qui
l'admirent...

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION..--C'est la majorit.

M. DE LAMARZELLE.--Moi aussi j'admire certaines de ses
oeuvres, mais ce n'est pas une raison pour donner  leur auteur un
muse _in perpetuum_, avant que le temps ait consacr sa gloire et pour
faire en sa faveur une loi d'exception, une loi de privilge.

J'aborde la thse de M. Lintilhac, ou plutt l'exagration de cette
thse. Voici ce que disent les partisans de Rodin quand on leur parle de
soumettre le matre au droit commun de tous les citoyens franais et de
tous les artistes franais: On veut obliger le matre  prendre rang
dans la file des autres artistes, on ne reconnat pas le droit du gnie
 un traitement exceptionnel.

L'objection vient tout de suite  l'esprit: il y a eu d'autres gnies en
France que celui de Rodin: on les a fait attendre  la porte du Louvre,
il n'a jamais t question de leur donner un muse _in ternum_ de leur
vivant. Mais les gnies n'existent pas devant la gloire de Rodin; devant
ce soleil les gnies sont des lunes qui doivent s'effacer compltement.
Ecoutez le rapporteur lui-mme de la Chambre des dputs:

Il est bien vrai que l'tat qui accueille au Luxembourg les plus belles
oeuvres des artistes vivants et qui offre la glorieuse hospitalit du
Louvre  celles que le temps a consacres ne saurait concder une partie
du domaine public  chacun des grands artistes qui sont l'ornement de ce
pays...--c'est ma thse--...mais ils peuvent accorder cette faveur 
un gnie unique, en retour d'un don unique.

Je ne veux pas multiplier les citations. M. Rodin est un gnie, comme il
n'y en a jamais eu, un gnie devant lequel tous les autres s'effacent.
Il faut faire une loi spciale pour lui, parce qu'il n'y a jamais eu de
Rodin dans le monde et qu'il n'y en aura jamais d'autres.

Messieurs, on a cit, en me le reprochant, un article que j'ai publi
dans la presse, o j'ai trait de la Rodinoltrie.

M. LE RAPPORTEUR.--On ne vous l'a pas reproch, car vous tes
le plus courtois des adversaires.

M. DE LAMARZELLE.--Pour montrer que je n'ai rien exagr,
je veux rpter ici une seule phrase d'un voeu prsent au Conseil
municipal de Paris, et que je trouve dans le _Bulletin municipal
officiel_ du 6 avril 1914. M. Lampu, au nom de la 4e Commission
s'exprime ainsi:

Messieurs, l'univers jalouse la France, parce que nous possdons le
plus prodigieux artiste que l'humanit ait jamais connu. Le Gouvernement
de la Rpublique mconnat l'honneur que les dieux nous ont fait, en ne
chantant pas, comme il convient, le plus grand sculpteur que la terre
ait jamais produit.

M. HERRIOT.--Soyez bon: ne lisez pas cela! Cela fait un tel
contraste avec votre raisonnement!

M. LE RAPPORTEUR.--M. Gaudin de Villaine a dj lu ce passage.

M. DE LAMARZELLE.--Vous trouvez que c'est accablant?

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION.--Non, c'est trop ridicule.

M. HERRIOT.--C'est trop indigent!

M. DE LAMARZELLE.--Si nous sommes du mme avis, j'pargne
cette lecture au Snat. Je n'ai rien exagr en employant ce nologisme
Rodinoltrie: lorsque ses partisans vous parlent des oeuvres de
Rodin ils vous disent que ce n'est pas seulement de l'admiration qu'on
doit avoir pour elles, mais de la dvotion. Et je lis dans le rapport de
la Chambre:

Ses marbres chouant chez d'opulents barbares des deux mondes...
Monsieur Lintilhac, on est bien dur pour ces Amricains dont vous
parliez tout  l'heure, qui se disputent  prix d'or les oeuvres de
Rodin, o ils ne seraient pas entours de la dvotion qu'ils mritent.

M. LE RAPPORTEUR.--Je n'ai pas  dfendre le rapport de la
Chambre, mettez-moi hors de cause.

M. DE LAMARZELLE.--Je cite le rapport de la Chambre.

M. LE RAPPORTEUR.--Il est trs bien, mais ce n'est pas le mien.

M. DE LAMARZELLE.--Tous les mots du culte se retrouvent
sur les lvres des adorateurs de M. Rodin; M. Dalimier, l'honorable
sous-secrtaire d'tat que je vois  son banc, lorsqu'il va  Meudon, ne
parlera pas d'un voyage, mais d'un plerinage.

M. LE RAPPORTEUR.--On le dit pour Bayreuth, on le dit pour la
maison de Victor Hugo, pour la maison de Goethe.

M. DE LAMARZELLE.--Nous ne sommes donc pas compltement
laciss, contrairement  ce que vous disiez tout  l'heure.

M. LE RAPPORTEUR.--C'est que les adorateurs du beau peuvent
avoir un culte de latrie pour les crateurs du beau.

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--Cela prouve notre respect pour
les grands artistes.

M. DE LAMARZELLE.--L'honorable rapporteur de la Chambre dit
encore: Il a vaincu toutes les rsistances, il a soumis le public  son
got, qui est le bon.

Rpondant  une interruption, il ajoute: Je parle de ses dbuts.
Mais depuis, tout le monde s'est inclin devant le gnie de Rodin...
Il suffit de voir la ptition de tous les artistes et de tous les
littrateurs en faveur du muse Rodin.

Il n'y avait aucune opposition des artistes ou des littrateurs  ce
moment, cela se conoit: le rapport avait t dpos, imprim, distribu
et discut en quarante-huit heures.

Et puis, je dois le dire, il est dangereux de s'attaquer  M. Rodin:
on est bafou, injuri, lorsqu'on fait la moindre critique, lorsqu'on
ne fait pas la gnuflexion oblige devant le gnie de M. Rodin. Les
artistes ne sont pas habitus, comme nous,  recevoir les injures des
journaux. Pour nous cela ne compte pas, cela n'existe pas, nous savons
ce qu'en vaut l'aune, mais les artistes n'ont pas l'habitude de nos
luttes.

Je ne m'tonnais pas, d'ailleurs, que lors de la discussion du projet de
loi par la Chambre des dputs, on n'oppost pas de protestations aux
loges dithyrambiques de la ptition prsente  la Commission. Voici
comment l'on est trait lorsqu'on s'attaque  M. Rodin, ce sont des
chantillons pris dans le rapport de la Chambre des dputs: amateur de
poncif, confrre mdiocre, sot. Il nglige les sottises de ceux
qui ont des yeux pour ne point voir; Botien de Paris et d'ailleurs,
homme incapable d'une motion, l'art acadmique, ajoute-t-on, ne
produit que des fantmes.

Enfin, quand le temps lui a permis de se faire jour, la protestation est
venue et elle est signe de noms d'artistes qui ont fait leurs preuves.

Ce sont MM. Luc-Olivier Merson, Antonin Merci, Marqueste, Laloux,
Denys Puech, Verlet, Dr Richet, Guiffrey, Babelon, Girault, Thodore
Dubois, Jules Coutan, auxquels s'ajoutent, en dehors de l'Acadmie, ceux
de MM. Lecomte du Nouy, Biard d'Aunet, Stanislas Meunier, Lionel Boyer,
etc.

Et voici encore quelques chantillons des injures qu'on continue
d'entendre:

Tous les pompiers de l'Institut, gcheurs de pltre, forats de
l'obscurit, bagnards de la mdiocrit...

Mais ce blme troupeau que ronge l'envie et que la jalousie dvore,
n'est l que par surcrot.

Dans un autre article, on appelle tous ces minents artistes des zros
nant; et l'on dit:

Sous le nom imag de M. Zronant, j'ai trac, l'autre jour, le
portrait idal de ces bonzes, confits dans leur mdiocrit et reluisants
de jalousie, que nous voyons se liguer contre Rodin dont la gloire
lumineuse et l'clatant gnie les aveuglent.

Enfin, le mme journal nous transporte chez les jeunes, et voici comment
on y traite ces artistes dont les noms sont honors et apprcis du
public, comme vous savez.

Le Rembrandt du nouvel art--ce ne doit pas tre le premier
venu--s'insurge et tempte contre la btise borne, l'incomprhension
volontaire--ce qui est le dernier mot de l'injure--des curs de l'art
officiel. Tous ces gens crient trs haut leur mpris, leur colre
contre la campagne abjecte mene par les mercantis de l'Institut--vous
voyez qu'on ne distingue pas--par les pompiers du Grand-Palais contre
l'art franais en la personne de son gnie le plus intense.

Alors que les agrandissements photographiques de M. Bonnat, les
chromos de M. Luc-Olivier Merson, dit-on encore, seront relgus depuis
longtemps dans les combles municipaux, les divagations des modernes et
ultra-modernes resteront comme les tablettes o s'inscrit l'histoire de
la prime jeunesse d'un sicle.

Impressionnistes, cubistes et futuristes composent l'extrme-gauche
de l'art, en face des eunuques de l'Institut, ils sont jeunes,
dbordants de vie et du dsir de vivre cette vie selon leurs conceptions
artistiques.

Et enfin, quelle est la sanction? Elle est bien simple:

Il faut qu' l'avenir des titres pareils ne puissent plus donner 
des tres manifestement nuls le droit de parler et d'agir comme s'ils
taient des hommes.

C'est pourquoi,  tous les artistes qui ont eu  souffrir du contact de
ces Pharisiens de l'art, je propose une campagne pour la suppression de
l'Institut, et en particulier de l'Acadmie des Beaux-Arts, et le retour
 la nation des dons et legs dont ils ont bnfici jusqu' ce jour.
Prenons date.

M. LE RAPPORTEUR.--C'est la jeunesse!

M. DE LAMARZELLE.--On voit donc, par ce que je viens de dire,
par l'opposition que j'ai faite entre les partisans passionns de Rodin
et les adversaires passionns de ce grand sculpteur, que l'honorable M.
Jules-Louis Breton, qui porte un nom clbre dans l'art franais, n'a
rien exagr quand il a dit:

Les manifestations artistiques de M. Rodin, tapageuses et excessives,
ont eu la plus dplorable influence sur l'orientation artistique de ces
dernires annes.

Malheureusement pour l'art franais, il tait populaire  l'tranger.

Je considre, par suite, qu'il y aurait danger, au point de vue des
belles traditions artistiques de notre pays,  voter le projet.

Donc, messieurs, comme vous le voyez, il est absolument faux de dire
ce que vous n'avez pas dit, mais ce qu'a dit l'honorable M. Simyan,
avant, d'ailleurs, que la protestation se ft leve,  savoir que
Rodin,  l'heure actuelle, n'est plus contest. Ici, je conviens qu'il
faut s'entendre: il faut viter une quivoque qu'on est toujours prt 
faire. Ce n'est pas le talent de M. Rodin qui est contest. Je serais
tout prt, pour mon compte,  traiter de botien celui qui contesterait
le talent de Rodin.

M. LE RAPPORTEUR.--Eh bien, nous voil d'accord!

M. DE LAMARZELLE.--Vous allez voir que non! Ce n'est pas l la
question...

M. LE RAPPORTEUR.--Pour la Commission, c'est toute la question?

M. DE LAMARZELLE.--Ce qui est en question, c'est l'usage que M.
Rodin a fait de son talent en le mettant au service d'une conception
d'art qui est conteste et qui n'a pas eu la conscration du temps. Il
n'y a pas d'autre point en discussion. Ce n'est pas parce que Rodin
a du talent que se fait ce concert d'loges autour de lui; il se fait
autour de la conception d'art au service de laquelle Rodin a mis son
rel et incontestable talent. C'est l toute la question.

Dans cette discussion passionne des deux cts qui existe dans cette
affaire et o il n'y a rien que cette question, je vous demande si
l'tat doit prendre parti. Il ne l'a jamais fait dans des discussions de
ce genre. C'est M. Lon Brard qui,  la Chambre des dputs, dans un
spirituel discours, a montr  quel point Delacroix avait t contest
de son temps; il vous a montr Louis-Philippe achetant des Delacroix et
les faisant mettre au Luxembourg pour que le temps pt les faire juger.

Dans cette discussion, j'ai le regret de vous dire, non pas en mon
nom personnel, ce que l'on pense de vous--et ce n'est certes pas 
l'honorable M. Lintilhac que je m'adresse. Je vous lirai un article,
non d'un journal passionn, mais d'un des journaux les plus graves,
du journal grave par excellence, _Le Temps_, qui est l'organe des
parlementaires.

Dans cet article trs spirituel sur les parlementaires, le rdacteur
voque l'ombre de Baudelaire. C'est une espce de dialogue des morts
entre Baudelaire et lui. Baudelaire arrive  mettre la question sur le
projet de la donation Rodin, et voici ce qu'il dit:

Il y a trente ans, vingt ans mme, les dputs eussent rpliqu  la
proposition qu'on vient de leur faire et qu'ils ont vote: la postrit
jugera: pour nous, ce n'est pas notre affaire. A cette heure, au
contraire, ils se sont dit: la postrit nous jugera. C'est peut-tre
trs beau, les machines de ce M. Rodin; on ne sait jamais!

Et alors, d'une faon plutt mchante, mais que je crois vraie,
Baudelaire ajoute: Sur les cinq cents lus qui ont attribu l'htel
Biron aux oeuvres de M. Rodin, il n'en est pas cinquante qui puissent
se souvenir avoir vu une statue de cet minent sculpteur; il n'en est
certainement pas dix qui aient une opinion personnelle sur son talent.

Je crois, messieurs, que c'est la moralit de ce dbat.

Dans ces dix, monsieur Lintilhac, je vous comprends, je n'ai pas besoin
de le dire.

M. LE RAPPORTEUR.--Il y a bien quelques dputs qui ont
travers le Palais-Royal et regard le Panthon!

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION.--D'autres ont pu aller aussi
au muse du Luxembourg.

M. DE LAMARZELLE.--J'arrive  un point que je n'aurais pas
trait, mon cher collgue, si vous ne l'aviez pas introduit dans le
dbat.

Vous avez dit: Cette opposition ne se ferait pas  ce projet si l'on
n'avait pas install les oeuvres de M. Rodin dans un ancien couvent.

M. LE RAPPORTEUR.--C'est vrai. Du moins elle ne se ferait pas
ici.

M. DE LAMARZELLE.--C'est un peu trange en vrit d'entendre
de telles paroles quand c'est M. Jules-Louis Breton, dput
radical-socialiste, qui a men toute la campagne  la Chambre. Et,
certes, cet honorable dput radical-socialiste ne peut pas tre accus
de clricalisme, ni d'amour profond pour les religieux expulss.

Quant  moi, vous avez lu ici un article que je suis loin de renier--je
n'ai jamais cach ma faon de penser--je n'aurais pas voulu faire entrer
cette question dans le dbat, parce qu'elle est de celles qui ne doivent
pas tre traites en ce moment.

M. LE RAPPORTEUR.--M. de Gailhard-Bancel n'a pas hsit 
mettre, dans le dbat, la question des dames du Sacr-Coeur.

M. FABIEN CESBRON.--Ces scrupules n'ont rien que d'honorable.

M. LE RAPPORTEUR.--Je rends hommage  votre loyaut.

M. DE LAMARZELLE.--Si je soulve ce dbat, c'est que vous
m'y avez convi et je vous rponds. Involontairement, je me suis tout
particulirement souvenu de ces femmes admirables qui sont restes l
pendant tant d'annes, y ont lev des jeunes filles des meilleures
familles franaises et trangres et qui ont t expulses, alors que
pas un seul fait ne pouvait tre relev contre ces Franaises.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Et qui ont t remplaces par quoi!

M. DE LAMARZELLE.--Mais puisque vous m'en offrez l'occasion,
je suis heureux de la saisir une fois de plus pour protester. Je me
suis souvenu de ces femmes qui ont t prives des moyens d'accomplir
leur mission et qu'on a ainsi forces  s'en aller dans la terre d'exil
pour y trouver celles qui, exiles aussi d'Alsace-Lorraine, de cette
vieille terre d'Alsace-Lorraine qui va redevenir franaise, avaient t
expulses par nos ennemis--c'est mon ami M. de Gailhard-Bancel qui l'a
dit  la tribune et je suis heureux de le rpter ici--en vertu d'un
dcret prussien disant qu'elles ne pouvaient tre tolres sur une terre
d'Allemagne  cause de leur trop grand amour pour la France.

Je vous remercie de m'avoir fourni l'occasion de rpter ceci  la
tribune.

Il est une autre question que je ne voulais pas non plus traiter ici, je
dois vous le dire.

J'ai t particulirement mu du dpt de ce projet de loi parce qu'il
s'agissait d'un ancien couvent o entreront  perptuit ou du moins
pendant les vingt-cinq ans qui suivront la mort de Rodin, des oeuvres
d'un certain caractre que vous savez.

M. LE RAPPORTEUR.--Lesquelles?

M. DE LAMARZELLE.--J'aurais bien voulu le savoir par mon
honorable ami M. Delahaye qui a voulu visiter par lui-mme le muse et
auquel l'entre a t refuse; mais ces oeuvres je les connais par ce
qu'en a dit M. le rapporteur de la Chambre.

M. LE RAPPORTEUR.--Par la lgende!

Le rapporteur de la Chambre n'a pas dit que c'tait un muse secret.

M. DE LAMARZELLE.--Il ne s'agit pas de muse secret!

M. LE RAPPORTEUR.--C'est pourtant ce qu'a dit M. Delahaye
 cette tribune, quand il a demand la nomination d'une commission
spciale.

M. DE LAMARZELLE.--C'est malheureusement l'expression dont
s'est servi M. Auguste Rodin dans une interview. Il a dit: Qui n'a pas
son muse secret? Mais, secret ou non, cela m'est indiffrent.

M. LE RAPPORTEUR.--Constituons-nous en comit secret pour en
juger!

M. DE LAMARZELLE.--Voil le caractre de cette oeuvre,
d'aprs une autorit que vous n'allez pas rcuser, d'aprs l'honorable
M. Simyan. coutez!

Et voici l'expression la plus raliste du dsir et de l'amour dans des
oeuvres qui comptent parmi les plus hardies. Le culte de M. Rodin
pour la nature ne lui a pas permis de la mutiler. Des passions et des
attitudes humaines il pense qu'aucune ne doit tre exclue de l'art,
pourvu qu'elles soient vraies et qu'elles soient belles. En art, il n'y
a, pour lui, d'immoral que le faux et le laid. L'amour physique, la
passion la plus universelle, source de volupt, source de vie, chante
par Lucrce en des vers immortels, est digne d'inspirer le sculpteur
comme le pote. Il comporte une beaut plastique qu'il est lgitime de
reproduire  condition d'liminer le dtail vulgaire. De cette condition
est n tout un monde d'amants et d'amantes. Une toute jeune femme
assise sur ses talons, les deux mains appuyes  terre, tend son minois
de Japonaise avec des airs de chatte, et creuse ses reins frmissants
de vie. Des couples se cherchent avec fureur, d'autres s'treignent;
un autre, spar, est ananti dans le sommeil. Certains groupes font
penser  la brlante Sapho;... certains semblent des illustrations de
Baudelaire.

Voil les oeuvres qui vont aller dans cet ancien couvent!

M. BEPMALE.--Le nom de l'htel Biron n'voque-t-il pas
galement des souvenirs lgers, en raison de ce qui s'y est pass avant
que ce couvent y ft install?

M. DE LAMARZELLE.--Je ne vous dis pas le contraire, mais ces
souvenirs lgers remontent, comme vous le constatez, avant l'poque des
religieuses.

Je ne vous demande pas de partager l'motion que j'prouve, que
j'ai ressentie; mais vous comprendrez que moi, qui ai vu sortir les
religieuses de cet immeuble o elles ont fait le bien, o elles ont pri
pendant tant d'annes, o elles ont dfendu et enseign la religion
que je sers, j'ai t mu  la pense de voir de pareilles oeuvres
les remplacer; cette motion bien lgitime sera partage, j'en suis
convaincu, par un grand nombre de nos collgues. _(Trs bien!  droite.)_

Du reste, ce n'est pas seulement le rapporteur de la Chambre qui
parle ainsi. Voici ce que dit M. Lintilhac lui-mme qui clbre avec
enthousiasme les _Faunes_ et les _Faunesses_ de Rodin, insolemment
espigles et amoureux; ses imptueux _Centaures_; ses haletantes
_Centauresses_, en qui se combattent, avec un symbolisme si expressif,
l'idalisme de la femme et l'instinct de la bte.

Cela choque de voir installer de telles oeuvres dans un ancien
couvent, et cela doit choquer, non seulement les catholiques qui sont
avec vous de coeur en ce moment pour la patrie, mais encore, je vous
l'affirme, tous ceux qui, en France, ont une certaine noblesse et une
certaine dlicatesse de coeur! _(Approbation sur les mmes bancs.)_

M. LE RAPPORTEUR.--Oui, si c'tait vrai! mais je proteste
contre cette description!

M. DE LAMARZELLE.--Alors?

M. LE RAPPORTEUR.--Quand M. Delahaye sera ici, il aura 
coeur de s'expliquer sur la lgende du muse secret. J'y ai men
beaucoup de nos collgues et je vous affirme que, muse secret
pour muse secret, si M. Delahaye apportait ici son muse du
XVIIIe sicle, il pourrait en faire un fameux avec les oeuvres
destines  l'alcve de la Pompadour, les Clodion, les Beaudouin et les
Boucher!

M. DE LAMARZELLE.--Je n'ai pas sign le contre-projet en
question; mais l'tat, je crois, pourrait choisir et ne pas y mettre des
inconvenances semblables  celles que signale M. le rapporteur lui-mme.

M. LE RAPPORTEUR.--Venez avec moi chez Rodin et vous verrez si
l'on ne s'est pas tromp!

M. DE LAMARZELLE.--Il ne s'agit pas de muse secret ou non
secret.

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION.--Et les gargouilles de nos
cathdrales, qu'en pensez-vous?

M. DE LAMARZELLE.--Je discuterai la question des cathdrales,
quand vous voudrez.

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION.--Je parle des gargouilles.

M. DE LAMARZELLE.--Je parle en ce moment du muse Rodin; or,
ce n'est pas moi qui le qualifie, c'est le rapporteur lui-mme de la
Chambre. Est-ce vrai ou non? Je ne le connais, ce muse, que par ce
qu'en a dit l'honorable M. Simyan, qui doit tre difi sur ce point, et
je soutiens qu'il y a l de quoi blesser les catholiques qui, pendant
tant d'annes, ont vu, dans ce couvent, des religieuses lever leurs
filles.

M. LE RAPPORTEUR.--Je vous assure que, dans l'oeuvre de Rodin
que vous interprtez comme diabolique...

M. DE LAMARZELLE.--Ne me faites pas parler...

M. LE RAPPORTEUR.--Elle n'a rien de satanique, je vous assure.

M. DE LAMARZELLE.--C'est l un mot que je n'ai jamais prononc.

M. LE RAPPORTEUR.--On l'a insinu. Si Rodin demande une
chapelle dsaffecte et vide, c'est parce qu'elle est l, qu'elle
s'offre pour y mettre des chefs-d'oeuvre. Je vous assure que, lorsque
vous les aurez vus, vous reconnatrez que ces rticences font plus de
tort  Rodin que la vrit.

M. DE LAMARZELLE.--Je prends acte de votre dclaration et je
dlguerai M. Delahaye  ma place pour voir le muse Rodin.

M. LE RAPPORTEUR.--Aprs ce plerinage, il sera converti.

M. DE LAMARZELLE.--J'ajoute que, mme en dehors de ce sentiment
pnible que j'prouve dans mon coeur, j'aurais combattu le projet,
en effet, quoique vous puissiez en penser, certains des artistes qui
dfendent Rodin ne le font pas seulement par amour de son talent, mais
surtout contre la tradition de l'art franais. _(Dngations sur divers
bancs.) _ Or, vous savez que, sans qu'il soit besoin mme d'invoquer
mes convictions religieuses, j'ai toujours protest et je protesterai
toujours  cette tribune contre toute attaque, quelle qu'elle soit, qui
pourra tre dirige contre nos traditions franaises.

Je le fais pour l'art, comme je l'ai fait pour l'enseignement; je le
ferai toujours, dans toute la mesure de mes forces. _(Trs bien! trs
bien!  droite.)_

M. LE RAPPORTEUR.--Je livre ma conclusion  la vtre.


REPRISE DE LA DISCUSSION DU PROJET DE LOI
PORTANT ACCEPTATION DFINITIVE DE LA DONATION DE M. AUGUSTE RODIN.

M. LE PRSIDENT.--Nous reprenons, messieurs, la discussion du
projet de loi concernant la donation de M. Auguste Rodin.

La parole est  M. le sous-secrtaire d'tat.

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--Messieurs, au point o est
parvenue la discussion et aprs que, de part et d'autre, les arguments
ont t changs, que partisans et adversaires du projet de loi ont
apport leur sentiment, le Snat entend bien que je n'ai que de trs
courtes observations  lui prsenter. Mais, puisqu'on a dirig de ce
ct du Snat _(la droite)_ contre l'oeuvre et la personnalit de
M. Auguste Rodin, auquel le Gouvernement a dcid de faire ce qu'on a
appel l'honneur exceptionnel d'un muse, mme de son vivant, j'ai le
devoir d'indiquer dans quelles conditions le Gouvernement  t amen
 dposer sur le bureau des Chambres le projet qui est actuellement en
discussion.

En 1912, au moment o on voulut essayer de chasser Rodin de l'htel
Biron, une campagne de presse commena, trs active et trs vive, pour
qu'on ne dmolt pas l'htel Biron et qu'on y crt le muse Rodin.

Quels sont les hommes qui, sans pression et sans parti-pris, furent les
premiers  solliciter du gouvernement le commencement de conversation
auquel M. Steeg faisait allusion tout  l'heure?

Ce sont, pris au hasard: M. Louis Barthou qui crivait: Admirateur du
gnie de Rodin, je donne trs volontiers mon adhsion au projet de la
cration d'un muse de son oeuvre; M. Jules Lematre: J'envoie de
tout mon coeur mon adhsion au projet de cration du muse Rodin; M.
Jean Richepin, de l'Acadmie franaise: Je suis avec vous pleinement et
de tout coeur pour le muse Rodin  Paris; M. Maurice Barrs, dput
de Paris, membre de l'Acadmie franaise: Un projet prsent par vous,
qui avez si bien parl du gnie de Rodin, a toute mon approbation; MM.
Henri de Rgnier, Edmond Rostand, Claude Debussy, Jules Claretie, notre
ancien collgue le duc de Rohan, tomb glorieusement, il y a quelques
semaines, dans la Somme: Un pays s'honore en honorant le talent. La
France doit crer le muse Rodin.

On a apport tout  l'heure le sentiment d'un membre du Conseil
municipal de Paris. J'ajouterai que M. Adrien Mithouard, actuellement
prsident du Conseil municipal de Paris, dont tout le monde connat
ici la comptence en matire d'art, tait alors l'un des premiers
signataires de la demande de cration du muse Rodin.

Les discussions tranrent. Tour  tour, M. Steeg, M. Klotz, ministre
des Finances, MM. Lon Brard et Jacquier, mes prdcesseurs, mirent
sur pied des projets de contrats, d'accord avec M. Rodin, et enfin la
donation fut faite.

Quelle est-elle? Il faut bien tout de mme que j'indique au Snat son
importance.

On essayait de faire croire, tout  l'heure, que Rodin ne donnait que
quelques-unes de ses dernires oeuvres; on voulait bien concder
qu'autrefois il en aurait fait de tout  fait belles, mais que, depuis,
il aurait fait des oeuvres de second ordre, celles qu'il voudrait
cder  l'tat.

L'importance et la valeur de cette donation se traduisent par ces
chiffres:

77 marbres, 50 bronzes, 300 terres cuites, 1.200 modles originaux,
2.000 dessins ou aquarelles, 60 toiles d'artistes contemporains qui
sont signes: Claude Bonet, Renoir, Raffaelli, Cottet, Zuloaga, etc.,
des eaux-fortes originales de Legros; des antiques: 562 pices d'art
gyptien; 1.094 pices de cramique antique; 398 pices de sculpture
grecque et romaine; des objets d'art d'Orient et d'Extrme-Orient;
2.000 volumes; les droits d'auteur sur les manuscrits ou imprims
indits ou non; droits d'auteur sur toutes les reproductions de ses
oeuvres et, avec rserve d'usufruit, les droits de reproduction par
moulage, estampage ou bronze. En outre, par sa dernire donation, car je
rsume ici les trois donations, celle dont vous tes saisis aujourd'hui
et celles dont vous serez saisis demain, M. Rodin cde tout son domaine
de Meudon, meubles et immeubles.

La valeur de ces donations a pu tre discute; elle a t estime par
des experts qui n'ont pas eu intrt--le Snat comprend pourquoi--
majorer les prix,  2 millions et demi. Vous voudrez bien me permettre
d'indiquer par un exemple combien cette valeur est plus considrable.
Les 2.000 dessins ont t cots 50 francs pice par les experts. Or, 
la dernire vente,  la vente de M. Roger Marx, un dessin de Rodin a
atteint le prix de 700 francs. Il y a quelques mois, avant les donations
de Rodin, un amateur, dont je puis dire le nom au Snat, M. Zubanof,
payait 60 de ces dessins 60.000 francs. On peut donc affirmer que la
valeur de la donation Rodin est d'au moins du double du chiffre des
experts. _(Trs bien! trs bien!  gauche.)_ Elle reprsente une valeur
de 4 ou 5 millions donne par ce grand artiste de son vivant.

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION.--Au moins.

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--J'avais employ,  la Chambre,
le mot de plerinage: ceux d'entre vous qui ont fait le voyage de
Meudon, l'ont fait, j'en suis convaincu, pleins de respect pour l'homme
qui, l-bas, humblement, modestement, dans une petite maison, continue
 vivre comme un ouvrier. Il a crit: J'ai vcu toute ma vie comme
un ouvrier. Il a vcu dans l'humble et modeste maison de travail de
Meudon comme un de ces grands ouvriers--votre rapporteur le rappelait
tout  l'heure--auxquels on ne pardonne pas d'avoir du talent.
_(Applaudissements  gauche.)_

Sur ce point, en effet, se runissent et se rejoignent les hommes
politiques et les artistes. Ceux qui sont  la tte des partis ou qui,
dans leur pays, occupent des situations importantes et clatantes ont
toujours trouv des ennemis dresss contre eux. Rodin les a trouvs
lorsqu'il voulait se prsenter  l'cole des Beaux-Arts, au moment de
son premier envoi au Salon. Lorsqu'on veut abattre l'ennemi, il faut
l'accuser de tous les forfaits. On l'a accus d'avoir moul son _Age
d'airain_.

Il a eu cependant la bonne fortune de trouver aussi toute sa vie
des hommes qui se sont dresss contre cette accusation de ceux,
peut-tre, qui, plus gs que lui, ne pardonnaient pas  sa gloire!
_(Applaudissements sur les mmes bancs.)_ Voici les noms de ceux qui
sont venus apporter  l'Administration des Beaux-Arts leur protestation
indigne parce qu'on voulait dshonorer l'homme auquel on ne pardonne
pas d'avoir du talent: c'est Falguire, membre de l'Institut, car il y a
aussi  l'Institut des hommes qui sont pleins de respect et d'admiration
pour le gnie de Rodin; Delaplanche, ancien grand prix de Rome, mdaill
d'honneur du Salon; Paul Dubois, membre de l'Institut, directeur de
l'cole des Beaux-Arts; Boucher, mdaill d'honneur du Salon, commandeur
de la Lgion d'honneur, qui se dressaient indigns pour empcher qu'on
dshonore cet homme et qu'on l'arrte dans sa route et dans son travail.
_(Applaudissements.)_

D'aucuns se sont levs contre le projet de loi acceptant la donation
d'Auguste Rodin; parmi ceux-l, il y a des hommes pour le talent
desquels j'ai le plus grand respect. J'aurais prfr que les
sculpteurs dont les noms figurent au bas de la protestation aient laiss
ce soin  d'autres et soient rests hors de cause.

On nous a dit qu'ils ne sont que dix, parce qu'il ne faut pas toucher 
Rodin, qu'aussitt les articles de journaux abondent. Ce n'est pas cette
considration qui aurait empch les artistes de faire entendre leur
voix.

Ces protestataires ont apport un certain nombre d'arguments que je n'ai
pas retrouv dans cette discussion.

Ils ont dit: Vous allez faire  Rodin un honneur tout  fait
exceptionnel, que l'on n'a jamais accord  aucun artiste. Il y a 
cela une raison bien simple: jamais, de mmoire d'homme, un artiste n'a
fait un tel cadeau  son pays. Les artistes ont vendu leurs oeuvres;
ils ont eu raison.

Rodin, lui, qui a des oeuvres dans tous les muses et dont la gloire
est consacre par le monde entier, a toujours t hant par cette ide
de garder pour son pays le meilleur de son effort et de son travail,
de le grouper, afin qu'il ne soit pas dispers  tous les vents et de
rserver  la France le bnfice moral de l'effort accompli par lui.
(_Applaudissements  gauche._)

On a dit que l'htel Biron aurait pu servir pour constituer un muse
du XVIIIe sicle. Mais les oeuvres de ce sicle sont actuellement
dposes au Louvre,  Cluny,  Versailles,  Compigne, et la plupart
des donations, surtout celles qui sont au Louvre, ont t faites avec
une affectation dtermine au muse. Il est impossible de les reprendre
aujourd'hui; au surplus, je suis convaincu que vous ne voteriez pas un
crdit ayant pour but de crer un muse du XVIIIe sicle  l'htel Biron.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--On aurait d en faire un muse de la
guerre, consacr aux mutils.

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--Quand on voudra crer un muse
de la guerre, je serai le premier  vous prter mon concours et mon
modeste appui. Mais ce n'est pas cette question que nous discutons en ce
moment.

Messieurs, je l'ai dj dit  la Chambre des dputs au moment de la
discussion de ce projet de loi, il n'est pas question pour moi de crer
un art officiel, dans mon cabinet, et de dcrter que tel artiste a du
talent, au surplus je n'en ai pas la volont. Mais quand un homme comme
Rodin se prsente avec la donation dont j'ai indiqu la valeur, escort
non seulement par les tmoignages de ceux dont j'ai donn les noms, mais
par les tmoignages nouveaux que je vous apporte, je n'ai pas le droit,
au nom de l'tat, de ne pas accepter cette donation, de ne pas demander
au Parlement de la ratifier. (_Applaudissements  gauche._)

On a vu, dans un journal, un soir, dix signatures de protestation: ce
sont des centaines de signatures qui, spontanment, nous sont parvenues
en faveur du muse Rodin, et non pas de Paris seulement.

Un argument a t invoqu qui consiste  dire  des reprsentants des
dpartements: Vous allez crer un muse  Paris: en quoi cela peut-il
intresser les dpartements? Or, la France est solidaire dans les
beauts artistiques, comme elle est solidaire dans toutes les nobles
causes qui se dfendent. Nombre de maires de province ont aussi envoy
leur adhsion.

Je ne parle pas de celui de Lyon qui est acquis  la cause de Rodin,
mais ceux de Marseille, Bordeaux, Toulouse, Nice, Cannes; sur tous
les points du territoire, nombreux sont ceux qui se sont tonns des
rsistances que rencontrait la cration du muse Rodin.

Citerai-je encore une socit qui ne passe pas pour rvolutionnaire
en art, je suppose, la socit nationale des Beaux-Arts, que prside
M. Roll, qui a comme vice-prsidents MM. Jean Braud et Bartholom,
sculpteur? Voici la lettre qu'au nom de cette Socit M. Roll a adresse
 Rodin; elle vaut plus que toutes les opinions que nous pourrions
formuler:


_Paris, le 6 octobre 1916._

_A Auguste Rodin._

Le Comit de la Socit nationale des Beaux-Arts adresse  l'illustre
prsident de sa section de sculpture, Auguste Rodin, ses plus
chaleureuses flicitations pour le don splendide qu'il fait  la France,
de la totalit de son oeuvre et de ses collections. Il saisit cette
occasion pour exprimer une fois de plus l'admiration qu'il professe
pour le grand artiste qui a contribu si glorieusement au succs des
expositions de la Socit nationale. Tous ses confrres du Comit
estiment que les pouvoirs publics rendront un magnifique et juste
hommage  l'art franais tout entier en acceptant le don du grand
sculpteur.

      Pour le Comit:

        ROLL,
_prsident de la Socit nationale
des Beaux-Arts._

Voici la lettre adresse de Rome--cette ville est loin des passions,
des intrigues--par un homme dont vous ne suspecterez pas le tmoignage,
Albert Besnard, directeur de l'Acadmie de France  Rome: il n'est pas
rvolutionnaire celui-l!

17 octobre 1916.

      Mon cher Rodin,

J'tais persuad que l'offre gnreuse que vous ftes au pays de
l'ensemble de votre oeuvre tait dfinitivement accepte. Or,
j'apprends,  mon arrive  Paris, que tout n'est pas officiellement
conclu encore et qu'en outre quelques objections isoles se sont leves
contre ce projet.

Je tiens, mon cher ami,  vous appuyer de toute l'autorit que peut
avoir un artiste vis--vis de l'opinion et des pouvoirs publics. Je
tiens, surtout,  vous dire combien je suis heureux de penser que les
gnrations  venir pourront admirer l'ensemble d'une oeuvre admirable
qui fut un tel enseignement pour celle-ci et qui porta le renom de notre
statuaire franaise au del de toutes les frontires, et par del les
mers.

Toujours bien  vous de coeur.

A. BESNARD.

Voici une lettre de M. Frantz Jourdain, prsident du Salon d'automne.
Voil l'adresse de l'Association de l'art franais, signe de son
prsident M. Rosenthal. Voici la Socit des peintres et graveurs. Voici
le prsident de la Socit des peintres orientalistes franais.

Et alors voici des noms--je ne les lis pas tous au Snat. Ce sont de
longues listes d'artistes qui viennent en cortge accompagner ici
cette gloire nationale qu'est Rodin; ce sont, entre autres, MM. Elemir
Bourgs et Paul Margueritte, membres de l'Acadmie des Goncourt; Gabriel
Seailles, professeur  la Sorbonne; Le Dantec; Raymond Koechlin,
prsident des amis du Louvre; Gabriel Mourey, conservateur du muse de
Compigne; Armand Dayot, inspecteur gnral des Beaux-Arts; Couyba,
prsident de la Socit de l'Art  l'cole; c'est le Comit des
artistes franais.

A cette liste, je pourrais ajouter des centaines d'autres noms. Je ne
veux pas faire perdre son temps au Snat. Il n'y a pas jusqu'au nom du
grand pote Verhaeren qui ne soit sur cette liste.

M. GAUDIN DE VILLAINE.--Il y en a autant de l'autre ct de la
barricade.

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--Je ne sais pas s'il y en a
autant de l'autre ct de la barricade. Je n'en ai vu que dix-sept ou
dix-huit. J'attendais une seconde liste, je ne l'ai jamais vue paratre.
Mais ce que je dis, en rponse  M. Gaudin de Villaine, c'est que Rodin
n'est pas l'homme d'un parti, puisque depuis M. Barrs jusqu'aux hommes
les plus avancs en politique comme en art, tout le monde a sign et
demande au Snat d'adopter le projet.

Dans ces conditions, ce serait faire injure au Snat d'insister
davantage. Le don que nous fait cet homme  la fin de sa vie,  l'heure
o il pense  son pays, permettez-moi de dire qu'il vient  son heure.
Je n'accepte pas le reproche que vous nous avez apport que le projet
viendrait  un moment particulirement malencontreux. Permettez-moi
de rpter ce que disait tout  l'heure, avec force et loquence, M.
le rapporteur de la Commission: ce n'est pas au moment mme o l'art
franais, le got franais, la culture franaise ont t violemment
attaqus de l'autre ct des frontires, o tant de chefs-d'oeuvre
franais ont t dtruits, o les obus pleuvent sur les chefs-d'oeuvre
de notre sculpture et de notre architecture, que la France va
repousser du pied ce que n'importe quel pays du monde accepterait avec
reconnaissance. (_Trs bien! trs bien! et vifs applaudissements._)

M. LE PRSIDENT.--Si personne ne demande plus la parole, je
consulte le Snat sur le passage  la discussion de l'article unique du
projet de loi.

Il a t dpos sur le bureau une demande de scrutin signe de MM.
Gaudin de Villaine, Charles Riou, Brindeau, Guilloteaux, Rouland, de Las
Cases, Leblond, Brager de la Ville-Moysan, Martell, de la Jaille, de
Lamarzelle, Audren de Kerdrel, Fabien Cesbron et Bodinier.

Il va tre procd au scrutin.

(Les votes sont recueillis.--MM. les secrtaires en oprent le
dpouillement.)

M. LE PRSIDENT.--Voici, messieurs, le rsultat du scrutin:

  Nombre des votants       235
  Majorit absolue         118
       Pour            209
       Contre           26

Le Snat a adopt.

M. LE PRSIDENT.--Je donne lecture de l'article unique:

Article unique.--Sont acceptes dfinitivement, aux charges et
conditions stipules, les donations consenties  l'tat par M. Auguste
Rodin, statuaire, grand officier de la Lgion d'honneur, suivant actes
notaris des 1er avril, 13 septembre et 25 octobre 1916, dont copies
sont annexes  la prsente loi.

Avant de mettre ce texte en dlibration, je dois donner lecture de
l'amendement suivant, dpos par M. de Lamarzelle:

_Article unique._--L'htel Biron, situ  Paris, rue de Varennes,
n 77, ainsi que la chapelle annexe  cet immeuble et toutes ses
dpendances, sont mis  la disposition du ministre de la Guerre
pour y hospitaliser, dans les conditions que fixera un rglement
d'administration publique, des mutils de la guerre, incapables de
rducation physique, choisis parmi les plus mritants et les plus
dlaisss.

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION.--D'accord avec le
Gouvernement, la Commission demande au Snat de ne pas adopter le
contre-projet de M. de Lamarzelle qu'elle a examin et qu'elle repousse.

M. DE LAMARZELLE.--Je demande la parole.

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. de Lamarzelle.

M. DE LAMARZELLE.--Messieurs, il ressort manifestement de
ces dbats que, ce qui est en discussion, ce n'est pas le talent de
M. Rodin, mais la question de savoir si l'on doit donner  son art un
privilge absolument exorbitant.

J'aurais compris que l'tat favorist une fondation prive en faveur
de M. Rodin et de ses partisans. M. Rodin, nous a-t-on dit, gagne
200.000 francs par an, il a normment de partisans; qu'il fasse une
fondation prive et que cette fondation soit privilgie: pour mon
compte, j'aurais vot ce projet avec enthousiasme. Le rgime lgal des
fondations devra tre certainement, je ne dis pas renouvel ou fortifi,
mais cr de toutes pices.

Nous avons dj des fondations de ce genre: l'Acadmie Goncourt, le
muse Sully-Prudhomme. Je n'aurais fait aucune espce d'opposition 
cette cration, j'aurais mme appuy de toutes mes forces un projet dans
ce sens; mais quant  crer un muse d'tat en faveur, non pas du talent
de M. Rodin, mais de son cole, de la cause artistique au service de
laquelle il a mis son talent, c'est une autre question!

On dira l-dessus tout ce que l'on voudra, on apportera des signatures,
il y a des signatures contre et s'il n'y en a pas de plus nombreuses, je
vous ai dmontr pourquoi. C'est parce que ce n'est pas impunment qu'on
s'attaque  cette idole qu'est Rodin ou plutt la conception d'art qu'il
reprsente.

Il y a un moyen de nous arranger: il y a une question sur laquelle nous
sommes tous d'accord: celle qui a trait aux secours aux victimes de la
guerre. Il faut leur venir en aide tout de suite. Que les amis de Rodin
et de sa conception d'art fassent une fondation, cela est parfait. Mais
qu'un immeuble d'tat leur soit donn, je dis non. Je demande que cette
maison soit mise  la disposition du ministre de la Guerre pour la
cration d'un asile en faveur d'une classe de mutils particulirement
intressante, ceux qui sont incapables de rducation physique,
incapables, par consquent, de gagner leur vie.

Vous avez parl de statues qui lveraient l'me des visiteurs de cet
htel Biron. Vous me permettrez  cet gard une mtaphore qui est
vraiment bien  sa place, en l'espce.--Il y aurait l, dans ce jardin
ouvert au public, comme des statues vivantes reprsentant le sacrifice 
la patrie, avec lesquelles pourraient causer les enfants, et desquelles
les gnrations  venir apprendraient comment on peut se sacrifier pour
la patrie. (_Trs bien!  droite._)

C'est l une cause sur laquelle nous sommes tous d'accord; et je
voudrais qu'un vote unanime sur cette question des mutils de la guerre
confondt dans les urnes les voix de tous les bons Franais! (_Trs
bien! trs bien!  droite._)

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--Je demande la parole.

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. le sous-secrtaire d'tat
des Beaux-Arts.

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--L'adoption de la proposition de
l'honorable M. de Lamarzelle aurait comme consquence directe l'chec
complet de l'acceptation, par le Parlement, de la donation Rodin. Il ne
faut pas s'y tromper, en effet.

M. de Lamarzelle voudra bien croire que ceux de ses collgues qui
voteront et les membres du Gouvernement qui ont dpos le projet Rodin
ont, comme lui, le souci de l'avenir des mutils de la guerre. Mais il
ne faudrait tout de mme pas, sous le prtexte d'assurer  ces derniers
un abri que nous pouvons facilement leur trouver ailleurs, que l'on
ft chouer d'une faon dfinitive la donation qui doit enrichir l'art
franais. J'ai confiance que le Snat repoussera le contre-projet de M.
de Lamarzelle. (_Trs bien! trs bien!_)

M. LE PRSIDENT.--Je consulte le Snat sur l'amendement
prsent par M. de Lamarzelle comme contre-projet.

(Le Snat n'a pas adopt.)

M. LE PRSIDENT.--M. de Lamarzelle vient de me faire parvenir
plusieurs dispositions additionnelles  l'article unique du projet de
loi.

Avant de les mettre en dlibration, je donne une nouvelle lecture de
cet article:

Sont acceptes dfinitivement, aux charges et conditions stipules, les
donations consenties  l'tat par M. Auguste Rodin, statuaire, grand
officier de la Lgion d'honneur, suivant actes notaris des 1er
avril, 13 septembre et 25 octobre 1916, dont copies sont annexes  la
prsente loi.

Je mets aux voix l'article unique du projet de loi.

(Ce texte est adopt.)

M. LE PRSIDENT.--Je donne lecture de la premire des
dispositions additionnelles prsentes par M. de Lamarzelle: Ajouter 
la fin de l'article la disposition suivante: A l'exception, toutefois,
des clauses concernant la chapelle, laquelle ne sera pas comprise dans
l'immeuble affect au muse.

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION.--La Commission, d'accord avec
le Gouvernement, demande au Snat de ne pas prendre cet amendement en
considration. (_Trs bien!_)

M. LE PRSIDENT.--La parole est  M. de Lamarzelle, sur la
prise en considration.

M. DE LAMARZELLE.--Messieurs, je suis un peu tonn, pas trop
cependant, que le Gouvernement repousse mon amendement.

Le Gouvernement lui-mme, en effet, dans l'acte de donation, s'est
rserv le droit d'extraire de la donation, si je puis m'exprimer ainsi,
les clauses relatives  la chapelle, c'est--dire de reprendre cette
chapelle.

Il a fait preuve en cela d'un sentiment de dlicatesse dont je ne
saurais assez le louer. Eh bien, je lui demande d'aller jusqu'au bout et
de dcider que la chapelle ne fera pas partie de la donation.

Il serait superflu de revenir sur la nature et la cause des sentiments
qui me guident; mais enfin la chapelle va recevoir certaines oeuvres
que vous savez (_Mouvements divers._), je laisse de ct le muse secret.

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--Il n'y en a pas.

M. DE LAMARZELLE.--M. Rodin lui-mme, cependant, l'a reconnu
dans une interview.

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--L'interview est inexacte.

M. DE LAMARZELLE.--Je le veux bien; il n'y a donc pas de muse
secret, mais il y a un muse qualifi par M. le rapporteur de la Chambre
dans les termes que je vous ai dits...

M. LE RAPPORTEUR.--Il y a du nu!

M. DE LAMARZELLE.--Ce n'est pas la question!...avec le
caractre indiqu dans les lignes que j'ai cites tout  l'heure et qui
sont trs caractristiques.

M. LE RAPPORTEUR.--Ingres a dit: Ce qui est indcent, ce n'est
pas le nu, c'est le retrouss. (_Sourires approbatifs._)

M. DE LAMARZELLE.--C'est le rapporteur de la Chambre qui a
commis l'exagration...

M. LE RAPPORTEUR.--Son admiration a exagr son expression.

M. DE LAMARZELLE.--Je le veux bien, mais le document est
authentique, il restera: le rapporteur, organe de sa Commission, a
caractris l'oeuvre de Rodin comme je l'ai indiqu.

M. LE RAPPORTEUR.--Il l'a fait avec loquence!

M. DE LAMARZELLE.--Eh bien, je rpte que l'introduction, dans
la chapelle, des oeuvres de Rodin, telles qu'elles sont dcrites dans
le rapport de M. Simyan, serait un acte blessant, non pas seulement pour
tous les catholiques, mais pour tous ceux qui ont certains sentiments de
dlicatesse.

Tout  l'heure, on nous disait avec loquence: Alors que tant
d'oeuvres d'art sont dtruites par la guerre, c'est le moment,
pour l'tat, d'en acqurir d'autres. Je renverse l'argument et je
dis: Ce n'est pas au moment o tant d'glises catholiques viennent
d'tre dtruites par l'envahisseur--plus de trois mille!--qu'il faut,
permettez-moi de prononcer le mot qui est sur mes lvres et que je ne
prends pas dans son sens mondain mais dans le sens religieux, qu'il faut
dshonorer une chapelle!

M. LE RAPPORTEUR.--Les oeuvres auxquelles il est fait
allusion sont de petites oeuvres; elles sont dans l'htel Biron.
Mais, dans la chapelle, il n'y aura que la vingtaine des grands
chefs-d'oeuvre devant lesquels la mre, sans danger, pourra conduire
sa fille.

M. DE LAMARZELLE.--Oui, tant que vous serez l, peut-tre, mais
c'est un muse pour toujours que vous crez!

Je dis que, dans ce moment o nous sommes si unis--nous venons de le
constater une fois de plus tout  l'heure  l'audition du remarquable
discours de M. le ministre des Finances--vous devez faire disparatre de
ce projet cette cause de division.

Je ne vous demande que peu de chose: retirer la chapelle de la donation;
admettez mme, si vous voulez, qu'elle soit rendue au culte: vous
devez bien cela aux catholiques de France, si unis avec vous sur tous
les terrains, dans un patriotisme complet, comme M. le ministre des
Finances vient de vous le dire. (_Trs bien! trs bien!  droite._)

M. LE PRSIDENT.--Je consulte le Snat sur la prise en
considration de l'amendement de M. de Lamarzelle, dont j'ai donn
lecture.

(Le Snat n'a pas adopt.)

M. LE PRSIDENT.--M. de Lamarzelle se proposait d'ajouter la
disposition suivante:

Toutefois, il sera ajout  l'article 3 de la deuxime donation, aprs
les mots destiner par la suite ceux-ci: et qui auront t comptes
par une commission nomme par le sous-secrtaire d'tat des Beaux-Arts.

Mais cet amendement portant, non sur l'article unique, mais sur le
texte mme de la convention, je ne puis le mettre en dlibration.
(_Assentiment._)

M. DE LAMARZELLE.--Je n'insiste pas.

M. LE PRSIDENT.--Je donne connaissance au Snat du dernier
amendement prsent par M. de Lamarzelle:

Ajouter la disposition suivante:

Toutefois, il sera ajout aux actes de donation susviss une clause
aux termes de laquelle l'acceptation desdites donations, ainsi que les
avantages qu'elles confrent au donateur, seront rvoqus purement
et simplement, dans le cas d'inexcution dment constate d'un des
engagements de M. Rodin.

La parole est  M. de Lamarzelle sur la prise en considration.

M. DE LAMARZELLE.--Le premier acte de donation comporte,
messieurs, des conditions rsolutoires ainsi conues:

Dans le cas d'inexcution dment constate de toutes les conditions
ci-dessous, ou de l'une d'elles seulement, la prsente donation sera
rvoque purement et simplement et M. Rodin reprendra la proprit des
biens donns.

M. le rapporteur nous dit,  la page 5 de son rapport, que c'est l
une clause de style; je lui en demande bien pardon: dans le rgime des
donations, on distingue les causes dterminantes de la donation, donnant
lieu  des conditions rsolutoires et les causes secondaires qui ne
donnent pas lieu  la rsolution, si la condition n'a pas t accomplie.
C'est l une distinction classique en matire de donations.

M. LE RAPPORTEUR.--Bien entendu.

M. DE LAMARZELLE.--Par consquent, votre clause est tout  fait
exorbitante du droit commun.

En effet, en ce qui touche M. Rodin, si la moindre condition de la
donation--il dit, par exemple, que le chauffage sera organis de telle
faon--n'est pas excute, si le chauffage n'est pas organis comme il
convient, si M. Rodin est mal chauff--je prends cet exemple le plus
topique, mais il y en a bien d'autres--M. Rodin aura le droit de dire:
Voil une condition qui n'est pas importante, c'est vrai, mais comme
la donation doit tomber pour inexcution de n'importe quelle condition,
elle tombera!

L'tat, au contraire, lui, est soumis au droit commun; la donation, pour
lui, n'est rvocable que si les conditions rsolutoires ne sont pas
ralises.

Je dis que si l'on sort du droit commun  l'gard de M. Rodin, il
faut en sortir aussi  l'gard de l'tat: c'est un principe formel de
notre droit, que l'galit des parties doit exister dans un contrat
synallagmatique.

Je demande donc simplement que l'galit soit maintenue, conformment au
droit commun, entre les deux parties, l'tat et M. Rodin. (_Trs bien! 
droite._)

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--Je me permettrai de faire
observer  l'honorable M. de Lamarzelle que M. Rodin donne et que l'tat
reoit.

M. DE LAMARZELLE.--Pardon! L'tat donne aussi de son ct.

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION.--Que donne-t-il?

M. DE LAMARZELLE.--L'immeuble o l'on installe le muse;
d'autre part, si, au bout de vingt-cinq ans, cet immeuble est
dsaffect, l'tat logera les oeuvres de M. Rodin dans un autre
immeuble.

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--Quelle clause M. Rodin
pourra-t-il ne pas remplir?

M. DE LAMARZELLE.--Je ne puis rpondre, n'ayant pas sous les
yeux le texte de la donation: il pourrait vendre, par exemple, une de
ses oeuvres.

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--Il s'est interdit ce droit,
par le texte de la donation, ds maintenant; c'est ainsi que depuis
la premire donation, c'est l'Administration des Beaux-Arts qui a la
conservation de tous les objets compris dans la donation et que M.
Rodin s'est interdit mme le droit de faire faire des rpliques sans le
consentement de cette Administration. Dans ces conditions, je ne vois
pas  quelle clause M. Rodin pourrait manquer. Voter ce texte serait
injurieux pour lui.

M. DE LAMARZELLE.--Alors le texte de M. Rodin est injurieux
pour l'tat?

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--M. Rodin pose ses conditions.

M. DE LAMARZELLE.--L'tat supporte de son ct des charges
normes: il donne l'htel Biron.

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION.--Il le loue.

M. DE LAMARZELLE.--Si vous voulez, M. Rodin, dans ce contrat,
se trouve donc dans une situation privilgie.

M. LE SOUS-SECRTAIRE D'TAT.--Les droits de reproduction sont,
ds maintenant, acquis  ce muse. Je vous donne ce renseignement qu'il
y a, ds maintenant, pour plus de 150.000 francs de commandes dont
le montant tombera dans la caisse de ce muse. Il vivra donc par ses
propres ressources, et si, un jour, il veut se transporter ailleurs, il
en aura sans doute les moyens. Je ne vois pas en quoi M. Rodin pourrait
manquer alors qu'il a le dsir de nous apporter ses collections.

L'tat a, en mme temps, des droits de conservation, puisque, depuis
le jour de la premire donation, ce sont les gardiens nationaux qui
surveillent les collections au dpt des marbres et mme  Meudon.

M. DE LAMARZELLE.--Je serais dsol de discuter, au sujet de
cette question, une question de gros sous; mais, enfin, nous valuons,
d'un ct, ce que donne M. Rodin, d'un autre ct, ce que donne
l'tat. Si la valeur vnale des oeuvres de M. Rodin peut tre telle
aujourd'hui, elle peut tre diffrente dans vingt ans. Nous ne savons
rien de ce que nous donne M. Rodin, au point de vue vnal, tandis que
nous savons ce que donne l'tat  M. Rodin,  l'heure actuelle.

M. LE PRSIDENT DE LA COMMISSION.--L'tat prte son immeuble.

M. DE LAMARZELLE.--Il y a des conditions venant de causes
dterminantes et des conditions venant de causes accidentelles. Pour
toutes ces conditions M. Rodin a le droit de rvoquer la donation. Au
contraire, l'tat reste sous l'empire du droit commun. Il n'y a que
les conditions dterminantes pour lesquelles il puisse demander la
rvocation. L'tat est donc dans un tat d'infriorit vis--vis de M.
Rodin, ce qui est contraire  l'quit. (_Aux voix! aux voix!_)

M. LE PRSIDENT.--Je consulte le Snat sur la prise en
considration de l'amendement de M. de Lamarzelle.

(Le Snat n'a pas adopt.)

M. LE PRSIDENT.--En consquence, l'article unique du projet de
loi demeure adopt.


ADOPTION D'UN PROJET DE LOI OUVRANT UN CRDIT POUR LA CRATION D'UN
MUSE RODIN.

M. LE PRSIDENT.--L'ordre du jour appelle la discussion du
projet de loi, adopt par la Chambre des dputs, portant ouverture, sur
l'exercice 1916, d'un crdit de 10.813 francs en vue de la cration d'un
muse Rodin.

Si personne ne demande la parole dans la discussion gnrale, je
consulte le Snat sur la question de savoir s'il entend passer  la
discussion de l'article unique du projet de loi.

(Le Snat dcide qu'il passe  la discussion de l'article unique.)

M. LE PRSIDENT.--Je donne lecture de cet article:

Article unique.--Il est ouvert au ministre de l'Instruction publique,
des Beaux-Arts et des Inventions intressant la Dfense nationale, au
titre de l'exercice 1916, en addition aux crdits provisoires allous
par les lois des 29 dcembre 1915, 30 mars et 30 juin 1916, et par des
lois spciales pour les dpenses du budget gnral, un crdit de 10.813
francs applicable  un chapitre nouveau de la deuxime section du budget
de ce ministre (Beaux-Arts) portant le n 55 bis et intitul: Muse
Rodin.--Matriel.

Si personne ne demande la parole sur cet article, je le mets aux voix.

Il va tre procd au scrutin.

(Les votes sont recueillis.--MM. les secrtaires en oprent le
dpouillement.)

M. LE PRSIDENT.--Voici, messieurs, le rsultat du scrutin:

  Nombre des votants           239
  Majorit absolue             120
      Pour l'adoption      212
      Contre                27

Le Snat a adopt.




TABLE


RODIN A L'HOTEL DE BIRON        1

NOTES D'ALBUM                  53

RODIN A MEUDON                 86

APPENDICE                     129


NOTES:

[A] Le comte et la comtesse du Nord, Paul Ptrowitch, duc de
Holstein-Gottorp, grand-duc de Russie, et Marie Federowna de Wurtemberg,
son pouse, arrivrent  Paris le samedi 18 mai 1782 et descendirent 
l'htel de l'ambassadeur de Russie, Bariatinsky, rue de Gramont, au bout
de nos anciens boulevards. Ils quittrent Paris le 19 juin.

[B] Nous devons toutefois dclarer que Rodin, depuis quelques mois, se
sert quelquefois d'une automobile.

[C] crit en 1914.

[D] Cette Commission est compose de MM. Simyan, prsident; Ellen
Prvt, Lon Brard, Bouffandeau, Paul Beauregard, Arthur Dessoye,
Pierre Dupuy (Gironde), vice-prsidents, Pierre Rameil, Alexandre-Blanc,
Labroue, Deshayes, Locquin, Lefas, Prat, Jean Lerolle, secrtaires;
Louis Andrieux (Basses-Alpes), Maurice Barrs, Betoulle,
Bouilloux-Lafont, Tho Bretin (Sane-et-Loire), Emile Constant
(Gironde), Daniel-Vincent (Nord), Jules Delahaye (Maine-et-Loire),
Deschamps, Dreyt, Lucien Dumont (Indre), Even, Henry Fougre, Henri
Galli, Abel Gardey, Groussau, Abel Lefvre (Eure), Malaviale, Mayras,
Merlin, J.-B. Morin (Cher), Pacaud, Patureau-Baronnet, Georges Ponsot,
Roux-Costadau, Louis Simonet, Valire.






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Gustave Coquiot

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1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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