The Project Gutenberg EBook of Histoire littraire d'Italie (3/9), by 
Pierre-Louis Ginguen

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Title: Histoire littraire d'Italie (3/9)

Author: Pierre-Louis Ginguen

Editor: Pierre-Claude-Franois Daunou

Release Date: March 21, 2010 [EBook #31720]

Language: French

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HISTOIRE LITTRAIRE
D'ITALIE,

PAR P. L. GINGUEN,
DE L'INSTITUT DE FRANCE.


SECONDE DITION,
REVUE ET CORRIGE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR,
ORNE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTE D'UNE NOTICE HISTORIQUE

PAR M. DAUNOU.


TOME TROISIME.


 PARIS,
CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-DITEUR,
PLACE DES VICTOIRES, N. 3.
M. DCCC. XXIV.




HISTOIRE LITTRAIRE
D'ITALIE.

PREMIRE PARTIE.




CHAPITRE XV.

BOCCACE.

_Notice sur sa Vie; Coup-d'oeil gnral sur ses diffrents ouvrages,
autres que le Dcameron_; en latin, _Traits mythologiques, historiques,
etc.; seize glogues_; en italien, _Pomes; Romans en prose; la Vie du
Dante; Commentaire sur la Divina Commedia_.


L'effort que la nature fit en Italie au quatorzime sicle, en y
produisant presque  la fois trois grands hommes, fut d'autant plus
heureux qu'ils reurent d'elle tous trois un gnie diffrent. Ils
prirent, pour monter sur le Parnasse, trois routes si diverses, qu'ils
arrivrent au sommet sans se rencontrer ni se nuire; et l'on jouit
aujourd'hui de leurs productions, sans que celles de l'un puissent ni
donner l'ide de celles de l'autre, ni y tre prfres ou mme
compares, ni, par consquent en tenir lieu. Celui qui vint le dernier
des trois parut s'lever moins haut que les deux autres; mais c'est le
genre o il excella qui n'a pas la mme lvation. La manire dont il
le traita n'est pas moins parfaite; et il est, comme eux, au premier
rang, puisque, comme eux, il n'a pu encore tre surpass.

Jean Boccace naquit en 1313[1], d'une famille estime dans le commerce,
originaire de _Certaldo_, chteau situ  vingt milles de Florence, au
bord de la rivire d'_Elsa_, dans une valle qui, du nom de cette
rivire, a pris le nom de _Val d'Elsa_. Son pre, nomm _Boccaccio di
Chellino_, c'est--dire Boccace, fils de Michel, ou peut-tre mme un de
ses aeux, quitta _Certaldo_ pour aller s'tablir  Florence, o il
acquit les droits de citoyen. Quoique Boccace joignt toute sa vie  son
nom les mots _da Certaldo_, il n'tait point n dans ce chteau; il
voulut seulement dsigner le lieu qui avait t le berceau de sa
famille. _Boccaccio di Chellino_, appel  Paris par les affaires de son
commerce, y avait eu, dans sa jeunesse, une liaison d'amour, dont Jean
Boccace fut le fruit. N  Paris, il fut conduit encore enfant 
Florence, par son pre, et y reut la premire ducation, sous un
grammairien habile, nomm _Giovanni da Strada_. Il annona bientt les
dispositions les plus brillantes; il en montra surtout de trs-prcoces
pour la posie. Ds l'ge de sept ans, sans savoir un mot des rgles de
la versification, il composait des fables, ou des espces de rcits en
vers, qui lui firent donner le surnom de pote, parmi les enfants de
son ge.

[Note 1: Tiraboschi, _Storia della Letter. ital._, t. V, l. III, p.
441.]

Mais son pre, qui n'tait pas riche, ne voulant pas faire de lui un
littrateur ni un pote, mais un bon marchand, comme il l'tait
lui-mme, interrompit ses tudes lorsqu'il n'avait que dix ans, et le
plaa chez un autre marchand, pour y apprendre l'arithmtique et la
tenue des livres. Quelques mois aprs, ce marchand vint s'tablir 
Paris pour son commerce, et amena avec lui le jeune Boccace, qui
continua de marquer si peu de got pour cet tat, et donna si peu de
satisfaction  son matre, que celui-ci prit le parti de le renvoyer 
Florence, aprs six ans d'essais, de contrainte, et de remontrances
inutiles. Boccace, de retour chez son pre, y passa quelques annes
toujours dans les mmes contrarits, toujours entran, parmi ses
occupations mercantiles, vers la littrature et les arts d'imagination.
Son pre essaya de le faire voyager dans plusieurs villes d'Italie, pour
s'instruire plus en grand et avec plus d'agrment de son tat. A l'ge
de vingt ans, ses voyages le conduisirent  Naples[2]. En parcourant les
curiosits des environs, il visita le tombeau de Virgile. A la vue de ce
monument, le gnie potique, qui sommeillait en lui, se rveilla et se
dclara si fortement, qu'il lui fit oublier le commerce et les projets
de son pre. Toutes ses tudes devinrent potiques. Virgile, Horace,
Ovide, furent ses matres; il y joignit le Dante; il lut et expliqua
plusieurs fois la _Divina Commedia_, et l'une de ses premires
compositions potiques fut peut-tre celle des _Arguments_ de ce
pome[3]. Enfin, il le possdait si bien, qu'il en avait sans cesse  la
bouche les plus beaux traits, et qu'il lui arrivait souvent de se servir
des expressions du Dante pour rendre ses propres penses.

[Note 2: 1333.]

[Note 3: On trouve ces _Argomenti_ parmi les _Rime liriche del
Boccaccio_, recueillies par M. Baldelli, et publies  Livourne, 1802,
in-8. Le mme M. Baldelli (_Vita di Giovanni Boccaccio_, Firenze, 1806,
in-8.), fait remonter bien plus haut l'influence du gnie du Dante, sur
celui de Boccace. Il croit que, ds l'ge de sept ans, lorsque les
enfants le nommaient dj _le pote_, son pre, dans un de ses voyages,
put le conduire avec lui  Ravenne, o Dante vivait encore; que ce grand
pote fut frapp des dispositions prcoces de cet enfant; qu'il lui dit,
pour l'engager  cultiver la posie, tout ce qui pouvait enflammer sa
jeune tte, et lui donna sur l'art mme, les leons compatibles avec cet
ge. Mais j'avouerai que je ne suis pas frapp de l'vidence de ses
preuves. La plus forte est cette phrase d'une lettre de Ptrarque, o il
rappelle des expressions dont Boccace s'tait servi en lui crivant.
_Inseris nominatim hanc hujus officii tui excusationem, quod ille, tib
adolescentulo, primus studiorum dux, prima fax fuerit_. Cela peut
vouloir dire seulement, que Boccace, ds sa premire jeunesse, avait
profondment tudi le Dante, et l'avait pris pour guide et pour matre.
_Adalescentul_ ne convient gure  un enfant de sept ans. On est
cependant port  adopter l'opinion]

Le pre de Boccace, qui tait un bonhomme, le voyant si invinciblement
passionn pour les lettres, lui permit enfin de s'y livrer: il exigea
seulement qu'il tudit aussi le droit canon. Boccace essaya de lui
obir; mais il fit comme Ptrarque et comme tant d'autres hommes
clbres, il ne put prendre aucun got pour tout ce fatras des
Dcrtales, et revint avec une nouvelle ardeur  la posie et aux
lettres. Il approfondit plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors l'tude
de la bonne latinit; il apprit les lments de la langue grecque, soit
en Calabre, o elle tait assez commune, soit  Naples, o il s'tait
intimement li avec Paul de Prouse, grammairien trs-vers dans cette
langue, et bibliothcaire du roi Robert. Il s'leva mme  de plus
hautes tudes, et cultiva les mathmatiques, l'astronomie ou plutt
l'astrologie, o il eut pour matre un Gnois alors clbre, nomm
Andalone del Nero, qui avait beaucoup voyag. Il tudia aussi la
philosophie sacre ou la thologie, mais il ne parat pas qu'il y et
fait de grands progrs.

Boccace tait fix  Naples depuis huit ans, lorsqu'il y jouit d'un
spectacle fait pour enflammer de plus en plus son gnie potique. Il fut
tmoin de l'accueil honorable que Ptrarque reut  la cour du roi
Robert, et de l'examen solennel que ce roi fit subir au pote[4]. Il
entendit sortir de cette bouche loquente l'loge de la posie et
l'exposition des plus secrtes beauts de l'art. Cette pompe
extraordinaire, et le bruit qui retentt  Naples des ftes donnes 
Rome pour le couronnement de Ptrarque, le remplirent d'une mulation
gnreuse, o il entrait si peu d'envie, qu'il sentit ds ce moment
natre en lui, pour ce grand pote, la vnration d'un disciple et la
tendre affection d'un ami.

[Note 4: 1341.]

Cette poque est marque dans sa vie par la naissance d'un attachement
d'une autre espce. Il n'tait pas tellement livr  l'tude, qu'il ne
donnt une partie de son temps aux plaisirs de son ge. Dou d'une belle
figure, d'un esprit vif et d'une sant brillante, au milieu d'une ville
o la corruption des moeurs tait extrme, il avait mis peu de rserve et
peut-tre de choix dans ses amours. Mais cette anne-l mme, dans une
glise, et la veille de Pques, il vit, pour la premire fois, la jeune
princesse Marie, fille naturelle du roi Robert, marie depuis sept ou
huit ans avec un gentilhomme napolitain, et qui joignait  une beaut
parfaite les talents et les qualits les plus aimables[5]. Devenu
amoureux d'elle, comme Ptrarque le devint de Laure, il le fut d'une
autre manire, et obtint d'elle d'autres succs. C'est elle qu'il a si
souvent dsigne sous le nom de _Fiammetta_, et c'est pour elle qu'il
composa le roman qui porte ce nom, et celui qui est intitul _Filocopo_.
Il ne lui ddia pas seulement son pome de la _Thside_, comme le dit
le comte Mazzuchelli[6], il le composa aussi pour elle: il lui dit mme
dans sa ddicace, que si elle le lit avec attention, elle reconnatra,
dans les aventures de deux amants, celles qui leur sont arrives 
eux-mmes. Dans plusieurs endroits de ces trois ouvrages, il parle de
leurs amours; il en parle d'une manire diffrente, et mme un peu
contradictoire. Le fond tait rel et trs-rel; mais il y ajouta, dans
ses rcits, du potique et du romanesque. A dire vrai, on s'y intresse
peu. Ce fut une liaison d'amour-propre et de plaisir, mais non pas une
de ces passions qui disposent de la vie, et qui y rpandent leur intrt
comme leur influence. Dante et Ptrarque n'aimrent point des filles de
rois; mais, dans l'histoire de leur vie, comme dans leurs ouvrages, tout
est plein de Batrix et de Laure. Ce sont elles qui paraissent des
reines, et Marie, dguise sous le nom de _Fiammetta_, n'a l'air que
d'une femme galante, comme tant d'autres.

[Note 5: Voyez _Vita di Giov. Boccaccio_, p. 22, et  la fin de
ouvrage, _Illustrazione quinta_.]

[Note 6: _Scrittor. ital._, vol. II, part. III, p. 1317.]

Ses plaisirs furent interrompus. Le pre de Boccace, devenu vieux, et
ayant perdu tous ses autres enfants, le rappela auprs de lui[7].
Florence tait alors dans de fcheuses circonstances: c'tait le temps
de la tyrannie du duc d'Athnes[8], envoy par le roi de Naples aux
Florentins, sous prtexte de protger leur libert. L'abus qu'il fit de
sa puissance la dtruisit; il fut chass; la lutte entre la noblesse et
le peuple recommena; le gouvernement populaire prvalut, et les choses
n'en allrent pas mieux. Il ne parat pas que Boccace prt aucune part 
tous ces mouvements. Le souvenir de _Fiammetta_, et la composition de
quelques ouvrages o il a consacr ce souvenir, taient sa ressource
contre l'importunit des agitations civiles. Il y crivit entre autres
l'_Ameto_ ou l'_Admte_, joli roman ml de prose et de vers. Cependant
son vieux pre se remaria; la prsence de son fils lui devint moins
ncessaire, peut-tre mme importune. Boccace, rappel  Naples par son
amour et par quelque esprance de fortune, y reparut aprs deux ans
d'absence[9]; tout y tait chang. Le roi Robert tait mort; Jeanne, sa
fille, rgnait, ou plutt une rgence mal compose, des courtisans
corrompus et l'odieuse Catanaise rgnaient  sa place. Bientt
l'assassinat du roi Andr exposa ce royaume  des bouleversements plus
terribles que ceux de Florence; et Boccace, qui ne cherchait que la
paix, s'y trouva environn de nouveaux troubles.

[Note 7: 1342.]

[Note 8: Gaultier de Brienne.]

[Note 9: 1344.]

Mais, pendant quelque temps, ni les troubles ni les maux publics
n'interrompirent les ftes et les divertissements de la cour et des
cercles brillants de la ville. Marie en faisait l'ornement; Boccace
continuait de jouir de son amour, et d'en immortaliser le souvenir dans
ses ouvrages. Il parat qu'il sut mme se rendre agrable  la reine
Jeanne, qui, au milieu des orages et des emportements de ses passions,
aimait les lettres et se plaisait,  l'exemple de son pre, dans la
conversation des savants et des potes. Boccace a fait, en plusieurs
endroits, de grands loges de cette reine. Il eut bientt  plaindre ses
malheurs; bientt aussi la mort de son pre et les soins de famille qui
en furent la suite, le rappelrent  Florence[10], o il resta dsormais
fix par la maturit de l'ge, l'estime de ses concitoyens, la part
qu'il prit aux affaires, et ses liaisons avec les hommes distingus qui
illustraient alors cette rpublique.

[Note 10: 1350.]

L'anne mme de son retour, Ptrarque, qu'il n'avait pas revu depuis son
triomphe, passa par Florence en se rendant  Rome pour le jubil.
Boccace le prvint par des vers latins qu'il lui adressa; il alla
au-devant de lui, le reut dans sa maison; et ce fut l, qu' l'ternel
honneur de l'un et de l'autre, ils se lirent d'une amiti qui dura
autant que leur vie. Rien ne fut plus utile  la direction des travaux
littraires de Boccace, et mme  celle de sa conduite, que cette
amiti. Les noeuds en furent encore resserrs  Padoue, l'anne suivante,
quand Boccace y fut envoy par la rpublique, pour porter  Ptrarque le
dcret qui lui rendait ses droits et ses biens. Ce n'tait pas la
premire mission honorable dont il tait charg par ses concitoyens, et
ce ne fut pas la dernire. Il s'tait acquis parmi eux une grande
considration; et le fils d'un marchand tait devenu l'un des principaux
personnages de Florence; chose au reste peu surprenante dans un tat
rpublicain o les meilleures familles subsistaient et s'levaient par
le commerce; c'tait mme une famille de marchands qui tait destine 
enlever  Florence son orageuse libert. Le pre de Boccace, quoiqu'il
ne ft pas riche, avait occup les premires magistratures; il avait t
l'un des Prieurs de la rpublique. Il n'tait donc pas tonnant que son
fils, quoique jeune encore, y obtnt des emplois de confiance et des
ambassades. Boccace avait t dj envoy  Ravenne, auprs des
seigneurs de la Polenta. Lorsque les Florentins voulurent engager Louis,
marquis de Brandebourg, fils de Louis de Bavire,  descendre en Italie
pour abaisser la puissance des Visconti, ils le choisirent pour leur
ambassadeur[11]; et quand le bruit se rpandit en Italie que Charles IV
y allait entrer, ce fut encore lui qu'ils envoyrent  Avignon pour
concerter avec le pape Innocent VI, la manire dont ils se
comporteraient avec cet empereur. Il y fut renvoy, en 1365, en
ambassade auprs d'Urbain V, qui avait paru mcontent de la conduite des
Florentins. Enfin, deux ans aprs, il tait un des magistrats chargs de
la conduite des stipendiaires, et, dans la mme anne, il fut encore
dput vers le pape Urbain, non pas cette fois  Avignon, mais  Rome,
o ce pontife avait rtabli le Saint-Sige.

[Note 11: 1352.]

Avant qu'il se ft li d'amiti avec Ptrarque, il avait rendu  la
supriorit potique qu'il reconnaissait en lui l'hommage le moins
quivoque. En s'adonnant dans sa jeunesse  la posie vulgaire, il
s'tait flatt d'occuper la premire place aprs Dante. Il ne
connaissait pas alors les posies italiennes de Ptrarque. Lorsqu'elles
lui tombrent entre les mains, il en fut si surpris et si dcourag,
qu'il jeta au feu presque tous les vers italiens qu'il avait faits.
Ptrarque l'apprit dans la suite, et lui en fit de vifs reproches. On ne
sait pas si ce mouvement d'admiration, de modestie, ml peut-tre aussi
d'un peu de dpit, fit prir des productions trs-prcieuses; mais ce
qui en rsulta d'heureux, fut que Boccace, voyant qu'il n'y avait plus
de rang  prendre en posie, tourna tous ses efforts du ct de la
prose, qui reut de lui non-seulement plus de rgularit, mais le poli,
les grces, les formes lgantes et l'harmonie, que personne ne lui
avait encore donnes. Ce fut au dsespoir de ne pouvoir tre le second
en vers, qu'il dut d'tre le premier en prose. Il s'leva surtout dans
ce rang, dans son grand et immortel ouvrage des Dix-Journes ou du
_Dcameron_. Il l'avait commenc  Naples; il le termina et le publia 
Florence, trois ans aprs son retour[12]. Le bruit que fit cette
publication, l'admiration qu'elle excita, les critiques mmes dont elle
fut l'objet, portrent au plus haut degr la rputation dont il
jouissait dj en Italie. Il sembla que la prose toscane n'avait encore
fait que bgayer, qu'elle parlait enfin, que la langue tait fixe, et
que le vrai modle de l'loquence italienne existait pour toujours.

[Note 12: 1353.]

En mme temps que Boccace rendait ce grand service  la langue vulgaire,
il ne cessait d'appeler ses contemporains  l'tude des langues
anciennes, de les tudier lui-mme, de rechercher, de se procurer 
grands frais ou par beaucoup de peines, les chefs-d'oeuvre qui avaient pu
chapper aux ravages de la barbarie et du temps. Dans les voyages qu'il
faisait, soit pour remplir des missions publiques, soit pour cultiver
des liaisons que ces missions mmes lui donnaient occasion de former, il
visitait partout les savants, les monuments, les bibliothques; il
recueillait les anciens manuscrits grecs ou latins, et les copiait de sa
main, quand il n'avait pas le moyen de les acheter, ou qu'on ne voulait
pas les vendre. Il transcrivit un si grand nombre d'historiens,
d'orateurs et de potes latins, qu'il paratrait surprenant qu'un
copiste de profession en et autant crit[13]. Dans une excursion qu'il
fit au Mont-Cassin, monastre clbre o tait une bibliothque, pille
plusieurs fois pendant les sicles de barbarie, mais qui avait toujours
rpar ses pertes, et qui passait pour l'une des plus riches en anciens
manuscrits, il fut aussi tonn qu'afflig de trouver cette bibliothque
relgue dans un grenier o il ne put monter que par une chelle. Il n'y
avait ni porte ni clture d'aucune espce. L'herbe croissait aux
fentres, et tous les livres taient moisis et couverts de poussire. Il
en ouvrit plusieurs, qu'il trouva dans le plus misrable tat. La
douleur qu'il en ressentit redoubla encore quand il apprit de l'un des
moines que, lorsqu'ils voulaient gagner quelque argent, ils grattaient
un volume, en effaaient l'criture, et crivaient  la place des
psautiers et d'autres livres d'glise, qu'ils vendaient aux femmes et
aux enfants[14]. Tel est l'tat o les anciens manuscrits n'taient que
trop souvent rduits dans la plupart des monastres; et c'est ainsi que,
si l'on doit aux moines la conservation d'un grand nombre d'auteurs, on
leur doit peut-tre la perte d'un nombre plus grand encore.

[Note 13: Giann. Manetti, cit par M. Baldelli, _Vita del
Boccaccio_, p. 127.]

[Note 14: _Benvenuto da Imola_, Comment. sur Dante, _Paradis_, c.
22. Ceci confirme ce que j'ai dit de cet abus pass en usage, t. I, p.
113.]

En se procurant et en copiant des manuscrits rares et prcieux, Boccace
ne satisfaisait pas seulement son admiration pour les anciens et son
ardeur pour l'tude, qui allait croissant avec l'ge; il se mettait
encore en tat de faire, malgr la modicit de sa fortune, de riches
prsents  ses amis. Il exera surtout avec Ptrarque cette libralit
littraire; il lui donna un Tite-Live, quelques Traits de Cicron et de
Varron, tous copis de sa main; et comme il tendait ses recherches aux
crits les plus estims des Pres de l'glise, il lui fit aussi prsent
du _Trait de S. Augustin sur les Psaumes_. Enfin, dans une visite qu'il
lui fit  Milan[15], o il passa plusieurs jours avec lui, n'ayant point
vu dans sa bibliothque le pome du Dante, qui tait  ses yeux
au-dessus de toutes les productions modernes, ds qu'il fut de retour 
Florence, il en commena une copie, excute avec toute la propret de
son criture, qui tait fort belle, et qu'il fit dcorer de tous les
ornements que le dessin, la miniature et l'application de l'or bruni,
ajoutaient alors aux manuscrits les plus soigns; et il l'envoya
l'anne suivante  son ami, qu'il appelait toujours son matre[16].

[Note 15: En 1359.]

[Note 16: J'ai dj dit dans la Vie de Ptrarque, que ce manuscrit,
prcieux sous tous les rapports, est  la Bibliothque impriale, n.
3199.]

Ce sjour de Boccace  Milan fait poque dans l'histoire de la
littrature grecque en Italie. Parmi les diffrents objets dont les deux
amis s'entretinrent, Ptrarque parla de la rencontre qu'il avait faite,
quelque temps auparavant,  Padoue, d'un petit Calabrois nomm Lonce
Pilate, qui, ayant pass presque toute sa vie en Grce, se donnait pour
Grec, et l'tait du moins par la connaissance la plus tendue et
l'habitude la plus familire de la langue. Ptrarque lui avait fait
traduire en latin quelques morceaux d'Homre, qui lui avaient donn le
plus vif dsir d'en avoir une traduction complte. L'imagination de
Boccace s'chauffe  ce rcit; Lonce Pilate tait alors  Venise, d'o
il comptait se rendre  la cour d'Avignon: il conoit le dessein de
l'attirer  Florence, et de l'y fixer par un enseignement public. Il
part de Milan, va proposer au snat de Florence de crer dans cette
ville une chaire de langue grecque, en obtient avec beaucoup de peine le
dcret, part pour Venise, porte lui-mme ce dcret au Calabrois, qu'il
persuade par son loquence, qu'il emmne comme en triomphe, et qu'il
loge dans sa propre maison.

Il l'y garda pendant tout le temps que Lonce voulut rester 
Florence[17]; et, ce qui rendait plus mritoire ce trait d'amour pour la
langue grecque, c'est que celui qui en tait l'objet, loin de procurer 
son hte une socit agrable, tait peut-tre le plus laid, le plus
sale et le plus hargneux de tous les pdants. Le parti que Boccace en
tira pour lui mme, fut de se faire expliquer en entier les deux pomes
d'Homre, et de lui en faire rdiger sous ses yeux une traduction
latine[18]. Il lui ft expliquer et traduire de mme seize Dialogues de
Platon. Quant aux leons publiques, le succs en tait retard par
l'extrme raret, et mme par la privation presque totale de livres
grecs. Boccace mit toute son activit  en rechercher de toutes parts,
tout son dsintressement, ou plutt sa prodigalit  se les procurer 
tout prix. Il en fit venir  ses frais de la Grce mme; il en runit
enfin un si grand nombre, que, dans le sicle suivant, un auteur
florentin[19] qui crivit sa vie, assura que presque tous les manuscrits
grecs que possdait alors la Toscane taient dus aux soins et la
gnrosit de Boccace.

[Note 17: Il y resta prs de trois ans. En 1363, il partit pour
Venise, d'o il passa  Constantinople.  peine y fut-il arriv, qu'il
regretta l'Italie; il y voulut revenir; mais, accueilli par une tempte,
dans la mer Adriatique, il fut tu par la foudre. Une riche provision de
manuscrits grecs, qu'il apportait  Ptrarque, prit avec lui.]

[Note 18: Il parat que Lonce n'acheva pas la traduction de
l'_Odysse_. Lorsque, six ans aprs, Boccace envoya  Ptrarque une
copie qu'il avait faite pour lui, de ces deux traductions, on voit par
la rponse de Ptrarque, que celle de l'_Odysse_ n'tait pas finie.
(_Senil._, l. V, p. I.) Cependant cette traduction existait en entier,
ainsi que celle de l'_Iliade_, dans l'abbaye Florentine, du temps de
l'abb Mehus. (voyez _Vit. Ambr. Camald._, p. 273); et l'_Odysse_
seulement, mais aussi toute entire, dans la bibliothque des Mdicis
(cod. 45, Plut. 4, 34.) M. Baldelli en cite un passage de vingt-trois
vers, dans une note sur le premier des claircissements
(_Illustrazioni_) qu'il a mis  la fin de sa Vie de Boccace, p. 264.]

[Note 19: Giannozzo Manetti.]

Malgr toute son application  s'instruire lui-mme dans cette langue,
qu'il avait prcdemment tudie  Naples, il ne faut pas croire qu'il
devint un hellniste aussi profond que le furent  Florence plusieurs
hommes de lettres, dans les deux sicles suivants. Le dfaut de
grammaires et de lexiques grecs empchait alors d'acqurir une
connaissance parfaite de la langue. On cite des exemples tirs de ses
ouvrages d'rudition[20], qui prouvent que le vrai sens des termes lui
chappait quelquefois, et l'on regarde comme probable que, dans les
leons qu'il prit de Lonce Pilate, il s'occupa des choses et des ides
plus que des mots[21]. Mais il n'en eut pas moins le mrite de rpandre
le premier dans sa patrie, et d'y favoriser de tout son pouvoir, l'amour
des lettres grecques.  son exemple, d'autres esprits distingus
s'adonnrent  cette tude, et fondrent  Florence une espce de
colonie grecque, tandis que, partout ailleurs, cette langue tait encore
trangre  toutes les coles et  toutes universits, et long-temps
avant que la chute de l'empire grec en facilitt l'tude en Italie et
dans le reste de l'Europe. On s'est habitu  dire, et l'on rpte
encore par routine, que la dispersion des savants grecs,  la
destruction de leur empire, avait t en Europe la source de la
renaissance des lettres. Mais Dante, Ptrarque, et surtout Boccace,
donnent le dmenti  cette assertion banale; et l'on voit dj ici, ce
qu'on verra encore mieux par la suite, que Florence n'en serait pas
moins devenue la nouvelle Athnes, quand mme l'ancienne et toutes les
les, et la ville de Constantin, ne seraient pas tombes sous les coups
d'un vainqueur ignorant et barbare.

[Note 20: M. Baldelli, _Vita del Bocc._, p. 139, note.]

[Note 21: _Id. ibid._]

La gnrosit naturelle de Boccace, excite par les deux passions les
plus nobles, l'amour des lettres et l'amour de la patrie, lui fit
oublier la mdiocrit de sa fortune. Il dissipa, pour subvenir  ces
dpenses, une grande partie de son modeste patrimoine, et ce fut surtout
depuis ce moment qu'il fut tourment de tous les embarras qu'entrane un
drangement d'affaires. Son amour pour le plaisir, disons-le nettement,
son inconduite, et l'habitude de se livrer avec ardeur  tous ses
gots, contriburent aussi  cet tat de gne o il se trouva rduit, et
qui alla jusqu' l'indigence. Presque tous ses amis l'abandonnrent
alors, comme cela est arriv dans tous les temps. Mais il n'en fut pas
ainsi de Ptrarque: il l'aida de sa bourse, de ses consolations, de ses
livres; il voulut lui procurer des places avantageuses, que Boccace
refusa par amour pour sa libert. Ptrarque fut loin de l'en blmer, car
il n'tait pas de ces amis qui donnent des conseils comme des ordres, et
qui, quelques raisons que l'on allgue, ne pardonnent pas le refus d'y
obir; mais il lui pardonna moins aisment de ne vouloir pas venir
partager sa maison et sa fortune. Ce qu'il lui crivit  ce sujet est
d'une simplicit touchante. Je vous loue d'avoir refus de grandes
richesses que je vous offrais, et d'avoir prfr la libert de l'me et
une pauvret tranquille; mais je ne vous loue pas de mme de refuser un
ami qui vous a tant de fois appel. Je ne suis pas en tat de vous
enrichir: si j'y tais, ce ne serait pas par mes paroles ni par ma
plume, mais par des choses et des effets que je m'expliquerais avec
vous. Je suis dans une position o ce qui suffit pour un suffira
abondamment pour deux hommes qui n'auront qu'un coeur et qu'une maison.
Vous me faites injure, si vous ddaignez ce que je vous offre, et plus
encore, si vous en doutez[22]. Boccace n'accepta point ces offres
gnreuses; mais il en aima davantage celui qui les lui faisait de si
bon coeur, et il fallut bien que Ptrarque lui pardonnt enfin ce refus,
accompagn d'un redoublement d'amiti.

[Note 22: Petrarch., _Senil._, l. I, p. 4, tout  la fin.]

Ce n'tait pas toujours de littrature et de philosophie qu'il tait
question entre ces deux fidles amis. La vie que menait Boccace, et la
licence de ses premiers crits, ne plaisaient point  Ptrarque, qui lui
parlait et lui crivait l dessus avec toute la tendresse et toute
l'autorit d'un pre.

Tant que dura le feu de l'ge, ces conseils toujours bien reus, furent
peu suivis. Le progrs du temps amena d'autres dispositions, et un fait
singulier en prcipita les effets. Un jour que Boccace tait dans sa
maison,  Florence, un chartreux de Sienne, qu'il ne connaissait
pas[23], demanda  lui parler en secret. Il lui dit qu'il venait de la
part du bienheureux pre Petroni, religieux de la mme chartreuse, qui
n'avait jamais vu Boccace, mais qui le connaissait  fond par la
permission de Dieu. Il lui reprsenta, au nom de ce pre, le danger o
il tait s'il ne rformait pas ses moeurs et ses crits, et lui fit des
remontrances vhmentes sur l'abus qu'il faisait de ses talents, et sur
son penchant  l'amour. Le bienheureux pre Petroni, ajouta-t-il, m'a
charg en mourant de venir vous engager  changer de vie,  renoncer 
la posie et aux lettres profanes. Si vous ne le faites pas, vous
mourrez bientt, et des supplices ternels vous attendent. Ce
chartreux, pour accrditer sa mission, apprit  Boccace que le pre
Petroni avait vu Jsus-Christ en personne, qu'il avait lu sur son visage
tout ce qui se passe sur la terre: le prsent, le pass, l'avenir. Il
lui fit voir ensuite qu'il savait un secret que Boccace croyait n'tre
connu que de lui seul; enfin, il lui annona qu'il allait remplir des
commissions semblables  Naples, en France, en Angleterre, et qu'il
irait ensuite trouver Ptrarque.

[Note 23: Il se nommait _Giovacchino Ciani_.]

Boccace, frapp de cette prdiction, de ces menaces, et de la rvlation
de ce secret, fut saisi de terreur, et prit sur-le-champ le parti de la
rforme. Il renona aux femmes,  la posie, et rsolut de vendre sa
bibliothque, toute compose de potes et d'auteurs profanes. Il fit
part de ses projets et de la visite qui les avait fait natre 
Ptrarque, qui lui rpondit comme il convenait  son amiti,  sa pit,
mais aussi  sa sagesse et  son exprience. Il approuva la rforme des
moeurs et blma tout le reste. Il ne s'en laissa point imposer par la
prtendue vision du chartreux mort, ni par les menaces du chartreux
vivant. Voir Jsus-Christ des yeux, du corps, crivait-il  Boccace,
c'est, je l'avoue, une chose merveilleuse, si elle est vraie. On a vu,
dans tous les temps, des hommes couvrir du voile de la religion et de la
saintet, des mensonges et des impostures, afin que l'opinion de la
Divinit cacht la fraude humaine, c'est ce que je puis vous dire en ce
moment. Quand l'envoy du dfunt sera venu jusqu' moi, aprs avoir
rempli les autres missions dont il est charg, je verrai quelle foi je
dois ajouter  ses paroles. L'ge de cet homme, son front, ses yeux, ses
moeurs, son attitude, ses mouvements, sa manire de marcher, de
s'asseoir, son discours, et surtout la conclusion et l'intention de
l'orateur, serviront  m'clairer[24].

[Note 24: _Petrarc. Senil_, l. I, p. 4. C'est  la fin de cette
longue lettre, qu'il rpte  Boccace l'offre dont il est parl plus
haut, de venir demeurer avec lui. Toute cette histoire est raconte
comme miraculeuse, dans la grande collection des Bollandistes,  la date
du 29 mai, t. VII, page 228.]

C'tait en 1361, qu'arriva cette aventure; et ce fut sans doute alors
que Boccace prit l'habit ecclsiastique[25], et qu'il voulut se livrer 
l'tude de la thologie, dont il n'avait pris autrefois qu'une teinture
lgre; mais il s'aperut bientt que c'tait commencer trop tard, que
cette tude convenait mal aux habitudes de son esprit; et, profitant des
conseils de Ptrarque, il reprit le cours ordinaire de ses travaux.
Environ deux ans aprs, il se rendit  la cour de Naples, invit par le
grand snchal du royaume, Nicolas Acciajuoli; mais il n'eut pas lieu
d'tre content de ce voyage. Aprs un assez bon accueil de la part du
matre, il fut si mal log, si malproprement meubl dans son palais, il
fut nourri  une table si mal servie et si sale, avec des convives si
peu dignes de lui[26], le grand snchal prit avec lui des airs de
hauteur si insupportables pour un homme habitu aux gards et  la
bienveillance des hommes du plus haut rang, qu'il n'y put tenir
long-temps, et qu'il partit prcipitamment de cette cour inhospitalire.
Au lieu de retourner directement  Florence, il fit un long dtour, et
alla jusqu' Venise, se ddommager auprs de Ptrarque, des dgots
qu'il venait d'prouver[27]. Il y demeura trois mois, et put comparer 
loisir l'hospitalit offerte par l'amiti modeste avec la commensalit
accorde par l'orgueilleuse grandeur[28].

[Note 25: Il lui fallut pour cela des dispenses du pape, parce qu'il
tait fils naturel. Manni nous apprend (_Istoria del Decamerone di Giov.
Boccac._, Florence, 1742, in-4., p. 14), que Joseph Marie Suars,
camrier secret du pape Urbain VIII, et vque de Vaison, faisant des
recherches dans les archives d'Avignon, vers le milieu du seizime
sicle, y trouva ces lettres de dispense, qui ne laissent aucun doute
sur l'illgitimit de la naissance de Boccace. M. Baldelli a voulu se
procurer une copie de ces lettres; il a crit,  ce sujet,  M. Gurin,
secrtaire de l'athne de Vaucluse, qui en a fait inutilement la
recherche. Si ce titre existait encore au moment de la rvolution, M.
Gurin croit qu'il aura t dtruit ou vendu, et perdu comme tant
d'autre. Voyez _Vita del Boccac._, p. 164, note.]

[Note 26: C'taient les parasites, les flatteurs, et avec eux les
muletiers, les petits garons, les cuisiniers et les marmitons. _Prose
di Dante e di Baccaccio_, cites par M. Baldelli, p. 167 et 168. Quelle
ide cela nous donne de la magnificence des grands seigneurs de ce
temps-l!]

[Note 27: 1363.]

[Note 28: M. Baldelli, _loc. cit._]

Florence, quand il y retourna, tait tourmente par la contagion et par
la guerre. Il alla chercher un air plus pur et la paix dont il avait
besoin pour ses travaux, dans le village de Certaldo, dont la position
est aussi saine qu'agrable, et qu'il affectionnait toujours, comme le
premier berceau de sa famille. On y voit encore avec intrt la petite
maison qu'il habita, et qui est, pour ce village, un ornement plus
prcieux que ne serait un riche palais[29]. C'est l que, dans une
entire indpendance et dans un parfait repos, il mdita, ou composa
mme ses ouvrages en langue latine[30], qui lui ont obtenu, pendant deux
sicles, parmi les mythologues et les rudits, le premier rang. La
considration dont il jouissait  Florence, l'accompagnait dans sa
retraite: ses concitoyens l'y vinrent chercher pour lui confier les deux
ambassades auprs du pape Urbain V, l'une  Avignon, l'autre  Rome,
dont nous avons dj parl. Dans la premire, il reut  la cour
pontificale un accueil qu'il devait peut-tre en partie  l'amiti de
Ptrarque. Le patriarche de Jrusalem, Philippe de Cabassoles, le serra
dans ses bras, en prsence du pape et des cardinaux, en disant qu'il lui
semblait recevoir l'ami dont il regrettait l'absence. Mais il obtint
pour lui-mme, dans sa seconde ambassade, un loge flatteur de la part
d'un pontife aussi vertueux que l'tait Urbain V. Ce pape, dans sa
rponse au snat, dit qu'il avait vu et entendu avec plaisir Jean
Boccace, tant  cause de la rpublique qu'en considration de ses
vertus. L'auteur du Dcamron tait alors devenu un des principaux
ornements du clerg. On en cite encore pour preuve une commission que
lui donna, quelques annes aprs, l'vque de Florence, ayant, dit ce
prlat dans sa lettre, la plus grande confiance dans la circonspection
de Jean Boccace, citoyen et ecclsiastique florentin, dans sa prudence
et dans la puret de sa foi[31], etc.

[Note 29: M. Baldelli, p. 173. Quelques sicles aprs, la famille
des Mdicis fit apposer sur la tour qui fait partie de cette maison, ses
propres armes, et y fit sculpter cette inscription:

        _Has olim exiguas coluit Boccatius oedes
        Nomine qui terras occupat, astra, polum._

Cette maison a pass depuis dans la famille Ridolfi. Manni en donne le
dessin, _ub sup._, p. II.]

[Note 30: _De Genealogi Deorum; de Montibus, Sylvis, Stagnis_,
etc.; _de casibus virorum et foeminarum illustrium; de Claris
mulieribus_.]

[Note 31: Il s'agissait de l'excution d'un legs relatif  une
fondation ecclsiastique, _Confidens quam plurimum_, disait cet vque,
_de circumspectione et fidei puritate providi viri D. Joannis Boccaci de
Certoldo, civis et clerici florentini_. Manni, p. 35; M. Baldelli, p.
191, note.]

Ds qu'il se trouva libre, il suivit les mouvements de son coeur qui
l'entranaient toujours vers Ptrarque. Il se rendit  Venise, o il
croyait la trouver. Ptrarque tait  Pavie, auprs de Galas Visconti,
qui l'y avait appel. Boccace fut reu par la fille et le gendre de son
ami, comme il l'et t par ses propres enfants; mais ils ne purent lui
rendre les graves et doux entretiens, ni les sages conseils dont son
esprit et son me avaient besoin. Depuis la visite du chartreux de
Sienne, il y sentait souvent du trouble; souvent aussi l'tat de gne o
il se trouvait, lui rendait ncessaires des secours d'une autre nature.
Il lui furent tous offerts par un autre chartreux qui avait t son
compagnon d'tudes, et qui l'invita  l'aller trouver  la Chartreuse de
Saint-tienne en Calabre, dont il tait abb. Boccace fit avec confiance
ce long voyage[32]: sa confiance tait mal place: l'abb[33] vita mme
sa prsence, s'absenta lorsqu'il arrivait, et le laissa dans tous les
embarras qui durent suivre un pareil abandon. Le bruit courut cependant
 Naples que Boccace s'tait fait chartreux. On n'est pas d'accord sur
l'poque o ce bruit s'y rpandit; mais il est probable que ce fut 
l'occasion de ce malheureux voyage[34].

[Note 32: 1370.]

[Note 33: Il s'appelait _Niccol di Montefalcone_.]

[Note 34: On trouve dans la Prface des Nouvelles de _Franco
Sacchetti_, un sonnet de cet auteur, adress  Boccace, sur sa prtendue
entre dans l'ordre des Chartreux. Manni, p. 99, croit ce sonnet crit
en 1362; l'auteur de la Prface, vers 1373. M. Baldelli le croit, avec
plus de raison, fait en 1370, au sujet de ce voyage  la Chartreuse de
Calabre. _Vita di Giov. Bocc._, p. 195, note.]

De retour dans sa patrie, il en fut, pour ainsi dire, chass par les
dsordres publics qu'il y voyait rgner, et peut-tre aussi par quelque
mcontentement particulier, car il en partit avec une sorte
d'indignation. Il se rendit  Naples, o il trouva, dans des hommes du
premier rang, un accueil et des traitements qui lui rendirent la
tranquillit. Des offres sduisantes lui furent faites alors de tous
cts; la reine Jeanne elle-mme fit son possible pour le retenir  son
service; mais il avait toujours prsent  la mmoire ce qu'il avait
souffert dans le palais du grand snchal, et l'ge avait encore
augment en lui son amour pour l'indpendance. Quand il crut pouvoir en
jouir paisiblement en Toscane, il y retourna, non pas cependant 
Florence, mais dans sa douce retraite de Certaldo[35].

[Note 35: 1373.]

 peine y tait-il tabli, qu'il fut attaqu d'une maladie interne,
accompagne d'une ruption dont son corps fut tout couvert, et qui le
rendit un objet dgotant pour lui-mme[36]. Ses forces furent bientt
comme ananties, et il resta dans un tat d'abattement qui ne lui
permettait plus d'crire, de lire, ni mme de penser. Une crise
terrible, une fivre ardente, un dlire nocturne, qui lui fit voir, dans
une vie future, les objets les plus effrayants, oprrent en lui une
rvolution salutaire: il gurit et se trouva mme promptement en tat,
quoique trs-affaibli par sa maladie, de rpondre  une nouvelle marque
d'estime que lui donnaient ses concitoyens. Il avait fait, au milieu
d'eux, si souvent et avec tant de chaleur l'loge du Dante, il avait
profess une si haute admiration pour son pome, qu'il avait opr, 
son gard, un changement dans les esprits. On reconnaissait enfin les
injustices qui avaient t faites  ce gnie extraordinaire, et son
ouvrage, d'abord mal apprci, avait acquis peu  peu dans l'opinion la
place qui lui tait due. On tait, pour ainsi dire, en peine de savoir
par quels hommages publics on pourrait honorer sa mmoire. Enfin, le
snat fonda une chaire spciale, pour lire publiquement _la divina
Commedia_, en expliquer les endroits difficiles, et en dvelopper les
beauts. Un traitement annuel de cent florins fut attach  cette
chaire, et d'un consentement unanime elle fut offerte  Boccace. Malgr
sa faiblesse, il accepta cette fonction honorable, qui s'accordait si
bien avec ses sentiments presque religieux pour ce pote, et il se mit
aussitt en tat de la remplir. Il ouvrit ce nouveau cours, dans
l'glise de Saint-Laurent, le 23 octobre 1373, poque qui n'est
indiffrente, ni pour la gloire du Dante, ni pour la sienne.

[Note 36: _Cominci a molestarlo schifosa scabbia, che rendeva gli
la vita tediosa e afflitta. Aggrav il male debolezza d'intestini,
ostruzzione de milza, ed accensione di bile, che lo afflissero co'
sintomi i pi sinistri_, etc. M. Baldelli, _Vita di Giov. Bocc._, p. 199
et 200.]

Au milieu de ce travail que la destruction presque entire de ses forces
lui rendait trs-pnible, et qu'il tait mme forc d'interrompre de
temps en temps, le coup le plus terrible qu'il pt recevoir vint le
frapper. Il apprit, d'abord par la voix publique, la mort de celui qu'il
appelait son pre et son matre: Franois de Brossano, gendre de
Ptrarque, lui confirma ensuite cette triste nouvelle, en lui envoyant,
de Venise, les cinquante florins que Ptrarque lui avait lgus par son
testament.

Mon premier mouvement, lui rpondit Boccace, a t d'aller aussitt
donner de bien justes larmes  votre malheur et au mien, adresser avec
vous mes plaintes au ciel, et dire au tombeau d'un tel pre les derniers
adieux: mais depuis dix mois que j'explique publiquement dans ma patrie
la comdie du Dante, je suis attaqu d'une maladie plutt longue et
ennuyeuse qu'accompagne d'aucun danger. Il dcrit ensuite l'tat de
langueur, de maigreur et de faiblesse o il est rduit.  peine a-t-il
pu se traner jusqu' Certaldo, dans la maison de ses pres[37], o il
continue de languir, n'attendant plus sa gurison que de Dieu. Mais,
continue-t-il, c'est assez parler de moi: aprs avoir reu et lu votre
lettre, ma douleur s'est renouvele, et j'ai encore pleur pendant
presque toute une nuit, non par piti pour cet excellent homme (sa
probit, ses moeurs, ses jenes, ses veilles, ses prires et toutes ses
vertus m'assurent qu'il est all se runir  Dieu, et qu'il jouit de
l'ternelle gloire); mais pour moi et pour ses amis qu'il a laisss sur
cette terre orageuse comme un vaisseau sans gouvernail, tourment par
les flots et les vents, et jet parmi les rochers. En me livrant aux
innombrables agitations de mon propre coeur, je pense  l'tat o doit
tre le vtre et celui de la respectable Tullie, ma chre soeur, et votre
pouse. Je ne doute point que votre douleur ne soit encore beaucoup plus
amre... Comme Florentin, je porte envie  Arqua, en voyant que
l'humilit de l'ami que nous pleurons, plutt que le mrite de ce lieu,
lui a procur le bonheur de possder le corps de celui dont le noble
coeur fut le sjour chri des muses, le sanctuaire de la philosophie, le
temple de tous les arts, et surtout de cette loquence cicronienne,
dont ses crits offrent tant d'exemples. Arqua, jusqu' prsent inconnu,
non seulement aux trangers, mais aux habitants de Padoue, sera
dsormais connu des nations; son nom sera fameux dans le monde entier.
On l'honorera comme nous honorons les collines de Pausilippe, lors mme
que nous ne les aimons pas, parce qu' leur racine sont placs les os de
Virgile; Tomes, le Phase et les extrmits du Pont-Euxin, qui possdent
le tombeau d'Ovide, et Smyrne,  cause de celui d'Homre... Je ne doute
point que le navigateur, revenant charg de richesses des bords les plus
loigns de l'Ocan, et voguant sur la mer Adriatique, ne regarde de
loin avec respect le sommet des monts Euganes, et ne dise, ou en
lui-mme ou  ses amis: Voil ces montagnes qui renferment dans leurs
entrailles l'honneur du monde, celui qui fut l'asyle de toutes les
sciences, Ptrarque, ce pote loquent, dcor jadis dans la reine des
villes, de la couronne triomphale, et qui a laiss dans tant d'crits
des gages d'une immortelle renomme... Ah! malheureuse patrie, il ne t'a
pas t donn de possder les cendres d'un fils aussi illustre. En
effet, tu tais indigne d'un tel honneur; tu as nglig pendant sa vie
de l'attirer  toi, de le placer honorablement dans ton sein. Tu
l'aurais appel, s'il et t un artisan de trahisons et de crimes,
s'il se ft rendu coupable d'avarice, d'ingratitude et d'envie[38].

[Note 37: _In avitum Certaldi agrum._]

[Note 38: Lettre de Boccace  Franois de Brossano, publie par
l'abb Mehus, _Vita Ambros. Camald._, pag. 203-205.]

Cette lettre est beaucoup plus longue, mais ceci suffit pour faire voir
combien Boccace fut affect de cette perte. Son imagination est mue
comme son coeur. On aime  retrouver ces traces du sentiment qui unissait
deux hommes clbres. Elles deviendraient surtout prcieuses, et
pourraient n'tre pas sans utilit, dans des temps o les gens de
lettres s'isoleraient entirement les uns des autres, se concentreraient
chacun dans leur intrt particulier, n'auraient mme plus pour intrt
commun celui de la gloire et du progrs des lettres, et sembleraient
ignorer quel charme prtent  l'exercice des facults de l'esprit les
communications, les conseils et les doux panchements de
l'amiti.--Boccace ne put en effet se rtablir ni par le sjour de la
campagne, ni par les secours de l'art, ni par le ralentissement qu'il
mit, mais trop tard, dans l'activit de ses travaux. Il languit encore
jusqu' la fin de 1375, et mourut  Certaldo le 21 dcembre, g de
soixante-deux ans.

Peu de temps avant de mourir, il avait fait son testament, o il
dispose de son mobilier, et laisse ce qui lui restait de bien  deux
neveux, fils de Jacques, son frre an. Le legs le plus considrable
est celui de ses livres, presque tous copis de sa main, ou recueillis
avec beaucoup de fatigues et de dpenses. Il en fait don  un certain
pre Martin, religieux de Saint-Augustin, son excuteur testamentaire et
sans doute son directeur, qui dut les laisser  son couvent; ils se sont
ensuite perdus. Un savant clbre, Niccolo Niccoli, fit, dans le sicle
suivant, un acte de gnrosit qui devait les sauver; il fit faire et
orner  ses frais, dans ce couvent, une pice exprs, o les livres de
Boccace furent dposs; mais le temps a fait disparatre la chambre, les
ornements et les livres[39]. On remarque aussi dans ce testament qu'il
n'y fait aucune mention d'un fils naturel qu'il avait eu dans sa
jeunesse, et qui tait tabli  Florence. Ce fut cependant ce fils qui
prsida  ses funrailles, et qui le fit enterrer honorablement 
Certaldo. Il fit graver sur la tombe de son pre, une inscription en
quatre vers latins, que Boccace avait compose lui-mme. Ces vers sont
mdiocres, except le dernier, qui dit avec concision et lgance que
Certaldo fut sa patrie, et la douce posie son tude[40]:

        _Patria Certaldum, studium fuit alma posis_.

[Note 39: Voyez Mehus, _Vita Ambr. Camald._, p. 288.]

[Note 40:

        _Hc sub mole jacent cineres ac ossa Johannis.
        Mens sedet ante Deum meritis ornata laborum
        Mortalis vitoe, Genitor Bocchaccius illi,
        Patria_ etc.]

Boccace fut gnralement regrett  Florence; o il n'avait cependant
pas trouv dans sa pauvret beaucoup de secours. Plusieurs potes, et
surtout _Franco Sacchetti_, firent des vers  sa louange. Il fut frapp
deux mdailles en son honneur; et la rpublique voulant, vingt ans
aprs, rendre un hommage plus solennel  sa mmoire, dlibra de lui
riger un tombeau magnifique, ainsi qu' Dante et  Ptrarque, dans
l'glise de _Sancta-Maria del Fiore_; mais ce projet ne fut excut pour
aucun de ces trois grands hommes.

Le got dominant de Boccace, dans l'ge des passions, avait t l'amour
du plaisir, tempr par celui de l'tude. Dans son ge avanc, l'amour
de l'tude resta seul, et l'occupa tout entier. Il ne s'y joignit aucune
ambition de rang ni de fortune. Les emplois qui lui furent confis
vinrent le chercher, et ds qu'il put en dposer le fardeau, il le fit.
Il avait la mme aversion pour les affaires domestiques que pour les
autres, et ne voulut jamais se charger ni de tutelles, ni d'aucune de
ces fonctions prives qui engagent dans des discussions d'intrts avec
les hommes. Son caractre tait franc et ouvert; il n'tait pourtant
pas exempt d'un fiert dont on peut blmer l'excs, mais qui, surtout
dans la mauvaise fortune, garantit des condescendances viles, et sert de
sauve-garde  l'honneur et  la vertu. Sa figure tait belle; son visage
rond et plein; ses traits en gnral un peu gros, mais rguliers; sa
taille haute et forte; ses manires libres et engageantes; sa
conversation gaie, spirituelle et pleine d'agrment. La philosophie,
l'rudition et la posie en taient les sujets les plus familiers, et il
ne contribua peut-tre pas moins par ses entretiens que par ses crits 
rpandre dans sa patrie l'amour de l'tude et le got des lettres.

Le plus considrable des ouvrages latins de Boccace est son _Trait de
la gnalogie des Dieux_[41]. Ce fut le premier qu'il crivit depuis
qu'il se fut retir  Certaldo. Il le fit  la demande de Hugues, roi de
Chypre et de Jrusalem,  qui il le ddia. Cet ouvrage est divis en
quinze livres, et subdivis en chapitres, o l'auteur a runi tout ce
que ses longues tudes avaient pu lui apprendre sur le systme
mythologique des anciens. Il traite, en autant de chapitres
particuliers, de chaque dieu, desse ou gnie, et descend jusqu'aux
demi-dieux et aux hros qui passrent pour tre les enfants des dieux.
Dans son quatorzime livre, il dfend la posie contre ses dtracteurs,
contre les ignorants, les pdants, les thologiens, les juristes, les
moines et tous les prtendus docteurs de son sicle. Il dfinit ensuite
ce que c'est que la posie, et en dmontre l'antiquit et l'utilit. Le
quinzime livre contient une espce de rsum de tout l'ouvrage. Il y
rend compte des sources o il a puis, des recherches qu'il a d faire,
de la mthode qu'il a suivie, des ordres du roi qui le lui ont fait
entreprendre. Il se croit enfin oblig de prouver qu'un chrtien peut
sans indcence traiter des sujets de l'antiquit paenne.

[Note 41: _De Genealogi Deorum_, lib. XV.]

Ce livre qu'il ne publia qu'environ dix ans aprs[42], eut alors, et
dans le sicle suivant, beaucoup de rputation. Les crivains de ce
temps lui prodigurent les plus grands loges[43]; toutes les
bibliothques en eurent des copies, et ds que l'art de l'imprimerie fut
invent, les ditions se multiplirent rapidement[44]: cela devait tre.
Les notions que l'on avait alors de la mythologie taient si imparfaites
et si confuses, qu'on devait saisir avidement ce premier trait de
lumire: mais il a perdu de son prix  mesure qu'il a paru sur ce mme
sujet des ouvrages remplis d'une meilleure critique et d'une rudition
plus tendue. Ce qu'on en peut dire aujourd'hui de plus favorable est ce
qu'a dit Louis Vivs[45], que ce livre, o Boccace a rassembl en un
seul corps les gnalogies de tous les Dieux, est mieux fait qu'on ne
pouvait l'attendre de son sicle.

[Note 42: En 1373.]

[Note 43: Philippo Villani, Colluccio Salutato, Giann. Mannetti,
etc.]

[Note 44: L'une des premires ditions porte ce titre: _Genealogi
Deorum gentilium Johannis Boccatii de Certaldo ad Ugonem inclytum
Hierusalem et Cypri regem_; et  la fin du volume _Venetiis impressum
anno salutis_, 1472, in-fol.]

[Note 45: _Deorum Genealogias in corpus unum redegit, felicius: quam
illo erat sculo sperandum_. Ludov. Vives, _de Tradend, Disciplin._]

On en peut dire autant du petit Trait qu'il composa en un seul livre
sur les montagnes, les forts, les fontaines, les lacs, les fleuves, les
tangs, et les diffrents noms de mer[46]. On le trouve ordinairement,
et dans les ditions, et dans les manuscrits,  la suite du prcdent.
Le titre en explique suffisamment le sujet. C'est un ouvrage qui put
tre alors trs-utile pour l'tude de la gographie ancienne, dont les
notions taient aussi confuses que celles de la mythologie. On y trouve
expliqu, par ordre alphabtique, tout ce qui regarde chacune des
montagnes, des forts, des fontaines, etc., dont il est question dans
les anciens. L'auteur rapporte dans chaque article l'origine du nom, les
variations qu'il a prouves chez les diffrents peuples et les
diffrents auteurs, et lve ainsi les difficults, les quivoques et les
erreurs auxquelles ces variations ont donn lieu.

[Note 46: _De Montibus, Sylvis, Fontibus, Lacubus, Fluminibus,
Stagnis, seu paludibus, de diversis nominibus maris_, imprim  Venise,
en 1473, in-fol.]

Deux autres de ses ouvrages en prose latine sont historiques. Le
premier est un Trait _Des infortunes des Hommes et des Femmes
illustres_[47]. Il commence par Adam et ve, et descend jusqu'aux
personnages de son temps. Le second est intitul: _Des Femmes
clbres_[48], et s'tend aussi depuis ve jusqu' la reine Jeanne de
Naples. Boccace n'oublie pas d'y parler d'une autre Jeanne qui a fait
beaucoup de bruit dans le monde, mais qui est un personnage plus
fabuleux qu'historique: c'est la papesse Jeanne. Dans quelques ditions,
une gravure en bois la reprsente mme en habits pontificaux, et
entoure de toute la cour romaine, surprise par l'accident qui rvla
son sexe, et se dlivrant d'un fardeau dont le chef de l'glise ne dut
jamais tre charg. L'un et l'autre ouvrage sont assez dans le genre du
Trait de Ptrarque, intitul: _Des Choses mmorables_; mais la latinit
n'y est pas  beaucoup prs aussi pure, et ne se rapproche pas autant de
celle des bons sicles de Rome.

[Note 47: _De casibus Virorum et Fminarum illustrium_, lib. IX.]

[Note 48: _De claris Mulieribus_.]

Cette diffrence est encore plus sensible dans les vers que dans la
prose. Boccace a laiss seize glogues[49], dont plusieurs sont assez
longues, et qui ont presque toutes pour sujet des faits qui lui sont
particuliers, ou des traits de l'histoire de son temps, ce qui, joint 
la duret et  l'obscurit du style, les rend le plus souvent aussi
difficiles  entendre que peu agrables  lire. Par exemple, la
troisime glogue est intitule _Faunus_, et ce Faune, qui est le
principal interlocuteur, est _Francesco degli Ordelaffi_, seigneur
d'Imola, de Csne et de Forli. Il tait intime ami de Boccace, qui lui
avait donn ce nom de Faune  cause de sa passion pour la chasse et pour
le sjour des forts[50]. Il eut des aventures extraordinaires, dont
l'histoire de ce sicle fait mention, et auxquelles font allusion
plusieurs passages de cette glogue. On n'entend rien  ces passages, si
l'on ne connat cette clef, et si l'on ne consulte l'histoire. La
quatrime est intitule _Dorus_; sous ce nom, le pote a voulu dsigner
Louis, roi de Sicile; et la fuite de ce jeune roi, poux de la reine
Jeanne, qui tait fugitive comme lui[51], est le sujet de cette glogue.
Boccace nous apprend lui-mme[52] que, comme Louis tait sans doute
dvor d'amertume en se voyant chass de ses tats, et que le mot grec
_doris_, signifie amertume, il lui a donn le nom de _Dorus_. Il y a
deux autres interlocuteurs, Montanus et Pithyas.

[Note 49: Imprimes  Florence, par _Philippo di Giunta_, 1504,
in-8.]

[Note 50: Ces explications des glogues de Boccace ont t donnes
par lui-mme; elles sont tires d'une de ses lettres latines, conserves
en manuscrit dans la bibliothque Laurentienne, et dont Manni a publi
tous les passages relatifs  ces mmes explications, _Istor. del
Decamer._, p. 55 et suiv. Elle a t imprime toute entire dans une
Dissertation historique de _Domenico Antonio Gondolfo_, de l'ordre des
Augustins, sur deux cents crivains clbres du mme ordre. Rome, 1704,
in-4.,  l'article de frre _Martin de Signa_,  qui elle fut adresse
par l'auteur.]

[Note 51: Lorsque Louis de Hongrie eut envahi le royaume de Naples,
pour venger le meurtre de son frre Andr.]

[Note 52: Dans la lettre cite ci-dessus.]

Le premier peut tre pris pour un habitant quelconque de Volterre, parce
que cette ville est situe sur une montagne, et que le roi y fut bien
reu dans sa fuite; Boccace entend, par le second, le grand
snchal[53], qui n'abandonna point ce prince, et qui fut pour lui ce
que Pithyas fut pour Damon, selon Valre Maxime, dans son chapitre _De
l'Amiti_. La cinquime glogue a pour titre _Sylva cadens_, la fort
tombante; et ce n'est point une fort que Boccace y a voulu peindre,
mais la ville de Naples dsole, dpeuple, et presque abattue et
tombante par le chagrin que lui cause la fuite de son roi. Dans cette
fort, qui est une ville, les troupeaux, les moutons, les boeufs, tristes
et malades, sont les habitants affligs. Le sujet de la sixime glogue
est le retour du roi Louis, qui ne s'y appelle plus _Dorus_, mais
_Alcestus_, parce qu'il tait devenu un trs-bon roi, et qu'il se
portait avec ardeur  la vertu. Or, _alce_, en grec, selon Boccace,
signifie vertu; et _stus_, en latin, veut dire ardeur ou chaleur. Cela
est contraire  la rgle des tymologies, qui dfend de tirer celle du
mme mot de deux langues diffrentes; mais on n'y regardait pas alors de
si prs.

[Note 53: Nicolas Acciajuoli.]

Dans la septime glogue et dans les suivantes, ce n'est plus de Naples
qu'il est question, mais de Florence. Les querelles entre cette
rpublique et les empereurs, sont peintes dans l'une, intituls
_Jurgium_, sous l'emblme dispute entre le berger Daphnis, qui est
l'empereur, et la bergre _Florida_, qui est Florence; l'autre, qui a
pour titre _Midas_, reprsente la tyrannie d'un matre avare; et le
pote a donn pour interlocuteurs au roi de Phrygie, Damon et Pithyas,
ces deux modles antiques de l'amiti. Dans une autre, la neuvime,
l'embarras et l'incertitude o se trouve Florence lors du couronnement
de l'empereur, sont indiqus par le titre de _Lipis_, attendu que ce
mot, toujours selon Boccace, veut dire en grec anxit, incertitude[54];
et l'un des interlocuteurs, qui est le Florentin, se nomme _Batrachos_,
mot qui signifie, en grec, une grenouille, parce que, dit l'auteur,
nous autres Florentins nous sommes bavards et poltrons comme des
grenouilles. La dixime glogue est intitule _la Valle obscure_,
parce qu'il y est question des enfers, lieu o le jour ne luit jamais.
L'interlocuteur _Lycidas_, dsigne un tyran, du grec _lycos_, loup,
animal rapace et cruel, comme le sont les tyrans; l'autre interlocuteur
_Dorilas_, est un esclave qui vit toujours dans l'amertume; et comme le
pote a donn dans une autre glogue le nom de _Dorus_ au roi Louis, et
qu'il ne convient pas qu'un homme du peuple ait le mme nom qu'un roi,
il appelle celui-ci, par diminutif, _Dorilas. Panthon_ est la titre de
la onzime glogue, o l'on ne parle que du ciel, de Dieu et des choses
divines. L'glise y parat sous le nom de Myrile; et, par son
interlocuteur _Glaucus_, l'auteur entend saint Pierre; car, dit-il,
Glaucus tait un pcheur qui, ayant got d'une certaine herbe, se jeta
tout d'un coup dans la mer, et fut mis au nombre des dieux marins.
Pierre fut un pcheur aussi; ayant got la doctrine du Christ, il se
jeta dans les flots, c'est--dire,  travers les menaces et les fureurs
des ennemis du nom chrtien, et il devint ainsi Dieu lui-mme,
c'est--dire saint[55].--Tout cela est dit de trs-bonne foi, et il faut
avouer que l'auteur de ces allgories parat fort diffrent de celui du
Dcamron. Rapprochons-nous un peu de cet ouvrage, en parlant de ceux
que Boccace crivit en langue vulgaire.

[Note 54: _Lipis groec, latin dicitur anxietas_. Ub. supr.]

[Note 55: Il serait trop long de rapporter l'explication des cinq
dernires glogues. On peut les voir, _ub. supr._, p. 60, 61 et 62. Je
citerai pourtant ici la quinzime, intitule _Philostropus_, de
_philos_, ami, et _strepo_, tourner, convertir; Boccace y reprsente sa
conversion, et il avoue qu'il la doit  l'amiti. Sous le nom de
_Philostropus_, dit-il lui-mme, j'entends mon illustre matre Franois
Ptrarque, dont les conseils m'ont souvent engag  quitter les plaisirs
du monde pour les choses de l'ternit, et qui est ainsi parvenu, sinon
 changer tout--fait, du moins  beaucoup amliorer mes penchants; et
je me dsigne moi-mme sous le nom de _Thiplos_, qui peut aussi convenir
 tout autre homme aveugl comme moi par le faux clat des choses
mortelles, parce que _thiphos_, en grec (il a voulu dire _typhlos_),
signifie un aveugle.]

La posie fut son premier amour, et mme il l'aima toute sa vie:
_studium fuit alma posis_. Nous avons cependant vu comment il traita
ses vers italiens quand il et connu ceux de Ptrarque. Mais ce ne
furent sans doute que des sonnets et d'autres posies amoureuses qu'il
livra aux flammes. Il pargna les grands pomes qui lui avaient cot
plus de travail, et dont il devait toujours retirer la gloire d'avoir
essay le premier en langue vulgaire, une sorte d'pope, et d'tre
l'inventeur de l'_ottava rima_, forme potique si heureuse, qu'un seul
pote except[56], elle fut ensuite adopte par tous les piques
italiens. Les formes principales qui existaient jusqu'alors dans la
posie italienne ne pouvaient convenir  une narration suivie. Le
sonnet et la _canzone_ taient dcidment appropris au genre lyrique.
La _terza rima_ avait quelque chose de contraint et d'austre, et les
repos ne s'y faisaient pas assez sentir pour le chant qui, ds
l'origine, accompagna la posie pique ou narrative. L'entrelacement des
six premiers vers de l'octave sur deux seules rimes, et la chute des
deux derniers, qui riment l'un avec l'autre, et sur lesquels parat
s'appuyer l'octave entire, furent l'invention d'une oreille dlicate;
et quoiqu'elle ait des inconvnients, qui ont influ plus qu'on ne pense
sur quelques vices reprochs  l'pope italienne, et dont l'pope des
anciens tait exempte, il faut qu'elle ait de grands avantages, pour
avoir t si gnralement adopte.

[Note 56: Le Trissino.]

On a vu aussi, dans la vie de Boccace, que la _Thside_ fut le premier
pome qu'il composa, et qu'il le fit  Naples pour plaire  sa chre
_Fiammetta_. C'est donc dans la _Thside_ que parut, pour la premire
fois, la forme harmonieuse de l'_ottava rima_, dont Boccace est
gnralement reconnu pour inventeur[57]; et ce fut le premier pome o,
renonant aux visions et aux songes, qui taient devenus pour les
fictions potiques comme un cadre universel, l'auteur,  l'exemple des
anciens potes, imagina une action, une fable, et la conduisit, par des
aventures diverses,  un dnouement. Ces deux circonstances suffisent
pour faire de la _Thside_ un monument littraire qui ne sera jamais
sans intrt.

[Note 57: Le Trissino, dans sa _Potique_; le Crescimbeni, dans son
_Hist. de la Posie vulgaire_, et presque tous les auteurs italiens,
attribuent cette invention  Boccace. Le Crescimbeni croit cependant,
t. I, p. 199, que la premire origine de ce rhythme est due aux
Siciliens. Le Bembo, en adoptant cette opinion, observe que les anciens
Siciliens ne composaient pourtant l'octave que sur deux rimes, et que
l'addition d'une troisime rime, pour les deux derniers vers, appartient
aux Toscans. _Prose_, Flor. 1549, p. 70. En effet, dans le Recueil de
l'Allacci (_Poeti Antichi raccolti da codici manoscr._, etc., Napoli,
1661), on trouve une _canzone_ de Giovanni de Buonandrea, dont les
quatre strophes sont de huit vers andcasyllabes, sur deux seules rimes
croises. M. Baldelli (p. 33, note), en citant d'autres auteurs qui ont
t de la mme opinion que le Bembo, convient avec sa candeur
accoutume, que l'octave avec trois rimes a t employe en France,
avant Boccace, par Thibault, comte de Champagne, et il rapporte toute
entire, une de ces octaves cite par Pasquier (_Recherches de la
France_, Paris, 1617, p. 724. Amsterdam, 1723, t. I, col. 791.)

        Au Rinouyiau de la doulsour d'est
        Que reclaircit li doiz  la fontaine,
        Et que son vert bois, et verger, et pr,
        Et li rosiers en may florit et graine;
        Lors chanterai que trop m'ara grev
        Ire et esmay, qui m'est au cuer prochaine:
        Et fins amis  tort acoisonnez,
        Et moult souvent de lger effrez.

Mais il ne parat pas que ce rhythme agrable, que l'oreille dlicate du
comte de Champagne lui avait inspir, et t adopt et ft devenu
commun en France. En Italie, les Toscans furent srement les premiers 
en faire usage; et Boccace, le premier de tous, soit qu'il connt la
chanson de Thibault, soit qu'il ne la connt pas, employa, dans sa
_Thside_, l'octave  trois rimes, telle qu'elle est reste depuis.]

Le pome est divis en douze livres. Thse, qui lui donne son nom, n'en
est cependant pas le hros. Ses exploits n'y forment qu'un grand
pisode; mais c'est en quelque sorte dans cet pisode qu'est contenue
l'action principale. Le sujet de cette action est l'amour de deux jeunes
Thbains, Arcitas et Palmon, pour milie, l'une des amazones. Ces
femmes guerrires paraissent les premires sur la scne. Leurs combats
contre Thse, la victoire de ce hros, son amour pour leur reine
Hippolyte, son mariage avec elle, et les ftes de ce mariage, clbres
en Scythie, remplissent le premier livre. Pendant ce temps, une autre
guerre celle de Thbes, s'est termine. Cron a refus la spulture aux
guerriers tus pendant le sige. Thse tant revenu de Scythie 
Athnes, avec son pouse Hippolyte, les veuves et les mres des
guerriers  qui Cron refuse les derniers devoirs, viennent l'implorer
contre ce tyran. Thse marche vers Thbes, dfait Cron en bataille
range, et le tue de sa main. Les morts sont ensevelis; les blesss
faits prisonniers, mais traits avec humanit. Parmi la foule de ces
derniers se trouvent, Arcitas et Palmon, deux jeunes guerriers du sang
royal de Thbes. Thse instruit de leur naissance, fait prendre d'eux
le plus grand soin; mais il les retient prisonniers comme les autres, et
les destine  orner son triomphe. Les deux amis sont enferms dans une
prison  Athnes, auprs des jardins de Thse. Une jeune amazone de la
suite de la reine, vient le matin dans ces jardins et chante en
cueillant des fleurs. Arcitas et Palmon l'aperoivent, en deviennent
amoureux, et c'est leur rivalit et leur amiti, ce sont vicissitudes de
leur passion pour Emilie qui font le vritable sujet du pome.

Aprs diverses aventures, Thse, qui est instruit de leur amour, se
donne un plaisir dont l'ide appartient aux sicles chevaleresques, et
point du tout aux sicles hroques. Il leur ordonne de combattre l'un
contre l'autre, chacun  la tte de cent guerriers, et promet au
vainqueur la main d'Emilie. Arcitas remporte la victoire; mais une Furie
chappe de l'enfer fait tomber son cheval; et il est bless
mortellement dans cette chute. Quoiqu'il sente sa fin prochaine, il veut
recevoir le prix qui lui avait t promis, et mourir poux d'Emilie. Il
expire aprs avoir reu sa main; Emilie, qui aimait Arcitas, et Palmon,
qui n'avait point cess d'tre son ami, le pleurent. Tous deux
paraissent inconsolables, mais tous deux ont recours  la mme
consolation. Thse veut qu'ils soient unis, ils le sent; et c'est ainsi
que finit le pome. La narration en est facile et naturelle; les
vnements, assez bien conduits, ne sont pas enchans sans art les uns
aux autres: il y a de l'abondance et de la facilit dans les
descriptions et dans les discours, de l'imagination dans les dtails,
mais non dans le style, qui est faible, terne et sans couleur. L'octave
y a la mme forme qu'elle a toujours conserve depuis; mais elle n'a
point encore la noblesses, la grce, les chutes heureuses et l'harmonie
soutenue que Politien le premier, et l'Arioste ensuite, devaient lui
donner.

Le _Filostrato_ pome en dix parties, aussi en _ottava rima_, est  peu
prs du mme temps. Boccace l'adresse de mme  _Fiammetta_, ou  la
princesse Marie, qui tait alors absente de Naples, et oblige de suivre
la cour  Baies. Le sujet en est encore pris de l'histoire des temps
hroques accommode  la moderne. _Filostrato_ n'est point le nom du
hros, c'est Trole, fils de Priam, roi srnissime de Troie, comme
notre auteur; et il intitule son pome _Philostrate_, nom compos, selon
sa mauvaise mthode tymologique, d'un mot grec et d'un mot latin qui
signifient ensemble vaincu, ou abattu par l'amour, parce que le malheur
qui arrive  Trole est d'tre ainsi vaincu, et de l'tre si bien qu'il
en perd la vie. Ce jeune prince devient amoureux de Chrysis, qui n'est
pas ici, comme dans Homre, fille de Chryss, grand-prtre d'Apollon,
mais fille de Calchas, vque de Troie; c'est ainsi qu'il est qualifi
dans l'argument du premier livre. Trole fait confidence de son amour 
Pandarus, cousin de Chrysis, qui lui rend de trs-bons offices auprs
de sa cousine. Chrysis hsite quelque temps  se rendre; mais elle cde
 l'amour, aux soins empresss de Trole, et aux conseils de Pandarus.
Les deux amants sont heureux. On reconnat l'auteur du _Dcamron_ dans
la description un peu vive de leur bonheur. Cette description, au reste,
est mle d'anachronismes qui n'avaient alors rien de choquant, mais 
qui l'on ne ferait pas aujourd'hui la mme grce. Un fils de roi ne
pouvait se dispenser d'aimer beaucoup la guerre et la chasse: aussi
Trole pendant le sige, s'arrachait-il souvent des bras de Chrysis,
soit pour aller combattre les Grecs, soit, lorsqu'il y avait quelque
trve, pour aller chasser dans les forts, tenant sur le poing un faucon
ou quelque autre oiseau de chasse.

Mais cette douce vie ne dure pas. Chalchas tait pass dans le camp des
Grecs, et avait laiss sa fille  Troie. Les Troyens, vaincus dans
plusieurs combats, demandent une trve; entr'autres conditions, les
Grecs exigent que Chrysis soit rendue  son pre. Les deux amants sont
spars. Trole est au dsespoir. Chrysis est reue au camp des Grecs
avec des acclamations de joie. Elle y reste quelque temps accable de
tristesse, et ne pensant qu'a son cher Trole. Diomde entreprend de la
consoler; le guerrier qui blessa Vnus ne peut pas tre aussi aimable
que Trole; mais Trole est absent; Diomde devient plus pressant de
jour en jour; le coeur de Chrysis est faible. Il cde enfin, et le
malheureux Trole est oubli. Il ne cesse, pendant ce temps-l, de
penser  elle et de la pleurer. Il la voit en songe, et croit la voir
infidle; il veut se tuer; Pandarus l'en empche, ses frres et ses
soeurs s'empressent autour de lui, et cherchent  le distraire de sa
douleur. Sa soeur Cassandre,  qui l'infidlit de Chrysis est rvle,
tche de le dgoter d'elle. Si du moins, lui dit-elle, tu tais
amoureux d'une femme de noble origine! mais tu te consumes d'amour pour
la fille d'un prtre sclrat qui a lchement abandonn sa patrie.
Trole se fche contre sa soeur, dont le talent, comme on sait, n'tait
pas de se faire croire: il lui soutient que Chrysis est une honnte
personne et incapable de lui manquer de foi. Cependant la trve est
rompue; les Grecs continuent d'tre vainqueurs. Achille tue Hector. La
famille de Priam est plonge dans le deuil. Rien ne distrait Trole de
son amour. Il combat  la tte des phalanges troyennes. Il revient
couvert de sang et de poussire, et recommence  pleurer Chrysis. Mais
il est enfin instruit de son infidlit: il en a des preuves qui ne lui
permettent plus aucun doute; il veut mourir. Les combats sanglants qui
se donnent tous les jours sous les murs de Troie lui en offrent les
moyens. Il se prcipite avec fureur, et est enfin tu par Achille.

On remarque dans ce pome les mmes qualits et  peu prs les mmes
dfauts que dans la _Thside_. Peut-tre a-t-il cependant plus
d'intrt; peut-tre aussi le style en a-t-il un peu plus d'lgance, et
les sentiments plus de chaleur et de vrit. Des critiques habiles, tels
que Salvini et Apostolo Zeno, en ont fait de grands loges; enfin il est
mis, par MM. de la Crusca, au nombre des ouvrages qui font autorit, ou
texte de langue. Il fut imprim  Paris en 1789, et l'diteur l'annona
comme paraissant au jour pour la premire fois; mais on connat quatre
ditions plus anciennes, dont la premire est de 1498.

Le _Ninfale Fiesolano_ est un petit pome sans division de chants et de
livres, et en 472 octaves, qui parat encore avoir t crit vers la
mme poque[58]. On dit que Boccace y raconte, sous le voile de
l'allgorie, une aventure arrive de son temps. Il feint que, dans les
sicles les plus reculs, avant que Fisole ft bti, la colline o il
est plac tait couverte de bois, que Diane y avait des Nymphes occupes
de la chasse, et voues  la virginit.

[Note 58: Manni (_Istoria del Decamerone_, p. 55), copi ensuite
par le Quadrio, rapporte une note qui lui avait t communique par le
chanoine Biscioni, et qui tait inscrite sur un manuscrit de ce pome.
Selon cette note, le _Ninfale_ avait t compos en 1366; mais M.
Baldelli regarde avec raison, comme hors de toute vraisemblance, que cet
ouvrage, aussi licencieux en plusieurs endroits, que le _Dcamron
mme_, ait t fait depuis la conversion de Boccace; il lui parat
probable que le copiste, en transcrivant la note, transposa les
chiffres, et mit le dix romain, X, aprs le cinquante, L, au lieu de le
mettre avant; ce qui donne LXVI, 66, au lieu de XLVI, 46.]

Il leur arrive  Fisole le mme accident qu'en Arcadie. L'une d'elles,
nomme _Mensola_, est aime, non par Jupiter, comme Calisto, mais par
_Africo_, jeune berger, le plus aimable et le plus beau du monde. Il se
dguise en nymphe pour s'approcher d'elle; et un jour qu'elle se
baignait dans le fleuve avec ses compagnes, il la surprend et la force 
rompre son voeu. Les suites de cette surprise sont trs-malheureuses.
Africo, plus amoureux que jamais de la Nymphe, l'attend  un
rendez-vous, et, parcequ'elle tarde  venir, il se tue. Mensola met au
jour un enfant de douleur. Diane vient visiter Fisole; la Nymphe
coupable lui est dnonce: elle la change en rivire, ou plutt, au
moment o Mensola, pour fuir ses menaces, se jette dans le fleuve qui
passe au bas de la colline, elle la dissout, pour ainsi dire, et la
force de couler dsormais avec cette onde. On ne voit pas trop quel
vnement contemporain peut avoir t cach sous cette allgorie, 
moins que ce ne ft, ce qui est trs-possible, quelque aventure de
couvent; mais les Florentins ont consacr l'aventure d'Africo et de
Mensola, en l'appelant de leur nom deux rivires qui descendent des
collines de Fisole et qui, parvenues dans une petite valle, y
runissent leur cours[59].

[Note 59: M. Baldelli, _Vita del Boccaccio_, p. 65.]

_L'Amorosa visione_ est un pome d'un genre tout diffrent. C'est une
vision, selon l'usage alors trs-commun, et comme son titre l'annonce.
Le pote rve qu'il est introduit dans un temple par une femme que l'on
croit d'abord tre la Sagesse; mais ce temple est divis en cinq
parties; il voit dans l'une le triomphe de la Sagesse, dans l'autre
celui de la Gloire, dans la troisime celui de la Richesse; enfin, dans
les deux dernires parties, le triomphe de l'Amour et celui de la
Fortune. On ne sait donc plus quelle est sa conductrice. Peut-tre
est-ce sa matresse,  qui son pome est adress sans qu'il la nomme, et
qu'il a fallu dcouvrir comme nous l'allons voir, sous le voile
singulier qui la couvre. Toutes ces divinits sont assisses sur des
trnes, orns de tous leurs attributs, et environns des personnages
fameux dans l'histoire que leurs faveurs ont rendus clbres. On croit
voir ici une imitation vidente des Triomphes de Ptrarque; mais ce qui
va suivre prouve que c'est une fausse apparence.

Ce pome est en tercets ou _terza rima_, et partag en cinquante chants
ou chapitres assez courts, comme ceux du pome du Dante. Une bizarrerie
qui lui appartient, et dont Boccace n'avait trouv l'ide ni dans le
Dante ni dans Ptrarque, mais dans les potes provenaux, c'est que
l'ouvrage, dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la
premire lettre du premier vers de chaque tercet, depuis le commencement
du pome jusqu' la fin, on en compose deux sonnets et une _canzone_, en
vers trs-rguliers, que le pote adresse  sa matresse, et dans
lesquels se trouvent cachs leurs deux noms. Celui de _Madama Maria_ y
est tout entier, ainsi que celui du pote, tel qu'il le signait
toujours: _Giovanni di Boccaccio da Certaldo_, et ce nom forme le
dernier vers d'un tercet ajout au premier des deux sonnets. On voit par
l'autre nom que ce pome est encore un ouvrage de sa jeunesse, fait dans
le temps de ses amours avec _Fiammetta_, ou la princesse Marie. Or,
Ptrarque ne fit ses Triomphes que dans les dernires annes de sa vie,
et n'eut mme pas le temps d'y mettre la dernire main. Si l'un des deux
potes avait imit l'autre, ce qu'il n'est nullement ncessaire de
supposer, ce serait donc ici Ptrarque qui serait l'imitateur.

Le roman de Boccace, intitul _Filocopo_, parat tre le premier ouvrage
qu'il composa en prose italienne. Il l'crivit  Naples, comme nous
l'avons vu,  la prire de cette mme princesse Marie. Les croisades en
Orient, et les expditions contre les Sarrasins d'Espagne, avaient alors
mis  la mode les rcits extraordinaires et les faits merveilleux de
chevalerie et d'amour. Quelques unes de ces histoires, sans tre
crites, passaient de bouche en bouche, et amusaient les jeunes gens et
les femmes. Les aventures de Florio et de Blanchefleur, qui n'ont aucun
rapport avec un de nos fabliaux intitul  peu prs de mme[60], taient
de ce nombre; et Boccace, dans son _Filocopo_, ne fit qu'enrichir de
quelques inventions potiques et romanesques, ces aventures, que sa
matresse et lui avaient souvent entendu raconter.

[Note 60: Voyez Fabliaux et Contes, publis par Legrand-d'Aussy, t.
I, p. 230.]

L'action commence  Rome: mais en quel temps? il serait difficile de le
deviner. Jupiter, Junon, Pluton et Vulcain, y figurent d'abord; puis
Rome est dsigne comme la ville o rgne le successeur de Cphas. Le
pape se trouve mme tre le vicaire de Junon. Elle lui envoie Iris; sa
messagre, vient ensuite le trouver elle-mme, et lui donne ses ordres.
Les noms des principaux personnages sont anciens comme ceux des dieux.
Quitus Llius Africanus et Julia Topazia, son pouse depuis cinq ans,
n'ont point d'enfants. Pour en obtenir, Llius fait voeu d'aller en
plerinage au temple du Dieu qu'on adore en Ibrie; et c'est tout
simplement Saint-Jacques en Gallice. Julia devient enceinte; le mari et
la femme partent pour accomplir leur voeu, aprs avoir fait leur prire
au souverain Jupiter, _al sommo Giove_. Le Dieu de l'Achron est fch
de ce voyage, et entreprend de le traverser. Il prend la figure d'un
chevalier, et va se jeter aux pieds de Flix, roi mahomtan d'une partie
de l'Espagne. Il lui fait un faux rapport de l'arrive de guerriers
romains dans ses tats, qui ont dj brl une de ses villes, et
l'engage  les chasser et  les poursuivre avec ses troupes. Le roi
marche  la tte de son arme. Llius arrive avec sa suite. Le roi les
prend pour l'arme ennemie. La bataille se donne, si l'on peut appeler
ainsi la lutte d'une poigne d'hommes avec une arme entire. Llius et
ses compagnons d'armes se font tuer jusqu'au dernier. Julia vient sur le
champ de bataille chercher le corps de son poux. Elle se prcipite sur
lui, se roule sur ses blessures, se baigne dans son sang, et remplit
l'air de ses cris. Le roi vainqueur la traite avec humanit, et apprend
d'elle que Llius et ses amis, elle et ses compagnes, loin de venir avec
des intentions hostiles, allaient en Gallice, accomplir un voeu que son
mari avait fait _au Dieu qu'on y adore_, pour en obtenir un enfant. Le
roi, fch de la mprise, s'en retourne  Sville, et y emmne avec lui
l'inconsolable veuve. Il la prsente  la reine; ils font tout ce qui
est en leur pouvoir pour adoucir sa douleur. La reine tait enceinte
comme Julia, et au mme terme qu'elle. Toutes deux accouchent le mme
jour; la reine d'un garon, Julia d'une fille; la premire
trs-heureusement, la seconde avec des douleurs qui la conduisent au
tombeau. La reine lui fait faire des obsques magnifiques, prend sous sa
protection la fille qu'elle laisse orpheline, et la garde dans son
palais, o elle la fait lever avec son fils.

Les deux enfants passent leurs premires annes, nourris, vtus, levs
de mme, et ne se quittant jamais. Leur ducation commence. On leur
apprend  lire, et ds qu'ils connaissent les lettres, on leur fait lire
_le saint livre d'Ovide, o ce grand pote enseigne par quels soins on
doit allumer dans les coeurs les plus froids, les saintes flammes de
Vnus_[61]. Leurs dispositions naturelles, secondes par cette
instruction, se dveloppent avant l'ge. Florio et Blanchefleur sont
amants avant de savoir ce que c'est que l'amour. Leur grave prcepteur
s'en aperoit  la manire dont ils se regardent en prenant leur leon
dans le _saint livre_, et va en avertir le roi, qui en est trs-fch:
le roi le dit  la reine, qui ne l'est pas moins. On spare les deux
jeunes gens, et l'on envoie Florio dans une ville voisine, sous
prtexte de ses tudes. Il part aprs les adieux les plus tendres.
Blanchefleur reste plonge dans le dsespoir. Aprs leur sparation,
chacun d'eux est prouv par une longue suite de malheurs. Florio
supporte les siens avec courage. Il prend le nom de _Filocopo_, compos
de deux mots grecs qui signifient _ami du travail_. Dans le cours de ses
aventures, il est jet par la tempte sur les ctes de Naples. Il est
accueilli par _Fiammetta_ et par Calon, son amant. Boccace s'est
dsign lui-mme sous ce nom; on sait que la princesse Marie l'est sous
celui de _Fiammetta_. Florio reoit d'eux les meilleurs traitements,
prend part  leurs amusements et  leurs jeux, autant que le lui permet
sa tristesse, se rembarque, et passe  Alexandrie. Il y retrouve
Blanchefleur, qui avait t prise par des corsaires et faite esclave.
Ils se marient et s'unissent. On les surprend; ils sont condamns au
feu; mais Vnus et Mars les protgent et les sauvent. Ils reviennent en
Italie, passent  Naples, vont jusqu'en Toscane, et reviennent  Rome,
o Florio dcouvre que Blanchefleur tait issue des plus illustres
familles de l'ancienne rpublique. Il s'instruit aussi des vrits du
christianisme, est baptis, repasse en Espagne, convertit le roi son
pre, sa cour et tous ses sujets, lui succde, et jouit d'un long et
heureux rgne avec sa fidle Blanchefleur.

[Note 61: _Filocopo_, l. II, . II.]

Ce roman est compos de neuf livres, et, dans le recueil des oeuvres de
Boccace, il remplit deux volumes entiers. Le style est boursouffl,
plein de dclamation et d'emphase; les vnements sont ou extravagants
ou communs, le merveilleux continuellement ml d'ancien et de moderne,
de christianisme et de paganisme; l'intrt presque nul, les pisodes
ennuyeux, la lecture de suite impossible. Il a eu cependant seize ou
dix-sept ditions en Italie, et les honneurs de la traduction en
espagnol et en franais. On a dit aussi que Boccace le prfrait  tous
ses autres ouvrages[62]. Ce serait un exemple de plus des faux jugements
de cette espce. Mais ce ne peut tre que dans sa premire jeunesse
qu'il commit cette erreur. Il en dut juger autrement quand son got fut
plus form; et ce qui le prouve, c'est qu'il employa dans le
_Dcamron_, deux Nouvelles tires du _Filocopo_, en y faisant des
changements considrables[63]. Il eut l'air de les sauver comme d'un
naufrage.

[Note 62: Voyez Girolamo Muzio, _Battaglie per difesa della Italica
lingua_, au commencement de sa lettre  Gabriello Cesano et  Bartolomeo
Cavalcanti, qui est la premire de ce recueil.]

[Note 63: Le Muzio, en avanant le fait, _loc. cit._, n'indique
point quelles sont les deux Nouvelles; elles se trouvent toutes deux
dans le cinquime livre du _Filocopo_. Dans ce livre, Fiammette tient
une espce de cour d'amour: on y propose des questions  rsoudre, et
toutes ces questions ont pour sujet des aventures amoureuses: il y en a
treize. La quatrime question correspond  la cinquime Nouvelle de la
dixime Journe de Boccace; et la treizime question,  la quatrime
Nouvelle de cette mme Journe. Je ne crois pas que personne se soit
encore donn la peine de vrifier cette assertion du Muzio. Manni,
lui-mme, qui devait bien connatre _le Battaglie_, et qui recherche,
comme  son ordinaire (pages 553 et 555), quel a pu tre le fondement
historique de ces deux Nouvelles, ne dit rien du _Filocopo_.]

La _Fiammetta_, autre roman divis en sept livres, beaucoup moins long
que le premier, est crit d'un style plus naturel, ou, si l'on veut,
moins ampoul. L'hrone y raconte elle-mme l'histoire de ses amours
avec Pamphile. Si Boccace a voulu, comme on le croit, se dsigner sous
ce nom, il donne une haute ide de la passion qu'il avait inspire 
_Fiammetta_, et du bonheur dont il avait joui avec elle. Mais ce bonheur
ne dure pas long-temps. Pamphile est oblig de la quitter. Ce qu'elle
souffre pendant son absence, les alternatives d'esprance et de crainte,
selon les nouvelles qu'elle en reoit, sa tristesse quand elle le croit
infidle, sa joie aux moindres apparences de retour, remplissent le
reste de ce triste ouvrage, auquel on a donn, dans quelques ditions,
le titre d'_lgie_, et qui souvent est moins un rcit qu'une
complainte.

Le _Corbaccio_, ou _Laberento d'Amore_, est une invective amre contre
une veuve dont Boccace tait devenu subitement amoureux  Florence, 
l'ge de plus de quarante ans. Elle s'tait moque de son amour, de ses
soins, d'une lettre qu'il avait eu l'imprudence de lui crire; enfin
elle l'avait rendu pendant quelques jours la fable de la ville. Dans son
dpit, il crivit cette invective. Il y attaque non seulement celle qui
l'avait bless, mais tout son sexe, dont il avait t si souvent le
dfenseur. Il imagine se voir transport en songe dans un palais
dlicieux  l'entre, mais dont l'aspect change bientt, et qui devient
un labyrinthe obscur, embarrass de ronces et d'pines. Il voit paratre
un spectre qu'il reconnat pour l'ombre du mari de cette femme. Ce
spectre le plaint de s'tre engag dans des routes dangereuses qui le
conduiront  sa perte; pour l'aider  en sortir, il lui dit un mal
affreux des femmes en gnral, et particulirement de celle qui avait
t la sienne. Il entre  son sujet, en mari qui sait tout et ne dguise
rien, dans des dtails qui ne sont pas plus galants que dcents, et pas
moins contraires au bon got qu'aux bonnes moeurs. Le charme est rompu,
le palais s'vanouit, le songe disparat, et Boccace se trouve  son
rveil guri d'une passion insense. Cet ouvrage, qu'il fit dans un ge
mr[64], est beaucoup mieux crit que les prcdents; quelques critiques
en ont fait un cas particulier[65]: les ditions en sont
trs-nombreuses, et il a t traduit en franais plusieurs fois; il est
pourtant difficile d'y reconnatre un mrite qui fasse pardonner, ou
mme supporter les salets et les obscnits grossires qu'on y trouve
dans l'horrible portrait de la veuve. On ne peut concevoir comment une
plume spirituelle et dlicate a pu s'y prter, ni comment, dans un
sicle o les femmes taient respectes, cet ouvrage a trouv des
lecteurs.

[Note 64: On croit que ce fut vers 1355. Baldelli, _Vita del
Boccaccio_, l. II, p. 121.]

[Note 65: Diomed. Borghesi, dans ses Lettres; Bocchi, _Elog. Vivor.
Florent._, etc.]

L'_Ameto_, ou l'_Admte_, est d'un genre tout--fait diffrent. Il a,
comme la _Thside_, le mrite d'tre le premier essai d'une invention
nouvelle. C'est une pastorale mle de prose et de vers, genre qu'ont
imit depuis Sannazar dans son _Arcadie_, le Bembo dans son _Asolani_,
Menzini dans son _Acadmie tusculane_, etc. La scne est dans l'ancienne
trurie. Sept jeunes nymphes racontent leurs amours. Chacune ajoute 
son rcit une espce d'glogue chante; et l'on trouve encore dans ces
morceaux le premier modle des glogues italiennes. Admte, jeune
chasseur, prside cette assemble charmante; quelques chasseurs ou
autres bergers y sont admis, et leurs chants et les siens se mlent 
ceux des nymphes. Parmi ces nymphes, qui font toutes, par leur beaut,
de vives impressions sur le coeur d'Admte, il en est une nomm _Lia_,
dont il est perduement pris. On croit, avec assez de fondement, que
tout cela est allgorique, que sous les noms de ces chasseurs et de ces
nymphes, sont cachs des personnages rels; et Sansovino a mme
expliqu, dans une lettre en tte de quelques ditions[66], l'intention
de l'auteur, le sujet de l'ouvrage et le vritable nom des personnes;
mais ces rvlations ne seraient pas d'un grand intrt pour nous, si ce
n'est peut-tre ce qui regarde _Fiammetta_. Elle se retrouve encore ici.
Elle raconte ses amours avec son cher Calon, nom sous lequel nous avons
dj vu que Boccace s'tait dsign lui-mme. Ce rcit ne ressemble
point aux autres. Calon est heureux; mais il le devient d'une autre
manire. Ce serait un beau sujet de dissertation que de vouloir
concilier ces versions contradictoires. Si Boccace tait un ancien, je
ne doute point qu'il n'y et dj bien des volumes crits sur ce point
d'rudition, qui resterait, comme il arrive  beaucoup d'autres, tout
aussi obscur qu'auparavant.

[Note 66: Celles de 1545 et 1558. _Venezia_, Gabriel Giolito. Voyez
aussi un Essai de ces explications, dans M. Baldelli, _Vita di Bocc._,
p. 49, note.]

L'_Urbano_ est le plus court des romans de l'auteur. L'empereur Frdric
Barberousse a, sans se faire connatre, un enfant d'une jeune
villageoise. Urbain, qui est cet enfant, est lev par un aubergiste et
passe pour son fils. Cependant, par un enchanement d'aventures, il
obtient en mariage la fille du soudan de Babylone. Il prouve ensuite de
grands malheurs, revient en Italie et arrive  Rome, o l'empereur le
reconnat pour son fils. Quelques auteurs ont dout que ce petit roman
ft de Boccace. Le titre, ou l'argument contient en effet une erreur
qu'il ne peut avoir commise. C'est, comme on sait, Frdric Ier qui eut
le surnom de Barberousse, et c'est ici Frdric III. Mais les critiques
qui ont fait cette observation, et entr'autres le comte Mazzuchelli[67],
auraient d voir que cette faute n'a pu tre faite que par les copistes,
et qu'ainsi elle ne prouve rien. Boccace ne pouvait, ni dans un
argument, ni ailleurs, parler de Frdric III, qui ne rgna que cent ans
aprs sa mort.

[Note 67: Scrittori Fiorentini, t. II, part. III.]

L'habitude d'crire des romans fit qu'en composant la vie du Dante, qui
avait t son premier matre, et l'objet constant de son admiration,
Boccace en fit plutt un roman qu'une histoire. Il passe fort lgrement
sur ses actions, ses infortunes et ses ouvrages, et parle fort au long
de ses amours. Il traite ce sujet comme s'il tait encore question de
Florio, de Trole ou de _Fiammetta_. On ne lit cependant pas sans
plaisir cette vie, intitule: _Origine, vita, e costumi di Dante
Alighieri_; il ne peut tre sans intrt de voir ce que l'un de ces deux
grands hommes a dit de l'autre; on n'y accorde, il est vrai, que peu de
confiance, et l'historien, quoique contemporain de son hros, est
presque sans autorit. Mais, comme l'observe fort bien M. Baldelli, un
ouvrage o on lit l'loquente apostrophe aux Florentins sur leur
ingratitude envers la mmoire d'un grand homme, o se trouvent, parmi
quelques aventures romanesques, tant de faits rels et d'anecdotes
importantes, o enfin le Dante est lou avec tant d'loquence par un si
illustre contemporain, est un ornement prcieux de la littrature
italienne, et n'honore pas moins l'auteur de ces loges que celui qui
les reoit[68].

[Note 68: _Vita del Bocc._, p. 105.]

Les leons que Boccace donna dans ses dernires annes sur le pome du
Dante, sont restes long-temps indites. Elles ne furent imprimes que
dans le sicle dernier[69], sous le titre de _Commentaire_. Elles
remplissent deux forts volumes, et ne s'tendent cependant que jusqu'au
dix-septime chant de l'Enfer. Le mme M. Baldelli[70] fait un grand
loge de ce Commentaire, premier modle qui existe en italien de la
prose didactique. Le commentateur, dit-il, explique avec lgance de
style, gravit de penses, et saine critique, le texte savant et rempli
d'art, les nombreuses histoires et les allgories sublimes caches sous
le voile potique. Il s'lve quelquefois  la haute loquence, pour
reprocher aux Florentins leurs vices ou leurs dfauts; et cette libre
franchise honore infiniment son caractre, quand on pense qu'il parlait
ainsi publiquement, sous un gouvernement dmocratique. Quelquefois il
sait se rendre agrable, et s'insinuer dans les esprits, en louant les
vertus et en exhortant ses concitoyens  se gurir de cette passion pour
l'or, qui a tant de pouvoir dans une ville commerante, et  s'lever
jusqu' l'amour de la renomme et de l'immortalit. Il se montre, dans
ce Commentaire, grammairien profond, savant dans les langues anciennes,
habile  enrichir, par les emprunts qu'il leur fait, sa propre langue;
il y dploie beaucoup d'rudition historique, mythologique,
gographique, et une connaissance trs-tendue des livres saints, des
Pres et des antiquits profanes et sacres[71].

[Note 69: En 1724,  Naples, sous la date de Florence, et sous ce
titre: _Comento sopra i primi sedici Capitoli dell' inferno di Dante_,
vol. V et VI des OEuvres de Boccace.]

[Note 70: Pag. 204.]

[Note 71: _M. Baldelli_ avoue ensuite, en homme de got, que, dans
ce commentaire, souvent les tymologies grecques sont totalement
fausses; que Boccace y montre quelquefois trop de crdulit, trop de foi
dans l'astrologie et dans les rcits fabuleux des anciens, dfauts qu'il
attribue avec raison au sicle plus qu'au commentateur mme. Quant 
l'excessive prolixit,  l'rudition surabondante et souvent triviale,
il pense que ce qui les excuse, c'est que ces leons furent crites pour
l'universalit des Florentins; que l'on peut mme en conclure que
l'auteur s'levait avec le vol de l'aigle, au-dessus du commun des
hommes de ce sicle, puisqu' Florence, qui tait alors la ville du
monde la plus instruite, il tait oblig d'expliquer mme que l taient
nos premiers parents, et ce que ce fut que la premire mort et le
premier deuil. Cela prouve sans doute une grande supriorit dans
Boccace; mais cela prouve aussi que c'tait plutt pour se satisfaire
lui-mme, que pour expliquer son auteur, qu'il talait tant d'rudition.
La plus grande partie de son Commentaire devait tre bien au-dessus de
la porte d'un auditoire  qui il et fallu apprendre l'histoire d'Adam
et d've, de Can et d'Abel.]

Sous prtexte d'expliquer Dante, on voit que le commentateur dit tout ce
qu'il sait, et souvent ce qu'il importe peu de savoir. Mais de toutes
ces explications qui furent sans doute alors trs-admires, parce que
tel tait l'esprit du temps, il en est peu qui puissent servir
aujourd'hui pour la simple intelligence du texte; et il faut quelque
patience pour les chercher dans ces deux gros volumes, o elles sont
comme ensevelies.




CHAPITRE XVI.

_Des Cent Nouvelles, ou du DCAMRON de Boccace._


Nous parcourons depuis long-temps les productions de l'un des hommes qui
ont dans la littrature moderne la rputation la plus grande et la plus
universellement rpandu. Nous avons vu en lui un savant littrateur, un
rudit, autant qu'on pouvait l'tre de son temps; un pote qui cherchait
des routes nouvelles, qui tchait de ressusciter l'pope, inventait des
formes potiques, et les appropriait dans sa langue  ce genre de
posie; enfin, un conteur abondant, mais prolixe d'vnements
romanesques o les lois de la vraisemblance taient peu consultes, et
qui ne rachetait mme pas toujours, par les agrments de la narration,
le vide et le peu d'intrt des faits. Enfin, nous avons vu passer sous
nos yeux environ quinze ouvrages de diffrents genres et d'ingale
tendue, mais dont la destine est  peu prs la mme, et qui, s'ils
taient seuls, auraient probablement entran le nom de leur auteur dans
l'oubli presque total o ils sont plongs.

D'o lui est donc venue sa renomme? d'o il l'attendait le moins; d'un
ouvrage assez futile en apparence, d'un recueil de contes qu'il estimait
peu, qu'il n'avait compos, comme il le dit, que pour dsennuyer les
femmes qui, de son temps, menaient une fort triste vie[72]; auquel
enfin, dans un ge avanc, il ne mettait d'importance que par les
regrets que lui inspiraient ses scrupules religieux. Comme Ptrarque, il
attendit son immortalit d'ouvrages savants, crits dans une langue qui
avait cess d'tre entendue de tout le monde: il la reut comme lui d'un
recueil de jeux d'imagination et de dlassement d'esprit, dans lesquels
il avait pur et perfectionn une langue encore naissante, jusqu'alors
abandonne au peuple pour les usages communs de la vie, et  qui, le
premier, il donna dans la prose, comme Dante et Ptrarque l'avaient fait
dans les vers, l'lgance, l'harmonie, les formes priodiques, et
l'heureux choix des mots d'une langue littraire et polie.

[Note 72: Voyez le Prologue ou _Proemio_ du _Dcamron_.]

L'occasion qui donna naissance  cet ouvrage, ou du moins l'vnement
auquel il eut l'art de l'attacher, ne paraissait pas devoir fournir
matire  des contes plaisants. J'ai parl plusieurs fois, surtout dans
la Vie de Ptrarque, d'une peste terrible qui dvasta l'Europe entire,
et particulirement l'Italie, en 1348. Florence, plus qu'aucune autre
ville, en avait prouv les ravages. Elle tait presque dpeuple; les
places et les rues taient dsertes, les maisons vides, les temples
presque abandonns. C'est dans cette situation dplorable que sept
jeunes femmes, belles, sages et bien nes, se rencontrent dans l'glise
de Sainte-Marie-Nouvelle. Aprs s'tre quelque temps entretenues du
triste sujet des calamits publiques, l'une d'elles propose  ses
compagnes de se distraire de tant de malheurs et de fuir la contagion,
en se retirant ensemble pendant quelques jours  la campagne dans un
lieu dlicieux, o elles iront respirer un meilleur air, jouir des
agrments de la belle saison, et des plaisirs d'une socit libre,
honnte et choisie. Mais des femmes ne peuvent aller seules et sans
quelques hommes qui les accompagnent. Trois jeunes gens de la ville,
amants des unes, parents ou amis des autres, vont avec elles. Les
prparatifs sont bientt faits. Ds le lendemain matin, la troupe
aimable se rend  deux milles de Florence, dans une maison de campagne
agrablement situe, dcore de beaux jardins et d'appartements nombreux
et commodes. L, il ne pensent qu' faire bonne chre,  chanter,
danser, jouer des instruments, se promener dans les jardins, s'gayer
par des conversations joyeuses et galantes, s'asseoir  l'ombre sur les
gazons, pendant la plus grande ardeur du jour, et raconter des nouvelles
tristes ou gaies, satiriques ou touchantes, libres et mme quelque chose
de plus, selon qu'elles leur viennent dans la tte; mais en gardant un
ordre qui prvient la confusion et qui assure, pour ainsi dire,  chaque
jour sa provision de rcits.

On choisit pour chaque journe, soit un roi, soit une reine, qui
gouverne ou prside, donne les ordres pour les repas, le service, les
amusements, la distribution du temps, le genre des histoires que l'on
doit raconter[73], le rang dans lequel on doit parler quand le cercle
est form et que les rcits commencent. La socit est compose de dix
personnes. Chacune d'elles paye son tribut tous les jours: on reste dix
jours  la campagne dans ces agrables passe-temps. L'ouvrage se trouve
ainsi naturellement divis en dix Journes, dont chacune contient dix
nouvelles; c'est ce qui lui a fait donner le titre de _Dcamron_, form
de deux mots grecs qui signifient dix journes. Ce cadre, aussi simple
qu'ingnieux, a t adopt par presque tous les conteurs de Nouvelles
qui sont venus aprs Boccace; et c'est encore une forme qu'on lui doit,
pour ce genre, dans la littrature italienne, comme on lui doit celle de
l'_ottava rima_ pour l'pope, et de la prose mle d'glogues ou
d'idylles en vers pour la pastorale.

[Note 73: Dans la premire Journe, la reine laisse  chacun la
libert de choisir le sujet qui lui plaira le mieux; mais, dans la
seconde, il est prescrit de parler de ceux qui, aprs plusieurs
traverses, ont obtenu un succs au-del de leurs esprances; dans la
troisime, l'ordre veut que l'on parle de ceux qui ont, par beaucoup
d'adresse, obtenu ce qu'ils dsiraient, ou recouvr ce qu'ils avaient
perdu; dans la quatrime, de ceux dont les amours ont eu une fin
malheureuse; ainsi de toutes les autres.]

Ce n'est pas qu'on ne fasse remonter beaucoup plus haut le fond ou
l'ide primitive de cette invention qui consiste  trouver un moyen
naturel de lier par un mme intrt, de diriger vers un mme but un
certain nombre de rcits fabuleux qui se succdent dans des genres
divers, et qui n'ont point entre eux d'autre rapport que ce lien commun
dont il a plu  l'auteur de les attacher. L'Inde,  qui l'on doit tant
d'autres inventions, parat encore tre la source de celle-ci. Dans
l'ouvrage original que l'on croit y avoir pris naissance[74], un roi,
qui avait sept matresses pour ses plaisirs, et sept philosophes pour
son conseil, tromp par les calomnies d'une de ses matresses, condamne
son propre fils  mort. Les sept philosophes instruits de cet arrt,
conviennent, pour en empcher l'excution, que chacun d'eux passera un
jour entier auprs du roi, et le dtournera, en lui racontant des
histoires, de faire mourir le prince ce jour-l.

[Note 74: Voyez, dans le tom. XLI des _Mmoires de l'Acadm. des
Inscrip. et Belles-Let._, pag. 546, la Notice de M. Dacier, sur un
manuscrit grec de la Bibliothque imp., cot 2912.]

Le premier y russit par le rcit de deux aventures; mais la belle et
mchante femme toujours prsente, en conte une  son tour qui dtruit
l'effet des premires. Le lendemain, le second philosophe raconte au roi
des faits qui font encore rvoquer l'arrt de mort; mais il est port de
nouveau quand le roi a entendu un nouveau conte de sa matresse. Cette
alternative de rcits et de rsolutions contradictoires qui
s'entre-dtruisent pendant sept jours, fait tout le fond du roman. Le
roi reconnat enfin l'innocence de son fils, et veut punir de mort sa
matresse. Le jeune prince a la gnrosit de prouver, par un apologue,
qu'elle ne doit pas tre mise  mort. Le roi veut au moins qu'on la
mutile: elle raconte elle-mme un autre apologue qui prouve qu'elle ne
doit pas tre mutile. Enfin, son arrt est chang en une punition
humiliante et publique.

On ne peut mconnatre dans ce roman la premire ide de celui qui fait
le fond des _Mille et une Nuits_ o la sultane Shhrazade qui ne dort
pas, amuse autant de fois par des contes le sultan son poux, pour
l'empcher de lui couper la tte. La ressemblance avec le Dcamron de
Boccace est moins frappante; on voit pourtant qu'ils ont de commun cette
ide fondamentale de runir plusieurs personnes qui, dans un espace de
temps donn, et en se proposant un but, racontent diffrentes histoires.
Il y a, dans quelques dtails, d'autres rapports, mme des traits
d'imitation; et voici ce qui les explique. Ce roman indien, dont on
nomme l'auteur Sendebad ou Sendebard[75] fut successivement traduit en
arabe, en hbreu, en syriaque, en grec, et imit du grec en latin au
douzime sicle, par un moine franais nomm Jean[76], sous le titre de
_Dolopathos_ ou de _Roman du Roi et des sept Sages_. Dans le mme
sicle, il fut mis en vers franais par un pote nomm Hbers[77], et en
prose par un traducteur inconnu, avec des changements dans le fond, dans
la forme et dans le nombre des Nouvelles[78]. On y en reconnat trois du
_Dcamron_: il est donc plus que probable que Boccace eut entre les
mains le _Delopathos_ latin ou franais, qu'il en emprunta l'ide de
rattacher  un mme sujet ses cent Nouvelles, qu'en un mot il en tira
parti, non en servile imitateur, mais en homme de gnie, qui cre encore
quand il imite.

[Note 75: Voyez la Notice de M. Dacier, _ub. sup._, p. 554.]

[Note 76: De l'abbaye de Haute-Selve, _Alta-Silva_, ordre de
Citeaux, diocse de Metz.]

[Note 77: Voyez Du Verdier, _Biblioth._, au mot _Hbers_.]

[Note 78: Cette traduction en prose du _Dolopathos_ s'est conserve
en manuscrit, Bibliothque impriale, manuscrit, n 7974, in-4., vlin,
criture du treizime sicle; autre, n 7534, etc. On a cru que le
pome d'Hbers s'tait perdu, et qu'il n'en restait que des fragments
dans la _Bibliothque_ de Du Verdier, _loc. cit._, dans le _Recueil des
anciens Potes franais_, du prsident Fauchet, et dans le
_Conservateur_, vol. de janvier 1760, p. 179 (M. Dacier, _ub. sup._, p.
557.) Mais le pome existe  la Bibliothque impriale, dans ce qu'on
appelle fonds de Cang. Il y en a mme plusieurs manuscrits de l'ancien
fonds, mais qui ne portent pas dans les premiers vers le nom d'Hbers,
et qui paraissent contenir des pomes tirs de la mme source, mais d'un
style diffrent du sien. Le roman latin des _Sept_ _Sages_ a t
imprim, Anvers, 1490, in-4., sous le titre de _Historia de Calumni
novercali_. L'diteur avoue que ce titre est de lui, et qu'il a rform
le texte en beaucoup d'endroits. Le texte original du moine de
Haute-Selve ne parat donc exister en entier que dans deux manuscrits
qui taient en Allemagne, et dont parle Melchior Goldast (_Sylloge
Annotationum in Petronium, Helenopoli_, 1615, in-8., page 689). Deux ans
aprs la publication de l'_Historiade Calumni novercali_, il en parut
une version franaise sous ce titre: _Livre des Sept Sages de Rome_,
Genve, 1492, in-fol. Ces deux ditions sont galement rares. Le
traducteur, en annonant que _cette translation est nouvellement faite_,
prvient la mprise o l'on pourrait tomber, en la confondant avec
l'ancien _Dolopathos_, ouvrage du douzime sicle au plus tard. D'autres
traductions latines et italiennes ont t faites depuis. Voyez sur le
tout, la Notice de M. Dacier, _ub. sup._, p. 560 et suiv.]

C'est de la mme manire qu'il put imiter et qu'il imita peut-tre en
effet quelques uns de nos anciens Fabliaux. On en a fait un grand clat,
on en a mme tir de nos jours un grand triomphe, et l'on est all
jusqu' des exagrations qui ne sont pas la preuve d'un jugement bien
sain. Fauchet avait observ le premier, avec justesse et avec plus de
modration, qu'outre les trois Nouvelles imites du _Dolopathos_
d'Hbers, il y en avait encore dans le _Dcamron_ quatre ou cinq dont
les sujets taient tirs de Rutebeuf et de Vistace, ou Huistace
d'Amiens[79]. Caylus n'a pas craint de dire, dans un Mmoire sur les
anciens conteurs franais[80], que l'Italie, qui est si fire de son
Boccace et de ses autres conteurs, perdrait beaucoup de ses avantages,
si l'on publiait les ntres; et il cite un manuscrit de l'abbaye de
Saint-Germain, o on lisait jusqu' dix Nouvelles qui avaient t prises
par Boccace. La mme accusation a t rpte par Barbazan[81] Le Grand
d'Aussi a t plus loin; et c'est vraiment lui dont le zle a pass
toutes les bornes.

[Note 79: Du _Dolopathos_ franais, le trait de la Femme qui veut se
jeter dans un puits, Journe VII, Nouv. IV; celui du Palefrenier (qui,
dans le _Dolopathos_ est un Chevalier) et de la Fille du Roi Agilulf,
Journe III, Nouvelle II; et la Revanche du Sinois avec la Femme de son
Voisin, Journ. VIII, Nouv. III: de Rutebeuf, la Nouv. de Dom Jean,
Journ. IX, Nouv. X, devenue dans La Fontaine, la Jument du Compre
Pierre; de Vistace ou Huistace, celle du Mari jaloux qui confesse sa
femme, Journ. VII, Nouv. V, et celle de deux jeunes Florentins dans une
auberge, Journ. IX, Nouv. VI, d'o La Fontaine a tir son conte du
Berceau. Fauchet croit aussi que la fin tragique des Amours du chtelain
de Coucy, a pu fournir le sujet de la Nouvelle de Guillaume de
Roussillon, Journ. IV, Nouv. IX; mais elle est videmment tire du
provenal. Voyez ci-aprs, pag. 106, note I.]

[Note 80: _Mm. de l'Acad. des Inscrip._, tom. XX, pag. 375, in-4.]

[Note 81: Dans la Prface de son _Recueil des Fabliaux et Contes des
Potes franais, des 12e, 13e., 14e. et 15e. sicles_, Paris, 1766, 3
vol. in-12.]

Dans son Recueil de Fabliaux[82], ds qu'il voit le moindre rapport
entre un de ces vieux Contes et une Nouvelle de Boccace, sans examiner
si l'un et l'autre n'ont pas t tirs des mmes sources, ni si l'auteur
du Fabliau n'a pas lui-mme copi Boccace, il dcide souverainement que
Boccace a pill l'auteur du Fabliau. Il rassemble enfin contre lui tous
ses griefs[83], et lui intente trs-srieusement un procs de plagiat,
et, qui pis est, d'ingratitude: Boccace, dit-il, tait venu jeune 
Paris, et avait tudi dans l'Universit, o notre langue et nos auteurs
lui taient devenus familiers. Boccace, comme nous l'avons vu dans sa
Vie, fut en effet envoy jeune  Paris, mais il s'en fallait beaucoup
que ce ft pour y faire ses tudes; il y vint avec un marchand chez qui
il apprenait la tenue des livres et le calcul. C'tait mme pour
l'empcher d'tudier autre chose, que son pre l'avait mis chez ce
marchand; et il frquenta l'Universit, comme les jeunes gens placs 
Paris dans le commerce la frquentent aujourd'hui. Sans doute il apprit
notre langue, il connut quelques uns de nos vieux auteurs; mais il avait
autre chose  faire que de se les rendre familiers. Les copies de ces
longues narrations en vers, dnues de posie, n'taient pas assez
multiplies pour circuler si familirement; et l'on ne trouvait pas
alors un Pierre d'Anfol ou mme un Rutebeuf, sur le comptoir d'un
magasin, comme on y peut maintenant trouver un La Fontaine.

[Note 82: Paris, 1779, 3 vol. in-8.]

[Note 83: Tom. II, pag. 288.]

Au reste, le critique ne prtend point faire  Boccace un crime de ces
emprunts. Si j'avais, dit-il, un reproche  lui faire, ce serait de
n'avoir point dclar ce qu'il doit  nos potes... Lui _qui s'tait
enrichi de leurs dpouilles, et qui leur devait se brillante renomme_,
j'ai de la peine  lui pardonner ce silence ingrat Au lieu de
s'enrichir de leurs dpouilles, Boccace n'a-t-il pas plutt revtu leur
maigre et honteuse nudit? Et n'est-il pas aussi trop ridicule de dire
que c'est prcisment  ces huit ou dix Nouvelles, que c'est  ce
dixime tout au plus, et point du tout apparemment aux neuf autres
parties, ni  ses descriptions charmantes, ni aux autres ornements dont
il a embelli tout son ouvrage, ni  son talent de dialoguer et de
peindre, ni  son style, ni  son loquence, ni en un mot  son gnie,
qu'il doit toute la renomme dont il jouit? D'ailleurs, ne dirait-on pas
que Boccace a dclar tous ses originaux, toutes ses sources, qu'il a
dit  chacune de ses Nouvelles, celle-ci est tire d'un Conte arabe,
cette autre des anciennes Nouvelles[84]; en voici une prise de
l'histoire, en voici une autre qui l'est d'une aventure relle, et d'une
tradition locale; et que, sur les seuls Fabliaux franais, il a t
assez ingrat pour garder le silence? Si ce ne n'est pas cela, quel droit
avons-nous de nous plaindre, mme en supposant toujours la ralit de
ces emprunts?

[Note 84: _Novelle antiche_.]

Le Grand d'Aussi mettait si peu de discernement dans cette cause, o il
tait trop passionn pour bien voir qu'il porte cette accusation contre
Boccace  propos d'un Fabliau de Pierre d'Anfol, et qu'il avoue en
propres termes que Pierre d'Anfol lui-mme n'a point invent ce
Fabliau[85], mais qu'il l'a tir du _Dolopathos_ ou du _Roman des Sept
Sages_. En effet, c'est un des trois contes[86], dont Fauchet et du
Verdier remarquent que Boccace a pris le fond dans ce roman venu de
l'Inde. Comment le critique n'a-t-il pas vu, comme nous le voyons
nous-mmes, que ce fablier obscur avait puis  la mme source que
Boccace; mais que Boccace, pour y puiser aussi, n'avait aucun besoin du
fablier? Loin de revenir de ce faux jugement qu'il avait une fois port,
il y persista, on peut mme dire qu'il s'y obstina toute sa vie. C'est
avec nos Fabliaux, dit-il dans ses observations sur les Troubadours[87],
que Boccace a procur  sa patrie et qu'il s'est procur  lui-mme
assez facilement un honneur immortel... Il doit  nos fabliers un grand
nombre de ses sujets et le genre lui-mme. Postrieur  eux d'un sicle
environ, il les a copis, etc. Que deviennent des assertions aussi
positives et aussi hasardes, quand on a vu seulement ce que nous venons
de voir? Je ne sais si, en crivant ainsi, on croit se montrer bon
Franais et faire preuve d'amour pour sa patrie. Dieu me prserve d'en
donner des preuves pareilles! L'amour clair de la patrie doit
consister avant tout,  ne rien crire qui la compromette et qui lui
donne un ridicule aux yeux des trangers instruits.

[Note 85: _Ub. sup._, p. 289.]

[Note 86: Journ. VII, Nouv. IV.]

[Note 87: 1787, in-8., p. 28.]

Quand Boccace entreprit d'crire ses Nouvelles pour plaire  la
princesse Marie, et par ses ordres[88], il recueillit toutes les
traditions, il puisa dans toutes les sources. Il n'tait pas en Italie
le premier conteur en prose; mais il s'empara de ce genre dont il
n'existait que de faibles essais, et il le perfectionna. On connat le
recueil de Cent Nouvelles anciennes, _Cento Novelle antiche_[89], ou le
_Novellino_, l'un des livres o les amateurs de la langue aiment 
tudier ses tours originaux et primitifs. Ce ne sont que des
historiettes contes sans art et souvent sans lgance. Il y en a qui
semblent tre du temps de Boccace, d'autres mme postrieures  lui;
mais il y en a aussi que l'on voit,  l'antiquit du style,  la navet
encore moins orne du rcit, et  quelques autres marques sensibles,
avoir d tre crites ou  la fin du treizime sicle ou au commencement
du quatorzime. Boccace ne ddaigna point d'y puiser quelques
sujets[90]; il en tira de l'histoire trangre et nationale, de quelques
traductions d'auteurs orientaux et de ces rcits populaires qui, n'ayant
point encore t crits, laissent au talent et au gnie du conteur plus
de libert. La vie que menaient alors les moines fournissait des
anecdotes du genre le plus libre, et elles taient apparemment du got
particulier de _Fiammetta_; sans cela il n'aurait pas donn  ces contes
orduriers tant de place dans son ouvrage; et il est  remarquer que pas
une des cent _Novelle antiche_ n'a, ni dans le sujet, ni dans
l'expression, rien de licencieux. Il connaissait aussi des recueils de
nos Fabliaux; et il peut en emprunter le fonds de quelques Nouvelles.
L'invention des faits n'est donc pas ce qui l'a immortalis[91]: les
Italiens tiennent si peu  lui attribuer ce mrite, qu'un de leurs
savants les plus zls pour la gloire littraire de sa patrie et pour
celle de Boccace; Manni, a laborieusement et scrupuleusement recherch
toutes les sources o il avait puis, et surtout les faits, soit
anecdotiques, soit historiques qu'il a embellis en les racontant[92].
C'est ce talent de tout embellir, de tout raconter avec une grce et une
loquence inimitables, qui a fait sa gloire; et cette gloire, qu'il ne
dut qu' son gnie, rien ne peut la lui ter.

[Note 88: C'tait ainsi qu'il avait crit le _Filocopo_ et la
_Thside_. Quant au _Dcamron_, la preuve des ordres qu'il avait
reus, est dans une lettre cite par M. Baldelli. Boccace l'crivit dans
sa vieillesse,  son ami _Mainardo de' Cavalcanti_, marchal du royaume
de Naples. Mainardo avait pous une trs-jeune femme,  qui il avait
promis, ainsi qu'aux dames de sa maison, de leur faire lire le
_Dcamron_ de Boccace. Il fit part de cette promesse  son ami:
Gardez-vous-en bien, lui rpond Boccace; vous savez combien il s'y
trouve de choses peu dcentes et contraires  l'honntet... Si vos
dames y arrtaient leur esprit, ce serait votre faute et non la leur.
Gardez-vous-en, je vous le rpte, je vous le conseille, et je vous en
prie... Si ce n'est par respect pour leur honneur, que ce soit par gard
pour le mien... Elles me prendraient, en lisant mes Nouvelles, pour un
vil entremetteur, un vieillard incestueux, un homme impur, etc... Il n'y
a, dans tous ces endroits, personne qui se lve, et qui dise pour
m'excuser: Il a crit en jeune homme, _et forc par des ordres qui
avaient toute autorit sur lui_. (_Vita del Boccaccio_, p. 161 et
162.)]

[Note 89: _Libro di Novelle e di bel parlar gentile_, etc., imprim
en 1525, et rimprim en 1572. J'en ai parl dans les notes ajoutes 
la fin du tom. II, p. 574.]

[Note 90: Dans la premire Journe, la Nouvelle III est tire de la
LXXIIe. du _Novellino_; la IXe., de la mme Journe, l'est de la XIIIe.,
etc.]

[Note 91: Le Grand d'Aussy a pourtant dit, dans son crit sur les
Troubadours: Quoiqu'il passe, non-seulement pour l'inventeur de ces
Contes, mais encore pour le premier qui a renouvel dans l'Occident, ce
genre agrable. Mais il s'est tromp en cela, comme en beaucoup
d'autres choses.]

[Note 92: Voyez ci-dessus, p. 63.]

Aprs avoir reconnu dans ses rcits les faits et les contes anciens qui
lui en avaient fourni le sujet, on a prtendu lever aussi le voile dont
on a cru qu'il avait couvert les personnages. Il leur a donn des noms
de fantaisie: on en a voulu percer le mystre comme de ceux de son roman
d'_Admte_[93]. On a voulu savoir au juste ce que c'tait que madame
lise, madame Pampine et madame Philomne; mais cette seconde recherche
nous intresserait aussi peu que la premire. On peut seulement
conjecturer, sans beaucoup d'efforts, que Boccace s'est dsign lui-mme
sous le nom d'un des trois jeunes gens; peu importe que ce soit sous
celui de Pamphile, de Philostrate ou de Dione. Si l'on veut cependant
pousser jusqu'au bout la conjecture, on peut se dterminer en faveur du
dernier de ces trois noms. Celui de Fiammette reparat encore ici parmi
ceux des sept jeunes femmes. Dione et Fiammette, sont amants; et,  la
fin de la septime Journe, il est dit que Fiammette et Dione chantent
long-temps ensemble les aventures d'Arcite et de Palmon. Or ces
aventures sont le sujet de la _Thside_, pome que Boccace avait fait
autrefois pour Fiammette elle-mme; la conclusion est vidente, et il y
a de la modration  ne donner que comme conjecture l'opinion que Dione
et Boccace ne font qu'un.

[Note 93: _Istoria del Decameron di Giovanni Boccaccio_, etc.
Firenze, 1742, in-4.]

Il n'est pas aussi vrai qu'on le croit communment, que le _Dcamron_
ft un ouvrage de sa premire jeunesse. Il y parle de la peste de 1348,
et de cette partie de plaisirs ne d'une cause si triste, comme de
choses dj passes depuis quelque temps. Quoiqu'il crivt sans doute
avec facilit ces Nouvelles, il n'y put employer moins de deux ou trois
annes; il avait donc prs de quarante ans quand il et achev tout
l'ouvrage[94]. On s'en aperoit  la maturit du style et  cet art de
mettre en jeu les caractres, qui suppose des observations qu'on ne fait
pas, et une connaissance du monde qu'on n'a pas encore dans l'extrme
jeunesse. Ce n'est donc pas son ge qui peut excuser la libert souvent
licencieuse de ses peintures; mais ce sont les ordres d'une princesse
qui avait encore tout pouvoir sur lui; et ces ordres mmes, ainsi que la
faiblesse qu'il eut d'y obir, ont pour excuse les moeurs de leur temps.
La dpravation en tait augmente par ce flau mme qui, d'aprs les
ides communes, devait tre un remde violent, fait pour remettre tout
dans l'ordre en ce monde, et ne laisser dans les esprits que l'image
terrible et l'effrayante pense de l'autre. C'est ce que Boccace fait
sentir dans l'loquente description qui commence son ouvrage. C'est un
des plus beaux morceaux de la littrature italienne; et comme, malgr le
mrite et la perfection exquise d'une grande partie des Nouvelles que
contient le _Dcamron_, il en est peu dont on puisse parler avec
quelque dtail, je m'arrterai  considrer cette peinture, quelque
triste qu'en soit le sujet, de mme qu'on admire les tableaux d'un grand
peintre, malgr ce qu'ont de pnible et quelquefois mme de hideux, les
objets qui y sont reprsents.

[Note 94: En effet, nous avons vu dans sa Vie, qu'il le publia en
1352 ou 1353.]

Le plus redoutable des flaux qui affligent cette malheureuse terre,

        La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom,

a paru de tout temps,  de grands crivains, un sujet o ils pouvaient
dvelopper tout leur talent et toute la force de leur style. Hippocrate,
dans son Trait des pidmies, n'eut garde d'en oublier une si terrible;
la description qu'il en fait au troisime livre entrait ncessairement
dans son plan. Une description encore plus dtaille de la peste
d'Athnes n'tait pas aussi indispensable dans l'histoire, o il
suffisait peut-tre d'en retracer les principaux effets; mais Thucydide
tait un grand peintre; il ne voulut pas laisser chapper un sujet si
digne d'un pinceau ferme et vigoureux; et il en fit un des plus beaux
ornements de son histoire[95]. Chez les Romains, Lucrce, dans le
sixime livre de son pome, aprs avoir trait des mtores, des
tremblements de terre, des volcans, et d'autres phnomnes funestes 
l'espce humaine, venant  parler des maladies, ne se borne pas 
dcrire la peste en gnral, mais il s'attache particulirement  celle
d'Athnes; il imite, ou mme il traduit de Thucydide sa description
presque toute entire. Virgile, dans la peste des animaux qui termine le
troisime livre des Gorgiques, emprunta, comme il le faisait souvent,
quelques traits de Lucrce: Ovide, au septime livre des Mtamorphoses,
dcrivant le mme flau parmi les animaux et parmi les hommes, suivit
souvent les traces de Lucrce et de Virgile: Boccace qui, dans ses
tudes de la langue grecque, avait pu rencontrer Thucydide, connaissait
sans doute aussi Lucrce, et dans sa description de la peste, plusieurs
endroits paraissent imits de l'un ou de l'autre[96]; mais il eut sous
les yeux un modle plus frappant et plus terrible: il eut la peste
elle-mme; et lorsqu'il voulut la peindre, il n'eut besoin que de son
gnie pour trouver les couleurs du tableau.

[Note 95: Liv. II.]

[Note 96: J'ai vu avec plaisir que M. Baldelli est de cet avis; il
lui parat hors de doute que Boccace avait lu la description de
Thucydide, ou qu'il tira de Lucrce, des dtails que celui-ci avait
copis du premier. _Vita del Boccaccio_, p. 75, note 1.]

Celui de Thucydide est peint d'une grande manire. L'historien dcrit
les symptmes du mal plus soigneusement qu'Hippocrate lui-mme: ils sont
vrais, circonstancis, effrayants; mais, c'est la peinture qu'il fait de
ses effets moraux, ce sont surtout les traits suivants que nous devons
observer: on en verra bientt la raison. L'affluence des gens de la
campagne, qui venaient se rfugier dans la ville, aggrava les maux des
Athniens et les leurs mmes; il n'y avait pas de maisons pour eux; ils
vivaient presss dans des huttes touffes pendant les plus grandes
chaleurs; ils prissaient confusment; et les mourants taient entasss
sur les morts. Des malheureux dvors de soif, se roulaient dans les
rues, et venaient expirer prs des fontaines. Les lieux sacrs o l'on
avait dress des tentes, taient combls de corps que la mort y avait
frapps.

Bientt personne ne sachant plus que devenir, on perdit tout respect
pour les choses divines et humaines; toutes les crmonies des
funrailles furent violes. Chacun ensevelit ses morts comme il put.
Presss par la raret des choses ncessaires, les uns se htaient de les
poser et de les brler sur un bcher qui ne leur appartenait pas,
prvenant ceux qui l'avaient dress: d'autres, au moment o on brlait
un mort, jetaient sur lui le corps qu'ils apportaient eux-mmes, et se
retiraient aussitt. La peste introduisit bien d'autres dsordres. En
voyant chaque jour de promptes rvolutions dans les fortunes, des riches
frapps de mort, des pauvres succdant  leurs biens, on osa
s'abandonner ouvertement  des plaisirs dont auparavant on se serait
cach. On cherchait des jouissances promptes, et l'on ne s'occupa plus
que de volupts, quand on crut ne possder que pour un jour et ses biens
et sa vie. Personne ne daigna plus se donner la moindre peine pour des
choses honntes, dans l'incertitude o l'on tait de finir ce qu'on
aurait commenc. Le plaisir, et tous les moyens de se le procurer, voil
ce qui devint utile et beau. On n'tait plus retenu ni par la crainte
des dieux, ni par les lois humaines: il semblait gal de rvrer ou de
ngliger les dieux quand on voyait prir indiffremment tout le monde.

Le philosophe se montre ici dans l'exposition des suites morales d'un
mal physique. Lucrce tait aussi un philosophe; mais il parle en pote,
et c'est surtout des objets sensibles qu'il lui faut pour les peindre.
Aussi ne laisse-t-il passer aucun des effets physiques dcrits par
Thucydide sans l'exprimer en beaux vers. Il y ajoute mme quelquefois;
mais il ne touche des effets moraux que ce qui pouvait tre rendu en
images, tel que cette violation des funrailles, et ces bchers envahis
par des cadavres auxquels ils n'taient pas destins. C'est mme par les
rixes qu'occasionent ces violences qu'il termine sa description, son
sixime livre et son pome.

Boccace dcrit la peste de Florence en philosophe, en historien et en
pote. Il l'a fait venir d'Orient, non parce que Thucydide en a fait
venir celle d'Athnes, mais parce que celle de Florence en vint aussi.
Dans la description des symptmes, il s'accorde quelquefois avec
l'auteur grec, et quelquefois il s'en carte, selon que la vrit
l'exige. Il s'tend beaucoup plus que lui sur la plupart des
circonstances; sur la communication contagieuse du mal entre les
hommes, et des hommes aux animaux; sur les terreurs qui en taient la
suite, le soin que chacun prenait de fuir le mal et l'abandon o
restaient les malades. Mais il s'attache surtout  peindre les suites de
la contagion, et son influence sur le rgime de vie et sur les moeurs.

Les uns croyant que la temprance et la modration en toutes choses
taient le meilleur prservatif, se retiraient, vivaient  part, se
renfermaient en petit nombre dans des maisons o il n'y avait aucun
malade, n'y vivaient que de mets choisis et de vins exquis dont ils
buvaient modrment; fuyaient toute sorte d'excs, ne parlaient point et
ne permettaient  personne de venir leur parler de mort ni de maladie,
enfin passaient leurs jours  entendre de la musique, ou  goter tous
les autres plaisirs tranquilles qu'ils pouvaient se procurer. D'autres,
au contraire, tenaient pour certain que le meilleur remde d'un si grand
mal tait de boire beaucoup, de jouir de toutes manires, de chanter et
de s'amuser sans cesse, de satisfaire, autant qu'on le pouvait, toutes
ses fantaisies, et quoi qu'il pt arriver, de rire et de se moquer de
tout. Ils vivaient conformment  ce systme; passaient les jours et les
nuits  aller d'une taverne  l'autre, et  boire sans fin et sans
mesure. Ils en faisaient autant, et plus volontiers encore, dans les
maisons de leur connaissance, ds qu'ils y savaient quelque chose qui
ft  leur convenance, ou pt leur faire plaisir; ce qui leur tait
d'autant plus facile, que chacun, comme s'il ne devait plus vivre,
abandonnait le soin de ce qui lui appartenait, et le soin de lui-mme.
La plupart des maisons taient devenues communes; l'tranger y entrait
et usait de tout comme le matre. Ils n'taient attentifs  viter que
les malades.

Dans l'excs de l'affliction et de misre o la ville fut rduite, la
vnrable autorit des lois divines et humaines, tait tombe, et comme
dissoute; leurs ministres et leurs excuteurs taient tous, comme les
autres hommes, ou morts, ou malades, ou rests tellement seuls qu'ils ne
pouvaient remplir aucune fonction; de sorte que chacun pouvait se
permettre tout ce dont il lui prenait envie. Quelques uns, ennemis de
tous ces excs, ne changeaient rien  leur train de vie. On les voyait
seulement porter  la main, l'un des fleurs, l'autre des herbes
odorantes, d'autres diffrentes sortes de parfums, et les respirer
souvent, comme le meilleur moyen de fortifier les organes et de
repousser la contagion; car l'air entier paraissait infect par la
puanteur des cadavres, des malades et des remdes. Quelques autres
taient d'une opinion plus cruelle, mais peut-tre aussi plus sre: ils
disaient que rien n'est aussi bon contre la peste que de la fuir.
Frapps de cette ide, beaucoup d'hommes et de femmes, ne s'occupant
plus de rien que d'eux-mmes, abandonnrent leur ville natale, leurs
propres maisons, leurs biens, leurs parents, leurs affaires, et se
retirrent  la campagne. Plusieurs chappaient en effet au mal, mais
plusieurs aussi en taient frapps; l'exemple qu'ils avaient donn quand
ils taient en sant n'tait que trop suivi, et ceux qui se portaient
bien encore les abandonnaient  leur tour[97].

[Note 97: La plupart de ces traits sont aussi dans la description de
Thucydide.]

Cet abandon tait gnral. Les citoyens s'entr'vitaient: presque aucun
voisin ne prenait soin de l'autre; les parents cessaient de se voir, ou
ne se voyaient que rarement et de loin: la terreur alla mme au point
qu'un frre ou une soeur abandonnait son frre, l'oncle son neveu, la
femme son mari, et, ce qui est plus fort encore et presque impossible 
croire, les pres et les mres craignaient de visiter et de soigner
leurs enfants, comme s'ils leur fussent devenus trangers. Les malades,
dont la multitude tait presque innombrable, ne recevaient donc de
secours que de la tendresse d'un petit nombre d'amis, ou de l'avarice
des domestiques qui ne les servaient que dans l'espoir d'un gros
salaire: encore taient-ils rares, presque tous gens borns, peu au fait
d'un pareil service, seulement bons pour donner aux malades ce qu'ils
demandaient, ou pour observer l'instant de leur mort, et qui souvent en
servant ainsi se perdaient, eux et le gain qu'ils avaient fait. De
cette dsertion des voisins, des parents, des amis et de la raret des
domestiques, vint un usage presque inou jusqu'alors; aucune femme,
quelque jolie, ou mme quelque belle et de quelque naissance qu'elle
ft, ne ft difficult, lorsqu'elle tait malade, d'avoir  son service
un homme, ou jeune ou vieux, de se dcouvrir sans honte devant lui,
comme elle l'et fait devant une femme, ds que sa maladie l'exigeait.
Il en rsulta que celles qui gurirent, eurent dans la suite moins
d'honntet peut-tre, ou certainement moins de pudeur. De cette cause
et de plusieurs autres naquirent parmi ceux qui survcurent des
habitudes toutes contraires aux anciennes moeurs des Florentins.

Ici, comme l'auteur grec, mais avec les diffrences apportes par les
temps, les pays, les religions et les rites, Boccace dcrit fort au long
les changements occasionns par la peste dans la clbration des
funrailles. On ne mourait plus entour de femmes, de parentes et de
voisines qui venaient pleurer autour du lit; les voisins, les proches,
la foule des citoyens, et selon la qualit du mort, le clerg ne
l'attendaient plus au sortir de sa maison; des hommes de son tat ne le
portaient plus sur leurs paules, avec des chants funbres, et prcds
de cierges funraires, jusqu' l'glise qu'il avait dsigne lui-mme.
Plusieurs sortaient de la vie sans tmoins; et ce n'tait qu' un
trs-petit nombre qu'taient accords les gmissements et les larmes de
leurs proches et de leurs amis.  la place de ces signes de douleur, on
entendait le plus souvent des clats de rire, des plaisanteries et des
bons mots, usage que les femmes, dpouillant la piti naturelle  leur
sexe, et le croyant plus sain pour elles, avaient trop facilement
appris. Il tait rare que les corps fussent accompagns  l'glise de
plus de dix ou douze voisins. Ce n'tait point eux, mais des enterreurs
 gages qui venaient enlever la bire, et la portaient  grands pas 
l'glise la plus voisine, prcds de cinq ou six prtres qui, sans se
fatiguer par de trop longues prires, la faisaient jeter au plus vite
dans la premire fosse vacante. Le sort du petit peuple, et mme de la
classe moyenne, tait encore plus misrable. On trouvait le matin leurs
corps aux portes des maisons o ils avaient expir pendant la nuit. On
les entassait deux ou trois dans une seule bire; il arriva mme plus
d'une fois que le mme cercueil emporta la femme et le mari, le pre et
le fils, les deux ou mme les trois frres. Trs-souvent lorsque deux
prtres allaient avec la croix chercher un mort, ils rencontraient trois
ou quatre bires, dont les porteurs se mettaient  la suite des
premiers, et au lieu d'un seul corps qu'ils croyaient enterrer, ils en
avaient six, huit, et quelquefois davantage. Ni luminaire, ni larmes, ni
cortge ne les accompagnaient, et les choses en vinrent au point qu'on
ne tenait pas plus de compte d'un homme mort qu'on en tient aujourd'hui
du plus vil btail.

La condition des campagnes environnantes n'tait pas meilleure que
celle de la ville. Dans les fermes, dans les chaumires, dans les
chemins, au milieu des champs, le jour, la nuit, les pauvres et
malheureux cultivateurs, sans secours du mdecin, sans l'aide d'aucun
domestique, prissaient avec leur famille. Bientt leurs moeurs se
relchrent comme celles des citadins. Leurs proprits, leurs affaires
ne les intressrent plus. Tous regardant chaque jour, comme celui de
leur mort, ne songeaient ni  faire travailler, ni  travailler
eux-mmes, ni  retirer le fruit de leurs travaux passs, mais
s'efforaient de consommer ce qu'ils avaient devant eux, par tous les
moyens qu'ils pouvaient imaginer. Les bestiaux, les troupeaux, les
animaux de basse-cour, les chiens mmes, ces fidles compagnons de
l'homme, erraient dans la campagne, dans les terres laboures,  travers
les moissons, sans guides et sans matres. Enfin, pour en revenir  la
ville, la violence du mal y fut telle, que, dans le cours de quatre ou
cinq mois, plus de cent mille cratures humaines y prirent, nombre,
ajoute l'auteur, auquel on n'aurait pas cru, avant cette maladie
terrible, que dut s'lever celui de ses habitants.

 combien, s'crie-t-il, en terminant ce triste tableau, combien de
grands palais, de belles maisons, de nobles demeures, auparavant
remplies de familles nombreuses, restrent vides de matres et de
serviteurs!  combien de races illustres, combien d'opulents hritages,
combien d'amples richesses demeurrent sans successeurs! Combien
d'hommes de mrite, de belles femmes, de jeunes gens aimables, que
Galien, Hippocrate, ou Esculape lui-mme auraient jug dans l'tat de
sant la plus parfaite, dnrent le matin avec leurs parents, leurs
compagnons, leurs amis, et souprent le lendemain au soir dans l'autre
monde avec leurs anctres! Cette dernire phrase se ressent du commerce
que l'auteur entretenait avec les anciens: elle est empreinte de leurs
opinions sur l'autre monde, et tout--fait trangre aux opinions
modernes; mais dans la description qu'elle termine et que j'ai
infiniment rduite pour n'en prendre que les traits les plus frappants,
quoiqu'il y en ait quelques-uns que l'on peut prendre pour des
imitations, on voit que le tout ensemble est conu et dessin d'aprs
nature. Tel tait donc le relchement des moeurs, occasion par la peste
mme, lorsque Boccace crivit son _Dcamron_; et cette cause de
dsordres est d'autant plus remarquable, qu'abstraction faite des temps
et des croyances religieuses, elle fut la mme  Athnes et  Florence,
et qu'elle est galement dveloppe dans Thucydide et dans Boccace.

L'auteur florentin crivait sous les yeux de la gnration mme qui
avait vu cet affreux spectacle, et qui tait, pour ainsi dire, un dbris
de cette grande ruine. Nous ne pouvons apprcier aujourd'hui que le
talent du peintre; mais, ce qui frappa le plus alors, fut la
ressemblance et la fidlit du tableau. Les couleurs en taient bien
sombres, et paratraient au premier coup-d'oeil assez mal assorties avec
les peintures gaies dont on croit communment que la collection entire
est remplie; mais, en passant condamnation sur la gat trop libre d'un
grand nombre de ces peintures, on ne doit pas oublier qu'elles ne sont
pas,  beaucoup prs, toutes de ce genre, et qu'il y en a
d'intressantes, de tristes, de tragiques mme, et de purement comiques,
encore plus que de licentieuses. Boccace rpandit cette varit dans son
ouvrage, comme le plus sr moyen d'intresser et de plaire; et ce
qui est admirable, c'est que, dans tous ces genres si divers, il raconte
toujours avec la mme facilit, la mme vrit, la mme lgance, la
mme fidlit  prter aux personnages les discours qui leur
conviennent,  reprsenter au naturel leurs actions, leurs gestes, 
faire de chaque Nouvelle un petit drame qui a son exposition, son noeud,
son dnouement, dont le dialogue est aussi parfait que la conduite, et
dans lequel chacun des acteurs garde jusqu' la fin sa physionomie et
son caractre.

Les prtres fourbes et libertins, comme ils l'taient alors; les moines
livrs au luxe,  la gourmandise et  la dbauche; les maris dupes et
crdules, les femmes coquettes et ruses, les jeunes gens ne songeant
qu'au plaisir, les vieillards et les vieilles qu' l'argent; des
seigneurs oppresseurs et cruels, des chevaliers francs et courtois, des
dames, les unes galantes et faibles, les autres nobles et fires,
souvent victimes de leur faiblesse, et tyrannises par des maris jaloux;
des corsaires, des malandrins, des ermites, des faiseurs de faux
miracles et de tours de gibecire, des gens enfin de toute condition, de
tout pays, de tout ge, tous avec leurs passions, leurs habitudes, leur
langage: voil ce qui remplit ce cadre immense, et ce que les hommes du
got le plus svre ne se lassent point d'admirer.

Aussi notre grand Molire, qui prenait partout et  toutes mains des
matriaux qu'il se rendait propres par l'art de les employer et par son
gnie, Molire, qui emprunta de Boccace le sujet entier de deux de ses
petites pices, l'_cole des Maris_, et _Georges Dandin_, qui est encore
une cole des maris, faisait-il du _Dcamron_ un cas particulier. Ce
n'tait pas seulement dans Plaute, dans Trence et dans quelques
comiques italiens et espagnols, qu'il puisait pour augmenter nos
richesses, et qu'il tudiait les secrets de l'art du dialogue, et mme
les secrets plus profonds des caractres, c'tait aussi dans Rabelais et
surtout dans Boccace.

Le Bembo a dit de Boccace avec beaucoup de raison: C'est un grand
matre dans l'art de fuir la satit. Ayant  faire cent prologues pour
ses cent Nouvelles, il les varia si bien, qu'on a un plaisir infini 
les entendre. Ayant  finir et  reprendre tant de fois la conversation
entre dix personnes, ce n'tait pas non plus peu de chose que d'viter
l'ennui[98]. On voit en effet qu'il a pris le plus grand soin
d'chapper  ce danger de son sujet. Les rflexions morales ou galantes
qui prcdent chaque Nouvelle, les descriptions du matin qui commencent
chaque Journe, les jolies ballades qui les terminent toutes, et dont
peut-tre on ne fait point assez de cas, les tableaux varis de
passe-temps qui sont cependant  peu prs toujours les mmes, enfin de
charmantes descriptions de lieux champtres, traces avec une lgance
et une perfection de style que rien ne peut galer, tels sont les moyens
qu'il a employs pour donner sans cesse  l'esprit des jouissances
nouvelles. Ces peintures locales que je compte parmi ses moyens de
varit, ont pour les Florentins une autre sorte de mrite. Ils y
reconnaissent, ainsi que dans l'_Admte_ et dans le _Ninfale Fiesolano_
du mme auteur, les agrables environs de Florence. On a fait des
recherches srieuses, et qui n'ont pas t inutiles, pour fixer les
lieux qu'il a dcrits. Il parat certain que, possdant une petite
proprit prs de Majano et de Fiesole, il se plut  peindre les
paysages gracieux dont elle tait environne, et que l'on y reconnat
encore aux plans qu'il en a tracs[99].

[Note 98: _Prose_, l. II, Florence, 1549, in-4., p. 89.]

[Note 99: On reconnat dans le premier endroit o s'arrta la troupe
joyeuse, un lieu nomm _Poggio Gherardi_; dans le magnifique palais
qu'elle choisit ensuite pour chapper aux importuns, la belle _Villa
Palmieri_ (Prologue de la IIIe. Journe); et dans cette Valle des Dames
(_delle Donne_), o lisa conduit ses compagnes, pour prendre les
plaisirs du bain pendant la plus grande ardeur du jour (Journ. VI, Nouv.
X), une valle ronde et troite au-dessous de Fisole, traverse par une
petite rivire qui descend des hauteurs voisines, et qui semble s'y
reposer. (M. Baldelli, _Illustrazione III_,  la fin de la Vie de
Boccace, p. 285.)]

Un autre mrite rpandu dans tout l'ouvrage principalement apprci par
les Florentins, mais que sentent aussi tous les Italiens instruits, et
qui n'chappe pas mme aux trangers studieux de cette belle langue,
c'est celui du style. Je n'ignore pas les dfauts que des Italiens
modernes y ont trouvs. Pendant assez long-temps la prose de Boccace a
pass de mode comme la posie du Dante. Il en est arriv de l'un comme
de l'autre: la langue s'est affaiblie, corrompue et dnature. C'est du
moins ce qu'assurent des crivains qui paratraient vouloir appliquer au
mme mal le mme remde, c'est--dire, ramener  tudier Boccace comme
on est revenu  tudier le Dante. L'auteur de la dernire Vie de
Boccace, M. Baldelli, qui crit avec autant de got qu'il met de soin et
d'exactitude dans ses recherches, aprs avoir dit que Boccace avait
donn les plus beaux modles de l'loquence italienne dans tous les
genres, laisse assez entendre que c'est  ces grands modles qu'il
serait temps de revenir. Aussi flexible qu'industrieux, dit-il[100],
Boccace emploie toujours, ou le mot propre le plus convenable, ou les
plus heureuses mtaphores. Dlicat et soign dans les choses communes,
il sait revtir avec pompe les objets qui ont de l'excellence et de la
grandeur, d'une loquence magnifique, qui coule toujours
harmonieusement, sans enflure, sans embarras, sans effort, sans
expressions dures ou bizarres; toute brillante, au contraire, des mots
les plus lgants et les plus purs, et tirant du son qui rsulte de
l'art de les placer, sa limpidit, sa clart, sa douceur. Il y rpand
une certaine fleur de plaisanterie, un atticisme naturel et
inimitable... il y met enfin un art admirable, et il emploie cet art
mme  le cacher.

[Note 100: Pag. 80.]

Avec Boccace, ajoute-t-il plus loin[101], naquit et s'accrut
l'loquence italienne; elle parut s'ensevelir avec lui. Elle ne commena
 se relever un peu qu'un sicle aprs. Alors la vnration que l'on
avait toujours eue pour Boccace parvint au plus haut degr. Tous les
auteurs florentins tudirent le _Dcamron_ comme le seul modle 
imiter dans la prose. De l'tude approfondie de ce livre naquirent, et
les _Prose_[102] du Bembo, et l'_Ercolano_ de Varchi, et les
_Annotations_ des Acadmiciens, et les _Avertissements_ de Lonard
Salviati, premiers Traits philosophiques o l'on apprit  crire la
langue vulgaire avec la correction, l'exactitude et les ornements qui
lui conviennent. C'est de l que les grammairiens les plus renomms
tirrent leurs rgles, et que l'Acadmie de la Crusca, si clbre
jusqu' nos jours, prit en grande partie des exemples pour la
composition de son Vocabulaire. Un grand nombre d'imprimeurs distingus
et de savants littrateurs se sont occups d'en donner les ditions les
plus magnifiques et les plus correctes; tous ont reconnu avec respect
son autorit dans le langage: aucun d'eux n'osa jamais l'attaquer. Il
tait rserv  notre sicle de le mettre pour ainsi dire en oubli,
d'exercer contre lui une critique licencieuse, d'appeler enflure
l'abondance et fluidit de son style, et recherche manire sa
contexture ingnieuse et le doux arrangement des mots... La mode vint
de se passionner pour une langue trangre qui, quoique pauvre, a de la
grce et de la clart[103], et qui a produit, il est vrai, de
trs-grands crivains. Des enfants dnaturs, oubliant les pres de
l'loquence italienne qui, certes, ne sont pas infrieurs  ces
crivains trangers, y ont cherch des faons de parler, des tours et
des phrases qui, transports dans la prose vulgaire, l'ont avilie,
souille et monstrueusement altre... Cette altration de la langue et
du got est parvenue  un tel point, que ce n'est plus dans les
collges, dans les acadmies, dans les cours qu'il faut aller apprendre
 parler purement l'italien, mais sur les heureuses collines de l'tat
de Florence, o de simples villageois, qui ne sont ni gts par un
commerce tranger, ni corrompus par l'instruction moderne, conservent
prcieusement et sans mlange ce riche patrimoine qu'ils ont reu de
leurs aeux, etc. Il nous conviendrait mal, mme lorsque nous sommes
incidemment mis en cause, de prendre parti dans ces questions de
philologie nationale; et nous devons nous borner  la connaissance des
faits: mais c'en est un,  ce qu'il me parat, bien intressant dans
cette affaire que l'opinion aussi dclare d'un si bon juge. Revenons
aux imitateurs de Boccace.

[Note 101: Pag. 90.]

[Note 102: On sait que les crits du Bembo, sur la langue, n'ont
point d'autre titre que _Prose_.]

[Note 103: On voit bien, sans que je le dise, quelle langue cet
auteur, zl pour la gloire de la sienne, dsigne ainsi; et, tout zl
que je suis aussi pour la gloire de la mienne, je lui prouve, en le
citant sans le combattre, que je ne suis pas dispos  lui en vouloir.]

Bien d'autres que Molire ont puis dans cette source fconde.
Lafontaine et d'autres conteurs aprs lui n'y ont pris que des sujets
d'un seul genre, et en cela d'abord ils ont marqu une prdilection dont
une morale austre est en droit de les blmer: mais, de plus, ils se
sont privs du plus grand charme de l'ouvrage de Boccace, je veux dire
de cette riche et inpuisable varit. On voit, et l'on ne peut leur en
savoir gr, que c'est par choix qu'ils ont tir du _Dcamron_ tout ce
qui pouvait irriter les sens, exciter les passions, enflammer les
imaginations et les corrompre; tandis que Boccace au contraire semble
n'avoir trait ces mmes sujets que parce qu'ils entraient dans la
composition gnrale du grand tableau qu'il voulait tracer, et ne leur a
donn en quelque sorte d'autre place dans son ouvrage que celle qu'ils
tenaient dans les moeurs.

Chez les Anglais, il y a eu aussi des imitateurs. Dryden est le plus
remarquable par le genre de ses imitations; ce n'est pas sur des sujets
gais et libres qu'elles portent; son gnie grave lui dictait un autre
choix. _Sigismond et Guiscard_ est un des plus beaux morceaux de ce
versificateur, si l'on n'ose pas dire de ce grand pote; et c'est de
Boccace qu'il l'a tir. Tancrde, prince de Salerne, qui tue Guiscard,
amant de sa fille Ghismonde, ou Sigismonde, et qui envoie son coeur dans
un vase  cette amante infortune; Ghismonde qui verse et boit dans ce
vase un poison qu'elle tient prpar, et qui meurt aux yeux de son pre,
barbare une seule fois dans sa vie, et trop tard pntr de repentir,
forment un sujet terrible, trait par Boccace avec une nergique
simplicit[104], et que Dryden a revtu de toutes les couleurs de la
posie, sans en altrer le caractre primitif, l'intrt, ni la terreur.
Ce sujet qui offre, dans la catastrophe, des rapports avec l'histoire du
Troubadour Cabestaing[105] et le roman du sire de Coucy, avait quelque
chose de national, non pour Boccace, qui tait Florentin, mais pour la
princesse napolitaine qu'il ne songeait qu' amuser ou  intresser en
crivant ses Nouvelles. Cette aventure tragique arrive dans la famille
de Tancrde, l'un des derniers princes de la dynastie normande, tait en
quelque sorte une des traditions du pays. La Nouvelle que Boccace en sut
tirer fit une sensation prodigieuse en Italie. Le clbre Lonard
d'Arezzo la traduisit en prose latine[106]; Michel Accolti, son
compatriote, en fit le sujet d'un _capitolo_ ou chapitre en _terza
rima_[107]; le savant Beroalde la mit, au seizime sicle, en vers
lgiaques latins[108]; enfin, elle a reu en Angleterre les honneurs
d'une imitation potique. Qu'il me soit permis de m'arrter un instant,
non sur cette imitation, mais sur quelques dtails o Dryden a cru
devoir entrer dans sa prface, et sur quelques autres emprunts qu'il a
faits  Boccace sans le savoir; ces courtes observations pourront
intresser ceux qui cultivent  la fois la littrature italienne et la
littrature anglaise.

[Note 104: Journ. IV, Nouv. I.]

[Note 105: Boccace a aussi trait cet affreux sujet, mme Journe,
Nouvelle IX. Il s'y est tenu attach  la tradition provenale, telle
qu'elle se trouvait dans les vieux manuscrits provenaux, et telle que
Manni l'a imprime, _Istor. del Decamer._, p. 308; mais il y a bien plus
d'intrt, de passion et d'loquence dans la Nouvelle de Tancrde.]

[Note 106: Manni, _ub. supr._, p. 247.]

[Note 107: _Ibid._, p. 257.]

[Note 108: Manni, _ub. supr._, p. 264.]

Outre _Sigismonde et Guiscard_, Dryden a encore imit du Dcamron,
_Thodore et Honorie_, aventure plus bizarre qu'intressante, dont les
acteurs n'ont pas les mmes noms dans Boccace[109]; et _Cimon et
Iphignie_[110], autre aventure toute romanesque, mais qui ne manque pas
d'intrt. Il a trs-bien connu, et franchement dclar la source de ces
deux fictions comme de la premire; mais il n'a pas connu de mme
l'origine d'une fiction plus importante, dont il a fait un petit pome
en trois livres, sous le nom de _Palmon et Arcite_. Il l'a tire du
vieux Chaucer, dont il a rajeuni quelques autres fables. Il avait
espr, dit-il, pouvoir lui en attribuer l'invention[111]; mais il a t
dtromp en lisant  la fin de la septime Journe du _Dcamron_ que
Fiammette et Dione chantent les aventures de Palmon et d'Arcite. Il en
conclut que cette histoire tait crite avant Boccace, mais que le nom
du premier auteur est inconnu. Nous avons vu ce que c'est que Palmon et
Arcite et pourquoi Dione et Fiammette chantent leurs aventures; Arcite
et Palmon sont les deux hros du pome de la _Thside_. Chaucer avait
tir leur histoire de ce pome de Boccace, que Dryden apparemment ne
connut pas. Il ne connut pas davantage le _Filostrado_; et voici ce qui
le prouve. Chaucer a fait un pome en cinq livres, intitul _Trole et
Criside_; Dryden croit que l'ouvrage original dont il l'a tir fut
crit par un vieux pote lombard: mais Trole, fils de Priam, et
Chrysis, fille de Calchas sont, comme nous l'avons vu, les deux hros
du _Filostrato_, et Chaucer a suivi de point en point l'intrigue et tous
les incidents de ce pome.


[Note 109: Au lieu de Thodore, c'est _Nastagio degli Onesti_; et au
lieu d'Honorie, la fille de messire Paul _Traversaro_. Journe V, Nouv.
VIII.]

[Note 110: Journ. V, Nouv. I.]

[Note 111: Voyez Prface des _Fables ancient and modern._, etc.,
Dryden's works, vol., II.]

Dryden s'est encore tromp en parlant de _Griselidis_, la dernire et la
plus intressante de toutes les Nouvelles du _Dcamron_. Celle fable,
dit-il, est de l'invention de Ptrarque; il l'envoya  Boccace, de qui
elle parvint  Chaucer[112]. Ce qu'il y a de surprenant, ce n'est pas
qu'un pote anglais se soit mpris sur ce point d'histoire littraire
italienne; c'est qu'il lui suffisait de lire Chaucer pour ne pas tomber
dans cette erreur. Dans ses _Fables de Cantorbery_ (_Cantorbery Tales_),
ouvrage videmment calqu sur le _Dcamron_ de Boccace, Chaucer a mis
cette Nouvelle sous le titre de _Fable du Clerc_, parce que c'est un
clerc, c'est--dire, un ecclsiastique qui la raconte. Voici ce qu'il
fait dire  ce conteur dans le prologue[113]: Je vais vous conter une
fable que j'ai apprise  Padoue, d'un digne Clerc, connu par ses paroles
et par ses oeuvres. Il est maintenant mort et clou dans sa bire: je
prie Dieu pour le repos de son ame; ce Clerc tait Franois Ptrarque,
pote laurat, dont la douce loquence rpandit un clat potique sur
l'Italie entire[114], etc. Ce fut vraisemblablement lorsqu'il fit
partie d'une ambassade envoye  Gnes, en 1373, par douard III, que
Chaucer trouva l'occasion d'aller faire cette visite  Ptrarque, qui
approchait alors de sa fin. Il se partageait entre le sjour de Padoue
et celui de sa maison d'Arqua. Chaucer arriva sans doute au moment o
l'ami de Boccace venait de lire le _Dcamron_ pour la premire fois. Il
tait si enchant, comme on l'a vu dans sa Vie[115], de cette Nouvelle
de Grislidis, qu'il la rcitait  tout le monde, et que, pour le
plaisir de ceux qui n'entendaient pas la langue vulgaire, il la
traduisit en latin. Peut-tre mme Ptrarque donna-t-il  Chaucer une
copie de sa traduction[116]: peut-tre enfin est-ce aux loges que
Chaucer entendit un homme de l'ge et de la rputation de Ptrarque
faire du _Dcamron_ et de son auteur, qu'il dut la premire ide de
composer  peu prs sur le mme dessin, ses Fables de Cantorbry; c'est
ainsi que toutes les parties de l'histoire littraire se tiennent et
s'clairent mutuellement.

[Note 112: Prface des _Fables ancient and modern._, etc., _ub.
supr._]

[Note 113:

        _I wol you tell a Tale which that I
        Lerned at Padowe of a worthy Clerk,
        As preved by his wordes and his werk:
        He his now ded and nailed in his cheste,
        I pray to God so yeve his soule reste.
        Franceis Petrark, the Laureat poete
        Highte this Clerk, whose rethoric swete
        Enlumined all Itaille of poetrie_; etc.

Dans les vers suivants, le Clerc anglais, ou Chaucer par son organe,
critique le Clerc italien d'avoir commenc son rcit par un prologue ou
_prooemium_ (_a proheme_), o il fait une description inutile du
Mont-Vsuve, de la partie de l'Apennin qui borde la Lombardie, du
Pimont et du marquisat de Saluces. Il traite cette description
d'impertinente (_me thinketh it a thing impertinent_); elle n'est point
dans la Nouvelle de Boccace, et c'est une des additions que Ptrarque y
fit en la traduisant. (Voyez _Fr. Petrarchoe sp. Basil_, 1581, in-fol.,
p. 541). Il y a quelque temps qu'on annona dans le _Publiciste_ (24
octobre 1810), la traduction prte  paratre d'une Histoire littraire
allemande, trs-estime. On parlait de Chaucer, dans cette annonce, qui
n'a rapport qu' la littrature anglaise; on avouait que ce pote avait
compos ses Fables de Cantorbery,  l'imitation du _Dcamron_ de
Boccace; mais on y affirmait trs-positivement, que Chaucer se montre
fort suprieur  l'auteur italien, par l'agrment du rcit, l'esprit qui
rgne dans les dtails, la finesse des observations, le talent avec
lequel il y peint les caractres. Je ne veux point lever autel contre
autel, et soutenir mes Italiens contre les Allemands et les Anglais:
_Mult sunt mansiones in domo patris mei_. Je crois cependant que
Boccace, si recommandable par la beaut du style, l'est peut-tre plus
encore par ces mmes qualits que l'on prtend trouver en lui
infrieures  ce qu'elles sont dans Chaucer. Je voudrais qu'on nous en
et donn de meilleures preuves qu'un certain portrait d'une None,
rempli de traits tels que ceux-ci:  table, elle se comportait en
personne fort bien leve, ne laissait pas tomber un morceau de ses
lvres, et se gardait bien de mouiller ses doigts dans sa sauce; elle
savait porter un morceau, et le tenir de faon qu'il ne tombt pas une
goutte sur sa poitrine. Ce sont l de ces _peintures de caractres_, ou
plutt de ces caricatures trs-frquentes dans les potes anglais et
allemands, et qu'on ne trouve gure, il est vrai, dans les Italiens, si
ce n'est dans le genre Bernesque. Il n'est pas sr que le bon got ait
le droit de les en blmer.]

[Note 114: Le texte anglais dit plus nergiquement: claira, de
posie, l'Italie entire.]

[Note 115: Voyez tom. II, p. 431.]

[Note 116: Ce qui est ci-dessus, p. 109 et 110, change cette
conjecture en certitude.]

Du _Dcamron_ de Boccace, Grislidis, ce modle unique de douceur, de
patience et de rsignation conjugale, passa dans tous les recueils de
Romans et de Nouvelles, fut traduite dans toutes les langues, monta sur
tous les thtres; et sous toutes les formes elle a toujours excit le
mme intrt. Mais o Boccace lui-mme l'avait-il prise? Si ce fait
avait quelque importance, il ne laisserait pas d'tre difficile 
claircir, tant ceux qui ont cru rsoudre la question l'ont
embrouille[117]! Heureusement il n'en a aucune. Quelque part que
Boccace ait puis le sujet de cette Nouvelle, soit dans un vieux
manuscrit franais, qu'il est pourtant peu vraisemblable qu'il ait pu
connatre, soit dans quelque ancienne chronique qui se sera perdue
depuis, soit mme dans des traditions orales, dont il fit souvent
usage[118], il s'est rendu ce sujet tellement propre, par la manire
simple, nave et touchante de le traiter, que c'est bien rellement 
lui qu'elle appartient.

[Note 117: Le Grand d'Aussy ne fait aucune difficult de dire
(Fabliaux, t. I, p. 269), que, selon le Duchat, dans ses notes sur
Rabelais, _Griselidis_ tait tire d'un vieux manuscrit, autrefois de la
bibliothque de M. Foucault, intitul le _Parement des Dames_, et que
c'est d'aprs ce tmoignage sans doute, que Manni, dans son
_Illustratione del Boccaccio_, en a restitu l'honneur aux Franais.
Or, Manni ne fait point cette restitution, et ne cite point le Duchat.
Il dit (_Istor. del Decamerone_, p. 603): Le fait a t regard comme
vritable par un auteur qui a observ que cette Nouvelle est prise d'un
ancien manuscrit intitul le _Parement des Dames_, de la bibliothque de
M. Foucault, et que Griselidis vivait en 1025; et il cite en note,
Bouchet, _Annal. d'Aquitaine_, l. III. Le Grand d'Aussy dit encore:
Philippe Foresti, historiographe italien, donne aussi cette histoire
comme vritable. C'est d'aprs Manni qu'il le dit; mais sait-on ce que
dit Manni? le voici: Cette histoire est rapporte comme vritable par
un historiographe de profession, par le Pre Philippe Foresti de
Bergame, qui, dans son _Supplment des Chroniques_, s'exprime ainsi: Ce
trait de patience tant digne de servir d'exemple, comme je le trouve
crit dans Franois Ptrarque, je me suis dtermin  l'insrer dans cet
ouvrage. Le Pre Foresti ne donne ici d'autre garant de l'histoire de
Grislidis, que Ptrarque, c'est--dire la traduction latine que
Ptrarque avait faite de la Nouvelle de Boccace. C'est donc, en dernire
analyse, Boccace lui-mme qui est ici le garant de Foresti: la mme
question de savoir o Boccace avait pris cette histoire subsiste donc
toujours, seulement un peu plus embrouille qu'auparavant. Au reste, ce
Foresti, que Le Grand d'Aussy transforme en autorit, tait un pauvre
moine augustin de la fin du quinzime sicle (mort en 1520, g de
quatre-vingt-six ans); il donna ce titre de _Supplment des Chroniques_,
 l'histoire gnrale qu'il fit en mauvais latin, parce qu'il prtendit
recueillir tout ce qui tait dispers dans plusieurs autres Chroniques,
et suppler ce qui y manquait. Cet ouvrage fut compos avant 1473.
(Voyez Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 20), poque o le _Dcamron_ de
Boccace n'tait imprim que depuis peu d'annes, les premires ditions
n'tant que de 1470; et il est naturel de penser que ce bon moine ne les
connaissait point. Son _Supplment des Chroniques_ ne fut publi
lui-mme que vers 1483,  Venise; et malgr le peu d'lgance du style
et le peu de critique de l'auteur (Tirab., _loc. cit._), il a t
rimprim un assez grand nombre de fois.]

[Note 118: Voyez ci-aprs, note 4.]

Il s'est appropri de mme, de quelque source qu'il l'ait tire, la
Nouvelle de Titus et Gisippe qui, dans la mme Journe, prcde celle de
Grislidis[119], et qui, dans un genre tout--fait diffrent, est
peut-tre plus intressante encore. Le Grand d'Aussy veut qu'elle soit
la mme que le Fabliau _des Deux bons Amis_[120]. Boccace n'y a fait,
selon lui, que _quelques lgers changements_. Il en a fait de bien
importants  l'original que notre Fablier et lui ont imit chacun 
leur manire. Dans le Conteur franais, l'un des deux amis est gyptien,
l'autre Syrien, et la scne se passe  Bagdad. Ces circonstances et
plusieurs autres, et le caractre mme de l'aventure, dclent une
origine orientale[121]; mais dans le Fabliau dont le Grand d'Aussy a
srement conserv ce qu'il y avait de meilleur, il n'y a pourtant
d'autre intrt que celui de l'action mme: point de passion, point
d'loquence, point de charme. Tout cela se trouve au contraire avec
profusion dans Boccace.

[Note 119: Journ. X, Nouv. VIII.]

[Note 120: Fables ou Contes, etc., t. II, p. 385.]

[Note 121: M. Chnier est du mme avis, dans son _Discours sur les
anciens Fabliaux_, imprim dans le _Mercure de France_, au commencement
de l'an 1810, et qui fait partie d'une Histoire indite de la
Littrature franaise, dont tous les amis des lettres doivent dsirer
ardemment la publication.]

Il a transport ses acteurs  Athnes et  Rome, sous le triumvirat
d'Octave. C'est dans Athnes que Titus Quintius Fulvus, jeune romain
envoy par son pre pour tudier la philosophie grecque, devient
perduement amoureux de Sophronie, que son jeune ami Gisippe tait prs
d'pouser. Il veut se laisser mourir plutt que de trahir l'amiti; mais
il ne peut lui cacher son secret. Gisippe le force d'accepter le
sacrifice qu'il lui fait de sa matresse: il s'agit de dcider ses
parents, ceux de Sophronie et Sophronie elle-mme  ce changement; Titus
convoque les deux familles et les runit dans un temple, o il fait, par
un discours public, plein d'adresse et de vhmence, plier toutes les
volonts  la sienne. Il pouse Sophronie et l'emmne  Rome. L,
commence une seconde action, suite et complment de la premire.
Gisippe, ruin par des troubles civils, exil, chass d'Athnes, vient 
Rome, se laisse accuser d'un meurtre qu'il n'a pas commis, et condamner
 mort sans daigner se dfendre. Titus le reconnat au tribunal, et se
dclare auteur du crime pour sauver les jours de son ami. Le dbat le
plus gnreux s'ouvre devant le prteur. La justice est embarrasse et
ne sait quel arrt prononcer. Le vrai coupable, un brigand charg
d'autres crimes, touch de ce spectacle, pouss par sa destine et par
la voix mme d'un Dieu qui parle au-dedans de lui[122], se fait
connatre au juge et rend la vie aux deux amis. Le triumvir Octave,
devant qui la cause est voque, les met tous deux en libert, et le
coupable lui-mme pour l'amour d'eux.

[Note 122: _I miei fati mi traggono a dover solvere la dura quistion
di costoro, e non so quale iddio dentro mi stimola_, etc. Bocc., _loc.
cit._]

Toute cette Nouvelle, et surtout dans la premire partie, ce monologue
passionn de Titus qui se reproche son amour pour la future pouse de
Gisippe, et cette controverse si forte et si neuve entre les deux amis,
dont l'un veut faire accepter  l'autre le sacrifice de ce qu'il a de
plus cher, l'autre se dfend de recevoir ce sacrifice, et cde, quand il
le reoit enfin, aux instances et aux ordres de l'amiti plus qu'aux
violents dsirs de l'amour, et cette harangue solennelle de Titus aux
deux familles rassembles, et enfin le sublime loge de l'amiti, par o
la Nouvelle est termine, sont peut-tre ce qu'il y a de plus loquent
dans le _Dcamron_ entier, et par consquent dans toute la littrature
italienne. La connaissance qu'avait Boccace, et qui tait alors si rare,
de l'antiquit grecque et romaine, et l'emploi qu'il a fait de ces
grands noms et de ces nobles souvenirs d'Athnes et de Rome, rehaussent
encore cette Nouvelle, et l'on est tent de la croire extraite d'un
ouvrage ancien qui s'est perdu. Le succs n'en fut pas moindre que celui
de Tancrde et de Gismonde. Elle fut aussi traduite en latin par le
savant Beroalde[123]; elle le fut encore par un jeune cardinal,
petit-neveu du pape Jules III, et ddie par lui  ce pontife[124].
Voil des honneurs sans doute que n'obtinrent et ne mritrent jamais
ces vieux Fabliaux, si vants lorsqu'ils taient ensevelis dans la
poudre des manuscrits, mais qu'on a discrdits  jamais en les
produisant au grand jour.

[Note 123: Voyez sa traduction, Manni, _Stor. del Decamer._, p.
562.]

[Note 124: Le cardinal _Ruberto Nobili di Montepulciano_, V. _ib._,
p. 583.]

Ce ne fut pas sans dessein que Boccace termina par une Journe remplie
de ses histoires pathtiques et dcentes, un recueil o il sentait qu'il
avait bien des choses  se faire pardonner. L'ouvrage entier, plac
entre la belle description de la peste qui le commence, et la Nouvelle
de Griselidis qui le finit, avait en quelque sorte deux sauve-gardes
contre la svrit des lecteurs. C'est l'effet qu'il produisit sur
Ptrarque lui-mme, qui n'avait eu, il est vrai, le temps que de le
parcourir. Ce qu'on y trouve de trop libre, crivait-il  son ami[125],
est suffisamment excus par l'ge que vous aviez quand vous l'avez fait,
par le style, la langue, la lgret mme du sujet et des personnes qui
paraissaient devoir lire un tel ouvrage. Dans un grand nombre de choses
plaisantes et badines, j'en ai trouv quelques-unes de pieuses et de
graves. Je ne pourrais cependant en porter un jugement dfinitif, ne
m'tant arrt particulirement sur aucun endroit; mais j'ai fait comme
ceux qui parcourent ainsi un livre; j'ai lu, avec plus d'attention que
le reste, le commencement et la fin. Dans l'un, vous avez,  mon avis,
dcrit avec vrit et dplor avec loquence le malheureux tat de notre
patrie pendant cette peste terrible, qui forme, dans notre sicle, une
poque si lugubre et si funeste; vous avez plac, dans l'autre, une
dernire histoire, bien diffrente de plusieurs de celles qui la
prcdent. Elle m'a plu, elle m'a touch au point que, parmi tant de
sujets d'inquitude qui me font, pour ainsi dire, m'oublier moi-mme,
j'ai voulu la confier  ma mmoire, pour me pouvoir procurer  moi-mme,
toutes les fois que je le voudrais, le plaisir de me la rappeler, et de
la raconter  des amis runis pour causer ensemble, si j'en trouvais
l'occasion. C'est ce que j'ai fait peu de temps aprs; et voyant qu'on
avait eu beaucoup de plaisir  m'couter, il m'est venu dans l'esprit,
qu'une histoire si agrable pourrait plaire  ceux mmes qui n'entendent
pas notre langue[126]. J'ai donc entrepris de la traduire, moi qui ne
traduirais pas volontiers les ouvrages de tout autre que vous, etc.

[Note 125: Voyez _Fr. Petrarchoe opera_, p. 540.]

[Note 126: Ptrarque donne une raison de cette ide, qui prouve que
Boccace n'avait pris que dans des traditions orales, le sujet de
Grislidis, et que c'tait, en Italie, une histoire en quelque sorte
populaire. J'ai cru, dit-il, qu'elle pourrait plaire  ceux mmes qui
ne savent pas notre langue, puisque l'ayant entendu raconter depuis bien
des annes, elle m'avait toujours plu, et qu'elle vous avait fait, 
vous-mme, tant de plaisir, que vous ne l'aviez pas juge indigne d'tre
crite par vous en langue vulgaire, et d'tre mise  la fin de votre
ouvrage, o les rgles de l'art enseignent qu'il faut placer ce qu'on a
de plus fort. _Ub. supr._]

Il tait digne du caractre de Ptrarque et de son indulgente amiti,
d'aller au-devant des excuses que pouvait donner son ami pour les
liberts qu'il avait prises. Nous sommes convenus cependant, et personne
ne peut le nier, que ces liberts taient un peu fortes. Elles ne se
bornaient pas  des anecdotes scandaleuses, racontes souvent avec une
franchise d'expression qui serait surprenante dans la bouche de jeunes
femmes sages et honntes, telles que les dpeint l'auteur, ou de jeunes
gens bien ns et attentifs  leur plaire, si ce n'tait pas un effet et
une preuve de la licence qui rgnait alors dans les discours, lors mme
qu'elle n'tait pas dans les moeurs. Ces liberts attaquaient souvent des
objets qu'on regardait comme plus sacrs encore que la morale; elles
blessaient un sentiment plus susceptible et plus chatouilleux que la
pudeur. Je ne parle pas seulement des aventures cyniques, dont les
prtres et les moines sont les principaux acteurs, ni mme de certaines
diatribes lances contre les uns et contre les autres, mais
principalement contre les moines, telles qu'on en trouve plusieurs,
aussi tendues que violentes, dans divers endroits du _Dcamron_[127]:
je parle d'attaques plus vives, parce qu'elles sont plus directes, et
qu'on ne sait rellement comment concilier avec les opinions religieuses
que Boccace, comme Ptrarque, comme Dante, comme tant d'autres grands
hommes, conservrent toujours, au milieu mme d'une vie qui n'y tait
pas tout--fait conforme.

[Note 127: Journe III, Nouvelle VII; Journe VII, Nouvelle III,
etc.]

Sans se donner la peine de feuilleter, on n'a qu' ouvrir la premire
Journe, et en lire de suite les trois premires Nouvelles; on verra
dans la premire un coquin de _Ser Ciappelletto_, sclrat impnitent et
endurci, qui se moque, au lit de mort, d'un pauvre imbcille de
confesseur, lui fait, dans le plus grand dtail, une confession niaise,
et, aprs la vie la plus scandaleusement dborde, qu'il couronne par ce
dernier acte, meurt en odeur de saintet, au moyen de cette confession
hypocrite, est rvr comme un saint aprs sa mort, a plus de dvots,
plus de neuvaines, et fuit autant de miracles qu'aucun autre. Dans la
seconde, un marchand juif, trs-honnte homme, mais entt de ses
rveries hbraques, tiraill par un ami pour se faire chrtien, prend
le parti d'aller  Rome, afin d'observer de prs celui qu'on appelle le
Vicaire de Dieu sur terre, et les cardinaux, et toute cette cour. S'ils
sont tels qu'il en puisse conclure que la foi du Christ vaut mieux que
celle de Mose, il se fera baptiser; sinon, il restera juif. Son ami
craint les suites d'un tel examen, et veut le dtourner de ce voyage;
mais il n'en peut venir  bout. Le juif, arriv  Rome, y voit, depuis
le pape, les cardinaux et les prlats, jusqu'au dernier des courtisans,
un train de vie dont on doit s'attendre qu'il va prouver un grand
scandale, et qui parat devoir le rendre inbranlable dans sa foi; tout
au contraire; de retour  Paris, et interrog par son ami: Je me rends,
dit-il, je ne puis rsister  une preuve si forte. Le pasteur et tous
les autres, qui devraient tre les fondements et les soutiens de votre
religion, semblent employer tous leurs soins, tout leur art, tout leur
gnie pour la dtruire. Ils n'en peuvent venir  bout; elle crot sans
cesse, et devient chaque jour plus florissante, plus brillante et plus
respecte. J'en conclus que c'est Dieu lui-mme qui en est le fondement
et le soutien. Ma rsolution est donc prise; qu'on me baptise et n'en
parlons plus.

Enfin, dans la troisime Nouvelle, le sultan Saladin veut prouver un
autre juif, et le prendre par ses paroles pour tirer de lui de l'argent.
Il lui demande quelle est celle des trois religions, juive, musulmane,
ou chrtienne, qu'il croit tre la vritable. Le juif, qui devine
l'intention du sultan, se tire ainsi d'affaire. Un homme riche, lui
dit-il, avait dans son trsor, entre beaucoup d'autres bijoux, une bague
du plus grand prix. Il voulut en perptuer la proprit dans sa famille,
et rgla, par son testament, que celui de ses fils,  qui il aurait
laiss cette bague ou cet anneau, serait reconnu son hritier, respect
et honor par ses frres comme leur an. Le premier qui en hrita fit
de mme, le second encore, et ainsi des autres, jusqu' ce que l'anneau
parvint  un homme qui avait trois fils galement beaux, galement
vertueux, galement obissants  leur pre, et qu'en rcompense il
aimait tous galement. Ne voulant donner  aucun des trois la
prfrence, il fit faire par un ouvrier habile, deux autres anneaux si
parfaitement semblables au premier, que, ni lui ni l'ouvrier lui-mme,
ne pouvaient plus les reconnatre. Il donna en mourant  chacun de ses
fils, en cachette des deux autres, un de ces trois anneaux. Le pre
mort, chacun des frres rclama l'hrdit, et prsenta son anneau pour
preuve. La ressemblance totale des trois anneaux occasiona un procs qui
embarrassa tellement les juges, quand ils voulurent dcider quel serait
le vritable hritier du pre, que la cause fut appointe, et qu'elle
l'est encore. J'en dis autant, ajouta le juif, des trois lois donnes
aux trois peuples par Dieu leur pre. Chacun croit voir son hritage, sa
loi, ses commandements; mais lequel les a vritablement? Cette question
est encore indcise comme celle des trois anneaux.

L'apologue est ingnieux et l'allgorie sensible. Il n'y a point l
d'impit, mais seulement une opinion tolrante qui ne pouvait tre
celle d'un sectateur exclusif d'aucune religion. La tolrance mme, et
la philosophie, qui n'est autre chose que la tolrance des opinions
comme des religions, ne tiendraient pas un autre langage; mais, dans le
pays o le _Dcamron_ parut, ce langage devait exciter un grand
scandale. En effet, cette Nouvelle et les deux prcdentes, et plusieurs
autres encore, ont t svrement censures, non seulement en Italie,
mais ailleurs; les papistes se sont fchs des attaques qu'ils ont cru
leur tre portes, et les htrodoxes ont encore plus nui  Boccace, en
le louant des licences qu'il avait prises avec le clerg romain, comme
s'il avait, avant Luther, profess les opinions de ce rformateur. Mais,
contre toutes ces accusations, il a eu, dans le dernier sicle, un
trs-grave et trs-zl dfenseur. Monseigneur Bottari, prlat aussi
orthodoxe que savant, a fait, dans l'acadmie de la Crusca, une suite de
lectures sur le _Dcamron_, o il s'est propos de le justifier
pleinement[128]. D'aprs ce courageux apologiste, Boccace, dans la
premire de ces trois Nouvelles, eut pour but de dmontrer combien il
est difficile de distinguer la vritable vertu de l'hypocrisie, et
combien de faux jugements on porte sur le salut de ceux que l'on voit
mourir; il voulut, et ici et dans une grande partie de son ouvrage,
dissiper, par son loquence et par les crations de son gnie, des
tnbres et des erreurs qui taient alors presque gnralement
rpandues. Se moquer des prtendus saints, comme il y en a eu dans
diffrents pays, et M. Bottari en citait un grand nombre, ce n'est pas
manquer de respect  ceux qui le sont vritablement. Si, dans la seconde
Nouvelle, Boccace porte un rude coup aux abus qui rgnaient  la cour de
Rome, il est d'accord avec Dante, avec Ptrarque, avec les historiens et
presque tous les crivains de son sicle. Est-ce donc attaquer la foi
que de dvoiler les vices et les turpitudes de ceux qui devraient en
tre les soutiens?

[Note 128: Cet ouvrage est encore indit. Manni en avait parl,
_Hist. du Dcamr._, pag. 432; il en avait mme insr deux leons, pag.
433  453. M. Baldelli nous apprend, _Illustrazione IV_, pag. 322, que
l'ouvrage entier existe, et doit bientt tre imprim; ayant eu
communication du manuscrit autographe, il en a tir les dfenses de
Boccace, dont je donne ici l'abrg.]

La Nouvelle des trois anneaux a donn lieu  des accusations plus
graves, mais qui n'taient pas mieux fondes. N'a-t-on pas prtendu que
Boccace, pour l'avoir faite, devait tre rput le vritable auteur de
ce livre _Des trois Imposteurs_ qui a fait tant de bruit dans le monde,
sans avoir jamais exist? M. Bottari n'a pas eu de peine  triompher de
cette accusation absurde. Quand  l'opinion qui parat en rsulter d'une
indiffrence totale entre les trois cultes, Boccace, selon lui, a voulu
l'avilir et la discrditer en la mettant dans la bouche d'un usurier
juif. Au reste, il ne fut pas l'inventeur de ce conte. On le trouve dans
l'ancien recueil des Cent Nouvelles, dont une partie avait prcd les
siennes[129]; il ne fit, disent ses dfenseurs, que le revtir de sa
brillante et merveilleuse loquence[130]. Ses vives et frquentes
sorties contre les moines[131] et la peinture qu'il a souvent faite de
leurs bons tours[132] l'ont fait accuser d'avoir mal parl des hommes
consacrs  Dieu. M. Bottari, dans ses leons, ne l'en excuse pas; il
croit qu'il est pour cela mme infiniment digne d'loges. Il compare ses
plus fortes invectives contre les dportements des moines aux plaintes
que les plus saints personnages de son sicle formaient sur le mme
sujet, et il les trouve entirement conformes. Il conclut qu'on n'a pas
le droit, quand on vit aussi mal, d'chapper  la censure; qu'il ne
tenait qu'aux moines de la rendre calomnieuse en vivant bien, et que,
s'ils ne l'ont pas fait, c'est leur faute.

[Note 129: Voyez ci-dessus, p. 82, note I.]

[Note 130: _E solo lo rivest di splendida e preziosa veste per
opera della sua miraculosa eloquenza_. M. Baldelli, _ub. supr._, p.
330.]

[Note 131: Surtout dans la violente invective de _Tedaldo degli
Elisei_, Journ. III, Nouv. VII.]

[Note 132: Entre autres dans les Contes de Maset, Journ. III, Nouv.
I; du Frre Albert, Journ. IV, Nouv. II; du Moine de Saint-Brancas,
Journ. III, Nouv. IV; d'Alibech et de l'Hermite, _ibid._, Nouv. X, etc.]

Boccace s'est moqu des faux miracles oprs par les fausses reliques.
Il a surtout pris  tche de les tourner en ridicule dans une de ses
Nouvelles les plus comiques, ou un certain frre Oignon[133] vient, au
nom du baron messire Saint-Antoine[134], patron de son couvent,
recueillir les aumnes ou plutt les libralits des bons paysans de
Certaldo. Pour les rassembler en grand nombre, il promet qu'il leur fera
voir et toucher une plume de l'ange Gabriel, reste dans la chambre de
la Vierge  Nazareth, aprs l'annonciation. Or, cette plume, qu'il
portait avec lui dans une cassette, tait tire de la queue d'un
perroquet, oiseau qui tait encore alors trs-peu connu en Toscane[135].
Deux jeunes gens du lieu, tandis qu'il dne et qu'il dort, lui jouent le
tour d'ouvrir la cassette, d'enlever la plume, et de mettre des charbons
 la place. Frre Oignon, qui ne se doute de rien, se rend devant
l'glise  l'heure marque, fait sonner les cloches, rassemble autour de
lui tout le village, fait sa prire, ouvre sa cassette, et la voit
remplie de charbons. On le croirait dconcert: il ne l'est point du
tout. Il lve les mains au ciel, remercie Dieu, referme la cassette, et
se met  raconter un voyage imaginaire et ridicule qu'il dit avoir fait
de Florence  Jrusalem. L, le patriarche lui montra toutes les
reliques qu'il possdait. Elles taient innombrables; frre Oignon cite
les plus belles: c'tait un doigt du Saint-Esprit, aussi entier et aussi
sain qu'il fut jamais, le toupet du sraphin qui apparut  S. Franois,
un ongle de Chrubin, quelques rayons de l'toile qui apparut au mages
en Orient, une fiole de la sueur de S. Michel quand il se battit avec le
diable, etc. Le bon patriarche voulut bien se dtacher pour lui de
quelques parties de son trsor. Il lui donna, dans une petite bouteille,
un peu du son des cloches du temple de Salomon; il lui donna encore la
plume de l'ange Gabriel dont il leur a parl, et des charbons qui
avaient servi  griller S. Laurent. Ces reliques, depuis son retour, ont
t prouves par des miracles. Il les porte avec lui, tantt l'une,
tantt l'autre, dans des cassettes toutes pareilles, si compltement
pareilles, qu'il lui arrive quelquefois de s'y tromper, et de prendre la
plume de l'ange Gabriel pour les charbons de S. Laurent. Cette fois,
c'est tout le contraire; mais cela est gal, ou plutt Dieu lui-mme a
voulu ce quiproquo. La fte de S. Laurent arrive dans deux jours: c'est
le moment o ses reliques peuvent tre le plus efficaces: il leur
apportera la plume une autre fois. Alors il ouvre la cassette: toutes
ces bonnes gens se pressent pour voir les charbons de S. Laurent, et
donnent  frre Oignon tout ce qu'ils peuvent pour obtenir de les
toucher. Le frre, d'un grand srieux, prend de ces charbons dans sa
main, et sur les gilets blancs, sur les camisoles blanches, sur les
voiles blancs des femmes, il se met  tracer de grandes croix noires.
Les bons Certaldois ainsi croiss, s'en vont les plus contents du monde.
Les deux jeunes gens, qui avaient jou le tour, tmoins de la prsence
d'esprit du moine, viennent l'embrasser, et lui rendent sa plume, qui ne
lui valut pas moins l'anne suivante que celle-l les charbons.

[Note 133: _Frate Cipolla_, Journ. VI, Nouv. X.]

[Note 134: _Del barone messer S. Antonio_.]

[Note 135: _Perci che ancora_, dit Boccace avec son loquence
accoutume, _non erano le morbidezze d'Egitto; se non in piccola parte,
trapassate in Toscana_, etc.]

Le savant prlat Bottari s'est expliqu, dans trois de ses leons[136],
 justifier cette Nouvelle. La vritable intention de l'auteur fut,
dit-il, d'ouvrir les yeux de ses contemporains, qui n'taient rien moins
qu'clairs sur les vraies et les fausses reliques, et qui s'y
laissaient tromper tous les jours. Il runit donc dans une de ses fables
toutes les impostures de ce genre qui couraient le monde; et au lieu
d'une simple exposition qui et t sche et ennuyeuse, il y donna la
forme piquante que l'on voit dans ce rcit, pour rveiller les esprits,
dissiper le sommeil de l'ignorance, et dconcerter les manoeuvres de ceux
qui abusaient de la simplicit du peuple, en confondant avec la religion
les superstitions les plus absurdes. Boccace fut en cela d'accord,  sa
manire, non seulement avec de trs-saints personnages, mais avec
l'autorit mme des Pres et des conciles qui se dclarrent avec force
contre de semblables impostures[137].

[Note 136: Ce sont deux de ces trois leons que Manni a publies, et
qui remplissent vingt grandes pages in-4. (433  453) de son livre.]

[Note 137: M. Baldelli, _ub. supr._, p. 334.]

Malgr les cris des moines et le blme des amis de la dcence des moeurs,
le _Dcamron_, publi par son auteur vers le milieu du quatorzime
sicle[138], circula librement en Italie: les copies s'en multiplirent
 l'infini: il fut plac dans toutes les bibliothques. L'imprimerie
vint un sicle aprs, et, ds 1470, il en parut une dition que l'on
croit de Florence[139], une seconde  Venise, l'anne suivante, une
troisime meilleure  Mantoue deux ans aprs[140], et, depuis lors, un
grand nombre d'autres. Avec les ditions, se multipliaient les
dclamations et les prohibitions des moines; avec ces prohibitions, les
ditions, mais irrgulires, tronques, et s'loignant toujours de plus
en plus de la puret du texte; lorsqu'en 1497, le fanatique Savonarole
chauffa si bien les ttes des Florentins, qu'ils apportrent eux-mmes
dans la place publique les _Dcamrons_, les Dantes, les Ptrarques et
tout ce qu'ils avaient de tableaux et de dessins un peu libres, et les
brlrent tous ensemble, le dernier jour de carnaval; c'est ce qui a
rendu si rares les exemplaires de ces premires ditions.

[Note 138: 1353.]

[Note 139: Elle est sans date et sans nom de lieu ni d'imprimeur,
in-fol., en caractres ingaux et mal forms.]

[Note 140: _Mantova, Petr. Adam de Michaelibus_, 1472, in-fol. C'est
cette dition que Salviati jugeait la meilleure de toutes les
anciennes.]

Cependant l'autorit restait muette: vingt-cinq ou vingt-six papes se
succdrent depuis la premire publication de ce livre, sans qu'aucun
d'eux en dfendit l'impression ni la lecture; mais d'ditions en
ditions, il n'tait presque plus reconnaissable. Malgr les soins de
quelques diteurs plus clairs ou plus soigneux[141], la corruption du
texte paraissait sans remde: les Juntes[142], les Aldes eux-mmes[143]
firent mieux, mais ne firent point encore assez bien. Quelques jeunes
lettrs toscans, honteux de laisser en cet tat l'ouvrage en prose qui
honorait le plus leur langue, se runirent, rassemblrent les ditions
les moins incorrectes, recherchrent les meilleurs manuscrits, et
produisirent, avec le plus grand succs, la fameuse dition donne par
les hritiers des Juntes, en 1527. Mais pendant le reste de ce sicle,
tous les diteurs ne la prirent pas pour modle: il y en eut mme de
fort savants[144] qui prtendirent corriger le texte  leur manire et
ne firent que le gter et le corrompre. Les censures du concile de
Trente, les prohibitions de Paul IV, septime successeur de Lon X, et
celles de Pie IV, successeur de Paul, y portrent un autre coup. Il y
eut  cette poque, entre les ditions, une lacune de quatorze ou quinze
ans. Enfin, Cosme Ier., grand duc de Toscane, demanda au pape Pie V que
l'interdit ft lev et qu'on rendit au public la facult de se procurer
ce livre si utile pour l'tude de la langue, et le modle le plus
parfait de l'lquence italienne. Le pape couta ces reprsentations, et
sans vouloir cder sur les points qui lui paraissaient dangereux, il
consentit  des arrangements.

[Note 141: Tels, entre autres, que _Niccol Delfino_, patricien de
Venise, 1516, Venise, _Gregor. de' Gregori_, in-4.]

[Note 142: Firenze, _Filippo di Giunta_, 1516, in-4.]

[Note 143: Venezia, _Aldo_, 1522, in-4. Cette dition est la
meilleure de ce temps, et mrita d'tre prise pour base de celle de
1527.]

[Note 144: Tels que le _Dolce_, dans les trois ditions de
_Giolito_, Venise, 1546, 1550 et 1552; le _Ruscelli_, Venise, 1552,
etc.]

Il s'ouvrit alors une ngociation srieuse et des oprations en rgle.
Il s'agissait d'un recueil de contes, et l'on et dit que la cour de
Rome et celle de Florence discutaient les intrts les plus graves. Le
grand-duc nomma une commission compose de quatres membres de l'acadmie
de Florence, qu'il chargea de faire au _Dcamron_ les corrections qui
seraient indiques. On choisit un bel exemplaire de l'dition d'Alde
Manuce que l'on envoya  Rome. Le matre du sacr palais et un
dominicain, vque de Reggio et confesseur du pape, marqurent sur cet
exemplaire, en prsence de Sa Saintet, tous les endroits qu'ils
jugrent dignes de censure; il y en eut, et en grand nombre, dont la
discussion, ou mme la simple lecture, dut tre plaisante, entre ces
trois personnages. Le _Dcamron_, mutil par leurs censures, fut
renvoy  Florence, en 1571. Les quatre commissaires, ou dputs,
passrent deux ans  dfendre, autant qu'ils purent, les passages
censurs et supprims. Pie V mourut; la ngociation se suivit avec
Grgoire XIII, son successeur; aprs une correspondance trs-vive et
trs-anime, le texte fix par les dputs florentins, fut approuv 
Rome par les rviseurs. On garde dans la bibliothque Laurentienne cette
correspondance curieuse des commissaires avec Rome, le grand-duc et le
prince de Toscane. Le livre fut enfin imprim  Florence, sept ans
aprs[145]; c'est l'dition dite _des Dputs_. Elle est plus conforme
que toutes les prcdentes au texte original, dans ce que les censeurs
ont respect; mais les retranchements qu'ils avaient faits excitrent
bien des mcontentements et des murmures. On s'en plaignit  Florence en
prose et en vers, tandis qu' Rome on jetait feu et flamme contre les
endroits irrespectueux pour l'glise et contraires aux moeurs qu'on y
avait laiss subsister encore. On demandait  grands cris une seconde
correction, et dans l'index publi par le trs-scrupuleux pontife Sixte
V, il fut expressment port que le _Dcamron_ serait corrig de
nouveau: ce qui fut excut en 1582[146], et ne satisfit pas davantage.
Depuis ce temps, on a pris le parti fort sage de ne s'en plus occuper.
Les ditions nombreuses qui se sont faites en Hollande, en Angleterre et
en France, et les ditions compltes qui avaient, en Italie, prcd les
corrections, et celles qui ont t faites depuis, conformment  ces
premires, rendent inutiles celles o ces corrections ont t suivies.
Vouloir faire du _Dcamron_ un livre entirement orthodoxe, un livre
dont on puisse dire:

        La mre en prescrira la lecture  sa fille,

est une entreprise folle, et l'on a bien fait d'y renoncer.

[Note 145: En 1573.]

[Note 146: Le grand duc Franois Ier. confia cette correction 
_Leonardo Salviati_, qui tait alors l'oracle de la langue toscane, et
formait,  lui seul, une autorit. Il se donna, dans son dition, des
liberts dont personne n'osa le reprendre de son vivant; aprs sa mort,
il n'chappa point  la critique, et _Boccalini_ ne l'pargna pas dans
sa _Pietra di Paragone_; mais _les Avvertimenti della lingua sopra il
Decamerone_, que Salviati fit paratre deux ans aprs son dition, sont
un ouvrage prcieux, et vraiment classique pour l'tude de la langue.
Sur toutes ces vicissitudes que le _Dcamron_ a prouves, voyez le
livre de Manni, _Istoria del Decamerone_, part. III, p. 628 et suiv.]

Tel qu'il est, c'est un des monuments les plus prcieux qui existent de
l'art de conter et de l'art d'crire. Cet ouvrage, dit expressment M.
Denina, quoique moins grave que la comdie du Dante, et moins poli que
les posies de Ptrarque, a fait cependant beaucoup plus pour fixer la
langue italienne. Les crivains du seizime sicle n'en parlent qu'avec
un enthousiasme presque religieux. Mais en mettant  part ce qu'il y a
peut-tre d'exagr dans leurs loges, on ne peut s'empcher de
reconnatre qu'outre l'artifice dans la conduite et dans la composition
gnrale, qui est merveilleux, et qui n'a t gal par aucun autre
auteur de Contes ou de Nouvelles, soit italien, soit tranger, on y voit
encore fidlement reprsents, comme dans une immense galerie, les moeurs
et les usages de son temps, non-seulement dans les caractres et les
personnages de pure invention, mais encore dans un grand nombre de
traits d'histoire qui y sont touchs de main de matre[147].

[Note 147: _Vicende della Letteratura_, l. II, cap. 13.]

Aprs ce jugement d'un esprit sage et aussi instruit des lois du got
que de celles de la dcence, on ne doit pas cesser de regretter que
Boccace ait gt un si dlicieux ouvrage par des dtails qui dfendent
de le laisser entre les mains de la jeunesse; mais  l'ge o il est
permis de tout lire, on peut faire du _Dcamron_ une de ses lectures
favorites, une tude utile pour la langue, pour la connaissance des
moeurs d'un sicle, et des hommes de tous les sicles: on peut, 
l'exemple du sage Molire, y apprendre  reprsenter au naturel les
vices, les ridicules et les travers: on en peut tirer des sujets de
tragdies touchantes, de comdies gaies, de satires piquantes,
d'histoires agrables et utiles, de discours loquents et persuasifs: on
peut enfin, en passant quelques endroits qui n'offrent plus aucun aurait
 ceux pour qui ils n'ont plus aucun danger, jouir d'une production
varie, amusante, attachante mme, entremle de descriptions, de
narrations, de dialogues; pleine de verve, d'imagination d'originalit,
de naturel, et d'une lgance de style qui, si l'on en excepte un petit
nombre d'expressions et de tours que le temps a fait vieillir, est 
l'abri de toutes les critiques, comme au-dessus de tous les loges.




CHAPITRE XVII.

_tat gnral des lettres en Italie pendant la dernire moiti du
quatorzime sicle. Universits; suite des tudes publiques; tudes
particulires; histoire, posies latines et italiennes; Nouvelles dans
le genre du_ Dcamron; _grands pomes  l'imitation de celui du Dante;
dernires observations sur le quatorzime sicle_.


Tandis que Ptrarque et Boccace donnaient une impulsion si forte et si
gnrale aux esprits, qu'ils les ramenaient  l'tude et  l'imitation
des anciens, et qu'ils fixaient, l'un en vers, l'autre en prose, la
langue de leur patrie, d'autres tudes, auxquelles ils se tinrent
presque entirement trangers, continuaient de fleurir, et d'autres
crivains, dans les parties de la littrature qu'ils cultivaient
eux-mmes, se montraient, non leurs gaux, mais leurs mules ou leurs
disciples. La dialectique de l'cole continuait de s'garer et de se
perdre en subtilits inintelligibles sur les pas des interprtes
d'Aristote; et malgr le livre de Ptrarque, o il avait attaqu
l'ignorance des autres, en feignant d'avouer la sienne[148], l'Arabe
Averros avait toujours une multitude de sectateurs qui croyaient
l'entendre. La mthode des scholastiques continuait de rgner dans la
thologie de l'cole et d'en paissir les tnbres. Les Thomistes et les
Scotistes se disputaient l'avantage des arguments les plus entortills,
les plus creux et les plus obscurs. Loin que les tudiants en fussent
dcourags, ou que le nombre des matres diminut, le zle des uns et la
quantit des autres semblaient aller toujours croissant.

[Note 148: _De sui ipsius et multorum ignoranti_.]

Ptrarque s'en plaignait dans ses ouvrages et dans ses lettres.
Autrefois, crivait-il, il y avait des professeurs de cette science;
aujourd'hui, je le dis avec indignation, des dialecticiens profanes et
bavards dshonorent ce nom sacr. S'il n'en tait pas ainsi, nous
n'aurions pas vu pulluler si subitement cette foule de matres
inutiles[149]. Mais il avait beau dire; cette foule de matres ne
cessait point d'attirer la foule des disciples, parce que l taient les
promesses de la fortune, les appts de l'ambition et le chemin des
grandeurs. Ce torrent se dbordait hors de l'Italie dans les universits
des nations voisines. Celle de Paris tira plusieurs de ses professeurs
des universits ultramontaines. Du Boulay, dans l'histoire de cette
clbre cole, en nomme un assez grand nombre[150]. Les auteurs italiens
lui reprochent d'en avoir oubli plusieurs[151]; mais ceux dont il parle
et ceux qu'il oublie, ceux qui restrent en Italie et ceux qui en
sortirent, sont tous maintenant, eux et leurs oeuvres, aussi profondment
inconnus les uns que les autres; et la raison humaine n'et pas beaucoup
perdu  ce qu'ils le fussent toujours.

[Note 149: _De Remed. utriusq. fortun_, liv. I, Dial. 46.]

[Note 150: Le Pre Denis, du bourg Saint-Sulpice, intime ami et
directeur de Ptrarque; Albert de Padoue, Augustin, comme le Pre Denis;
Grard de Bologne, de l'ordre des Carmes; Ferrico Cassinelli de Lucques,
qui fut archevque de Rouen, vque de Lodve, et ensuite d'Auxerre,
etc.]

[Note 151: Voyez Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. V, l.
II, c. I.]

Le sige et la puissance dont manaient les fortunes et les grces qu'on
ambitionnait en se livrant avec tant d'ardeur  cette tude, tait
toujours en terre trangre. D'Avignon, le pape soutenait en Italie, par
ses lgats et par des troupes  sa solde, des guerres contre les
Visconti; et ces guerres ne cessaient de troubler et de ravager la
Lombardie et mme la Toscane qui n'avait pu se dispenser d'y prendre
part. Bologne se dclara libre: le soulvement gagna jusqu' Rome, et de
l les petites principauts qui formaient l'tat de l'glise. Grgoire
XI sentit la ncessit de sa prsence pour teindre cet incendie. Il
quitta enfin Avignon pour Rome, o il mourut dix-huit mois aprs son
retour[152], avant d'avoir pu russir  pacifier l'Italie. Urbain VI
dtruisit par sa violence et par sa duret le bien que son prdcesseur
avait commenc  faire. Les cardinaux, qu'il poussait  bout, lurent et
lui opposrent l'anti-pape Clment VII[153], source de ce grand schisme
qui devait durer quarante ans. De nouvelles rvolutions dans le royaume
de Naples en furent la suite. Jeanne, qui rgnait encore, ayant soutenu
Clment VII, Urbain VI appela contre elle le jeune Charles de Duraz, le
reut  Rome, le couronna roi. Naples lui ouvrit ses portes sans combat,
et si la vengeance inutile, froide et tardive est un crime, il punit par
un crime assez lche, sur une vieille reine, le crime odieux dont elle
s'tait souille dans sa jeunesse.

[Note 152: Il entra dans Rome, le 13 septembre 1376, et y mourut le
27 mars 1378.]

[Note 153: Robert, cardinal de Genve.]

Clment VII, rfugi dans Avignon, y rassembla les cardinaux qui
l'avaient lu, tandis qu'Urbain VI formait tout un nouveau collge de
cardinaux italiens. De ce nombre fut Bonaventure Perago de Padoue, l'un
des thologiens les plus clbres de ce temps, et, ce qui atteste encore
mieux son mrite, l'un des anciens amis de Ptrarque. C'tait mme lui
qui, dans la crmonie de ses obsques, avait prononc son oraison
funbre. Il tait alors simple religieux Augustin. Trois ans aprs, il
fut fait Gnral de son ordre; et quand le schisme clata, s'tant
dclar pour Urbain VI, il en fut rcompens par le chapeau de cardinal.
Sa mort fut aussi funeste que son lvation avait t rapide. Il fut tu
d'un coup de flche, en passant sur le pont Saint Ange, pour se rendre
au Vatican. On ne put dcouvrir d'o partait ce coup. On souponna
Franois de Carrare, seigneur de Padoue, d'en avoir donn l'ordre, pour
se venger de ce que le cardinal s'opposait  ses desseins contre les
immunits de l'glise; on a fait, en consquence, de Perago un martyr,
en le rangeant parmi ceux qui sont morts pour la dfense de ces
immunits; et les continuateurs des Actes des Saints n'ont pas manqu de
lui donner place dans cette immense collection[154]. Tiraboschi, avec sa
bonne foi ordinaire, rapporte ces faits; mais, avec la mme bonne foi,
il propose aussi ses doutes; et en supposant que Franois de Carrare et
en effet ordonn ce meurtre, il l'attribue  une toute autre cause. Je
ne veux pas, ajoute-t-il, enlever pour cela au cardinal la gloire dont
il a joui jusqu' prsent, d'tre mis au nombre de ceux qui sont morts
pour la dfense de l'immunit de l'glise; je propose seulement mes
doutes, et j'attends que les savants veuillent bien les rsoudre[155].
Les savants n'ont point donn cette solution, et les doutes du sage
Tiraboschi sont devenus des preuves ngatives.

[Note 154: Vol. XI, 10 juin.]

[Note 155: _Stor. della Letter. ital._, t. V, p. 128.]

Un autre thologien, qui s'honora aussi de l'amiti de Ptrarque, Louis
Marsigli, Florentin, le vit pour la premire fois  Padoue, n'ayant
encore que vingt-ans. Ptrarque dmla ds-lors en lui des talents et
des connaissances extraordinaires. Ce n'tait pas seulement en thologie
qu'il tait savant, mais en littrature, en posie, en histoire. Aprs
avoir voyag en France, soutenu des thses clatantes et pris le degr
de matre s-arts dans l'Universit de Paris, il retourna dans sa
patrie, jouit  Florence d'une grande considration, y vcut entour de
disciples qui s'honoraient de recevoir ses leons, acquit une renomme
dont on trouve les tmoignages dans plusieurs crivains de son temps,
mais ne laissa aucun crit qui puisse faire juger  quel point tait
mrite une rputation si grande. On compte encore parmi les
thologiens les plus savants de la mme poque et parmi les fondateurs
de l'cole thologique de Bologne, Louis Donato, Vnitien, de l'ordre
des Frres mineurs. Nomm cardinal par Urbain VI, pour la mme raison
que Bonaventure de Padoue, il perdit sa faveur pour n'avoir pas russi
dans une mission dont Urbain l'avait charg auprs de Charles de
Duraz[156]. Dans la division qui clata bientt entre ce pontife
intraitable, et le roi qui lui devait sa couronne, Urbain, assig
pendant huit mois dans Nocera par les troupes de Charles, vexa si
cruellement les cardinaux qui s'y taient renferms avec lui, que six
d'entre eux conspirrent ou contre leur tyran, ou seulement pour
chapper  sa tyrannie. Le pape instruit de leur complot, les fit
arrter et leur fit subir les plus affreuses tortures. Le malheureux
Louis Donato tait du nombre. Ce fut lui que le vindicatif Urbain
ordonna de tourmenter jusqu' ce qu'il pt l'entendre crier. Il se
promenait dans le jardin du chteau en disant son brviaire[157]:
l'excution se faisait dans le donjon; et il paraissait trs-content
d'entendre de si loin les cris de sa victime. Urbain tant parvenu 
s'enfuir de ce chteau, se retira  Gnes, emmenant avec lui ses
cardinaux prisonniers et l'vque d'Aquila, qui, ne pouvant aller assez
vite parce qu'il tait estropi de la question et mal mont, fut
massacr par son ordre et presque sous ses yeux. Pour terminer cette
tragdie, Urbain arriv  Gnes, fit mourir par divers supplices cinq
des cardinaux, y compris Louis Donato[158]. Il et t plus heureux,
s'il ft rest simple moine et s'il ne se ft occup que de sa
thologie.

[Note 156: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 130.]

[Note 157: V. _Abrg de l'Hist. eccls._, Berne, 1767, vol. II, an.
1385.]

[Note 158: Voy. _Abrg de l'Hist. ecc._ etc. Voy. aussi _Abrg
chronologique de l'Hist. eccls._ Paris, 1751, vol. II, mme anne.]

La fin non moins dplorable du pote astrologue, _Cecco d'Ascoli_, et
les perscutions prouves par l'astrologue mdecin Pierre d'Abano, ne
dtournaient point de l'tude de l'astrologie judiciaire. Un Gnois,
nomm _Andalone del Nero_, qui se rendit clbre par ses connaissances
en astronomie, et qui avait entrepris de longs voyages dans le seul
dessein de les augmenter, s'gara, comme presque tous les astronomes le
faisaient alors, dans les visions astrologiques. Boccace, qui avait pris
de ses leons  Naples, parle de lui avec de grands loges dans son
Trait de la Gnalogie des Dieux, l'appelle _son vnrable
matre_[159], et dit positivement qu'il doit avoir dans la science des
astres la mme autorit que Virgile dans la posie et Cicron dans
l'loquence. On a de lui un Trait latin _de la composition de
l'astrolabe_, publi  Ferrare, en 1475. Nous avons en manuscrit,  la
Bibliothque impriale, un de ses Traits sur la sphre, la thorie des
plantes, leurs quations, avec une introduction aux jugements
astrologiques[160], qui n'a jamais t ni publi ni traduit.

[Note 159: Liv. XV.]

[Note 160: _Andalonis de Nigro Januensis Tractatus de sphoera,
Theorica planetarum: Introductio ad judicia astrologica_. Catal. des
Manuscr., vol. IV, p. 333, n. 7272.]

Thomas de Pisan, autre astrologue, jouissait  Bologne d'une grande
rputation lorsqu'il fut appel  Paris par Charles V. Ce roi, qu'on
appela _le Sage_, n'eut cependant pas la sagesse de se garantir des
rveries de l'astrologie judiciaire. Thomas fut trait  sa cour avec
distinction, pay avec magnificence et cr conseiller du roi. Il avait
prdit l'heure de sa propre mort, et fit  sa science l'honneur de
mourir  l'heure qu'il avait fixe. C'est sa fille Christine de Pisan
qui l'atteste dans l'histoire de Charles V, qu'elle a crite en
franais[161]. Christine fut, comme on sait, un des prodiges de son
sicle et de son sexe. Elle a laiss, outre cette histoire, _le Trsor
de la cit des dames_[162], et quelques autres ouvrages franais en
prose et en vers[163]. Elle tient  l'Italie par sa naissance, et  la
France par ses crits.

[Note 161: Voy. Mmoire de Boivin le cadet, dans le _Recueil de
l'Acad. des Inscript._, t. II, p. 704. Cette histoire de Charles V a t
publie par l'abb Lebeuf, _Dissert. sur l'Hist. de Paris_, t. III, p.
103.]

[Note 162: Imprim  Paris en 1497.]

[Note 163: J'ai parl du _Trsor de la Cit des Dames_, au sujet du
jurisconsulte _Giovonni d'Andrea_ et de sa fille _Novella_, t. II, de
cet ouvrage, p. 300, note. Voy. le Mmoire de Boivin, _ub. supr._]

On l'a dit avec vrit,

        Quand un roi veut le crime, il est trop obi.

Il est aussi vrai, et presque aussi triste que, quand il rcompense la
folie, il augmente le nombre des fous. La faveur dont jouissait
l'astrologie auprs de Charles-le-Sage excita une grande ardeur pour
cette prtendue science, non-seulement dans ses tats, mais en Italie,
d'o vinrent,  l'exemple de Thomas de Pisan, beaucoup d'autres
astrologues, dans l'espoir d'obtenir pour eux-mmes la bonne aventure
qu'ils prdisaient aux autres[164]. Leurs noms ont t soigneusement
recueillis[165], et l'on a tenu registre de leurs dcouvertes et de
leurs prdictions; telles que celle de Nicolas de Paganica, mdecin et
dominicain, qui prdit, jour pour jour, la naissance d'un fils du duc de
Bourgogne, en 1371, et dcouvrit, disent ces vieilles chroniques,
_plusieurs grands empoisonneurs en France, qui avaient intoxiqu
plusieurs grands personnages_[166], telles encore que les prdictions
faites par un certain Marc, de Gnes, de la mort d'douard III, roi
d'Angleterre, et de la victoire de Rosebecq, remporte sur les
Flamands, en 1382, par les Franais, que commandait le duc de
Bourgogne[167]; mais on n'a pas tenu aussi exactement compte de leurs
charlataneries et de leurs bvues.

[Note 164: Tiraboschi, t. V, l. II, p. 170.]

[Note 165: Voy. _Catalogue des principaux Astrologues_, etc., rdig
par Simon de Phares, crivain du quinzime sicle, et publi par l'abb
Lebeuf, _Dissertat sur l'Hist. de Paris_, t. III, p. 448 et suiv.]

[Note 166: Ibid., p. 451.]

[Note 167: Voy. _Catalogue des principaux Astrologues_, etc. etc.]

On est encore forc de compter parmi les astrologues le fameux Paul le
gomtre, n  Prado, en Toscane,  qui son savoir en arithmtique, fit
aussi donner le nom de Paul de l'_Abbaco_. Il ne se bornait pas 
connatre les astres et  en tirer des pronostics; il construisait de
ses propres mains des machines ingnieuses o tous leurs mouvements
taient fidlement reprsents. Sa rputation fut encore plus grande en
France, en Angleterre, en Espagne, et jusque parmi les Arabes, que dans
son pays mme[168]. Philippe Villani l'a fait mourir en 1365[169]; et
cependant on cite de lui un testament fait l'anne suivante[170]. Par ce
testament, il ordonna que ses ouvrages astrologiques fussent dposs
dans un couvent de Florence[171], que les moines en eussent une clef,
sa famille une autre, et qu'on les y conservt jusqu' ce qu'il se
trouvt un astrologue florentin qui ft jug, par quatre matres dans
cet art, digne de les possder. On ne dit pas ce que sont devenus ces
clefs et ce dpt, ni si, dans le grand nombre d'astrologues qui
existaient alors, il y en eut qui se soucirent de subir ce
jugement[172].

[Note 168: Tiraboschi, _ub. supr._]

[Note 169: _Uomini illustri Fiorentini_.]

[Note 170: Mehus, _Vit Ambros. Camaldul_, p. 194; Manni. _Sigili_,
t. XIV, p. 22, etc.]

[Note 171: La Sainte-Trinit.]

[Note 172: Manni, _loc. cit._, et Mazzuchelli, notes sur Philippe
Villani, disent que quelques-uns des ouvrages de Paul ont t imprims 
Ble en 1532; mais Tiraboschi avoue qu'il n'en a aucune connaissance, et
qu'il ne connat non plus aucun autre crivain qui en ait parl.]

Ni leur nombre, ni leur succs n'en imposaient  Ptrarque, que l'on
trouve toujours  cette poque rpandant les lumires ou combattant
l'erreur; loin de se laisser entraner au torrent, il ne cessa de se
moquer de l'astrologie et des astrologues, soit dans ses ouvrages
publis, soit dans ses lettres[173]. Mais c'taient des paroles jetes
au vent. L'ignorance tait trop gnrale et le prjug trop enracin,
pour que les efforts d'un seul homme, quelque suprieur qu'il ft,
pussent russir  l'abattre. Il ne se moqua pas moins des
alchimistes[174] que des astrologues, et il ne diminua ni leur nombre,
trs-grand dans ce sicle, ni celui de leurs dupes.

[Note 173: Voy. surtout une Lettre  Boccace, _Senil_, l. III, p.
I.]

[Note 174: Voy. _De Remed. utr. fortun_, l. I, Dial. III.]

L'alchimie tait l'abus de la chimie qui tait alors peu avance, comme
l'astrologie l'tait de l'astronomie qui tait aussi dans son enfance.
La mdecine empruntait trop souvent les visions de l'une et de l'autre;
mais souvent aussi elle s'en tenait  ses propres tudes, et elle dut 
ce sicle quelques progrs. Jacques Dondi et Jean son fils, mdecins et
amis de Ptrarque, qui pourtant n'aimait pas les mdecins, ne furent ni
alchimistes, ni astrologues, mais joignirent tous deux  leur profession
l'tude de l'astronomie et de la mcanique. Padoue, leur patrie, dut au
premier et Pavie au second, deux horloges qui furent gnralement
admires[175]. Padoue et Pavie avaient, comme Bologne, Florence, Pise,
Prouse et toutes les universits des chaires de mdecine. Elles
produisaient de savants lves, qui devenaient  leur tour de clbres
professeurs. La plupart s'en tenaient  l'enseignement et  la pratique.
Quelques uns, cependant, crivaient, et c'est dans ceux de leurs
ouvrages qui se sont conservs qu'on peut apprendre ce que l'art tait
de leur temps. Mais et leurs ouvrages et leurs noms mmes appartiennent
 l'histoire de cette science. Je ne nommerai ici qu'un mdecin, qui
parat s'tre lev dans le quatorzime sicle au-dessus de tous les
autres; c'est le clbre Mondinus, regard encore aujourd'hui comme le
restaurateur de l'anatomie, dont il a laiss un Trait, le premier qui
ait t crit depuis les anciens[176]. Ce trait servait encore de texte
et presque de loi dans les universits, deux cents ans aprs sa mort.
Milan, Bologne, Forli et d'autres villes se disputent l'honneur d'avoir
donn naissance  Mondinus; mais il suffit, pour la gloire de l'Italie,
qu'il soit n, qu'il ait tudi, exerc, enseign, fait ses belles
expriences, et crit dans son sein[177].

[Note 175: J'ai parl de ces horloges et de leurs deux auteurs, t.
II, p. 446, note 2. Falconnet a fait sur ce sujet une Dissertation,
_Mm. de l'Acadm. des Inscript. et Bel. Let._, t. XX, p. 440, o il a
confondu le fils et le pre, et commis d'autres erreurs, que Tiraboschi
a redresses, t. V, p. 177 et suiv.]

[Note 176: Voy. Freind, _Histor. Medic._, et M. Portal, _Histoire de
l'Anatomie_, t. I.]

[Note 177: Le _Trait d'Anatomie_ de Mondinus a eu plusieurs
ditions cite par M. Portal, par Fabricius, _Bibl. med. et inf.
latin._, vol. V, etc.]

Un art moins conjectural que la mdecine, avait eu, ds le commencement
de ce sicle, un crivain qui a joui et jouit encore d'une grande
rputation. Pierre _Crezcenzio_ crivit, dans un ge fort avanc, sur le
premier des arts, l'agriculture. Sa vie active appartient plus au
treizime sicle qu'au quatorzime. N  Bologne d'une famille honnte
et aise, aprs y avoir fait ses premires tudes en philosophie, en
mdecine et dans les sciences naturelles, il se livra plus
particulirement  l'tude des lois. Il ne prit cependant point le degr
de docteur et se borna au titre de juge, qui tait alors celui des
simples jurisconsultes. Ils avaient le pouvoir de traiter, de dbattre
et de dfendre les causes; mais ils ne pouvaient pas occuper les chaires
publiques et y donner des leons, privilge rserv aux seuls docteurs.

_Crezcenzio_ s'loigna de sa patrie, quand il la vit dchire par des
dissensions civiles, o il ne lui convint pas de prendre parti. Les
villes d'Italie, qui taient alors presque toutes indpendantes, taient
dans l'usage de choisir hors de leur sein des gouverneurs civils et
militaires, sous le titre de capitaines ou de _podest_. Elles
exigeaient qu'ils amenassent avec eux, et  leurs frais, des hommes de
loi qui leur servaient d'assesseurs dans le jugement des causes, et qui
jugeaient eux-mmes dans les tribunaux, suivant les coutumes de chaque
pays. Un grand nombre de nobles bolonais furent appels  ces
magistratures temporaires, mais suprmes. L'Universit de Bologne,
fertile en savants jurisconsultes, leur fournissait facilement des
assesseurs, et ce fut en remplissant ces sortes d'emplois que
_Crezcenzio_ parcourut pendant trente ans l'Italie, rendant la justice
aux citoyens, donnant, aux gouverneurs qu'il accompagnait, de sages
conseils, et maintenant de tout son pouvoir les cits dans des
sentiments de concorde et dans un tat de paix. Il observait partout les
procds de l'agriculture, pour laquelle il avait un got particulier.
Enfin, de retour  Bologne, et dj fort g, il recueillit toutes ses
observations, et publia, vers l'an 1304, un Trait d'agriculture, divis
en douze livres, qu'il ddia au roi de Naples, Charles II. Il survcut
prs de seize ou dix-sept ans  cette publication, et mourut vers la fin
de 1320, g d'environ quatre-vingt-sept ans[178].

[Note 178: _Vita di P. Crezcenzio_, en tte de la traduction ital.
de son livre, dit. des auteurs classiques, Milan, 1805, in 8.]

Les prceptes contenus dans son ouvrage sont tirs soit des anciens, de
Caton, Varron, Columelle, Palladius, soit de ses propres observations.
Cette partie, en quelque sorte pratique, est excellente et pourrait tre
encore utile aujourd'hui; elle est au moins trs-curieuse par la
connaissance qu'elle nous donne des procds de la culture italienne,
que l'on voit avec surprise avoir t, ds cette poque recule, sur un
grand nombre d'objets, la mme que de nos jours. On peut citer pour
exemple le chapitre de la culture du lin, o l'auteur prescrit les
engrais, le double labour, l'un profond avant l'hiver, l'autre
superficiel au printemps, et d'autres mthodes excellentes, auxquelles
les cultivateurs modernes les plus instruits ne pourraient rien
ajouter[179]; mais lorsqu'il veut s'lever  la thorie, et rendre
raison des qualits de l'air, de la fcondit de la terre, de la
vgtation, et des autres phnomnes naturels par la doctrine d'Avicenne
ou du grand Albert, il se jette dans des explications et des
distinctions subtiles et pleines d'erreurs. Ce livre, crit en latin,
fut traduit en italien avant la fin du mme sicle. On avait attribu 
_Crezcenzio_ lui-mme cette traduction; mais il a t reconnu depuis
qu'elle date du temps o la langue avait acquis tout son
perfectionnement, c'est--dire d'un demi-sicle aprs l'poque o
l'auteur crivait. On ignore le nom du traducteur: seulement, dit le
pre Bartoli[180], on reconnat  la perfection de son style qu'il est
du sicle o l'on crivait le mieux[181].

[Note 179: M. Corniani, _I Secoli della Letter. ital._, t. I, p.
178.]

[Note 180:  la fin de la prface du petit Trait de critique
grammaticale, intitul: _Il Torto ed il dritto del non si pu_, qu'il a
donn sous le nom de _Ferrante Longobardi_, Rome, 1655, pet. in-12.]

[Note 181: La premire dition de l'ouvrage latin est de 1471,
Augsbourg, in-fol., sous ce titre: _Petri de Crescentiis ruralium
commodorum_, lib. XII, _Augustoe vindeticorum_, etc. La traduction
italienne fut imprime pour la premire fois  Florence, 1478, aussi
in-fol. Les deux meilleures ditions sont celles de Cosme Giunta, 1605,
et de Naples, 1724, 2 vol. in-8.]

La jurisprudence, qui avait t la profession de cet auteur agronome,
tait, par les mmes raisons que la thologie, dans un haut degr de
faveur. Les Universits de Bologne, de Padoue, de Pavie, de Naples, s'y
distinguaient  l'envi. Cependant, depuis le fameux Accurse, aucun homme
n'avait paru capable de jeter une nouvelle lumire sur les obscurits
de cette science, que le nombre mme de ceux qui la professaient devait
invitablement augmenter. Enfin parut le grand Barthole, dont la
poussire et les vers rongent aujourd'hui les normes volumes, mais qui
reut dans ce sicle des honneurs presque divins[182]. Astre et lumire
des jurisconsultes, matre de vrit, fanal du droit, guide des
aveugles, ces titres et d'autres semblables lui furent prodigus, selon
l'usage du temps; mais en rabattant de ces dnominations fastueuses, on
ne peut cependant lui refuser la justice due  son savoir et  ses
immenses travaux.

[Note 182: Tiraboschi, t. V, l. II, c. 4.]

Barthole naquit la mme anne que Boccace, en 1313,  Sasso-Ferrato,
dans la Marche d'Ancne. Il se livra, ds sa jeunesse,  l'tude du
droit sous les matres les plus clbres,  Prouse d'abord, et ensuite
 Bologne. Il y devint matre lui-mme, et lors de la fondation de
l'Universit de Pise, il y fut nomm professeur, n'ayant encore que 26
ans. Il y resta onze ans, selon les uns, et un peu moins selon d'autres.
Il quitta sa chaire de Pise, pour en occuper une  Prouse, o on lui
dfra le titre et les droits de citoyen. En 1355, lorsque l'empereur
Charles IV descendit en Italie, il fut choisi pour l'aller complimenter
 Pise. Il profita de l'occasion, et obtint pour cette Universit
naissante les mmes privilges dont jouissaient toutes les autres.
L'empereur lui en accorda de personnels, et spcialement celui de porter
dans son cusson les armes des rois de Bohme. Quelques auteurs ont
pens que ces honneurs taient le prix de la fameuse bulle d'or, que
Charles publia l'anne suivante, qu'il avait concerte  Pise avec
Barthole, et dont il lui avait confi la rdaction[183]. Il ne jouit pas
long-temps de ces distinctions; de retour  Prouse, il y mourut, selon
l'opinion la plus probable, g seulement de 46 ans. La brivet de sa
vie rend presque inconcevables la profondeur et l'tendue de ses
connaissances et le volume norme de ses crits. Gravina, en rendant
justice  son rudition et  la force de sa dialectique, le juge
svrement sur l'abus qu'il en a fait, et sur les subtilits qu'il
introduisit dans l'tude du droit. Son gnie et son rudition lui
nuisirent, dit ce critique judicieux[184]: possdant toute la misrable
science de ce temps-l, il ne fit que retourner de mille manires les
sophismes des Arabes, qui avaient souill la puret des sources du
pripapticisme, etc.

[Note 183: De Sade, _Mm. pour la Vie de Ptrar._, t. III, p. 409.]

[Note 184: _De origine juris civilis_, l. I, . 164.]

La vaste compilation des oeuvres de Barthole contient quelques Traits de
droit public, tels que ceux _des Guelphes et des Gibelins_; _de
l'Administration de la Rpublique_; _de la Tyrannie_, etc. On y en
trouve un plus singulier, et dont le prodigieux succs peut servir 
faire connatre l'esprit de son temps. C'est une cause plaide devant
J.-C. entre la Vierge Marie, d'une part, et le Diable, de l'autre[185].
_Cacodoemon_ comparat devant le tribunal, en qualit de procureur de
toute la malice infernale. Sa procuration, passe devant le notaire de
la maison du Diable, date de l'an 1354. Il cite le genre humain 
comparatre  l'audience trois jours aprs la date. Le genre humain,
press par cette diligence diabolique, s'est laiss, pour la premire
fois, expdier par contumace. Il a recours  la Sainte-Vierge et la
supplie de prendre sa dfense. Elle se dclare donc son avocate; mais le
Diable proteste qu'elle est incapable de remplir cet office, les femmes
en tant exclues, selon le Digeste _De postulatione_: de plus, il la
dclare suspecte, comme mre du juge, conformment  la loi _De
appellatione_. La Vierge rpond  l'exception; 1. que les femmes sont
admises  plaider dans les causes des misrables, selon la disposition
du paragraphe I, _De foeminis_, etc., et que le genre humain est
prcisment dans ce cas; 2. que mme une mre peut parler dans sa
propre cause, comme il est crit dans les expressions, chapitre
_Priorem_, etc. Cette question d'ordre judiciaire tant vide,
_Cacodoemon_ produit sa demande, de pouvoir tourmenter le genre humain,
comme il le faisait avant la rdemption; il s'appuie des textes d'une
infinit de lois; mais la Vierge Marie n'en allgue pas moins que lui
dans ses rponses, toutes favorables  son client. Enfin, le divin juge
prononce la sentence d'absolution _formiter_, sant _pro tribunali_, au
parquet ordinaire des causes, au-dessus des trnes des anges, dans le
palais de sa rsidence, aprs avoir vu toutes les citations,
procurations, allgations, rponses, exceptions, rpliques, etc. Ladite
sentence crite et publie par S. Jean l'Evangliste, notaire et crivain
public de la cour cleste[186].

[Note 185: _Tractatus qustionis ventilat coram Domino nostro J.-C.
inter virginem Mariam ex un parte, et Diabolum ex alter_, p. 165 et
suiv. du livre intitul: _Bartholi Consilia, qustiones et tractatus_,
Lyon, 1568.]

[Note 186: _I secoli della Letter. ital. di Giamb._ Corniani, t. I,
p. 436.]

Barthole eut pour disciple, et ensuite pour rival, le clbre Balde,
fils d'un mdecin de Prouse. On raconte beaucoup de traits de cette
rivalit, qui seraient peu honorables pour le caractre de Balde. Des
crivains sages les rvoquent en doute, et il vaut mieux en douter avec
eux que d'y croire[187]. Balde fut professeur  Prouse, sa patrie, puis
 Sienne,  Pise,  Padoue et  Pavie. Il laissa partout une grande
admiration de son savoir, et encore plus de son esprit, qui tait vif,
brillant, fcond en rparties et en bons mots. C'est un avantage qu'il
avait dans la dispute sur son matre Barthole, homme plein de jugement
et de science, mais,  ce qu'il parat, un peu lourd. Balde n'a gure
laiss moins d'crits que lui, et qui ne sont pas aujourd'hui plus
utiles ni plus connus que les siens; il est vrai qu'il ne mourut que
l'anne mme de la fin du sicle, g de soixante-quinze ou seize ans,
et qu'il vcut par consquent une trentaine d'annes plus que son
matre.

[Note 187: Voy. Tiraboschi, _ub. supr._, et Mazzuchelli, _Scrit.
ital._]

C'tait aussi un jurisconsulte habile que ce Guillaume de Pastrengo que
nous avons vu, dans la Vie de Ptrarque, jouer un des premiers rles
parmi ses plus intimes amis. Pastrengo sa patrie est une campagne du
Vronais. Il fut notaire et juge  Vronne. Les Scaliger, seigneurs de
cet tat, le chargrent, en 1335, d'une mission auprs du pape Innocent
XII, qui rsidait  Avignon: c'est l qu'il connut Ptrarque, et que se
forma entre eux cette amiti qui dura autant que leur vie. Mais ce n'est
pas comme lgiste qu'il doit surtout avoir place dans l'histoire
littraire, c'est comme auteur d'un ouvrage rare et peu connu, le
premier modle de ces _Bibliothques universelles_, et de ces
_Dictionnaires des hommes illustres_, qui se sont tant multiplis
depuis. S. Jrme, Gennadius et d'autres auteurs de livres de cette
espce, n'avaient parl que des crivains sacrs[188]. Photius n'avait
trait que des livres qui lui taient tombs entre les mains. Guillaume
de Pastrengo entreprit le premier une Bibliothque des auteurs sacrs et
profanes de tous les pays, de tous les sicles et sur tous les sujets,
depuis les temps les plus reculs jusqu' celui o il vivait. Cet
ouvrage crit en latin, a t imprim  Venise, en 1547, sous ce faux
titre: _De originibus rerum_[189], que l'auteur ne lui avait point
donn. Le manuscrit que l'on en conserve dans une bibliothque de
Venise[190], porte celui-ci: _De viris illustribus_[191], qui lui
convient mieux. La premire partie de ce livre est prcisment ce qu'on
appelle une _Bibliothque_. Les auteurs y sont rangs par ordre
alphabtique; et, dans des articles faits avec toute l'exactitude que
permettait une poque o l'on avait si peu de secours pour ce travail,
on trouve une ide succincte de leurs ouvrages. Il tait impossible
qu'il ne s'y glisst pas beaucoup d'omissions et beaucoup d'erreurs,
mais tel qu'il est, il prouve dans son auteur une vaste rudition. Il
parat surprenant qu'il ait pu voir tant de choses au milieu de tant de
tnbres, et ce n'est pas pour lui peu de gloire que d'avoir donn le
premier un Dictionnaire de cette espce. Les autres parties en forment
un, historique et gographique, o l'auteur recherche surtout les
premires origines, et c'est ce qui a caus l'erreur commise au titre de
l'dition de Venise. Cette dition trs-rare d'un ouvrage curieux est si
remplie de fautes, qu'elle ne peut-tre, pour ainsi dire, d'aucun usage.
Montfaucon, et aprs lui Maffei, avaient entrepris d'en donner une
nouvelle, corrige sur les manuscrits; mais ni l'un ni l'autre, ni
personne aprs eux, n'a excut ce dessein, qui ne serait pas sans
utilit[192].

[Note 188: Tiraboschi, t. V, p. 322.]

[Note 189: Le titre entier du livre imprim est: _De Originibus
rerum libellus authore Gullelmo Pastregico Veronense_, Venet., 1547.]

[Note 190: Dans celle de S. Jean et S. Paul (_di SS. Giovanni e
Paolo_).]

[Note 191: Le titre entier de ce manuscrit est, aprs le _Proemium_:
_Incipit liber de Viris illustribus editus  Guillelmo Pastregico
veronensi cive, et fori ejusdem urbis causidico_.]

[Note 192: Voy. Maffei, _Verona illustr._, part. II, p. 115, et
Tiraboschi, t. V, l. II, c. 6.]

Philippe Villani, fils de Mathieu, et le dernier des trois illustres
historiens de ce nom, outre le complment des histoires de son oncle et
de son pre[193], composa aussi un ouvrage intressant pour l'histoire
littraire; mais il s'y renferma dans ce qui regardait sa patrie, et
n'crivit que les _Vies des hommes illustres de Florence_. Le comte
Mazzuchelli en a publi pour la premire fois[194], non le texte
original, qui est en latin, mais une ancienne traduction italienne, avec
d'amples et savantes notes. Philippe Villani fut nomm, en 1401, pour
expliquer publiquement le Dante dans la chaire que Boccace avait
occupe. Il y fut nomm une seconde fois, en 1404, et l'on croit qu'il
mourut peu de temps aprs. Les titres d'_Eliconio_ et de _Solitario_,
que lui donnent quelques anciens manuscrits de ses Vies des hommes
illustres, prouvent que, quoiqu'il et rempli  Prouse quelques
fonctions honorables[195], il s'tait ensuite entirement livr aux
lettres et  l'amour de la solitude et du repos. Il fut le premier
auteur d'une histoire littraire particulire, comme Guillaume de
Pastrengo, d'une histoire littraire gnrale. Quant  l'histoire
politique, elle n'eut alors aucun auteur qui pt tre compar aux
Villani. Mais le nombre des histoires gnrales qui furent crites est
considrable, et celui des chroniques ou histoires particulires des
diffrentes villes, passe tout ce qu'on peut se figurer. On ne lit plus
ni les unes ni les autres pour son plaisir. Les premires sont mme peu
utiles pour la connaissance des faits: les auteurs de ces histoires
avaient trop peu de critique et trop de crdulit. Le plus connu de
tous, parce qu'il l'est  d'autres titres, est le premier commentateur
du Dante, _Benvenuto da Imola_. On a de lui, sous le titre de _Liber
Augustalis_, une histoire abrge des empereurs, depuis Jules Csar
jusqu' Venceslas, qui rgnait de son temps; ouvrage dont la scheresse
et le peu d'exactitude n'ont pas empch quelques crivains de
l'attribuer  Ptrarque. On le trouve dans plusieurs ditions de ses
oeuvres latines, mais sous le nom du vritable auteur[196]. Landolphe
Colonna, Romain, qui fut chanoine de l'glise de Chartres, et que l'on
dit de la noble famille des Colonne[197], crivit, entre autres
ouvrages, un _Breviarum historiale_, qui a t imprim en France[198],
et Franais _Pipino_ ou Ppin, Bolonais, une Chronique gnrale des
rois Francs, depuis l'origine jusqu'en 1314. Pour l'histoire des
premiers sicles, il ne fait que copier ceux qui avaient crit avant
lui; mais, parvenu aux temps modernes et aux vnements contemporains,
il joint aux faits qu'il a pris dans les autres, des faits particuliers
qu'on ne trouve point ailleurs[199]. Muratori n'a insr dans sa grande
collection que la partie de cette chronique qui commence en 1176[200].
Il y a recueilli toutes les chroniques ou histoires particulires qui
peuvent tre de quelque usage, et peut-tre mme en a-t-il outre-pass
le nombre. On y distingue les deux _Cortusi_[201], continuateurs de
l'histoire de Padoue, commence par _Albertino Mussato_ dont nous avons
parl dans un prcdent chapitre[202], mais qui restrent fort
au-dessous de lui, quant au talent et quant au style; _Ferreto_ de
Vicence[203], l'un des meilleurs historiens de ce temps; _Calvano
Fiamma_ de Milan[204], qui ne lui est point infrieur; Jean de
_Cermenate_[205], mule et compatriote de _Fiamma_, et plusieurs autres.
Mais combien de ces historiens sont rests en manuscrit dans les
bibliothques d'Italie, et y resteront toujours sans qu'il y ait rien 
perdre, ni pour la gloire littraire de l'Italie, ni pour l'histoire!

[Note 193: Ce complment n'est que de quarante-deux chapitres; il
termine le livre XI, et conduit l'histoire de Florence jusqu' la fin de
1034. V. sur les deux autres Villani, t. II de cet ouvr., p. 301.]

[Note 194: En 1747.]

[Note 195: Celles de chancelier de cette commune, etc. Voy.
Tiraboschi, _loc. cit._]

[Note 196: Dans l'dit. de Ble, 1496, in-4., tout  la fin du
volume; dans celle de 1581, in-fol., pag. 516, etc.]

[Note 197: Tiraboschi, t. V, p. 318.]

[Note 198:  Poitiers, en 1479.]

[Note 199: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 319.]

[Note 200: _Script. Rer. ital._, vol. IX.]

[Note 201: _Guglielmo Cortusio_ et _Albrighetto Cortusio_, son
parent.]

[Note 202: Tom. II, p. 305.]

[Note 203: _Script. Rer. ital._, vol. IX, p. 935.]

[Note 204: Auteur du _Manipulus Florum, ibid._, vol. XI, p. 533.]

[Note 205: _Ibid._, vol. IX, p. 1223.]

J'aurais d placer dans la premire poque de ce sicle, mais je
n'oublierai pas ici, _Marino Sanuto_, noble vnitien, qui ne fut pas, 
proprement parler, un historien, mais un voyageur, et qui laissa un
ouvrage intressant sur les rgions qu'il avait parcourues et sur les
vnements dont il avait t tmoin. Il fit jusqu' cinq fois le voyage
d'Orient, et visita l'Armnie, l'gypte, les les de Chypre et de
Rhodes, etc. De retour  Venise, il composa son livre _Secretorum
fidelium crucis_, o il dcrit exactement ces contres lointaines, les
moeurs de leurs habitants, les rvolutions, les guerres entreprises pour
les retirer des mains des infidles, et les causes des mauvais succs de
ces guerres. Il y propose aussi des moyens qu'il croit meilleurs pour
venir  bout de l'entreprise. Son ouvrage fait, il parcourut plusieurs
tats de l'Europe, pour engager les princes  excuter ses plans. Il les
prsenta au pape Jean XXII,  Avignon, et lui mit sous les yeux des
cartes o tous ces pays et les saints lieux taient fidlement dcrits;
il adressa, sur ce sujet, des lettres  plusieurs personnages
importants; mais il ne put rien obtenir. On croit qu'il mourut vers l'an
1330. Son ouvrage et ses lettres furent imprims, pour la premire fois,
par Bongars, dans le _Gesta Dei per Francos_[206]. C'est un des plus
curieux de cette collection; le premier livre surtout peut tre regard
comme un trait complet sur le commerce et la navigation de ce sicle,
et mme des sicles antrieurs[207].

[Note 206: Hanovi, 1511, 2 vol. in-fol.]

[Note 207: Foscarini, _Letteratura Veneziana_, p. 417.]

 l'gard de la littrature proprement dite, et principalement de la
posie, qui tait le genre de littrature le plus gnralement cultiv,
on a bien fait de ne pas tirer des bibliothques, et l'on aurait encore
mieux fait de n'y pas recueillir et de laisser perdre le nombre infini
de vers qui furent produits dans ce sicle. Ce fut comme une pidmie
qui se rpandit rapidement, qui passa mme les Alpes, et qui exera
surtout ses ravages  Avignon et autour de Ptrarque, devenu, bien
contre son gr, le centre de ce tourbillon potique. C'est ce qu'une de
ses lettres familires dcrit avec des dtails aussi vrais que
plaisants. Jamais, crit-il[208], ce que dit Horace ne fut plus vrai
qu' prsent:

        Ignorants ou savants, nous faisons tous des vers[209].

[Note 208: _Famil._, l, XIII, p. 7, manuscrit de la Biblioth.
impr., n. 8568; _Mm. pour la Vie de Ptr._, t. III, p. 243.]

[Note 209: _Scribimus indocti doctique poemata pessim._
                                  (Ep. I, l. II. v. 117.)]

C'est une triste consolation d'avoir des semblables. J'aimerais mieux
tre malade tout seul. Je suis tourment par mes maux et par ceux des
autres. On ne me laisse pas respirer. Tous les jours des vers, des
ptres viennent pleuvoir sur moi de tous les coins de notre patrie:
mais ce n'est pas assez; il m'en vient de France, d'Allemagne,
d'Angleterre, de Grce. Je ne puis me juger moi-mme et l'on me prend
pour juge de tous les esprits. Si je rponds  toutes les lettres que je
reois, il n'y a point de mortel plus occup que moi: si je ne rponds
pas, on dira que je suis un homme insolent et ddaigneux. Si je blme,
je suis un censeur odieux: si je loue, un fade adulateur. Ce ne serait
encore rien, si cette contagion n'avait pas gagn la cour romaine. Que
pensez-vous que font nos jurisconsultes et nos mdecins. Ils ne
connaissent plus ni Justinien, ni Hippocrate. Sourds aux cris des
plaideurs et des malades, ils ne veulent entendre parler que de Virgile
et d'Homre. Mais que dis-je? les laboureurs, les charpentiers, les
maons abandonnent les outils de leur profession, pour ne s'occuper que
d'Apollon et des Muses. Je ne puis vous dire combien cette peste,
autrefois si rare, est commune  prsent, etc.

On voit, par cette lettre mme, que c'tait de posies latines qu'on
accablait Ptrarque, et non de posies en langue vulgaire; car si cette
langue commenait  devenir universelle en Italie, elle tait  peine
connue en Allemagne, en Angleterre et en France, d'o il lui venait
aussi tant de vers. Lui-mme, comme on l'a vu, ne se faisait qu'un
amusement de la posie italienne. Ses travaux srieux taient en latin.
C'tait pour ses posies latines qu'il avait reu solennellement au
Capitole la couronne de laurier. Nous avons vu qu'il fit dans la suite
de sa vie peu de cas de cet honneur, qui l'avait enivr dans sa
jeunesse. Ce qui contribua peut-tre  ce dgot, fut de voir le mme
triomphe accord, douze ou quinze ans aprs,  un homme qu'il tait loin
sans doute de regarder comme son gal. On le nommait _Zanobi da Strada_.
Philippe Villani l'a plac parmi les _illustres Florentins_; mais si la
couronne lui fut dcerne  cause de la clbrit dont il jouissait
alors, tous ses autres titres ont disparu, et il ne lui reste quelque
clbrit que par cette couronne mme.

Zanobi tait fils du clbre grammairien _Giovanni da Strada_, qui avait
t le premier matre de Boccace. Il commena par prendre le mme tat
que son pre; mais il cultivait en mme temps la posie. Ptrarque le
connaissait, l'aimait, faisait cas de son savoir, et fut la premire
cause de ses honneurs. Il le recommanda au grand-snchal de Sicile,
Nicolas Acciajuoli,  qui il inspira le dsir de se l'attacher. Zanobi
quitta l'cole de grammaire et de rhtorique, dont il subsistait
obscurment  Florence, pour passer  la cour de Naples. Il y fut reu
honorablement par le grand-snchal, cr par lui secrtaire du roi, et
bientt si avant dans ses bonnes grces et mme dans son amiti,
qu'Acciajuoli n'avait pas de plus grand plaisir que son entretien ou ses
lettres. En 1355, lors qu'il se rendit  Pise, auprs de l'empereur
Charles IV, il y conduisit Zanobi, et ce fut l qu'il obtint pour lui,
de l'empereur, la couronne de laurier et les honneurs du triomphe.
Mathieu Villani, dans son histoire[210], fait mention de cette
crmonie, dans laquelle Zanobi, la couronne sur la tte, fut conduit
publiquement par la ville de Pise, accompagn de tous les barons de
l'empereur.

[Note 210: L. V, ch. 26.]

Ce couronnement causa beaucoup de surprise en Italie, o la rputation
de Zanobi n'tait pas gnralement rpandue. Les amis de Ptrarque
s'tonnrent de voir que le grand-snchal, qui tait un de ses amis
particuliers, se ft employ avec tant de chaleur pour avilir en quelque
sorte l'honneur qu'il avait reu, en le faisant dcerner  un homme qui
lui tait si infrieur. Ptrarque lui-mme ne fut pas insensible  cette
espce d'avilissement de la couronne potique. Dans la prface d'un de
ses crits[211], il ne put dissimuler son indignation de ce qu'un juge
et un censeur allemand (c'est ainsi qu'il dsigne Charles IV) n'avait
pas craint de prononcer sur les beaux-esprits italiens. Il ne cessa pas
pour cela d'aimer Zanobi, qui tait non seulement un homme d'esprit,
mais des moeurs les plus douces et du commerce le plus aimable. Ce pote
fut lev, toujours par le crdit d'Acciajuoli,  la charge de
secrtaire apostolique auprs du pape Innocent VI[212]; mais il ne la
possda que deux ou trois ans au plus, et mourut de la peste en 1361,
g seulement de quarante-neuf ans. Ses crits restrent entre les mains
de sa famille; d'autres disent qu'ils furent dposs chez un notaire de
Florence; ils s'y sont perdus, et n'ont jamais vu le jour[213].
L'opinion qu'on avait de lui dans sa patrie tait si avantageuse, sans
que l'on puisse savoir  quel point elle tait fonde, que lorsque les
Florentins rsolurent[214] d'lever, aux frais du trsor public, de
magnifiques mausoles  Dante,  Accurse,  Ptrarque et  Boccace, ils
y en ajoutrent un pour Zanobi; mais ce projet resta sans excution pour
lui comme pour tous.

[Note 211: _Invect. in Med._]

[Note 212: En 1359.]

[Note 213: On n'a imprim de lui que les dix-neuf premiers livres de
la traduction en prose italienne des Morales de S. Grgoire. L'auteur du
reste de cette ancienne traduction est inconnu.]

[Note 214: En 1396.]

Plusieurs autres potes latins brillrent encore  la fin de ce sicle.
On ne pourrait les dsigner tous sans faire une liste sche, ou sans
entrer dans des particularits minutieuses, galement dpourvues
d'intrt quand les noms ne rappellent aucun souvenir. Deux seuls de ces
noms paraissent mriter une mention particulire. L'un est celui de
Franois _Landino_, fils d'un peintre qui avait alors quelque
rputation, et parent de _Landino_, clbre commentateur du Dante. Il
tait aveugle et musicien. Ayant perdu la vue ds son enfance par la
petite-vrole, il commena bientt, dit Philippe Villani[215],  sentir
le malheur de cet tat de ccit; et, pour en adoucir l'horreur par
quelque distraction consolante, il s'amusait  chanter, comme un enfant
qu'il tait encore. tant devenu grand et capable de sentir la douceur
de la mlodie, il chantait selon les rgles de l'art, en s'accompagnant
de l'orgue ou de quelque instrument  cordes. Il fit rapidement des
progrs si admirables, qu'il jouait en trs-peu de temps de tous les
instruments de musique, mme de ceux qu'il n'avait jamais vus. On tait
merveill de l'entendre. Il touchait surtout l'orgue avec tant d'art et
de douceur, qu'il laissa bien loin derrire lui les organistes les plus
habiles. Il inventa mme par la seule force de son gnie, des
instruments dont il n'avait eu aucun modle. Aussi, du consentement de
tous les musiciens, qui lui accordaient la palme, il fut publiquement
couronn de lauriers,  Venise, par le roi de Chypre, comme les potes
l'taient par les empereurs. Il mourut  Florence en 1390.

[Note 215: _Vite d' illustri Fiorentini_, p. 84.]

Franois _Landino_ n'tait pas seulement musicien, il tait aussi
grammairien, dialecticien et pote. Son habilet  toucher l'orgue, lui
fit donner le surnom de _Francesco degli Organi_, et c'est ainsi qu'il
est nomm dans les recueils o l'on trouve de lui quelques posies
italiennes. On a aussi conserv de ses vers latins[216]; le style n'en
est pas infrieur  celui des posies latines de Ptrarque.

[Note 216: Voy. Mehus, _Vita Ambrog. Camald._, p. 324. Ces vers sont
intituls: _Versus Francisci organistoe de Florenti_.]

L'autre pote, beaucoup plus clbre dans les lettres, non-seulement
comme pote, mais comme littrateur et philosophe, et dont le nom se
trouve souvent joint  celui de Ptrarque, est _Lino Coluccio Salutato_.
_Coluccio_ est un de ces diminutifs florentins que subissent les noms
des enfants, et que ceux qui les ont ports gardent ensuite toute leur
vie: De _Niccolo_, on fait _Niccoluccio_, petit Nicolas; on retranche
ensuite, pour abrger, la premire syllabe, et il reste _Coluccio_, qui
ne ressemble presque plus au nom primitif. Son premier nom, _Lino_,
semblerait tre encore un diminutif abrg du mme nom; _Niccolo_,
_Niccolino_, _Lino_; mais peut-tre aussi le prit-il par une affectation
de noms antiques qui tait alors commune parmi les savants[217].
_Coluccio Salutato_ tait n en Toscane[218] en 1330. Son pre, qui
tait homme de guerre, envelopp dans les troubles de sa patrie, fut
exil, et se retira  Bologne. Le jeune _Coluccio_ y fut lev; il
annona de bonne heure des dispositions naturelles pour la littrature;
mais il lui fallut, comme Ptrarque et Boccace, obir aux ordres de son
pre, et se livrer  l'tude des lois. Le pre mourut, et _Coluccio_
quitta le code pour se livrer tout entier  l'loquence et  la posie.
On ne sait ni quand il sortit de Bologne, ni quand il lui fut permis de
revenir  Florence. On sait seulement qu'en 1368, c'est--dire lorsqu'il
tait g de trente-huit ans, il tait collgue de Franois _Bruni_ dans
la charge de secrtaire apostolique auprs du pape Urbain V. Il est
probable qu'il abandonna cet emploi quand Urbain, aprs tre retourn 
Rome, revint en France. Il quitta aussi l'habit ecclsiastique, et
pousa une femme, dont il n'eut pas moins de dix enfants[219]. La
rputation de savoir et d'loquence dont il jouissait lui attira les
offres les plus brillantes de la part des papes, des empereurs et des
rois; mais l'amour qu'il avait pour sa patrie lui fit prfrer  toutes
les esprances de fortune la place de chancelier de la rpublique de
Florence qui lui fut offerte en 1375, et qu'il occupa honorablement
pendant plus de trente annes. Les lettres qu'il crivait passaient pour
si loquentes que Jean Galas Visconti, tant en guerre avec la
rpublique, disait qu'une lettre de _Coluccio Salutato_ lui faisait plus
de mal que mille cavaliers florentins[220].

[Note 217: Tiraboschi, t. V, p. 492.]

[Note 218: Au chteau de Stignano, dans Valdinievole, prs de
Pescia.]

[Note 219: Elle se nommait Piera, et tait de Pescia, ville voisine
du chteau o il tait n. Tiraboschi, _ub supr._]

[Note 220: Tiraboschi, _ub. supr._]

Au milieu des graves occupations que lui imposait cette charge, il
trouvait le temps de cultiver les muses et de se livrer  des tudes et
 de savantes recherches. Celle des anciens manuscrits tait l'objet
continuel de son zle. Il en recueillait le plus qu'il lui tait
possible; et les corrections qu'il y faisait, et qui auraient t pour
tout autre un grand travail, n'taient pour lui qu'un amusement. Les
auteurs contemporains parlent de lui comme de l'homme le plus savant de
son sicle. Ils ne parlent pas avec moins d'enthousiasme de ses talents
que de son savoir. Ils le comparent  Cicron et  Virgile; mais nous
avons appris  rduire ces comparaisons emphatiques. Ses lettres et ses
autres ouvrages, qui ont t imprims, sont un nouvel exemple de la
ncessit de ces rductions, quoiqu'on puisse admirer, et dans sa prose
et dans ses vers, une rudition tendue  beaucoup d'objets, qui tait
alors trs-rare, et des traces sensibles d'une tude attentive et
continue des anciens auteurs, qui ne l'tait pas moins. On n'a imprim
de lui en prose latine, outre ses lettres[221], qu'un Trait _de la
noblesse des lois et de la mdecine_[222]. Les bibliothques de Florence
en possdent en manuscrit plusieurs autres[223]; la plus grande partie
des vers qu'il avait composs s'y conserve aussi; mais on en a publi
quelques pices dans le grand Recueil des plus illustres potes italiens
et dans d'autres collections. Parmi ceux qui n'ont point vu le jour, ce
qu'il y aurait peut-tre de plus intressant  connatre serait la
traduction d'une partie du pome du Dante en vers latins, dont l'abb
Mhus nous a donn deux fragments dans sa vie d'Ambroise le
Camaldule[224]. _Coluccio_ mourut en 1406, g de soixante seize ans.
Plusieurs annes auparavant, les Florentins avaient demand  l'empereur
la permission de le couronner du laurier potique, et elle leur avait
t accorde; mais sans qu'on ait pu savoir la raison de ces dlais,
l'affaire trana tellement en longueur que la couronne ne lui fut
dcerne qu'aprs sa mort[225]. Elle fut pose sur son cercueil, et les
honneurs qui devaient tre rendus  ce vieillard illustre accompagnrent
au tombeau un cadavre insensible.

[Note 221: Elles ont t publies en deux diffrents recueils, l'un
donn par l'abb de Mehus, l'autre par Lami. Mehus ne fit paratre que
la premire partie du sien, Florence, 1741, avec une savante prface et
des notes; prvenu par Lami, qui en publia un en deux volumes, Florence,
1742, il n'acheva point son dition. Lami se donna le tort de parler du
modeste et savant Mehus avec beaucoup d'aigreur et d'emportement.
Mazzuchelli, note 7, sur la Vie de _Coluccio_, par Philippe Villani, p.
XXIII, observe qu'on doit runir ces deux recueils, les lettres de l'un
n'tant pas les mmes que celles de l'autre. Il s'en faut bien qu'ils
contiennent tout ce que l'auteur en avait crit: la plus grande partie
est reste indite dans les Bibliothques de Florence.]

[Note 222: _De Nobilitate legum ac Medicinoe_. Venise, 1542.]

[Note 223: On en trouve les titres dans Tiraboschi, t. V, p. 497;
Mazzuchelli, notes sur Philippe Villani; l'abb Mehus, _Vit. Ambr.
Camald._, et dernirement M. J. B. Corniani, _I secoli della Letter.
ital._ t. I, p. 413.]

[Note 224: Page 309 et suiv. Il y donne aussi des fragments de
plusieurs autres pices indites du mme auteur.]

[Note 225: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 496.]

Le nombre des potes en langue vulgaire tait encore plus considrable
que celui des potes latins; mais il y en a peu qui aient mrit, par
l'intrt de leur vie ou par la bont de leurs vers, que l'on en garde
le souvenir. Je ne parle point d'un grand nombre de seigneurs italiens
qui ne se contentrent pas de protger les potes, et qui potisrent
eux-mmes. Le Crescimbeni et le Quadrio[226] rangent dans cette classe
la plupart des petits princes de ce temps-l. Plusieurs dames se
distingurent aussi par leur got pour la posie et quelques unes par
leurs talents. Il y eut mme une Sainte qui est compte, pour sa prose,
parmi les autorits du langage, et qui fit aussi des vers; c'est sainte
Catherine de Sienne. Sa vie appartient  l'hagiographie ou histoire des
saints plus qu' l'histoire des lettres. Dans cette dernire, cependant,
elle a de remarquable qu'elle a t l'occasion d'une guerre grammaticale
et d'une espce de schisme. On sait, et elle raconte elle-mme que son
ducation avait t si peu littraire qu' vingt ans, lorsqu'elle entra
dans l'ordre de Saint-Dominique, elle ne connaissait mme pas
l'alphabet; mais il ne lui fallut qu'une seule vision pour apprendre 
lire,  crire et pour devenir trs-forte en thologie. Elle mourut  la
fleur de l'ge[227] en 1380. Ses lettres asctiques sont crites d'un
style si pur, si lgant dans sa simplicit, et semes de locutions si
vives et si agrables, que Sienne, sa patrie, a prtendu s'en servir
pour rivaliser avec Florence, et pour lui disputer le sceptre du
langage. _Girolamo Gigli_, savant Siennois, qui donna, en 1707, une
dition soigne des lettres de sainte Catherine, voulut y joindre un
vocabulaire des mots et des expressions propres  l'auteur. Il s'y
donnait de trs-grandes liberts, et traitait avec peu de mnagements
les Florentins, leur langue et leur acadmie, dont il tait cependant.
L'impression de ce _Vocabolario Cateriniano_ tait fort avance, quand
tout--coup il fut arrt, prohib par ordre du pape Innocent XII,
l'auteur banni  quarante milles de Rome, o se faisait l'impression, et
ensuite ray de la liste des acadmiciens de Florence, par dcret de
l'acadmie elle-mme; enfin, selon l'expression d'un historien rcent de
la littrature italienne[228], trait comme coupable, non-seulement de
lze-grammaire, mais mme de lze-majest[229]. Si les vers de sainte
Catherine avaient t seuls, ils n'auraient point donn lieu  de
pareils scandales,  en juger par une oraison qui est imprime dans le
quatrime volume de ses OEuvres[230], et o l'on trouve moins de gnie
que de ferveur.

[Note 226: _Storia della vulgar poesia, et Storia e rag. d'ogni
poesia_.]

[Note 227:  trente-trois ans.]

[Note 228: M. Giamb. Corniani, _I secoli della Letter. ital._, t. I,
p. 388.]

[Note 229: Le _Vocabolario Cateriniano_, qui fut alors lacr et
brl  Florence, par la main du bourreau, y a t rimprim depuis,
sous le faux titre de _Manille_, et sans date, in-4., avec un
Supplment qui le complte. Gamba, _Testi di Lingua_, p. 88.]

[Note 230: Pag. 341; elle commence ainsi:

        _O Spirito santo, vieni nel mio core
        Per la tua potenzia traila a te, Dio_, etc.]

Celui des potes lyriques de cette poque qui approcha le plus du style
de Ptrarque est _Buonaci corso da Montemagno_. Il y en eut deux de ce
nom, l'aeul et le petit-fils, que l'on a long-temps confondus en un
seul. Le chanoine _Casotti_ dcouvrit le premier qu'ils taient deux, et
donna, en 1718,  Florence, la meilleure, dition de leurs OEuvres[231],
avec une prface qui claircit compltement ce qui regarde la famille
des _Montemagno_. C'tait une des plus distingues de Pistoja, o elle
avait t plusieurs fois leve aux premiers emplois. _Buonaccorso_
l'ancien en fut lui-mme gonfalonnier, en 1364. Ses vers ont de la
douceur et de la grce. Gravina[232] le loue d'avoir approch de
Ptrarque par ces deux qualits, si ce n'est par l'lvation, le savoir
et la varit des sentiments. Le _Tassoni_, dans ses considrations sur
Ptrarque, compare souvent des vers de _Montemagno_, avec ceux de ce
grand pote lyrique et les explique les uns par les autres. Il ne croit
pas, comme l'ont pens quelques critiques, que le troisime sonnet de
Ptrarque[233], soit imit du premier de _Montemagno_[234]; mais
lorsqu'il veut au contraire prouver que c'est _Montemagno_ qui a t
l'imitateur, il ne peut lui-mme se dissimuler la faiblesse de ses
preuves. Plusieurs autres sonnets de _Buonaccorso_, sans avoir la mme
ressemblance, ont des traits, des expressions et des tours que l'on
pourrait appeler Ptrarquesques, comme le font les Italiens. Le recueil
ne contient que 38 sonnets, dont plusieurs encore sont de _Montemagno_
le jeune, qui appartient au sicle suivant; tant il est vrai qu'en
posie il ne faut que peu de vers, mais dignes du suffrage des gens de
got, pour se faire un assez grand nom.

[Note 231: La premire dition fut donne  Rome, en 1559, in-8,
par _Nicolo Pilli_ de Pistoja, le mme qui publia aussi les OEuvres de
_Cino_.]

[Note 232: _Della ragione Poetica_, l. II, . 29 et 30.]

[Note 233: _Era il giorno che al sol si scolorano_, etc.]

[Note 234: _Erano i miei pensier ristretti al core_.]

Pistoja produisit un autre pote contemporain de Ptrarque, qui fut
mme, dit-on, son disciple, et qui fit, aprs sa mort, un long pome 
sa louange; mais l'on n'y peut gure approuver que l'intention et le
zle. Il se nommait _Zenone de' Zenoni_. Son pome, qu'il intitula:
_Pietosa fonte_, est en tercets, et divis en treize chapitres. Le
savant Lami l'a publi le premier, en 1743, dans le 15e. volume de ses
_Delicioe eruditorum_, avec des remarques et une notice sur l'auteur. Il
avoue lui-mme que le style n'en est ni facile, ni doux, ni poli: les
expressions en sont souvent obscures et les mots trop vieux, ou trop
nouveaux, ou trop hardis; mais il contient des dtails qui le rendent de
quelque utilit pour l'histoire littraire de ce temps[235].

[Note 235: Lami, _loc. cit._, au commencement de l'avis au lecteur.]

Le mme volume est termin par une _canzone_ sur ce mme sujet de la
mort de Ptrarque[236]. Elle vaut mieux, sans tre fort bonne. Son
auteur est _Franco Sacchetti_, auteur justement clbre  d'autres
titres, qui passe cependant pour avoir approch du style de Ptrarque
dans ses vers; mais qui approcha beaucoup plus de celui de Boccace dans
sa prose, et dont les Nouvelles sont regardes comme les meilleures,
aprs celles du _Dcamron_, quoique loin encore de les galer.

[Note 236: Elle a pour titre: _Morale di Franco Sacchetti da Firence
per la morte di M. Francesco Petrarca_.]

_Franco Sacchetti_, n  Florence, vers l'an 1335[237], d'une famille
ancienne et illustre par les premiers emplois de la rpublique, annona
de bonne heure les plus heureuses dispositions. Trs-jeune encore, il
composa des posies amoureuses, o il se montra grand imitateur de
Ptrarque; mais avec un tour d'ides et de style qui lui tait propre.
Comme il ne quitta point Florence dans sa jeunesse, son mrite y frappa
tous les yeux. L'usage tait alors de graver sur les monuments publics,
dans les salles de dlibrations du gouvernement, dans celles des
tribunaux, sur les portes des diffrents offices, des inscriptions en
vers dans la langue nationale. On s'adressa souvent au jeune _Sacchetti_
pour ces inscriptions, o l'on voulait toujours que la posie et la
morale donnassent des leons de libert. On a conserv plusieurs sonnets
qu'il fit dans ces occasions. La morale y est en gnral meilleure que
la posie. La simplicit des ides et du style y est un mrite,
puisqu'ils taient destins  tre entendus et retenus par le peuple. On
lui demanda une devise plus courte pour tre grave sur la couronne du
lion qui tait plac au-dessus d'une espce de tribune aux harangues, 
la faade du palais des prieurs[238]. Il fit ce distique remarquable par
sa simplicit et sa gravit. C'est le lion qui parle:

        _Corona porto per la patria degna
        Acciocch liberta ciascun mantegna_.

[Note 237: Prface de la bonne dition donne  Naples, sous le
titre de Florence, en 1724, par le savant Bottari.]

[Note 238: Aujourd'hui le _Palazzo Vecchio_.]

_Franco Sacchetti_ fut revtu de plusieurs magistratures, tant 
Florence mme que dans diffrentes parties de la Toscane. Il voyagea
aussi dans plusieurs villes d'Italie, entre autres  Bologne,  Gnes et
 Milan. Il se lia d'amiti avec les hommes les plus distingus de tous
tats, et avec les littrateurs les plus clbres. La considration dont
il jouissait dans sa patrie, lui attira une distinction honorable dans
une occasion triste pour lui et pour sa famille. Son frre, _Giannozzo
Sacchetti_, avait t dclar rebelle, pris et dcapit, en 1379.
L'anne suivante, il fut statu par un dcret, que les pres, les
frres, les fils de ceux qui, depuis trois ans, avaient t dclars
rebelles, ne pourraient, pendant dix ans, tre ni du nombre des prieurs
(magistrature suprme de la rpublique), ni membres d'aucun des collges
de magistrature. _Sacchetti_ fut seul except de cette disposition
svre, et cela, dit l'historien _Ammirato_, parce qu'il tait tenu pour
homme de bien, _per esser tenuto uomo buono_[239]; mais cette faveur ne
put le consoler de la perte de son frre. Il devint sujet  des maladies
graves, et ses infirmits furent augmentes par des accidents imprvus.
tant tomb de cheval, ou plutt de mulet, dans un de ses voyages, il
voulut se faire saigner. Un barbier ignorant lui donna plusieurs coups
de lancette, sans pouvoir lui tirer une goutte de sang. Il se rendit 
Pistoja, o un chirurgien, aussi ignare que le barbier, le piqua et le
manqua de mme. Les bains qu'il prit ne lui firent aucun bien, et il se
sentit long-temps de cette chute.

[Note 239: _Stor. fiorent._, l. XIV.]

Charg, en 1381, de quelques missions politiques dans des pays infests
par le brigandage et par la guerre; il fut attaqu en mer et pill par
les Pisans; son fils fut bless sous ses yeux. La rpublique l'indemnisa
par une gratification de 75 florins d'or. Plusieurs annes aprs, dans
la guerre que Florence soutint contre le duc de Milan, les environs de
la ville furent saccags et brls. Les possessions de _Franco
Sacchetti_, qui taient  Marignole, furent entirement dtruites, et
lui totalement ruin. Il supporta tant de malheurs avec courage. Au
milieu de ses occupations et de ses dsastres, il ne cessa jamais de
cultiver la posie, la philosophie et les lettres. Il y chercha des
consolations et y trouva encore des plaisirs. Il vieillit en se livrant
aux mmes travaux qui avaient occup sa jeunesse. On conjecture qu'il
mourut peu d'annes aprs la fin de ce sicle[240]. C'tait un homme
d'une amabilit singulire, et remarquable par le mlange de la gravit
de son caractre et de la gat de son esprit. Cette gat brille dans
presque toutes ses Nouvelles. Parmi ses compositions potiques, dont le
plus grand nombre n'est point imprim, il y en a plusieurs qui sont non
seulement fort gaies, mais de ce genre de burlesque dont on attribue
faussement l'invention au Burchiello, puisqu'on en trouve ici les
premiers modles. Il aimait beaucoup la musique et la savait
parfaitement. Dans un manuscrit o ses _madrigali_ et ses ballades,
portent les noms des musiciens qui en avaient fait les airs, on voit
plusieurs fois, crit en marge, le sien mme[241]. Ce n'est pas
seulement dans sa jeunesse qu'il fut amoureux; on trouve dans ses
posies la preuve qu'il le fut vingt-six ans de la mme personne; mais
on ignore l'objet de cette passion si constante. Il se plaint dans un
sonnet fait la vingt-sixime anne, de n'tre pas plus avanc que le
premier jour. Il se rappelle le peu que gagna Ptrarque auprs de Laure
par ses vers; et il en tire un triste augure pour les siens. La fin du
sonnet signifie  peu prs[242]:

        Malheureux! si je pense encore
        Au peu qu'a gagn par ses vers
        Le grand Ptrarque auprs de Laure,
        Aux longs tourments qu'il a soufferts...
        Je frmis, je me sens de glace:
        J'cris pourtant, et le temps passe.

[Note 240: Bottari, _ub. sup._]

[Note 241: _Intonata per Francum Sacchetti_, ou _Francus dedit
sonum_. Bottari, _ub. sup._]

[Note 242:

        _E quando io penso al mio signor Petrarca,
          Quel ch' acquist in Laura pe' suoi versi,
          Misero i' scrivo in ghiaccio, e'l tempo varca_.]

Peu de ses posies sont imprimes[243]. Le vocabulaire de la Crusca, qui
les cite souvent, tire ses exemples d'un ancien manuscrit qui
appartenait  la famille Giraldi, et qui tait encore, en 1724, dans la
bibliothque de cette famille[244]. Il contenait environ cent
soixante-dix sonnets, trente-huit _canzoni_ de diffrents genres,
quarante-neuf ballades, un grand nombre de _madrigali_ et d'autres
posies de toute espce. Il contenait aussi des lettres, les unes
latines, les autres italiennes, et ce qui est plus singulier,
quarante-neuf sermons sur les vangiles, pour tous les jours du carme
et des ftes de Pques; le tout termin par ses Nouvelles, qui ne sont
pas tout--fait du mme genre, ni du mme style.

[Note 243: Je ne connais qu'un sonnet cit par Crescembeni, _Stor.
della Volg. Poesia_, l. II, n. 8; la _canzone_ sur la mort de
Ptrarque, dont il est parl ci-dessus, une autre _canzone_ qui vaut
mieux, dans le Recueil des _Rime Antiche_, qui suit la _Bella Mano_,
rimpression de 1750, et quatre sonnets dans la prface de Bottari.]

[Note 244: Bottari, _ub. supr._ Le marquis _Matteo Sacchetti_,
descendant du pote, possdait  Rome,  la mme poque, une copie de ce
manuscrit. _Id. ibid._]

Il les crivit pour son amusement, lorsqu'il tait podestat ou premier
magistrat d'une petite ville, que l'on croit tre Bibbiena. Elles
taient au nombre de trois cents. On n'en a retrouv et publi que deux
cent cinquante-huit. Sacchetti ne les a point encadres, comme Boccace,
dans une fiction gnrale, ni entreml d'entretiens, de descriptions
et de vers. C'est lui qui raconte, en son nom, des faits dont souvent il
a t tmoin lui-mme. Le style en est extrmement pur, et fait autorit
dans la langue. Il est plus familier et descend plus habituellement au
langage commun que celui du _Dcamron_; et c'est surtout dans les
sujets gais et populaires qu'il peut tre utile de l'tudier. On y
acquiert l'intelligence d'un grand nombre de mots et de proverbes
toscans, qui y sont employs dans leur vrai sens et dans toute leur
force. Quand aux aventures, aux bons mots et aux faits plaisants, il y
en a moins de libres et d'indcents que dans Boccace, mais trop encore
pour que ce recueil puisse tre mis entre les mains de tout le monde. La
plupart de ces traits servent  faire connatre le caractre et les
moeurs des Florentins de ce temps-l. Plusieurs ont pour acteurs des
hommes connus dans l'histoire politique et dans celle des lettres, et
offrent des particularits de leur vie, que l'on ne trouve point
ailleurs. Compars avec des passages des anciens historiens de Florence,
ces traits servent quelquefois  les claircir.

Les Nouvelles de _Franco Sacchetti_ sont en gnral plus courtes que
celles de Boccace: le dialogue et la pantomime y sont moins dtaills,
moins soigns, et l'on y trouve point de ces histoires touchantes qui
forment dans le _Dcamron_ une admirable varit. Elles sont presque
toutes plaisantes, racontes avec lgret, et du ton d'un homme qui,
pour amuser les autres, commence par s'amuser lui-mme. Il faut s'en
prendre au temps o vivait l'auteur, de la grossiret de quelques
expressions; mais il a, comme je l'ai dit, moins souvent besoin de cette
excuse que Boccace. Il fait aussi plus frquemment agir des personnages
contemporains, rois, magistrats, potes, artistes, marchands, ouvriers,
bouffons de ville et de cour. Il y a parmi ces derniers un matre
Gonelle, auquel il revient souvent, et qui est le plus drle et le plus
original de tous. Ce matre Gonelle attrape et fait rire tout le monde,
depuis les plus petits particuliers jusqu'aux rois. Le tour qu'il joue 
Naples  un abb riche et avare, pour amuser le roi Robert, n'est ni
aussi spirituel ni d'aussi bon got que l'on croirait qu'il l'et fallu
pour plaire  un souverain, ami des lettres et aussi avide que nous
l'avons vu ailleurs de la socit et des entretiens des sages[245]. Ce
que d'autres Nouvelles racontent du roi d'Angleterre, douard[246] et
de Philippe de Valois, roi de France[247], prouve, il est vrai, combien
les rois taient alors populaires et accessibles, mais donne une assez
pauvre ide de leurs plaisirs. Barnab Visconti, seigneur de Milan, et
d'autres souverains d'Italie se donnent aussi des plaisirs de cette
espce. On voit mme un vque inquisiteur qui s'amuse  effrayer un
pauvre imbcille, nomm Albert[248], le menace de le faire brler comme
Patarin ou Vaudois, et rit avec un de ses amis des sottises qu'il lui
fait dire sur le _Pater noster_. Fort bien, dit _Franco Sacchetti_, mais
si ce pauvre Albert et t un homme riche, l'inquisiteur lui en aurait
peut-tre donn tant  entendre qu'il se ft rachet de ses deniers,
pour n'tre pas tortur ou brl[249].

[Note 245: Le roi ne veut rien donner  Gonelle,  moins que Gonelle
n'ait d'abord obtenu quelque chose de cet abb. Gonelle engage l'abb 
recevoir sa confession publique. Il lui avoue qu'il a le malheur de
devenir loup quand il lui prend un accs d'un certain mal, de se jeter
alors sur tous ceux qu'il rencontre, et de les dvorer. Il feint que
l'accs lui prend: l'abb s'enfuit pouvant, quitte une chape
magnifique qu'il portait. Gonelle s'en saisit, et va la porter devant le
roi, qui en rit avec ses barons, et paie largement matre Gonelle.
(Nouv. CCXII.)]

[Note 246: Une espce de garon meunier, ou de cribleur de grain
(_vagliatare_), devenu courtisan, se prsente devant ce roi. douard se
jette sur lui et le bat quand ce pauvre diable le loue; il le rcompense
magnifiquement quand le garon meunier le blme et l'injurie; et le
nouveau courtisan, aussi fin que le serait le plus ancien et le plus
habile, dit  douard: Sire, si V. M. veut me payer ainsi de mes
mensonges, je lui dirai rarement la vrit. (Nouv. III.)]

[Note 247: Philippe avait perdu un pervier qu'il aimait beaucoup;
il fait promettre une rcompense  qui le trouvera. C'est un paysan qui
le trouve et qui veut le porter au roi. Un huissier du palais exige
qu'il lui donne la moiti de la rcompense promise. Le paysan, admis
devant le roi, lui demande pour rcompense cinquante coups de bton.
Philippe, trs-surpris, veut savoir pourquoi: le paysan le lui dit
navement. Le roi fait donner devant lui  l'huissier vingt-cinq coups
de bton, refuse au paysan sa moiti du paiement en cette monnaie, mais
lui fait compter deux cents francs pour marier ses filles. (Nouv.
CXCV.)]

[Note 248: Nouv. II.]

[Note 249: _E forse forse se Alberto fosse stato un ricco uomo, lo
inquisitore gli avrebbe dato tanto ad intendere, che si sarebbe
ricomperato de' suoi denari per non essere arso o crueciato_. (Nouv.
II.)]

Le pote par excellence, Dante, parat plusieurs fois sur la scne[250].
On trouve mme, au sujet de son tombeau  Ravenne, devant lequel il n'y
avait ni cierges, ni lampions, tandis qu'un vieux crucifix tait tout
noir de la fume de ceux qui brlaient autour de lui, un trait peut-tre
historique, mais que je ne pourrais me permettre de rapporter[251]. Des
artistes clbres y figurent aussi, tels que _Giotto_, _Buffamalco_,
_l'Orcagna_, et plusieurs autres. Quelques uns de ces artistes, appels
 _S. Miniato_, pour des travaux qu'ils y faisaient dans une glise,
sont reprsents[252], discutant et se disputant aprs boire, pour
savoir quel avait t, _Giotto_ toujours except, le plus grand peintre.
L'un dit _Cimabu_, l'autre _Stefano_, lve de _Giotto_, un troisime
_Buffamalco_. Ce n'est point tout cela, interrompt le fameux sculpteur
_Alberti_; ce sont les femmes de Florence. On a beau rire de cette
proposition: il soutient son dire et le prouve par des dtails de la
toilette des femmes qui sont tout--fait plaisants. Dans la Nouvelle
suivante, c'est avec les faiseurs de lois que l'auteur fait lutter les
dames florentines. Il leur donne tout l'avantage, et les fait meilleures
lgistes et meilleures logiciennes que les hommes. Les Florentins
s'avisent de porter une loi somptuaire sur l'habillement des femmes. Des
officiers publics sont chargs de la faire excuter et de procder
contre celles qui porteront dans leur parure des ornemens dfendus. Ils
arrtent tout ce qu'ils en trouvent; mais ils n'en peuvent convaincre
aucune. Certains rubans avec lesquels on attachait les voiles sont
prohibs: Cela, un ruban! dit celle qu'on arrte, en l'arrachant de
dessus sa tte et le pliant dans sa main; c'est une guirlande. Les
boutons ne sont point des boutons; l'hermine n'est point de l'hermine,
ainsi du reste. Les officiers, les magistrats en perdent la tte, et
l'on est oblig de rvoquer la loi.

[Note 250: Nouv. VIII, CXIV, CXV.]

[Note 251: Voy. Nouv. CXXI.]

[Note 252: Nouv. CXXXVI.]

_Sacchetti_ ne se donne pas moins carrire que Boccace sur les moines,
les hypocrites, les caffards; il a, dans ce genre, un assez grand
nombre de contes nafs et piquants; et remarquons bien que l'Inquisition
n'a jamais proscrit ces Nouvelles, qu'elles n'ont t mises sur aucun
index, ni soumises  aucune correction apostolique, et qu'elles ont
toujours t lues et rimprimes librement.

En voici une trs-courte, qui donne  la fois une ide de ce qu'tait
alors l'loquence de la chaire, et de l'influence que des prdicateurs
grossiers exeraient sur le peuple[253]. L'auteur raconte que, se
trouvant  Gnes dans le temps de la guerre entre les Gnois et les
Vnitiens, et lorsque les Vnitiens venaient de battre les Gnois, il
entendit un frre de l'ordre des ermites, prcher ainsi dans l'glise de
St.-Laurent, devant une grande affluence de peuple. Je suis Gnois, et
si je ne vous disais ma pense, je me croirais trs-coupable. Ne vous
fchez donc pas, si je vous dis la vrit. Vous ressemblez proprement
aux nes. La nature des nes est telle que, lorsqu'ils sont ensemble, si
vous donnez un coup de bton  l'un de la troupe, tous se sparent et se
mettent  fuir, l'un ici, l'autre l, tant ils sont lches et poltrons.
Vous faites prcisment comme eux. Les Vnitiens, au contraire, sont
proprement de la nature des cochons. On dit communment un cochon de
vnitien, et l'on a raison: quand les cochons sont en troupe et serrs
les uns contre les autres, frappez-en, btonnez-en un, tous se serrent
encore davantage, et courent ensemble sur celui qui les a frapps,
parce que telle est leur nature. Si jamais ces deux figures m'ont paru
ressemblantes, c'est surtout en ce moment. L'autre jour, vous frapptes
les Vnitiens; ils se sont serrs, dfendus et vous ont attaqus  leur
tour. Pour vous, vous ne vous entendez point les uns les autres; vous
n'avez que tant de galres armes; ils en ont presque deux fois autant.
Eh bien! ne dormez plus: veillez sans cesse: armez-en deux fois autant
qu'eux, et soyez en tat, s'il le faut, non pas de tenir la mer, mais
d'entrer  Venise. Avec cette loquence grossire, c'tait l
certainement un bon citoyen et un brave moine.

[Note 253: Nouv. LXXI.]

Cette prdication en rappelle  l'auteur une d'une autre espce, qu'il
raconte aussitt aprs. Il met sur la scne, ou plutt dans la chaire,
un vque stupide, qui n'y montait que pour dire les plus lourdes
sottises[254]. Ce bon vque, voulant tancer les Florentins sur le pch
de la gourmandise, leur faisait, en termes de cuisine, le dtail de tous
les plats et de toutes les sauces. C'tait un jour de l'Ascension, et
tout cela n'avait gure de rapport  la fte; il y vint enfin comme il
put, et voulant faire comprendre  ses auditeurs avec quelle rapidit le
Christ monta au ciel; il leur dit: Comment s'leva-t-il? Il s'leva
comme un oiseau qui vole; plus vite: il s'leva comme une flche qui
part de l'arc; encore plus vite: comme un trait lanc par une arbalte;
bien plus vite encore. Comment donc?--Comme si mille paires de diables
l'avaient emport.--L'auteur ajoute que, se trouvant aprs ce beau
sermon, avec le prieur de l'ordre, il lui demanda quelle criture avait
fourni  ce matre imbcille ce qu'il venait de dire en chaire. Le
prieur rpondit que c'tait un des plus habiles de tout l'ordre, qu'il
lui avait peut-tre pris quelque mal qui lui avait troubl l'esprit. Ce
mal, reprit _Franco Sacchetti_, est donc continu et ne le quitte jamais;
car chaque fois qu'il prche, il en dit de pareilles, et quelquefois
encore de plus fortes: c'est ce qui fait que le peuple le prfre  tous
les autres prdicateurs, et court en foule pour l'entendre. Dans
quelques autres Nouvelles, il prend la libert de se moquer d'une
certaine manie de faire de nouveaux saints et de fabriquer de nouvelles
reliques. Il y en a une surtout o il met en jeu de vieux os bien noirs
d'un prtendu saint Ugolin, et ne fait aucune grce  toutes ces
superstitions monacales. La vritable pit doit lui en savoir autant de
gr que la raison.

[Note 254: Nouv. LXXII.]

Le mme sicle fournit un autre conteur qui n'a pas moins de mrite que
_Franco Sacchetti_, et que plusieurs mme lui prfrent. C'est l'auteur
d'un Recueil qui porte le singulier titre de _Pecorone_. Cet augmentatif
de _pecora_ signifie en italien la mme chose qu'en franais, une
pcore, un imbcille. Il plut  un homme d'esprit de se donner ce titre
par bizarrerie; mais personne en le lisant n'est tent de le prendre au
mot. En tte de son recueil est un sonnet qui n'est pas plus bte que le
reste. En voici  peu prs le sens:

        Ce livre est nomm _la Pcore_.
        J'ai trouv, sans beaucoup de frais,
        Ce beau titre qui le dcore;
        Il semble pour lui fait exprs,
        Tant on y voit d'hommes niais.
        Moi qui suis plus niais encore,
         leur tte je vais blant:
        Je fais des livres et j'ignore
        Ce que c'est que style et talent.
        Enfin, j'en veux faire  ma tte;
        Et si mon projet russit,
        Si je deviens homme d'esprit,
        De l'avis de plus d'une bte,
        Ne t'en tonne pas, lecteur,
        Le livre est fait comme l'auteur[255].

[Note 255:

        Poniam che'l facci a tempo e per cagione
          Che la mia fama ne fasse onorata,
          Come sar da zotiche persone,
          Non ti maravigliar di ci, lettore;
          Che'l libro  fatto com'  l'autore.]

Dans le premier quatrain de ce sonnet se trouve en toutes lettres la
date de la composition du livre, 1378, et le nom de l'auteur, ou du
moins son prnom, _Ser Giovanni_[256]. On ne l'appelle en effet que
_Ser Giovanni Fiorentino_; mais l'on ne sait pas bien ce que c'tait que
ce sire Jean de Florence. On ignore presque entirement les
circonstances de sa vie. On voit par le prambule de ses Nouvelles qu'il
les crivit  Dovadola[257], chteau dans une valle de la Romagne, 
neuf milles de Forli, qui tait alors indpendant, et ne se soumit que
dans le sicle suivant[258]  la rpublique de Florence. _Ser Giovanni_,
n  Florence mme, tait peut-tre dans ce chteau comme dans une sorte
d'exil, ou forc ou volontaire, ne se trouvant pas bien avec les
Florentins, parce qu'il tait du parti des Guelfes, et qu'il se montrait
sans doute attach  la cour de Rome dans toutes les actions de sa vie,
comme il le fait dans son ouvrage ds qu'il en trouve l'occasion. Entre
les diffrentes conjectures dont il a t l'objet, il y en a une du
savant chanoine _Biscioni_, qui en fait un moine franciscain, et le
premier gnral de l'ordre aprs son saint fondateur; mais, quoiqu'il
appuie cette ide de quelques raisons plausibles, il y en a pour le
moins autant de douter qu'elle soit fonde[259]. Le titre de _ser_ ou
_sere_ que l'on joint toujours  son nom ferait plutt croire qu'il
tait notaire, ce mme titre ayant alors t donn aux hommes de cette
profession, qui taient ordinairement de trs-bonne famille[260].

[Note 256:

        Mille trecento con settant' alto anni
          Veri correvan, quando incominciate
          Fu questo libro, scritto et ordinato,
          Come vedete, per me Ser Gioviani.]

[Note 257: _Perch ritrovandomi io a Dovadola, sfolgorato e cacciato
da la fortuna_, etc.]

[Note 258: En 1440.]

[Note 259: Voy. la prface de _Gaetano Poggiali_, en tte de
l'dition du _Pecorone_, Livourne (sous le faux titre de Londres), 1793,
p. XXI.]

[Note 260: _Ibid._, p. XIV.]

S'il y a doute et partage sur l'tat de l'auteur du _Pecorone_, il n'y
en a point sur son mrite. Les philologues toscans le placent fort peu
au dessous de Boccace, quant  la puret du langage, aux agrments du
style et aux termes propres de la langue, dans laquelle il fait
autorit. Il voulut, comme Boccace, lier ensemble ses Nouvelles, et les
placer dans un cadre qui leur donnt de l'intrt et de l'unit. Pour de
l'unit, il y en a sans doute, mais ce cadre est froid et mesquin, et
n'a rien de l'intrt, de la grce et de la varit de son modle.

Il y avait  Forli, dans un monastre de femmes, une prieure et
plusieurs religieuses qui menaient toutes la vie la plus sainte et la
plus exemplaire du monde. Entre elles, on distinguait une soeur
Saturnine, jeune, belle, sage, et de moeurs si pures et si angliques,
que la prieure et les autres soeurs taient remplies d'amour et de
vnration pour elle. La rputation de sa beaut et de sa vertu tait
rpandue dans tout le pays. Il se trouvait alors  Florence un jeune
homme nomm _Auretto_, plein de sagesse, de sensibilit, de bonnes moeurs
et de talents, qui avait dpens en galanteries une grande partie de son
bien. Il entendit parler de l'aimable Saturnine, en devint perduement
amoureux, sans l'avoir vue, et imagina de se faire moine, d'aller 
Forli, et de se prsenter pour chapelain  la prieure, afin de voir la
jeune soeur tout  son aise. Il excuta ce projet et suivit sa vocation
de point en point; il arrangea ses affaires, prit le froc, se rendit 
Forli, et, par l'entremise d'une personne adroite, devint peu de temps
aprs le chapelain du couvent. Il se comporta si bien dans cette place,
qu'il mrita bientt par sa conduite l'amiti de la prieure, celle des
soeurs, et surtout de soeur Saturnine. Or il advint, dit navement
l'auteur, que ledit frre _Auretto_, regardant honntement plusieurs
fois ladite soeur Saturnine, et elle le regardant de mme, et leurs
regards se rencontrant, ils s'entendirent si bien, que, du plus loin
qu'ils s'appercevaient, ils se saluaient en souriant. Leur amour faisant
des progrs, plusieurs fois ils se prirent la main, et ils se parlrent,
et ils s'crivirent souvent. Enfin ils prirent le parti de se trouver 
une certaine heure au parloir, qui tait dans un endroit retir et
solitaire. Ils y vinrent, et trouvrent tant de plaisir  causer
ensemble, qu'ils rsolurent d'y revenir une fois par jour. Ils
s'imposrent pour rgle, de se raconter tous les jours l'un  l'autre
une Nouvelle, pour s'amuser et passer agrablement leur temps. C'est ce
qu'ils font pendant vingt-cinq jours, et ce qui produit une suite de
cinquante Nouvelles, beaucoup mieux racontes qu'elles ne sont lies
avec adresse: car ce frre _Auretto_ et cette soeur Saturnine, qui ne
font chaque jour que revenir au parloir, se saluer, se prendre la main,
s'asseoir, conter chacun son histoire, chanter une chanson ou ballade
(car cette imitation du _Dcamron_ ne manque point  ce recueil), se
lever, se remercier du plaisir qu'ils se sont fait, et se quitter pour
revenir de mme, ne sont pas de l'invention la plus heureuse, et
finissent mme,  parler franchement, par tre mortellement ennuyeux.

Les choses se passent, comme on voit, le plus honntement du monde entre
ces deux amants, qui seulement,  la fin de trois ou quatre de leurs
visites, ajoutent  leurs autres politesses un baiser d'amour. Cela
n'empche pas que M. le chapelain et madame Saturnine ne s'mancipent
quelquefois dans leurs rcits, plus que ne le devraient faire de si
sages personnes. Dans les deux premires Journes, toutes les Nouvelles
sont assez semblables, pour le fond,  celles de Boccace; mais les
dtails ne sont jamais licencieux, et l'expression est aussi plus
dcente. Dans la troisime, malgr son attachement pour la cour de Rome,
l'auteur s'gaie aux dpens d'un cardinal que sa matresse va rejoindre
 Avignon, dguise en jeune moine. Il est vrai qu'il faut prendre garde
 ce lieu o rsidait alors la cour romaine. Tous les Italiens, guelfes
ou non, semblent s'tre accords alors pour regarder comme de bonne
guerre tout le mal qu'ils pouvaient dire des moeurs de la Babylone de
l'Occident. Ce n'est pas non plus, dans la Journe suivante, marquer un
trop grand respect pour le consistoire papal, que de le montrer
embarrass tout entier par un misrable sophiste, et sur le point de
tomber dans l'hrsie, faute de pouvoir lui rpondre, si un tranger
pauvre et modeste ne venait les tirer tous de peine. C'est pourtant 
Rome que ce joue cette espce de farce thologique, prcde mme de
quelques traits o le pape et le sacr collge ne sont pas plus mnags
que s'ils taient encore  Avignon. Nous qui ne sommes ni Guelfes ni
Gibelins, nous pouvons, puisque cette Nouvelle n'a rien de contraire aux
moeurs, avantage que toutes sont loin d'avoir, y jeter les yeux, pour
faire connaissance avec la manire de l'auteur.

Deux grands docteurs en thologie vivaient  Paris et disputaient
souvent ensemble. L'un s'appelait matre Alain, et l'autre matre
Jean-Pierre. Le premier l'emportait le plus souvent, tant parce qu'il
tait meilleur dialecticien, que parce que l'autre avait des opinions
moins saines. Il aurait mme apport quelque trouble dans la foi, si
matre Alain n'et t l pour le redresser et pour rfuter ses
sophismes. Mais Alain eut la fantaisie d'aller  Rome; il tait riche,
il se fit suivre d'un grand train, arriva dans la capitale du monde
chrtien, visita le pape et sa cour, vit comment ils se gouvernaient; et
lui qui croyait que cette cour devait tre le fondement et la garantie
du maintien de la foi, il fut, comme le juif d'une Nouvelle de
Boccace[261], bien tonn de la trouver livre  des vices honteux, et,
selon l'expression de l'auteur, toute pleine de simonie. Alain se hta
de sortir de Rome, rsolut d'abandonner le monde et de se donner tout
entier  Dieu. Lorsqu'il eut fait quelques journes de chemin, il
s'arrte, donne ordre  ses gens de marcher en avant et de le laisser
seul. Eux partis, il quitte la route, s'enfonce dans les montagnes et
rencontre sur le soir un berger. Il passe la nuit auprs de lui. Le
matin, il change avec lui d'habillements, et se met en marche par un
autre chemin. Il arrive  une abbaye, demande du pain, se prsente 
l'abb pour faire dans la maison les services les plus bas et les plus
gros ouvrages; on le reoit; il montre tant de docilit, d'humilit, de
patience, mne une vie si mortifie et si sainte, que l'abb le prend en
grande amiti.

[Note 261: Journ. I, Nouv. II. Voy. ci-dessus, p. 120.]

Cependant ses domestiques, aprs l'avoir attendu plusieurs jours,
croyant que leur matre avait t vol et tu, avaient regagn la
France. Arrivs  Paris, ils y rpandent le faux bruit de sa mort. On le
regrette universellement. Il n'y a que son rival Jean-Pierre qui en ait
de la joie.  prsent, dit-il, je pourrai faire ce que je dsire depuis
si long-temps. Il part  son tour pour Rome, va proposer en plein
consistoire une question contraire  la foi, et tche, par ses
subtilits, d'introduire une hrsie dans l'glise. Le pape assemble
tout le collge des cardinaux, et ne trouvant rien  rpondre, ils
dlibrent avec eux d'appeler de toutes les parties de l'Italie les plus
savants dcrtalistes, vques, abbs, et prlats, de les runir dans un
consistoire o l'on examinera la question propose par matre
Jean-Pierre. L'appel est fait. L'abb du couvent o s'est retir matre
Alain est convoqu comme les autres. Alain apprenant de quoi il s'agit,
le prie en grce de le mener avec lui. L'abb, qui le croit un homme
simple, ignorant, et sachant  peine lire, le refuse d'abord. Alain
insiste; l'abb cde; ils arrivent  Rome. Alain veut que son abb le
mne au consistoire. L'abb le croit devenu fou. Alain le suit, et comme
beaucoup de monde se trouve  l'entre du palais, il se glisse dans
cette presse, se cache sous la chape de l'abb, et entre avec la foule.
L'abb, forc de le laisser faire, va s'asseoir avec les autres abbs;
Alain s'assied entre ses jambes, et regarde par l'ouverture du devant de
la chape, pour voir ce qu'on va faire et entendre ce qu'on va dire.

Un instant aprs, Jean-Pierre arrive, monte  la tribune en prsence du
pape, des cardinaux et de tous les docteurs, nonce hardiment sa
proposition, et la prouve par les raisons les plus astucieuses et les
plus subtiles. Matre Alain dmle sur-le-champ le sophisme; et voyant
que personne n'ose se lever pour y rpondre, il met la tte hors de la
chape, et crie d'une voix forte le mot _jube_. C'tait la forme pour
obtenir la permission de parler, ou, comme on dit aujourd'hui, pour
demander la parole. L'abb lve la main, lui donne un grand coup sur la
tte, et lui ordonne de se taire. On regarde; on ne sait d'o est venue
cette voix. Alain remet la tte  l'ouverture, et crie plus fort que la
premire fois; chacun regarde encore, et demande  l'abb ce qu'il a
sous lui. C'est, rpondit-il, un frre convers qui est fou.--Et pourquoi
amenez-vous des fous au consistoire? Voil une grande querelle et un
grand bruit. Les massiers s'avancent avec leurs masses pour mettre le
fou dehors. Alain s'lance de dessous la chape, prend sa course, et va
se jeter aux pieds du pape. Il lui demande avec instance la permission
de rpondre  la question propose. Le pape la lui accorde. Alors il
monte posment  la tribune, reprend avec ordre la proposition et les
preuves, rpond  tout, met dans sa discussion tant de clart, dans sa
rfutation tant de force, que Jean-Pierre reste confondu. Ou tu es, lui
dit-il, l'esprit de matre Alain, ou tu es quelque malin esprit. Alain
se fait enfin connatre. Le pape, enchant de lui, veut le faire
cardinal, et reconnat que sans lui l'glise de Dieu allait tomber dans
une grande erreur. Alain refuse cette haute fortune; et, quoi que dise
le pape, quoi que fasse l'abb lui-mme, il retourne humblement 
l'abbaye reprendre ses fonctions de frre convers. Cela est
trs-difiant sans doute dans matre Alain; mais quelle farce ridicule
que celle de ce consistoire, et quel respect est-ce avoir pour la
croyance qu'il est charg de maintenir, que de faire dire gravement par
le pape, que, sans un moyen si extraordinaire, l'glise entire, vaincue
par un sophiste, allait errer dans sa foi! Il en est pourtant du
_Pecorone_ comme du Recueil de _Franco Sacchetti_, il n'a jamais t
prohib ni mis  l'index.

Plusieurs des Nouvelles qu'il contient sont historiques, et c'est ce
qu'on ne manque pas de faire valoir parmi les mrites de l'ouvrage; mais
ce mrite est compt pour peu de chose quand on a vu comment l'histoire
y est traite. Si l'auteur prtend, par exemple, donner l'origine de
l'ancienne Rome, il y eut, dit-il[262], dans la ville d'Albe un roi qui
descendait de la race d'ne, fils d'Anchise. Ce roi, nomm Procas, eut
deux fils, Numitor et Amulius. Ce dernier chassa son an du trne, et
fit enfermer Rha, fille de cette an, dans _un monastre_ de la desse
Vesta, pour qu'elle ne pt point avoir d'enfants. Jusque-l, au
monastre prs, c'est le pur texte des anciens historiens de Rome; mais
s'ils racontent ensuite que Rha eut deux enfants du dieu Mars, le
conteur italien, trop religieux apparemment pour reconnatre cette
preuve d'une existence relle dans un dieu du paganisme, arrange cela
d'une autre faon, et c'est tout naturellement un prtre du dieu Mars
qu'il donne pour pre  Romulus et  Rmus. D'autres, ajoute-t-il, en
homme sr de son fait, prtendent que ce fut le dieu Mars lui-mme, et
cela n'est pas vrai[263]. L'origine de Florence vient aprs celle de
Rome[264], et les vieilles traditions y sont suivies de mme, avec des
modifications modernes. Dans la guerre civile de Catilina, Quintus
Mtellus revient _de France_ avec son arme; Catilina l'apprend, et
sachant que Mtellus est dj en _Lombardie_, il se dcide  sortir de
Fisole. Il arrive dans la plaine de _Pistoja_, range ses troupes en
bataille, et leur tient ce noble discours: Messieurs, soyez forts et
vaillants[265], etc. Ce discours n'a que six ou sept lignes, et il n'y
a pas de caporal qui n'en ft un meilleur; ce n'est pas tout--fait
celui de Catilina dans Salluste. Mtellus assige Fisole. Un _marchal_
de son arme, nomm _Florino_, est tu dans cette guerre, et enterr
prs du fleuve de l'Arno, et c'est l que fut btie, peu de temps aprs,
une ville qui s'appela d'abord _Floria_, tant  cause du nom de
_Florino_, que parce qu'elle fut peuple par la fleur des citoyens de
Rome, nom qui se changea dans la suite en celui de _Florentia_,
_Fiorenza_, _Firenze_, Florence.

[Note 262: Journ. X, Nouv. II.]

[Note 263: _Alcuni dicono che questi due fanciulli furono generati
dal dio Marte, e questo non  vero_.]

[Note 264: Journ. XI, Nouv. I.]

[Note 265: _Signori, siate gagliardi_.]

Si l'on veut remonter plus haut, on trouve dans une autre Nouvelle[266]
comment le monde fut divis en trois parties, lorsque l'entreprise de la
tour de Babel fut dconcerte par la confusion des langues. La Nouvelle
suivante nous apprend que Fisole est la premire ville qui fut btie en
Europe, qu'elle le fut par Atlas, descendant de Cham, fils de No; que
cet Atlas laissa trois fils, _Sicanus_, _Italus_ et _Dardanus_; que ce
dernier passa en Asie avec Apollon _Astrologue_ et une suite nombreuse;
qu'il arriva dans la province appele Phrygie, qu'il y btit une ville
d'abord appele Dardanie, ensuite Troie, du nom de son petit-fils
Trous; qu'en un mot le fondateur de Troie tait fils du fondateur de
Fisole. Si l'on descend  l'histoire moderne, on trouve les deux partis
des Guelfes et des Gibelins ayant pour origine en Allemagne une chienne
de chasse, et en Italie une femme: ce sont les propres expressions du
texte[267]. On pardonne  peine aux historiens rputs les plus profanes
d'crire comment un cardinal engagea le bon pape Clestin V  abdiquer,
en le lui cornant pendant la nuit avec une trompette, et se disant
l'ange du seigneur, abdication qui lui russit mal, puisque Boniface
VIII, son successeur, le fit cruellement mourir en prison. Notre _ser
Giovanni_ n'y fait pas tant de difficults; et moyennant un _on dit_,
soeur Saturnine raconte trs nettement la chose[268], et frre _Auretto_
lui dit, comme  l'ordinaire: Certes, voil une belle et riche
Nouvelle[269]. Au reste, ce n'est pas pour l'tude de l'histoire que
l'on fait cas du _Pecorone_, c'est pour celle de la langue, et pour la
manire simple et nave dont les faits y sont raconts.

[Note 266: Journ. XV, Nouv. I.]

[Note 267: _Si che ora hai udito che per una cogna si comincio parte
Guelfa e parte Ghibellina nell' Alamagna, e poi in italia nacque per una
femmina_. (Journ. VIII, Nouv. I.)]

[Note 268: Journ. XIII, Nouv. II.]

[Note 269: _Per certo questa  stata una ricca Novella_.]

Mais ces deux recueils de Nouvelles nous ont distraits assez long-temps
de la posie; il est temps d'y revenir. En parlant des potes qui
florissaient avant Ptrarque dans le quatorzime sicle, j'ai fait une
mention particulire de _Fazio degli Uberti_[270]. Je ne l'ai considr
alors que comme pote lyrique, et j'ai remis  parler de son grand pome
quand je serais arriv  la seconde moiti de ce sicle,  laquelle ce
pome appartient. _Fazio_ tait encore jeune quand il le commena; mais
il ne le termina que dans sa vieillesse[271], et mme il ne vcut pas
assez pour l'achever entirement. Il y osa marcher sur les traces du
Dante, et se le proposer pour modle. Dante avait parcouru l'enfer, le
purgatoire et le paradis; il entreprit de parcourir la terre, de faire
la description de toutes les parties du globe et l'histoire de tous les
peuples qui les habitent. Ce dessein tait grand et hardi. Le titre du
pome est compos de deux mots latins _dicta mundi_, les dits du monde;
on crit par corruption _ditta mundi_, _detta mondi_ et _detta mondo_.
Il est divis en six livres qui se subdivisent en un nombre ingal de
chapitres, et crit en _terza rima_: ou tercets, comme la _Divina
Commedia_. C'est aussi une vision, ou une suite de plusieurs visions, et
l'auteur y prend pour guide l'historien et gographe Solin, comme Dante
avait pris Virgile. Mais avant de trouver Solin, il fait quelques autres
rencontres. Le _Dittamondo_ tant absolument inconnu en France, et
trs-peu connu en Italie, je donnerai une ide rapide de la fiction
gnrale qui en remplit les premiers chapitres, et de la distribution du
sujet dans le reste de l'ouvrage.

[Note 270: Tom. II, p. 316.]

[Note 271: Vers l'an 1367.]

Le pote tait dans la saison de notre ge qui partage l'anne, lorsque
le soleil passe au front de la Vierge et quitte le Lion, ce qui
signifie, si je ne me trompe, la mme chose que Dante a dite en un seul
vers, qui est le premier de son pome! Au milieu du chemin de cette vie
humaine. Il s'apperoit que dans la vie tout est vanit, except de
contempler Dieu, ou de faire quelque chose qui ait du prix aprs la
mort. Cela fait natre en lui le dsir de se donner de la peine pour
laisser aprs lui quelques bons fruits. En pensant  ce qu'il pourra
faire, il se dcide  voyager,  voir le monde et les peuples qui
l'habitent,  couter,  s'instruire des lieux, des faits et du nom des
hommes qui se sont le plus distingus par leurs vertus. Il se met
aussitt en chemin, et va cherchant la bonne route. Il tait encore
engag dans la mauvaise, o il s'tait gar jusqu'alors, il sentait
encore les mmes pines qui le piquaient dans sa marche en se cachant
parmi des fleurs, lorsqu'il est forc de s'arrter, au dclin du jour,
accabl de fatigue et de sommeil; il se couche sur le ct gauche,
s'endort, et voit en songe des choses qui l'encouragent dans son
dessein.

Il voit venir  lui une femme avec des ailes tendues, et un air si
noble et si honnte qu'il n'a jamais rien vu de pareil. Elle tait vtue
d'une robe aussi blanche que la neige, et portait une couronne sur
laquelle on lisait ces mots: Je suis la Vertu; c'est par moi que la
race humaine s'lve au-dessus de tous les autres animaux. Je suis cette
lumire qui gurit l'ame et embellit le corps. Plusieurs femmes, avec
des ailes de diverses couleurs, paraissaient tranquillement plonges
dans les rayons de sa lumire, comme les poissons, pendant l't, dans
une onde claire et limpide. Cette femme s'approche de lui au milieu de
ces belles fleurs, et parait lui-dire: Lve-toi, rpare le temps que tu
as ainsi perdu; ne reste plus enferm dans ce bois; ne cherche plus 
cueillir la rose sur sa dangereuse pine. Songe que celui qui a le plus
voyag ici bas, lorsqu'il arrive au but, trouve que la somme entire de
ses jours est moins qu'une matine. La faim, la soif, les veilles, ton
corps doit apprendre  tout souffrir, si tu veux acqurir de l'honneur,
de vrais biens et me suivre. Elle lui recommande d'viter dsormais les
fausses routes, de ne se plus garer comme les compagnons d'Ulysse avec
Circ, comme Csar avec Cloptre; d'tre patient comme Job et Jacob.
Aprs quelques autres exhortations, elle souffle dans sa poitrine une
ardeur inconnue. Elle ne le quitte point; mais il s'veille en sentant
cette force nouvelle pntrer jusqu' son coeur.

A son rveil, il entend raisonner, parmi les rameaux verts, la douce
mlodie du printemps. Il se tourne vers ces doux chants, se souvenant du
plaisir qu'il avait eu  les entendre. Il prouve que lorsque l'amour
s'est introduit dans un coeur on a beau l'en arracher, on a bien de la
peine  faire qu'il n'en germe encore quelque fleur. Il rsiste
cependant  cette amorce, reprend son gnreux dessein, et se sent
devenu un autre homme, puisqu'il peut rsister  la douceur de ces
chants, et  celle des rveries qui dj s'taient empares de son
esprit. Il lve les yeux, voit le soleil fort lev sur l'horizon, et le
reporte vers la terre, pour se rappeler ce qu'il a vu en songe et les
discours qu'il a entendus. Enfin il se lve, et monte sur un tertre,
pour tcher de dcouvrir son chemin, mais il ne voit de tous cts que
les halliers et les bois. Alors, de mme qu'un voyageur gar, qui ne
trouve personne  qui demander sa route et ne peut la deviner lui-mme,
a recours  l'objet de sa croyance et lui demande conseil et secours, de
mme il se jette  genoux, joint les mains, et adresse  Dieu une
fervente prire.

Elle est  peine acheve, qu'il voit une clart subite briller comme un
clair et disparatre. Au mme instant, il croit entendre une voix qui
lui dit d'carter la peur, la vanit, la ngligence, et d'esprer en
celui qu'il prie. Il sent alors se dissiper les tnbres de son
intelligence, et, au lieu d'un bois pais et sombre, il voit devant lui
une route libre et ouverte. Il s'y avanait avec joie et marchait avec
lgret, lorsqu'au pied d'un rocher il aperoit un ermite. Sa pleur et
sa faiblesse annonaient son grand ge. Une barbe blanche descendait
jusque sur sa poitrine, et ses sourcils tombaient si bas qu'ils lui
taient presque la vue. Le pote le prie de se faire connatre  lui.
L'ermite carte avec sa main ses longs sourcils, dcouvre ses yeux, le
regarde tranquillement, et lui dit qu'il se nomme Paul et qu'il n'a pas
besoin de lui en dire davantage. Il demande  son tour au pote qui il
est, et ce qu'il cherche dans ces dserts. Satisfait de ses rponses, il
l'invite  passer la nuit auprs de lui.

Le lendemain matin, le voyageur commence par se confesser au vieil
ermite, qui l'absout moyennant une bonne pnitence; ensuite il lui fait
part de son projet, et lui demande la route qu'il doit suivre; ayant
obtenu ce qu'il dsire, il lui fait ses adieux et part. Il avait  peine
fait quelques pas dans le chemin que lui avait indiqu le solitaire,
lorsqu'il voit de loin une femme si laide, si horrible et si sale, qu'il
en est saisi de frayeur. Elle s'avance vers lui, et lui, malgr sa
rpugnance, est oblig de marcher aussi  sa rencontre. En la voyant de
prs, il la trouve encore plus affreuse; il en fait un portrait hideux.
Elle veut le dtourner de son dessein, le menace et lui prdit qu'il
mourra s'il y persiste; mais il sait que la mort est invitable, et ne
voit point l de raison pour renoncer  son entreprise. Mais tu mourras,
insiste la vieille, dans des pays lointains, et tu ne recevras point la
spulture, qui peut seule garantir de toute insulte un corps priv de la
vie. Si la terre, rpond le pote[272], ne couvre pas mon corps, le ciel
le couvrira, et il n'y eut jamais de plus digne enveloppe. Ce n'est pas
pour que les morts en ressentent quelque douceur qu'on leur donne en
terre un asyle; mais pour que les vivants en reoivent une marque
d'honneur.--Tu mourras jeune, reprend-elle[273].--Cela vaut mieux,
rplique-t-il, et fait moins souffrir que de mourir vieux, de dprir
par degrs, et de perdre ses sens l'un aprs l'autre. Bien mourir, est
le plus grand bien de ce monde: mal vivre est pire que la mort. Faisons
notre devoir et ne nous plaignons pas.--Elle ne se lasse point de lui
prdire des dangers et des obstacles, mais il ne s'effraie de rien, et
ne se dgote que de l'entendre: il lui impose enfin silence et la
chasse: la vieille, couverte de honte, et pleine de rage, le quitte en
murmurant et disparat.

[Note 272:

        _E se non fia coperta da la terra,
          Il cielo il coprir, ne con pi degno_
          Coperchio niun corpo mai si serra.
        Non fu trov de le tumbe la'ngegno
          Accio che' morti ne havesser dolcezza,
        Ma pergli vivi che  d'honore un segno.

        (Dittam. ch. 4.)]

[Note 273: Ceci prouve ce que j'ai dit plus haut, que l'auteur avait
commenc ce pome dans sa jeunesse.]

Libre dsormais de suivre sa route, il voit  quelque distance un homme
d'un aspect agrable et qui annonce un gnie lev, tenant un livre
dans sa main gauche et dans sa droite un compas. C'est Ptolme; il
l'aborde, lui fait part de son projet, et reoit de lui des conseils
pleins de sagesse. Ptolme, pour le prparer  voyager avec fruit, lui
apprend  connatre la structure gnrale du monde, la division de la
terre en ses principales parties, les deux hmisphres, les deux ples,
les diffrentes zones, les mers, et les prcautions  prendre pour y
voguer avec sret. Aprs cette leon de cosmographie, Ptolme quitte
le voyageur. Celui-ci, rest seul, repassant dans son esprit tout ce
qu'il vient d'entendre, est effray de nouveau des prils et des
fatigues qui l'attendent. Il restait en suspens, quand cette belle
femme, qui lui avait apparu la premire, et qui ne s'tait point
loigne de lui, l'interroge, lui demande ce qui l'arrte, et, par des
exhortations nouvelles, lui rend toutes ses rsolutions et toute sa
force.

Cependant il s'adresse encore  ce Dieu qu'il a dj prie, et c'est avec
le mme fruit; car il voit aussitt paratre et s'approcher de lui un
sage qui l'accueille et l'coute,  qui il expose son dessein, ce qu'il
a dj tent pour l'excuter, et le besoin qu'il a de secours. Ce sage
est enfin celui qu'il cherche; c'est Solin qui s'offre  lui servir de
guide, et lui promet de le conduire dans toutes les parties de la terre.
Le pote s'abandonne entirement  lui; Solin commence par le faire
voyager sur une carte. Il lui montre d'abord les trois parties du monde,
seules connues alors, les diffrents pays et les grands tats qu'elles
renferment, les montagnes qui s'y lvent, les principaux fleuves qui
les arrosent. Le voyageur interrompt cette longue leon de gographie
pour demander  son matre o tait le paradis terrestre. Solin lui
apprend ce qu'il en sait, et ce qui se rduit  peu prs  rien. Ensuite
ils se mettent en marche, et, aprs un peu de chemin, ils arrivent au
bord d'un fleuve qui coulait dans une belle valle.

Ici se trouve encore une vision ou apparition, mais la plus grande et la
plus potique de toutes. Une femme se prsente  eux, vieille, afflige,
baigne de larmes, en habits de deuil tout dchirs et souills de
poussire, et, malgr ce triste appareil et ce vtement misrable, ayant
un air si noble et si rempli de dignit, qu'on voit dans toute sa
personne l'habitude du commandement, et les traces d'une ancienne
puissance. C'est Rome qui dplore ses malheurs, et qui, interroge par
le pote, en raconte toute l'histoire. Elle remonte jusqu'aux premiers
habitants de l'antique Italie, et redescend jusqu'aux temps modernes, et
jusqu' l'poque mme o l'on tait alors; cet abrg de l'histoire
romaine, mis dans la bouche de Rome personnifie, n'est pas une ide
commune, ni dpourvue de grandeur; l'excution n'est pas non plus sans
mrite. Elle a du moins celui de la rapidit, de la concision, du choix
des faits, et d'un ordre clair et facile, dans une suite d'vnements
qui ne contient pas moins de vingt-quatre ou vingt-cinq sicles, et qui
est ici renferme dans quarante-huit chapitres.

C'est Rome elle-mme qui conduit les voyageurs dans sa ville, et qui
leur en fait admirer les plus beaux monuments. Ils la quittent pour
aller  Naples, vont jusqu' la pointe de l'Italie, reviennent par la
marche d'Ancne et la Romagne; visitent Venise, d'o ils remontent dans
la Lombardie, en parcourent tous les tats, vont  Florence,
redescendent  Gnes, enfin voyagent dans l'Italie entire. Solin
expliquant toujours au pote tout ce qui l'embarrasse, ou dans la
connaissance des lieux ou dans celle des faits. Ils montent sur un
vaisseau, et parcourent les les de la Mditerrane, la Corse, la
Sardaigne et la Sicile; puis les voil dbarqus dans la Grce, o il
serait trop long de les suivre, car il n'y aurait alors aucune raison
pour s'arrter aux limites de l'Europe, et pour ne point passer avec eux
en Afrique et en Asie.

Par une marche singulire, et qu'on peut regarder comme un dfaut de son
plan, l'auteur, en avanant dans son ouvrage, semble reculer dans
l'histoire, c'est dans son sixime livre qu'il traite de l'Asie, et
c'est vers la fin seulement que, se trouvant dans les pays que l'on
croit avoir t le berceau du genre humain, il parle du premier homme,
du dluge, de No, des patriarches, de Mose, de David, de Roboam, et
des prophtes jusqu' Daniel. Le pote en tait l quand la mort vint
l'interrompre, et personne ne sait comment devait se dnouer son pome.
Cet ouvrage est, comme je l'ai dit, fort peu connu en Italie, o il n'a
jamais eu que deux ditions[274], toutes deux fort rares, faites sans
soin, et dont la seconde surtout n'est pas seulement remplie de fautes,
mais est plutt une faute continuelle. Cependant il est loin de mriter
cette ngligence et cet oubli. Sans pouvoir tre compar au pome du
Dante, c'est, aprs la _Divina Commedia_, l'ouvrage le plus considrable
que ce sicle ait produit. Le style ne manque point d'une certaine force
qui le ferait lire avec quelque plaisir, si l'on en possdait une
dition moins rare et plus lisible.

[Note 274: _Vicenza_, 1474. in-fol., et _Venezia_, 1501, in-4.]

C'est un avantage qui n'a pas t refus  un autre pome du mme
sicle, d'un genre  peu prs semblable, fait comme le _Dittamondo_, sur
le modle de celui du Dante; qui souvent mme en approche de plus prs,
et dont nous n'avons point encore aperu l'auteur dans notre revue
potique. Il se nommait _Federigo Frezzi da Foligno_, et _Il
Quadriregio_ est le titre de son pome. On ne sait presque rien de la
vie de ce pote. Il tait n  Foligno, ville piscopale de l'Ombrie, on
ignore dans quelle anne. Il entra dans l'ordre des dominicains, y fut
matre en thologie, provincial de la province romaine, et lev, en
1403,  l'vch de Foligno, sa patrie. Il fut appel six ans aprs,
comme thologien et comme vque, au concile de Pise, et fut aussi un
des Pres du grand concile de Constance, o il mourut, en 1416[275]. On
ne connat de lui aucun autre ouvrage que son grand pome, auquel il
donna le titre de _Quadriregio_ ou _Quadriregno_. Il eut l'ide, non
moins bizarre que le titre, d'y dcrire les quatre rgnes, de l'Amour,
de Satan, des Vices et des Vertus. Il parat, par le premier des quatre
livres, qui contiennent chacun l'un de ces rgnes, que l'auteur tait
jeune quand il commena son pome, et que probablement il ne s'tait pas
encore fait moine. Son but est trs-moral. Il veut faire voir quels sont
les piges que nous tend l'amour dans l'ge des tendres erreurs, et
combien il est difficile de le combattre; mais cette morale mise en
action amne des peintures, qui trs-santes sans doute sous la plume
d'un pote mondain, le seraient un peu moins sous celle d'un religieux
de Saint-Dominique.

[Note 275: _Dissertazione Apologetica sopra il Quadriregia e
l'autore_,  la fin du vol. II de l'dition de ce pome; Foligno, 1725,
in-4. La premire dition avait paru  Prouse, 1481, in-fol., la
seconde  Bologne, 1494. Il y en eut encore deux  Venise et  Florence,
au commencement du seizime sicle. Celle de 1725, donne par les
acadmiciens de Foligno, est la meilleure, ou plutt la seule bonne;
elle est accompagne de notes, d'observations historiques, de
l'explication de quelques mots employs dans le pome, et enfin de cette
Dissertation apologtique sur l'ouvrage et sur l'auteur.]

Il dbute par une description potique du printemps, dans le style du
Dante, et dont plusieurs vers ne seraient pas indignes de lui[276]. Dans
cette saison faite pour l'amour, le coeur du pote se sent brl d'une
flamme nouvelle. Il adresse  ce Dieu une humble et fervente prire,
pour qu'il daigne se montrer  lui, et lui permettre de contempler ses
traits et ses formes charmantes. Sa prire est exauce. L'Amour s'offre
 ses yeux dans tout l'clat de sa jeunesse, avec ses ailes, son
carquois, et ses flches redoutables, les unes d'or et les autres de
plomb, dont il blesse les dieux et les mortels. Il vient, lui dit-il, 
son aide. Il y a dans une contre de l'Orient des bois incultes et
sauvages, remplis de belles nymphes, et soumis  l'empire de Diane. Il
veut les lui faire connatre. Philne est la plus belle et la plus
modeste de ces nymphes; il la blessera d'un de ses traits, et la rendra
sensible pour lui, au risque de dplaire  Diane. Le pote se laisse
conduire, et dans peu d'instants ils arrivent dans ces bois o Diane,
suivie de plus de mille de ses nymphes, se livrait au plaisir de la
chasse. La desse, avec une troupe d'lite, s'approche d'une fontaine
qui l'invite  se rafrachir. Tandis qu'elle s'y baigne, les nymphes se
jouent sur les bords avec des fleurs; d'autres rattachent les noeuds de
sa chevelure, et d'autres l'amusent par leurs chants. Philne est une de
ces aimables chanteuses. L'Amour lui dcoche un trait si lger que le
pote ne la croit point blesse; mais elle l'est profondment, et c'est
cette passion du pote et de Philne qui est la premire preuve du
pouvoir de l'Amour. Il sont bientt d'intelligence; mais trahis par un
satyre envieux qui les dnonce  Diane, la pauvre Philne est punie du
plus affreux supplice, perce de traits par les nymphes ses compagnes,
runie et comme incorpore au tronc d'un chne, o elle n'est ni morte
ni vivante; et la cruelle desse lui fait encore lancer des flches qui
font couler son sang sur l'corce de l'arbre et lui arrachent des cris
aigus. Son amant est au dsespoir, mais l'Amour le console en lui
promettant une autre nymphe, plus belle encore que la premire.

[Note 276:

        _La Dea che'l terzo ciel volvendo move
          Avea concorde seco ogni pianeto,
          Congiunta al Sole ed al suo padre Giove_.
          ......................................................
        _E tuti i prati e tutti gli arboscelli
          Eran fronduti, ed amorosi canti
          Con dolci melodie facean gli uccelli.
        E gia il cor de' Giovinetti amanti
          Destava amore, e'l raggio della stella
          Che'l sol vagheggia, or drieto, ed or avanti_, etc.]

Il blesse en effet pour lui une nymphe de Junon, que cette desse avait
donne  Diane; mais  peine est-elle devenue sensible, que Junon
l'apprend, la rappelle, la fait battre par ses autres nymphes, et
l'envoie captive sur le mont Olympe. Nouveau dsespoir du pote, qui
veut aller trouver Junon et obtenir la libert de celle dont il a caus
la disgrce. Mais Junon, reine et habitante de l'air, est inaccessible.
Il est oblig de renoncer  ce dessein. Vnus lui apparat, assise sur
l'arc d'Iris, et lui promet la nymphe Ilbine. Cette Ilbine s'est promise
 Minerve, qui a promis aussi de la choisir entre toutes ses compagnes.
La desse descend, environne d'un nombreux cortge, fait le choix
qu'elle avait annonc et emmne avec elle sa nouvelle sujette, que le
pote appelle en vain. Minerve veut l'engager  la suivre et  venir
habiter sa cour, mais enchan par la puissance de l'Amour et de sa
mre, il y reste soumis et Minerve l'abandonne.

Aprs d'autres essais et quelques vnements pisodiques, il entre dans
les tats de Vnus, qui ne punit point ses nymphes quand elles ont
quelque faiblesse; au contraire, elle les y encourage si bien que notre
auteur modeste et trs-scandalis est trs-dgot de leur
conduite[277]. Vnus tient  part d'autres nymphes qui sont plus
rserves en apparence, et qui sont aussi plus dangereuses; le pote
trop sensible est leur jouet; il s'en aperoit enfin; cette dcouverte
lui ouvre tout--fait les yeux; il s'emporte contre l'Amour, rompt avec
lui, et jure de ne le plus reconnatre pour un dieu. Mais, si loin de sa
patrie, comment pourra-t-il y revenir? Une intelligence que lui envoie
Minerve, et dans laquelle les commentateurs croient voir la quatrime
vertu morale, o la Justice vient le tirer d'embarras. Elle s'offre  le
reconduire  Foligno mme, dont elle lui fait toute l'histoire. Elle lui
fait aussi l'loge de la famille _Trinci_ dont le chef y dominait alors,
avec le titre de vicaire pontifical, et qu'elle fait descendre des
Troyens[278]. L'auteur, aprs ces flatteries, qui ne sont au reste ni
plus maladroites ni plus basses que beaucoup d'autres, suit la Vertu,
qui veut bien lui servir de guide, et qui le ramne dans sa patrie,
comme elle le lui a promis.

[Note 277:

        _Io vidi dame e vidi ermafroditi,
          Uomini e donne insieme, venir nudi
          Ove natura vuol che sien vestiti,
        Alviso con le man mi feci scudi
          Per non vedergli; ond'ella: perche gli occhi,
          Misse, colle man cos ti chiudi?
        Risposi a lei che gli atti turpi e sciocchi,
          E ci che vuol natura che sia occolto,
          Enorme par che'n publico s'adocchi_.
                                      (Lib. I, cap. 16.)]

[Note 278: Cette descendance est trs-clairement dduite, depuis un
petit-fils de Tros le Troyen, nomm Tros comme lui, qui vint habiter le
beau pays o est maintenant bti Foligno, jusqu' la race des Troyens
_Trinci_, et  toute la maison Trincia.

        _Come si trova nell' antiche carte
          Da Tros di Troja un suo nipote scese_,
          _Detto anche Tros, e venne in quella parte...
          Ove il Topino et la Timia corre..._
          ..............................................
        _Da questo Tros vien la progenie degna
          De' Troici Trinci; ed indi  casa Trincia,
          Che anco ivi dimora ed ivi regna_.
                                      (Liv. I, cap. 18.)]

En lisant pour titre du second livre de ce pome, _il Regno di
Satanasso_, le rgne de Satan, on ne devine pas quel peut tre le
conducteur du pote dans les tats de cet ennemi du salut des hommes.
C'est Minerve; il va la trouver de la part du seigneur de _Trinci_, qui
est trs-bien avec elle; et quand il lui a donn sa parole qu'il est
entirement brouill avec l'Amour, elle consent  lui servir de guide
vers le sjour de la Vertu, qui est le but de son voyage; mais il doit
encore trouver bien des obstacles et combattre bien des ennemis. Le
premier de tous est Satan; c'est lui qui gouverne le monde. Depuis
long-temps il est sorti de l'enfer, et, dans sa fureur contre les
hommes, il s'est tabli au milieu d'eux; il y rgne avec ses gants,
menace le ciel, et se dit roi de l'univers. Il s'est fait une demeure
tout--fait semblable au vritable enfer; il y rassemble les Vices, la
Mort et toutes les misres humaines. Pour bien connatre cette
constitution infernale, il faudra descendre d'abord au fond de l'abme,
d'o vient tout ce qu'il y a de mal sur la terre. Aprs en avoir vu tous
les cercles et les ames qui y sont tourmentes, ils remonteront aux
lieux o Satan a tabli son trne et le sige de son empire. Telle est
en effet la marche de l'action du pome dans ce livre, o l'on trouve
beaucoup de choses imites du Dante, les cercles ou _Bolge_, Juda, Can,
Cerbre, la cit de Pluton, les limbes, les divers supplices, Titye,
Phlgias, Sisyphe, les Centaures, Circ, les trois Furies; enfin, Satan
au milieu de sa cour; et parmi tout cela des allusions frquentes 
l'histoire de ce temps-l, et des prdictions en bien ou en mal de
choses arrives dans les divers tats d'Italie.

Ayant vu Satan et tout examin dans ses tats, il s'agit de le combattre
corps  corps et de le vaincre pour pntrer dans l'enceinte o sont
les Vices, non plus dguiss et cachs sous des dehors attrayants, mais
avec leurs vritables formes et sous leurs propres couleurs. Satan a des
proportions et des forces qui pourraient effrayer les athltes les plus
vigoureux; mais elles sont peu redoutables pour un homme conduit par
Minerve. C'est elle qui instruit le pote  lutter contre ce terrible
adversaire. Il profite de ses leons, et au moment o Satan croit
l'avoir terrass, il le prend par un pied et le renverse. Alors plus
d'obstacle pour lui. Il parcourt avec sa conductrice les sept enceintes
des pchs que l'on nomme mortels. Il les examine  loisir; elle les
dfinit, les dcrit avec leurs attributs; explique l'origine, les
effets, les modifications diffrentes et comme les ramifications de
chacun. C'est encore, sous une autre forme, l'ide de _Brunetto Latini_,
dans le _Tesoretto_, et de _Cecco d'Ascoli_, dans l'_Acerba_, mais plus
approfondie et plus tendue que dans l'un et dans l'autre.

Rien ne s'oppose plus  ce que l'auteur arrive au sjour des Vertus.
Toujours guid par la desse de la Sagesse, il pntre dans le paradis
terrestre; c'est l qu'elle doit le quitter. Ils y trouvent noc et
lie, qui sont trs-surpris de les voir, et leur demandent comment ils
sont entrs, quelle puissance ou quelle audace les a conduits. Minerve
rpond; et pour achever la vraisemblance de dialogue entre une desse du
paganisme et deux prophtes dans le paradis, elle dit que l'_Agneau de
Dieu_[279] lui en a ouvert la porte. Aprs cette explication elle dit
adieu au pote, et le remet entre les mains d'noc et d'lie, comme on
doit se rappeler que Batrix a remis Dante entre les mains de
Saint-Bernard. _Federigo Frezzi_ fait des adieux presque aussi tendres 
Minerve, et lui promet qu'en reconnaissance des bienfaits qu'il en a
reus il ne cessera jamais de la chercher et de la suivre sur la terre.

[Note 279:

        _Minerva allor rispose: io l'ho menato;
          L'Agnol di Dio a lui la porta aperse_.]

Ses deux nouveaux guides lui font connatre toutes les merveilles du
lieu o il les a trouvs; ils le font ensuite entrer dans le sjour dont
ce n'est en quelque sorte que l'avenue. Chaque Vertu y a son temple et
sa cour particulire. Les explications que l'auteur reoit tantt des
Vertus elles-mmes, et tantt d'noc ou d'lie, remplissent le quatrime
livre. Elles sont trs-thologiques, trs-orthodoxes, et rien n'empche
de croire que tout ce dernier livre, et mme le second et le troisime
aient t l'ouvrage d'un bon dominicain et d'un saint vque. C'est
aussi,  beaucoup d'gards, celui d'un pote. Le style, quoique moins
hardi, moins figur, moins neuf que celui du Dante, a quelque chose de
toutes ces qualits, et l'on voit aisment que l'auteur en avait fait sa
principale tude. Ce ne sont pas seulement ses inventions et ses ides
qu'il emprunte; il imite aussi ses expressions et ses tours. Il est tout
aussi bon thologien que lui; et s'il ne l'est que suffisamment pour
l'tat qu'il avait dans le monde, il l'est beaucoup trop pour le rang
qu'il pourrait avoir sur le Parnasse. Il a fallu tout le gnie du Dante
pour le maintenir dans celui qu'il occupe; et si, des trois parties de
son pome, la premire n'et frapp l'imagination par tant d'objets
nouveaux et terribles; si la seconde ne l'et souvent enchante par des
tableaux riants, par des descriptions angliques et par tous les charmes
de l'esprance; si la troisime enfin, avec sa thologie et sa doctrine,
toute potique qu'elle est par l'expression, ft reste seule, ou si
elle et communiqu aux deux premires son ton scholastique et doctoral,
on admirerait peut-tre encore l'auteur de la _Divina Commedia_,  cause
de ce gnie crateur qui tira du chaos une langue, mais depuis
long-temps on ne lirait plus.

Si l'on ne lit gure le _Quadriregio_ ni le _Dittamondo_, qui cependant
ne sont rien moins que des ouvrages mprisables, on lit beaucoup moins
encore plusieurs autres pomes trs-srieux composs vers la fin de ce
sicle, et dont les auteurs entreprirent d'crire en vers l'histoire de
leur temps. Un certain _Boezio di Rainaldo_, qu'on appelle communment
_Buccio Renalto_, crivit en vers, qui ressemblent  nos alexandrins,
et qu'on a depuis nomms martelliens, l'histoire d'Aquila, sa patrie,
depuis 1252 jusqu' 1352. _Antonio di Boezio_, ou _di Buccio_, continua
cette histoire, dans deux autres pomes du mme genre, jusqu'en 1382.
Muratori a recueilli ces trois faibles productions dans ses Antiquits
italiennes[280],  cause des renseignements qu'elles fournissent 
l'histoire. C'est au mme titre qu'il a insr dans sa grande Collection
des historiens d'Italie[281] une chronique d'Arezzo, de 1310  1384,
crite en _terza rima_, par le notaire _Ser Gorello de' Sinigardi_, qui
n'aurait pas crit en vers plus plats des contrats ou des testaments.

[Note 280: _Antiquit. ital._, t. VI.]

[Note 281: T. XV.]

La posie plaisante tait un peu plus heureuse. _Antonio Pucci_ donnait
naissance  ce genre lger et mordant, que le _Berni_ perfectionna dans
la suite. Il tait fils d'un fondeur de cloches, et exera lui-mme ce
mtier. Il vcut pauvre et mourut vieux. On a de lui un _capitolo_ sur
Florence[282], compos en 1373, et une vingtaine de sonnets[283], o
l'on remarque cette facilit piquante qui plairait davantage, dans le
genre dont ils sont les premiers modles, s'ils ne tombaient pas trop
souvent du plaisant dans le burlesque, ou si mme ce burlesque tait bas
sans tre grossier. Il sait prendre un ton gai dans les sujets les plus
graves; c'est ainsi que, mlant l'ide de la mort avec celles de son
mtier, il dit dans son premier sonnet:

        Hlas! le temps, l'heure et les cloches,
        Dont tous mes sens sont tourdis,
        Me rptent souvent l'avis
        De la mort et de ses approches.

[Note 282: Voy. aprs la _Bella Mano_ de _Giusto de' Conti_, d. de
Verone, 1750.]

[Note 283: Voy. _Raccolta_ de l'Allacci.]

Son esprit satirique s'exerce jusque dans les compliments qu'il fait 
ses amis. L'un deux venait d'tre lev  quelque poste honorable. Voici
le sens d'un sonnet que _Pucci_ lui adresse: Dante dans sa _Comdie_
parle d'un fleuve nomm Lth, qui faisait perdre la mmoire. Quiconque
avait bu de ses eaux oubliait l'amour et ses socits les plus intimes,
et les choses publiques et les plus secrtes; l'eau, en un mot, effaait
tous ses souvenirs. Ceux qui montent aux emplois publics semblent s'tre
enivrs dans ce fleuve; ils oublient leurs parents et leurs amis; ils ne
voient plus rien de ce qui s'est pass, et leurs promesses sont comme
dracines de leur mmoire. Tche, mon cher ami, de ne pas suivre cet
usage; et, si tu peux, ressouviens-toi de moi. Ce mme _Antonio Pucci_
voulut s'lever plus haut et rimer en tercets ou _terza rima_ la
chronique de Jean Villani; cette version a t publie dans le recueil
intitul _Dlices des rudits toscans_[284]; recueil o l'on trouve
beaucoup de choses curieuses, mais o il en est peu qui puissent faire
les dlices des gens de got.

[Note 284: _Delizie degli eruditi Toscani_, t. III.]

Nous voici enfin arrivs  la fin de ce quatorzime sicle qui nous
occupe depuis si long-temps. L'importance dont il est dans l'histoire
des lettres me servira d'excuse pour les dtails o j'ai cru devoir
entrer. Trois grands hommes le remplissent presque tout entier de leur
nom et de leurs ouvrages; mais ils n'y mritent pas seuls l'attention;
elle doit toujours se porter sur le mouvement gnral des esprits. Ce
mouvement tait devenu presque universel, et se communiquait de l'Italie
aux autres nations de l'Europe. Il allait toujours croissant depuis
trois sicles, et commenait  se diriger mieux,  s'carter des fausses
routes,  se porter sur de plus dignes objets. Si l'on en considre un
instant les progrs dans le cours de ces trois sicles, on peut partager
en deux classes la somme de connaissances qui tait en circulation. La
premire embrasse les tudes publiques, et l'autre les tudes
particulires. Les Universits, avec leurs lois, leurs mthodes, leurs
professeurs, et les ouvrages qu'elles ont produits remplissent l'une de
ces classes: la littrature, toujours spare jusqu'alors de
l'enseignement public, occupe l'autre.

Les Universits furent ds l'origine et devinrent depuis de plus en plus
l'objet de l'attention des gouvernements. De forts appointements y
fixaient les plus habiles matres, et cette habilet des professeurs,
autant que les privilges dont on y jouissait, y attiraient la foule des
lves. Le concours tait quelquefois si grand, qu'on enseignait dans
les glises les plus vastes, quelquefois dans les places mmes, et l'on
montre encore  Bologne sous un portique, un pupitre ou petite tribune,
o l'on prtend qu'enseignait publiquement la fameuse jurisconsulte
Bthisie _Gozzadini_. Les professeurs qui n'taient point appels, ou
qui voulaient rester libres, allaient ainsi par les villes, comme
autrefois les sophistes de la Grce, vendre la science, et se livraient
entre eux des combats et des espces de duels scientifiques. Les coles
ouvraient avant le jour; les leons duraient long-temps; on disputait
ensuite  la ronde, matres et disciples. Les recteurs de l'Universit
donnaient le sujet et fixaient le temps de la dispute: ils choisissaient
le _concurrent_ et le _disputant_, et ces combats taient  outrance.
Mais sur quels objets s'exeraient-ils? Je l'ai dj dit assez de fois,
et j'ai dit franchement ce qu'il me parat qu'on en doit penser[285].
Pour le rappeler ici en peu de mots, depuis trois sicles, on
argumentait obstinment, on crivait volumineusement, on
s'enorgueillissait de sa science, de ses triomphes, de ses crits;
qu'est-il rest de tant de peines et de tant de bruit? rien, absolument
rien qu'il ne fallt dsapprendre, si l'on avait le malheur de le
savoir. Cette fureur d'argumenter tait ce qui, dans ces sciences mmes,
quelles qu'elles fussent, cartait le plus du chemin de la vrit. Ce
n'tait point de la recherche du vrai que l'on s'occupait; on ne pensait
ni aux progrs de la raison, ni  celui des lumires; on ne songeait
qu' se vaincre l'un l'autre,  augmenter le nombre de ses disciples
pour accrotre sa rputation, sa fortune et la liste de ces titres
magnifiques, si ridicules  nos yeux, et qui taient alors le sublime
des distinctions et des honneurs. C'est pourtant  cela que ce bornent
les services rendus  l'esprit humain, avec tant de faste et de
dpenses, pendant une si longue poque, par ces clbres tablissements.

[Note 285: Voy. tom. I, p. 374 et suiv.]

Quant aux tudes particulires, elles ne faisaient que de natre, et
dj leur influence tait sensible. Dante, Ptrarque et Boccace en
furent les fondateurs. L'antiquit avait en quelque sorte disparu toute
entire de la mmoire des hommes. L'tude assidue que le Dante fit de
Virgile, la passion constante de Ptrarque pour Virgile et pour
Cicron, celle de Boccace pour toute l'antiquit grecque et latine sont
les premiers traits de cette nature qui brillent parmi les modernes. Les
heureux fruits de cette passion qu'on apperoit dans leurs ouvrages font
plus vivement sentir quel retardement funeste dans les progrs de
l'esprit humain avait rsult de l'obstination  les carter des tudes,
depuis qu'avait commenc ce qu'on appelait la renaissance.

Ces grands hommes ramenrent leur sicle  la connaissance et  l'amour
des anciens; ils rendirent  la lumire leurs productions ensevelies
dans la poussire des clotres, ou relgues dans des rgions
lointaines: ils rtablirent en Italie l'tude de la langue grecque,
qu'on y avait presque gnralement mise en oubli. C'est d'eux, c'est
principalement de Ptrarque, que les princes apprirent les gards qui
sont dus aux lettres, quand elles conservent leur caractre libre et
leur noble indpendance. Les disciples, les amis, les contemporains de
ces trois hommes extraordinaires, furent les amis et les matres des
hommes clbres de la gnration suivante, et forment comme une race
particulire de littrateurs, distincte de ceux des coles publiques,
souvent perscute par eux et traite en ennemie. La plus grande partie
de cette troupe d'lite fut place auprs des princes, ou employe par
les rpubliques; parce que, dans les affaires politiques, les
ngociations, les correspondances d'tat, on ne pouvait faire aucun
usage de ces sophistes si fameux dans leurs collges, de ces pdants
inabordables, de ces disputeurs ternels sur les catgories et les
universaux. On sentit facilement dans ces emplois le prix de ce vernis
de politesse et d'urbanit que donne la culture des lettres; de la
connaissance des anciens pour l'histoire politique, civile, militaire,
et pour les beaux-arts qui commenaient  renatre; enfin de cette
varit de connaissances, et de cette libert de penser, affranchie des
vieux prjugs qui opprimaient encore les coles et les
professeurs[286]. De l, cette protection claire que plusieurs princes
accordrent aux hommes de lettres indpendants, et ce discrdit o
commencrent  tomber les savants de collge.

[Note 286: Bettinelli, _Risorgim. d'Ital._, part. I, c. 5.]

Dans l'origine[287], rien de plus ncessaire, pour vaincre l'ignorance
et en dissiper les tnbres, que ces associations littraires et
enseignantes, dont l'autorit est assise sur leurs dignits, leurs lois,
leurs mthodes d'enseignement, l'union et l'mulation de leurs membres.
Mais ces corps, au bout d'un certain temps, deviennent les tyrans de
l'opinion; leurs coles ne sont plus que des champs de bataille; les
schismes qui les divisent, les sectes qui s'y tablissent, enracinent
plus avant les systmes et les partis, les fixent et les rendent en
quelque sorte immuables, excluent les connaissances nouvelles, et font
la guerre aux esprits qui suivent d'autres mthodes. Enfin, par
lassitude ou par dcouragement, ils retombent dans la mdiocrit, dans
la langueur, et de ces corps si anims et si bruyants, il ne reste plus
que des cadavres. Cependant il s'lve peu  peu des esprits paisibles,
retirs, solitaires, qui, dgots de ce bruit, de ces entraves, de ces
querelles, prennent des chemins tout diffrents, se rencontrent ensuite
dans le monde, s'enflamment mutuellement de l'amour du savoir, et
croissant peu  peu en nombre, forment  part une espce de rpublique
littraire. Il en exista une de cette espce, au temps de Ptrarque, et
dont on peut dire qu'il fut le chef. Elle subsista jusqu' la fin de son
sicle; mais l'instinct naturel de l'homme, qui le porte aux
associations, et le dsir d'accrotre ses forces en les runissant pour
faire tte aux ennemis que le vrai savoir a dans tous les temps, et
surtout ce dsir de gloire qui se trompe si souvent dans le but qu'il se
propose et dans les moyens d'y parvenir, tout cela fait que ces membres
pars d'une rpublique indpendante, en viennent  se runir plus
troitement,  former de nouveau des corps distincts et spars,  se
donner des lois,  ambitionner des titres et des honneurs particuliers;
et voil les acadmies. Elles naquirent en Italie peu de temps aprs la
fin du quatorzime sicle: elles se multiplirent bientt, passrent
des grandes villes aux villes secondaires, puis aux gros bourgs et mme
aux villages, comme on les y a vues depuis. C'est ainsi, qu'affaiblies
par cette multiplication mme, elles deviennent  leur tour communes et
languissantes. Tout y est mdiocre, sans originalit, sans force et sans
vie. Ce ne sont plus, comme les Universits, que des cadavres, qui
corrompent, pour ainsi dire, l'atmosphre de la littrature, et frappent
les lettres de contagion et de mort. C'est la triste condition des
choses humaines[288].

[Note 287: _Idem, ibid._]

[Note 288: Bettinelli, _Risorgim. d'Ital._, part. I, c. 5.]

Elle a t surtout sensible en Italie, de l'aveu des Italiens les plus
clairs: c'est un mal presque invitablement attach  un grand bien,
celui de la culture de l'esprit, de la multiplication des talents et de
la propagation des lumires; ces deux derniers bienfaits ne vont pas
toujours ensemble. Les talents se multiplient quelquefois sans que les
lumires se rpandent en mme proportion. Le quatorzime sicle en
Italie fut surtout remarquable par les grands talents qu'il produisit.
Le sicle suivant n'eut point de pareils phnomnes, mais de grandes
dcouvertes y firent faire  l'esprit humain en gnral des pas
immenses; et ce qui est principalement remarquable, elles le portrent
rapidement  un point d'o il pouvait s'lancer dans des espaces presque
sans bornes, et d'o il ne pouvait plus rtrograder.




CHAPITRE XVIII.

_Coup-d'oeil gnral sur l'tat politique et littraire de l'Italie
pendant la premire moiti du quinzime sicle. Grand schisme
d'Occident. Protection accorde aux Lettres par les papes; autres
puissances d'Italie amies des Lettres;  Milan, le dernier Visconti; la
maison d'Este  Ferrare; les Gonzague  Mantoue; les Mdicis  Florence;
Alphonse Ier.  Naples; Cosme de Mdicis, sa vie, son pouvoir, ses
richesses, ses bienfaits envers les Lettres et les Arts_.


Le quinzime sicle s'ouvrit en Italie sous d'heureux auspices. Le
sicle prcdent lui avait lgu les chefs-d'oeuvre et les exemples de
trois hommes de gnie, une langue cre par eux et fixe, enfin la
connaissance et l'admiration renaissante des anciens, source de toute
bonne littrature. Les trois sources d'erreurs, de faux esprit et de
mauvais got, qui avaient t long-temps les seuls objets d'tude, la
thologie scolastique, la dialectique de l'cole et le chaos embrouill
des deux jurisprudences, relgues dans les Universits, n'empchaient
pas que les tudes particulires ne se portassent avec ardeur vers cette
lumire de l'antiquit qui sortait de dessous des ruines et qui brillait
d'un nouvel clat. Les rpubliques qui existaient encore, et les princes
qui s'taient levs et agrandis sur des rpubliques phmres,
rivalisaient de magnificence dans les difices, de luxe dans l'appareil
et le cortge du pouvoir, de zle  encourager tout ce qui pouvait
accrotre la prosprit des tats, et par consquent les sciences et les
lettres, dj reconnues pour l'un des moyens de prosprit le plus noble
et le plus puissant. La protection qu'ils leur accordrent  cette
poque tait d'autant plus importante que si l'on apercevait de toutes
parts une grande mulation pour les lettres, et si un grand nombre
d'esprits distingus se montrait avide de recherches et de travaux, il
n'y eut point durant ce sicle, de ces gnies extraordinaires et
transcendants qui sont tout par eux-mmes et qui n'ont besoin ni
d'encouragement ni d'appui. On ne voit, quand on l'examine
attentivement, presque nul moyen possible d'empcher Dante, Ptrarque
et Boccace d'tre ce qu'ils ont t. Il n'est presque aucun des hommes
clbres du quinzime sicle dont on en puisse dire autant. Anims et
encourags comme ils le furent, ils firent de grandes choses,
augmentrent la masse des connaissances, et firent faire  leurs
contemporains des progrs dans la culture des lettres; mais on ne voit
pas aussi bien ce qu'ils auraient t sans les circonstances heureuses
que rassemblrent autour d'eux la faveur et la protection des
gouvernements et des princes, et sans les rivalits mmes qu'excitaient
entre eux cette protection et cette faveur.

Il est donc ici plus ncessaire que jamais de connatre la situation
politique des diffrents tats de l'Italie, et ce qui fut fait dans
chacun pour acclrer et pour diriger ce mouvement d'mulation gnrale
qui entranait tous les esprits. Deux des grands vnements qui
signalent ce sicle, la dcouverte de l'imprimerie et la chute de
l'empire grec, arrivrent presque ensemble au milieu de son cours. Alors
le sort des lettres prouva une rvolution qui forme une grande poque
dans l'histoire morale des peuples. La littrature du quinzime sicle
se partage donc en deux moitis comme le sicle mme. On pourrait dire
en gnral que l'influence de l'un de ces deux vnements a t si
forte, qu'elle forme non seulement une poque, mais une re; et que,
dans la chronologie de l'esprit humain, l'on devrait dater les annes
avant la dcouverte de l'imprimerie ou aprs.

La Puissance qui, depuis plusieurs sicles, semblait dominer sur toutes
les autres, et qui, par sa prpondrance politique et religieuse,
pouvait en exercer le plus sur ce mouvement universel, la puissance
pontificale se trouvait alors dans une position critique et singulire
qui la neutralisait en quelque sorte et rendait presque nulle son
influence. Dj pendant vingt-deux ans le grand schisme d'Occident avait
dchir l'glise. Depuis le pape Urbain VI et l'anti-pape Clment VII,
les papes et les antipapes se succdaient, s'excommuniaient
rciproquement. Les cardinaux qui nommaient les uns et les autres se
prtendaient galement inspirs de l'Esprit saint. Les gouvernements de
l'Italie et de l'Europe se partageaient entre eux par des considrations
purement temporelles. Le sang coulait pour des querelles de conclave; et
les peuples, sans rien entendre  ces querelles, servaient le parti
qu'avaient pous leurs matres, et se laissaient ruiner ou se faisaient
tuer en sret de conscience, pour l'un ou pour l'autre galement. Les
cardinaux se lassrent enfin de ce partage. Ils se runirent, en 1409,
au concile de Pise. Chacun des deux conclaves fit le sacrifice de son
pape; et ils s'accordrent tous pour en nommer un troisime qui devait
tre l'unique. Mais si Alexandre V, qu'ils nommrent alors, eut des
partisans parmi les puissances de l'Europe, Grgoire XII, l'un des deux
papes destitus, en eut aussi: l'Espagnol Benot XIII, dont le nom tait
Pierre-de-Luna, ne perdit point les siens; et au lieu de deux papes on
en eut trois.

Ce dernier tait le plus entt de tous. Le mauvais succs du concile de
Pise avait engag  en rassembler un autre  Constance. Balthazar Cossa,
successeur d'Alexandre, sous le nom de Jean XXIII, avait t corsaire
dans sa jeunesse[289], et avait acquis de grandes richesses dans ce
mtier, dont il avait gard les moeurs. Voyant que ses affaires prenaient
un mauvais tour dans le concile, il s'enfuit, au milieu d'une fte,
dguis en palefrenier ou en postillon[290]. Arrt  Fribourg, renferm
dans un chteau fort[291], le concile lui fit son procs, articula
contre lui l'accusation des crimes les plus scandaleux et les plus
atroces, et le dposa solennellement, se rservant le droit, ce sont les
termes de la sentence, _de punir ledit pape pour ses crimes, suivant la
justice ou la misricorde_. Captif, et sans moyens de rsistance, il se
soumit. Grgoire fut dpos et se soumit de mme; mais le vieux Benot,
destitu comme les deux autres, rfugi  Perpignan, rduit  deux seuls
cardinaux pour tout sacr collge, sollicit par l'empereur Sigismond et
par le roi d'Aragon Ferdinand, qui se rendirent auprs de lui, sut
rsister  tout, se retira en Espagne dans une petite forteresse du
royaume de Valence, s'obstina jusqu' la fin dans sa papaut, et y
mourut en 1424; g de quatre-vingt-dix ans. Ses deux cardinaux, non
moins entts que lui, osrent lui donner pour successeur un chanoine de
Barcelone; mais ce fantme de pape abdiqua enfin, et laissa rgner seul
sur la chaire de saint Pierre, Martin V, de la famille des Colonne, lu
dix ans auparavant par le concile de Constance.

[Note 289: _Abrg de l'Hist. eccls._, t. II, p. 134.]

[Note 290: Jacques l'Enfant, _Hist. du Concile de Constance_, liv.
I, p. 125, d. de 1727.]

[Note 291:  Ratolfcell en Souabe, d'o il fut transfr  Gotleben,
 une demi-lieue de Constance. Par une circonstance remarquable, Jean
Hus, arrt peu de temps auparavant, par ordre de ce pape, s'y trouvait
aussi renferm. _Ibid._, p. 298.]

On se croyait  la fin du schisme; mais deux ans aprs[292], Martin
tant mort, Eugne IV, qui lui succda, ouvrit  Ble un concile
gnral, dont il fut bientt si peu content qu'il en ordonna la
translation  Ferrare. Les Pres du concile se partagrent entre
l'obissance et le refus d'obir, et l'on eut pour spectacle, en 1438,
deux conciles gnraux, l'un  Ferrare et l'autre  Ble, fulminant l'un
contre l'autre des excommunications et des censures. Pour dernier trait,
tandis que le pape, avec les Pres de Ferrare, s'occupaient de terminer
le schisme d'Orient, les Pres de Ble le dposrent comme simoniaque,
hrtique et parjure, lui donnrent un successeur, et firent ainsi
renatre le schisme d'Occident. Ce successeur fut Amde VIII, duc de
Savoie, qui avait abdiqu depuis quelques annes, et s'tait retir dans
une solitude appele Ripaille, nom qui dsigna mieux dans la suite une
grasse abbaye qu'un ermitage.

[Note 292: En 1431.]

L'antipape Amde, qui prit le nom de Flix V, tint tte  Eugne IV;
mais il cda  Nicolas V, successeur d'Eugne, revint mourir
tranquillement  Ripaille, et termina dfinitivement le second schisme
au milieu du sicle,  un an prs[293], soixante-douze ans aprs la
naissance du premier.

[Note 293: En 1449.]

Il ne serait pas tonnant qu'au milieu de tant de troubles, les papes
n'eussent pu donner aucune attention au progrs des lettres;
quelques-uns d'eux cependant s'en occuprent comme au milieu de la plus
tranquille paix. Dj, vers la fin du sicle prcdent, Innocent VI,
Urbain V et Grgoire XI, avaient eu successivement pour secrtaire
apostolique, le savant _Coluccio Salutato_. _Poggio Bracciolini_, que
nous nommons le Pogge, _Leonardo Bruni_ d'Arezzo, et d'autres encore de
ce mrite et de cette rputation, possdrent le mme emploi auprs
d'Innocent VII. Ce pontife, au plus fort de ses querelles avec
l'anti-pape endurci, Pierre de Luna, conut l'ide de faire revivre,
plus brillante que jamais, l'Universit de Rome, qui s'tait comme
clipse depuis long-temps, mais la mort l'interrompit dans ce dessein.
Les sciences pouvaient beaucoup attendre d'Alexandre V; il leur devait
son lvation. Son nom tait Philargi; il tait grec et n  Candie, ou
dans l'ancienne le de Crte, de parents pauvres. Aprs avoir fait dans
son pays ses premires tudes, il entra fort jeune dans l'ordre de saint
Franois. Son profond savoir dans la langue grecque et sa science non
moins profonde dans la philosophie et la thologie du temps, lui
procurrent de grands succs dans les Universits de Bologne et de
Paris, les deux plus clbres de l'Europe. La protection de Jean Galas
Visconti l'leva ensuite aux dignits ecclsiastiques et politiques;
Visconti le chargea de plusieurs ambassades, lui procura conscutivement
plusieurs vchs, et enfin celui de Milan. Fait cardinal en 1404, par
le pape Innocent VII, il fut lu pape lui-mme cinq ans aprs, au
concile de Pise. Il avait crit, dans sa jeunesse, un Commentaire sur
_le Matre de Sentences_, Pierre Lombard, que l'on conserve manuscrit
dans quelques bibliothques d'Italie; il composa un assez grand nombre
d'autres ouvrages thologiques, dont,  l'exception d'un seul, aucun n'a
t imprim[294]; mais  en juger par les loges des auteurs
contemporains, c'tait un des hommes de son temps les plus savants et
les plus zls pour les sciences. Il n'eut le temps de rien faire pour
elle; il ne rgna qu'un an, et mourut de poison, selon l'opinion
commune. Tiraboschi le rapporte ainsi; mais il ajoute que c'tait un
genre de mort auquel on croyait alors facilement, ds que quelqu'un
mourait d'une manire imprvue[295]; c'est une lgret d'opinion qui ne
fait pas honneur  la nature humaine; mais qui, dans des circonstances
donnes, est  peu prs la mme dans tous les temps.

[Note 294: C'est un Trait sur l'immacule Conception.]

[Note 295: _E fu comune opinione che morisse di veleno, cosa che
allora credevasi di leggieri, ogni qual volta vedeasi alcuno morire pi
presto che non si sarebbe pensato_. (Tirab. t. VI, part. I, p. 201.)]

Eugne IV, quoique fort occup de son double concile, et des autres
affaires qu'il eut  dbrouiller, aima les sciences, appela auprs de
lui les hommes les plus clbres par leur rudition, les fixa dans sa
cour par des emplois, et ce fut lui enfin qui acheva l'entreprise
inutilement tente par Innocent VII, de rtablir l'Universit romaine.
Il tait naturel que la science thologique obtnt de lui des
prfrences et des encouragements particuliers; on dit pourtant que ses
libralits s'tendaient  tous les savants en gnral; il avait coutume
de dire qu'il faut non seulement aimer leur savoir, mais craindre leur
colre (ce qui tait vrai des savants de ce temps-l), et qu'il n'est
pas ais de les offenser impunment[296]. Mais aucun de ces papes ne
fit autant pour eux que Nicolas V. Fils d'un pauvre mdecin de Sarzane,
son amour pour l'tude et sa rputation littraire l'levrent aux plus
hautes dignits. Il s'appelait Thomas, et l'on n'y joignit point d'autre
nom que celui de Sarzane sa patrie. Il montra, ds sa jeunesse, une
ardeur infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, une grande
application  expliquer les plus difficiles, et un talent extraordinaire
pour en faire des copies aussi belles que rgulires. Ce talent et son
rudition le firent employer, comme nous le verrons dans la suite, par
un illustre protecteur des lettres,  un travail qui le mit en relation
avec les littrateurs les plus distingus. Il eut grand soin de les
attirer  sa cour lorsqu'il fut devenu pape; il y runit  la fois
_Poggio_, Georges de Trbizonde, _Lonardi Bruni_ d'Arezzo, _Giannozzo
Manetti_, Fr. Philelphe, Laurent _Valla_, Thodore _Gaza_, Jean
_Aurispa_ et plusieurs autres. Il les accueillait avec distinction, leur
donnait des emplois honorables et lucratifs, et rcompensait
libralement leurs travaux. Ce fut par ses ordres que tant d'auteurs
grecs furent alors traduits en latin, Diodore de Sicile, la Cyropdie
de Xnophon, les histoires d'Hrodote, de Thucydide, de Polybe, d'Appien
d'Alexandrie, l'Iliade d'Homre, la Gographie de Strabon, les OEuvres
d'Aristote, de Ptolme, de Platon, de Thophraste, sans compter les
Pres grecs traduits ou pour la premire fois, ou mieux qu'ils ne
l'avaient t. _Poggio_ dit, dans la prface de sa traduction de
Diodore, qu'il a t engag  ce travail par les libralits du pontife;
il dit ailleurs que Nicolas V l'a en quelque sorte rconcili avec la
fortune[297]. Laurent Valla raconte que lui ayant offert sa traduction
de Thucydide, Nicolas lui donna, de sa main, cinq cents cus d'or[298].
Pour engager Philelphe  traduire en vers latins l'Iliade et l'Odysse,
il lui promit une belle maison  Rome, une bonne terre et dix mille cus
d'or qu'il aurait dposs chez un banquier pour lui tre compts  la
fin de ce travail; mais il mourut peu de temps aprs avoir fait ces
propositions magnifiques, qui restrent sans excution et sans
suite[299]. Ce mme pape assigna  _Giannozzo Manetti_, outre ses
appointements ordinaires de secrtaire apostolique, cinq cents cus par
an pour composer quelques ouvrages sur des matires ecclsiastiques; il
donna,  _Guarino_ de Vrone, quinze cents cus d'or pour la traduction
de Strabon, et cinq cents ducats  _Perotti_, pour celle de Polybe, en
lui faisant encore des espces d'excuses de ne le pas rcompenser
dignement[300].

[Note 296: Ciacono, cit par Tiraboschi, _ub. supr._, p. 46.]

[Note 297: _Pog. Oper._, p. 32.]

[Note 298: Antidot. IV, _in Pog._]

[Note 299: _Philelf. Epist._ l. XXVI, p. I.]

[Note 300: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 49 et 50.]

On raconte qu'ayant un jour entendu dire qu'il y avait  Rome de bons
potes qu'il ne connaissait pas, il rpondit qu'ils ne pouvaient pas
tre tels qu'on le disait. Si ce sont de bons potes, ajouta-t-il, que
ne viennent-ils  moi, qui reois bien mme les mdiocres[301]? Joignons
 tant de libralits et d'affabilit, non plus seulement pour les
docteurs en droit canon et en thologie, mais pour les vritables gens
de lettres, le soin que prit ce sage Pontife de faire chercher de toutes
parts de bons livres, et de les rassembler  grands frais. Jamais les
papes n'avaient form une bibliothque bien prcieuse, et la translation
du Saint-Sige  Avignon et d'autres causes encore avaient presque
rduit  rien le peu qu'ils avaient de livres. Nicolas V fut le premier
qui s'occupa srieusement de cet objet, et qui jeta les fondements de
cette riche bibliothque du Vatican, devenue depuis si justement
clbre. Il envoya des savants en France, en Allemagne, en Angleterre,
en Grce pour acheter des manuscrits, ou pour copier ceux dont ils ne
pouvaient obtenir la vente; ils avaient ordre de ne point regarder au
prix:  mesure qu'ils se procuraient de nouveaux livres, ils les
envoyaient au pape, qui n'avait point de plus grande jouissance que de
les recevoir, de les examiner et de les faire placer avec ordre. Les
arts lui durent autant que les lettres; il fit lever plusieurs difices
aussi somptueux que le permettait le got encore peu form de son
sicle. Ces profusions n'puisaient point sa munificence; il en exerait
une partie  secourir les pauvres et les malheureux[302]. Il eut enfin
toutes les vertus d'un chef de la religion, et tous les gots nobles et
dlicats, presque aussi ncessaires  un souverain que les vertus.

[Note 301: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 49 et 50.]

[Note 302: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 50.]

Malheureusement son pontificat ne fut que de huit annes. Ce ne sont pas
les nombreux loges qui lui furent adresss de son vivant qui prouvent
qu'il les a mrits; ceux mmes que lui donnrent, aprs sa mort, les
gens de lettres qu'il avait si bien traits, peuvent paratre suspects,
et l'on pourrait aller jusqu' suspecter encore tout ce que les
crivains catholiques attachs  la cour de Rome en ont crit depuis;
mais le savant Isaac Casaubon, qui tait protestant, a tenu, dans la
ddicace de son Polybe, absolument le mme langage. Il a rendu le mme
hommage  l'Italie, qui fut la premire  donner l'exemple du retour
vers l'tude des anciens, et  ce souverain pontife, en qui cette tude
trouva tant d'encouragements et de secours[303]. Nicolas V est le
premier pape qu'on doive regarder comme un vritable pre des lettres.
Que lui manqua-t-il pour obtenir, dans la mmoire et dans la
reconnaissance de ceux qui les cultivent, et de ceux qui les aiment, la
place qu'un autre pontife obtint depuis? un rgne plus long, des
circonstances plus heureuses, et les lumires d'un demi-sicle de plus.

[Note 303: _ibid._, p. 51, 52.]

Si l'tat de l'glise tait agit, comme nous venons de le voir, au
commencement de ce sicle, l'tat civil de l'Italie n'tait pas beaucoup
plus tranquille. Jean Galas Visconti, duc de Milan, le plus puissant
des princes qui s'y taient form des souverainets indpendantes,
partagea en mourant, en 1402, ses immenses domaines entre Jean-Marie et
Philippe-Marie, ses deux fils lgitimes, et Gabriel son fils lgitim.
Mais la jeunesse de ces princes, confie  un conseil de rgence mal
assorti et bientt divis, sous le gouvernement d'une mre violente et
cruelle, fit que ce grand hritage dprit promptement entre leurs
mains. Plusieurs villes s'affranchirent, ou reconnurent pour matres des
hommes puissants parmi leurs concitoyens; les princes voisins et les
rpubliques de Florence et de Venise s'agrandirent aux dpens des trois
frres. Jean-Marie se rendit odieux par ses cruauts, et fut massacr
aprs environ dix ans de rgne. Philippe-Marie, hritier de ses tats,
prouva pendant trente-cinq ans toutes les vicissitudes de la fortune,
tantt port au comble du bonheur et de la puissance, tantt tout--fait
abattu. Les dernires annes de sa vie furent les plus malheureuses. Il
vit plusieurs fois les troupes vnitiennes s'avancer jusque sous les
murs de Milan, et piller toutes les campagnes. Le chagrin abrgea ses
jours. Il mourut, en 1447, ne laissant aucun enfant mle pour lui
succder, mais seulement Blanche, sa fille naturelle, marie avec
Franois Sforce, fils du clbre capitaine de ce nom, grand capitaine
lui-mme, et que ce mariage, sa bravoure et son adresse levrent
bientt aprs au souverain pouvoir.

Philippe-Marie Visconti, dans sa vie orageuse, eut peu de loisir pour
cultiver les lettres, et peu de moyens de les encourager: l'auteur de sa
Vie[304] le reprsente cependant comme ayant reu une ducation
littraire, aimant Dante et Ptrarque, et les faisant lire souvent;
tudiant aussi l'Histoire de Tite-Live, et les Vies des hommes
illustres, crites en franais, que Tiraboschi croit avec raison n'avoir
pu tre que des romans[305]. Il accorda des distinctions et des
rcompenses aux savants qui se trouvaient  sa porte, ou qu'il pouvait
attirer  Milan. Il invita, par ses lettres, Franois Philelphe  l'y
venir voir, et il le reut si honorablement, que Philelphe avoue
lui-mme qu'il en tait tout hors de lui[306]. Si Philippe-Marie ne fit
rien de plus pour les sciences, il faut donc s'en prendre moins  lui
qu' sa fortune.

[Note 304: _Candido Decembrio_; voy. _Script. Rer. ital._ de
Muratori, vol. XX, p. 1014.]

[Note 305: Tom. VI, part. I, p. 14.]

[Note 306: _A quo... tam honorific cum exceptus ut me oblitum mei
pen reddiderit_. (_Philelf. Epist._ l. III, p. 6.)]

Les princes de la maison d'Este, souverains de Ferrare, taient dj
clbres par leur amour pour les lettres, et par l'accueil qu'ils
faisaient aux littrateurs et aux savants. Le marquis Nicolas III fit
rouvrir, en 1402, l'Universit de Ferrare, ferme par le conseil de
rgence qui avait gouvern pendant son bas ge. Les guerres qu'il eut
bientt  soutenir et les affaires politiques o il fut engag, ne lui
laissrent pas le temps de donner  cette cole tout l'clat qu'il
aurait voulu; il y appela pourtant des professeurs habiles qu'il y fixa
par ses bienfaits; et il confia au plus clbre d'entre eux, 
_Guarino_, de Vrone, l'ducation de son fils Lionel. Ce fils, plus
fameux que son pre, profita des leons d'un si bon matre. Il se
distingua ds sa jeunesse par les qualits les plus brillantes de
l'esprit, par une mmoire prodigieuse, une loquence naturelle et des
connaissances au-dessus de son ge[307]. Parvenu au gouvernement, en
1441, il n'oublia rien pour donner  l'Universit de Ferrare un clat
gal  celui des plus clbres Universits d'Italie. Il s'entoura
d'hommes instruits, de philosophes, de potes; il se dlassait dans
leurs entretiens de la fatigue des affaires. Il cultiva lui-mme la
posie; et l'on a conserv de lui deux sonnets, plus lgants que ceux
de la plupart des potes du mme temps[308].

[Note 307: Voy. _Antichi Annali Estensi_, dans les _Scrip. Rer.
ital._, vol. XX, p. 453.]

[Note 308: Dans le recueil intitul _Rime de' Poeti Ferraresi_.]

Moins puissant que les seigneurs de Milan et de Ferrare, Jean-Franois
de Gonzague donnait  Mantoue les mmes preuves d'amour pour les
sciences et de considration pour les savants. Il confia l'ducation de
ses deux fils et de sa fille,  un professeur de belles-lettres alors
clbre, mais qui, n'ayant laiss aucun ouvrage, n'a pas eu une
clbrit durable: il se nommait Victorin de Feltro. Gonzague lui
assigna de forts appointements[309], et fit meubler pour lui une maison
entire qu'il habitait seul avec ses lves. On y voyait des galeries,
des promenades charmantes, et des peintures agrables qui reprsentaient
des enfants se livrant aux jeux de leur ge. On l'appelait la _Maison
joyeuse_. L'historien de la vie de Victorin[310] fait une description
touchante de l'ducation paternelle que recevaient de ce bon
professeur, non seulement les jeunes princes, mais beaucoup d'autres
lves qu'il avait la permission d'y admettre; il lui en venait de
toutes les parties de l'Italie, de la France, de l'Allemagne et mme de
la Grce; et son cole seule donnait  Mantoue une renomme gale 
celle des Universits les plus clbres. Victorin de Feltro n'tait pas
seulement le matre, mais le tendre pre de cette jeunesse studieuse; il
ne la formait pas uniquement aux lettres, mais aux vertus, et toujours
en mlant la douceur et les caresses aux leons, la gaet au
recueillement et les jeux  l'tude. On est surpris de trouver dans un
sicle o il y avait encore de la grossiret dans les moeurs, un modle
aussi parfait d'ducation littraire et civile. Le titre seul que
portait ce lieu d'instruction donne beaucoup  penser et  sentir. Il
faudrait envoyer tous les pdants, je ne dis pas du quinzime sicle,
mais de trois et mme de quatre sicles aprs, prendre des leons
d'ducation  la _Maison joyeuse_.

[Note 309: Vingt cus d'or par mois.]

[Note 310: Fr. _Prendilacqua_ de Mantoue, son contemporain et son
lve. Cette histoire, crite en latin, a t publie par _Natale delle
Laste_,  Padoue, en 1774.]

Un tat libre qui avait produit les trois grands hommes auxquels
l'Italie devait sa gloire littraire, o jusqu'alors les hommes ne
s'taient levs que par leurs propres forces ou par celle des partis
politiques qu'ils avaient embrasss, la rpublique de Florence
commenait, sans presque sans apercevoir,  changer de forme, et les
lettres  y trouver de l'appui dans une famille qui devait bientt s'en
servir pour augmenter sa puissance et fonder sa gloire. Les Mdicis,
quelle que ft leur origine, taient dj depuis plusieurs sicles
distingus  Florence par leurs richesses, acquises dans le commerce,
par les grands emplois qu'ils avaient remplis, par leur attachement au
parti populaire, qu'ils avaient toujours soutenu contre celui des
nobles. Jean de Mdicis qui hrita vers la fin du quatorzime sicle du
crdit et des richesses de ses aeux, les augmenta considrablement en
joignant  une application encore plus soutenue au commerce, une sagesse
d'esprit et une thorie politique fonde sur l'affabilit, la
modration, la libralit, qui devint la science de la famille et la
source de sa grandeur. Lorsqu'il mourut, en 1428, Cosme, son fils an,
avait prs de quarante ans. C'tait lui qui depuis long-temps gouvernait
la maison de commerce, et sa considration personnelle tait dj si
grande, que lorsque le pape Jean XXIII se rendit au concile de
Constance, il voulut que Cosme ft du nombre des personnages minents
dont il s'y fit accompagner. Fugitif peu de temps aprs, dpos, dtenu
par le duc de Bavire, il ne trouva que dans les Mdicis de la
gnrosit et de l'amiti. Cosme le racheta pour une somme considrable,
et lui donna ensuite asyle  Florence, pendant le reste de sa vie[311].
On a dit que ce ci-devant pape avait amass d'immenses trsors; qu' sa
mort, en 1419, les Mdicis s'en emparrent, et que ce fut ce qui, joint
aux leurs, les rendit les plus riches particuliers de Florence, de
l'Italie et mme de l'Europe. Ce bruit rpandu par Philelphe, ennemi des
Mdicis, et trop lgrement adopt par Platina[312], est une calomnie
dont Scipion _Ammirato_ a dmontr l'absurdit dans le dix-huitime
livre de son histoire[313].

[Note 311: William Roscoe, _Vie de Laurent de Mdicis_, t. I, p. 11,
d. de Ble, 1799. On a en franais une fort bonne traduction de cet
ouvrage, par M. Thurot.]

[Note 312: _Quem (Cosmum Medicem) homines existimant pecuni
Baldesaris opes suas in tantum auxisse, ut_, etc. Platin., _in Vita
Martini V._]

[Note 313: Tom. II, p. 985. A. B.]

Cosme, rest matre de cette immense fortune et de ce grand pouvoir,
ajouta encore  l'une et  l'autre. Les orages qui s'levrent contre
lui, son exil, son rappel; l'accroissement de puissance qui en fut la
suite, et qui lui donna pour toute sa vie, une espce de magistrature
suprme sans titre, et une autorit presque sans bornes, n'appartiennent
point  cet ouvrage. La conduite politique des Mdicis, leur usurpation
adroite, et la substitution faite par eux du gouvernement ducal  la
constitution rpublicaine de Florence, doivent tre renvoys de mme 
l'histoire de cette Rpublique; ici, nous ne devons considrer dans
Cosme de Mdicis que le gnreux protecteur des sciences, des lettres et
des beaux-arts.

 Venise, pendant son exil, quoiqu'il vitt d'affecter le luxe et la
magnificence, sa simplicit tait, pour ainsi dire, celle d'un
souverain. Un trait suffit pour en donner l'ide. Il fit btir et orner
 ses frais, par le clbre architecte florentin _Michellozzo_, qui
l'avait suivi, une bibliothque pour le monastre des Bndictins de
St.-Georges, et la fit remplir de livres, voulant laisser  Venise un
monument de sa reconnaissance pour l'accueil qu'il y avait reu, de son
amour pour les lettres et de sa libralit[314]. Ce furent-l, dit
Vasari[315], les amusements et les plaisirs de Cosme dans son exil.
Lorsque son parti, devenu le plus fort, l'et fait rappeler  Florence,
tous les chefs du parti contraire ayant t bannis, plusieurs condamns
sous d'autres prtextes  une prison perptuelle et mme  la mort[316],
voyant tout redevenu tranquille autour de lui, et certain dsormais de
son pouvoir, il put satisfaire la noblesse et la gnrosit de ses
gots. Il s'entoura de savants, de philosophes et d'artistes dont il
encourageait les travaux, et dont la socit instructive tait le
dlassement des siens. La dcouverte et l'acquisition des anciens
manuscrits devint une de ses passions les plus fortes. Il y employa
cette lite de savants dont le zle galait les lumires, et n'pargna
rien ni pour le succs de leurs recherches, ni pour les en rcompenser.
Plusieurs d'entre eux, aprs avoir parcouru l'Italie, la France et
l'Allemagne, passrent en Orient, et en revinrent avec d'abondantes
moissons. Nous verrons, en parlant de chacun d'eux, les services de ce
genre qu'ils rendirent aux lettres. Mdicis tait le point central, et
comme la cause premire de tout ce mouvement scientifique imprim  des
esprits clairs et actifs, pour recouvrer et conserver des trsors
littraires, qui, sans cette impulsion peut-tre, ou mme si elle et
t plus tardive, auraient entirement pri. Ce n'tait pas seulement
ses richesses, mais l'tendue de ses relations commerciales avec les
diffrentes parties de l'Europe et de l'Asie, qui le mettaient  porte
de satisfaire cette noble passion. Ses savants missaires arrivaient,
avec des recommandations qui taient comme des ordres, dans des pays qui
leur taient absolument inconnus et dans les rgions les plus
lointaines; tous les dpts et tous les crdits leur taient ouverts. La
chute lente et progressive de l'empire de l'Orient leur facilita
l'acquisition d'un grand nombre d'ouvrages inestimables dans les langues
grecque, hbraque, chaldenne, arabe, syriaque et indienne. Tels furent
les commencements de cette riche et prcieuse bibliothque que Cosme
laissa  ses descendants, et qui, surtout considrablement accrue par
Laurent son petit-fils, jouit dans l'rudition europenne, d'une
rputation si grande et si bien mrite, sous le titre de bibliothque
_Mediceo-Laurentienne_.

[Note 314: Angelo Fabroni, _Magni Cosmi Medicei Vita_. Florent.,
1789, in-4., p. 42.]

[Note 315: _Vita di Michellozzo Michellozi_, t. I, p. 287. Ed. de
Rome, 1789, in-4.]

[Note 316: L'historien anglais de la _Vie de Laurent de Mdicis_, M.
Roscoe, dissimule, comme s'il tait Florentin, et de l'ancien parti de
cette famille, les rigueurs exerces en cette occasion, non pas, il est
vrai, par Cosme lui-mme, mais par ses partisans, pour sa cause, et pour
ses intrts personnels, quoique au nom de la rpublique. Le dernier
auteur florentin de la Vie de Cosme s'exprime  cet gard comme aurait
pu faire un Anglais, et comme le doit tout ami des hommes, de la justice
et de la vrit. Voy. _Angelo Fabroni, ub. supr._, p. 49, 50 et 51
surtout dans ce passage: _Horrere soleo cum reminiscor tot aut
nobilitate aut gestis magistratibus claros viros_, etc.]

Un autre citoyen de Florence, _Niccolo Niccoli_, faisait  peu prs le
mme emploi de sa fortune; mais comme elle tait assez borne, il la
drangea par ses libralits. Il tait parvenu  rassembler huit cents
volumes grecs, latins et orientaux, nombre qui tait alors considrable.
Ce n'tait pas d'ailleurs simplement un curieux, mais un savant amateur
des lettres. Il recopiait souvent lui-mme les anciens ouvrages, mettait
le texte en ordre, corrigeait les fautes des premiers copistes; et
c'est lui qui est regard en quelque sorte comme le pre de ce genre de
critique[317]. Il fut aussi le premier, depuis les anciens, qui conut
l'ide d'une bibliothque publique[318]. A sa mort[319], il laissa, par
son testament, la sienne pour cet usage, sous la surveillance de seize
curateurs. Cosme de Mdicis tait du nombre, ce qui prouve, d'un ct,
qu'il tait regard comme un homme instruit et zl pour la conservation
des livres; et de l'autre, que, malgr ses richesses et le pouvoir
qu'elles lui donnaient  Florence, il tait toujours trait en gal
parmi ses concitoyens. _Niccolo_ avait laiss beaucoup de dettes, qui
pouvaient empcher l'effet de ses bonnes intentions. Cosme se fit donner
par ses associs le droit de disposer seul des livres,  condition qu'il
paierait toutes les dettes. Ayant gnreusement rempli cette condition,
il fit placer les livres, pour l'usage public, dans le monastre des
Dominicains de Saint-Marc, qu'il venait de faire btir avec la plus
grande magnificence, et pour laquelle, selon _Vasari_[320], il n'avait
pas dpens moins de trente-six mille ducats. C'est l'origine d'une
autre clbre bibliothque de Florence, connue sous le nom de
bibliothque Marcienne, ou de Saint-Marc, et qui reconnat pour
fondateur Cosme de Mdicis,  aussi juste titre que _Niccolo Niccoli_
lui-mme. Pour en mettre en ordre les manuscrits prcieux, Cosme se fit
aider par Thomas de Sarzane[321], alors pauvre ecclsiastique, mais
homme d'une rudition profonde; excellent copiste de livres, et destin
 une lvation, dont ses rapports avec Cosme furent le premier degr.
Peu d'annes aprs[322], ce copiste tait devenu pape; et ce fut lui
qui, sous le nom de Nicolas V, fit pour les lettres  Rome, ce
qu'il avait vu Mdicis faire  Florence[323].

[Note 317: _Illud quoque animadvertendum est Nicolaum Niccolum
veluti parentem fuisse artis criticoe, quoe auctores veteres distinguit
emendutque_. (Mehus, _Proef. in Vit. Ambrosii Camald._ p. 50.)]

[Note 318: _Poggio_, Oraison funbre de _Niccolo Nicoli_, _Poggii
Opera_, Basile, 1538, in-fol, p. 276.]

[Note 319: En 1436.]

[Note 320: _Vita di Michelozzo Michelozzi, ub. supr._, p. 291.
Vasari ajoute que pendant tout le temps que l'on mit  btir ce grand
difice, Cosme du Mdicis paya aux religieux de St.-Marc trois cent
soixante-six ducats par an pour leur nourriture.]

[Note 321: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 102.]

[Note 322: En 1447.]

[Note 323: Voy. ci-dessus, p. 244.]

Sous Eugne IV, son prdcesseur, Cosme avait eu une belle occasion de
satisfaire son penchant pour la magnificence, et de donner un nouveau
dveloppement  ses gots littraires. Eugne, qui avait transfr son
concile de Ble  Ferrare, fut forc par la peste, un an aprs,  le
transporter  Florence[324]. Il s'agissait de la runion de l'glise
grecque et de l'glise romaine. C'tait donc le pape, les cardinaux et
les prlats d'une part; de l'autre, le patriarche grec, ses
mtropolitains, et l'empereur d'Orient lui-mme[325], que Florence
allait recevoir. Cosme venait d'tre pour la seconde fois revtu de la
charge de gonfalonnier. Il reut au nom de la rpublique, mais  ses
frais, tous ces illustres trangers; et cette rception, et les honneurs
qu'il leur rendit, et les traitements qu'il leur fit pendant tout leur
sjour  Florence, furent si magnifiques et si splendides, qu'il flatta
sensiblement l'orgueil de ses concitoyens, et qu'il augmenta de plus en
plus son crdit et son autorit, sans dranger sa fortune, suprieure 
ces dpenses fastueuses et  ce luxe de souverain.

[Note 324: 1439.]

[Note 325: Jean Palologue.]

Les savants grecs qui vinrent  ce concile, pour dfendre, dans la
controverse avec les Latins, la cause de l'glise grecque, trouvrent
Florence familiarise avec l'tude de leur langue. Cette tude y avait
langui peu de temps aprs la mort de Boccace: Emmanuel Chrysoloras
l'avait fait refleurir. Ce Grec illustre, n  Constantinople, vers la
moiti du quatorzime sicle, aprs y avoir enseign les belles-lettres,
avait t envoy  Venise par son empereur[326], pour y solliciter des
secours contre les Turcs; et, ds ce premier voyage, plusieurs gens de
lettres italiens taient alls prendre de ses leons. Il tait de retour
 Constantinople, lorsque, de leur propre mouvement, les Florentins lui
offrirent de venir dans leur ville professer la littrature grecque,
avec cent florins d'honoraires, et un engagement pour dix ans. Il s'y
rendit vers la fin de 1396, et c'est de son cole que sortirent
_Ambrogio Traversari_ gnral des Camaldules, _Lonardo Bruni_ d'Arezzo,
_Giannozzo Manetti_, _Palla Strozzi_, _Poggio_, _Filelfo_, et d'autres
encore, qui formrent  Florence, une espce de colonie grecque.
Chrysoloras n'y resta qu'environ quatre ans. Ds le commencement du
quinzime sicle, il se rendit  Milan auprs de l'empereur Manuel, qui
venait de passer en Italie. Il y ouvrit aussi une cole, comme partout
o il faisait quelque sjour; mais bientt il fut charg de missions
importantes, par cet empereur, auprs des puissances d'Italie; par le
pape Alexandre V[327], auprs du patriarche de Constantinople; par Jean
XXIII, au concile de Constance, o il mourut en 1415[328].

[Note 326: Manuel Palologue, en 1393.]

[Note 327: Voy. Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 118.]

[Note 328: Hodius, _de Grcis illustribus_, etc., l. I, cap. 2;
Tiraboschi, _ub. supr._]

Parmi les savants grecs venus au concile de Florence, on distinguait le
vieux Gemistus Plethon, qui avait t le matre d'Emmanuel Chrysoloras.
Sa longue vie avait t consacre  l'tude de la philosophie
platonicienne, encore nouvelle pour la plupart des savants d'Italie,
chez qui la philosophie d'Aristote tait presque seule en crdit. Ds
que les devoirs publics de Gemistus le lui permettaient, il s'attachait
 rpandre ses opinions, et il ne ngligea point cette occasion de les
propager  Florence. Cosme, qui l'allait entendre assiduement, fut si
frapp de ses discours, qu'il rsolut d'tablir une acadmie, dont
l'unique objet fut de cultiver cette philosophie si nouvelle et d'un
genre si lev. Il choisit pour la former et la diriger, Marcile Ficin,
jeune encore, mais dj trs-vers dans la philosophie platonicienne, et
qui rpondit parfaitement au choix que Cosme avait fait de lui.
L'acadmie platonicienne de Florence acquit dans peu d'annes une grande
clbrit. Ce fut, en Europe, la premire institution consacre  la
science, o l'on s'cartt de la mthode des scholastiques, alors
universellement adopte, et quoique ce ne soit qu'aprs la mort de Cosme
qu'elle prit son plus grand accroissement, c'est  lui qu'appartient la
gloire de l'avoir fonde.

Le concile, qu'il avait si bien trait, eut  Florence le dnouement le
plus heureux. Eugne IV fut unanimement reconnu par l'assemble pour
successeur unique et lgitime de saint Pierre; le patriarche et ses
Grecs eurent la gloire de se soumettre, pour le bien gnral de l'glise
chrtienne, aux arguments et aux explications du clerg romain. Jean
Palologue, qui avait pris part  la controverse comme thologien, se
rjouissait comme empereur d'une rconciliation quelconque, esprant que
les princes catholiques viendraient  son secours, et le dfendraient
contre les Turcs. Il s'agissait de son empire. Tandis qu'il coutait
argumenter, et qu'il argumentait lui-mme en Italie, ses tats taient
envahis, sa capitale menace. Il y retourna sans avoir obtenu les
secours qu'il avait esprs. Les prtres de son clerg furent moins
raisonnables que le patriarche et les vques; ils refusrent de
reconnatre le Pontife romain pour chef; plusieurs de ceux qui avaient
sign le dcret de Florence se rtractrent; et l'empereur, presque sous
le canon des Turcs, fut forc de s'occuper de ses controverses
sacerdotales. L'empire grec tomba enfin. La prise de Constantinople par
Mahomet II, en 1453, est une de ces catastrophes qui retentissent dans
les sicles, et donnent un nouveau cours aux chances des destines
humaines. Les sciences et les lettres profitrent en Italie, et surtout
 Florence, du dsastre qu'elles prouvaient en Orient. Les succs
prcdents des professeurs grecs, et le zle connu de Cosme de Mdicis
pour la gloire et le progrs des lettres, engagrent plusieurs savants
fugitifs  y chercher un asyle; ils reurent de Cosme l'accueil qu'ils
avaient espr; la philosophie platonicienne acquit en eux de nouveaux
soutiens, et fut dcidment en tat de tenir tte  celle
d'Aristote[329].

[Note 329: M. Roscoe, p. 46, _ub. supr._]

Cosme avanait en ge au milieu de ces grandes occupations et de ces
douces jouissances. Sa considration au dehors galait le pouvoir dont
il jouissait dans sa patrie, et s'augmentait par la nature mme de ce
pouvoir, qui faisait attribuer toute sa force aux qualits morales de
celui qui l'exerait. Il traitait d'gal  gal avec les puissances de
l'Europe, et trouvait quelquefois ailleurs que dans sa politique et dans
ses richesses les moyens de traiter avantageusement. Celui qu'il employa
avec Alphonse, roi de Naples, mrite d'tre remarqu; et cet Alphonse
lui-mme, que les Espagnols appellent _le Sage_ et _le Magnanime_, doit,
malgr ses vices, beaucoup plus grands que ses vertus, occuper une place
dans l'histoire des lettres.

Le royaume de Naples tait depuis long-temps dchir par des guerres
extrieures et par des troubles domestiques; les lettres y taient
tombes dans le discrdit et dans l'oubli. Aprs la mort de Charles de
Duraz, assassin en Hongrie, Ladislas son fils, que nous appelons
Lancelot, avait eu  disputer son trne contre Louis II, duc d'Anjou; il
tait mort excommuni et empoisonn[330].

[Note 330: L'historien Giannone rapporte comme un bruit public, _
fama_, que les Florentins gagnrent  prix d'or un mdecin, pour qu'il
sacrifit sa fille, en mme temps qu'il les dferait de Ladislas, en
empoisonnant chez elle les sources du plaisir; et il exprime avec une
navet qu'on ne pourrait se permettre dans notre langue, la nature et
les effets du poison. Voy. _Istoria civile del regno di Napoli_, LXXIV,
c. 8.]

Jeanne II, sa soeur, qui lui succda, n'est connue que par ses
faiblesses, ses fautes et ses malheurs. Dans les embarras o elle
s'tait jete, elle adopta imprudemment Alphonse, qui la secourut
d'abord, l'opprima ensuite, l'assigea, la fora d'invoquer contre lui
d'autres secours, comme elle avait invoqu le sien. Dlivre par
Franois Sforce, encore jeune, et dont cette dlivrance fut le premier
exploit, elle adopta Louis III d'Anjou, qui mourut peu de temps aprs,
et  sa place Ren d'Anjou son frre. Ce Ren fit, aprs la mort de
Jeanne, des efforts inutiles pour hriter d'elle; Alphonse tait matre
de la succession, et s'y maintint. La France appuya les prtentions de
Ren; l'Espagne, la possession d'Alphonse. Deux grands tats se firent
long-temps la guerre pour soutenir l'une contre l'autre deux adoptions
de la mme reine.

Alphonse resta dfinitivement roi de Naples.  ne considrer que le bien
qu'il fit aux sciences et aux lettres, il se montra digne des titres
que les Espagnols lui ont donns. Il appelait  sa cour les savants les
plus clbres, et semblait les disputer au pape Nicolas V et  Cosme de
Mdicis. Les mmes que l'on voit fleurir auprs de ces deux protecteurs
des lettres, se rendaient aussi auprs d'Alphonse, et y taient combls
de faveurs et de rcompenses. Le roi se faisait lire tous les jours
quelque ancien auteur, et cette lecture tait souvent interrompue par
des questions d'rudition ou de philosophie qu'il faisait lui-mme, ou
qu'il permettait de faire devant lui. Toute personne instruite avait le
droit d'y assister. Alphonse y admettait mme des enfants qui montraient
du got pour l'tude, tandis qu'aux heures destines  ces exercices de
l'esprit il ne souffrait dans son appartement aucun de ces courtisans
oisifs qui n'y venaient chercher qu'un matre. Un jour qu'on lui lisait
l'histoire de Tite-Live, il fit taire un concert harmonieux
d'instruments pour la mieux entendre. Il tait malade  Capoue; Antoine
de Palerme, ou _Panormita_, lui lut la vie d'Alexandre, par
Quinte-Curce, et le roi prit tant de plaisir  cette lecture qu'il n'eut
pas besoin d'autre mdecine pour se gurir. Il est vrai que c'est le
_Panormita_ qui raconte lui-mme ce trait, dans l'histoire d'Alphonse
qu'il a crite en latin[331], et il pourrait bien avoir exagr l'effet
de sa lecture. Dans les guerres qu'Alphonse eut  soutenir, il ne
laissait pas passer un jour sans se faire lire quelque trait des
Commentaires de Csar. Il prenait un plaisir extrme  entendre de bons
orateurs. Lorsque _Ginnnozzo Manetti_ fut envoy par les Florentins en
ambassade auprs lui, Alphonse fut si charm de son discours, et
l'couta, dit-on, avec une attention si profonde, qu'il ne leva mme pas
la main pour chasser une mouche qui s'tait place sur son nez. C'est
peut-tre  ce trait un peu puril, mais caractristique, et rapport
par deux historiens contemporains[332], que notre bon La Fontaine fait
allusion, lorsque, dans la grande querelle entre la mouche et la fourmi,
la mouche dit avec orgueil:

        Vous campez-vous jamais sur la tte d'un roi?

[Note 331: _De dictis et factis Alphonsi_.]

Il serait trop long de rapporter tous les traits de la vie du roi
Alphonse qui prouvent son amour pour les sciences, pour la thologie, o
il se piquait d'tre aussi fort qu'aucun docteur de son royaume, pour la
philosophie et pour les lettres. Le soin qui occupait le plus alors tous
ceux qui les aimaient, celui de rechercher et de rassembler d'anciens
manuscrits, tait un des objets favoris de son attention et de ses
dpenses. Il parvint  en former une collection nombreuse et choisie; et
de tous les appartements de son palais, sa bibliothque tait celui o
il se plaisait le plus. Il n'avait point pour cusson d'autres armes
qu'un livre ouvert; sa joie s'exprimait par les signes les moins
quivoques quand on lui en procurait un nouveau pour lui; lorsqu' la
prise et dans le pillage de quelque ville, il arrivait aux soldats de
trouver des livres, ils se gardaient bien de les dtruire, et les
portaient au roi, comme ce qu'ils avaient trouv de plus prcieux dans
le butin. C'est cette passion pour les livres que Cosme de Mdicis sut
mettre  profit pour terminer quelques diffrents assez graves qui
s'taient levs entre Alphonse et lui. Il fit  ce roi le sacrifice
d'un beau manuscrit de Tite-Live, et la bonne harmonie se rtablit[333].
Malgr nos progrs en tout genre et tous les avantages de notre sicle
sur celui de Cosme et d'Alphonse, il est permis de regretter le temps o
le don d'un livre latin, fait  propos, maintenait o rtablissait la
paix entre deux tats. L'histoire ajoute que les mdecins du roi
voulurent lui persuader que ce livre tait empoisonn; mais qu'il
mprisa leurs soupons, et se mit  lire l'ouvrage avec un extrme
plaisir[334].

[Note 332: Ce mme Anton. Panormita, et Naldo Naldi, _Vita Jannotii
Manetti_; voy. Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. XX.]

[Note 333: Crinitus, _de honest Disciplin_, l. XVIII, c. 9;
Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 95.]

[Note 334: Tiraboschi, _ub. sup._]

Quelques annes plus tard, ce moyen de ngociation aurait perdu son
efficacit. L'invention de l'imprimerie, autre vnement plus important
encore par ses effets que la prise de Constantinople, sembla natre 
la mme poque pour consoler le monde littraire de cette ruine et pour
en sauver les dbris. En rendant aussi prompte que facile la
multiplication des copies d'un livre, elle en diminua la haute valeur.
Il y eut encore des exemplaires infiniment prcieux, et il y en aura
toujours; mais il n'y en eut plus d'inapprciables, parce qu'il n'y en
eut plus d'uniques, dont la possession pt tre l'objet de l'ambition
d'un roi, et dont le sacrifice lui part une satisfaction suffisante. On
a observ avec justesse[335] que cette invention parut prcisment dans
le temps le plus propre  sa propagation et  son succs. Si elle tait
ne dans ces sicles o l'on ne s'tait encore occup ni des sciences ni
des livres, o un homme passait pour savant ds qu'il tait en tat de
lire et d'crire tant bien que mal, les inventeurs auraient t forcs
de laisser oisifs leurs caractres et leurs presses, peut-tre de les
jeter au feu, et de chercher pour vivre d'autres ressources. Mais le
bonheur des lettres voulut que l'imprimerie ft invente prcisment au
moment o la recherche des livres excitait un enthousiasme universel; 
peine tait-elle connue qu'elle fut accueillie, clbre, adopte de
toutes parts, comme le don le plus prcieux que les arts eussent encore
fait aux peuples modernes; invention merveilleuse en effet, qui dcida
plus que toute autre de leur supriorit sur les anciens, et qui fut
pour l'homme civilis un moyen de progrs aussi puissant peut-tre que
l'avait t, dans l'enfance de la civilisation, la dcouverte de
l'criture et la cration de l'alphabet.

[Note 335: Tiraboschi. part. I, l. I, c. 4.]

Mayence, Harlem et Strasbourg se sont long-temps disput l'honneur de
lui avoir donn naissance. La Caille, Chevillier, Maittaire, Prosper
Marchand, Orlandi, Schoephlin, Meerman[336], semblaient avoir puis
cette matire. D'autres auteurs l'ont encore traite depuis. Le rsultat
le plus clair de toutes ses recherches est que l'invention de
l'imprimerie en caractres mobiles appartient  l'Allemagne; que Jean
Guttimberg de Mayence l'employa le premier[337], et que le premier livre
qui fut imprim avec cette espce de caractres fut une Bible qui parut
de 1450  1455, et dont on n'a encore retrouv, dit-on, que trois
exemplaires[338]. Le reste importe mdiocrement  ceux qui sont plus
attentifs aux effets et aux causes, que curieux des noms de lieu et des
dates. Il parat encore certain que cette invention passa d'Allemagne en
Italie avant de se rpandre ailleurs; mais une autre question que les
rudits italiens ont souvent agite, et qui nous arrtera encore moins,
est de savoir quel est, en Italie, le lieu o la premire imprimerie
s'tablit. Est-ce Venise ou Milan? Est-ce le monastre de Subiac, dans
la campagne de Rome? Dans l'un ou dans l'autre lieu, on avoue que ce
furent deux imprimeurs allemands[339] qui transportrent leurs
instruments et leur industrie, et que leurs ditions les plus anciennes
ne remontent pas plus haut que 1465. Ce qui parat donner l'avantage au
monastre de Subiac, c'est qu'il tait alors habit par des moines
allemands, et que ce dut tre un motif de prfrence pour des ouvriers
de ce pays.

[Note 336: _Histoire de l'Imprimerie_, Paris, 1689, in-4.;
_l'Origine de l'Imprimerie de Paris_, Paris, 1694, in-4.; _Annales
Typographici_, La Haye et Londres, 1719-1741, 9 vol. in-4.; _Histoire
de l'Imprimerie_, La Haye, 1740, in-4.; _Origine e progressi della
stampa_, Bononi, 1722, in-4.; _Vindicioe Typographicoe_, Argentin, 1760,
in-4.; _Origines Typographycoe_, La Haye, 1765, in-4.]

[Note 337: La fable de Laurent Coster, soutenue par Meerman, est
entirement discrdite aujourd'hui. M. de la Serna Santander, dans
l'_Essai historique_ qui prcde son _Dictionnaire bibliographique
choisi du quinzime sicle_, Bruxelles, 1805, in-8., ne laisse rien 
dsirer ni  dire sur cet objet.]

[Note 338: L'un est dans la Bibliothque du roi de Prusse,  Berlin:
l'autre chez des Bndictins, prs de Mayence (il doit tre maintenant 
la Bibliothque impr.); le troisime  Paris,  la Bibliothque
Mazarine. (Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VI, part. I, p.
121.)]

[Note 339: Sweinheim et Pannartz.]

Cosme ne vcut pas assez pour voir cette belle dcouverte se rpandre
dans sa patrie. Pendant ses dernires annes, il passait, 
quelques-unes de ses maisons de campagne[340], tout le temps qu'il
pouvait drober aux affaires publiques. L'amlioration de ses terres,
dont il tirait un immense revenu, y faisait sa principale occupation, et
l'tude de la philosophie platonicienne, son plus agrable dlassement.
Marsile Ficin l'accompagnait dans tous ces voyages; il a crit quelque
part que Midas n'tait pas plus avare de son or, que Cosme ne l'tait de
son temps. Il l'employa ainsi jusqu' son dernier jour, donnant  ses
affaires personnelles, avec une grand calme d'esprit, le temps qu'elles
exigeaient de lui, et consacrant le reste  des entretiens
philosophiques sur les matires les plus leves et les plus abstraites.
Se sentant prs de mourir, il fit appeler _Contessina_, son pouse, et
Pierre, son fils, leur parla long-temps des affaires du gouvernement, de
celles de son commerce et de sa famille, recommanda  Pierre de veiller
avec la plus grande attention sur l'ducation de ses deux fils, Laurent
et Julien, exigea que ses funrailles se fissent arec la plus grande
simplicit, et mourut six jours aprs[341], g de soixante-quinze ans.

[Note 340: Careggi et Caffagiolo.]

[Note 341: Le Ier. jour du mois d'aot 1464.]

Si ses funrailles furent faites sans autre pompe que celle que son
fils crut ncessaire  sa pit filiale et  la dcence[342], elles
furent accompagnes d'une affluence de citoyens, et d'expressions de la
douleur publique, plus honorables pour sa mmoire que toutes les
magnificences du luxe des morts; et ce qui l'honore encore d'avantage,
c'est le dcret du snat, confirm par le peuple, qui dcerne  Cosme de
Mdicis, aprs sa mort, le titre de _Pre de la patrie_[343].

[Note 342: Voyez le dtail de tous ces frais dans un article des
_Ricordi di Pietro de' Medici_, note 141,  la fin de la Vie de Cosme,
crite en latin par Angelo Fabroni, p. 253 et suiv.]

[Note 343: Voyez ce dcret, _ibidem_, note 142, p. 257, 258.]

Si l'on ajoute  l'ide que l'histoire nous donne de ses avantages
extrieurs, de la culture et de l'lvation de son esprit, et de la
protection aussi claire que gnreuse qu'il accorda aux lettres, les
encouragements que lui durent les beaux-arts, qui taient encore, pour
ainsi dire, au berceau, on sera forc de reconnatre que, si les
circonstances favorisrent singulirement cet homme illustre, il sut
aussi profiter admirablement de ces circonstances heureuses, et que tout
ce qui honore l'esprit humain, tout ce qui fit  cette poque la
splendeur et la gloire de son pays, trouva, dans le noble emploi qu'il
fit de son pouvoir et de ses richesses, de puissants moyens
d'accroissement et de prosprit. Ce n'tait pas un protecteur que les
artistes et les gens de lettres croyaient avoir en lui, c'tait un ami
que leur avait mnag la fortune, et qui aimait  partager avec eux ce
qu'elle avait fait pour lui; de mme que ses concitoyens ne voyaient
dans un chef si affable, si simple et si populaire, qu'un citoyen
laborieux et appliqu, que sa capacit rendait propre  grer, mieux
qu'un autre, les affaires de la rpublique, et ses richesses, et sa
magnificence  les reprsenter avec plus d'honneur. Il dpensa des
sommes immenses  dcorer Florence d'difices publics. _Michellozzi_ et
_Brunelleschi_, dont l'un, dit M. Roscoe[344], tait un homme de talent,
et l'autre, un homme de gnie, taient ses deux architectes de choix. Il
employait surtout le dernier pour les monuments publics; mais, lorsqu'il
fit btir une maison pour lui et pour sa famille, il prfra les plans
de _Michellozzi_, parce qu'ils taient plus simples. En dcorant cette
maison des restes les plus prcieux de l'art antique, il y employa aussi
les talents des artistes modernes, et surtout du jeune peintre
_Masaccio_, qui substituait un nouveau style, une composition plus
expressive et plus naturelle,  la manire sche et froide de _Giotto_
et de ses disciples; il l'occupa ensuite, ainsi que _Filippo Lippi_, son
lve,  embellir les temples qu'il avait fait btir; et l'on voyait en
mme temps  Florence, comme dans une nouvelle Athnes, _Masaccio_ et
_Lippi_ orner des productions de leur pinceau les glises et les
palais, _Donatello_ donner au marbre l'expression et la vie,
_Brunelleschi_, architecte, sculpteur et pote, lever la magnifique
coupole de _Santa Maria del Fiore_, et _Ghiberti_ couler en bronze les
admirables portes de l'glise Saint-Jean, qui, suivant l'expression de
Michel-Ange, taient dignes d'tre les portes du paradis[345]; tandis
que l'acadmie platonicienne discutait les questions les plus sublimes
de la philosophie, que les Grecs rfugis, pour prix du noble asyle qui
leur tait donn, rpandaient les trsors de leur belle langue, et les
chefs-d'oeuvre de leurs orateurs, de leurs philosophes, de leurs potes,
et que de savants Italiens recherchaient avec ardeur, interprtaient
avec sagacit, et multipliaient avec un zle infatigable, les copies de
ces chefs-d'oeuvre chappes au fer des barbares et  la rouille du
temps.

[Note 344: _Life of Lorenzo de' Medici_, chap. I.]

[Note 345: _Un giorno Michel Agnolo Buonarotti fermatosi a veder
questo lavora, e dimandato quel che gliene paresse, e se questa porte
eran belle, rispose: elle son tanto belle, ch'elle starebbon bene alle
porte del paradiso_. Vasari, _Vita di Lorenzo Ghiberti_, d. de Rome,
1759, in-4., l. I, p. 213 et suiv. On trouve dans cette Vie les dtails
les plus curieux sur le dessin et sur l'excution de ces admirables
portes de St.-Jean. Ce qui prouve l'tat florissant o taient dj les
arts, c'est que l'excution en fut donne au concours, et que _Lorenzo
Ghiberti_, qui n'avait que vingt-deux ans, l'emporta sur sept rivaux. Le
sujet du concours tait le sacrifice d'Abraham fondu en bronze.
L'ouvrage de _Ghiberti_, jug infiniment suprieur par une assemble de
trente-quatre personnes, peintres, sculpteurs, orfvres, tant florentins
qu'trangers, accourus de toutes les parties de l'Italie, lui fit
adjuger sur-le-champ l'excution et la fonte des portes. La premire,
dont Vasari fait une description dtaille, tant finie, se trouva du
poids de trente-quatre milliers de livres, et cota, tout compris,
vingt-deux mille florins. La seconde porte, dcrite de mme, _ibid._, et
qui fut commence quelques annes aprs, est d'un travail et d'une
richesse encore plus admirables. Vasari prtend que la confection de ces
deux portes cota quarante ans de travaux  leur auteur; Bottari, dans
une note, les rduit  vingt-deux ans. Elles furent commences en 1402,
et termines en 1423. Voy. dans Vasari, _loc. cit._, la description des
figures et des ornements, et le dtail des oprations de _Ghiberti_.]




CHAPITRE XIX.

_Philologues et Grammairiens clbres du quinzime sicle; Guarino de
Vrone, Jean Aurispa, Ambrogio Traversari, Leonardo Bruni d'Arezzo,
Gasparino Barzizza, Poggio Bracciolini, Filelfo, Laurent Valla_; etc.


L'rudition imprima son cachet sur le quinzime sicle, comme le gnie
avait imprim le sien sur le quatorzime; mais une rudition
substantielle, conservatrice, vraiment profitable aux lettres, sans
laquelle mme la plupart des anciens auteurs, quoique recouvrs alors,
n'auraient point exist pour nous; et non point cette rudition aussi
vaine que fatigante, qui redit encore aujourd'hui ce qui fut dit alors,
et ce qui a t redit cent fois depuis; qui met un soin minutieux 
expliquer toujours ce que personne ne s'est jamais souci de savoir,
entasse des pages sur un mot, des volumes sur quelques phrases,
multiplie les gloses, comme pour empcher d'entendre les textes, et
parviendrait  rendre l'Antiquit ennuyeuse, si l'on n'avait pas
toujours la ressource de lire les textes sans les gloses.

 voir la direction gnrale que prirent alors les esprits, on dirait
qu'ils agirent d'accord et d'aprs une dlibration aussi unanime
qu'elle tait sage: il semblerait que, certains dsormais de l'existence
d'une langue  qui toutes les beauts de la posie et de l'loquence
taient assures, ils reconnurent de concert que, si l'on voulait que
l'emploi de cette langue ft aussi heureux qu'il l'avait t dans les
trois grands crivains de l'autre sicle, il fallait exploiter et
fouiller, comme eux, la riche mine des anciens, se familiariser, comme
ils l'avaient fait, avec les muses grecques et latines, rapprendre, sous
la dicte de Cicron, de Trence et de Virgile, le vrai gnie et les
tours propres de l'idiome latin, dont on se servait toujours, mais
vici, corrompu par le mauvais latin de l'cole; chercher enfin, dans
les langues savantes, le secret que Dante, Ptrarque et Boccace y
avaient trouv, de donner  une langue, basse et populaire jusqu' eux,
l'lvation, l'nergie et la dlicatesse qui la rendaient propre 
examiner toutes les nuances des combinaisons de l'esprit et des
inspirations du gnie.

Telle fut, ds le commencement de ce sicle, la tendance commune des
efforts de tous les hommes studieux. L'ardeur avec laquelle on se porta
vers l'tude des anciens, et surtout des Grecs, l'empressement 
apprendre leur langue, et  rassembler les manuscrits de leurs ouvrages,
devinrent une passion gnrale qui s'empara de tous les esprits. Les
grammairiens, les philologues ou professeurs de langues et de
littrature ancienne, jouent donc,  cette poque, un rle plus
important que dans les poques prcdentes. En effet, on voit que la
plupart des hommes qui l'ont illustre sortirent des coles de deux
grammairiens clbres, Jean de Ravenne et le savant Grec Emmanuel
Chrysoloras. Le premier, lev, comme on l'a vu prcdemment[346], par
Ptrarque, avec une extrme tendresse, lui avait donn des chagrins, et
n'avait pu lasser les bonts de son matre, par l'inconstance de son
humeur. On ne sait pas bien positivement ce qu'il devint aprs la mort
de Ptrarque. On le voit pendant plusieurs annes professant  Padoue,
et presque en mme temps  Florence. Il faut donc, ou qu'il y ait eu
deux professeurs de ce nom, comme quelques auteurs l'ont cru[347], ou
que le mme se soit transport rapidement de l'une  l'autre ville,
opinion qui parat plus vraisemblable[348]. Ce qu'il y a de certain,
c'est que ce Jean de Ravenne fut un des plus savants matres de son
temps; il sortit de son cole un si grand nombre d'Italiens clbres,
qu'on l'a compar au cheval de Troie, d'o sortirent les Grecs les plus
illustres[349]. Il professait encore  Florence en 1412, et fut charg,
pour la seconde fois, cette anne mme, d'expliquer le pome du
Dante[350]. L'abb Mehus conjecture qu'il ne mourut que vers l'an
1420[351]. Les nombreux disciples d'Emmanuel Chrysoloras, clbre
professeur de langue et de littrature grecque, dont nous avons aussi
parl[352], ne contriburent pas moins que ceux de Jean de Ravenne 
donner  ce sicle le caractre d'rudition qui le distingue.

[Note 346: Voy. t. II, p. 421 et suiv.]

[Note 347: L'abb Ginanni, _Scritt. Ravenn._, t. I, p. 214, etc.]

[Note 348: Voy. Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. V, p.
513 et 514.]

[Note 349: Rafaello Volterrano, _Anthropol._, l. XXI, Tiraboschi,
_ub. supr._]

[Note 350: Salvino Salvini, dans la Prface de ses _Fasti
Consolari_.]

[Note 351: _Vita Ambros. Camald._, p. 324.]

[Note 352: Voy. ci-dessus, 260 et 261.]

_Guarino_ de Vrone, premire tige d'une famille hrditairement
illustre dans les lettres, fut l'un des lves les plus clbres de ces
deux matres. Il tait n en 1370,  Vrone, d'une famille noble[353].
Aprs s'tre instruit, sous Jean de Ravenne, de la langue et de la
littrature latines, il se rendit  Constantinople, uniquement pour
apprendre le grec  l'cole d'Emmanuel Chrysoloras, qui n'tait point
encore pass en Italie. Un crivain du quinzime et du seizime
sicle[354], a prtendu qu'il tait d'un ge avanc quand il fit ce
voyage, qu'il revenait en Italie avec deux grandes caisses de livres
grecs, fruits de ses recherches, lorsqu'il fut accueilli par une tempte
affreuse, et qu'ayant perdu, dans ce naufrage, une de ses deux caisses,
il en conut tant de chagrin, que ses cheveux blanchirent dans une nuit.
Maffi et Apostolo Zeno rvoqurent en doute ce rcit, qu'ils traitent
de fabuleux[355]. Il parat, en effet, en rapprochant plusieurs
circonstances, que _Guarino_ tait fort jeune quand il passa en Grce,
et qu'il n'avait gure que vingt ans lorsqu'il en revint: mais ce n'est
pas une raison pour que le reste de ce fait soit une fable. Il serait
peu tonnant que les cheveux d'un homme dj vieux blanchissent pour une
raison quelconque; il l'est beaucoup que ceux d'un jeune homme prouvent
cette mtamorphose; mais c'est aussi comme une chose trs-tonnante que
ce fait est rapport. _Guarino_, de retour en Italie, tint d'abord
cole  Florence, et successivement  Vrone, sa patrie,  Padoue,
Bologne,  Venise et  Ferrare. Cette dernire ville est celle o il
sjourna le plus. Nicolas III d'Est l'y appela[356] pour lui confier
l'ducation de son fils Lionel. Six ou sept ans aprs, quand il l'eut
finie, il fut fait professeur de langue grecque et latine dans
l'Universit de Ferrare[357], dont le marquis Nicolas avait la
prosprit fort  coeur. _Guarino_ remplissait cette fonction lorsque se
tint le grand concile, o l'empereur grec Jean Palologue se rendit. Les
Grecs, dont il tait accompagn, donnrent  notre professeur beaucoup
d'occupation, comme il le disait lui-mme dans des lettres cites par le
cardinal Querini[358]. Il passa avec eux  Florence, lors de la
translation du concile, sans doute pour servir d'interprte dans les
confrences entre les Latins et les Grecs. Il revint ensuite  Ferrare,
o il professait encore  la fin de 1460, lorsqu'il mourut, g de
quatre-vingt-dix ans.

[Note 353: Alexandre Guarini, arrire-petit-fils de Battiste
Guarini, auteur du _Pastor Fido_, dit dans la Vie de ce pote, en
parlant de Guarino l'ancien, tige honorable de leur famille, qu'il tait
_noble Vronais_. Voy. supplment au _Giornale de' Letterati d'Italia_,
t. II, p. 155.]

[Note 354: _Pontico Virunio_, dans sa Vie d'Emmanuel Chrysoloras,
cit par Henri-tienne, Dialogue intitul: _De parum fidis Grca lingu
magistris_, 1587, in-4.]

[Note 355: _ favoletta raccontata da Pontico Virunio_; Maffi,
_Verona illustrata_, part. II, l. III, p. 134. _Questo racconta del
Virunio ha un' aria di favoletta_. Apostolo Zeno, _Dissertaz. Voss._, t.
I, p. 214.]

[Note 356: En 1429.]

[Note 357: En 1436.]

[Note 358: _Diatrib. ad. Epist. Fr. Barbar._, p. 511; Tiraboschi, t.
VI, part. II. p. 260.]

Ses principaux ouvrages consistent en traductions latines des auteurs
grecs; celles de plusieurs Vies de Plutarque, de quelques-unes de ses
oeuvres morales, et surtout de la Gographie de Strabon[359], sont les
principales. Il ajouta aux Vies traduites de Ptrarque, la Vie
d'Aristote et celle de Platon. Il composa de plus une grammaire
grecque[360] et une grammaire latine[361], des commentaires sur
plusieurs auteurs des deux langues[362], plusieurs discours latins
prononcs  Vrone,  Ferrare et ailleurs, quelques posies latines et
un grand nombre de lettres qui n'ont point t imprimes[363]. C'est lui
qui retrouva le premier les posies de Catulle, couvertes de poussire
dans un grenier, et presque dtruites[364]. Il les restaura, les
corrigea, les mit en tat d'tre lues et entendues,  l'exception d'un
petit nombre de vers o le temps avait tellement imprim ses traces, que
ni _Guarino_, ni aucun autre depuis, n'ont pu les effacer entirement.

[Note 359: Il ne traduisit d'abord que les dix premiers livres, par
ordre du pape Nicolas V; Grgoire de Tyferne traduisit les sept autres,
et c'est dans cet tat qu'ils ont t imprims pour la premire fois 
Rome, vers 1470, in-fol., par les soins de Jean Andr, vque d'Aleria;
mais,  la demande du snateur vnitien _Marcello_, _Guarino_ traduisit
aussi dans la suite ces sept derniers, et on les garde manuscrits dans
plusieurs bibliothques,  Venise,  Modne, etc. Maffi, _Verona
illustrata_, t. II, p. 145, cite un manuscrit original des dix-sept
livres, crit tout entier de la main mme de _Guarino_, et qui tait
alors  Venise, dans la bibliothque du snateur _Soranzo_.]

[Note 360: _Emmanuelis Chrysolor erotemata lingu grc, in
compendium redacta,  Guarino Veronensi_, etc. _Ferrari_, 1509, in-8.
Ce n'est, comme on voit, qu'un abrg de la Grammaire de Chrysoloras,
mais avec des additions et des notes de _Guarino_. Ce livre est devenu
fort rare.]

[Note 361: _Grammatic institutiones, per Bartholomoeum Philalethem_,
sans date et sans nom de lieu, mais  Vrone, 1487, et rimprime en
1540; premier modle, selon Maffi (_ub. sup._ p. 149) de toutes celles
qu'on a faites depuis. Il faut ajouter quelques opuscules, _Carmina
differentiala_. _Liber de Diphtongis_, etc.]

[Note 362: Entre autres sur quelques oraisons de Cicron et sur
Perse.]

[Note 363: Voyez-en la notice dans Maffi, _ub. supr._, p. 150.]

[Note 364: Sur ce manuscrit de Catulle, et sur une pigramme latine
qui indique le lieu o il fut trouv, et qui est attribue  _Guarino_,
voy. Apostolo Zeno, _Dissertaz. Voss._, t. I, p. 223.]

Il y a peu de proportion entre ces travaux de _Guarino_ et l'immense
rputation dont il a joui dans son sicle, et mme dans les ges
suivants; mais le grand bien qu'il fit aux lettres, et qui justifie
cette renomme, fut dans le nombre presque infini de disciples qu'il
forma pendant sa longue carrire, et auxquels il inspira le got des
bonnes tudes et de la littrature ancienne. C'est surtout comme l'un
des plus zls restaurateurs de cette littrature et de ces tudes
qu'il mrite les grands loges que lui donnrent plusieurs crivains de
son temps. Une des qualits qu'ils louent le plus en lui, est l'activit
prodigieuse qu'il conserva jusque dans ses dernires annes. Deux
choses, dit l'un d'eux[365], dcorent la vieillesse de notre _Guarino_,
qui a dcor l'Italie entire en y ranimant l'tude des belles-lettres;
c'est une mmoire incroyable et une infatigable application  la
lecture.  peine il mange,  peine il dort,  peine il sort de chez lui,
et cependant ses membres et ses sens conservent toute la vigueur de la
jeunesse. Cet homme laborieux eut, de la mme femme, douze enfants au
moins. Deux de ses fils suivirent ses traces. Jrme, ou _Girolamo_ fut
secrtaire d'Alphonse, roi de Naples. Baptiste, plus connu, fut
professeur de littrature grecque et latine  Ferrare, comme son pre.
Il eut, comme lui, de savants et illustres lves, entre autres _Giglia
Giraldi_ et Alde Manuce. Il laissa des posies latines qui sont
imprimes[366]; un Trait des tudes[367] qui l'est aussi, sans compter
un grand nombre d'Opuscules, de Traductions du grec, de Discours et de
Lettres, rests indits. C'est  lui que l'on dut la premire dition
des Commentaires de Servius sur Virgile[368]; il travailla beaucoup et
avec fruit  corriger et  expliquer Catulle, qu'avait retrouv son
pre[369]; les auteurs contemporains mettent presque de pair le pre et
le fils dans leurs loges, et en considrant cette continuit de
services, d'enseignement et de travaux, les amis des lettres ne doivent
point les sparer dans leur reconnaissance.

[Note 365: Timothe Maffi, cit par Apost. Zono. _ub. sup._ p. 221,
col. 2.]

[Note 366: _Baptistoe Guarini Veronensis poemata latina_, Modne,
1496.]

[Note 367: _De ordine docendi ac studendi ad Maffeum Gambaram
Brixianum discipulum suum_, sans nom de lieu et sans date. Il y en a eu
une autre dition  Heidelberg, en 1489. Maffi _Verona illustr._, t.
II, p. 157.]

[Note 368: C'est du moins ce que dit Maffi, _loc. cit._; mais
l'dition dont il parle est celle de Venise, 1471, avec une souscription
en vers latins, o _Guarino_ est nomm, et l'on en cite une de Rome,
sans date, que les bibliographes prtendent tre de l'anne prcdente,
1470. Voy. Debure, _Bibl. instr., Belles-Lettres_, t. I, p. 291.]

[Note 369: C'est ce qu'on peut voir par l'dition rare et prcieuse
que son fils Alexandre _Guarino_ a donne de ce pote, Venise, 1521,
in-4.]

Il n'y eut peut-tre jamais de plus grands rapports entre deux hommes
qui courent la mme carrire que ceux qu'on remarque entre _Guarino_ de
Vrone et Jean _Aurispa_[370]. Leur longue vie, le genre de leurs
travaux, les vicissitudes qu'ils prouvrent ont une ressemblance
frappante. Tous deux ns presque en mme temps, tous deux professeurs de
la mme science et presque dans les mmes villes, tous deux d'une ardeur
infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, _Aurispa_, pour
dernier trait de sympathie, passa comme _Guarino_  Constantinople,
uniquement pour apprendre le grec. Il tait n un an avant lui, en 1369.
La Sicile fut sa patrie, et sans doute il y resta pendant ses premires
annes. Ce ne fut que dans un ge mr qu'il voyagea en Grce. L'activit
qu'il mit  y rechercher les anciens livres eut le plus heureux succs.
 son retour en Italie, il rapporta  Venise deux cent trente manuscrits
d'auteurs grecs, parmi lesquels on compte les posies de Callimaque, de
Pindare, d'Oppien, celles qu'on attribue  Orphe, toutes les OEuvres de
Platon, de Proclus, de Plotin, de Xnophon; les histoires d'Arrien, de
Dion, de Diodore de Sicile, de Procope et plusieurs autres qu'il rendit
le premier aux lettres europennes. Il revint en Italie avec le jeune
empereur grec Jean Palologue, que, du vivant de son pre, on appelait
Calojean,  cause de sa beaut. Il tait avec lui  Venise  la fin de
1423. Il l'accompagna dans plusieurs villes, et ne se spara de lui que
l'anne suivante. Il se rendit ensuite  Bologne, o l'on dsira
l'attacher  l'Universit comme professeur de langue grecque. Il resta
un an dans cette ville, dont il trouva les habitants polis et d'un bon
commerce, mais peu disposs  l'tude des belles-lettres[371]. On se
rappelle cependant de quelle rputation jouissait l'Universit de
Bologne, et rien ne prouve mieux combien il y avait de diffrence entre
des tudes littraires et celles que l'on avait faites jusque-l dans
les Universits, et que l'on y faisait encore.

[Note 370: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 265.]

[Note 371: Tirabochi, t. VI, part. II, p. 268.]

On dsirait depuis quelque temps  Florence d'y attirer Jean _Aurispa_.
On lui promettait un traitement plus avantageux, et des esprits mieux
prpars  la culture des lettres. Il s'y rendit enfin; mais soit par
l'effet de quelques brouilleries qui furent trs-frquentes parmi les
littrateurs de ce temps, soit par tout autre motif, il y resta peu
d'annes, et passa de Florence  Ferrare, o le marquis Nicolas III le
retint par ses bienfaits. Il y tait encore en 1438, quand le concile de
Ble y fut transfr. Ce fut alors qu'il fut connu du pape Eugne IV,
qui se l'attacha en qualit de secrtaire apostolique. Nicolas V le
confirma dans cette place[372]. Il n'est pas tonnant qu'un pontife
aussi ami des lettres s'occupt de la fortune d'un savant si distingu.
Il lui accorda quelques bnfices qui le mirent, pour le reste de sa
vie, au-dessus du besoin. Devenu vieux, il dsira quitter la cour
romaine, et revenir  Ferrare, o il avait encore des amis. Il y
retourna en effet en 1450, y vcut tranquille et honor pendant dix ans,
et mourut plus que nonagnaire, en 1460. Plusieurs traductions du grec
en latin, quelques lettres et quelques posies latines, sont aussi tout
ce qui reste d'_Aurispa_. C'est  son long professorat, aux manuscrits
prcieux qu'il recueillit, qu'il expliqua, dont il rpandit et multiplia
les copies, en un mot, aux efforts constants qu'il fit pour seconder le
mouvement gnral qui se portait alors vers l'tude des langues
anciennes, qu'il dut, comme _Guarino_, sa juste clbrit.

[Note 372: En 1447.]

_Gasparino Barzizza_, autre clbre professeur et orateur de ce temps,
prit son nom du village de _Barzizza_, prs de Bergame, o il tait n
en 1370. On croit qu'il fit ses tudes  Bergame, et qu'il y tint mme
ensuite une cole particulire. Il professa ensuite publiquement les
belles-lettres  Pavie,  Venise,  Padoue et  Milan. Il tait dans
cette dernire ville en 1418, lorsque le Pape Martin V y passa, en
revenant du concile de Constance. _Barzizza_ fut choisi pour le
complimenter, et les deux Universits de Pavie et de Padoue ayant envoy
des orateurs auprs de ce pontife, ce fut encore lui qui fut charg de
rdiger les deux harangues. Il jouit le reste de sa vie de la faveur du
duc Philippe-Marie Visconti et de la considration due  ses talents et
 son savoir: il mourut  Milan vers la fin de 1430.

Les OEuvres latines qu'il a laisses ne sont pas ses seuls titres pour
tre compt parmi les restaurateurs des bonnes tudes et de l'lgante
latinit: il l'est surtout, comme _Aurispa_ et _Guarino_, pour son zle
 expliquer les anciens auteurs, et  dchiffrer les manuscrits dont la
recherche occupait alors tous les savants. Ses ptres forment pour nous
autres Franais une curiosit typographique. Quand deux docteurs de
Sorbonne[373] eurent fait venir d'Allemagne  Paris, en 1469, trois
ouvriers imprimeurs[374] qui dressrent leurs presses dans une salle de
cette maison, les lettres de _Gasparino_ furent le premier produit de
cet art, nouveau pour Paris et pour la France[375]. Tous ses ouvrages
ont t recueillis et publis dans le sicle dernier, avec ceux de son
fils _Guiniforte_, par le cardinal _Furietti_[376]. Ce fils tait n 
Pavie, en 1406. Il n'eut pas la mme rputation d'loquence et
d'lgance que son pre, mais il fournit une carrire plus brillante. Il
expliquait  Novarre les Offices de Cicron et les comdies de Trence,
lorsque des circonstances heureuses le firent connatre du roi Alphonse
d'Aragon; admis  le haranguer  Barcelone, en 1432, il dploya tant
d'loquence, qu'Alphonse, enchant de l'entendre, le nomma sur-le-champ
son conseiller. Il accompagna ce monarque dans son expdition sur les
ctes d'Afrique. Tomb malade en Sicile, il obtint la permission de
retourner  Milan, sans rien perdre de la faveur du roi. Le duc
Philippe-Marie lui accorda le titre de son vicaire-gnral; et, ce qui
est digne de remarque, c'est que ce titre n'empcha point _Guiniforte_
d'accepter la chaire de philosophie morale qui lui fut offerte; il fut
souvent interrompu, dans ses fonctions de professeur, par les ambassades
dont le duc le chargea auprs du roi Alphonse et des papes Eugne IV et
Nicolas V. Aprs la mort de Philippe-Marie, Franois Sforce lui ayant
donn le titre de secrtaire ducal, il passa tranquillement dans cet
emploi le reste de sa vie. On croit qu'il mourut vers la fin de 1459.
Ses lettres et ses harangues, publies avec les oeuvres de son pre, se
sentent de mme du commerce et de l'tude assidue des anciens.

[Note 373: Guillaume Fichet et Jean de la Pierre.]

[Note 374: Ils se nommaient Ulric Gering, Martin Crantz, et Michel
Friburger.]

[Note 375: _Gasp._ (c'est--dire, Gasparini) _Pergamensis_ (ce
devrait tre _Bergomensis_) _epistol_, in-4., sans date, mais du
commencement de l'anne 1470, comme plusieurs autres ditions, aussi
sans date, donnes au mme lieu par les trois mmes imprimeurs.]

[Note 376: Rome, 1723, in-4.]

_Ambrogio Traversari_, religieux Camaldule, fut l'un des plus illustres
lves d'Emmanuel _Chrysoloras_. N en 1386[377]  Portico, chteau de
la Romagne, qui passa peu de temps aprs sous la domination de Florence,
il entra, ds l'ge de quatorze ans, l'anne mme o commenait un autre
sicle, dans l'Ordre[378] dont le nom se trouve toujours runi avec le
sien; car on ne l'appelle point autrement qu'_Ambrogio_ le Camuldule. Il
s'y livra entirement  l'tude, et y resta trente-un ans sans aucune
fonction qui le dtournt de la culture des lettres. Converser avec les
savants qui taient alors  Florence, entretenir un commerce de lettres
suivi avec ceux qui en taient absents, recueillir de toutes parts
d'anciens manuscrits, traduire du grec en latin plusieurs auteurs, et
composer lui-mme plusieurs ouvrages d'rudition, furent, pendant ce
temps, toutes ses occupations. Il se fit aimer par son caractre autant
que par son savoir, et compta, parmi ses amis, Cosme de Mdicis,
_Niccolo Niccoli_, et tous ceux des citoyens distingus de Florence qui
aimaient et cultivaient les lettres. Cr, en 1431, Gnral de son
Ordre, et occup depuis ce moment d'affaires et de voyages, il eut
moins de temps  donner  l'tude, mais il y consacra toujours ses
loisirs. Il se servit mme de ses voyages ou tournes qu'il faisait en
visitant les maisons de l'Ordre, pour composer un ouvrage qu'il intitula
_Hodporicon_, et qui contient, comme ce titre grec l'annonce, le dtail
de ses voyages, et des choses relatives aux lettres qu'ils lui donnaient
lieu d'observer. Ce livre, qui est imprim[379], fournit beaucoup de
lumires sur l'histoire littraire du quinzime sicle; et ses lettres
latines, qui le sont aussi, en fournissent encore davantage[380].

[Note 377: Son pre se nommait _Beneivenni de' Traversari_. Les avis
ont t partags sur la noblesse ou la rture, la richesse ou la
pauvret de sa famille; mais cela ne doit nous importer nullement.]

[Note 378:  Florence, dans le couvent des Camaldules, _degli
Angioli_.]

[Note 379: _Ambrosii, Camaldulensis abbatis Hodporicon, anno 1431
ad capitulum generale ejusdem ordinis susceptum, et ex bibliothec
medic editum  Nicolao Bartholini_, Florenti, in-4. Debure, _Bibl.
instr._, n. 4531, met  cette dition la date de 1680; mais elle est
sans date, et l'abb Mehus nous apprend qu'elle est de 1681. _Et
quamvis_, dit-il (_Proef. ad Vitam Ambr. Camald._, p. 91). _Bartholini
editio anno quo in lucem venit nusquam proe se ferat, didici tamen ex
codice chartaceo Biblioth. publicoe Magliabechianoe, an. 1681, productam
fuisse_.]

[Note 380: Les PP. Martene et Durand sont les premiers qui aient
publi un recueil des Lettres d'_Ambrogio Traversari_ (_Amplissima
collectio veter Monum._ t. III). Elles ont t rimprimes avec de
nombreuses additions, par P. Canneti et par le savant abb Mehus, sous
ce titre: _Ambrosii Traversarii generalis Camaldulensium aliorumque ad
ipsum et ad alios de eodem Ambrosio latin epistol_, etc., 2 vol. gr.
in-fol. Florence, 1759. L'abb Mehus y a joint une Vie de l'auteur, ou
plutt une histoire de la renaissance des lettres  Florence, qui est un
riche dpt de connaissances et de renseignements certains, mais crite
avec un dsordre fatigant, et o les objets sont entasss avec
surabondance et confusion.]

Envoy par le pape Eugne IV au concile de Constance, _Ambrogio_ le fut
ensuite auprs de l'empereur Sigismond, revint  Venise pour y
recevoir, au nom du pape, l'empereur et le patriarche des Grecs, les
conduisit  Ferrare, assista au grand concile, dont la runion des deux
glises tait le principal objet, et mourut, en 1439, g de
cinquante-trois ans seulement, peu de temps aprs l'heureuse issue de ce
concile,  laquelle il contribua par son esprit conciliant, sa science
thologique, et sa connaissance gale des deux langues. _Ambrogio_ le
Camaldule ne professa point, mais il fut sans cesse occup d'entretenir
par ses relations, ses correspondances et ses travaux, ce got pour les
bonnes tudes, que de clbres professeurs, qui taient tous ses amis,
rpandaient par leurs leons. Il ne se fit, pour ainsi dire,  Florence,
aucun bien aux lettres pendant la vie, auquel il n'ait activement et
puissamment contribu.

Enfin, ce fut encore un lve de Jean de Ravenne et d'Emmanuel
Chrysoloras, que ce _Leonardo Bruni_, l'un de ceux qui illustrrent le
nom _d'Artin_, ou de citoyen d'Arezzo, nom qu'un homme qui ne les
valait pas, malgr tout le bruit qu'il a fait, porta dans la suite, sous
lequel il est seul connu en France, et qu'il a presque dshonore.
_Leonardo_ naquit en 1369[381]; il n'avait que quinze ans lorsque les
troupes franaises, conduites par Enguerrand de Coucy, et runies aux
bannis d'Arezzo, entrrent dans cette ville, et la remplirent de trouble
et de carnage. Son pre fut emmen prisonnier dans un chteau[382], et
lui dans un autre[383]. Dans la chambre o il fut enferm se trouvait un
portrait de Ptrarque. Il y tenait les yeux sans cesse attachs, et
cette espce de contemplation l'enflamma du dsir d'imiter ce grand
homme. Lorsqu'il fut mis en libert, il se rendit  Florence, o il
continua, sous Jean de Ravenne, les tudes qu'il avait commences 
Arezzo. Des vues solides d'tablissement l'engagrent  tudier aussi
les lois. Il y tait fort appliqu, lorsque Emmanuel Chrysoloras, appel
 Florence, y ouvrit son cole de langue grecque. _Leonardo_ quitta les
lois pour la suivre; et ce fut avec tant d'ardeur, qu'il rptait dans
son sommeil, comme il l'assure lui-mme[384], ce qu'il avait appris
pendant le jour. Peu de temps aprs le dpart de Chrysoloras, il fut
appel  Rome par le pape Innocent VII, et revtu de l'emploi de
secrtaire apostolique[385]. Il partagea les dangers et les vicissitudes
de ce pontife, s'enfuit de Rome et y revint avec lui. Aprs sa mort, il
conserva la mme place auprs de Grgoire XII. Il la conserva encore
sous Alexandre V, qui connaissait le prix d'un homme tel que lui, et
mme sous le pape Corsaire Jean XXIII, qui pouvait le connatre un peu
moins. Aprs la dposition de ce pontife au concile de Constance,
_Leonardo_ revint  Florence. Il y tait quand Martin V prouva, dans
cette ville, quelques dsagrments qui le mirent fort en colre. On
chanta publiquement une chanson satirique, dont le refrain tait, _Papa
Martino, non vale un quattrino_[386]. Le pape prit la chose au srieux;
il voulut svir contre les Florentins, et les excommunier, eux et leur
ville, pour une chanson: ce fut _Leonardo_ qui le flchit par un
discours loquent qu'il nous a conserv dans ses mmoires[387]. Il avait
dj t nomm chancelier de la rpublique; il le fut alors une seconde
fois, possda cet emploi jusqu' sa mort, en 1444. On lui fit des
obsques magnifiques. _Giannozzo Manetti_ pronona son oraison funbre.
Il le couronna de laurier, par dcret de l'autorit publique. On plaa
sur sa poitrine l'Histoire de Florence, qu'il avait crite en latin;
enfin, on lui leva un mausole en marbre, que l'on voit encore 
Florence, dans l'glise de Sainte-Croix.

[Note 381: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VI, part. II,
p. 33; Mazzuchelli, _Scritt. ital._, t. II, part. IV; Mehus, _Vita
Leonardi Aretini_, en tte de l'dition qu'il a donne de ses Lettres.]

[Note 382: _Pietramala_.]

[Note 383: _Quarana_.]

[Note 384: _De temporibus suis_.]

[Note 385: En 1405.]

[Note 386: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 35.]

[Note 387: _De temp. suis com._, p. 38.]

_Leonardo Bruni_ ne fut pas seulement un des hommes les plus savants de
son sicle; il fut aussi l'un de ceux dont le commerce tait le plus
aimable, et qui avait, dans ses moeurs et dans ses manires, le plus de
dignit. Sa renomme ne se bornait point  l'Italie. On vit des
Espagnols et des Franais faire le voyage de Florence, par le seul dsir
de le connatre. On raconte qu'un Espagnol, charg par son roi de le
visiter, s'agenouilla devant lui, et ne consentit qu'avec peine  se
relever[388]. Les honneurs qu'il recevait ne lui inspiraient aucun
orgueil. On ne lui reproche qu'un peu d'avarice; mais quelquefois on
donne ce nom  l'amour de l'ordre et de l'conomie. Il tait d'une
fidlit  toute preuve en amiti, savait pardonner  ses amis de
lgers torts, et mme de plus graves; il fallait enfin, pour le forcer
de rompre avec eux, qu'il ft pouss  bout, comme il le fut par
_Niccolo Niccoli_, que nous avons compt parmi les bienfaiteurs des
lettres[389], mais homme d'un caractre difficile, et dont les moeurs
n'taient pas,  ce qu'il parat, aussi pures que le got.

[Note 388: _Vespasiano Fiorentino_, cit par Mazzuchelli, _ub.
supr._]

[Note 389: Voy. ci-dessus, p. 257.]

_Leonardo_ et lui taient lis de l'amiti la plus intime: une aventure
scandaleuse les brouilla. _Niccolo Niccoli_ avait cinq frres; il enleva
publiquement  un d'entre eux sa matresse[390]; celle-ci eut
l'insolence d'insulter la femme d'un second; tous cinq furent d'accord
pour lui infliger en pleine rue un chtiment peu dcent et honteux[391].
_Niccolo_ fut au dsespoir. Ses amis essayrent en vain de le consoler.
_Leonardo_ s'abstint de l'aller voir: _Niccolo_ remarqua son absence, et
lui en fit faire des reproches. _Leonardo_ ne rpondit peut-tre pas
avec les gards qu'on doit  un esprit malade. Sa rponse, trop
fidlement rendue, mit _Niccolo_ dans une vritable fureur. Il abjura
son amiti, et s'emporta hautement contre lui, dans les propos les plus
injurieux et les plus amers. _Leonardo_, quoique d'un caractre doux,
perdit patience, et crivit contre son ancien ami, une _Invective_, o
il lui rendait avec usure les injures qu'il en avait reues, mais qui,
heureusement pour son auteur, n'a jamais t publie[392]. Cette
malheureuse querelle dsolait tous leurs amis communs; plusieurs
essayrent en vain de les rconcilier. Ce fut _Poggio Bracciolini_ qui
en eut enfin la gloire. La rconciliation fut sincre de part et
d'autre, et leur amiti reprit son premier cours[393].

[Note 390: Elle se nommait _Benvenuta_. M. William Shepherd, dans la
Vie de _Poggio Bracciolini_, qu'il a publie en anglais (Liverpool,
1802, in-4.), remarque avec raison, comme une circonstance
extraordinaire de cette affaire scandaleuse, qu'_Ambrogio_ le Camaldule,
religieux aussi distingu par la puret de ses moeurs que par son savoir,
en crivant  _Niccolo Niccoli_, le prie souvent de prsenter ses
compliments  sa _Benvenuta_, qu'il distingue par le titre de _foemina
fidelissima_; voyez ses Lettres, liv. VIII, p. 2, 3, 5, etc.]

[Note 391: Voyez le rcit de toute cette querelle, et notamment de
ce chtiment public inflig  Benvenuta, _plaudentibus vivinis et tot
multitudine comprobante_, dans une longue lettre de _Leonardo Bruni_ au
_Poggio_, lorsque celui-ci tait en Angleterre; _Leonardi Aretini
Epistol_, l. V, p. 4.]

[Note 392: L'abb Mehus, dans le catalogue des ouvrages de
_Lonardo_, qu'il a mis  la suite de sa Vie, dont il sera parl plus
bas, a plac cette invective au n. XXVI, sous ce titre: _Leonardi
Florentini oratio in nebulonem maledicum_. Il en cite un manuscrit
conserv  Oxford, bibliothque du New-Collge, n. 286, manuscrit 10.
M. W. Shepherd, _Life of Paggio_, p. 135, affirme qu'une vrification
exacte, faite au mois de novembre 1801, lui a prouv que ce manuscrit
n'y existe pas, quoiqu'il soit port dans le Catalogue de cette
bibliothque. J'observerai ici que le mme biographe anglais s'est
tromp, en disant, _loc. cit._, que _Leonardo_, dans cet crit, traite
son ancien ami de _nebulo malefiens_. On voit par le titre ci-dessus que
c'est _maledicus_ et non _malefiens_ qu'il faut lire; c'est beaucoup
trop pour un ami, mais beaucoup moins que ne le dit M. Shepher, par le
changement d'une seule lettre. Au reste, on voit, par cet article du
Catalogue de l'abb Mehus, que cette _Invective_ est conserve dans la
bibliothque Laurentienne; il en dcrit mme le manuscrit, et donne un
aperu de ce qu'il contient.]

[Note 393: _The Life of Poggio Bracciolini_, ch. 3 et 4.]

Si _Leonardo_ n'tait pas toujours matre de sa vivacit dans les
premiers moments, il savait en rparer les fautes avec noblesse, et avec
cette grce particulire qui n'appartient qu'aux ames leves.
Lorsqu'il tait chancelier de la rpublique, il prit part  une
discussion philosophique dans laquelle _Giannozzo Manetti_, qui tait
trs-jeune, remporta de tels applaudissements, que _Leonardo_ en fut
piqu, et se permit contre lui quelques paroles injurieuses. _Manetti_
lui rpondit avec une douceur qui lui fit sentir sa faute. Il passa
toute la nuit  se la reprocher. Il tait  peine jour que, sans gard
pour sa dignit, il se rendit seul chez _Manetti_. Celui-ci tmoigna
beaucoup de surprise de voir un vieillard revtu d'une si grande
autorit, et de tant de renomme, le venir trouver dans sa maison.
_Leonardo_, sans autre explication, lui ordonna de le suivre, ayant,
disait-il,  lui parler en secret. Arriv sur les bords de l'_Arno_, au
milieu de la ville, il se retourne, et dit  _Giannozzo_,  haute voix:
Hier au soir, il me semble que je vous ai grivement insult; j'en ai
aussitt port la peine: je n'ai pu trouver ni sommeil, ni repos, que je
ne fusse venu vous avouer sincrement ma faute, et vous en demander
excuse[394]. On juge de ce que dut alors prouver un jeune homme bon et
sensible, qui aimait et respectait _Leonardo_ comme son matre, et qui
le voyait descendre de la seconde dignit de l'tat, pour rparer un
tort qu'il lui avait dj pardonn. Cet acte de _Leonardo_ est une bonne
leon pour les vieillards hargneux, pour les savants hautains, et pour
les magistrats arrogants.

[Note 394: Ce trait est racont par _Naldo Naldi_, auteur
contemporain, dans la Vie de _Giannozzo Manetti_, que Muratori a
insre, _Script. Rer. ital._, vol. XX.]

Cet crivain laborieux composa beaucoup d'ouvrages, et sur une grande
varit de matires. Son Histoire de Florence, en douze livres, s'tend
depuis l'origine de cette ville jusqu' la fin de l'an 1404[395]. Il a
aussi crit des Mmoires ou Commentaires sur les vnements publics de
son temps[396]; quelques opuscules historiques et des traductions, ou
plutt des imitations de Polybe et de Procope[397]. Il traduisit
littralement les OEconomiques, les Politiques et les Morales d'Aristote;
quelques opuscules de Plutarque, des harangues de Dmosthnes et
d'Eschyne; des morceaux de Platon, de Xnophon, de saint Basile, et de
plusieurs autres encore. Il est donc compt,  juste titre, parmi ceux
qui contriburent le plus  rpandre par leurs traductions latines le
got des anciens auteurs grecs. Nous lui devons la Vie du Dante et celle
de Ptrarque, toutes deux en langue italienne[398]. On a de lui, tant
imprims que manuscrits, un grand nombre d'autres ouvrages sur
diffrents sujets, des discours oratoires, des posies italiennes et
latines, et surtout des Lettres en cette dernire langue, qui ont t
imprimes plusieurs fois[399], et qui sont, comme celles d'_Ambrogio_ le
Camaldule, trs-utiles pour l'histoire littraire de ce sicle. Son
style n'est pas trs-lgant; il a cette rudesse qui est commune  tous
les auteurs latins de cette premire moiti du quinzime sicle; mais il
ne manque pas de force et d'une certaine nergie qui fait que ses
ouvrages, et principalement ses histoires, peuvent se lire encore avec
plaisir et avec fruit[400].

[Note 395: _Historiarum populi Florentini lib. XII_. _Lonardo_
crivit cette histoire en 1415; elle fut traduite en italien par _Donato
Acciojuoli_, et cette traduction fut imprime  Venise ds 1473;
l'original latin ne l'a t qu'en 1610,  Strasbourg.]

[Note 396: _De temporibus suis_, l. II, Venise, 1475 et 1485; Lyon,
1539, etc.]

[Note 397: _De bello italico adversus Gothos gesto_, l. IV;
_Fulginii_ (Foligno), 1470, in-fol., Venise, 1471; _Commentarium rerum
Grcarum_, Lyon, 1539; Leipsick, 1546, etc.]

[Note 398: La Vie de Ptrarque fut publie pour la premire fois par
Tomasini, _Petrarcha redivivus_, 2e. dition, Padoue, 1650, in-4., p.
207; elle fut rimprime avec celle du Dante, d'aprs un manuscrit de la
bibliothque de Cinelli, Prouse, 1671, in-12. On les trouve l'une et
l'autre en tte de quelques ditions du Dante et de Ptrarque.]

[Note 399: La premire fois en 1472, in-fol., sans nom de lieu, mais
 Brescia, par Antoine Moret, de cette ville, et Hironyme d'Alexandrie,
et non en 1493, comme le dit Niceron, ou en 1495, comme l'a crit
Maittaire, _Annal. Typ._, t. I. Cette dernire dition est une
rimpression de celle de 1472. La meilleure est celle que l'abb Mehus a
donne  Florence, 1741, 2 vol. in-8.; il y a joint une Vie de
_Leonardo_, une prface et des notes. On y trouve de plus deux nouveaux
livres de Lettres, jusqu'alors indites, ajouts aux huit livres que
contiennent les anciennes ditions, et cinq lettres aussi indites,
adresses au concile de Ble, au nom du peuple Florentin.]

[Note 400: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 38.]

_Poggio Bracciolini_, connu en France sous le nom de Pogge, et qui ne
l'est gure que comme auteur d'un recueil de bons mots et de facties
licencieuses, est un personnage trs-grave, d'une grande autorit dans
les lettres, et l'un de ceux qui leur rendirent  cette poque les
services les plus signals. Il naquit en 1380[401], d'une famille
pauvre[402], au chteau de Terranuova, dans le territoire d'Arezzo.
Instruit, comme la plupart des savants ses contemporains, dans les
lettres latines par Jean de Ravenne, et dans les lettres grecques par
Emmanuel Chrysoloras, il alla dans sa jeunesse  Rome pour y chercher
fortune. Il fut en effet nomm, en 1402, rdacteur des lettres
pontificales, emploi qu'il conserva pendant plus de cinquante annes,
mais qui ne l'obligea point  rsider  Rome. Il est vrai que les
appointements en taient si modiques qu'il tait souvent oblig d'y
suppler par des travaux particuliers pour fournir aux dpenses les plus
ncessaires. Hors d'tat, par son peu d'aisance, de chercher la
dissipation et le plaisir, il n'avait de ressource contre l'ennui, comme
contre le besoin, que le travail, l'tude et la socit d'hommes
distingus par leur savoir, dont la conversation ne pouvait que
dvelopper encore les qualits de son esprit. Innocent VII ayant succd
 Boniface IX, son premier protecteur, _Poggio_ trouva la mme faveur
auprs de lui, et s'en servit pour donner des preuves solides d'amiti 
_Leonardo Bruni_, qui avait t  Florence le compagnon des tudes et
des plaisirs de sa jeunesse. Ce furent les tmoignages qu'il rendit de
lui et le soin qu'il prit de le faire valoir en communiquant ses
lettres, qui dterminrent le pape  appeler ce savant  sa cour, et 
l'y fixer. Les deux amis furent exposs aux mmes vicissitudes pendant
le pontificat orageux d'Innocent VII. Sous celui de Grgoire XII, ils se
sparrent sans se dsunir. _Leonardo_ resta auprs du pape; _Poggio_
alla chercher le repos  Florence. Il reprit sous Nicolas V ses
fonctions de secrtaire apostolique, et se rendit, avec Jean XXIII, au
concile de Constance. Aprs la fuite et la dposition de ce pape, il eut
une occasion solennelle de faire briller son loquence et sa gratitude
pour l'un de ses premiers matres. Chrysoloras, qui assistait au
concile, y mourut. _Poggio_ composa son pitaphe[403], et pronona son
oraison funbre dans la crmonie de ses obsques.

[Note 401: _Giamb. Recanati_, dans sa Vie de _Poggio_, en tte de
l'dition qu'il donna en 1715,  Venise, de l'_Histoire de Florence_ de
cet auteur, publie alors en latin pour la premire fois. Tiraboschi,
_ub. supr._; M. William Shepher; _Life of Poggio Bracciolini_, etc. Ce
dernier ouvrage publi  Londres, en 1802, in-4., et qui n'a pas t
traduit en franais, m'a fourni des additions considrables  la vie de
_Poggio_ telle que je l'avais faite d'abord. Je ne crains pas qu'on m'en
fasse un reproche, non plus que de l'tendue que j'ai donne  la Vie de
_Filelfo_ qui va suivre. Ces deux savants, et tous ceux mmes qui sont
l'objet de ce chapitre, ne sont rien pour la _littrature italienne_
proprement dite, mais ils sont d'une grande importance pour la
littrature de l'Italie et pour celle de l'Europe entire.]

[Note 402: Son pre se nommait _Guccio Bracciolini_; ce prnom est
un diminutif,  la manire florentine, de _Arrigo_, Henri; _Arrigo_,
_Arrighetto_, ou _Arriguccio_, _Guccio_.]

[Note 403: Voici cette pitaphe, telle qu'elle est rapporte par
Hody, _De Grc. ill._, p. 23.

        _Hic est Emanuel situs,
        Sermonis decus Attici:
        Qui dum quarere opem patri
        Afflict studeret, huc iit.
        Res belle cecidit fuis
        Votis, Italia; hic tibi
        Lingu restituit decus
        Attic, ante recondite.
        Res belle cecidit tuis
        Votis, Emanuel; solo
        Consecutus in Italo
        ternum decus es, tibi
        Quale Grcia non dedit,
        Bella perdita Grcia_.]

Il fit alors aux environs de Constance quelques voyages bien intressants
pour les lettres. Sachant que d'anciens manuscrits y taient rpandus
dans diffrents monastres et dans d'autres dpts o on les laissait
prir, il rsolut de retirer ces restes prcieux des mains de leurs
ignorants possesseurs. Ni la rigueur de la saison, ni le dlabrement des
routes ne purent l'arrter, et il fit, avec une persvrance qu'on ne
saurait trop louer, diverses excursions qui ne furent pas sans fruit. Un
grand nombre de manuscrits, dont plusieurs contenaient des ouvrages
d'auteurs classiques que les admirateurs des anciens avaient cherchs en
vain jusqu'alors, furent le prix de son zle. Sa principale expdition
fut  l'abbaye de Saint-Gal, qui est  vingt milles de Constance. Il y
trouva un Quintilien, le premier qu'on ait dcouvert tout entier, mais
souill d'ordures et de poussire. Il trouva aussi les trois premiers
livres et la moiti du quatrime de l'Argonautique de Valrius Flaccus;
Asconius Pdianus, sur huit discours de Cicron; un ouvrage de
Luctance[404]; l'Architecture de Vitruve et Priscien le grammairien,
tous rduits au mme tat et menacs d'une destruction prochaine. Ces
manuscrits prcieux n'taient point placs avec honneur dans une
bibliothque, mais comme ensevelis dans une espce de cachot obscur et
humide; au fond d'une tour o l'on n'aurait mme pas, selon l'expression
de _Poggio_ lui-mme[405], voulu jeter des criminels condamns  mort.
Je crois fermement, ajoute-t-il, que si l'on cherchait dans tous les
cachots de cette espce o ces barbares tiennent cachs de si grands
crivains, on ne serait pas moins heureux,  l'gard d'un grand nombre
d'autres livres qu'on n'espre plus retrouver. Ceci nous offre encore
un exemple du soin que les moines ont pris de conserver les trsors de
l'antiquit savante, et peut servir  mesurer le degr de reconnaissance
qu'on leur doit.

[Note 404: _De utroque homine_, ou _de opificio hominis_.]

[Note 405: Lettre publie par Muratori, _Script. Rer. ital._, vol.
XX, p. 160.]

Encourag par ses illustres amis, _Leonardo Bruni_, _Ambrogio
Traversari_, _Niccolo Niccoli_, _Francesco Barbaro_, noble vnitien,
l'un des plus zls promoteurs de tout ce qui pouvait tre avantageux
aux lettres, _Poggio_ continua de voyager en Allemagne et en France,
recherchant les anciens manuscrits dans les rduits secrets des couvents
de ces deux contres. Dans l'un de ces voyages, il dcouvrit  Langres,
chez les moines de Clugny, l'Oraison de Cicron pour Ccina, qu'il se
hta de transcrire et d'envoyer  ses amis. L'Orateur romain lui eut
d'autres obligations: c'est lui qui, dans diffrentes courses et 
diverses poques de sa vie, retrouva les deux Discours sur la Loi
Agraire contre Rullus, le Discours au peuple contre cette loi, le
Discours contre Lucius Pison, et plusieurs autres. C'est encore  son
activit infatigable qu'on doit le pome de Silius Italicus, celui de
Manilius, la plus grande partie de Lucrce, les Bucoliques de
Calpurnius, un livre de Ptrone, Ammien Marcellin, Vgce, Julius
Frontin sur les Aqueducs, huit livres des Mathmatiques de Firmicus, qui
taient ensevelis et ignors dans les archives des moines du
Mont-Cassin, Nonius Marcellus, Columelle, et quelques auteurs moins
importants, mais dont il est cependant heureux qu'il ait pu prvenir la
perte. On ne possdait alors que huit comdies de Plaute: un certain
Nicolas de Trves, que _Poggio_ employait  ces recherches dans les
lieux o il ne pouvait aller en personne, fit l'heureuse dcouverte des
douze autres.

La dposition d'un pape ne fut pas le seul spectacle qui lui fut offert
dans le concile de Constance: il y vit aussi brler vifs Jean Hus et
Jrme de Prague. Il assista mme au procs de ce dernier; et la
manire dont il en rend compte dans une lettre  _Leonardo Bruni_[406],
l'admiration qu'il tmoigne pour l'loquence de cet infortun
rformateur, le soin qu'il prend de rapporter ses arguments et ses
rponses, de peindre sa constance intrpide et calme, au milieu des
injures et des anathmes dont il tait souvent assailli, et la fermet
stoque qu'il montra sur le bcher, dont la fume et les flammes purent
seules interrompre l'hymne qu'il entonnait d'une voix sonore; tout cela
prouve un esprit philosophique et tolrant, ennemi de ces excrables
barbaries, et aussi suprieur  ceux qui les exeraient par ses
sentiments d'humanit que par ses talents et ses lumires. Il compare le
courage de Jrme de Prague  celui de Mutius Scvola, et sa patience 
celle de Socrate. Il n'oublie pas de citer l'apologie que Jrme fit de
Jean Hus, qui l'avait prcd sur le bcher, ni de rapporter la partie
de cette apologie qui jetait sur le luxe, la corruption et tous les abus
scandaleux introduits  la cour de Rome, le jour le plus odieux. Le
politique _Leonardo_, effray pour son ami de voir qu'il et crit une
pareille lettre, et peut-tre encore plus pour lui-mme de l'avoir
reue, le blma dans sa rponse d'avoir tant exalt le mrite d'un
hrtique, et d'avoir montr une sorte d'attachement pour sa cause. Il
l'avertit, lorsqu'il crirait sur de pareils sujets, de le faire avec
plus de rserve[407].

[Note 406: Voyez cette lettre, _Poggii Opera_, p. 301-305.]

[Note 407: _Leonardi Aret. Epist._, l. IV, ep. 10.]

Ce concile fini, _Poggio_ se rendit  Mantoue,  la suite du nouveau
pape Martin V; et c'est de l qu'il partit subitement pour l'Angleterre.
On ignore les motifs de ce voyage. Peut-tre n'tait-ce que le dgot de
voir toutes ses esprances trompes; peut-tre aussi la libert de ses
sentiments sur les affaires ecclsiastiques l'avait-elle expos 
quelques-uns des dangers que le prudent _Leonardo_ avait craints pour
lui. Cette dernire supposition serait appuye par la prcipitation avec
laquelle il quitta Mantoue. Il n'eut mme pas le temps de prendre cong
de ses plus intimes amis[408]. Il avait sans doute rencontr au concile
de Constance l'ambitieux vque de Winchester, si connu depuis sous le
nom de cardinal Beaufort[409], et qui visita ce concile en allant en
plerinage  Jrusalem; c'tait Beaufort qui l'avait invit  choisir
l'Angleterre pour retraite, et  y fixer son sjour. Il lui avait fait
les plus magnifiques promesses; mais _Poggio_ fut  peine arriv 
Londres, qu'il reconnut la vanit de ses esprances; dgot des
embarras de toute espce qu'il prouvait dans un pays si nouveau pour
lui, autant qu'afflig du peu de culture qu'il y trouvait dans les
esprits, en le comparant surtout avec cet amour, cet enthousiasme pour
la belle littrature, qui tait alors gnralement rpandu en Italie: il
ne tarda pas  dsirer de revoir son pays natal.

[Note 408: _Poggii Oper._, p. 311; _The Life of Poggio Bracciolini_,
by William Shepherd, ch. 3. On ne trouve que dans ce dernier ouvrage les
circonstances de ce voyage de _Poggio_ en Angleterre.]

[Note 409: Il tait fils du fameux Jean de Gant, duc de Lancastre,
et oncle du roi d'Angleterre, alors rgnant, Henri V, _ibid._, p. 123.]

Quelques circonstances augmentrent encore ce dsir. On venait de
retrouver en Italie divers ouvrages de Cicron, dont plusieurs, tels que
les trois livres _de Oratore_, le _Brutus_, ou le Livre des Orateurs
clbres, et celui qui est intitul _Orator_, reparaissaient pour la
premire fois. C'tait Grard _Landriani_, vque de Lodi, qui en avait
dcouvert le manuscrit enseveli sous un tas de dcombres. Le caractre
tait si ancien, que peu d'antiquaires taient en tat de le dchiffrer;
mais le zle vainquit toutes les difficults. Bientt ces traits furent
lus, copis et rpandus dans toute l'Italie. C'tait un vrai triomphe,
un sujet d'allgresse publique. _Poggio_, dans une terre d'exil,
instruit de cette dcouverte, attendait avec impatience que ses amis lui
en fissent parvenir une copie. Dans le mme temps, il eut la douleur
d'apprendre la querelle qui s'tait leve entre _Leonardo Bruni_ et
_Niccolo Niccoli_, deux de ceux qu'il aimait le plus. Enfin, comme si ce
n'tait pas assez des chagrins qui lui venaient d'Italie, il vit toutes
les promesses et les apparences de la fortune qui l'avaient attir en
Angleterre, aboutir  un mince bnfice[410], qui et encore exig qu'il
entrt dans les ordres, ce qu'il n'avait jamais voulu. Voil tout ce
qu'avait pu faire, aprs de longues et pressantes sollicitations, le
riche et puissant vque de Winchester, pour l'indemniser d'un long
voyage entrepris  son invitation, d'un sjour ennuyeux et pnible, loin
de sa patrie, et enfin de la fausse attente o il l'avait tenu pendant
ses magnifiques promesses. _Poggio_ reut d'Italie, peu de temps aprs,
deux propositions  la fois, l'une d'aller occuper l'emploi de
secrtaire auprs du souverain pontife; l'autre, d'accepter une place de
professeur dans une des principales universits d'Italie. Aprs avoir
hsit quelque temps dans le choix, il se dcida enfin pour le
secrtariat du pape; et ayant quitt l'Angleterre avec autant de
prcipitation qu'il en avait mis  s'y rendre, il alla directement 
Rome pour y prendre possession de son emploi[411].

[Note 410: Il tait nominalement de 120 florins de revenu; mais
d'aprs diverses rductions, il s'en fallait beaucoup qu'il montt 
cette modique somme. (M. Shepherd, _ub. supr._, p. 136.)]

[Note 411: _Id. ibid._]

Martin V y tait revenu[412] aprs ses aventures de Florence[413].
Presque tout le reste de son pontificat fut livr  des agitations,
auxquelles il parat que _Poggio_ ne prit d'autre part que de
l'accompagner avec la chancellerie dans ses frquents dplacements.
Pendant le peu de sjour qu'il put faire  Rome, et de loisir dont il
put disposer, il reprit ses travaux littraires et composa quelques
ouvrages, entre autres son Dialogue sur l'Avarice[414], dans lequel il
se permit des traits fort vifs contre les mauvais prdicateurs en
gnral, et particulirement contre une nouvelle branche de l'Ordre des
Franciscains, qui faisaient alors beaucoup de bruit[415]. Cette
critique, et quelques autres motifs, lui attirrent sur les bras une
querelle avec ces bons frres[416]. Il ne s'en effraya point, et tout ce
qu'ils gagnrent avec lui, fut de l'engager  crire dans la suite un
Dialogue de l'Hypocrisie, o ils taient beaucoup plus maltraits que
dans le premier, mais que la libert avec laquelle il s'expliquait sur
les vice du clotre et sur ceux des ecclsiastiques en gnral, a fait
retrancher des ditions de ses oeuvres[417].

[Note 412: Le 22 septembre 1420.]

[Note 413: Voy. ci-dessus, p. 296.]

[Note 414: _De Avariti et Luxuri et de fratre Bernardino, aliisque
concionatoribus_. C'est par ce Dialogue que commence le Recueil des
OEuvres de _Poggio_, dition de Ble, 1538.]

[Note 415: Ils prenaient le titre de Frres de l'Observance,
_Fratres Observantioe_.]

[Note 416: Voy. _The Life of Poggio_, etc., p. 177 et suiv.]

[Note 417: On le trouve dans l'Appendix de l'ouvrage intitul:
_Fasciculus rerum expeiendarum et fugiendarum_, imprim d'abord 
Cologne en 1535, et rimprim  Londres, avec des additions
considrables, par Edward Brown, en 1689. Il y a eu aussi une dition du
Dialogue de _Poggio_ sur l'Hypocrisie, et de celui de _Lonardo Bruni_
sur le mme sujet, donne par _Hieronymus Sincerus Lotharingius, ex
typographi Anissoni, Lugduni_, 1679, in-16.]

Le pontificat d'Eugne IV ne fut pas plus tranquille que celui de Martin
V. Lorsqu'une sdition excite  Rome le fora de s'enfuir  Florence,
dguis en moine[418], _Poggio_ partit pour l'y aller joindre: mais il
tomba entre les mains des soldats de _Piccinnino_, partisan sold par le
duc de Milan pour faire la guerre au pape. Ils le retinrent prisonnier,
et, malgr tous les mouvements que se donnrent ses amis, il ne put
obtenir sa libert qu'en payant une forte ranon. En arrivant 
Florence, il trouva les Mdicis abattus, leurs partisans disperss, et
Cosme, dont il avait reu dans sa jeunesse des encouragements et des
bienfaits, banni de la rpublique. Aussi incapable d'ingratitude que de
crainte, il crivit  son bienfaiteur une longue et loquente lettre de
consolation[419], que peu d'hommes puissants, dchus de leur grandeur,
seraient dignes de recevoir, et que peut-tre moins encore d'hommes,
autrefois attachs  leur fortune, seraient capables d'crire. Il ne
craignit point de se faire des ennemis puissants, en professant
hautement son attachement pour cet illustre exil, ni de s'exposer  la
haine et  la verve satirique de _Filelfo_, qui se dchanait alors avec
fureur contre les Mdicis. _Filelfo_ l'attaqua, ainsi qu'eux, sans
retenue et sans pudeur; _Poggio_ lui rpondit de mme; et ce ne fut pas
le seul homme de lettres avec qui il eut des querelles aussi
violentes[420]. On voit avec regret dans ses oeuvres plusieurs opuscules
sous le titre d'_Invectives_, qui ne leur convient que trop. En gnral,
les littrateurs de ce temps, presque toujours en guerre les uns avec
les autres, ne respectent ni la dcence, ni les lecteurs, ni eux-mmes.
Les querelles de _Poggio_ avec _Filelfo_ se renouvelrent  plusieurs
reprises, et ils ne se rconcilirent que vers la fin de leur vie; mais
si, dans le cours de cette guerre contre un esprit violent et irascible,
_Poggio_ employa trop souvent les mmes armes que lui, s'il montra une
aigreur et une animosit condamnables, il peut du moins tre excus par
son premier motif, puisqu'il n'en eut point d'autre dans l'origine, que
le dsir de dfendre et de venger un ami. Quand cet illustre ami fut
revenu de son exil, ses partisans eurent le droit de tmoigner toute
leur joie, parce qu'ils avaient os montrer toute leur douleur. _Poggio_
avait ce droit plus que personne; et il en usa librement[421].

[Note 418: Juin 1433.]

[Note 419: Voy. _Poggii Opera_, etc., p. 312-317.]

[Note 420: Il en eut avec George de Trbizonde, _Guarino_, de
Vrone, Laurent _Valla_, et plusieurs autres.]

[Note 421: Voy. _Poggii Opera_, etc., p. 339-542.]

Le calme rtabli  Florence lui inspira le dsir de passer en Toscane le
reste de sa vie; il acheta une petite campagne dans l'agrable canton de
Valdarno; et malgr les bornes trs troites de sa fortune, il sut
rendre cette humble retraite prcieuse pour les amis des lettres et des
arts, par une riche bibliothque, et par une petite collection de
statues, dont il fit le principal ornement de son jardin, et de
l'appartement destin aux entretiens littraires. Il avait toujours
joint le got des beaux-arts  celui des lettres, et il possdait non
seulement des bustes et des statues, mais beaucoup de mdailles et de
pierres graves d'un trs-grand prix. Les monuments de Rome et des
campagnes circonvoisines avaient t l'objet de son admiration et de ses
recherches, et il avait acquis, dans le cours de plusieurs annes, cette
collection prcieuse de productions de l'art antique. Il reut alors du
gouvernement de son pays un tmoignage honorable d'estime pour lui,
d'gards et de respect pour la noble profession des lettres. La
seigneurie dclara, par un acte public, qu'ayant annonc le dessein de
se fixer dans sa patrie pour jouir du repos et se consacrer  l'tude
(ce qui lui serait impossible s'il tait assujti aux mmes taxes que
les autres citoyens, qui retiraient du commerce ou des magistratures et
des emplois publics, des moluments et des profits), lui et ses enfants
seraient dsormais exempts de toutes charges publiques[422].

[Note 422: Voy. _Apostolo Zeno, Dissert. Voss._, t. I, p. 37, 38.]

Le dcret parle de ses enfants, quoiqu'il ne ft point mari. Peu avanc
dans l'tat ecclsiastique, il en avait cependant jusqu'alors[423]
conserv l'habit; mais, suivant un usage assez commun dans ces bons
sicles, cela ne l'avait point empch d'avoir un grand nombre d'enfants
naturels, tous, il est vrai, de la mme matresse[424]. Il se dcida
enfin  prendre femme  l'ge de cinquante-cinq ans, et il pousa une
jeune fille de dix-huit[425], qui lui apporta pour dot six cents
florins. Il parat qu'il dlibra quelque temps sur les inconvnients de
cette disproportion d'ge; il avait mme compos un Trait o il pesait
le pour et le contre; mais cet crit n'a jamais vu le jour[426]. Son
mariage dit assez qu'il s'y dcidait pour l'affirmative; et le bonheur
dont il jouit avec sa femme, prouve qu'il avait raison d'tre de cet
avis. Retir loin des orages politiques dans sa maison de campagne, il y
passa tranquillement plusieurs annes, uniquement occup d'tudes et de
travaux littraires. Plusieurs de ses meilleurs ouvrages, entre autres
son Dialogue _sur la Noblesse_[427], datent de cette heureuse poque. Il
n'y prouva d'autre chagrin que celui que lui causa la perte de la
plupart de ses protecteurs et de ses meilleurs amis. _Niccolo Niccoli_,
Laurent de Mdicis, frre de Cosme, Nicolas _Albergati_, cardinal de
Ste.-Croix, _Leonardo Bruni_, moururent successivement et  peu d'annes
de distance. Il soulagea sa douleur en payant un tribut  leur mmoire
par d'loquentes oraisons funbres[428].

[Note 423: 1435.]

[Note 424: On en fait monter le nombre jusqu' quatorze, douze
garons et deux filles.]

[Note 425: _Selvagg'a di Chino Manenti de' Buondelmonti_.]

[Note 426: Il tait en forme de Dialogue, et intitul: _An senii sit
uxor ducenda_. _Apostolo Zeno_ en possdait une copie. (Voy. _Dissert.
Voss._, t. I, 48.)]

[Note 427: Il le publia en 1440. (Voy. _Poggii Opera_, etc., p.
64.)]

[Note 428: Les trois premires sont imprimes dans les oeuvres de
_Poggio_; la quatrime a t publie par l'abb Mehus, en tte de
l'dition des lettres de _Leonardo Bruni_, 1741, 2 vol. in-8.]

Nicolas V fut le huitime pape auprs duquel _Poggio_ conserva son
office dans la chancellerie pontificale, et ce fut celui de tous dont il
eut le plus  se louer. Il avait avec lui d'anciennes liaisons, et il
lui avait ddi, lorsqu'il n'tait encore que Thomas de Sarzane, un
Trait _du Malheur des princes_[429].  son avnement au trne papal, il
lui adressa un discours de flicitation, et peu de temps aprs il lui
ddia un nouveau trait _des Vicissitudes de la fortune_[430], le plus
intressant de tous ses ouvrages philosophiques. Bientt il donna au
mme pape une preuve incontestable du fond qu'il faisait sur sa
protection particulire, en publiant son Dialogue sur
_l'Hypocrisie_[431]; l'tonnante hardiesse avec laquelle il y reprend
les folies et les vices du clerg lui et peut-tre cot la vie ou au
moins la libert sous Eugne. Nicolas aima mieux employer  son profit
l'esprit satirique et le talent pour le sarcasme qu'il reconnut dans cet
ouvrage; il chargea l'auteur d'crire contre cet Amde de Savoie qui,
sous le titre de Flix V, persistait  se dire pape. _Poggio_ remplit
largement les intentions du pontife; il attaqua l'anti-pape dans une
longue Invective[432], et ne traita pas moins durement le noble ermite
de Ripaille qu'il n'avait fait un simple professeur d'loquence[433]. Il
entra plus utilement pour les lettres dans les vues de Nicolas V, en
traduisant du grec en latin Diodore de Sicile et la Cyropdie de
Xnophon, dans le temps que d'autres savants, excits par les
libralits du mme pontife, interprtaient d'autres auteurs grecs.
Toutes ces traductions, qui parurent presque  la fois, contriburent
puissamment  remettre en honneur l'tude des anciens.

[Note 429: _Ibid._, p. 392.]

[Note 430: _De Varietate fortun_, imprim pour la premire fois 
Paris, en 1723.]

[Note 431: Voy., sur ce Dialogue, ci-dessus, p. 315, note.]

[Note 432: _Poggii Opera_, etc., p. 155.]

[Note 433: _The Life of Poggio Bracciolini_, ch. 10.]

_Poggio_ donna carrire  la fois, et  son esprit satirique, et  ce
got pour les expressions obscnes qui tait alors trop commun, dans le
clbre livre des _Facties_. C'est une preuve sans rplique de la
licence qui rgnait dans les moeurs de la cour romaine que de voir un
homme alors septuagnaire[434], un secrtaire apostolique, jouissant de
l'estime et de l'amiti du souverain pontife, publier librement un
recueil de contes qui outragent souvent la pudeur, parmi lesquels
plusieurs mettent  dcouvert l'ignorance et l'hypocrisie alors communes
dans l'tat ecclsiastique, et qui traitent mme avec peu de mnagement
les choses les plus sacres de la religion. L'occasion qui donna lieu 
la naissance de ce livre le prouve en quelque sorte mieux encore.
Jusqu'au pontificat de Martin V, les officiers de la chancellerie
romaine avaient coutume de se rassembler dans une salle commune. Le
genre des conversations qu'on y tenait fit donner  cet appartement le
nom de _bugiale_, driv de l'Italien _bugia_, mensonge, et que _Poggio_
rend lui-mme par fabrique ou manufacture de mensonges[435]. On y
rapportait les nouvelles du jour, et l'on cherchait  s'amuser en
racontant des anecdotes plaisantes. On y censurait tout librement. On
n'pargnait personne, pas mme le souverain pontife. C'est
principalement de ces conversations entre quelques ecclsiastiques,
attachs  la cour de Rome par des fonctions graves, que sont tirs les
contes pour rire et les bons mots rapports dans les Facties. Ce livre
contient un assez grand nombre d'anecdotes sur plusieurs hommes
distingus qui florissaient dans le quatorzime et le quinzime sicle,
et sous ce rapport et par le mrite de la narration, il n'est pas sans
intrt littraire. Quant  son immoralit, sans juger avec plus
d'indulgence qu'il ne faut ce livre devenu trop clbre, tout homme ami
de la dcence trouvera que c'est une punition assez forte de l'avoir
fait, que de n'tre connu de la plupart de ceux qui lisent que par cette
dbauche d'esprit, aprs une vie aussi longue, aussi laborieuse et aussi
utile aux lettres que le fut celle de l'auteur.

[Note 434: C'tait en 1450.]

[Note 435: _Bugiale nostrum, hoc est menda ciorum velut officina
qudam_. pilogue ou proraison,  la fin des _Facties_.]

Un ouvrage plus srieux suivit de prs les Facties[436]; c'est le fruit
des conversations savantes qu'il eut avec plusieurs hommes de lettres de
ses amis qu'il recevait  sa table,  la campagne, pendant quelques
vacances que lui laissait son emploi. Il est divis en trois parties
qui roulent sur diffrents sujets. Ceux des deux premires parties sont
de peu d'intrt[437]; la troisime est toute philologique; il y est
question de savoir si, du temps des anciens Romains, le latin tait la
langue commune, ou seulement celle des savants. _Poggio_ y dfend la
premire opinion contre _Leonardo Bruni_, qui dans leurs entretiens
avait soutenu la seconde.

[Note 436: _Historia disceptative convivalis_ (et non pas
_convivialis_, comme on le lit dans la Vie de _Poggio_, par M. William
Shepherd, p. 451) _Pogii Oper._, p. 32.]

[Note 437: Ie Lequel, dans un repas, a des obligations  l'autre,
celui qui l'offre, ou celui qui y est invit; 2e, laquelle des deux
sciences est au-dessus de l'autre, la mdecine ou la science des lois?]

En 1453, la place de chancelier de la rpublique tant devenue vacante,
la rputation de _Poggio_ et l'influence puissante des Mdicis fixrent
sur lui le choix de ses concitoyens. Il quitta entirement Rome, o il
avait occup pendant l'espace de cinquante-un ans un modeste, mais
paisible emploi, et vint s'tablir  Florence avec sa famille. Il y
reut bientt une nouvelle preuve de l'estime publique, et fut nomm
l'un des _Prieurs des arts_. Les soins et les occupations de sa place de
chancelier ne le dtournrent entirement, ni de ses travaux ni de ses
querelles littraires. Peu de temps aprs son retour de Florence, il
eut, avec Laurent _Valla_, une guerre de plume presque aussi violente
que celle qu'il avait avec _Filelfo_. Un fruit plus heureux de ses
loisirs fut son Dialogue _Sur le malheur de la destine humaine_[438],
la traduction de l'ne de Lucien[439] remplit aussi quelques uns de ses
moments. Il se proposa en la publiant, d'tablir, comme un point
d'histoire littraire, que c'tait  cet opuscule du philosophe de
Samosate qu'Apule avait d l'ide de son ne d'or.

[Note 438: _De miseri human conditionis, ibid._, p. 86.]

[Note 439: _Lucii philosophi syri comoedia qu Asinus intitulatur, 
grco in latinum conversus_. (_Poggii Oper._, p. 138.)]

_L'Histoire de Florence_ est le dernier, comme le plus grand et le
meilleur ouvrage de _Poggio_. Elle est divise en huit livres, et
comprend la portion la plus intressante des annales de la libert
florentine; elle s'tend depuis 1350 jusqu' la paix de Naples, en 1455.
L'emploi qu'il remplissait dans la rpublique lui ouvrait toutes les
sources, et il sut en profiter; mais il ne put terminer entirement cet
important ouvrage[440]. Il mourut le 30 octobre 1459, et fut enterr
avec beaucoup de magnificence dans l'glise de Ste. Croix. Ses
enfants[441] obtinrent la permission de suspendre son portrait[442]
dans une des salles publiques du palais; et ses concitoyens lui
rigrent, peu de temps aprs, une statue, qui fut place  la faade de
l'glise de _Santa Maria del fiore_[443]. Il mrita tous ces honneurs
rendus  sa mmoire, par son ardent amour pour sa patrie, dont il eut
toujours  coeur la gloire et la libert, par l'tendue de ses
connaissances et par la supriorit de ses talents. L'aigreur et
l'emportement de ses invectives venaient de la mme source que
l'exagration et l'enthousiasme de ses loges, c'est--dire, d'un esprit
qui se portait toujours aux extrmes et ne voyait rien modrment. La
libert de ses moeurs pendant la premire partie de sa vie, et la licence
de ses crits, justement blmes aujourd'hui, taient  peine remarques
dans son sicle. Elles ne nuisirent ni  la considration dont il
jouissait  la cour de Rome, ni  sa faveur auprs de deux papes aussi
pieux qu'Eugne IV et Nicolas V. Il avait, pour se maintenir dans le
monde, une sorte de dignit personnelle, l'urbanit de ses manires, la
force de son jugement et l'enjouement de son esprit[444]. Quant au style
de ses ouvrages, si on le compare  celui de ses prdcesseurs
immdiats, on est frapp de leur diffrence et surpris de ses progrs.
On sent enfin qu'il n'y avait plus qu'un pas  faire de ce degr
d'lgance latine  celui que Politien et quelques autres atteignirent
bientt aprs[445].

[Note 440: _L'Histoire de Florence_, crite par lui en latin, fut
acheve et traduite en italien par Jacques _Bracciolini_, l'un de ses
fils. Cette traduction, imprime  Venise, 1476, in-fol., et rimprime
plusieurs fois, fut seule connue pendant long-temps. L'original latin ne
fut publi  Venise qu'en 1715, par J.-B. _Recanuti_, avec des notes et
une Vie de _Poggio_, qui n'a d'autre dfaut que d'tre trop courte.]

[Note 441: Il laissa de son mariage cinq garons et une fille,
l'an des garons se fit moine; le second et le quatrime prirent aussi
l'tat ecclsiastique, mais restrent sculiers, et possdrent
plusieurs charges  la cour de Rome. Le troisime, nomm _Jacopo_,
traducteur de l'_Histoire Florentine_, tant entr au service du
cardinal _Riario_, se trouva impliqu, en 1478, dans la conspiration des
_Pazzi_ contre les Mdicis, et fut un des conjurs pendus par le peuple
aux fentres de l'Htel-de-Ville. Le cinquime enfin, nomm Philippe, se
maria, mais ne laissa que des filles.]

[Note 442: Il tait peint par Antoine _Pollajuolo_. Voy. _Vasari_,
d. de Rome, 1759, in-4., t. I, p. 438.]

[Note 443: La destine de cette statue est assez remarquable. Dans
des changements faits en 1560,  la faade de Ste.-Marie, par Franois,
grand-duc de Toscane, elle fut transporte dans un autre endroit de
l'difice, et elle y fait maintenant partie du groupe des douze aptres.
(_Recanati, Vita Poggii_, p. XXXIV.)]

[Note 444: _The Life of Poggio_, etc., p. 486.]

[Note 445: _Ibid._ Les OEuvres de _Poggio_ furent recueillies pour la
premire fois  Strasbourg, 1510, petit in-fol., et plus amplement 
Ble, 1538; ses lettres n'en sont pas la partie la moins intressante.
On doit les joindre  celles de _Coluccio Salutato_, de _Leonardo
Bruni_, de _Filelfo_ et d'_Ambrogio_ le Camaldule, pour la connaissance
de l'histoire littraire du quinzime sicle.]

Celui de tous ses contemporains qui eut avec lui les querelles les plus
vives, et qui l'gala le plus en renomme, fut le clbre _Filelfo_. Sa
vie pleine de vicissitudes et d'orages, les grands services qu'il rendit
aux lettres, la trempe singulire et bizarre de son esprit, mritent
aussi une attention particulire. Dans les trente-sept livres de ses
lettres, dans ses satires, et dans plusieurs autres de ses ouvrages
imprims, il parle souvent de lui-mme: la plupart des crivains de son
temps se sont occups de lui, soit pour l'attaquer, soit pour le
dfendre; plusieurs savants se sont exercs depuis sur sa vie et sur ses
ouvrages; on n'est donc embarrass que du choix[446].

[Note 446: Il a paru rcemment en italien une Vie de _Filelfo_, qui
peut pargner dsormais toutes nouvelles recherches; elle est intitule:
_Vita di Francesco Filelfo da Tolentino, del Cav. Carlo de' Rosmini
Raveretano_, Milano, 1808, 3 vol. in-8. Je m'en suis servi utilement
pour rectifier quelques inexactitudes des auteurs que j'avais suivis, et
pour rparer beaucoup d'omissions. En donnant quelque tendue  cette
Vie et  la prcdente, j'ai voulu faire connatre ce que c'tait en
Italie que ces savants du quinzime sicle, qu'on se reprsente
ordinairement comme des pdants obscurs ensevelis dans des collges. Je
ne les ai point nomms Le Pogge et Philelphe, suivant notre usage
commun, mais _Poggio_ et _Filelfo_,  l'exemple du plus vraiment
franais de tous les auteurs franais du dix-huitime sicle, de
Voltaire, qui les appelle toujours ainsi.]

_Francesco Filelfo_ naquit le 25 juillet 1398,  Tolentino, dans la
Marche d'Ancne. Les premiers historiens de sa vie[447] ont dit que sa
famille tait honnte; il vaut mieux les en croire que _Poggio_, qui
prtend, dans ses Invectives et dans ses Facties, qu'il tait le btard
d'une blanchisseuse et d'un prtre. Il fit ses tudes  Padoue, sous les
plus clbres professeurs, et ce fut avec tant d'clat qu'il y fut
lui-mme nomm professeur d'loquence  dix-huit ans. Appel  Venise,
en 1417, il y professa pendant deux annes. Il s'y fit des amis
puissants, et fut admis aux droits de cit par un dcret public. Le
dsir d'apprendre la langue grecque l'appelait  Constantinople: l'tat
de sa fortune ne lui permettait pas ce voyage; l'estime dont il
jouissait, engagea la rpublique  l'attacher, en qualit de secrtaire,
 la lgation qu'elle entretenait dans cette capitale de l'empire Grec.
Il s'y rendit en 1420, et prit pour matre de langue et de littrature
grecques, Jean Chrysoloras, frre du clbre Emmanuel. Ses progrs
furent aussi grands que rapides. Il remplissait en mme temps, avec
assiduit les devoirs de son emploi. Les loges que sa conduite et ses
succs lui attirrent parvinrent aux oreilles de l'empereur. Jean
Palologue le prit  son service, avec le titre de secrtaire et de
conseiller. _Filelfo_ avait dj fait preuve de talent pour les
ngociations. Le _Bailo_, ou ambassadeur vnitien auquel il tait
attach, l'avait envoy auprs de l'empereur des Turcs, Amurath II, pour
traiter de la paix entre ce prince et Venise[448], et le trait avait
t conclu  la satisfaction de la rpublique.

[Note 447: Cits par M. _de' Rosmini, ub. sup._, t. I, p. 5.]

[Note 448: Lancelot, Mm. sur Philelphe, _Acadm. des inscr. et
bell.-lettr._, t. X, et Tiraboschi, t. VI, part II, p. 284, se sont
tromps, en disant que c'tait par ordre de l'empereur grec qu'il avait
fait cette ambassade. M. _de' Rosmini_ a redress cette erreur, d'aprs
une lettre indite de _Filelfo_. Voy. _ub. supr._, p. 12.]

Jean Palologue le dputa, en 1423,  Bude, en qualit de son ministre,
 l'empereur Sigismond. Cette mission remplie, il fut invit par
Ladislas, roi de Pologne,  assister, comme ministre imprial, aux ftes
de son mariage qui devaient se clbrer  Cracovie. _Filelfo_ s'y rendit
 la suite de Sigismond, et rcita, le jour de la crmonie[449], une
harangue solennelle, en prsence des souverains qui y assistaient, des
grands seigneurs, accourus de toutes les parties de l'Europe, et d'une
foule immense de spectateurs.

[Note 449: 12 fvrier 1424.]

De retour  Constantinople, aprs quinze ou seize mois d'absence, il
reprit le cours de ses tudes; mais il trouva, dans la maison mme de
son matre, un sujet de distraction. La fille de Chrysoloras,  peine
ge de quatorze ans, tait d'une beaut parfaite. _Filelfo_, dans l'ge
des passions, et qu'une conformation particulire y rendit plus
ardent[450], devint amoureux de la jeune Theodora, la demanda, l'obtint
de son pre, et l'pousa du consentement mme de l'empereur, dont
Theodora tait parente. Il repassa enfin  Venise avec elle, en 1427.
C'taient ses amis qui l'avaient engag, par leurs instances,  y
revenir: il les trouva presque tous absents, et Venise ravage par la
peste. Les promesses qu'on lui avait faites d'un tablissement taient
oublies. Ses effets et ses livres, arrivs avant lui, dposs dans la
maison d'un ami, n'en pouvaient sortir, parce que, dans la chambre o
taient les caisses, il tait mort un pestifr. Tout lui conseillait de
quitter Venise; _Theodora_ tait effraye; une de ses femmes tait morte
de la peste: enfin il partit; et se rendit  Bologne, avec une maison
nombreuse, regrettant amrement d'avoir abandonn Constantinople, et
dj menac du besoin.

[Note 450: Il tait ce qu'on appelle en grec [Grec: treorchis], et
ce qu'il a rendu lui-mme dans ces deux vers latins indits, cits par
M. _de' Rosmini_, t. I, p. 113.

        _Non venio, Caspar, nam sudant inguina multo
          stu, quo testes tres mihi bella movent_.]

L'accueil qu'il reut  Bologne le rassura. On alla au-devant de lui:
pour le fixer dans cette ville opulente et amie des lettres, on lui
offrit, aux conditions les plus avantageuses[451], et il accepta une
chaire d'loquence et de philosophie morale. Mais ce bonheur ne dura que
quelques mois. Bologne, qui tait alors au pouvoir du pape, se rvolta,
chassa le lgat, fut assige par une arme pontificale, et livre 
toutes les horreurs des troubles civils. On dsirait  Florence que
_Filelfo_ vnt s'y fixer. _Niccolo Niccoli_; _Leonardo Bruni_,
_Ambrogio_ le Camaldule, redoublrent alors leurs instances auprs de
lui, et leurs efforts pour lui assurer un sort convenable; ils
russirent  l'un et  l'autre, et _Filelfo_, aprs en avoir obtenu la
permission, avec beaucoup de peine, quitta Bologne pour Florence, o il
commena aussitt ses leons[452].

[Note 451: Quatre cent cinquante sequins annuels, dont cinquante lui
furent compts d'avance.]

[Note 452: Avril 1429.]

Dans cette ville remplie de savants, il tonna par sa science et par son
zle infatigable  la propager. On le voyait le matin, ds le point du
jour, expliquer et commenter les _Tusculanes_ de Cicron, ou une des
Dcades de Tite-Live, ou l'un des Traits de Cicron sur l'Art oratoire,
ou l'Iliade d'Homre. Aprs s'tre repos quelques heures, il revenait
lire publiquement Trence, les ptres de Cicron, quelqu'une de ses
Harangues, Thucydide ou Xnophon. Quelquefois encore, il ajoutait  ses
leons des lectures sur la morale[453]; et de plus, pour satisfaire de
jeunes Florentins[454], admirateurs du Dante, il lisait et commentait
son pome les jours de fte, dans l'glise de _Santa Maria del Fiore_,
sans en tre charg par l'autorit publique, et sans en recevoir
d'moluments. Dans une si laborieuse carrire, il tait soutenu par le
nombre et la dignit de son auditoire. Quatre cents des personnes les
plus distingues de Florence, par leurs connaissances et par leur rang,
suivaient journellement ses leons. Il eut pour amis les plus
considrables; mais bientt ils devinrent ses ennemis, ou il les regarda
comme tels. Il se fit des querelles avec Charles _Marsupini_ d'Arezzo,
avec _Niccolo Niccoli_, ami de Charles, avec _Ambrogio_ le Camaldule,
amis de l'un et de l'autre, avec Cosme de Mdicis et Laurent son frre,
amis et bienfaiteurs de tous, enfin avec le redoutable _Poggio_, qui se
porta pour champion des Mdicis.

[Note 453: _Ambrosii Traversari Epist._, p. 1007 et 1016.]

[Note 454: M. _de' Rosmini_ l'affirme, d'aprs l'assertion positive
de _Filelfo_, dans un discours italien adress aux jeunes gens mme qui
suivaient son cours, pice que cet estimable biographe a publie le
premier, _Monumenti inediti_ du tome I, n. IX, p. 124. Les expressions
de son auteur n'ont en effet rien d'quivoque: _Da niuno castrecto...
senz' alcun altro o publico a privato premio a ci fare indocto,
cominciai quello poeta pubblicamente legere_. Ceci dment Tiraboschi,
qui dit, non moins affirmativement, t. VI, part. II, p. 286, que
_Filelfo_ tait spcialement charg de et d'expliquer le Dante, il en
donne pour preuve le dcret public du 12 mars 1431, qui accordait  ce
savant les droits de citoyen de Florence, cit par _Salvino Salvini_,
dans la Prface de ses _Fasti consolari_, p. XVIII. Mais Tiraboschi et
Salvini lui-mme paraissent s'tre tromps sur ce passage du dcret; il
est bien dit: _Considerato... quod Franciscus Filelfi qui legit Dantem
in civitate Florenti_, etc.; mais rien n'indique qu'il ne le lut pas
spontanment et gratuitement; et l'assertion de _Filelfo_, nonce
devant les Florentins qui suivaient ses leons, est trs-positive pour
ne laisser aucun doute.]

_Filelfo_, sur ces entrefaites, fut assailli et bless au visage par un
assassin de profession, lorsqu'il se rendait  son cole; il prtendit
et soutint que ce coup venait des Mdicis. La fureur des factions tait
alors trs-anime. Il s'tait jet dans celle des nobles; et les Mdicis
taient  la tte de celle du peuple. Ils furent abattus, Cosme
emprisonn, mis en danger de la vie et banni. _Filelfo_, ennemi peu
gnreux, vomit contre lui et contre ses partisans des satires
emportes, obscnes et sanglantes[455]. Ils revinrent triomphants; il ne
jugea pas  propos de les attendre, et se rendit  Sienne, o il
s'engagea pour deux ans  professer les belles-lettres. De Sienne, il
continua sa guerre satirique avec tant de fureur, qu'il fut enfin
dclar rebelle par un dcret public et banni de Florence, dix mois
aprs en tre sorti. Ce n'est pas tout: l'assassin qui l'avait manqu 
Florence, quelqu'il ft et de quelque part qu'il vnt, le poursuivit 
Sienne, o il l'alla chercher pendant qu'il tait all aux bains de
Petriolo. _Filelfo_, revint  Sienne, reconnut ce sicaire, qui se
nommait Philippe, et le fit arrter.

[Note 455: Les Satires de _Filelfo_ furent imprimes pour la
premire fois  Milan, sous ce-titre: _Philelphi opus Satyrarum seu
Hecatostichon Decades X_, 1476, in-fol.; rimprimes  Venise, 1502,
in-4., et  Paris, 1508, in-4. Cosme y est dsign sous le nom de
_Munus_ (traduction latine du nom grec _Cosmos_); _Niccolo Nlccoli_,
sous celui d'_Utis_; Charles d'_Arezzo_ est appel _Codrus_; _Poggio_
est nomm _Bambalio_, etc. Il faut avoir essay de lire ces productions
monstrueuses, pour se figurer un pareil dbordement de fiel et
d'obscnits.]

On le mit  la question, et l'on tira de lui, par la force des
tourments, l'aveu d'un nouveau projet d'assassinat. Il fut condamn 
une amende de cinq cents livres d'argent. _Filelfo_, peu satisfait de
cette peine, appela devant le gouverneur de la ville, qui condamna
Philippe  avoir le poing coup: il l'aurait mme puni de mort, sans
l'intercession de _Filelfo_ lui-mme. Ce ne fut point par un mouvement
de compassion que l'offens demanda cette mutation de peine, mais plutt
comme il l'crivit  _neas Sylvius_, pour que celui qui l'avait voulu
assassiner, vct mutil et couvert d'infamie, au lieu d'tre dlivr,
par une mort prompte, des tourments de la vie et de ceux de sa
conscience[456].

[Note 456: _Philelfi Epist._, p. 18.]

Toujours persuad que le parti des Mdicis avait arm contre lui cet
assassin, il poussa la fureur jusqu' vouloir leur rendre la pareille.
De concert avec les exils florentins rfugis  Sienne, il mit le
poignard  la main d'un certain Grec qui se chargea de les dlivrer de
Cosme et de ses principaux partisans. Le coup manqua; l'assassin fut
pris, avoua tout, eut les deux mains coupes, et _Filelfo_, qu'il accusa
dans ses interrogatoires, fut condamn  avoir la langue coupe et banni
 perptuit[457]. Comment un savant tel que lui se porta-t-il  de
pareils excs? Est-il vrai, d'un autre ct, qu'un homme tel que Cosme
de Mdicis y et donn lieu en s'y portant le premier? L'animosit des
partis explique tout. Que Cosme et positivement command un assassinat,
c'est ce que le dernier auteur de la vie de _Filelfo_ ne croit pas,
faute de preuves; il n'en a point non plus qui l'autorisent  le nier;
il pense que Mdicis n'ignorait pas ce qui se tramait contre ce violent
ennemi, et qu'au lieu de s'y opposer, comme il l'aurait pu, il en parut
satisfait[458]. Quoi qu'il en soit, si l'on regardait comme
irrconciliables deux ennemis qui en sont venus l'un contre l'autre  de
telles mesures, on se tromperait encore. Cosme, naturellement gnreux,
et  qui son immense pouvoir laissait tout le mrite d'une
rconciliation, la dsira le premier; _Ambrogio_ le Camaldule
l'entreprit; il y trouva d'abord _Filelfo_ trs-rebelle. Que Mdicis
emploie, rpondait-il, les poignards et les poisons; moi, j'emploierai
mon gnie et ma plume. Je ne veux point de l'amiti de Cosme, et je
mprise sa haine. Je prfre une inimiti ouverte  une fausse
bienveillance[459]; mais le bon _Ambrogio_ ne se dcouragea point, et
finit par russir.

[Note 457: La sentence est rapporte par _Fabroni, Vita Cosmi Med._,
t. II, p. 111; elle est date du 11 octobre 1436.]

[Note 458: _Pure crediamo ch' egli non ignorasse ci che si
macchinava per altri in danno di quel letterato, e in luogo d'opporsi,
come potea, se ne mostrasse contento_, etc. _Vita di Fr. Filelfo_, t. I,
p. 98.]

[Note 459: _Philelphi Epist._, l. II, p. 14.]

Ce qui parat presque aussi peu croyable, c'est que, dans de telles
agitations, parmi ces craintes et ces projets de vengeance, _Filelfo_
remplissait, comme  l'ordinaire, ses fonctions de professeur, et que
pendant son sjour  Sienne, il ne composa, pas seulement des satires en
vers et des harangues ou invectives en prose contre ses puissants
ennemis, mais des ouvrages d'rudition, tels que la traduction latine
des _Apophthegmes des anciens rois et grands capitaines_ de Plutarque;
il y commena mme ses livres _De exilio_, ou ses _Mditations
florentines_[460]. Il y crivit aussi, dans le mme temps, beaucoup de
lettres, les unes philosophiques, les autres purement littraires,
d'autres enfin o, en parlant de ses querelles et des poursuites dont il
tait l'objet, il ne dit rien des haines politiques qui en taient la
vritable cause; il attribue tout  l'envie excite par ses succs.

[Note 460: Le premier de ces deux ouvrages est imprim, _Philelphi
Opuscula_, Spire, 1471; Milan, 1481; Venise, 1492, in-fol., etc.
(Debure, _Bibl. instr._, ne cite que cette dernire dition.) Les
_Meditationes Florentin_, _De exilio_, etc., qui ne sont qu'un seul et
mme ouvrage, devaient avoir dix livres; l'auteur n'en crivit que
trois, l'un  Sienne, et les deux autres  Milan. Ces trois livres sont
rests indits. _Vita di Filelfo_, p. 88, note 2.]

Mais avant cette rconciliation, il crut qu'il tait prudent de quitter
Sienne et de s'loigner davantage de Florence. Sa renomme, toujours
croissante, lui attirait, de plusieurs cts  la fois, des
propositions avantageuses. L'empereur grec, le pape Eugne IV, le snat
de Venise, celui de Prouse, le duc de Milan, et enfin la rpublique de
Bologne se le disputaient. Il donna la prfrence aux deux derniers, et
promit de se fixer auprs de Philippe-Marie Visconti,  condition qu'il
irait d'abord  Bologne remplir un engagement de six mois. Les Bolonais,
pour ce simple semestre, lui avaient promis quatre cent cinquante
ducats, salaire magnifique et sans exemple[461], et ils lui tinrent
parole. Il reparut donc  Bologne[462] dix ans aprs qu'il en tait
parti; mais cette ville tait loin d'tre assez tranquille pour qu'il le
ft lui-mme. Visconti le pressait vivement d'aller  lui; l'impatience
naturelle de _Filelfo_ augmentait par les obstacles: enfin, sous des
prtextes assez peu spcieux[463], il quitta Bologne avant les six mois
expirs, et alla s'tablir  Milan avec sa famille. Les sept annes
qu'il y passa auprs du duc furent les plus tranquilles et les plus
heureuses de sa vie. Bien vu  la cour, bien pay, log dans une maison
richement meuble, dont Visconti lui fit don; nomm citoyen de Milan,
rien ne manquait, ni  sa considration, ni  son bonheur. Le seul
chagrin qu'il prouva, mais qui lui fut trs-amer, fut la perte
inattendue et prmature de sa femme Thodora, ou, comme il aimait 
l'appeler, de sa chre Chrysolorine. Elle le laissait pre de quatre
enfants[464]; cependant sa douleur fut si forte, qu'il voulut renoncer
au monde et prendre l'tat ecclsiastique; mais le pape,  qui il en
crivit, ne lui rpondit pas, et le duc Philippe-Marie, qui voulait le
retenir, y russit en lui faisant pouser une jeune et riche hritire
d'une famille noble de Milan. Le duc mourut; la femme qu'il avait donne
 _Filelfo_ mourut aussi peu de mois aprs. La premire ide que lui
donna son veuvage, fut encore de demander au pape un asile dans
l'glise; la seconde fut de se marier une troisime fois.

[Note 461: _Philelphi Epist._, l. II, p. 15.]

[Note 462: 16 janvier 1439.]

[Note 463: Voy. _Vita di Fr. Filelfo_, p. 102.]

[Note 464: Deux garons et deux filles, et non pas huit enfants,
comme le dit Lancelot dans le Mmoire dj cit, et comme _Apostolo
Zeno_ l'a rpt, _Dissert. Voss._, t. I, p. 283. Voyez _Vita di
Filelfo_, t. II, p. 11. note 2.]

Aprs trois ans de troubles qui suivirent  Milan la mort du dernier
Visconti, Franois Sforce lui ayant succd[465], _Filelfo_, bien trait
par le nouveau duc, voulut cependant se rendre  la cour d'Alphonse, roi
de Naples, qui avait tmoign le dsir de le voir. Il fit en effet ce
voyage, dont il eut tout lieu d'tre content. Ce roi, ami des lettres,
le reut  Capoue avec les plus grands honneurs, le cra chevalier, lui
permit de porter ses armes, et voulant principalement honorer en lui le
pote, plaa lui-mme sur sa tte la couronne de laurier. De retour 
Milan, _Filelfo_, en apprenant la prise de Constantinople par les Turcs,
nouvelle dj trs-douloureuse pour lui, qui regardait cette capitale de
l'empire grec comme sa seconde patrie, apprit encore que _Manfredina
Doria_, sa belle-mre, avait t faite esclave avec ses deux filles.
Dans sa douleur, il voulait que Franois Sforce envoyt un ambassadeur 
l'empereur des Turcs, pour demander la libert de ces captives. Il se
proposait lui-mme pour cette ambassade. La connaissance qu'il avait du
pays, et la mission qu'il avait autrefois remplie auprs d'Amurath, pre
de Mahomet, taient ses titres. Le duc ne jugea pas  propos de faire
cette dmarche; mais il permit  _Filelfo_ de dputer, en son propre
nom, deux jeunes gens vers Mahomet II, avec une ode et une lettre
grecque de sa composition, o il demandait au sultan cette grce, en
offrant une ranon[466]. Mahomet, qui n'tait point un barbare, et qui
se piquait mme d'honorer les savants, accueillit favorablement cette
requte, et rendit, sans ranon, la libert aux trois esclaves.

[Note 465: 25 mars 1450.]

[Note 466: Tiraboschi rapporte inexactement ce fait
trs-remarquable, t. VI, partie II, p. 290; M. _de Rosmini_ l'a
rectifi, _Vita di Filelfo_, t. II, p. 90, et il a publi le premier le
texte grec de la lettre de _Filelfo_  Mahomet II, avec une traduction
italienne, n. X des _Monumenti inediti_ du mme volume, p. 305.]

_Filelfo_, depuis cette poque, fit pendant  peu prs quinze annes son
sjour habituel  Milan. Sa vie toujours agite n'en tait pas moins
laborieuse; il acheva et publia un grand nombre d'ouvrages en prose et
en vers; celui qui l'occupait le plus tait un grand pome en
vingt-quatre livres qu'il avait entrepris  la gloire de Franois
Sforce, sous le titre de _Sfortiados_; il en avait achev les huit
premiers livres quand le hros du pome mourut[467]. Galaz-Marie son
fils s'intressa peu aux lettres, et laissa dans l'oubli _Filelfo_, que
l'indigence atteignit bientt, et qui se vit oblig, aprs avoir t
dix-sept ans attach  la maison des Sforce, et en avoir tant clbr la
gloire,  vendre ses meubles, ses livres et jusqu' ses habits pour
vivre et soutenir sa famille.

[Note 467: Le 8 mars 1466. Ces huit livres de la _Sforciade_ sont
rests indits; on en conserve des copies dans la bibliothque
Ambroisienne  Milan, dans la Laurentienne  Florence, et dans d'autres
bibliothques. Le dbut du pome est imprim, _Histor. Typograph.
Litter. mediolan._ de Sassi, p. 178 et suiv., et _Catalog. cod. latin.
biblioth. Laurent._, de _Bandini_, t. II, col. 129. M. _de' Rosmini_ a
donn une analyse des huit livres, suffisante pour en faire connatre le
plan et la marche, _Vita di Filelfo_, t. II, p. 159-174.]

Il chercha inutilement pendant plusieurs annes  sortir de cette
position, jouissant pour tout bien, dans une vieillesse avance, d'une
force et d'une sant inaltrables, enseignant, crivant, travaillant
sans relche, se plaignant toujours, et ne se dcourageant jamais. Ses
principales vues taient diriges vers Rome, o il dsirait ardemment
tre plac. Ce qu'il avait en vain espr de Pie II, de ce pape ami des
lettres, ou plutt de cet homme de lettres devenu pape, et qui avait t
son disciple, de Paul II qui l'avait plusieurs fois flatt par ses
loges et soutenu par ses libralits, il l'obtint enfin de Sixte IV, et
fut appel  Rome pour remplir une chaire de philosophie morale, avec de
forts appointements et de magnifiques promesses. Reu par le pontife et
par la cour romaine avec toutes les distinctions qui pouvaient flatter
son amour-propre[468], il ouvrit, peu de temps aprs, son cours, en
expliquant devant un nombreux auditoire les Tusculanes de Cicron. Il
fit encore, malgr son grand ge, deux fois le voyage de Milan. Il y
allait chercher sa femme et ses enfants; mais au premier de ces deux
malheureux voyages, il vit mourir deux de ses fils; au second, il
perdit sa femme; elle n'avait que trente-huit ans et il approchait de
quatre-vingts; en la perdant, il perdait tout l'espoir et tout l'appui
de sa vieillesse. Son infortune particulire fut suivie d'une
catastrophe publique. Le duc Galaz-Marie fut assassin, et son fils
Jean Galaz, enfant de huit ans, dclar son successeur, mais on sait
sous quels funestes auspices. La peste avait clat  Rome; _Filelfo_
craignit d'y retourner; il songea, ou  se fixer auprs de la nouvelle
cour de Milan, ou, ce qu'il aurait beaucoup mieux aim,  obtenir son
retour  Florence. Rconcili avec les Mdicis, et en correspondance
suivie avec Laurent-le-Magnifique, il obtint par lui ce qu'il dsirait
le plus. La Seigneurie abolit les dcrets ports contre lui et le nomma
pour remplir  Florence la chaire de langue et de littrature grecques.
g de quatre-vingt-trois ans, il ne craignit point d'accepter cet
engagement, ni d'entreprendre encore ce voyage; mais il y puisa le
reste de ses forces; il tomba malade quinze jours aprs son arrive, et
mourut le 31 juillet 1481.

[Note 468: 1474.]

Aucune vie aussi longue ne fut peut-tre jamais plus remplie et ne le
fut autant jusqu' la fin que celle de _Filelfo_; aucune n'aurait t
plus heureuse si les vices de son caractre n'avaient mis obstacle 
son bonheur; ceux qui lui firent peut-tre le plus de tort furent la
vanit et l'orgueil. L'une lui fit un besoin de l'clat, de la
magnificence, d'un tat de maison, d'un train de gens et de chevaux,
d'une dpense de table qui ne vont qu'aux grands seigneurs, et qui
souvent les ruinent. Il lui fallut, pour soutenir ce luxe, s'avilir sans
cesse par des loges outrs et par des demandes indiscrtes; et le
produit de ses bassesses ne suffisait pas toujours  satisfaire les
besoins de sa vanit. L'autre vice le portait  se regarder non
seulement comme le premier, le plus savant, le plus loquent de son
sicle, mais de tous les sicles. Les preuves qu'on en voit, je ne dis
pas dans ses posies, o on les pardonnerait peut-tre, mais dans ses
lettres, devaient le rendre en mme temps ridicule et odieux. De l ce
peu d'gards et mme ce mpris qu'il marquait pour les savants et les
hommes de lettres les plus distingus de son temps; de l aussi ces
dures reprsailles auxquelles il fut expos, et ces querelles bruyantes
qu'il eut si souvent  soutenir.

Outre celles que nous avons dj vues, et qui furent les plus violentes,
parce qu'elles avaient un fondement politique, il en eut de purement
littraires, mais qui n'en furent pas pour cela plus polies. Il ne se
montra modr que dans la dernire. Georges _Merula_, son disciple, non
moins irascible que lui, l'attaqua publiquement, sur un lger
prtexte[469], par deux lettres pleines d'injures et de fiel.
_Filelfo_, qui touchait alors  la fin de sa carrire, et moins irrit
peut-tre, parce qu'il n'avait pas tort, ne rpondit point cette fois;
mais il trouva dans un autre de ses disciples un ardent et courageux
dfenseur[470]. Il en avait fait un grand nombre dans les diffrents
professorats qu'il avait si long-temps exercs, et l'on en compte
plusieurs parmi les hommes qui ont le plus illustr ce sicle et le
suivant[471]. C'tait une postrit savante dans laquelle il se voyait
revivre. Il aurait pu revivre rellement dans une autre postrit, qui
devait tre aussi trs nombreuse. Il avait eu de ses trois femmes
vingt-quatre enfants des deux sexes; et il ne lui restait plus que
quatre filles quand il mourut. L'an de ses deux fils, Jean-Marius, n
 Constantinople en 1426, lev avec autant de soin que de tendresse,
mais d'un caractre difficile, inconstant et bizarre, eut dans les
agitations de sa vie comme dans ses travaux, des traits multiplis de
ressemblance avec son pre; il fut comme lui, philologue, orateur,
philosophe et pote. _Filelfo_, qui tait excellent pre, et qui aimait
ce fils plus que tous ses autres enfants, eut, aprs tant de pertes
douloureuses, le chagrin de le perdre encore, un an avant de mourir.

[Note 469: _Filelfo_ avait critiqu avec raison le mot _turcos_ dont
_Merula_ se servait au lieu de _turcas_.]

[Note 470: Ce fut le jeune Gabriel _Pavero Fontana_, de Plaisance.
Il publia contre _Merula_, dont le vritable nom tait _Merlani_, une
_Merlanica prima_, qui devait tre suivie de plusieurs autres; mais la
mort de _Filelfo_ mit fin  cette guerre entreprise pour lui.]

[Note 471: On y distingue, outre ceux que nous venons de voir,
_Agostino Dati_, auteur de l'_Histoire de Sienne_; le clbre
jurisconsulte _Francesco Accolti d'Arezzo_; _Alexander ub Alexandro_,
auteur des _Genetialium Dierum_; _Bernardo Giusiniani_, l'historien de
Venise, et une infinit d'autres moins connus aujourd'hui, mais qui
eurent alors de la clbrit; sans compter des hommes du premier rang,
tels que le pape Pie II, _neus Sylvius_, et Pierre de Mdicis, fils de
Cosme et pre de Laurent-le-Magnifique.]

Il laissa une grande quantit d'crits de tout genre, les uns finis, les
autres imparfaits, et dont plusieurs sont indits, et le seront
peut-tre toujours. Les principaux ouvrages imprims sont des
traductions latines de la Rhtorique d'Aristote, de deux Traits
d'Hippocrate, de plusieurs Vies de Plutarque, de ses Apophtegmes, de la
Cyropdie de Xnophon, et deux Harangues de Lysias; ce sont des traits
philosophiques, tels que ses _Convivia Mediolanensia_, ou Banquet de
Milan, dialogues faits, comme ceux de _Poggio_, sur le modle du Banquet
de Platon, o l'auteur introduit plusieurs de ses savants amis,
discutant  table des questions relatives aux sciences et  la
philosophie morale[472]; ou tels que le Trait _de Morali Disciplin_,
ouvrage divis en cinq livres, dont le dernier n'est pas fini[473];
c'est un grand nombre de harangues ou de discours oratoires et
d'oraisons funbres, de petits traits et d'autres opuscules rassembls
en un seul recueil[474]; on y distingue, peut-tre au dessus de tout le
reste, un discours consolatoire  un noble Vnitien, sur la mort de son
fils, qui a aussi t imprim  part, et que l'on recherche, non
seulement parce qu'il est rare, mais parce qu'il est plein de raison, de
philosophie et mme d'loquence[475]; ce sont enfin des posies latines,
dont l'auteur se glorifiait plus que de tous ses autres ouvrages; car la
rputation de bon pote tait celle qu'il ambitionnait le plus, et la
couronne potique dont le dcora le roi de Naples, tait ce qui, dans
toute sa vie, l'avait le plus flatt.

[Note 472: Il devait y avoir trois Dialogues, mais _Filelfo_ n'en
crivit que deux. Les sujets discuts dans le premier sont, la thorie
des ides, l'essence du soleil selon les opinions des anciens,
l'astronomie, la mdecine, etc.; le second traite de la prodigalit, de
l'avarice, de la magnificence, des fondateurs de la philosophie, de la
lune, de ses influences, etc. etc. Les _Convivia Meliod._ ont t
imprims, Milan et Venise, 1477; Spire, 1508; Cologne, 1537; Paris,
1552, etc.]

[Note 473: Venise, 1552.]

[Note 474: _Fr. Philelphi orationes cum quibusdam aliis ejusdem
Opusculis_. Milan, 1481, in-fol., dition trs-rare, faite sous les yeux
de l'auteur. Debure, _Bibl. instr. Belles-Lettr._, t. II, p. 275, ne
cite que la rimpression de 1492.]

[Note 475: _Ad Jacobum Anton. Marcellum, patricium Venetum, et
equitem auratum, de obitu Valerii filii, consolatio_. Rome, 1475,
in-fol. _Marcello_ fut si content de cet ouvrage, qu'il envoya 
l'auteur un bassin d'argent d'un travail admirable, du poids de plus de
sept livres, et qui valait plus de cent sequins; ce qui paratra plus
tonnant, c'est que _Filelfo_, lorsqu'il l'eut reu, ne voulut pas qu'il
passt dans sa maison plus d'une nuit, le porta ds le lendemain matin
chez le duc de Milan, et lui en fit don devant tout son conseil. _Franc.
Philelphi Epist._ liv. XVIII, p. 127.]

J'ai parl de ses satires, o, en se permettant une licence effrne, il
se donna les singulires entraves d'un nombre fixe de dix dcades,
chaque dcade compose de dix satires, et chaque satire de cent vers, en
tout dix mille vers, pas un de plus, pas un de moins[476]. Il voulait en
faire autant de ses odes, les diviser en dix livres, donner au premier
livre le nom d'Apollon, aux neuf autres, ceux des neuf Muses, comme
Hrodote aux livres de son histoire, et composer chaque livre de dix
odes et de cent vers. Il n'en put achever que cinq livres; mais il
s'astreignit rigoureusement  ce plan[477]. Il voulut s'y soumettre
encore dans des jeux d'imagination, dans une suite d'pigrammes, les
unes graves, les autres badines, et plus souvent encore licencieuses.
_De jocis et seriis_ en tait le titre; dix mille vers partags en dix
livres, taient le nombre prescrit. Il acheva cette tche symtrique,
mais il ne la publia point. L'auteur rcent de sa vie a tir du
manuscrit[478], et a publi dans les _Monuments indits_ de ses trois
volumes, presque tout ce qui en valait la peine, et tout ce que la
dcence lui a permis. On lui a encore une plus grande obligation pour la
publicit qu'il a donne  un trs-grand nombre de lettres de _Filelfo_,
jusqu' prsent indites; jointes aux trente-sept livres d'ptres
familires, imprimes prcdemment[479], elles laissent peu d'obscurits
sur la vie de cet homme extraordinaire, et dissipent bien des nuages sur
des circonstances importantes de l'histoire de son temps.

[Note 476: Voy. ci-dessus, p. 332, les ditions de ces Satires.]

[Note 477: _Od et Carmina_, 1497, in-4., sans nom de lieu, mais 
Brescia. _Filelfo_ avait aussi compos trois livres d'odes et d'lgies
grecques; elles sont restes indites  Florence, dans la bibliothque
Laurentienne.]

[Note 478: Ce manuscrit est  Milan, dans la bibliothque
Ambroisienne; mais tout le premier livre, et une partie du dixime et
dernier, manquent  cet exemplaire, que l'on croit unique.]

[Note 479: La premire dition, qui ne contient que seize livres,
est in-fol., sans nom de lieu et sans date: on la croit de Venise, 1475;
la seconde a vingt-un livres de plus; Venise, 1502, in-fol. Je n'ai
point fait entrer en ligne de compte, parmi les OEuvres de _Filelfo_, son
pome italien en quarante-huit chants et en _terza rima_, sur la Vie de
S. Jean-Baptiste, _Vita di S. Giovanni Battista_, Milan, 1494, dition
unique, et qui n'a de prix que sa raret; je n'y ai point non plus fait
entrer son Commentaire sur le _Canzoniere_ de Ptrarque, imprim pour la
premire fois  Bologne, 1476, parce qu'il est plein d'explications
extravagantes, de traits injurieux contre Ptrarque, contre Laure,
contre les papes, contre les Mdicis, qui n'avaient rien de commun avec
Ptrarque; parce qu'enfin c'est un fort mauvais Commentaire, dont
l'auteur lui-mme faisait presque aussi peu de cas qu'il le mrite. Voy.
_Vita di Filelfo_, t. II, p. 15, note 1.]

Le style de _Filelfo_, dans ses vers latins comme dans sa prose, ne vaut
pas celui de _Poggio_; il approche moins de l'lgance et de la puret
des bons modles; mais il a peut-tre plus de force et plus de chaleur.
Il mprisa comme lui, et comme tous ces savants du quinzime sicle, la
langue italienne, la langue du Dante, de Ptrarque, de Boccace et de
Villani. Mais de tout ce qu'il essaya d'crire en cette langue, si
inculte sous sa plume, quoique dj si cultive, son Commentaire sur
Ptrarque est ce qui prouve le mieux que s'il la mprisait, c'est qu'il
ne la connaissait pas.

Laurent _Valla_, qui parat le dernier de ces clbres philologues, peut
tre plac aprs _Poggio_ et _Filelfo_, comme leur gal en rputation,
en savoir, et malheureusement aussi en dispositions querelleuses, et en
violence d'humeur. Il tait fils d'un docteur en droit civil, et naquit
 Rome  la fin du quatorzime sicle; il y fit ses tudes, et y resta
jusqu' l'ge de vingt-quatre ans. Il se rendit alors  Plaisance, d'o
sa famille tait originaire, pour recueillir un hritage. Les troubles
qui survinrent  Rome aprs l'lection d'Eugne IV, l'empchrent d'y
retourner. Il fut fait professeur d'loquence dans l'universit de
Pavie, mais il n'y fut pas long-temps tranquille: il se fit de mauvaises
affaires, l'une qu'il a toujours nie, et qui ne serait rien moins qu'un
faux, commis pour l'acquit d'une dette, et qui lui aurait attir une
peine infamante; l'autre, qu'il accuse d'exagration seulement, et qui
eut pour cause les plaisanteries amres qu'il se permettait sur le
clbre Barthole, alors professeur en droit dans la mme universit. Ces
plaisanteries, quoiqu'elles n'eussent pour objet que le style barbare
dont se servait ce fameux jurisconsulte, mirent ses disciples dans une
telle fureur contre _Valla_, qu'ils l'auraient mis en pices, si on ne
l'et arrach de leurs mains. Il resta cependant  Pavie, jusqu'au
moment o la peste y fit de si grands ravages, que l'universit entire
fut disperse[480].

[Note 480: 1431.]

Ce fut vers ce temps-l qu'il fut connu du roi Alphonse, et qu'il
commena  l'accompagner dans ses voyages et dans ses guerres. _Valla_
semblait fait pour cette vie agite et prilleuse. Ds qu'Alphonse fut
paisible possesseur du royaume de Naples, il le quitta pour aller
s'tablir  Rome[481]. La perscution l'y attendait; il avait commenc,
sous le pontificat d'Eugne IV, un Trait sur _la Donation de
Constantin_, dans lequel il combattait l'opinion alors commune, que cet
empereur avait donn Rome aux souverains pontifes, o mme il se
permettait de traiter les papes avec peu de respect[482]. Il n'avait
encore rien publi de cet crit, mais le pape en eut connaissance: les
cardinaux dcidrent qu'il fallait informer sur ce fait, et punir
_Valla_, s'il en tait convaincu: il s'enfuit, se sauva  Naples, auprs
d'Alphonse, qui le reut avec son ancienne amiti, lui accorda tous les
honneurs qu'il prodiguait aux vrais savants, et le dclara, par un
diplme, pote et homme vers dans toutes les sciences divines et
humaines.

[Note 481: 1443.]

[Note 482: Ce Trait est imprim dans le premier volume du
_Fasciculus Rerum expetend. et fugiend._, dont il est parl ci-dessus,
p. 314, note 1.]

_Valla_ ouvrit  Naples une cole d'loquence grecque et latine. Sa
rputation lui attira beaucoup de disciples, et sa libert de penser et
de parler, beaucoup d'ennemis. Il ne croyait pas plus  la prtendue
lettre adresse par Jsus-Christ  un certain Abagare ou Abogare, qu'
la donation de Constantin; il ne croyait pas non plus, comme le
prtendait,  Naples, un prdicateur fort en vogue, que chacun des
articles du Symbole avait t compos sparment par chacun des douze
aptres. Personne aujourd'hui, que je sache, ne le croit plus que lui;
mais on le croyait alors  Naples, et sans doute  Rome, car il fut
cit, pour cette dernire opinion ngative, au tribunal de
l'Inquisition; et peut-tre ne s'en serait-il pas tir heureusement sans
la protection du roi[483]. Il eut, avec plusieurs gens de lettres, admis
comme lui dans cette cour, avec Barthlemy _Fazio_, Antoine _Panormita_,
et quelques autres, des querelles moins srieuses, et leur fit la
guerre, selon le style de ce temps, avec des _Invectives_, des calomnies
et des injures[484]. Il resta ainsi auprs d'Alphonse, partag entre les
honneurs et les rcompenses d'un ct, les querelles et les altercations
de l'autre, jusqu'au moment o il fut rappel  Rome par Nicolas V[485].
Nouveau thtre de succs littraires, nouveaux combats. Ce pape avait
pour secrtaire le fameux grec Georges de Trbisonde, grand admirateur
de Cicron. _Valla_ l'tait, par dessus tout, de Quintilien. Georges
tait professeur d'loquence, et rpandait, de tout son pouvoir, sa
doctrine cicronienne: _Valla_, qui ne s'tait d'abord appliqu qu' des
traductions d'auteurs grecs, ordonnes par le pape, ouvrit de son ct
une cole d'loquence, pour soutenir son _Quintilianisme_: mais au
reste, ces deux factions se tinrent dans de justes bornes, et ne
troublrent point la vie de leurs deux chefs.

[Note 483: Voy. ce qu'il dit lui-mme de cette affaire, _Valloe
Antidotus in Poggium_, p. 210, 211 et 218.]

[Note 484: L'invective de _Valla_ contre Barth. _Fazio_ et le
_Panormita_ (_Beccadelli_), est divise en quatre livres, et remplit
cinquante-deux pages de l'dition de ses OEuvres, donne par _Ascensius_,
in-fol., 1528.]

[Note 485: 1447.]

Il n'en fut pas ainsi de la guerre qui s'alluma entre _Valla_ et
_Poggio_. Le hasard ayant fait tomber entre les mains de ce dernier une
copie de ses lettres, il y aperut  la marge plusieurs notes, o l'on
prtendait relever des fautes, et mme des barbarismes dans son style.
Il attribua ces notes  _Valla_; quoique celui-ci ait toujours protest
qu'elles taient d'un de ses lves: cette lgre tincelle alluma un
vritable incendie. Jamais il n'y eut entre deux hommes de lettres, une
lutte plus furieuse et plus envenime. Les _Invectives_ de _Poggio_
contre _Valla_, les _Antidotes_ et les dialogues de _Valla_ contre
_Poggio_, sont peut-tre les plus infmes libelles qui aient jamais vu
le jour[486]. Ce qu'il y a de singulier, c'est que _Valla_ ddia au pape
son Antidote, et que le bon Nicolas V ne fit rien pour apaiser cette
rixe scandaleuse. Elle le fut au point que _Filelfo_, si emport dans
ses propres querelles, trouva que celle-ci allait trop loin. Il crivit
avec beaucoup de force aux deux champions, pour les accorder, mais il ne
put y parvenir; ils furent irrconciliables. Pendant ce temps, _Valla_
se faisait une autre querelle avec un jurisconsulte bolonais[487], et la
soutenait  peu prs de mme. Il ne s'agissait pourtant que de savoir si
_Lucius_ et _Aruntius_ taient fils, ou seulement petit-fils de Tarquin
l'ancien. Les deux partis ne se combattirent pas avec moins de fureur,
pour un sujet si indiffrent et si loign, que s'ils eussent t de la
famille, et si l'hritage et dpendu d'un degr de plus ou de moins.

[Note 486: C'est dans sa seconde Invective que _Poggio_ accuse
_Valla_ d'avoir commis un faux  Pavie, pour le paiement d'une somme
d'argent qu'il avait vole, et d'avoir t, en punition de ce faux,
expos publiquement avec une mitre de papier sur la tte. _Accusatus_,
ajoute-t-il ironiquement, _convictus, damnatus, ant tempus legitimum,
absque ull dispensatione episcopus factus es_. Cette plaisanterie a t
prise au srieux par l'auteur du _Poggiana_ (l'Enfant): On trouve ici,
dit-il, une particularit assez curieuse de la vie de Laurent _Valla_;
c'est qu'ayant t ordonn vque  Pavie avant l'ge et sans dispense,
il quitta de lui-mme la mitre, et la dposa, en attendant, dans le
palais piscopal, o elle tait encore, etc. Tom. I, p. 212. Voy. _Life
of Poggio_, p. 471, note.]

[Note 487: Benedetto Morando.]

Au milieu de ces orages, qui semblaient tre son lment, _Valla_ ne
discontinuait point les travaux entrepris par l'ordre du pontife. Il
termina la traduction de Thucydide, pour laquelle il reut cinq cents
cus d'or, un canonicat de Saint-Jean-de-Latran, et le titre de
secrtaire apostolique. Il choisit ce moment, qui devait tre celui de
la reconnaissance, pour finir un ouvrage, ncessairement dsagrable 
la cour de Rome, et dont la seule annonce l'avait prcdemment souleve
contre lui; je veux dire son Trait _de la Donation de Constantin_. Mais
cette cour n'tait plus la mme sous un pape tolrant, et ami de la
libert d'crire.

Le livre parut[488], et _Valla_ ne fut point perscut. Il se rendit 
Naples quelque temps aprs, pour visiter son premier protecteur, le roi
Alphonse. Revenu  Rome, il ne put achever entirement la traduction
d'Hrodote, que ce roi lui avait commande; il mourut, en 1457, g de
cinquante-huit ans.

[Note 488: On le trouve parmi ses OEuvres; Ble, 1540, in-fol.]

Son humeur et son caractre sont assez connus par les vnements de sa
vie. Son esprit tait vif et tendu, ses connaissances profondes et
varies, son ardeur au travail, infatigable; il crivit des ouvrages
d'histoire, de critique, de dialectique, de philosophie morale[489]. Son
Histoire de Ferdinand[490], roi d'Aragon, pre d'Alphonse, a eu
plusieurs ditions, mais moins encore que ses _Eleganti Lingu
latin_[491], qui contiennent des rgles grammaticales, et des
rflexions philologiques sur l'art d'crire lgamment en latin. Il
tait trs-savant dans la langue grecque. Sa traduction d'Homre en
prose est imprime et estime, ainsi que celles d'Hrodote et de
Thucydide.

[Note 489: Voy. _Laurent. Vallensis Opera_, ub. sup.]

[Note 490: _De rebus gestis  Ferdinando Aragonum rege_, l. III.
Paris, 1521, Breslau, 1546, in-fol. _Hispania illustrata_. Francfort,
1579, t. I.]

[Note 491: Les deux premires ditions, toutes deux fort rares, sont
de la mme anne: Rome et Venise, 1471, in-fol.]

Il fit aussi des notes sur le _Nouveau-Testament_, mais comme
hellniste, et non comme thologien. Enfin, il contribua autant qu'aucun
autre savant de ce sicle, par son enseignement et par ses travaux,  ce
mouvement vers l'rudition grecque et latine, qui ralentit et arrta,
pour ainsi dire, les progrs de la littrature italienne, mais qui
rouvrit  l'Europe les sources de l'loquence antique, de la
philosophie, de la posie et du got.

J'ai parl prcdemment d'un professeur qui y contribua peut-tre plus
encore, et dont la carrire fut plus paisible. Le sage Victorin de
Feltro, qui dirigeait  Mantoue ce gymnase intressant, nomm _la Maison
joyeuse_, o il levait les princes de Gonzague, y tenait de plus une
cole publique, la premire o l'on ait donn une ducation, que l'on a
depuis appele encyclopdique, telle qu'on la reoit  peine aujourd'hui
dans les pensions ou dans les collges les plus clbres. On y trouvait
runis les meilleurs matres de grammaire, de dialectique,
d'arithmtique, d'criture grecque et latine, de dessin, de danse, de
musique en gnral, de musique instrumentale, de chant, d'quitation;
et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que, par amiti pour cet
excellent homme, tous ces matres enseignaient gratuitement. Un nombre
prodigieux d'excellents lves sortit de cette cole: plusieurs ont
laiss un nom dans les lettres, et se sont plu dans leurs ouvrages 
rendre hommage  leur matre. Il tait n en 1379, et mourut dans un ge
avanc.

Plusieurs autres professeurs rendirent,  cette mme poque, des
services signals  la littrature ancienne, d'o la littrature moderne
devait natre. Il serait impossible de les nommer tous, et c'est assez
pour nous de connatre cette lite des bienfaiteurs de l'esprit humain.
Nous connatrons bientt les autres par quelques dtails sur les
ouvrages de chacun d'eux: cette justice leur est due. Leurs travaux
furent arides, et restent obscurs. Leurs noms, consacrs dans les
archives de l'rudition, retentissent peu dans le monde, mme parmi les
amis des lettres; et sans eux cependant, sans leurs recherches
courageuses, sans leur patience  dchiffrer,  expliquer et  traduire,
on ignorerait peut-tre encore tout ce qui fait les dlices de l'esprit;
une grande partie des auteurs anciens aurait pri dans ces habitations
monacales, qu'on dit avoir t leur asyle, et qui ne furent que leur
prison; et l'on marcherait encore dans les tnbres de la science
scolastique, pire que la nuit absolue de l'ignorance.




CHAPITRE XX.

_Grecs rfugis en Italie; leurs querelles pour Platon et pour Aristote;
Acadmie Platonicienne  Florence; savants Italiens qui la composent,
Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Landino, Politien; Laurent de
Mdicis, chef de la Rpublique, et bienfaiteur des lettres et des arts;
troubles et guerres dans les autres tats d'Italie; dsastres de la fin
du quinzime sicle._


L'tude de la langue grecque tait, en quelque sorte, naturalise en
Italie; pour qu'elle y prt un nouveau degr d'activit, il ne manquait
plus qu'une querelle entre les savants, au sujet de la littrature ou de
la philosophie grecque: il s'en leva une trs-anime entre les
sectateurs d'Aristote et ceux de Platon. Le vieux Gmistus Plethon, qui
avait t le premier  faire natre dans Cosme de Mdicis du penchant
pour le platonisme, le fut aussi  commencer cette guerre si peu
philosophique, quoique la philosophie en ft le sujet. Envoy au concile
de Ferrare, pour les confrences entre les deux glises, il avait
opinitrement combattu pour la sienne, et n'avait cd sur aucun des
points de doctrine, comme avaient fait plusieurs autres Grecs. Il tait
vieux, et tout aussi peu flexible comme philosophe que comme thologien.
Il crivit en grec un trait sur les diffrences entre la philosophie
d'Aristote et celle de Platon[492]; il y traita d'trange paradoxe
l'opinion de ceux qui pensaient qu'on pouvait les concilier, et
s'attacha  dmontrer que les principes de l'une tait diamtralement
opposs  ceux de l'autre: enfin, il se moqua d'Aristote, de ses
admirateurs et de ses disciples. Plusieurs Grecs, ou lves des Grecs,
prirent feu sur ce livre, et y rpondirent. Plethon mourut avant d'avoir
pu rpliquer. Les deux savants qui descendirent dans la lice avec le
plus d'ardeur, furent le cardinal Bessarion, et Georges de Trbisonde.

[Note 492: Imprim  Paris en 1541, et traduit en latin en 1574.]

Le premier, n en 1395  Trbisonde, dont le second ne fit que prendre
le nom, aprs avoir fait ses premires tudes  Constantinople, tait
all en More, suivre les leons de ce mme Gmistus le Platonicien: il
l'tait devenu  l'exemple de son matre; sa rputation le fit nommer
vque de Nice, et l'un des thologiens grecs envoys au concile de
Ferrare. Il s'y montra moins obstin que Gmistus. Soit qu'il ft vaincu
par les arguments des Latins, et touch de la grce; soit que, comparant
l'tat o se trouvaient les deux glises, il y et, comme on le lui a
reproch, quelques motifs humains dans sa dfaite, il cda aprs une
faible rsistance. Le pape Eugne IV l'en rcompensa aussitt par la
pourpre romaine. On sait quelle fut la carrire politique qu'il
parcourut sous les successeurs d'Eugne, les ngociations auxquelles il
fut employ, la rputation et l'immense fortune qu'il y acquit. Ce qui
doit nous occuper, c'est l'usage qu'il fit de son crdit et de ses
richesses pour le bien des lettres. Il tablit chez lui,  Rome, une
acadmie dans laquelle il runissait les philosophes et les hommes de
lettres les plus connus: il les accueillait, les encourageait, les
rcompensait de leurs travaux. Tandis qu'il fut lgat du pape 
Bologne[493], il fit relever  ses frais les btiments de l'universit,
qui tombaient en ruines; il en renouvella les lois et les rglements,
qui n'taient pas, en quelque sorte, moins dtruits par le temps que les
murs. Il y fit venir les plus habiles professeurs, et les paya
largement; il allait souvent lui-mme encourager les lves par des
promesses, des distinctions et des prix. Il venait au secours de ceux 
qui leur mauvaise fortune ne permettait pas de suivre les tudes, et y
entretenait surtout plusieurs jeunes gens de son pays. Enfin, il fit, 
la Rpublique de Venise, le don d'une riche collection de manuscrits
grecs, qui, selon _Platina_, lui avait cot trente mille cus d'or, et
qui a t le premier fonds de la riche bibliothque de S.-Marc. Ce
savant cardinal a laiss un grand nombre d'ouvrages, tant grecs que
latins. Celui qu'il crivit dans cette occasion avait pour titre:
_Contre le calomniateur de Platon_; ce calomniateur tait l'autre Grec,
Georges de Trbisonde.

[Note 493: De 1450  1455.]

N en 1395  Candie, mais originaire de Trbisonde, dont il aima mieux
porter le nom, Georges passa de bonne heure en Italie, et fut professeur
d'loquence grecque  Vicence,  Venise, et ensuite  Rome. Nicolas V le
prit pour secrtaire, et lui commanda plusieurs traductions du grec en
latin. On dit qu'un jour ce pontife lui ayant prsent une somme
d'argent, il la trouva trop forte, et rougit en la recevant: Prends,
prends, lui dit le pape, tu n'auras pas toujours un Nicolas. Il eut des
querelles trs-vives avec _Guarino_ de Vrone, avec _Poggio_, avec le
Grec Thodore Gaza, avec le pontife lui mme. Nicolas lui en voulut
pour la manire dont il avait traduit et comment l'Almageste de
Ptolme, et il le chassa de Rome. L'ouvrage que Georges fit contre
Platon en faveur d'Aristote, le disgracia sans retour[494]. Il est vrai
qu'il y avait perdu toute mesure, et que, sous un pape qui tait
platonicien, il n'avait pas craint de dire que Mahomet tait un meilleur
lgislateur que Platon. Il n'y a point de crime qu'il ne reprocht au
disciple de Socrate, point de calamit publique qu'il n'attribut  sa
philosophie; imputations toujours faciles, ou contre la philosophie en
gnral, ou contre telle ou telle philosophie en particulier, quand on
ne veut couter que l'esprit de parti, et qu'on ne s'embarrasse ni de la
vrit, ni de la justice. Ce fut contre ce livre que Bessarion crivit.
On peut voir dans Brucker un extrait tendu de cette apologie[495], o
le cardinal dploya beaucoup d'loquence et de savoir.

[Note 494: _Comparationes philosophorum Aristotelis et Platonis_,
crit en 1458, imprim  Venise en 1523.]

[Note 495: _Hist. Crit. Philosoph._, t. IV.]

Thodore Gaza de Thessalonique, l'un des premiers Grecs qui s'taient
tablis en Italie[496], prit parti contre Platon, en faveur d'Aristote.
Bessarion lui fit aussi une rponse. Un Grec rfugi que ce cardinal
protgeait[497] en fit une moins mesure, et traita avec le plus
souverain mpris Aristote et son dfenseur. Un autre Grec[498] lui
rpondit, mais dcemment, et sut louer Aristote sans offenser ni les
platoniciens ni Platon. Cette longue et violente querelle n'eut gure
que des Grecs pour acteurs. Les Italiens y prirent beaucoup de part,
mais comme simples spectateurs, et il ne parat pas qu'aucun d'eux s'y
soit ml par ses crits. Ils se dcidrent assez gnralement pour
Platon. L'admiration  laquelle le vieux Gmistus les avait accoutums
pour ce philosophe, et l'exemple donn par le pape Nicolas V, par le
cardinal Bessarion, et plus encore par les Mdicis, firent qu'en Italie,
et surtout dans la Toscane, la philosophie platonicienne fut
universellement prfre. L'acadmie platonique de Florence fut
uniquement consacre  l'explication et  l'tude du philosophe dont
elle portait le nom. Platon tait pour elle un idole, un Dieu, l'unique
objet des travaux, des entretiens et des penses de ses membres. Leur
enthousiasme alla souvent jusqu' une sorte de folie[499]: mais
peut-tre est-il de la triste destine de l'homme qu'il en entre
toujours un peu dans ce qu'il appelle sagesse.

[Note 496: Lors de la prise de Thessalonique par les Turcs, en
1430.]

[Note 497: _Michal Apostolius_.]

[Note 498: _Andronicus Calistus_.]

[Note 499: Tiraboschi va plus loin: _Il lor trasporto per esso_
(_Piatone_), dit-il, _gli condusse sino a scriver pazzie che non si
possono leggere senza risa_. (Tom. VI, part. II, p. 278.)]

Parmi les savants qui composaient cette acadmie, Marsile Ficin se
prsente le premier. Fils d'un chirurgien de Florence, il naquit en
1433[500]. Son pre voulut en faire un mdecin, et l'envoya tudier en
cette facult  l'Universit de Bologne.

[Note 500: _Id. ibid._, p. 279.]

Heureusement pour le jeune Marsile, qui n'avait obi qu' regret, ayant
fait un petit voyage de Bologne  Florence, son pre le conduisit avec
lui dans une visite qu'il fit  Cosme de Mdicis. Cosme, charm de son
extrieur agrable et de l'esprit extraordinaire qu'il montra dans ses
rponses, eut ds ce moment, malgr son extrme jeunesse, l'ide d'en
faire le principal appui de l'acadmie platonique dont il formait alors
le projet. Il le prit chez lui dans ce dessein, dirigea lui-mme ses
tudes, le traita avec tant de bont et mme de tendresse, que Marsile
le regarda et l'aima toute sa vie comme un second pre. Cette ducation
philosophique lui plaisait beaucoup plus que la premire. Il y fit de si
grands progrs qu'il avait  peine vingt-trois ans quand il crivit ses
quatre livres des Institutions platoniques. Cosme et le savant
Christophe _Landino_  qui il les montra en firent de grands loges;
mais ils engagrent Marsile  apprendre le grec avant de les publier,
pour puiser dans le texte mme la vraie doctrine de Platon. Il se livra
 cette tude avec une nouvelle ardeur, et le premier essai de sa
science dans la langue grecque fut de traduire en latin les hymnes
attribus  Orphe. Ayant lu dans Platon que Dieu nous a donn la
musique pour calmer les passions, il voulut aussi l'apprendre. Il se
plaisait beaucoup  chanter ces hymnes en s'accompagnant d'une lyre qui
ressemblait  celle des Grecs. Il traduisit ensuite le livre de
l'Origine du Monde attribu  Mercure Trismegiste; et ayant fait  son
bienfaiteur l'hommage de ses premiers travaux, Cosme lui fit don d'un
bien de campagne dans sa terre de Carreggi, prs Florence, d'une maison
 la ville, et de quelques manuscrits de Platon et de Plotin
magnifiquement excuts et relis.

Marsile entreprit alors sa traduction entire de Platon. Il l'eut
acheve en cinq ans, n'tant encore g que de trente-cinq. Cosme
n'tait plus; mais son fils Pierre, qui lui succda, eut la mme amiti
pour Marsile. Ce fut par ses ordres qu'il publia cette traduction, et
qu'il expliqua publiquement  Florence les ouvrages de ce philosophe. Il
eut pour auditeurs les hommes les plus distingus par leur rudition et
leurs connaissances dans la philosophie ancienne. Laurent-le-Magnifique
fit encore plus pour Marsile que n'avaient fait son pre et son aeul.
Marsile entra dans les ordres, et se fit prtre  l'ge de quarante-deux
ans. Laurent lui donna plusieurs bnfices qui le mirent dans une grande
aisance, mais il n'abusa point de cette disposition  l'enrichir; et,
content des biens ecclsiastiques qui lui taient donns, il laissa tout
son patrimoine  la disposition de ses frres. Alors il partagea son
temps entre ses tudes philosophiques et celles de son nouvel tat. Sa
vie fut exemplaire, son caractre doux, son esprit agrable. Il aimait
la solitude, et se plaisait surtout  la campagne avec quelques intimes
amis. Sa constitution dbile et les frquentes maladies auxquelles il
tait sujet ne diminuaient en rien son ardeur pour le travail. Des
offres brillantes lui furent faites par le pape Sixte IV et par Mathias
Corvin, roi de Hongrie; il s'y refusa par amour pour la retraite, par
got pour une vie gale et simple, et par reconnaissance pour les
Mdicis. Il mourut vers la fin du sicle, g de soixante-six ans.

On a recueilli ses OEuvres en deux volumes _in-folio_. Presque toutes ont
pour objet des interprtations et des commentaires sur Platon et sur les
principaux Platoniciens, tels que Plotin, Iamblique Proclus, Porphyre,
etc., sans compter la traduction des OEuvres entires de Platon. Depuis
sa premire jeunesse le platonisme fut tout pour lui. Il s'enfona toute
sa vie dans les profondeurs quelquefois peu lumineuses de cette
philosophie plus sublime que vraie, et plus faite pour l'imagination que
pour la raison. Il s'tait familiaris avec les tnbres de l'cole
d'Alexandrie, au point de les prendre pour la clart. Son style s'tait
form sur ces modles, et souvent dans ses lettres mmes il est
nigmatique et mystrieux. Des rveries, je ne dis pas de Platon, mais
des platoniciens,  celles de l'astrologie il n'y a qu'un pas; il le
franchit, et la manire dont il crivit dans un de ses livres[501] sur
cette prtendue science, le fit mme souponner de magie.

[Note 501: _De Vit coelitus comparand_, lib. III.]

Le second soutien de la philosophie platonicienne fut le clbre Jean
Pic de la Mirandole[502], qui fut ds l'enfance une espce de phnomne,
et, dans sa jeunesse, un prodige d'rudition et de science. Une mort
prmature le priva de l'exprience de la vieillesse, et mme de la
maturit de cet ge o les facults de l'homme sont dans toute leur
force; et cependant il a laiss des preuves si multiplies de son
savoir, qu'on croirait qu'il a joui de la plus longue vie. Sa famille
tait depuis long-temps en possession de la seigneurie de la Mirandole.
Il naquit en 1463, et fut le troisime fils de Jean-Franois, seigneur
de la Mirandole et de la Concorde. Ds ses premires annes, il annona
un esprit, et surtout une mmoire extraordinaires. On rcitait devant
lui une pice de vers, il la rptait aussitt en ordre rtrograde,
commenant par le dernier vers, et finissant par le premier. Il
paraissait principalement appel aux belles-lettres et  la posie; mais
 l'ge de quatorze ans, sa mre ayant sur lui des vues d'ambition
ecclsiastique, l'envoya tudier en droit canon  Bologne. Il s'y livra
aussi ardemment que si c'et t par son choix, et fit des progrs
rapides.

[Note 502: Tiraboschi, _ub. supr._]

Bientt la philosophie et la thologie lui parurent plus dignes encore
de l'occuper; et, pour approfondir, autant qu'il lui serait possible,
ces deux sciences, il se mit  parcourir les coles les plus clbres de
l'Italie et de la France,  suivre les leons des professeurs les plus
illustres,  disputer contre eux dans des exercices publics. Il acquit
par l une tendue de connaissances et une facilit d'locution, telles
que son rudition et son loquence paraissaient galement merveilleuses.
Partout, dans ce plerinage scientifique, il laissa de lui la plus haute
ide; et il se fit, parmi les savants et les gens de lettres de ce
temps, un grand nombre d'admirateurs et d'amis. Il joignit  l'tude des
langues grecque et latine, celles de l'hbreu, du chalden et de
l'arabe; mais il paya cher l'apprentissage qu'il en fit. Un imposteur
lui fit voir soixante manuscrits hbreux, et lui persuada qu'ils avaient
t composs par ordre d'Esdras, et qu'ils contenaient les mystres les
plus secrets de la religion et de la philosophie. Jeune encore, et sans
exprience, il en donna un trs-haut prix: c'taient des rveries
cabalistiques. Il eut le malheur de vouloir s'obstiner  les entendre,
et il y consacra, avec son ardeur accoutume, un temps beaucoup plus
prcieux pour lui que son argent.

De retour,  vingt-trois ans, de ses voyages, il se rendit  Rome, sous
le pontificat d'Innocent VIII. C'est l que, pour donner une ide de sa
vaste rudition, il exposa publiquement neuf cents propositions de
dialectique, de morale, de physique, de mathmatiques, de mtaphysique,
de thologie, de magie naturelle et de cabale, tires des thologiens
latins et des philosophes arabes, chaldens, latins et grecs. Il offrit
d'argumenter, sur chacune de ces propositions, contre tous ceux qui se
prsenteraient. Elles sont imprimes dans ses OEuvres; et l'on ne peut
que gmir, en les parcourant, de voir qu'un si beau gnie, un esprit si
tendu et si laborieux, se ft occup de questions aussi frivoles. Elles
excitrent alors une grande surprise et une admiration universelle.
Elles excitrent aussi l'envie, qui parvint  empcher la discussion
propose, et  priver ce jeune athlte du triomphe dont il paraissait
tre certain. On dnona au souverain pontife treize de ces
propositions, comme errones et sentant l'hrsie. Il crivit pour les
dfendre, mais, malgr son apologie, elles furent condamnes par le
pape.

Cette perscution qui, au reste, ne s'tendit point jusque sur sa
personne, loin de l'aigrir, opra en lui une sorte de conversion, ou du
moins un nouveau degr de perfection dans la conduite et dans les moeurs.
Jeune, riche, d'une belle figure; noble et agrable dans ses manires,
il s'tait jusqu'alors partag entre le got de l'tude et l'amour du
plaisir. La dvotion prit cette dernire place. Il jeta au feu ses
posies d'amour, italiennes et latines. La thologie devint le principal
objet de ses travaux, et il n'admit plus avec elle, dans l'emploi de son
temps, que la philosophie platonicienne. De Rome, il alla s'tablir 
Florence, o il passa les dernires annes de sa jeunesse et de sa vie,
li avec tout ce que la philosophie, les sciences et les lettres avaient
alors de plus clbre, entre autres, avec Marsile Ficin, Ange Politien,
et Laurent de Mdicis. Il mourut dans les bras de ce dernier, ayant 
peine trente-deux ans accomplis, le jour mme o le roi de France,
Charles VIII, dans sa brillante et folle entreprise sur Naples, fit son
entre  Florence[503].

[Note 503: 17 novembre 1494.]

Les ouvrages qu'il a laisss sont presque tous de philosophie
platonicienne ou de thologie. Tous annoncent, au milieu des tnbres
qui offusquent ces deux sciences, un esprit pntrant et extraordinaire;
on y distingue, outre les neuf cents propositions et leur apologie, un
crit intitul _Heptaple_, ou Explication du commencement de la Gense,
dans lequel l'auteur, pour faire mieux comprendre la cration du monde,
claircit les obscurits du texte de Mose par les allgories de
Platon; un Trait de philosophie scholastique, intitul _de l'tre et de
l'Unit_[504], o la doctrine de Platon, sur ce double sujet, est
expose avec plus de profondeur que de clart; un discours latin sur la
dignit de l'homme, quelques opuscules asctiques, et huit livres de
lettres  ses amis. Le meilleur de tous ses ouvrages est celui qu'il fit
en douze livres contre l'astrologie judiciaire. Il y combat cette
science prtendue avec les armes runies de l'rudition et de la raison.
Un des potes les plus estims de ce temps, _Girolamo Benivieni_, ayant
fait une _canzone_ sur l'amour platonique, Pic de la Mirandole
l'expliqua par trois livres de commentaires en langue italienne. Il en
est comme de ceux qui furent faits dans le sicle prcdent sur la
_canzone_ de _Guido Cavalcanti_; on entend un peu mieux le texte quand
on ne lit pas les commentaires. Ceux-ci sont imprims avec quelques
essais de posie latine et italienne, qui, n'tant pas des posies
d'amour, chapprent  l'incendie que l'auteur en fit  Rome, et assez
propres  empcher que cet incendie ne laisse beaucoup de regrets.

[Note 504: _De Ente et Uno_.]

Christophe _Landino_, doit tre mis le troisime dans cette association
savante, non-seulement comme philosophe platonicien, mais comme rudit
et comme pote. N  Florence, en 1424[505], aprs avoir fait ses
premires tudes  Volterra, il fut forc, pour obir  son pre, de
s'appliquer  la jurisprudence; mais la faveur de Cosme et de Pierre de
Mdicis, qu'il eut le bonheur d'obtenir, le dlivra de cet esclavage, et
le rendit  ses tudes philosophiques et littraires. Il se livra
surtout avec ardeur  la philosophie platonicienne, et devint l'un des
principaux ornements de l'acadmie que son premier bienfaiteur avait
fonde. Nomm, en 1457, pour occuper  Florence une chaire publique de
belles-lettres, il accrut considrablement l'clat et la renomme de
cette cole. Ce fut alors qu'il fut choisi par Pierre de Mdicis, pour
achever l'ducation de ses deux fils, Laurent et Julien. Il resta depuis
attach  Laurent, qui eut pour lui la plus grande amiti. _Landino_
fut, dans sa vieillesse, secrtaire de la Seigneurie de Florence, qui
lui fit prsent d'un palais dans le Casentin. Parvenu  l'ge de
soixante-treize ans, il obtint de ne plus remplir les fonctions
laborieuses de cette place, mais il en conserva le titre et les
appointements. Alors, il se retira  la campagne,  _Prato Vecchio_,
dont sa famille tait originaire. Il y passa tranquillement ses
dernires annes, livr aux tudes de son choix, et il mourut en 1504,
g de quatre-vingts ans.

[Note 505: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 330.]

Il laissa des posies latines, dont quelques-unes sont restes
manuscrites, et les autres ont vu le jour. Ses commentaires sur Virgile,
sur Horace et sur Dante, sont estims. Il traduisit, en italien,
l'Histoire naturelle de Pline, et l'on a de lui quelques harangues ou
discours, tant en italien qu'en latin. Ses ouvrages philosophiques sont
ses Questions ou Discussions Camaldules[506], un Trait de la noblesse
d'ame, et quelques opuscules, tant imprims que rests indits. Il eut,
pour intimes amis, dans l'acadmie platonique, Marcile Ficin et le jeune
Politien. La grande et juste rputation de ce dernier, et les tudes
platoniciennes qu'il joignit  ses travaux littraires, exigeraient
qu'il ft ici rang aprs son ami _Landino_; mais, s'tant attach de
bonne heure aux Mdicis, lev, en quelque sorte, dans leur maison, et
ayant ensuite lev lui-mme les fils de Laurent, son histoire se trouve
continuellement lie avec celle de cette famille. Il faut donc revenir 
elle, et surtout  Laurent de Mdicis, avant de consacrer  Politien les
souvenirs qui lui sont dus.

[Note 506: _Disputationum Camaldulensium_ libri IV, _in quibus de
vit activ et contemplativ, de somma bono_, etc., in-fol., sans date,
mais que l'on croit de Florence, 1480. (Debure, _Bibl. instr._), et
rimprim  Strasbourg, 1508.]

Laurent ne fut pas seulement, comme son aeul et comme son pre, un
gnreux protecteur des lettres, mais encore, ce qu'ils n'taient pas,
homme de lettres, et pote lui-mme; et, quand il n'et pas t mis par
sa fortune, son ambition et son adresse,  la tte de la rpublique de
Florence, il l'et t, par son gnie et par ses talents,  l'une des
premires places de la rpublique des lettres. C'est sous le premier
aspect qu'il faut d'abord le considrer, c'est--dire, comme centre et
mobile du mouvement d'mulation littraire qui fut alors port au plus
haut point. Il entre  cet gard, comme partie principale, dans le
tableau de ce que les gouvernements d'Italie firent pour les lettres,
pendant la dernire moiti du quinzime sicle. Nous le retrouverons
ensuite avec les potes qui se distingurent le plus de son temps, et
sous ce point de vue, faisant une partie essentielle de l'tat de la
littrature italienne  cette poque, qu'il contribua tant  illustrer.

 la mort de Cosme de Mdicis, Pierre son fils hrita de son immense
fortune, de son influence dans les affaires de la rpublique, et dans
ses plans pour l'agrandissement de sa famille, sans hriter de ses
talents suprieurs, et avec une sant faible qui ne lui laissait pas
toujours les moyens de dvelopper les qualits qu'il avait reues de la
nature. Le peu de temps qu'il vcut ne fut cependant point perdu pour
l'encouragement des lettres. On le voit par la ddicace de plusieurs
ouvrages publics dans ce court intervalle, et plus encore par le soin
qu'il prit de soutenir tous les tablissements de Cosme et d'augmenter
sans cesse les riches collections qu'il avait formes.

Du vivant mme de son pre, il s'tait montr digne de lui, en ouvrant 
Florence un concours potique d'une espce absolument nouvelle[507], et
qui parat avoir t le premier modle des concours acadmiques. De
concert avec Lon-Baptiste _Alberti_, citoyen distingu, architecte
clbre, peintre, sculpteur, littrateur et pote, il fit proclamer avec
beaucoup de pompe, par les officiers directeurs des tudes, que ceux qui
voulaient traiter en langue vulgaire, et dans quelque espce de vers que
ce ft, le sujet _de la vritable amiti_, eussent  envoyer, avant la
fin du dix-huitime jour du mois d'octobre qui commenait alors, leur
ouvrage cachet, chez des notaires dsigns par la proclamation. Le prix
tait une couronne d'argent travaille en branche de laurier. Ces
officiers furent chargs de choisir un lieu public o tous les
concurrents viendraient rciter leurs pomes. Ils firent choix de
l'glise de _Santa Maria del Fiore_, et pour faire honneur au pape
Eugne IV, qui tenait alors son concile  Florence, ils offrirent aux
secrtaires apostoliques d'tre les juges du concours et de dcerner le
prix. Le dimanche 22, l'glise tant prpare et dcore magnifiquement,
les officiers des tudes, les juges et les potes s'y rendirent avec un
nombreux cortge. La seigneurie de Florence, l'archevque, l'ambassadeur
de Venise, un nombre infini de prlats, assistaient  cette crmonie;
le peuple remplissait l'glise. Le moment arriv, on tira au sort
l'ordre des lectures. Elles furent coutes avec la plus grande
attention et dans un profond silence. Il s'agissait d'adjuger le prix.
Les secrtaires du pape prtendirent que plusieurs des pices qu'ils
venaient d'entendre, taient d'un mrite gal; et, pour s'pargner tout
embarras, ils donnrent la couronne d'argent  l'glise de Sainte-Marie.
La gnrosit de Pierre fut ainsi trompe. Chacun fit son rle; Mdicis
proposa le prix; des potes se le disputrent; l'un d'eux le mrita sans
doute, et ce fut l'glise qui l'obtint.

[Note 507: En 1441, Voy. Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 27.]

Pierre donna une attention particulire  l'ducation de ses deux fils,
Laurent et Julien. Laurent, n le 1er. de janvier 1448[508], avait
annonc, ds sa premire jeunesse, des dispositions galement heureuses
pour les exercices du corps et pour ceux de l'esprit. Son premier
instituteur fut un bon ecclsiastique nomm _Gentile d'Urbino_, dont il
fit ensuite un vque[509]. Christophe _Landino_ fut le second. C'est 
lui que Laurent dut son excellente ducation littraire. Le savant grec
Jean Argyropile l'instruisit dans la langue grecque, et Marsile Ficin
l'initia dans les mystres du platonisme. On ne doit pas oublier parmi
ses avantages, celui d'avoir eu pour mre _Lucretia Tornabuoni_, femme
aussi illustre par ses talents que par ses vertus, protectrice claire
des sciences et des lettres, et dont on a, sur des sujets pieux, des
posies suprieures  la plupart de celles de ce temps. Laurent put
dire, comme Hippolyte:

        lev dans le sein d'une chaste hrone,
        Je n'ai point de son sang dmenti l'origine.

[Note 508: _Angelo Fabroni, Laurenti Medicis magnifici Vita_. Pise,
1784, in-4., William Rosco, _the Life of Lorenzo de' Medici_, etc.]

[Note 509: _D'Arezzo_.]

Quant aux qualits physiques, on vante ses formes athltiques et
prononces. On avoue qu'il manquait de grces, que sa figure tait
commune, sa vue faible, sa voix rude, et que la nature lui avait refus
le sens de l'odorat; mais elle avait mis dans son ame une lvation,
dans son esprit une pntration et une tendue qui perait  travers ces
dsavantages. Il se livrait avec beaucoup d'ardeur aux exercices qui
augmentent la force, donnent de la souplesse et affermissent le courage.
L'quitation, la chasse, les joutes et les tournois faisaient ses
dlices, autant que la philosophie, la littrature et la posie. Il
russissait galement  tout ce qu'il voulait entreprendre. Il n'avait
pas encore dix-sept ans  la mort de son aeul, et, ds ce moment, il
prit part  l'administration des affaires. Pierre de Mdicis, toujours
languissant et souffrant, l'appela ds-lors  ce partage, et eut, dans
plusieurs occasions,  se louer galement de son courage et de sa
capacit.

Les Florentins s'taient vus forcs de soutenir contre Venise une guerre
qui pouvait leur tre funeste. De premires hostilits dont le succs
fut balanc, leur donnrent les moyens de ngocier la paix. Ils
l'obtinrent. Elle fut clbre par des ftes qui ranimrent en eux le
got de ces brillants spectacles. Quelque temps aprs, Laurent parut
dans un tournoi, et son frre Julien dans un antre[510]. Tous deux y
donnrent des preuves d'adresse et d'intrpidit. Laurent remporta le
prix, qui tait un casque d'argent surmont d'une figure de Mars.
C'tait lui-mme qui donnait cette fte pour le mariage d'un de ses
amis[511]. Elle lui cota dix mille florins. Il y parut avec cette
magnificence, attribut insparable de son caractre et de son nom. Ces
deux tournois font poque dans l'histoire potique d'Italie, par deux
pomes dont ils furent l'occasion. La victoire de Laurent fut clbre
en vers par _Luca Pulci_, frre de ce _Pulci_ que nous verrons bientt
entrer le premier dans la carrire de la posie pique. Celle de Julien
le fut par un jeune pote dont c'tait peut-tre le premier essai en
langue italienne, et dont le pome, rest imparfait, est encore
aujourd'hui cit parmi les chefs-d'oeuvre de cette langue. Ce pote
naissant, qui fut ensuite un philosophe et un littrateur clbre, tait
Ange Politien.

[Note 510: En 1468.]

[Note 511: _Eracelo Martello_.]

Il tait n, le 24 juillet 1454[512],  _Monte Palciano_ ou _Poliziano_,
petite ville du territoire de Florence. Il substitua potiquement ce nom
 son nom de famille, et s'appela _Poliziano_, au lieu de s'appeler
_Ambrogini_, comme son pre. Ce pre tait docteur en droit, et assez
pauvre. Il avait envoy son fils achever ses tudes  Florence. Ange
Politien apprit la langue grecque d'Andronicus de Thessalonique, le
latin de Christophe _Landino_, la philosophie platonicienne de Marsile
Ficin, et la pripattique de Jean Argyropile. Tous ces matres
distingurent bientt en lui une aptitude singulire et une grande
supriorit d'esprit. Il prfrait la posie  tout le reste; et la
traduction d'Homre en vers latins,  laquelle il travaillait ds-lors,
qu'il acheva dans la suite, et qui malheureusement s'est perdue,
l'absorbait tout entier. Des pigrammes latines et grecques publies
les unes  treize ans, les autres avant dix-sept, n'tonnrent pas moins
ses professeurs que ses compagnons d'tude; mais ce qui lui fit le plus
d'honneur ce furent ses Stances sur la joute de Julien de Mdicis. Il
saisit cette occasion de se faire connatre de Laurent, regard ds-lors
comme le chef de sa famille et de la rpublique; il lui ddia son pome,
quoique Julien en ft le hros. Le got dlicat et dj form de Laurent
fut singulirement frapp de cette composition, suprieure,  tout ce
qu'on avait crit en vers italiens depuis long-temps. Il accueillit
Politien, le logea dans son palais; se chargea de pourvoir  tous ses
besoins, et en fit le compagnon assidu de ses travaux et de ses tudes.

[Note 512: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 333.]

La posie tait alors ce qui l'occupait principalement. Une jeune
personne de la famille des _Donati_[513] tait l'objet d'une passion
potique qui lui dictait des vers, quelquefois comparables  ceux de
Ptrarque[514]. Cela ne l'empcha point de former, pour obir  son
pre, un mariage avec Clarice, de la noble et puissante famille des
_Orsini_. Il l'avait pouse depuis environ six mois, lorsque Pierre
mourut, et laissa son fils matre de tout ce qu'il avait reu de Cosme,
et dont il avait conserv intact, et mme augment le dpt. Les
funrailles de cet homme, qui laissait en hritage tant de richesses et
tant de puissance, furent trs-simples: Un convoi magnifique, dit
l'historien _Ammirato_[515], aurait pu exciter l'envie du peuple contre
ses successeurs, et  qui il importait beaucoup plus d'tre puissants
que de le paratre.

[Note 513: Elle se nommait _Lucretia_.]

[Note 514: Nous reviendrons sur ces posies de Laurent, ainsi que
sur le pome de Politien et sur celui de _Luca Pulci_.]

[Note 515: _Istor. Fior._, vol. III, p. 106.]

Ds que Laurent se fut mis en possession de sa fortune, de la direction
des affaires publiques, et de celles de son temps, il s'occupa de
consolider et d'accrotre encore la premire par le commerce et par la
culture des terres; de devenir de plus en plus matre de la seconde par
son application, sa munificence et sa popularit, de donner tout ce
qu'il pourrait du troisime  son got pour les arts,  la socit des
savants et des artistes; enfin de ne rien pargner pour leur
encouragement. Bientt ses libralits claires, et peut-tre plus
encore son affabilit pleine d'gards, rassemblrent autour de lui ce
qu'il y avait de plus distingu en Italie, dans les arts et dans les
lettres. Il avait quelquefois l'adresse de se faire choisir par ses
concitoyens, pour oprer le bien qu'il leur inspirait le dsir de faire,
et il prenait sur sa fortune de quoi remplir leurs intentions. C'est
ainsi que l'Universit de Pise, tant tombe dans une entire
dcadence, son rtablissement, qui importait aux Florentins, fut rsolu.
Laurent fut nomm, avec quatre autres citoyens, pour l'excution de ce
projet. Il se transporta avec eux  Pise, aplanit, par ses dons, toutes
les difficults, ajouta, de son bien, des sommes considrables aux six
mille florins annuels qu'avait accords la rpublique, rtablit
l'Universit sur le pied le plus respectable, et vint rendre compte avec
simplicit,  la seigneurie de Florence, de l'excution d'un plan dont
elle se doutait  peine qu'il ft l'auteur.

La philosophie platonicienne tait toujours une de ses tudes favorites;
l'acadmie fonde par son aeul, et dirige par Marsile Ficin, devint
l'objet de sa sollicitude particulire. Il voulut renouveler, en
l'honneur de Platon, la fte annuelle qui s'tait clbre dans
l'antiquit, depuis la mort de ce philosophe jusqu'au temps de ses
disciples, Plotin et Porphyre, et qui tait interrompue depuis douze
cents ans. Cette clbration se fit, avec beaucoup de solennit, 
Florence et  la terre de Careggi le mme jour. Elle subsista pendant
plusieurs annes, et ne contribua pas peu  donner  la philosophie
platonicienne le surcrot de crdit dont elle jouit en Italie  la fin
de ce sicle.

La conjuration des _Pazzi_ vint troubler ces nobles jouissances. Cette
famille ambitieuse, mcontente de voir celle des Mdicis prendre, dans
la rpublique, l'ascendant qu'elle y voulait avoir elle-mme, fut
engage dans cette conspiration par le pape Sixte IV, et par son neveu
Jrme _Riario_. Le jeune cardinal _Riario_, neveu de ce Jrme,
_Salviati_, archevque de Pise, quelques prtres, un secrtaire
apostolique, et plusieurs Florentins mcontents, parmi lesquels on
remarque Jacques _Bracciolini_, fils du clbre _Poggio_, furent leurs
complices. Le coup qui devait frapper les deux frres fut port le
dimanche[516], dans l'glise de la _Riparata_, en prsence du cardinal,
pendant la messe, et au moment de l'lvation de l'hostie. Julien tomba
perc de coups; Laurent, quoique bless, eut le temps de se mettre en
dfense, de rsister jusqu' ce qu'il ft secouru par ses amis, arrach
des mains des assassins, et reconduit  son palais. L'archevque fut
pendu dans ses habits pontificaux; la plupart des conjurs eurent le
mme sort; le cardinal, saisi par le peuple, ne dut sa vie qu'
l'intercession de Laurent. Il eut une telle frayeur, qu'il conserva
toute sa vie cette pleur livide, qui est la couleur de la crainte et
celle du crime. Le pape, furieux que l'on et manqu sa principale
victime, emprisonn un cardinal et pendu un archevque, excommunia
Laurent, le gonfalonnier et les autres magistrats de la rpublique,
l'un, sans doute, pour ne s'tre pas laiss tuer, l'autre pour avoir
prvenu l'entire consommation du crime, et pour l'avoir puni.

[Note 516: 26 Avril 1478. Voyez sur l'une des causes de la
conjuration des _Pazzi_, Machiavel, Discorsi, l, III, c. 6, t. II, p.
443, sur ce qui la fit manquer, _ibid._, p. 456 et 458.]

La guerre que l'implacable Sixte IV suscita contre Laurent plutt que
contre les Florentins, et qui menaait d'embraser l'Italie, le parti
magnanime que prit Laurent de se rendre, sans armes et presque sans
suite  Naples, auprs du roi Ferdinand, l'un de ses plus ardents
ennemis, et de ngocier ainsi la paix pour sa patrie; le succs de cette
ambassade extraordinaire, et le surcrot de puissance que tous ces
vnements procurrent  Mdicis, ne sont pas de mon sujet. Mais je dois
rappeler ici l'excellent crit de Politien sur cette conjuration des
_Pazzi_, l'un des meilleurs et des plus lgants morceaux d'histoire
crits en latin moderne, et qui ne porte pas moins l'empreinte de son
talent littraire que de son tendre attachement pour ses bienfaiteurs.

Le retour de la paix rendit  Laurent ce calme dont il aimait  jouir
dans le commerce des Muses. Il ne connaissait point de dlassement plus
doux, aprs les fatigues et le tumulte des affaires. La posie ne
l'intressait pas moins que la philosophie; et, soit dans son palais 
Florence, soit dans ses maisons de Fisole ou de Careggi, sa socit
tait aussi souvent compose des trois frres _Pulci_ et de quelques
autres potes, que de Pic de la Mirandole et de Marsile Ficin; s'il
aimait Politien plus que tous les autres, c'est peut-tre parce qu'il
tait -la-fois pote et philosophe. Il lui avait confi l'ducation de
l'an de ses fils, et ne se sparait, pour ainsi dire, jamais ni de ses
enfants ni de lui. Si l'on en croit Politien, ce n'tait pas Laurent qui
le consultait sur ses ouvrages, c'tait Politien lui-mme qui consultait
avec fruit Laurent sur les siens. Dans cet ge plus mr, Mdicis traita
souvent, dans ses vers, des sujets plus levs et plus graves qu'il
n'avait fait dans sa jeunesse. Quelques-unes de ses pices roulent sur
la philosophie platonicienne, et il possde l'art de la rendre aussi
claire que ceux qui la traitaient en prose, la rendaient ordinairement
obscure. Il offre, dans d'autres pices, le premier modle de la satire
italienne; dans d'autres encore, il montre, pour la posie descriptive
et imitative, un talent qui n'appartient qu'aux grands potes. Enfin,
quelques-unes de ses posies sont de simples chansons, faites pour tre
chantes par le peuple, dans le dlire des ftes et des mascarades du
carnaval. C'tait un genre de spectacles que les Florentins aimaient
avec passion: Laurent les servait selon leur got. Il imaginait
lui-mme, pour ces sortes de ftes, les dguisements les plus
singuliers, composait des vers qui taient rcits par les masques, et
des chansons qui taient rptes par le peuple. Il engageait les potes
les plus connus  en composer comme lui, mais les siennes taient
presque toujours les plus gaies et les plus piquantes. Enfin, on le
voyait souvent, dans ces solennits joyeuses, descendre de son palais,
venir se mler, sur la place, aux danses populaires, chanter le premier
une ronde qu'il venait de faire, pour rjouir les Florentins, et rentrer
chez lui au milieu des applaudissements et des acclamations d'un peuple
qui n'avait jamais t gouvern si gament.

Du sein de ces amusements il ne cessait point de tenir l'oeil sur les
affaires de la rpublique, qui conservait toujours sa forme apparente,
sur les affaires de son commerce, qui taient immenses, et sur celles de
l'Europe entire, qu'il embrassait par sa politique et par son commerce.
Des troubles s'levrent; des guerres lui furent suscites. Il fit tte
 tous les orages, vint  bout de les calmer, et fit, par sa bonne
administration, monter au plus haut degr la prosprit publique. Celle
des lettres et des arts l'occupait sans cesse. La bibliothque fonde
par Cosme, accrue par Pierre, devint un des objets particuliers de ses
soins. Il envoya dans toutes les parties du monde, pour y recueillir des
manuscrits de toute espce et dans toutes les langues savantes. Il fut
admirablement second, dans ses recherches, par les savants dont il
tait environn, surtout par Pic de la Mirandole, et par son cher
Politien. Je voudrais, disait-il, qu'ils me fournissent l'occasion
d'acheter tant de livres, que ma fortune devnt insuffisante, et que je
fusse oblig d'engager mes meubles pour les payer. Le Grec Jean Lascaris
entreprit,  sa demande, un voyage dans l'Orient, et en rapporta un
nombre considrable d'ouvrages trs-rares et du plus grand prix. Il en
fit un second, mais plusieurs annes aprs, et vers la fin de la vie de
Laurent, qui mourut avec le regret de ne le pas voir de retour. Ce qu'il
y a de touchant dans ces soins que prenait Mdicis, et dans les dpenses
prodigieuses qu'il faisait pour rassembler ainsi des livres de toutes
les parties du monde, c'est que c'tait  l'amiti qu'il consacrait et
ces soins et ces sacrifices. Son but unique tait de former, pour
Politien et pour Pic de la Mirandole, une collection si abondante, que
rien ne pt manquer  leurs recherches d'rudition et  leurs travaux.

L'invention de l'imprimerie, qui se rpandait alors en Toscane, ouvrit
un nouveau champ  ses libralits, et  cette insatiable activit qui
le portait vers tout ce qui tait grand et utile: il vit le parti qu'on
en pourrait tirer pour multiplier et en mme temps pour purer les
richesses littraires. Il engagea plusieurs savants  collationner et 
corriger les manuscrits des anciens auteurs, pour qu'ils fussent
imprims avec la plus grande correction. Christophe _Landino_, Politien,
et plusieurs autres rudits, se livrrent avec zle  ce travail
minutieux et difficile; et plusieurs bonnes ditions grecques et
latines furent les fruits de leurs veilles et des encouragements de
Mdicis. L'immense travail que Politien entreprit et eut le courage
d'achever, sur les Pandectes de Justinien, et qui le place parmi les
plus habiles professeurs de la science du droit chez les modernes, lui
fut encore, en quelque sorte, inspir par Laurent, qui aplanit toutes
les difficults, procura tous les manuscrits, et prodigua tous les
secours. Enfin, les savants Mlanges ou _Miscellanea_ de Politien sont
encore un rsultat des tudes qu'il put faire dans la riche bibliothque
de son patron, des entretiens mmes qu'ils avaient en se promenant
ensemble  cheval, promenades que Laurent prfrait aux cavalcades et
aux pompes les plus brillantes; et ce recueil, prcieux pour
l'rudition, fut imprim  sa prire et  ses frais.

Les sciences ne lui devaient pas moins que les lettres. Les unes et les
autres se trouvaient runies dans l'acadmie platonicienne. On y
examinait, on y rfutait librement les rveries de l'astrologie
judiciaire. On commenait  substituer l'exprience et l'observation 
la routine et aux hypothses. Une horloge astronomique, d'une
construction savante, tait construite pour Laurent[517]. Plusieurs
traits de philosophie et de mtaphysique lui furent ddis par leurs
auteurs. La mdecine lui dut en partie les grands progrs qu'elle ft
alors.  son exemple, d'autres citoyens riches et puissants
consacrrent aux sciences et aux lettres des dpenses considrables et
d'immenses libralits, et le nombre prodigieux d'ouvrages dans tous les
genres qui parurent  Florence  cette poque, atteste quel fut, sur
l'mulation publique, l'effet de la munificence de Laurent, et celui de
ses exemples.

[Note 517: Voy. sur cette machine ingnieuse de _Lorenzo Volpaja_,
Politien, p. 8, l. IV.]

Son zle fut le mme pour les arts. Quoiqu'ils eussent dj fait
quelques progrs  Florence, c'est  lui surtout qu'ils durent une
existence nouvelle et un plus grand essor. Sachant que le moyen le plus
sr de stimuler les talens de ceux qui vivent est d'honorer la mmoire
des talents qui ne sont plus, il fit lever au clbre peintre _Giotto_
un buste de marbre dans l'glise de _Santa-Maria del Fiore_. Il voulut
obtenir des habitants de Spolte les cendres de leur compatriote
_Filippo Lippi_, et lui faire riger, dans la mme glise, un mausole;
sur leur refus, qui les honore autant que l'artiste, Laurent fit riger
ce monument  Spolte mme, par _Filippo_ le jeune, sculpteur habile,
fils du peintre. Politien fit, en beaux vers latins, des inscriptions
pour ces deux monuments. Alors, _Antonio Pollajuolo_, _Domenico
Ghirlandajo_, _Baldovinetti_, _Luca Signorelli_, se distingurent  la
fois. La sculpture rivalisa d'mulation et de progrs avec la peinture.
Ds le commencement de ce sicle, _Donatello_ et _Ghiberti_ avaient
beaucoup perfectionn cet art. Ce fut sous la direction de _Donatello_
que Cosme de Mdicis commena cette grande collection de morceaux de
sculpture antique, premier noyau de la clbre galerie de Florence, et
dont la valeur fut estime, aprs sa mort,  plus de 28,000 florins. Son
fils Pierre l'augmenta considrablement. Laurent l'enrichit, aprs eux,
des morceaux les plus prcieux et les plus rares; et il leur donna une
destination nouvelle, qui fut une inspiration du gnie des arts et un
bienfait public. Il fit disposer une partie de ses jardins de manire 
servir d'cole pour l'tude de l'antique, et fit placer dans les
bosquets, dans les alles et dans les btiments, des statues, des bustes
et d'autres ouvrages de l'art. Il donna la surintendance de ces objets
au sculpteur _Bertoldo_, lve de _Donatello_, dj avanc en ge, et
pour qui ce fut une honorable retraite. Il payait aux jeunes gens sans
fortune, qui se sentaient le got des arts, et qui venaient tudier dans
cette grande cole, des appointements suffisants pour les soutenir dans
leurs tudes, et fonda des prix considrables pour rcompenser leurs
progrs. C'est  cette institution qu'il faut attribuer l'clat
surprenant que jetrent tout  coup les beaux-arts vers la fin du
quinzime sicle, et qui se rpandit rapidement de Florence dans tout le
reste de l'Europe. C'est  cette institution que l'on doit ce que
l'histoire des arts offre peut-tre de plus sublime, puisqu'on lui doit
Michel-Ange.

Issu d'une famille noble, mais peu riche, Michel-Ange _Buonarotti_ avait
t plac, par son pre,  l'cole de _Ghirlandajo_.  la demande de
Laurent, deux des lves de ce peintre furent choisis pour venir
continuer leurs tudes dans ses jardins. Le jeune Michel-Ange fut un de
ces deux lves; et ce fut l qu' l'aspect des chefs-d'oeuvre antiques,
en les copiant dans ses dessins, en modelant en terre glaise d'aprs ces
admirables modles, il sentit natre en lui ces grandes et sublimes
ides qui se dvelopprent ensuite sous son pinceau, sous son ciseau, et
dans ses plans d'architecture. La grande rforme qu'il opra dans les
arts eut pour origine son admission dans les jardins de Mdicis.
Laurent, charm de ses progrs rapides, des premiers essais qu'il fit de
son talent, et du gnie que sa conversation annonait comme ses
ouvrages, fit venir le pre, lui annona que dornavant il se chargeait
de son fils, et pourvut mme gnreusement aux besoins du vieillard et
de sa nombreuse famille. Michel-Ange, devenu le commensal de Laurent,
fut ds-lors, dans son palais, comme l'taient les savants et les
artistes clbres, sur le pied de l'galit la plus parfaite, mangeant
avec eux  sa table, o, par une rgle peu suivie, et qui devrait
toujours l'tre, les distinctions, les crmonies, l'tiquette, taient
abolies; o chacun prenait place au hasard, tait servi selon son got,
parlait ou se taisait  son gr. C'est ainsi que ce jeune artiste,
destin  tre un si grand homme, se trouva tout de suite en relation
avec l'lite des citoyens, des artistes et des gens de lettres de
Florence; c'est l qu'il prit le got de toutes les connaissances qui
peuvent concourir  la perfection des arts; c'est dans le palais de
Mdecis qu'il passait ses instants de loisir  tudier les cames, les
mdailles, les pierres prcieuses dont Laurent possdait une collection
immense; c'est l aussi qu'il s'unit d'amiti avec plusieurs savants,
qui ouvrirent  son gnie les trsors de l'rudition et de la science.
La nature avait tant fait pour lui, qu'indpendamment de ces secours, il
se ft sans doute lev trs-haut dans les arts; mais, qui peut savoir
cependant toute l'influence qu'eurent sur un si beau gnie, les tudes
qu'il fit, les liaisons qu'il forma, les traitements mmes qu'il reut
dans le palais de Mdicis?

Cosme avait dj embelli Florence de magnifiques difices: Laurent
voulut le surpasser. Il avait, de plus que son grand-pre, une
connaissance de l'art presque gale  celle des artistes les plus
habiles. La rputation de son got en architecture tait si gnralement
tablie, que le duc de Milan, le roi de Naples, et Philippe _Strozzi_,
gal aux rois en magnificence, ne voulurent point btir de palais sans
avoir reu de lui des directions et des avis. Cependant, lorsqu'il en
fit btir un lui-mme  _Poggio Cajano_, il fit concourir, pour les
plans de ce palais, les artistes les plus habiles de Florence; il se
dcida pour celui de _Giuliano_, architecte alors peu connu, devenu
depuis clbre sous le nom de _San Galio_[518], et dont cet difice
commena la rputation et la fortune. Indpendamment d'un monastre et
de plusieurs autres monuments qu'il entreprit, Laurent eut la gloire
d'en achever plusieurs qui avaient t commencs par ses anctres, entre
autres l'glise de Saint-Laurent, et le monastre de Fisole. La
mosaque, la gravure en pierres fines,  la manire antique, toutes les
parties des arts du dessin reurent, de sa munificence et de son got,
une impulsion gnrale qui se rpandit par imitation dans toute
l'Italie, et de l dans l'Europe entire.

[Note 518: Ce nom lui fut donn  cause d'un monastre que Laurent
lui fit btir  Florence, auprs de la porte de _San-Gallo_.

D'aprs un inventaire dress  la mort de Laurent de Mdecis, frre de
Cosme l'Ancien, plus jeune que lui de quatre ans, la fortune de chaque
frre montait alors  235,157 florins d'or.

Vingt-neuf ans aprs, 1469, il se fit un autre inventaire de l'hritage
de Pierre, fils de Cosme, et sa fortune montait alors  237,983 florins;
elle n'avait donc,  peu prs, ni augment ni diminu.

Les bnfices de commerce, calculs  20% sur ce capital, ne sont que de
46,000 florins. Le florin a t constamment la huitime partie d'une
once d'or, ou la soixante-quatrime du marc, tandis que le louis d'or
neuf en tait la trente-deuxime. (V. _Ricordi di Lorenzo de Mdici
Rosco append._, l. III, p. 41, 44.)

La maison de Mdicis avait dpens depuis 1434 jusqu'en 1471, en
btimens, aumnes et impositions, 663,755 florins d'or, quivalant,
poids pour poids,  7,965,060 fr., et d'aprs la proportion qui existait
 cette poque entre le prix des mtaux prcieux et celui du travail, 
environ 32,000,000 de francs. (_Ibid._, p. 45.)]

On ne peut enfin ne pas admirer de combien de manires Laurent de
Mdicis pouvait tre grand sans avoir besoin d'tre, comme il le fut, un
grand homme d'tat. Cependant sa sant dprissait, son got pour le
repos augmentait en proportion de ses infirmits. Il tait oblig de
s'absenter souvent de Florence, d'aller aux bains chauds de Sienne et de
_Porretane_, de passer plusieurs mois  la campagne, loin de toute
occupation. Alors il forma des projets de retraite, que la mort ne lui
permit pas de raliser. Une attaque de ses incommodits habituelles,
auxquelles se joignit une fivre lente, le conduisit en peu de temps au
tombeau. Il se fit transporter  Careggi, o le fidle Politien le
suivit. Il regretta de n'y pas voir son autre ami Pic de la Mirandole.
Politien le fit appeler, il vint, et les derniers moments de Laurent
furent adoucis par leurs entretiens. Il mourut pour ainsi dire entre
leurs bras[519],  l'ge de quarante-quatre ans, en remplissant tous les
devoirs d'un homme religieux, et avec la rsignation et la tranquillit
d'un sage.

[Note 519: 8 avril 1492.]

La fin de ce sicle si brillant, surtout  Florence, par les progrs des
lettres et des arts, n'offre pas, dans tous les autres tats de
l'Italie, le mme spectacle. Il s'y rassemblait des orages qui
clatrent enfin sur Florence mme. Quelques princes protgeaient encore
les sciences; mais le plus grand nombre tait occup d'intrigues
ambitieuses et sanglantes; et si l'impulsion n'avait pas t donne ds
le commencement par des gouvernements placs dans des circonstances plus
heureuses, ce sicle qui jeta un grand clat, et qui surtout posa les
fondements solides de la gloire des sicles suivants, ne leur et
peut-tre transmis que des dsastres et de la honte. Rome et Milan
exercrent la plus forte influence sur ce funeste changement.

Aprs des papes amis des lettres et des lumires, tels que Nicolas V et
Pie II, on avait vu le farouche Paul II ngliger les savants, les
perscuter, les proscrire, prendre pour des conspirations les runions
les plus innocentes, incarcrer et torturer une acadmie entire. Sixte
IV, qui prsida du haut du Vatican  l'assassinat des Mdicis, occup
d'tablir splendidement ses fils qu'il appelait ses neveux, et d'agiter
l'Italie par ses intrigues, se montra gnreux envers le savant
_Filelfo_, fit btir de pompeux difices, accrut et rendit publique la
bibliothque du Vatican; on l'accuse cependant d'une avarice sordide,
qui ne s'accorde pas mieux que ses autres vices avec l'amour des
lettres. Il la porta au point de refuser aux professeurs de l'Universit
de Rome le modique salaire qu'il leur avait promis. Le rformateur ou
directeur de ce collge lui ayant fait de vives instances pour qu'il
payt ses professeurs: Ne sais-tu pas, lui rpondit le pape, que je leur
ai promis cet argent avec l'intention de ne le leur pas payer? L'autre
protesta qu'il n'en savait rien. Si ce n'est pas  toi, reprit navement
le Saint-Pre, c'est donc  Sbastien Ricci que je l'ai dit[520]. Le
faible Innocent VIII ne fit  peu prs rien ni pour ni contre les
lettres; Alexandre VI lui succda; son nom rappelle tout ce qu'il y a de
plus affreux sur la terre. La justice s'est en quelque sorte puise 
fltrir sa mmoire; et si l'on ne veut pas se condamner  des
rptitions ternelles, on ne doit plus parler de lui que lorsqu'on aura
trouv quelque bien  en dire.

[Note 520: Journal de _Stefano Infessura_, dans le Recueil de
Muratori, _Scrip. Rer. ital._, vol. III, part. II, p. 1054.]

Quelle que ft l'origine du pouvoir des Sforce devenus souverains de
Milan, le rgne de Franois Sforce fut signal par l'encouragement des
lettres. Il sembla vouloir rivaliser avec les Mdicis et avec les
princes de la maison d'Este par les distinctions qu'il accorda aux
savants, l'asyle gnreux qu'il ouvrit aux Grecs chasss de leur patrie,
le nombre de littrateurs, de potes et d'artistes qu'il s'effora de
rassembler  Milan et d'attirer  sa cour. Son fils an, Galaz-Marie,
ne lui succda que pour se rendre odieux, et provoqua, par l'excs de
ses vices, les poignards dont il fut perc. Il laissait aprs lui un
enfant[521], et pour veiller sur cet enfant un frre ambitieux, fourbe
et cruel. Jean-Galaz-Marie disparut, et son oncle, Louis-le-Maure, prit
sa place, les mains, pour ainsi dire, encore teintes de son sang.
Parvenu  la puissance par un crime, il voulut le faire oublier par
l'clat des lettres et des arts. Les plus fameux architectes, les plus
grands peintres furent appels auprs de lui; on y vit accourir  la
fois le Bramante et Lonard de Vinci. La magnifique Universit de Pavie
fut btie et dote; Milan se remplit d'coles de tout genre, de
professeurs, de savants. Le duc lui-mme cultivait les lettres au milieu
des affaires du gouvernement et des projets d'une ambition effrne;
mais les suites de cette ambition mme, et la passion de se venger d'un
roi qui l'avait dsapprouve[522], renversrent ce brillant difice,
livrrent l'tat de Milan, celui de Naples et l'Italie entire aux armes
d'un prince tranger. Charles VIII, appel par Louis Sforce, traversa
l'Italie en vainqueur, s'lana vers le royaume de Naples, le conquit,
pour retraverser le mme pays presque en fugitif, entour d'ennemis
qu'avait rassembls contre lui ce mme Louis qui l'y avait fait
descendre. Cette expdition de Charles VIII amena celle de Louis XII, et
pour Louis Sforce la perte du Milanais et de la libert.

[Note 521: Jean-Galaz-Marie.]

[Note 522: Le vieux roi de Naples Ferdinand l'avait press de
remettre le gouvernement  son neveu; ce fut pour s'en venger que
Louis-le-Maure appela  la conqute du royaume de Naples Charles VIII,
qui ne trouva plus Ferdinand, mais son fils Alphonse sur ce trne, d'o
il le renversa.]

La guerre qu'il avait provoque eut pour Milan, pour la Lombardie et
pour Naples, les suites les plus dsastreuses; les sciences et les
lettres se turent au bruit des armes; la violence militaire dispersa les
savants; le pillage dtruisit ou dissipa les trsors littraires, et
nulle part ces excs ne se commirent avec plus de fureur qu'au lieu o
ils pouvaient faire le plus de mal,  Florence, dans le sanctuaire des
Muses, dans le palais des Mdicis. Aprs la mort de Laurent, Pierre son
fils avait hrit de tout ce qu'il laissait aprs lui, mais non de son
habilit, de ses talents ni de ses vertus. Il fut bientt ha et mpris
des Florentins, dont son pre tait l'idole. Dans la position difficile
o le mit l'approche de Charles VIII et de son arme, il ne fit que des
fautes, et les paya cruellement. Oblig de s'enfuir  Venise, il laissa
Florence et le palais de ses pres  la discrtion du vainqueur. Les
troupes donnrent un malheureux exemple qui ne fut que trop bien suivi
par le peuple. Les Florentins crurent se venger de Pierre, en pillant
des richesses qui taient  eux autant qu'aux Mdicis mmes. Manuscrits
dans toutes les langues, chefs-d'oeuvre des arts, statues antiques,
vases, cames, pierres prcieuses, plus estimables encore par le travail
que par la matire, tout fut dispers, tout prit; et ce que Laurent et
ses anctres avaient,  force de soins, d'assiduit, de richesses,
accumul dans un demi-sicle, fut dissip ou dtruit dans un seul
jour[523].

[Note 523: W. Roscoe, _the Life of Lorenzo de' Medici_, ch. I, pour
certifier le fait de ce pillage, dont Guichardin, l. I, ne parle pas,
cite Philippe de Commines, tmoin oculaire, Mm. l. VII, ch. IX, et
_Bernardo Ruccellai, de Bella ital._, qu'il a presque littralement
traduit. _Ruccellai_ termine ainsi le rcit de ce dsastre: _Hc omnia
magno conquisita studio, summisque parta opibus, et ad multum oevi in
deliviis habita, quibus nihil nobilius, nihil Florenti quod magis
visendum putaretur, uno puncta temporis in prdam cessere, tanta
Gallorum avaritia, perfidiaque nostrorum fuit_.]

Florence, dlivre de Charles VIII et des Mdicis, n'en redevint pas
plus libre. Le moine Savonarole s'empara des esprits, y souffla ses
visions fanatiques, au lieu des inspirations de la libert, devint le
matre, et tomba du fate du pouvoir dans le bcher allum par ses
partisans mmes. Pierre de Mdicis essaya plusieurs fois inutilement de
rentrer  Florence. Aprs dix ans d'une vie errante et malheureuse, il
se mit au service des Franais, dans leur seconde expdition de Naples,
et lorsqu'ils furent dfaits aux bords du Gariglian, il se noya
misrablement dans ce fleuve. Nous verrons dans la suite ce que devint
la malheureuse Florence, et comment les lettres et les arts, qui en
avaient t comme bannis, retrouvrent  Rome un protecteur plus
puissant et plus heureux, dans un pape, frre de Pierre et fils de
Laurent, trs-mauvais chef de l'glise, mais digne, comme souverain, de
servir de modle, et qui fut doublement le bienfaiteur de l'esprit
humain, en encourageant, en favorisant de tous ses moyens et de toute sa
puissance, les lettres et les arts qui l'clairent et l'honorent, et en
contribuant, par l'excs et par l'abus mme,  le gurir en partie de la
superstition qui l'aveugle et l'avilit.




CHAPITRE XXI.

_Suite des travaux de l'rudition pendant le quinzime sicle;
Antiquits, Histoires gnrales et particulires; Posie latine; Potes
latins trop nombreux; Couronne potique prodigue et avilie_.


On ne se borna pas, dans ce sicle de l'rudition,  la recherche des
anciens,  l'tude de leurs langues,  la propagation et 
l'interprtation de leurs chefs-d'oeuvre; on y joignit la recherche et
la dcouverte des antiquits, des mdailles, des monuments antiques. On
en formait des collections, on expliquait les inscriptions, on s'en
servait pour l'intelligence des auteurs, et les auteurs servaient  leur
tour  expliquer les monuments.

L'un des premiers  employer cette mthode fut _Flavio Biondo_ ou
_Flavius Blondus_, n  Forli en 1388[524]. On a peu de dtails
certains sur les premires poques de sa vie. Il tait encore jeune
lorsqu'il fut envoy  Milan par ses concitoyens pour traiter de
quelques affaires. Il parat qu'en 1430 il tait chancelier du prteur
de Bergame, et que quatre ans aprs il fut secrtaire du pape Eugne IV;
il le fut aussi des trois successeurs d'Eugne, mais il ne les
accompagna pas toujours. Il voyagea dans plusieurs villes d'Italie,
s'appliquant partout  la recherche et  l'explication des antiquits.
Il tait mari, ce qui l'empcha de tirer parti de sa place pour
s'avancer dans la carrire ecclsiastique; et lorsqu'il mourut  Rome en
1463, il laissa cinq fils trs instruits dans les lettres, mais sans
fortune.

[Note 524: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 3.]

Le sjour de plusieurs annes qu'il fit  Rome, et son application  en
tudier les anciens monuments, lui fit natre l'ide de publier une
description aussi exacte qu'il le pourrait de la situation des difices,
des portes, des temples et des autres grands dbris de Rome antique, qui
existaient encore en partie, ou qui avaient t rtablis. C'est ce qu'il
excuta dans un ouvrage en trois livres, intitul _Rome
renouvele_[525], dans lequel il dploya une rudition prodigieuse pour
le temps. Il en montra peut-tre encore davantage dans sa _Rome
triomphante_[526], o il entreprt de dcrire fort en dtail les lois,
le gouvernement, la religion, les crmonies, les sacrifices, l'tat
militaire, les guerres de l'ancienne rpublique romaine. Un troisime
ouvrage embrasse l'Italie entire, sous le titre de l'_Italie
explique_[527], la fait voir divise en quatorze rgions, comme elle
l'tait anciennement, et dveloppe l'origine et les rvolutions de
chaque province et de chaque ville. On a encore du mme auteur un livre
de l'Histoire de Venise[528]. Il entreprit enfin un plus grand ouvrage,
qui devait comprendre l'Histoire gnrale depuis la dcadence de
l'empire romain jusqu' son temps; il le divisa par dcades, 
l'imitation de Tite-Live; il en avait compos trois et le premier livre
de la quatrime; la mort l'empcha d'aller plus loin, et cet ouvrage
imparfait est rest en manuscrit dans la bibliothque de Modne. Quant 
ceux qui sont imprims, ou y trouve peu d'lgance dans le style, et
dans les faits des erreurs graves et frquentes; mais ce sont les
premires productions de ce genre qui aient paru; les dfauts que l'on y
remarque doivent tre attribus  cette cause et au temps o vivait
l'auteur, qui y donne d'ailleurs des preuves d'une rudition tendue et
d'un immense travail.

[Note 525: _Romoe instauratoe_, lib. III.]

[Note 526: _Romoe triumphantis_, lib. X.]

[Note 527: _Italioe illustratoe_.]

[Note 528: _De Origine et Gestis Venetorum_.]

La description de l'ancienne Rome devint alors l'objet des veilles de
plusieurs auteurs, et entre autres d'un illustre florentin, _Bernardo
Ruccellai_, l'un des meilleurs crivains de ce sicle, et digne encore,
 certains gards, de la rputation qu'il eut alors. Il naquit en
1449[529]. Sa mre tait fille du clbre Pallas _Strozzi_, l'un des
citoyens les plus puissants et les plus riches de Florence, et qui
tait, par son zle  encourager les lettres,  rassembler des livres et
des antiquits, le rival de _Niccolo Niccoli_ et des Mdicis eux-mmes.
_Bernardo_ entra ds l'ge de dix-sept ans dans la famille de ces
derniers, par son mariage avec Jeanne de Mdicis, fille de Pierre, et
soeur de Laurent. Jean _Ruccellai_ son pre, avec une magnificence
royale, dpensa pour en clbrer la fte, une somme de trente-sept mille
florins. Le jeune _Bernardo_, aprs son mariage, continua ses tudes
avec la mme ardeur qu'il y avait mise auparavant. Marsile Ficin avait
pour lui une affection particulire. Aprs la mort de Laurent de
Mdicis, l'acadmie platonicienne trouva dans _Bernardo_ un gnreux
protecteur. Il fit btir un palais magnifique, avec des jardins et des
bosquets destins aux confrences philosophiques de l'acadmie, et orns
des monuments antiques les plus prcieux, qu'il avait rassembls 
grands frais.

[Note 529: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 9.]

Son got pour les lettres ne l'empcha point de se livrer aux affaires
publiques. Il fut lu, en 1480, gonfalonnier de justice. La rpublique
l'envoya, quatre ans aprs, son ambassadeur  Gnes, et lui confia
encore trois ambassades, l'une auprs de Ferdinand, roi de Naples, et
les deux autres auprs du roi de France Charles VIII. Il remplit divers
emplois pendant les rvolutions que Florence prouva  la fin du sicle,
et sa conduite ambigu et partiale n'y fut pas gnralement approuve.
Il mourut en 1514, et fut enterr dans l'glise de
Sainte-Marie-Nouvelle, dont il avait termin, avec une magnificence
extraordinaire, la faade, que son pre avait commence. Le principal
ouvrage de _Bernardo Ruccellai_, a pour titre, _De la ville de
Rome_[530]. Il y a recueilli avec un soin extrme tout ce qui, dans les
anciens auteurs, peut donner une ide des magnifiques difices de cette
capitale du monde. Ce livre est rempli d'rudition, de critique, crit
avec une lgance et une prcision peu communes, et meilleur  tous
gards que beaucoup d'autres qui ont paru depuis sur la mme matire. Le
nom de l'auteur est rendu en latin par celui d'_Oricellarius_; c'est
pour cela que les jardins acadmiques de son palais furent si clbres
pendant long-temps sous le nom d'_Orti Oricellarii_. Son ouvrage n'a
t publi  Florence que dans le dernier sicle[531]. Il laissa de plus
une histoire de la guerre de Pise, et une autre de la descente de
Charles VIII en Italie, qui n'ont vu le jour qu'en 1733[532]: enfin on a
publi, en 1752,  Leipsick un petit Trait de lui sur les magistrats
romains[533]. Il cultiva aussi la posie italienne. Dans le Recueil
imprim des Chants du carnaval (_Canti carnascialeschi_), il y en a un
de lui qui porte le titre de _Triomphe de la Calomnie_.

[Note 530: _De urbe Rom_.]

[Note 531: Dans le Recueil intitul: _Rerum ital. Scriptores
Florentini_, t. II, p. 755.]

[Note 532: Sous la date de Londres.]

[Note 533: _De Magistratibus romanis_. C'est le savant antiquaire
_Gori_ qui l'envoya de Florence  l'diteur.]

Le fameux _Annius_ de Viterbe est un antiquaire du mme temps, mais
d'une autre espce. Son nom tait Jean _Nanni_, _Nannius_, et ce fut
pour suivre la mode qui rgnait alors, qu'il changea ce dernier nom en
celui d'_Annius_. N  Viterbe, vers l'an 1432[534], il entra fort jeune
dans l'ordre des Dominicains. Il embrassa dans ses tudes non-seulement
le grec et le latin, mais l'hbreu, l'arabe et les autres langues
orientales. Ses succs dans la prdication commencrent sa clbrit.
Appel de Gnes  Rome sous le pontificat de Sixte IV, il maintint son
crdit  la cour romaine, mme sous le mchant pape Alexandre VI, qui
le nomma, en 1499, matre du sacr palais. _Annius_ mourut environ trois
ans aprs[535], g de soixante-dix ans.

[Note 534: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 15.]

[Note 535: Le 13 novembre 1502.]

Les deux premiers ouvrages qu'il publia firent une grande sensation,
qu'ils durent en partie  la destruction rcente de l'empire grec; c'est
son _Trait de l'Empire des Turcs_[536], et celui qu'il intitula: _Des
Victoires futures des Chrtiens sur les Turcs et les Sarrasins_[537].
Mais ce qui lui a fait le plus de renomme en bien et en mal, c'est le
grand recueil d'_Antiquits diverses_[538], qu'il publia  Rome en 1498,
et qui ont t rimprimes plusieurs fois. Il prtendit avoir retrouv
et donner au monde savant les textes originaux de plusieurs historiens
de la plus haute antiquit, tels que Berose, Manethon, Fabius Pictor,
Myrsile, Archiloque, Caton, Megasthne, qu'il nomme Metasthne, et
quelques autres, qui devaient jeter le plus grand jour sur la
chronologie des premiers temps. Il les avait, disait-il, retrouvs dans
un voyage qu'il avait fait  Mantoue pour accompagner le cardinal de S.
Sixte; et, dans ses longs Commentaires, il en soutenait l'authenticit.

[Note 536: _Tractatus de imperio Turcarum_, Gnes, 1471.]

[Note 537: _De futuris Christianorum triumphis in Turcos et
Saracenos, ad Xystum IV et omnes principes Christianos_, Gnes, 1480,
in-4. Cet ouvrage est divis en trois parties, dont la troisime n'est
qu'une rcapitulation du premier trait. Les deux autres contiennent
des applications de l'Apocalypse  Mahomet, et des prdictions
vhmentes de la prochaine destruction de ses sectateurs. C'est le
Recueil des Sermons qu'il avait prchs  Gnes, et qui lui avaient fait
une si grande rputation.]

[Note 538: _Antiquitatum variarum volumina XVII, cum Commentariis
Joannis Annii Vilerbiensis_, Rome, 1498, in-fol. la mme anne  Venise,
et depuis  Paris,  Ble,  Anvers,  Lyon, tantt avec et tantt sans
les Commentaires.]

On fut bloui par cette publication fastueuse. Dans un temps o tous les
auteurs anciens semblaient sortir comme de leurs tombeaux, on crut  la
rsurrection de ceux d'_Annius_; mais si l'Italie entire commena par
tre dupe, ce fut d'abord en Italie que l'on reconnut l'erreur. _Annius_
y eut aussi des apologistes et des soutiens. Cette dispute se ranima
dans le dix-septime sicle[539]; mais la critique claire du
dix-huitime a rduit les choses au point que si quelqu'un s'y trompe
encore, c'est qu'il est volontairement dans l'erreur. Ce serait, dit
_Tiraboschi_[540], une perte inutile de temps, que d'allguer des
preuves de ce dont personne ne doute plus, si ce n'est ceux qu'il est
impossible de convaincre. La question ne pourrait plus tre que de
savoir si ce moine, aussi crdule que savant, qualits qui ne s'excluent
pas toujours, se laissa tromper par quelque fourbe qui lui donna pour
authentiques ces manuscrits supposs, ou s'il fut assez fourbe lui-mme
pour imaginer cette ruse; assez patient pour composer ces histoires en
diverses langues savantes, et pour les commenter volumineusement; assez
habile pour tromper, par cette ruse, un grand nombre d'hommes instruits.
L'une de ces deux suppositions parat  peu prs aussi difficile 
concevoir que l'autre; mais elles sont  peu prs galement
indiffrentes, puisqu'il est universellement reconnu que ce recueil
d'antiquits est un recueil d'erreurs, s'il n'en est pas un
d'impostures.

[Note 539: Voy. les dtails de cette querelle entre _Mazza_,
dominicain, qui publia une Apologie d'_Annius_, _Sparavieri_ de Vrone,
qui crivit contre, et Franois _Macedo_, qui rpondit pour _Mazza_;
_Apostolo Zeno, Dissert, Voss._, t. II, p. 189  192.]

[Note 540: _Ub. supr._, p. 17.]

Quelques critiques n'ajoutent pas beaucoup plus de foi  ce que nous a
laiss sur les antiquits, un homme qui fit alors beaucoup de bruit par
ses voyages et par son ardeur  rechercher les anciens monuments; mais
le plus grand nombre des amateurs de la palographie lui accorde plus de
confiance: c'est _Ciriaco_ d'Ancne, n dans cette ville vers l'an
1391[541], et qui commena, ds l'ge de neuf ans,  montrer cette
passion pour les voyages, dont il fut possd toute sa vie.  vingt-un
ans, aprs avoir dj vu plusieurs villes d'Italie, avec un oncle qu'il
accompagnait pour les affaires de son commerce, il passa, avec un autre
oncle, en gypte. Deux ans aprs son retour en Italie, il commena 
voyager pour son compte. La Sicile, Constantinople, les les de
l'Archipel, firent natre en lui le got pour les monuments antiques,
qui acheva de se dvelopper lorsqu'il fut revenu dans sa patrie, et
qu'il y eut joint l'instruction classique qui lui manquait. Il retourna
dans la Grce, apprit le grec  sa source, passa en Syrie, revint dans
l'Archipel, sjourna dans l'le de Chipre,  Rhodes,  Mitylne, et dans
les autres les o se trouvent les plus riches dbris des temps anciens,
et revint en Italie, riche d'observations, de manuscrits, de mdailles,
d'inscriptions et d'autres antiquits. Il y tait appel par l'lection
d'Eugne IV, qu'il avait beaucoup connu  Rome, et qui lui fit l'accueil
qu'il en devait attendre. _Ciriaco_ se mit alors  rechercher les
antiquits des diffrentes villes du Latium. Il parcourut, pendant prs
de dix ans, presque toutes les villes d'Italie, passa une troisime fois
en Orient, peut-tre mme une quatrime, toujours occup des mmes
tudes, et infatigable dans ses recherches. On croit qu'il revint en
Italie vers le milieu du sicle, et qu'il y mourut quelque temps aprs.

[Note 541: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 135.]

Il laissa beaucoup de manuscrits qui n'ont paru que trs long-temps
aprs sa mort, et dont on n'a mme publi que des fragments. Ceux de son
voyage d'Orient furent mis les premiers au jour, en 1664[542]. Son
_Itinraire_, ou la Relation de son Voyage en Italie pour en tudier les
antiquits, n'a t imprim qu'en 1742[543], et sur un manuscrit si mal
en ordre, que tous les objets y sont confondus, et qu'on ne peut s'y
faire une ide juste et suivie des courses et des travaux de l'auteur.
Enfin, d'autres fragments sur les antiquits d'Italie ont encore paru en
1763[544]. Des antiquaires attentifs reconnaissent que _Ciriaco_
d'Ancne s'est souvent tromp dans la manire de transcrire et
d'interprter les inscriptions, sur la date et l'authenticit de
plusieurs, et sur un assez grand nombre de points d'histoire, de
chronologie et de gographie; mais, avec le secours d'une critique
claire, on ne laisse pas de tirer beaucoup d'utilit des recherches
d'un voyageur si actif et si laborieux. Il n'avait aucun intrt 
tromper; et il serait malheureux de s'tre donn tant de peines pendant
sa vie, pour ne laisser, aprs sa mort, que la rputation d'un homme de
peu de lumires ou de mauvaise foi.

[Note 542:  Rome, par _Moroni_, bibliothcaire du cardinal
_Barberini_.]

[Note 543:  Florence, par l'abb Mehus.]

[Note 544:  Pesaro, avec des notes d'Annibal _degli Abati
Olivieri_.]

Un auteur en qui l'on a plus de confiance dans les sujets d'antiquits,
et dont la vie mrite d'ailleurs une attention particulire, est _Giulio
Pomponio Leto_. Tous ces noms taient de son choix. Il tait n btard
de l'illustre maison de _Sanseverino_, dans le royaume de Naples[545];
il vita toujours avec soin de parler de sa naissance; il rpondait mme
brusquement  ceux qui l'interrogeaient sur cet article; et lorsque
cette famille puissante lui et crit pour l'inviter  venir demeurer
dans son sein, o il aurait joui de l'abondance et de l'tat le plus
heureux, il rpondit laconiquement: _Pomponio Leto_  ses parents et 
ses proches, salut. Ce que vous demandez est impossible. Adieu[546]. Il
se rendit trs-jeune  Rome, o il tudia d'abord sous un habile
grammairien de ce temps[547], et ensuite sous Laurent _Valla_. Celui-ci
tant mort en 1457, _Pomponio_ fut jug capable de remplir sa chaire. Ce
fut alors qu'il fonda une acadmie qui lui attira bientt de violents
orages.

[Note 545: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 11.]

[Note 546: _Pomponius Loetus cognatis et propinquis suis salutem.
Quod petitis fieri non potest. Valete._ Id. ibid.]

[Note 547: _Pietro da Monopoli_.]

Plusieurs hommes de lettres, livrs comme lui  l'tude de l'antiquit,
s'y rassemblaient; leurs entretiens roulaient sur les monuments que l'on
retrouvait  Rome, sur les langues grecque et latine, sur les ouvrages
des anciens auteurs, et quelquefois sur des questions philosophiques. La
plupart de ces acadmiciens taient jeunes. Leur zle pour l'antique les
dgota de leurs noms de baptme et de famille; ils prirent des noms
anciens: le fondateur choisit celui de _Pomponio Leto_, ou plutt
_Pomponius Loetus_; Philippe _Buonaccorsi_, s'appela _Callimaco
Esperiente_, ou _Callimachus Experiens_, ainsi des autres. Peut-tre ces
jeunes gens, dans leurs conversations philosophiques, se permirent-ils
d'autres comparaisons entre les institutions anciennes et les modernes,
o celles-ci n'avaient pas l'avantage. Cela fut transform, auprs du
pape Paul II, en mpris pour la religion, bientt en complot contre
l'glise, et enfin en conspiration contre son chef.

_Platina_, dans son _Histoire des Papes_, raconte au long toute cette
affaire, dont voici le fond en peu de mots. Paul II donnait au peuple
romain des spectacles et des ftes pendant le carnaval[548], lorsqu'on
vint lui dnoncer cette conspiration prtendue. Effray, ou feignant de
l'tre, il ordonne aussitt un grand nombre d'arrestations, et entre
autres celle de _Platina_ lui-mme. Tous les acadmiciens qu'on put
prendre furent arrts comme lui, incarcrs, mis  la question, et
souffrirent de si horribles tortures, que l'un d'eux[549], jeune homme
de la plus grande esprance, en mourut peu de jours aprs. _Pomponio
Leto_ tait alors  Venise: il y tait mme depuis trois ans dans la
maison _Cornaro_, et l'on ne sait, ni le motif de ce sjour, ni comment
le pape, qui le souponna de complicit avec ses confrres, s'y prit
pour faire violer,  son gard, les lois de l'hospitalit. Quoi qu'il en
soit, le malheureux _Pomponio_ fut conduit enchan  Rome, incarcr et
tortur comme les autres, sans que l'on pt arracher  personne l'aveu
de ce qui n'existait pas.

[Note 548: 1468.]

[Note 549: _Agostino Campano_.]

L'arrive de l'empereur Frdric III interrompit, pour quelque temps, la
procdure. Ds qu'il fut parti, le pape se rendit lui-mme au chteau
St.-Ange, et voulut examiner les prisonniers, non plus sur la
conjuration, mais sur des hrsies dont on les supposait auteurs. Il fit
ensuite passer leurs opinions  l'examen des plus savants thologiens,
qui n'y trouvrent point d'hrsie. Paul retourna cependant une seconde
fois au chteau, et, aprs une nouvelle preuve tout aussi inutile que
la premire, il finit en dclarant qu' l'avenir on tiendrait pour
hrtique quiconque prononcerait, ou srieusement, ou mme en
plaisantant, le nom d'acadmie[550]. Il ne rendit pourtant point encore
la libert aux accuss; il les retint en prison jusqu'aprs l'anne
rvolue. Ce terme arriv, il fit d'abord adoucir leur captivit, et leur
permit enfin d'tre libres. Il mourut sans avoir pu trouver parmi eux de
coupables, et sans avoir voulu reconnatre hautement leur innocence.
Mais ce qui la prouve videmment, c'est que son successeur, Sixte IV,
qui ne valait pas mieux que lui, confia pourtant  _Platina_ la garde de
la bibliothque du Vatican, et permit  _Pomponio Leto_ de reprendre sa
chaire publique, o il continua de professer avec un grand concours et
de grands succs. Sixte n'aurait certainement pas trait ainsi des
conspirateurs ni des hrtiques. _Pomponio_ parvint mme  runir son
acadmie disperse. On trouve, dans un historien[551] du temps, le rcit
de deux anniversaires qu'elle clbra en corps, avec beaucoup de
solennit, en 1482 et 1483, l'un de la mort de _Platina_, l'autre de la
naissance ou de la fondation de Rome.

[Note 550: _Paulus tamen hoereticos eos pronunciavit qui nomen
Academioe, vel serio vel joco deinceps commemorarent_. (_Platina ia Paulo
II._)]

[Note 551: Journal de _Jacopo da Volterra_, publi par Muratori,
_Script. Rer. ital._, vol. XXIII, p. 144.]

_Pomponio_ vcut pauvre, mais rien ne prouve qu'il ait t oblig
d'aller finir ses jours dans un hpital, comme l'assure
_Valerianus_[552], qui, pour grossir son livre, a souvent ajout aux
infortunes trop relles des gens de lettres, des infortunes imaginaires.
Il en a oubli une de _Pomponio_, qui mritait cependant d'tre cite;
c'est qu'en 1484, dans une sdition qui s'leva contre Sixte IV, sa
maison fut pille, ses livres et tous ses effets vols, et lui, forc de
s'enfuir en dsordre[553], un bton  la main. Mais cette perte fut
bientt rpare; quand la sdition fut apaise, ses amis et ses coliers
lui envoyrent  l'envi tant de prsents, qu'il se trouva, pour ainsi
dire, plus  son aise qu'auparavant. Il se faisait gnralement estimer
par sa probit, sa simplicit, son austrit mme. Uniquement occup de
ses tudes, il n'y avait pas un rduit obscur  Rome, pas le moindre
vestige d'antiquit qu'il n'et observ avec attention, et dont il ne
pt rendre compte. On le voyait errer seul et rveur au milieu de ces
monuments, s'arrter  chaque objet nouveau qui frappait ses yeux,
rester comme en extase, et souvent pleurer d'attendrissement. Il mourut
 Rome en 1498. Les regrets qui clatrent  sa mort, et la pompe
extraordinaire de ses funrailles, attestent qu'il n'avait pu tre
rduit  finir dans un hospice une vie environne de tant de
considration et d'estime.

[Note 552: _De Infelicitate Litterat._, l. II.]

[Note 553: _In giupetto coi borzacchini_, Journal de _Stephano
Infessura_; _Script. Rer. ital._, vol. III, part. II, p. 1163.]

On a de lui plusieurs ouvrages propres  faire connatre les moeurs, les
coutumes, les lois de la rpublique romaine, et l'tat de l'ancienne
Rome. Ce sont des Traits sur les sacerdoces, sur les magistratures, sur
les lois, un abrg de l'histoire des empereurs, depuis la mort du jeune
Gordien jusqu' l'exil de Justin III, et plusieurs autres ouvrages[554]
pleins d'une rudition profonde et varie. Il s'appliqua de plus 
expliquer et  commenter plusieurs anciens auteurs. Les premires
ditions que l'on fit de Salluste furent revues par lui, et confrontes
avec les plus anciens manuscrits. Il employa les mmes soins pour les
OEuvres de Columelle, de Varron, de Festus, de Nonius Marcellus, de Pline
le jeune; et l'on a encore de lui des commentaires sur Quintilien et sur
Virgile[555].

[Note 554: Ils ont t recueillis dans un volume devenu trs-rare,
sous le titre de: _Opera Pomponii Loeti varia_, Mogunti, 1521, in-8. Ce
volume contient: _Roman Histori compendium_, etc., _de Romanorum
Magistratibus, de Sacerdotus, de Jurisperitis, de Legibus, de
Antiquitatibus urbis Rom_ (on croit que ce Trait n'est pas de lui),
_Epistol aliquot familiares, Pomponii Vita per M. Antonium
Sabetlicum_.]

[Note 555: Les Commentaires sur Quintilien sont imprims avec ceux
de Laurent _Valla_, Venise, 1494, in-fo. Ceux sur Virgile parurent,
selon Maittaire,  Ble, 1486, in-fol. _Apostolo Zeno_ en cite une autre
dition, Ble, 1544, in-8., _Dissertaz. Voss._, t. II, p. 247.]

L'historien qui nous a conserv le dtail des perscutions
qu'prouvrent _Pomponio Leto_ et son acadmie, et qui y fut expos
lui-mme, _Bartolemeo Platina_, tait n  _Pladena_, dans le territoire
de Crmone[556]. Le nom de sa famille tait _de' Sacchi_; il y substitua
celui de sa patrie, latinis selon le got du temps. Il suivit d'abord
le mtier des armes, et se livra tard  l'tude des lettres. On croit
qu'il eut pour premier matre,  Mantoue, le bon et clbre Victorin de
_Feltro_. Conduit  Rome par le cardinal de Gonzague, et produit auprs
du pape Pie II, il en obtint une place[557], qu'il perdit sous Paul II,
et l'on vient de voir ce qu'il eut  souffrir des cruauts de ce
pontife. Jet dans les fers, questionn, tortur, ainsi que les
compagnons de ses tudes, d'abord comme conspirateur, ensuite comme
hrtique, sans avoir commis d'autre crime que d'tre d'une acadmie de
savants; calomni, dnonc par l'ignorance, et vu de mauvais oeil par un
pape souponneux, il fut consol de ses disgrces par la faveur dont il
jouit auprs de Sixte IV. Ce pape lui donna, en 1475, la place de garde
de la bibliothque du Vatican, place modique, mais honorable, et qui fit
toute sa fortune. Il mourut  Rome, en 1481, g d'environ soixante ans.

Celui des ouvrages de _Platina_ qui a le plus de clbrit, ce sont ses
Vies des pontifes romains[558].

[Note 556: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 241.]

[Note 557: Dans le collge ou conseil des _Abbrviateurs_, cr par
Pie II, et dtruit par son successeur.]

[Note 558: La premire dition porte ce titre: _Excellentissimi
Historici B. Platinoe in Vitas summorum pontificum, ad Sixtum IV pontif.
max. proeclarum opus_, Venise, 1479, in-fol. Les deux autres principaux
ouvrages de _Platina_ sont: 1. _Historia inclyt urbis Mantu, et
serenissim famili Gonzag in libros sex divisa_, etc. Elle n'a t
imprime qu'en 1675,  Vicence, in-4., avec des notes de _Lambecius_.
2. _De Honest Voluptate ot Valetudine libri X_, imprim pour la
premire fois  _Cividale del Friuli_ (_in Civitate Austri_), 1481,
in-4. Dans plusieurs des ditions subsquentes, on a ajout au titre
ces mois: _de Obsoniis_; c'est celui du ch. I du liv. VI; et c'est sur
ce seul fondement que quelques auteurs ont dit que _Platina_ avait fait
_ex professo_, un livre sur la cuisine. Voyez _Apostolo Zeno, Dissert.
Voss._, t. I, p. 254.]

crites avec une lgance et une force de style qui taient alors
trs-rares, elles commencent de plus  offrir des exemples d'une saine
critique. L'auteur examine, doute, conjecture; cite les anciens
monuments; rejette les erreurs reues. Il en commet sans doute lui-mme,
principalement dans l'histoire des premiers sicles; et, quoiqu'il parle
plus librement des papes que les autres historiens catholiques, on
aperoit facilement que, lors mme qu'il voit la vrit, il n'ose pas
toujours la dire; mais c'est beaucoup qu'il soit aussi clair que son
sicle le lui permettait, et plus vridique que tout autre peut-tre ne
l'et t  sa place. On lui a reproch d'avoir trop mal parl de Paul
II. On voit, en effet, dans la Vie de ce pontife, qui est la dernire de
l'ouvrage, que _Platina_ ne lui pardonne pas les rigueurs injustes de la
prison et des tortures; on ne peut sans doute lui contester le droit de
dnoncer  la postrit ces actes de tyrannie; mais c'tait en son priv
nom, et dans un ouvrage  part, qu'il devait exercer cette juste
vengeance: les intrts particuliers et les passions personnelles
doivent tre bannis de l'Histoire.

Plusieurs auteurs de chroniques gnrales entreprirent dans ce sicle,
comme dans les prcdents, de raconter l'histoire du monde. Ils avaient
plus de secours, et purent tomber dans des erreurs moins grossires;
mais il leur manquait encore, dans la chronologie et dans le choix des
faits, des guides srs, et ils sont loin de pouvoir eux-mmes en servir.
L'un de ces chroniqueurs qui mrite le plus d'attention, est _Matteo
Palmieri_, Florentin. N en 1405[559], il tudia sous les plus habiles
matres, parmi lesquels on compte Charles d'_Arezzo_ et _Ambrogio_ le
Camaldule. Il fut revtu des premiers emplois de la rpublique, de
plusieurs ambassades importantes, et mme de la suprme dignit de
gonfalonnier de justice. Il mourut en 1475. Sa Chronique gnrale,
depuis la cration du monde jusqu' son temps, n'a pas t publie
toute entire, mais seulement la dernire partie qui comprend depuis le
milieu du cinquime sicle jusqu'au milieu du quinzime[560]. Elle fut
continue jusqu' l'anne 1482, par un crivain du mme nom, et  peu
prs du mme prnom que lui, mais qui n'tait ni son parent ni son
compatriote. _Mattia Palmieri_ de Pise est le nom de ce continuateur. Il
fut secrtaire apostolique, et trs-savant dans les langues grecque et
latine. Il mourut  soixante ans, en 1483. C'est  peu prs tout ce
qu'on sait de sa vie. Sa continuation est ordinairement jointe  la
Chronique de _Matteo_.

[Note 559: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 21.]

[Note 560: Depuis 447 jusqu'en 1449. La premire dition parut  la
suite de la Chronique d'Eusbe, sans nom de lieu et sans date (Milan,
1475, in-4. gr.); Voy. _Apostolo Zeno_, _Dissert. Voss._, t. I, p. 110;
cette dition est de la plus grande raret. Il en parut une seconde,
Venise, 1483, in-4., etc.].

Ce dernier crivit de plus, en latin, la Vie de Nicolas _Acciajuoli_,
grand snchal du royaume de Naples[561], et un livre sur la prise de la
ville de Pise[562]. On a de lui, en italien, quatre livres de _la Vie
civile_[563], imprims plusieurs fois, et mme traduits en
franais[564]. Enfin, il fut aussi pote. Il fit, en _terza rima_, 
l'imitation du Dante, un pome philosophique, ou plutt
thologique[565], qui eut pendant sa vie une grande clbrit. Mais sa
thologie n'y fut pas toujours orthodoxe; il y avana, par exemple, que
nos ames taient ces anges qui demeurrent neutres dans la rvolte
contre leur crateur. Cette opinion mal sonnante, dnonce 
l'inquisition aprs sa mort, fit condamner solennellement son pome, qui
n'a jamais vu le jour, et dont on a seulement des copies dans plusieurs
bibliothques d'Italie[566]. Quelques-uns ont mme prtendu que l'auteur
avait t brl avec son livre; mais Apostolo Zeno a prouv[567] que
cela n'a ni t, ni pu tre; que l'on fit  _Matteo Palmieri_, des
funrailles publiques, ordonnes par la seigneurie de Florence; que
_Rinuccini_ pronona son oraison funbre, et que, pendant la crmonie,
ce pome, que l'on prtend avoir fait condamner l'auteur, tait dpos
sur sa poitrine, comme son plus beau titre de gloire.

[Note 561: Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. XIII.]

[Note 562: _De captivitate Pisarum, ibid._, vol. XIX.]

[Note 563: _Libro della Vita civile_, Florence, 1529, in-8. Ce
livre est crit en Dialogues.]

[Note 564: Par Claude des Rosiers, et imprim  Paris, 1557, in-8.]

[Note 565: Marsile Ficin, en crivant  l'auteur, adresse sa lettre:
_Matheo Palmerio poetoe theologico_, pist. 45, l. I. Sur ce pome,
intitul: _Cit di Vita_, et qui est divis en trois livres et en cent
chapitres, voy. _Apostolo Zeno, ub. supr._, p. 113  121.]

[Note 566: _Apostolo Zeno, loc. cit._, en compte trois principaux
manuscrits dans les bibliothques Ambroisienne  Milan, Laurentienne et
de _Strozzi_,  Florence.]

[Note 567: _Loc. cit._, et surtout p. 119.]

D'autres historiens se renfermrent dans de plus troites limites, et se
bornrent  crire les choses arrives de leur temps. Le plus clbre
est _neas Sylvius Piccolomini_, qui devint pape sous le nom de Pie II.
Il naquit en 1405[568], dans un chteau voisin de Sienne[569], et fit
ses tudes dans cette ville. Il s'attacha, dans sa jeunesse, au cardinal
Capranica, et se rendit avec lui au concile de Ble. Dans la rupture qui
clata entre plusieurs pres de ce concile et le pape Eugne IV, il fut
du parti des opposants, crivit pour eux, et les soutint pendant
plusieurs annes; enfin, il les abandonna, alla se jeter aux pieds
d'Eugne, et obtint son pardon. Il avait chang de condition, plus
lgrement encore que de parti, et s'tait successivement attach 
trois ou quatre cardinaux; il fut ensuite, pendant quelques annes,
secrtaire de l'empereur Frdric III. Il voyagea beaucoup, et dans
presque tous les pays de l'Europe, en Angleterre, en cosse, en Hongrie,
en Allemagne, en France, presque toujours charg d'ambassades et de
missions de confiance. Le pape Eugne le fit vque de Trieste; Nicolas
V, de Sienne, et Calixte III, cardinal; enfin, il devint pape
lui-mme[570]; et il est certain qu'il n'et pas fait cette fortune
avec les pres rcalcitrants du concile de Ble, et leur antipape Flix.
Il prit le nom de Pie II. Son pontificat presque entier fut occup d'un
vain projet de ligue contre les Turcs, et il mourut en 1464, sans avoir
fait aux lettres et aux sciences tout le bien qu'il projetait, et qu'on
avait lieu d'attendre de lui.

[Note 568: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 24.]

[Note 569:  Consignano, village dont il fit une ville piscopale
quand il fut devenu pape, et que, de son nom de _Pio_, il nomma
_Pienza_.]

[Note 570: 1458.]

Son plus grand ouvrage n'est point compris dans la collection gnrale
de ses OEuvres, et ne fut imprim que cent vingt ans aprs sa mort. Ce
sont des _Commentaires_ en douze livres, sur les vnements arrivs de
son temps en Italie[571]. On peut les considrer comme une histoire
gnrale de cette partie de l'Europe, pendant les cinquante-huit ans
qu'il vcut, histoire crite, non-seulement avec loquence et avec
force, mais avec une lgance de style qui tait alors peu commune. Ses
OEuvres[572] contiennent d'abord deux autres livres de _Commentaires_ sur
les actes du concile de Ble. Le parti qu'il avait suivi dans ce
concile, dit assez sous quelles couleurs il en prsente les actes. Les
protestants, dont cet crit flattait les opinions, l'ont fait rimprimer
souvent; mais, sans y joindre d'autres ouvrages du mme auteur, o il
dit prcisment le contraire sur l'autorit du vicaire de Dieu, et sur
d'autres points de cette importance, non plus que la grande bulle de
rtractation qu'_neas Sylvius_ publia lorsqu'il fut devenu Pie II. On
les trouve dans le mme recueil, et ce serait montrer peu de
connaissance des hommes et des affaires de ce monde, que de s'tonner de
voir cette diversit entre les crits d'un prtre qui veut faire fortune
dans un concile, et ceux de ce mme prtre devenu vque, cardinal et
pape.

[Note 571: _Pii II Pont. Max. Commentarii rerum memorabilium quoe
temporibus suis contigerunt,  R. D. Jo. Gobellino vicario Bonnon. jam
di compositi, et  R. P. D. Fr. Bandino Piccolomineo, archiep. Senensi
ex vetusto originali, recogniti_, Rome, 1584, in-4., rimprim 
Francfort, 1614, in-fol. Ces Commentaires, quoique donns sous le nom
d'un des familiers de Pie II, sont reconnus pour tre de ce pontife
lui-mme. Voy. _Apostolo Zeno, Dissert. Voss._, t. I, p. 322.]

[Note 572: dition de Ble, 1571, in-fol.]

Ses autres ouvrages historiques sont une histoire abrge de Bohme,
celle de l'empereur Frdric III; une Cosmographie qui contient la
description de la grande Asie mineure, avec un expos rapide des faits
les plus mmorables, un abrg de l'histoire de _Biondo Flavio_, et
quelques autres crits moins importants. Ce sont ensuite des opuscules
philosophiques, des harangues, des traits de grammaire et de
philologie; un livre de lettres familires qui en contient plus de
quatre cents, et dans lequel se trouve compris un grand nombre de
morceaux de quelque tendue, entr'autres une espce de roman ou histoire
tragique de deux amants[573], o l'on croit qu'il raconte, sous des noms
supposs, un fait arriv  Sienne, tandis qu'il s'y trouvait avec
l'empereur Sigismond. Cette varit de productions, leur nombre et le
mrite littraire qui y brille, auraient de quoi surprendre, mme dans
un simple littrateur, qui en et t occup uniquement; qu'est-ce donc
quand on songe aux longs et fatigants voyages, aux grandes affaires, aux
minentes fonctions qui partagrent la vie de ce laborieux pontife, et
qui sembleraient en avoir d remplir tous les moments?

[Note 573: _Historia de Euriato et Lucretia se amantibus_, ep. CXIV,
p. 623.]

Ses Commentaires sur l'histoire de son temps furent continus par
_Jacopo degli Ammanati_, qu'il avait fait cardinal, et qui lui devait
bien ce tmoignage de reconnaissance. Il tait n dans le territoire de
Lucques, avait fait d'excellentes tudes sous Charles et Lonard
d'_Arezzo_, sous _Guarino_ de Vrone, et _Gianozzo Manetti_. S'tant
rendu  Rome en 1450, le cardinal Capranica le prit pour son secrtaire.
Il resta dix ans dans cet emploi subalterne, et menait une vie si
pauvre, qu'il ne pouvait quelquefois satisfaire aux moindres et aux
plus indispensables dpenses[574]. Calixte III le fit secrtaire
apostolique; mais Pie II fit bien plus pour lui. Il l'adopta, en quelque
sorte, lui donna son nom[575], l'leva rapidement  l'vch de Pavie et
au cardinalat. C'est de lui qu'il est si souvent parl dans l'histoire
littraire de ce temps, et c'est  lui que sont adresses tant de
lettres des hommes les plus clbres d'alors, sous le nom de cardinal de
Pavie. Sa faveur ne se soutint pas sous Paul II; mais elle reprit, sous
Sixte IV, une nouvelle force. Il fut cr successivement lgat de
Prouse et de l'Ombrie, vque de Tusculum, et peu de temps aprs vque
de Lucques. Il l'tait depuis deux ans, lorsqu'un mdecin ignorant, pour
le gurir de la fivre quarte, lui fit prendre de l'ellbore, sans
prcaution et sans mesure. Il tomba dans un profond sommeil, et ne se
rveilla plus. Sa continuation des commentaires de Pie II ne s'tend que
depuis 1464 jusqu' la fin de 1469. Le style en est moins bon; mais, 
ce mrite prs, elle a tous ceux que l'on exige dans l'histoire. On y a
joint un recueil de prs de sept cents lettres[576], qui ne jettent pas
peu de lumires sur les vnements de ce sicle.

[Note 574: _Appena avea di che farsi rader la barba_. Tiraboschi,
_ub. supr._ p. 30.]

[Note 575: _Piccolomini_.]

[Note 576: _Epistol et Commentarii Jacobi Piccolomini, cardinalis
papiensis_, Milan, 1506, in-fol.]

Il y eut alors peu de villes qui n'eussent, comme Florence, leur
historien particulier: les diffrentes histoires littraires entrent,
sur presque tous, dans des dtails intressants pour chacune de ces
villes, mais qui le seraient trop peu pour nous. Il faut en excepter
d'abord les historiens de Venise, rivale de Florence dans la politique,
dans les lettres et dans les arts. Ds le commencement de ce sicle, les
Vnitiens avaient dsir d'avoir, au lieu de chroniques, de journaux et
de mmoires informes, une histoire mthodique, lgante et suivie, qui
consacrt les vnements les plus mmorables de leur rpublique.
Plusieurs crivains clbres furent choisis, mais diffrents obstacles
les empchrent de se livrer  ce travail. Celui qui l'entreprit enfin,
fut _Marc-Antonio Coccio_, n en 1436, dans la campagne de Rome[577],
sur les confins de l'ancien pays des Sabins, ce qui lui fit substituer 
son nom, suivant l'usage de ce temps, celui de _Sabellico_. Il tait
lve de _Pomponio Leto_, et fut appel, en 1475,  Udine, comme
professeur d'loquence. Il le fut, en la mme qualit,  Venise, en
1484. La peste l'obligea, peu de temps aprs, de se retirer  Vrone, et
ce fut l que, dans l'espace de quinze mois, il crivit en latin les
trente-trois livres de son _Histoire vnitienne_; il les publia en
1487[578], et la rpublique en fut si contente, qu'elle lui assigna, par
dcret, une pension annuelle de deux cents sequins. _Sebellico_, par
reconnaissance, ajouta  son Histoire quatre livres qui n'ont jamais vu
le jour. Il publia de plus une Description de Venise en trois livres, un
dialogue sur les Magistrats vnitiens, et deux pomes en l'honneur de la
Rpublique.

[Note 577:  Vicovaro. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 50.]

[Note 578: _Venetiis, ap. Andr. Toresanum de Asul_.]

Ces travaux et les distinctions qu'ils lui procurrent, ne l'empchrent
point de composer beaucoup d'autres ouvrages. Le plus considrable est
celui qu'il intitula _Rapsodie des Histoires_[579], et qui est une
histoire gnrale depuis la cration du monde jusqu'en 1503. Cette
histoire est crite avec la critique de ce temps-l, et d'un style assez
dpourvu d'lgance: elle eut cependant un grand succs, et valut  son
auteur des loges et des rcompenses. Ses autres productions sont des
discours, des opuscules moraux, philosophiques et historiques, et
beaucoup de posies latines; le tout remplit quatre forts volumes
in-folio[580]. _Sabellico_ a encore donn des notes et des commentaires
sur plusieurs anciens auteurs, tels que Pline le naturaliste, Valre
Maxime, Tite-Live, Horace, Justin, Florus, et quelques autres. Malgr le
succs de son _Histoire de Venise_, il faut avouer, et il avoue
lui-mme, qu'il a trop suivi des annales qui n'taient pas toujours
d'une grande autorit; il ne connut point celles de l'illustre doge
Andr _Dandolo_, dpt le plus authentique et le plus ancien de
l'histoire des premiers temps de la rpublique[581]; cette ngligence, 
quelque cause qu'on veuille l'attribuer, et le peu de temps qui fut
accord  _Sabellico_ pour la rdaction de son ouvrage, sont les
principales causes du peu de foi qu'il mrite, et des nombreuses erreurs
qui y ont t releves depuis. Il mourut  Venise, aprs une maladie
longue et douloureuse, en 1506[582].

[Note 579: _Rhapsodi Historiarum Enneades_. Chacune de ces Ennades
contient neuf livres. _Sabellico_ en publia sept, ou soixante-trois
livres,  Venise, en 1498, in-fol., et en 1504, trois autres Ennades,
et deux livres de plus: en tout quatre-vingt-douze livres.]

[Note 580: _Basile, curis Clii secundi Curionis, ap. Joan.
Hervagium_, 1560.]

[Note 581: Voy. _Foscarini, Letter. Venez._, p. 232.]

[Note 582: Voy. _Valerion. de infel. Literat._, l. I.]

_Bernardo Giustiniani_ forma, vers le mme temps  peu prs, le mme
dessein, et le remplit  la fois avec plus d'exactitude et plus de
mrite littraire. N  Venise en 1408[583], il eut pour matres dans
les lettres, _Guarino_, _Filelfo_ et Georges de Trbizonde. Il entra de
bonne heure dans les emplois de la rpublique, et s'y distingua par sa
conduite, son loquence et sa capacit. Il fut charg de plusieurs
ambassades honorables, nomm du conseil des dix, et enfin procurateur
de Saint-Marc. Il mourut en 1489, laissant, outre quelques autres
ouvrages, quinze livres de l'ancienne Histoire de Venise, depuis son
origine jusqu'au commencement du neuvime sicle. C'est, selon le savant
_Foscarini_[584], le premier essai d'un travail bien conu sur
l'Histoire vnitienne, et _Giustiniani_ doit tre regard comme le
premier auteur de cette histoire, dans un sicle dj clair, comme
_Dandolo_ le fut dans des temps encore barbares.

[Note 583: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 52.]

[Note 584: _Letter. Venez._ pag. 245.]

Padoue et les princes de Carrare qui en taient matres, eurent pour
historien Pierre-Paul _Vergerio_, dont je dois faire mention, non 
cause de Padoue ni de ses princes, mais parce qu'il fut un des plus
grands littrateurs du quatorzime et du quinzime sicles. Il tait n
ds l'an 1349[585]  _Giustinopoli_ ou _Capo d'Istria_. Aprs avoir
parcouru plusieurs villes d'Italie, o il donna des preuves clatantes
de son savoir dans la philosophie, le droit civil, les mathmatiques, la
langue grecque et la littrature, il assista au concile de Constance,
passa ensuite en Hongrie, o l'on croit qu'il fut appel par l'empereur
Sigismond, et y mourut vers le temps du concile de Ble. Outre son
histoire des princes de Carrare[586], une Vie de Ptrarque[587] et
quelques autres ouvrages de diffrents genres, on a de _Vergerio_ un
livre intitul _des Moeurs honntes_[588], qui eut alors un succs si
prodigieux qu'on l'expliquait partout publiquement dans les coles. Il
traduisit le premier en latin, pour l'empereur Sigismond, la vie
d'Alexandre par Arrien[589]. Il fit aussi des vers, et mme une comdie
latine que l'on conserve manuscrite dans la bibliothque
Ambroisienne[590]. On dit que sa tte s'altra dans les dernires annes
de sa vie, qu'il la perdit presque entirement, et qu'il n'en jouissait
plus que par intervalles; infirmit affligeante, humiliante pour la
raison humaine, et dont ni la force, ni l'tendue d'esprit, ni le gnie
mme ne garantissent, mais qui, par une singularit remarquable, est
cependant moins commune parmi les hommes qui mnagent le moins leurs
facults intellectuelles, qui les exercent, ou, si l'on veut, qui les
fatiguent le plus.

[Note 585: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 56.]

[Note 586: Publie d'abord dans le _Thesaur. Antiq. ital._, t. VI,
part. III, Lugd. Batav., 1722, et huit ans aprs, comme indite, dans le
grand Recueil de Muratori, t. XVI, Milan, 1730.]

[Note 587: Insre par _Tomasini_, dans son _Petrarcha redivivus_.]

[Note 588: _De Ingenuis Moribus_, premire dition, avec d'autres
Opuscules, Milan, 1474, in-4.; deuxime, 1477, et rimprim plusieurs
fois.]

[Note 589: Cette traduction est reste indite; _Apostolo Zeno_ en a
publi l'ptre ddicatoire  Sigismond, _Dissert. Voss._ t. I, p. 55 et
56.]

[Note 590: Elle est intitule _Paulus_; c'est une comdie morale
qu'il avait compose dans sa jeunesse; _Sassi_ en a donn la Notice, et
publi le Prologue, dans son _Histoire typographique de Milan_, colonne
393.]

L'tat de Milan, thtre de tant d'vnements politiques et militaires,
les Visconti et les Sforce, qui le possdrent successivement, ne
pouvaient manquer de trouver des historiens. Nous devons distinguer
parmi eux _Pier Candido Decembrio_, pour la mme raison qui nous a fait
parler de _Vergerio_; c'est que le nom de cet crivain se lie avec ceux
des hommes les plus clbres dans la littrature du quinzime sicle.
Son pre, _Uberto Decembrio_, n  Vigevano, fut lui-mme un littrateur
distingu. _Pier Candido_ naquit  Pavie 1399[591]. Il fut, ds sa
jeunesse, secrtaire de Philippe-Marie Visconti. Aprs la mort de ce
duc, dans les efforts que firent les Milanais pour reconqurir la
libert, _Pier Candido_ fut un des plus ardents dfenseurs de leur
cause. Quand il la vit perdue sans ressource, il quitta Milan pour Rome,
et fut fait, par Nicolas V, secrtaire apostolique. Il ne revint  Milan
qu'environ vingt ans aprs, et y mourut en 1477. On lit dans
l'inscription grave sur sa tombe, dans la Basilique de Saint-Ambroise,
qu'il avait compos plus de cent vingt-sept ouvrages; c'est beaucoup; et
quoiqu'il en soit rest de lui un grand nombre, on a fait des efforts
inutiles pour les rassembler tous. Les deux principaux sont sa vie de
Philippe-Marie Visconti et celle de Franois Sforce, toutes deux
insres dans le grand recueil de Muratori[592]. Dans la premire il a
pris Sutone pour modle, s'est attach comme lui aux anecdotes
particulires, et n'en a pas mal imit le style. La seconde est en vers
hexamtres, et il y faut chercher, comme dans tous les pomes de cette
espce, moins la posie que les faits. Ses autres ouvrages imprims sont
des Discours, des Traits sur diffrents sujets, des Vies de quelques
hommes illustres, des Posies latines et italiennes, outre plusieurs
Traductions, comme celles de l'Histoire grecque d'Appien en latin, de
l'histoire latine de Quinte-Curce en italien, et quelques autres. Ce
qu'on doit le plus regretter de lui, dans ce qui n'a pas t publi, ce
sont ses Lettres que l'on conserve manuscrites en trs-grand nombre dans
plusieurs bibliothques d'Italie[593]. Elles ne pourraient que jeter un
nouveau jour sur l'histoire politique et littraire de ce sicle.

[Note 591: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 65.]

[Note 592: _Script. Rer. ital._, t. XX.]

[Note 593: Voy. _Apostolo Zeno, Dissert. Voss._, t. I, p. 208.]

Jean _Simonetta_, frre du clbre _Cicco Simonetta_, premier ministre
de Franois Sforce, a aussi crit l'histoire de ce duc avec beaucoup
d'exactitude et d'lgance. Il fut son secrtaire intime, et plus 
porte que personne de le connatre et de le juger. Les deux frres
_Simonetta_, ns en Calabre, s'taient attachs au duc Franois; ils
furent fidles  sa mmoire. Louis le Maure, aprs son usurpation, ne
pouvant les gagner, les proscrivit, les envoya d'abord prisonniers 
Pavie, fit trancher la tte au ministre, et, peut-tre, honteux de
condamner  mort celui qui avait rendu si clbre le nom de son
pre[594], se contenta d'exiler l'historien  Verceil. L'histoire,
crite par Jean _Simonetta_, divise en trente-un livres, est insre
dans le recueil de Muratori[595]: elle comprend depuis l'an 1423 jusqu'
1466, poque de la mort du duc Franois.

[Note 594: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 71.]

[Note 595: _Script. Rer. ital._, vol. XXI.]

Les _Visconti_ eurent  peu prs dans le mme temps, pour historien, un
lve de _Filelfo_, que nous avons vu prcdemment en querelle ouverte
avec son matre. N  Alexandrie _de la Paille_, il avait chang son nom
de famille _de' Merlani_ pour celui de _Merula_. Pendant presque toute
sa vie, il enseigna les belles-lettres, tantt  Venise et tantt 
Milan, o il mourut en 1494[596]. Son _Histoire des Visconti_[597] ne
s'tend que jusqu' la mort de Mathieu, qu'en Italie on appelle le
Grand. Le style en est pur et soign, mais l'auteur a trop lgrement
adopt les fables de quelques vieilles chroniques sur l'origine de cette
famille. Il est aussi tomb dans un grand nombre de fautes et
d'inexactitudes, qu'il faut attribuer au dfaut absolu de titres et de
monuments[598]. Mais ce n'est pas  cette histoire qu'il doit une place
honorable dans la littrature de ce sicle; sa vritable gloire est
d'avoir t l'un des restaurateurs les plus zls et les plus savants de
l'tude des anciens. Il fut le premier  publier ensemble les quatre
auteurs latins sur l'agriculture, Caton, Varron, Columelle et
Palladius[599], et le premier encore  donner une dition de
Plaute[600]. Juvenal, Martial, Ausone, les Dclamations de Quintilien,
parurent aussi, ou, la premire fois, par ses soins, ou avec ses notes
et ses commentaires. On lui doit de plus quelques traductions d'auteurs
grecs et plusieurs Opuscules historiques, philologiques ou critiques.
Son plus grand dfaut fut l'orgueil littraire, dfaut trs commun de
son temps, peut-tre mme dans tous les temps; mais dans ce sicle
surtout, sicle fcond en rudits, chacun d'eux voulait tre le seul
savant, voulait tre regard comme infaillible, s'emportait contre les
moindres critiques, et provoquait les autres par des critiques amres.
La fureur de _Merula_ contre _Filelfo_ n'tait venue que pour un _o_
employ au lieu d'un _a_[601]; il eut des querelles  peu prs
semblables avec l'auteur, aujourd'hui trs-ignor, d'un _Trait de
l'Homme_[602]; avec l'rudit _Domizio Calderini_, qui avait os le
souponner de ne pas savoir parfaitement le grec, et surtout avec
l'illustre Politien. Cette dernire dispute eut un clat proportionn 
la clbrit de l'adversaire. Elle ne se termina qu' la mort de
_Merula_, qui eut le mrite tardif de s'en repentir en mourant, de
tmoigner le dsir d'une rconciliation sincre, et d'ordonner qu'on
effat de ses ouvrages tout ce qu'il avait crit contre Politien.

[Note 596: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 72.]

[Note 597: _Georgii Meruloe Alexandrini antiquitates Vicecomitum_,
lib. X, in-fol., sans date ni nom de lieu ( Milan, dans les douze
premires annes du seizime sicle). _Dissert. Voss._, t. II, p. 74,
rimprimes plusieurs fois.]

[Note 598: Tiraboschi, _loc. cit._]

[Note 599: Venise, 1472, in-fol., avec des explications et des
notes.]

[Note 600: _Ibid._, mme anne, in-fol.]

[Note 601: Voy. ci-dessus, p. 343, note.]

[Note 602: _Galeotto Marzio_.]

_Tristano Calchi_[603], l'un de ses lves, fut charg de continuer son
_Histoire des Visconti_. En examinant de prs l'ouvrage de son matre,
il en dcouvrit facilement les erreurs; il voulut d'abord les corriger,
mais leur nombre et leur gravit le dtournrent de ce projet; il aima
mieux faire un nouvel ouvrage, rendre l'histoire plus gnrale, et la
recommencer depuis la fondation de Milan. Il la conduisit jusqu' l'an
1323. C'est une des meilleures productions de ce temps. La critique y
est beaucoup plus exacte; le style a l'lgance et la gravit
convenables. Il est singulier qu'elle n'ait t publie que dans le
dix-septime sicle[604], plus de cent ans aprs la mort de l'auteur.

[Note 603: N  Milan, vers l'an 1462. Tiraboschi, _ub. supr._, p.
78.]

[Note 604: Les vingt premiers livres  Milan, en 1628, et les deux
derniers en 1643, avec quelques Opucules historiques du mme auteur.]

Toutes ces histoires taient crites en latin. Il semblait que l'Italie,
reculant vers l'antiquit,  mesure qu'elle en retrouvait les monuments,
ft redevenue toute latine. Parmi les historiens de Milan, il y en eut
cependant un qui voulut que les annales de sa patrie fussent crites en
langue italienne. _Bernardino Corio_, d'une famille noble et ancienne,
n en 1459[605], tait  quinze ans chambellan du duc Galaz-Marie, fils
et successeur de Franois Sforce. Il n'en avait que vingt-cinq lorsqu'il
commena son histoire, par ordre de Louis le Maure, qui lui assigna,
pour cet ouvrage, un traitement annuel. Il le finit en 1503, et le
publia la mme anne. Cette premire dition de l'histoire de _Corio_,
qui a t suivie de plusieurs autres, est d'une magnificence
remarquable. Paul Jove prtend, mais sans preuve, et mme sans
vraisemblance, que l'auteur la fit  ses frais, et que sa fortune en
souffrit. Le style n'en est pas excellent. La phrase italienne s'y
rapproche trop de la phrase latine; on ne dirait pas, en le lisant, que
Boccace et _Villani_ avaient crit en italien plus d'un sicle
auparavant. Quant aux faits, l'auteur adopte sans critique, dans le
rcit des premiers temps, les fables des vieilles chroniques; mais quand
il arrive aux temps modernes, il fait un meilleur usage des
renseignements puiss dans les archives publiques, qui lui furent
ouvertes. Il est alors crivain trs-exact, minutieux  l'excs, mais
d'autant plus digne de foi, qu'il insre souvent dans son histoire, des
titres originaux et des monuments authentiques.

[Note 605: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 75.]

On sent, au reste, avec quelles prcautions il faut lire cette _Histoire
de Milan_, crite d'aprs les ordres, et paye des bienfaits de Louis le
Maure. C'est avec une dfiance gale qu'on doit lire quelques histoires
dont j'ai dj parl, qui ont pour hros les rois de Naples de la
dynastie d'Aragon, et qui furent crites sous le rgne du roi Alphonse,
ou de son fils. Ainsi le livre du _Panormita_ sur les dits et les faits
de cet Alphonse[606], celui de Laurent _Valla_ sur les exploits de son
pre Ferdinand Ier.[607], l'histoire que _Bartolomeo Fazio_ avait
crite auparavant, en dix livres, des faits de ce mme roi
Ferdinand[608], exigent qu'on ne perde pas de vue la position de leurs
auteurs, et leurs fonctions, ou au moins leur sjour et leur existence
honorable  la cour de Naples.

[Note 606: _De Dictis et Factis Alphonsi regis_, lib. IV.]

[Note 607: Voy. ci-dessus, p. 354.]

[Note 608: Imprime pour la premire fois  Lyon en 1560, sous ce
titre: _De Rebus gestis ab Alphonso primo Neapolitanorum rege
Commentariorum_, lib. X, in-4.]

_Bartolomeo Fazio_ tait n  la Spezia, auprs de Gnes. Il tait lve
de _Guarino_ de Vrone. On ne sait  quelle poque ni pour quel motif il
fut appel  Naples par le roi Alphonse; il y passa le reste de sa vie,
et mourut en 1457[609]. _Fazio_ fut un des plus violents ennemis de
Laurent _Valla_; il l'attaqua mme le premier: _Valla_, en pareille
occasion, ne tardait jamais  rpondre; quatre invectives de l'un et
quatre de l'autre, suffirent  peine  leur colre. Celles de Laurent
_Valla_ existent dans le recueil de ses OEuvres[610]; on n'a imprim
qu'incompltement et par fragments les Invectives de _Fazio_. Outre son
Histoire du roi Ferdinand, on a de lui celle de la guerre qui clata, en
1377, entre les Vnitiens et les Gnois[611]; quelques Opuscules de
philosophie morale, et un livre _des Hommes illustres_, intressant pour
l'histoire littraire, qui n'a t publi que dans le sicle
dernier[612]. _Fazio_ y raconte brivement la vie des hommes les plus
clbres de son temps, rappelle leurs principaux ouvrages, en indique
les beauts et les dfauts, et se montre, en gnral, juge quitable,
critique impartial et clair.

[Note 609: Mehus, _Vita Bartholom. Facii_ (voy. p. suiv. note 2);
Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 79.]

[Note 610: dition de Ble.]

[Note 611: _De Bello Veneto Clodiano ad Joannem Jacobum Spinulam
liber._ Lyon, 1568, in-8.]

[Note 612: _De Viris illustribus liber_, publi par l'abb Mehus,
avec une Vie de l'auteur, Florence, 1745, in-4.]

Un autre ouvrage, sur un sujet pareil, compos dans le mme sicle, n'a
t imprim non plus que dans le dix-huitime; c'est celui de _Paolo
Cortese_, sur les hommes clbres par leur savoir[613]. Il est en forme
de Dialogue; l'auteur feint qu'il s'entretient dans une le du lac
Bolsena avec un certain _Antonio_, et avec Alexandre Farnse, qui fut
depuis le pape Paul III. L'entretien roule sur les hommes les plus
clbres, dans ce sicle, par leur rudition et leurs talents
littraires. Le style en est meilleur et plus lgant que celui de
_Fazio_. _Cortese_ parat y avoir pris pour modle le Dialogue de
Cicron sur les illustres Orateurs. Il n'avait que vingt-cinq ans
lorsqu'il composa cet ouvrage, o brille cependant un jugement
trs-solide et une grande maturit d'esprit[614]. Il tait n  Rome en
1465[615], d'une famille noble et toute littraire. Son pre, employ 
la secrtairerie pontificale, tait un homme lettr et un philosophe;
son frre, Alexandre _Cortese_, se distingua de bonne heure par son
talent pour la posie latine. Il menait avec lui le jeune Paul encore
enfant, chez les savants qu'il visitait  Rome. C'est ce qui lia Paul
_Cortese_, ds sa premire jeunesse, avec ce que la littrature avait
alors de plus minent, et entre autres avec Pic de la Mirandole et Ange
Politien, qui faisaient le plus grand cas de son savoir, de son
loquence et de son got. Ce Dialogue suffit pour justifier leur
opinion. Il n'crivit gure, d'ailleurs, que des ouvrages de thologie,
o l'on dit qu'il essaya le premier d'introduire le style pur des
anciens auteurs latins[616]. Il a aussi laiss un livre fort estim 
Rome, sur le cardinalat[617], dans lequel il traite avec beaucoup
d'tendue, d'rudition et d'lgance, d'abord des vertus et de la
science qu'on doit exiger dans les cardinaux, ensuite de leurs revenus
et de leurs droits. Il n'a jamais t fait d'autre dition de cet
ouvrage, qui est devenu fort rare; on aura craint peut-tre de
rimprimer la seconde partie,  cause de la premire.

[Note 613: _De Hominibus doctis_.]

[Note 614: Publi  Florence, en 1734, avec des notes, attribues,
ainsi que l'dition,  _Domenico-Maria Manni_. Tiraboschi, t. VI, part.
II, p. 104.]

[Note 615: _Id._, t. VI, part I, p. 228.]

[Note 616: Tiraboschi, _loc. cit._]

[Note 617: _De Cardinalatu_, publi aprs sa mort, par son frre
Lactance _Cortese_.]

Pour revenir aux historiens de Naples, ce royaume en eut alors un en
langue italienne, comme le duch de Milan. Les autres auteurs ne
s'taient attachs qu'aux actions de quelques rois; Pandolphe
_Collenuccio_ embrassa l'histoire gnrale de Naples, depuis les temps
les plus reculs jusqu' son temps. Il la ddia  Hercule Ier., duc de
Ferrare, qui avait t lev  la cour du roi Alphonse. Elle fut ensuite
traduite en latin, et a t rimprime plusieurs fois dans les deux
langues. N  Pesaro, il s'y retira dans sa vieillesse, et crut y
trouver le repos aprs une vie laborieuse et agite. Une mort funeste
l'y attendait. L'an 1500, il entra dans un complot tendant  livrer la
ville au duc de Valentinois, comme on l'appelle en France, c'est--dire,
 l'infame Csar _Borgia_, qui en effet s'en rendit matre. Jean Sforce,
seigneur de Pesaro, aprs avoir donn au malheureux _Collenuccio_
l'esprance du pardon de son crime, le fit trangler en prison[618].

[Note 618: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 84.]

On voit que, de tant d'historiens qui fleurirent alors en Italie,
_Collenuccio_ et _Corio_ furent les seuls qui crivissent en italien,
quoique, dans le sicle prcdent, _Villani_ en et donn un bel
exemple. De mme parmi les potes, un trs-grand nombre crut ne pouvoir
versifier qu'en latin, soit que leurs tudes leur eussent fait regarder
cette langue comme la leur propre, soit que, malgr la rputation des
deux grands potes du quatorzime sicle, l'oubli dans lequel sembla
tomber la langue italienne ds le quinzime, leur persuadt qu'elle
serait phmre comme le provenal, et qu'il n'y avait de durable que le
latin. Je ne rpterai point ici tous les noms consigns dans de
volumineuses histoires, et de la littrature et de la posie, o l'on
s'est piqu de tout recueillir[619]. Je ne parlerai que des potes
latins dont on peut lire les ouvrages, et de ceux qui ont conserv plus
ou moins de renomme par quelque circonstance particulire, ou quelque
singularit.

[Note 619: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital_; le Quadrio,
_Storia e Ragione d'ogni posia_; Fabricius, _Biblioteca medi et infioe
tatis_.]

Parmi les noms de plusieurs potes clbres de leur vivant, mais  peine
connus aujourd'hui, se trouve celui de _Maffeo Vegio_, n  Lodi en
1406[620], dont la rputation s'est mieux conserve. Il ne se borna pas
 suivre son got pour les vers, il tudia la jurisprudence pour
complaire  son pre, et, aprs avoir t professeur de Posie dans
l'universit de Pavie, il le fut aussi de Droit. Ayant t appel 
Rome, il fut secrtaire des brefs sous Eugne IV, Nicolas V et Pie II,
et y mourut en 1458. Outre un assez grand nombre d'ouvrages en prose,
presque tous asctiques ou moraux, on a de lui un Pome sur la mort
d'Astyanax, quatre livres sur l'expdition des Argonautes, quatre sur la
vie de S. Antoine abb, et plusieurs autres posies sur diffrents
sujets, o l'on trouve plus d'abondance que de force, et plus de
facilit que d'lgance[621]. Ce qui est plus remarquable, c'est que,
s'tant imagin que l'_nide_ tait un pome imparfait et sans
dnouement, il crut y devoir ajouter un treizime livre. L'_nide_
s'tait fort bien passe jusqu'alors de ce supplment, et s'en passe
encore tout aussi bien depuis; on le trouve cependant  la fin du pome,
dans plusieurs ditions faites en Italie et mme en France[622].
J'ajouterai que s'il a eu les honneurs de la traduction en vers
italiens[623], il les a eus aussi en vers franais[624].

[Note 620: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 199.]

[Note 621: Elles ont t imprimes en un seul volume, Milan, 1597,
in-fol.]

[Note 622: Paris, 1507, in-fol.; Lyon, 1517, in-fol.]

[Note 623: En vers libres ou _sciolti_; Milan, 1600, in-4.]

[Note 624: Par Pierre de Mouchault. Cette traduction est imprime
avec le texte latin,  la fin de la traduction complte de Virgile des
deux frres d'Agneaux (Robert et Antoine le Chevalier), Paris, 1607,
in-fol.]

Un autre pote moins connu peut-tre, mais qui mriterait de l'tre
davantage, est _Basinio_ ou Basin de Parme. N dans cette ville, vers
l'an 1421[625], il eut pour matres Victorin de _Feltro_  Mantoue,
ensuite Thodore _Gaza_ et _Guarino_  Ferrare, o il devint lui-mme
professeur. De Ferrare il se rendit  la cour de Sigismond Pandolphe
_Malatesta_, seigneur de Rimini; il y passa le peu d'annes qu'il eut 
vivre, et mourut  trente-six ans, en 1457. Il n'avait pas encore fini
ses tudes lorsqu'il composa un pome latin, en trois livres, sur la
mort de Mlagre, conserv en manuscrit dans les bibliothques de
Modne, de Florence et de Parme. On possde aussi dans cette dernire
une belle copie d'un recueil qui a t imprim en France, et auquel
_Basinio_ semble avoir eu plus de part qu'on ne le croit communment.
Voici ce que c'est que ce recueil. Le seigneur de Rimini avait eu
d'abord pour matresse, et prit ensuite pour femme, la belle Isotte
_degli Atti_. Si l'on en croit les potes de son temps, elle avait
autant d'esprit et de talents que de beaut; c'tait en posie une autre
Sapho; mais ils disent aussi qu'elle tait en vertu et en sagesse une
autre Pnlope, et le premier rle qu'elle avait jou auprs de
Sigismond _Malatesta_, nous apprend  juger de l'une de ces
comparaisons par l'autre. Trois potes surtout, apparemment les mieux
traits  sa cour, la comblrent d'loges; _Basinio_ est l'un des trois.
Le recueil de leurs vers, imprim  Paris en 1549[626], ne met point de
diffrence entre eux; mais dans la copie conserve  Parme, et qui porte
le titre d'_Isottoeus_, copie faite en 1455, du vivant de _Basinio_,
presque tous les morceaux qui en composent les trois livres, lui sont
attribus. La mme bibliothque a encore de lui un grand pome en treize
livres, intitul _Hespridos_; un autre, en deux livres seulement, sur
l'_Astronomie_; un troisime, aussi en deux livres, sur la _Conqute des
Argonautes_; un pome, sous le titre d'_ptre_ sur la Guerre d'Ascoli,
entre Sigismond Malatesta et Franois Sforce, et plusieurs autres
ouvrages indits du mme auteur[627]. Cette ngligence  imprimer les
OEuvres de Basin est surprenante dans une ville o il y a des presses
clbres, et qui doit d'autant plus s'honorer d'avoir t la patrie de
ce pote, qu' en juger par le peu qui a t publi de lui, il crivit
en meilleur style que la plupart des autres potes de ce temps.

[Note 625: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 201.]

[Note 626: _Trium poetarum elegantissimorum, Porcelii, Basinii, et
Trebanii Opuscula nunc primum edita._, Paris, Christophe Preudhomme,
1549. Dans cette dition, le recueil est divis en cinq livres; le
premier est intitul, _de Amore Jovis in Isottam_; les quatre autres
sont aussi  la louange d'Isotte.]

[Note 627: Tiraboschi, _loc. cit._]

_Leonardo Griffi_ de Milan, archevque de Bnvent, mort en 1485, a
laiss, outre beaucoup de posies manuscrites[628], un pome sur la
_Dfaite de Braccio de Prouse_, imprim dans le grand recueil de
_Muratori_[629], et qui se fait distinguer, parmi les posies de ce
sicle, par la vivacit des images et par l'harmonie des vers. _Ugolino
Verini_, Florentin, grand ami de Marsile Ficin, et plutt pote fcond
que grand pote[630], crivit, entre autres ouvrages, un pome sur
l'_Embellissement de Florence_[631], et la _Vie du Roi Mathias
Corvin_[632], qui ont t imprims[633]. Je ne sais si cette Vie peut
faire autorit dans l'histoire; mais le premier pome en est une souvent
cite pour tout ce qui regarde les monuments levs  Florence par Cosme
et Laurent de Mdicis. _Verini_ eut un fils nomm Michel, dont on a
imprim des Distiques sur les Moeurs des Enfants[634], composs dans cet
ge mme qu'il s'y proposait d'instruire. Les auteurs de ce temps font
de lui de grands loges qu'il parat avoir mrits par ses talents
prcoces, et par l'intacte puret de ses moeurs. Il la poussa si loin,
qu'il aima mieux mourir, dit-on,  dix-huit ans, que d'y porter
atteinte; espce de martyre assez rare parmi les jeunes gens, et auquel
les jeunes potes s'exposent peut-tre encore moins que les autres.

[Note 628: Conserves dans la bibliothque Ambroisienne. Tiraboschi,
_ub. supr._, p. 205.]

[Note 629: _Script. Rer. ital._, vol. XXV.]

[Note 630: Mort  soixante-quinze ans, vers la fin du quinzime
sicle ou au commencement du seizime. Negri, _Fiorentini Scritt._, p.
320.]

[Note 631: _Tres libri de illustratione Florenti carminibus
conscripti_, Paris, Robert-Estienne, 1588, in-8.]

[Note 632: _Triumphus et Vita Matthi Pannoni regis_, Lyon, 1679,
in-12.]

[Note 633: Voy. dans le P. Negri, _ub. supr._, la longue liste des
posies indites du mme auteur.]

[Note 634: _De Puerorum Moribus disticha, Paulo Sassi Roncilionensi
prceptori suo inscripta_, Florence, 1487, in-4.]

Je passe un grand nombre d'autres potes qui eurent alors quelque
rputation, pour parler des deux _Strozzi_, pre et fils, dans lesquels
on aperoit, quant  l'lgance du style, un progrs considrable; on
peut l'attribuer aux leons que donnrent long-temps  Ferrare, leur
patrie, _Guarino_ de Vrone et Jean _Aurispa_. Les _Strozzi_ ou
_Strozza_ de Ferrare descendaient de ceux de Florence[635], _Tito
Vespasiano Strozzi_, le dernier de quatre frres qui se distingurent
dans les lettres[636], les clipsa tous. Les ducs _Borso_ et Hercule
d'Este lui confirent plusieurs emplois civils et militaires, o il ne
fut pas  l'abri de tout reproche; il parat surtout qu'il n'eut pas le
talent de se faire aimer[637]. Ses posies imprimes par Alde[638],
sont nombreuses et de diffrents genres; il y en a de galantes, de
srieuses, de satiriques. On remarque dans toutes une lgance trs-rare
au milieu de ce sicle, poque o il florissait. Il y en a davantage
encore dans celles d'Hercule son fils, qui termina avant le temps une
vie estimable, illustre et heureuse, par un horrible assassinat. Il
avait pous _Barbara Torella_, veuve riche et bien ne; un homme d'un
haut rang, qui tait son rival, le fit lchement assassiner. L'histoire,
trop indulgente, ne le nomme pas; mais il est indiqu par ce silence
mme; il n'y avait alors  Ferrare qu'une seule famille qui pt y faire
taire les lois[639]. Les posies d'Hercule _Strozzi_, imprimes avec
celles de son pre, sont d'une latinit pure, et indiquent autant de
sensibilit d'ame que de vivacit d'esprit. Il en a laiss en manuscrit,
dont plusieurs sont imparfaites, entre autres _la Borside_, que son
pre avait commence  la louange du duc _Borso_, et qu'en mourant il
l'avait charg de finir. Il a aussi des posies italiennes, parses dans
quelques recueils. Ce n'est pas pour lui un petit loge que d'avoir t
mis par l'Arioste au rang des plus illustres potes, dans le
quarante-deuxime chant de l'_Orlando_[640].

[Note 635: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 207.]

[Note 636: Les trois autres sont Nicolas, Laurent et Robert.]

[Note 637: Voy. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 208.]

[Note 638: _Strozii Poet pater et filius, Venetiis, in oedibus Aldi
et Andreoe Asulani Soceri_, 1513, in-8.]

[Note 639: _Neque coedis quisquam authorem, silente proetore,
nominavit_. Paul Jove, _Elogia doctorum Virorum_, p. 104.]

[Note 640:

        _Noma lo scritto Antonio Tebaldeo,
        Ercole Strozza; un Lino ed un' Orfeo_. (St. 84.)]

_Bartolommeo Prignani_, qu'on appelle aussi _Paganelli_, n  Prignano,
dans l'vch de Reggio, fut professeur  Modne, o l'on a imprim de
lui trois livres d'lgies[641], un Pome en vers lgiaques et en
quatre livres, intitul de l'_Empire d'Amour_[642], et un petit pome
philosophique sur la Vie tranquille[643], o il se proposa de rpondre
aux reproches qu'on lui faisait de n'avoir pas accept des places qui
lui taient offertes  la cour de Rome. Plusieurs potes connus
sortirent de son cole, et il en nomme un bien plus grand nombre dans
ses lgies; tous jouissaient alors de quelque rputation, et sont pour
la plupart compltement ignors aujourd'hui.

[Note 641: En 1488.]

[Note 642: _De imperio Cupidinis_, 1492.]

[Note 643: _De Vit quiet_. Ce dernier n'est pas imprim  Modne,
mais  Reggio, 1497.]

_Panfilo Sassi_ de Modne, pote italien et latin, improvisait
facilement dans les deux langues; il tait dou d'une mmoire si
prodigieuse, qu'un autre pote ayant un jour rcit devant lui une
pigramme  la louange du podestat de Brescia, il le traita de
plagiaire, et pour prouver le fait, rpta rapidement l'pigramme toute
entire. Le pote, qui tait certain de l'avoir faite, avait beau se
dfendre, tout le monde tait convaincu du plagiat; mais _Sassi_ le tira
d'embarras en rptant la mme preuve sur d'autres pigrammes et sur
tous les vers qu'on voulut rciter devant lui. Il vcut jusqu'en 1515,
et mourut plus qu'octognaire. Ses posies latines et italiennes ont t
imprimes plusieurs fois. Cependant,  en croire un Dialogue de
_Giraldi_[644] elles ne dmentent point ce qu'a dit Aristote, que ces
prodiges de mmoire n'en sont pas toujours de gnie et de jugement.

[Note 644: _De poetis suorum temporum_. Dialog. I, col. 541.]

Pour ajouter  cette liste dj longue une autre qui le serait beaucoup
plus, je n'aurais qu' traduire ce mme Dialogue, ou l'extrait assez
tendu qu'en a donn le savant et patient Tiraboschi[645]; parmi une
vingtaine de potes dont il y parle, je ne nommerai que _Pacifico
Massimo_ d'Ascoli, qui mourut centenaire  la fin de ce sicle, et dont
on a imprim plusieurs fois les posies volumineuses et faciles. Cette
fcondit et cette facilit lui firent alors une grande rputation. On
ne balanait point  le comparer  Ovide; mais il est arriv de cette
comparaison comme de presque toutes celles de ce genre; la postrit
replace toujours ces seconds Virgiles et ces seconds Ovides, fort
au-dessous des premiers. Sans tre un Ovide, _Pacifico Massimo_ fut un
pote d'un mrite au-dessus de l'ordinaire. Il naquit au sein de
l'infortune. Ses parents, chasss d'Ascoli par la guerre civile, et
poursuivis par le parti ennemi, s'arrtrent  environ trois mille pas
de la ville, au bord d'une petite rivire nomme le _Marino_. Sa mre y
fut surprise par les douleurs de l'enfantement; tant accouche 
l'ombre d'un olivier, cet arbre, symbole de la paix, lui fit donner 
son fils le nom de _Pacifico_. Aprs quelques annes d'une vie fugitive,
ils rentrrent dans leur patrie, o le jeune Pacifique fit bientt des
progrs surprenants. La grammaire, la rhtorique, la philosophie, les
mathmatiques, l'occuprent tour  tour. Il passa ensuite  la
jurisprudence, et y devint si habile, qu'il professa cette science dans
plusieurs Universits clbres; mais la posie fut toujours le principal
objet de ses travaux. Il a laiss des ouvrages historiques,
philosophiques, satiriques, et sans compter plusieurs autres pomes,
vingt livres entiers d'lgies, parmi lesquelles il y en a de fort
libres qui seraient oublies comme les autres, si elles n'avaient t
rimprimes en France depuis peu d'annes, avec des posies de ce genre,
dont j'aurai bientt occasion de parler.

[Note 645: Tom. VI, part. II, l. III, c. 4, p. 216-225.]

Quelques potes du mme temps ont mieux conserv la renomme dont ils
jouirent pendant leur vie, et mritent d'tre plus particulirement
connus. _Giannantonio Campano_, n vers l'an 1437  Cavelli, village de
la Campanie, ou de la terre de Labour, de parents si obscurs qu'il ne
porta toute sa vie d'autre nom que celui de sa province, gardait les
troupeaux dans son enfance. Un bon prtre reconnut en lui des indices de
talent, et l'emmena  Naples, o il fit ses tudes sous le clbre
Laurent Valla. _Campano_ voulut ensuite passer en Toscane; il fut arrt
en chemin, pill par des voleurs, et oblig de se sauver  Prouse. Il y
trouva d'abord un asyle, et ensuite un tat conforme  ses tudes et 
ses gots. Il y fut nomm professeur d'loquence. Il remplissait avec
distinction cette chaire[646], lorsque le pape Pie II, passant  Prouse
pour se rendre au concile de Mantoue, le vit, se l'attacha, et le fit,
peu de temps aprs, vque de Crotone, et ensuite de _Terame_[647]. Sa
faveur se soutint sous Paul II, qui l'envoya au congrs de Ratisbonne
pour traiter de la ligue des princes chrtiens contre les Turcs. Sixte
IV, qui avait t l'un de ses disciples  Prouse, le fit successivement
gouverneur de _Todi_, de _Foligno_, et de _Citt di Castello_; mais ce
pape ayant fait assiger cette dernire ville, parce que les habitants
avaient fait difficult d'y recevoir ses troupes, _Campano_, touch des
dsastres dont ce peuple tait menac, crivit au pontife avec une
libert qui le mit dans une telle colre, qu'il lui ta son
gouvernement, et le chassa mme de l'tat ecclsiastique. L'infortun
prlat se rendit  Naples, et n'y ayant pas reu l'accueil qu'il avait
espr, il se retira dans son vch de _Teramo_, o il mourut en 1477,
 l'ge de cinquante ans.

[Note 646: En 1459.]

[Note 647: Le premier vch dans la Calabre, et le second dans
l'Abruzze.]

Ses ouvrages, imprims pour la premire fois  Rome, en 1495, consistent
d'abord en plusieurs Traits de philosophie morale, en douze discours,
harangues et oraisons funbres, et en neuf livres d'ptres,
intressantes pour l'histoire littraire et mme pour l'histoire
politique de ce temps. On y trouve ensuite, aprs la vie du pape Pie II,
l'histoire de _Braccio_ de Prouse, divise en six livres, et enfin huit
livres d'lgies et d'pigrammes, en vers de diffrentes mesures et sur
des sujets de toute espce. Il faut convenir que plusieurs de ces
posies sont d'une galanterie qui s'accorde mal avec l'tat du pote;
c'est une Diane, puis une Sylvie, puis une Suriane, et d'autres encore
dont il se plaint souvent, et dont il se loue quelquefois. Mais
l'histoire de ce temps l familiarise avec ces dissonances, et dans ces
sortes de sujets, comme dans les sujets plus graves, ce bon vque a du
moins une touche spirituelle et une facilit de style qui plat aux
connaisseurs; ils n'y dsireraient qu'un peu plus de correction et de
travail.

Ils retrouvent bien la mme incorrection avec peut-tre encore plus de
facilit, mais avec bien moins de gnie, dans un pote latin plus connu
en France, et qu'on y appelle le Mantouan. Son nom tait Baptiste, et il
tait de la famille _Spagnuoli_ de Mantoue; mais, selon Paul Jove, il
n'en tait qu'un rejeton illgitime. Il se fit carme, fut gnral de son
ordre; et, voyant qu'il ne pouvait y porter la rforme, chose en effet
plus difficile que de faire des vers bons ou mauvais, il abdiqua au bout
de trois ans, pour se livrer au repos dans sa patrie; mais ce fut au
repos ternel qu'il parvint quelques mois aprs; il mourut en 1516, g
de plus de quatre-vingts ans. La quantit de vers latins qu'il a faits
est presque innombrable. Cette abondance en imposa, comme il arrive
toujours, aux ignorants et au vulgaire. On le mit au-dessus de tous les
potes de son temps; et parce qu'il tait de Mantoue, comme Virgile, on
ne manqua pas de le comparer  lui. Le savant rasme lui-mme, juge
d'ailleurs si rigoureux, ne craignit pas de dire qu'il viendrait un
temps o Baptiste ne serait pas mis beaucoup au-dessous de son ancien
compatriote[648]. Mais quelle comparaison peut-on faire entre ce modle
de perfection potique et un versificateur lche, diffus, irrgulier
jusqu' la plus excessive licence? Ce fut, dans sa jeunesse, une libert
supportable; mais ce penchant  se permettre et  se pardonner tout,
augmentant avec l'ge, ce ne fut plus, vers la fin, qu'un dbordement
de mchants vers, o les rgles mmes les plus simples sont violes, et
qu'il est impossible de lire sans dgot et sans ennui. Ses ouvrages,
imprims d'abord sparment, ont t recueillis en trois volumes
_in-fol._[649], avec des commentaires fort amples, et ensuite en quatre
volumes _in_-8. sans commentaires[650]. Les principaux sont dix
glogues, presque toutes crites dans sa premire jeunesse; sept pices
en l'honneur d'autant de vierges inscrites sur le calendrier, 
commencer par la vierge Marie: l'auteur donne  ces pomes les titres de
_Parthenice Ia_., _Parthenice IIa._, _IIIa._, _IVa._, etc.; quatre
livres de Sylves ou de Pomes sur divers sujets; des lgies, des
ptres, enfin des Pomes de tout genre. Les dfauts dont ils sont
remplis n'empchrent pas qu' la mort de ce pote sa rputation ne ft
encore intacte, qu'on ne lui fit des funrailles magnifiques, et que
Frdric de Gonzague, marquis de Mantoue, ne lui fit lever une statue
de marbre couronne de laurier, tout auprs de celle de Virgile.

[Note 648: _Epist._, vol. II, p. 395.]

[Note 649: Paris, 1513.]

[Note 650: Anvers, 1576.]

Jean _Aurelio Augurello_ valait beaucoup mieux que le Mantouan, et nous
est beaucoup moins connu. Il naquit, en 1441,  Rimini[651], d'une
famille noble, fit ses tudes  Padoue, et professa les belles-lettres
dans plusieurs universits, surtout  Venise et  Trvise; il obtint les
droits de cit dans cette dernire ville, et y mourut en 1524. Son pome
intitul _Chrysopoeia_, ou l'Art de faire de l'Or, l'a fait accuser
d'tre alchimiste; mais rien ne prouve qu'il ait eu cette folie. On a
plusieurs ditions de ce pome[652] et de ses autres posies
latines[653] qui consistent en Odes, Satires et pigrammes. Elles sont
au-dessus de la plupart des posies de ce sicle pour l'lgance et pour
le got, et se rapprochent beaucoup plus du style et de la manire des
anciens. Les posies italiennes d'_Augurello_ ont aussi t imprimes
plusieurs fois. Il tait, du reste, trs-savant dans la langue grecque,
les antiquits, l'histoire et la philosophie, et ses vers portent
souvent, sans pdantisme, des tmoignages de son savoir.

[Note 651: Tiraboschi, tom. VI, part. II, p. 239.]

[Note 652: La premire  Venise, avec son autre pome intitul
_Geronticon_, ou de la vieillesse, 1515, in-4.; insr ensuite, vol. II
des auteurs qui ont crit sur l'alchimie, recueillis par _Grattarolo_,
Ble, 1561, in-fol.; vol. III du _Thtre chimique_, Strasbourg, 1613 et
1659; vol. II de la _Bibliothque chimique_ de Manget, Genve, 1702,
in-fol., etc.]

[Note 653: _Carmina_, Vrone, 1491, in-4.; Venise, Alde, 1505,
in-8.]

Il eut pour ami un autre pote, n  Trvise, qui avait comme lui des
connaissances dans les antiquits, et qui en portait le got jusqu' la
passion. Il se nommait _Bologni_. Sa premire tude fut celle des lois;
la posie latine et les antiquits l'emportrent ensuite. Il fit
beaucoup de vers, que l'on conserve en manuscrit  Venise[654], et dont
on n'a publi qu'une petite partie. Ils ne valent pas ceux
d'_Augurello_, et cependant _Bologni_ obtint de l'empereur Frdric III
la couronne potique que _Augurello_ ne reut pas. Cette couronne fut
accorde par le mme empereur  _Giovanni Stefano_ de Vicence, qui se
fait appeler en tte de ses posies _lius Quintius Emilianus
Cimbriacus_. Il fut professeur de belles-lettres dans plusieurs villes
du Frioul; il l'tait  Pordnone, et il n'avait pas vingt ans quand
Frdric y passa; l'empereur fut merveill de ses talents, le couronna
du laurier potique, et y joignit la dignit de comte palatin; honneurs
qui lui furent confirms ou confrs une seconde fois par Maximilien,
successeur de Frdric. Mais, et ce titre, et mme cette couronne se
donnaient alors  la protection, et souvent mme, selon _Tiraboschi_,
pour de l'argent[655], ce qui en avait considrablement diminu la
valeur. Ce pote, au reste, que les Italiens appellent simplement le
_Cimbriaco_, tait loin d'tre sans mrite; il n'est pas probable qu'il
ft assez riche pour payer en argent ce qui, comme d'autres faveurs, ne
vaut plus rien quand on l'achte; mais il rcompensa largement ces deux
empereurs, par cinq Pangyriques en vers hroques, les seuls de ses
ouvrages qui aient t imprims.

[Note 654: Dans la famille _Soderini_. Tiraboschi, _ub. sup._, p.
232.]

[Note 655: _Questo onore fu concedato talvolta pi al denaro che al
merito_, t. VI, part. II, p. 233.]

J'ai dj parl d'un improvisateur[656], et nous retrouverons souvent,
dans la suite, des exemples de ce genre particulier de potes; mais
aucun d'eux peut-tre n'eut des succs aussi brillants qu'_Aurelio
Brandolini_, l'un des hommes les plus extraordinaires de ce sicle. N
d'une famille noble de Florence[657], il eut, ds sa premire enfance,
le malheur de perdre la vue. Il se fit connatre de bonne heure par le
talent de traiter sans prparation, en vers latins, les sujets les plus
difficiles; et sa rputation se rpandit si loin, que lorsque le roi de
Hongrie, Mathias Corvin, fonda l'universit de Bude, o il appela le
plus qu'il lui fut possible de savants italiens, il y fit venir
_Aurelio_. Ce roi tant mort en 1490, ce fut lui qui pronona son
oraison funbre. Il retourna ensuite en Italie, et se fit moine 
Florence, dans un couvent de l'ordre de S. Augustin.

[Note 656: _Panfilo Sassi_.]

[Note 657: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 236.]

Une nouvelle carrire s'ouvrit alors pour son loquence. Quoiqu'aveugle,
il alla prcher dans plusieurs villes d'Italie, et recueillit partout
des applaudissements. Il employait dans ses sermons un style grave,
sententieux, philosophique. On croirait, dit un crivain du temps[658],
entendre en chaire un Platon, un Aristote, un Thophraste. Ce mme
auteur parle ensuite avec encore plus d'admiration du talent potique
d'_Aurelio_: Ce qui le met, dit-il, au-dessus de tous les autres
potes, c'est que les vers qu'ils faisaient avec tant de travail, il les
fait, lui, et les chante en _impromptu_. Il fait briller, dans cet
exercice, une mmoire si prompte, si fertile et si ferme, un si beau
gnie et une si grande perfection de style, que cela est  peine
croyable.  Vrone, dans une assemble nombreuse compose des hommes les
plus distingus par leur rang et par leur science, et devant le podestat
mme, prenant en main sa lyre, il traita sur-le-champ, et en vers de
toutes mesures, tous les sujets qui lui furent proposs. On l'invita
enfin  improviser sur les hommes illustres dont Vrone a t la patrie.
Alors, sans s'arrter un instant pour rflchir, sans hsiter et sans
interrompre son chant, il clbra de suite, en trs-beaux vers, Catulle,
Cornlius Npos, surtout Pline l'Ancien, qui fait le plus d'honneur 
cette ville. Mais ce qu'il y eut de plus admirable, c'est qu'il se mit
tout  coup  exposer, en vers trs-lgants, toute son Histoire
naturelle, divise en trente-sept livres, parcourant tous les chapitres,
et n'omettant rien de remarquable. Ce talent extraordinaire lui a
toujours t familier. Il l'exera souvent devant Sixte IV, soit quand
on clbrait la fte de quelque saint, soit lorsqu'on lui proposait un
autre sujet, quelque imprvu et quelque difficile qu'il pt tre,
etc.[659] C'est l ce don de la nature qu'ont possd depuis, en
italien, un cavalier _Perfetti_, une _Corilla Olimpica_, un _Luigi
Serio_, que possde aujourd'hui comme eux un _Gianni_; don que l'on peut
dprcier tant qu'on voudra par des lieux communs, mais qui parat
toujours moins tonnant et plus facile,  mesure qu'on est moins en
tat, je ne dis pas de le possder, mais de le comprendre.

[Note 658: _Matteo Bosso, Epist. Famil. II_, p. 75.]

[Note 659: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 237 et 238.]

_Aurelio_ jouit, pendant sa vie, de l'estime des savants les plus
clbres et de la faveur des plus grands princes. Il passa quelque temps
 Naples, auprs du roi Ferdinand II. Il revint ensuite  Rome, o il
mourut en 1497. On a de lui, outre ses posies, plusieurs ouvrages en
prose, sur une grande varit de sujets. On estime principalement son
_Trait de l'Art d'crire_[660], o il explique les secrets du style
avec une lgance et une prcision dignes de servir de modles. On le
dsigne ordinairement sous le nom de _Lippo Fiorentino_, du mot latin
_lippus_, qui signifie, non pas aveugle, comme il l'tait, mais afflig
de la vue. Il eut un frre ou un cousin, nomm Raphal _Brandolini_,
pote, improvisateur, orateur et aveugle comme lui, et  qui cette
infirmit fit donner, comme  lui, le surnom de _Lippo_[661]. Raphal
sjourna aussi  Naples; il y tait quand Charles VIII s'en rendit
matre, et il pronona un pangyrique de ce roi, qui lui donna pour
rcompense le brevet d'une pension de cent ducats; mais,  moins que ce
brevet ne ft payable en France, il est probable que notre orateur ne
fut jamais pay de ses loges.

[Note 660: _De Ratione Scribendi_. La meilleure dition est celle de
Rome, 1735.]

[Note 661: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 240.]

 Naples, o ces deux potes firent souvent des preuves publiques de
leur talent extraordinaire, les applaudissements et les distinctions
dont ils jouirent ne purent que donner un nouveau degr d'activit 
l'ardeur avec laquelle on y cultivait la posie latine. Une gloire que
les littrateurs italiens accordent  cette ville, c'est d'avoir produit
la premire des vers latins aussi semblables, pour l'lgance et la
grce,  ceux du sicle d'Auguste, qu'il tait possible  des modernes
de le faire, et qu'il nous est possible d'en juger. Ce fut le grand
_Pontano_ qui eut l'honneur d'en offrir le premier exemple, d'enseigner
aux lves qu'il eut dans l'art des vers et  ceux qui devaient les
suivre,  se dbarrasser entirement de la rouille des temps barbares,
et  redonner  la posie latine l'clat pur et brillant du style
antique. Mais il faut avouer qu'il fut immdiatement prcd par un
autre pote, qui lui ouvrit et lui aplanit la route. C'est Antoine
_Beccadelli_ ou _Beccatelli_, surnomm _Panormita_,  cause de Palerme
sa patrie, en latin _Panormus_. Il y tait n en 1394[662].  l'ge de
vingt-six ans, il fut envoy  l'Universit de Bologne, pour tudier les
lois. Ses tudes finies, il s'attacha au duc de Milan, Philippe-Marie
_Visconti_. Il fut ensuite professeur de belles-lettres  Pavie, mais
sans quitter la cour de Milan, o il jouissait d'un revenu de 800 cus
d'or. L'empereur Sigismond, qui visita en 1432 quelques villes de
Lombardie, lui accorda la couronne potique, et l'on croit que ce fut 
Parme qu'il l'alla recevoir. Il se rendit ensuite  la cour de Naples,
auprs du roi Alphonse. Il y passa le reste de sa vie, et suivit
constamment ce roi dans ses expditions et dans ses voyages. Alphonse le
combla de bienfaits, lui fit don d'une belle maison de campagne,
l'inscrivit parmi la noblesse napolitaine, lui confia des emplois
importants, et l'envoya en ambassade  Gnes,  Venise,  l'empereur
Frdric III, et  quelques autres princes. Aprs la mort d'Alphonse, le
_Panormita_ ne fut pas moins cher au roi Ferdinand, et lui fut attach
de mme en qualit de secrtaire et de conseiller. Il mourut  Naples, 
soixante-dix-sept ans, en 1471.

[Note 662: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 81.]

Son histoire intitule _Des Dits et Faits du roi Alphonse_[663], fut
rcompense par un don de mille cus d'or. On a de lui cinq livres de
Lettres, des Harangues, un pome sur Rhodes, des Tragdies, des lgies
et d'autres Posies latines sur divers sujets[664]. Celles qui ont fait
le plus de bruit ont t long-temps indites; c'est un recueil, divis
en deux livres, de petits pomes pigrammatiques, non-seulement libres,
mais excessivement obscnes, auquel il donna le titre
d'_Hermaphroditus_, l'Hermaphrodite, pour indiquer apparemment qu'il
n'oublie rien, dans les deux sexes, de ce qui peut les scandaliser tous
deux. Il le ddia cependant  Cosme de Mdicis. Les dignits et les
occupations graves de l'auteur de cette ddicace, l'ge et le caractre
de celui qui la reut, rendent galement inexplicable l'excessive
libert de choses et de mots qui rgne dans l'ouvrage, crit, au reste,
avec une extrme puret de style, et vraiment latin par l'lgance comme
par le cynisme d'expression[665]. Les copies qui s'en rpandirent,
excitrent contre l'auteur un violent orage. _Filelfo_ et Laurent
_Valla_ l'attaqurent par des crits: des moines prchrent contre lui
publiquement, brlrent son livre, et le brlrent lui-mme en effigie 
Ferrare et  Milan.

[Note 663: _De Dictis et Factis Alphonsi regis_, lib. IV.]

[Note 664: _Epistolarum libri V, Orationes II, Carmina proeterea
quoedam_, etc. Venise, 1555, in-4.]

[Note 665: Le latin dans ses mots brave l'honntet. (BOIL.)]

_Valla_, dans une de ses Invectives, poussa la charit chrtienne
jusqu' dsirer que le pote ft brl en personne comme ses vers[666].
_Poggio_ lui-mme, qui n'est pas, dans ses _Facties_, un modle de
chastet, trouva que son ami tait all trop loin, et le lui reprocha
dans ses lettres. _Panormita_ se dfendit par l'exemple des anciens qui
ne peuvent cependant, sur ce point, faire autorit pour les modernes.
_Guarino_ de Vrone fit mieux: dans une lettre qui est  la tte du
manuscrit conserv dans la bibliothque Laurentienne, il dfendit
l'auteur, en allguant l'exemple de S. Jrme. L'_Hermaphrodite_, qu'on
n'a pas os publier pendant long-temps, par respect pour les moeurs
publiques, a t imprim  Paris depuis une vingtaine d'annes[667].
L'diteur a jug sans doute que nos moeurs taient de force  n'en avoir
plus rien  craindre; et ce livre est maintenant dans toutes les
bibliothques.

[Note 666: _Terti per se ipsum cremandus ut spero_. Laurent _Valla,
in Facium Invectiva IIa_.]

[Note 667: En 1791, _chez Molini, rue Mignon_; ce qui est indiqu
par cette adresse singulire: _Prostat ad Pistrinum in vico suavi_.
C'est la premire partie du recueil intitul: _Quinque illustrium
poetarum, Ant. Panormit; Ramusii Ariminensis; Pacifici Maximi Asculani;
Joviani Pontani, Joannis Secundi Lusus in Venerem_, etc., in-8.]

Antoine _Panormita_ jouissait  Naples d'une grande considration et
d'une haute faveur, lorsque le jeune _Pontano_ y arriva. Il tait n 
la fin de 1426[668],  Cereto, diocse de Spolte, dans l'Ombrie[669].
Il n'avait eu pour premiers matres que des grammairiens ignorants. La
guerre le chassa de sa patrie. Il vcut, pendant quelque temps, parmi
les armes et les soldats. Il se rfugia enfin  Naples, o il fut
accueilli par le _Panormita_, qui voulut achever lui-mme son ducation
littraire. Le matre ne tarda pas  tre si content des progrs de son
lve, que lorsqu'on le consultait sur quelque passage difficile des
potes ou des orateurs anciens, il le lui faisait expliquer. _Pontano_
lui dut aussi son avancement et sa fortune; _Panormita_ le produisit
auprs du roi Ferdinand Ier. Ce roi lui confia l'ducation de son fils
Alphonse II, dont _Pontano_ fut ensuite secrtaire, ainsi que du roi
Ferdinand II. Attach  ces princes, il ne les quitta plus, les
accompagna dans toutes les guerres qu'ils eurent  soutenir, et se
trouva  plusieurs batailles. Il fut plus d'une fois fait prisonnier;
mais ds qu'il se faisait connatre, on s'empressait de le combler
d'gards, et quand il voulait parler en public, il tait couvert
d'applaudissements, au milieu des camps ennemis. Ferdinand Ier. le
chargea, en 1486, d'une ambassade auprs d'Innocent VIII, pour en
obtenir la paix. _Pontano_ y souffrit beaucoup de peines et de fatigues;
mais il en fut pay par le succs de sa ngociation, et par les
tmoignages d'estime que lui donna ce pontife. Quand les articles de la
paix furent signs, quelqu'un avertit le pape de ne pas se fier trop 
Ferdinand, avec qui, en effet, il y avait toujours des prcautions 
prendre. Mais _Pontano_ ne me trompera pas, rpondit-il: c'est avec lui
que je traite; la bonne foi et la vrit ne l'abandonneront pas, lui qui
ne les abandonna jamais[670]. Alphonse II, qui avait t son lve,
conserva toujours un grand respect pour lui. Il tait un jour assis dans
sa tente avec plusieurs gnraux de son arme. _Pontano_ y entre, le roi
se lve, fait faire silence, et dit en le saluant: Voil le
matre[671]. Lors de la conqute de Charles VIII, il eut, comme Raphal
_Brandolini_, la faiblesse de louer le vainqueur, dans un discours
public, aux dpens des rois ses bienfaiteurs. On ignore si, aprs le
prompt dpart des Franais, il reprit ses emplois et sa faveur auprs de
la dynastie d'Aragon. Il mourut en 1503, g, comme le _Panormita_, de
soixante-dix-sept ans.

[Note 668: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 241.]

[Note 669: Il se nommait _Giovanni_ ou _Joannes_, et changea, selon
l'usage, ce nom pour celui de _Gioviano, Jovianus_.]

[Note 670: _Jovian. Pontan. de Sermone_, l. II.]

[Note 671: _Id. ibid._, l. VI.]

On a de cet lgant et fcond crivain[672], une Histoire en six livres,
de la guerre que Ferdinand Ier soutint contre Jean, duc d'Anjou;
plusieurs Traits de philosophie morale, o il employa le premier une
manire de philosopher libre et dgage des prjugs de son temps, et ne
suivit d'autres lumires que celles de la raison et de la vrit: on
estime surtout son Trait _De Fortitudine_, du Courage. On trouve encore
dans ses OEuvres deux livres sur l'aspiration, six livres _De Sermone_,
du Discours, qu'il fit  soixante-treize ans, cinq Dialogues crits avec
une libert quelquefois peu dcente, et quelques autres Opuscules. Mais
c'est surtout par ses posies latines qu'il s'est rendu justement
clbre. Elles sont en trs-grand nombre et de genres
trs-diffrents[673]: Posies amoureuses, glogues, Eudcasyllabes,
pigrammes, pitaphes, Inscriptions, etc., outre un grand pome, en cinq
livres, sur l'astronomie[674], un autre sur les mtores, et un
troisime sur la culture des orangers et des citrons, intitul: _Du
Jardin des Hesprides_[675]. Dans tous ces genres, il se montre
galement riche, abondant, lgant et rempli de ces grces de style dont
il passe pour avoir le premier retrouv le secret. Le plus grand dfaut
de ses vers est qu'il en a beaucoup trop fait. Si ce pote admirable,
dit _Gravina_, avait mieux aim choisir qu'accumuler, il se serait
enrichi d'un or pur et sans mlange. Il voulut promener son heureuse
veine sur plusieurs sujets d'rudition et plusieurs sciences, et
s'exercer dans toutes les mesures de vers. Dans toutes, il fait voir
l'tendue et la souplesse de son gnie, aussi naturellement dispos  la
grandeur qu' l'expression des sentiments tendres. On retrouve en lui,
dans ce dernier genre, les grces et tous les agrments de Catulle. Pour
lui ressembler tout--fait, il ne manqua peut-tre  _Pontano_ que
l'conomie et le travail[676].

[Note 672: _Joviani Pontani Opera_, t. II, Basile, 1538. Cette
dition est plus complte que celle d'Alde, 1519, in-4.]

[Note 673: Venise, Alde, 2 vol. in-8.; le premier en 1505,
rimprim en 1513 et 1533; le second en 1518, qui n'a jamais t
rimprim.]

[Note 674: _Urania_.]

[Note 675: _De hortis Hesperidum_.]

[Note 676: _Della Ragion poetica_, l. XXXIV.]

C'est  ce pote illustre que Naples dut sa clbre acadmie. Le
_Panormita_ l'avait fonde, mais ce fut _Pontano_ qui la soutint, la
perfectionna et lui donna sa plus grande clbrit. L'historien
_Giannone_ l'a regarde comme si importante pour sa patrie, qu'il a
donn la liste exacte de ses membres[677]. On y voit plusieurs noms dont
l'clat ne s'est pas conserv, malheur commun  toutes les acadmies du
monde; et d'autres qui appartiennent au sicle suivant plus qu'au
quinzime, tels que celui de Sannazar.

[Note 677: _Stor. di Nap._, l. XXVIII, c. 3.]

Parmi les potes inscrits sur ce catalogue, et qui fleurirent dans ce
sicle, on ne doit pas oublier Marulle, _Michele Marullo Tarcagnota_,
Grec de naissance, mais qui fut amen en Italie, encore enfant, aprs la
prise de Constantinople, sa patrie[678]. Il tudia les lettres grecques
et latines  Venise, et la philosophie  Padoue. Il prit ensuite, pour
subsister, la profession des armes; et ce fut presque toujours au milieu
des fatigues et des dangers de la guerre, qu'il composa les posies
ingnieuses que nous avons de lui[679]. Elles consistent en quatre
livres d'pigrammes, trois livres d'hymnes, et un pome rest imparfait,
intitul de l'_ducation des Princes_[680]. Les pigrammes sont ddies
 Laurent de Mdicis. Elles roulent sur des sujets de toute espce, et
ont quelquefois plus d'tendue que ce genre de pomes n'en comporte
ordinairement. Telle est, entre autres, une pice de prs de deux cents
vers lgiaques, adresse  _Neoera_, dans laquelle il retrace une partie
de ses malheurs, et il presse cette belle _Neoera_, souvent clbre dans
ses vers, de terminer trs-srieusement avec lui, et de l'accepter pour
poux. Ce ne fut pas elle cependant qu'il pousa, mais _Alessandra
Scala_, l'une des plus belles, des plus spirituelles et des plus
aimables personnes de Florence.

[Note 678: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 452.]

[Note 679: Florence, 1497, in-4.]

[Note 680: _De principum Institutione_.]

Il eut, dans ses amours avec elle, Politien pour rival. De l vinrent
les inimitis qui divisrent ces deux potes; elles s'exhalrent avec
violence dans les vers de Politien; on n'en voit aucune trace dans ceux
de Marulle. Il tait aim: la modration lui tait plus facile. En
gnral, presque aucune de ses pigrammes n'est mordante; aucune ne
blesse la dcence; et il a ces deux avantages sur plusieurs des potes
les plus clbres de son temps.

Il donna le titre de Naturels  ses Hymnes[681], parce qu'il y traite
souvent les plus grands objets de la nature. Ce n'est point aux Saints
du calendrier qu'ils sont adresss, mais aux Dieux de la mythologie, 
Jupiter,  Minerve,  Bacchus,  Pan,  Saturne,  l'Amour,  Vnus, 
Mars, etc. Quelques-uns, comme l'hymne au Soleil, qui commence le
troisime livre, sont de petits pomes, o Marulle semble s'tre propos
Lucrce pour modle, et o il approche, en effet, quelquefois de sa
force et de sa prcision nergique. Ses talents mritaient une vie plus
paisible et une fin moins malheureuse. En sortant  cheval de Volterra,
o il avait visit un de ses amis[682], il se noya dans une rivire peu
connue, nomme le _Cecina_,  qui cet accident doit donner, dans
l'esprit des amis de la posie et des lettres, une triste clbrit.

[Note 681: _Hymni Naturales_.]

[Note 682: _Rafal Volterano_.]

Si l'on ajoute  tous ces potes latins un nombre presque aussi
considrable dont j'ai cru inutile de parler, et si l'on y joint encore,
et la plupart des bons potes italiens qui crivirent en mme temps dans
les deux langues, et presque tous les littrateurs, historiens,
philosophes de ce temps, qui s'exercrent plus ou moins dans la posie
latine, et dont les vers se trouvent, ou imprims, ou pars en
manuscrit, dans diverses bibliothques, on conviendra que, depuis la
renaissance des lettres, il n'y avait eu dans aucun sicle autant de
versificateurs. En dsignant quelques-uns d'eux qui obtinrent la
couronne potique, j'ai dit que cet honneur, en devenant trop commun,
tait tomb en discrdit. L'histoire, qui a d retracer l'importance que
Ptrarque avait mise  l'obtenir, et l'clat qu'avait en ce triomphe, ne
doit pas ngliger les faits qui en constatent la dcadence et
l'avilissement.

Sigismond fut le premier empereur qui eut, dans ce sicle, l'ide de
faire revivre l'ancien usage de reconnatre un homme de lettres pote
par un diplme, et de le produire en public avec une couronne de
laurier. Il accorda ces distinctions au _Panormita_, qui les mritait
sans doute, et  un certain _Cambiatore_, que j'ai  peine cru devoir
nommer parmi les potes italiens. Frdric III en fut bien autrement
libral. Sans compter _Sylvius_, qui devint pape, et Nicolas _Perotti_,
tous deux savants littrateurs, mais peu connus comme potes[683]; il en
dcora aussi le _Cimbriaco_, le _Bologni_, dont nous avons parl sans
vouloir trop exalter leur mrite, et de plus, un Grgoire et un Jrme
_Amasei_, deux frres aussi inconnus l'un que l'autre; un _Rolandello_
encore plus inconnu que tous les deux: enfin un Louis _Lazarelli_, qui a
du moins l'honneur d'avoir fait avant _Vida_ un pome sur le ver 
soie[684]. Mais les empereurs ne furent pas les seuls dispensateurs de
cette distinction devenue presque banale. _Filelfo_ la reut d'Alphonse
Ier., roi de Naples; Jean Marius son fils du roi Ren, fils d'Alphonse;
un certain _Benedetto_ de Csne, du pape Nicolas V, et _Bernardo
Belincioni_ de Louis Sforce, duc de Milan.

[Note 683: Je ne connais du premier que la mauvaise ode saphique sur
la Passion de J.-C., qu'on trouve dans ses OEuvres, et l'autre pice plus
mauvaise encore, qui la suit, intitule: _Decastichon de Laudatissim
Mari_.]

[Note 684: Imprim  Iesi en 1765, dition donne par l'abb
_Lancelotti_.]

Les villes s'attriburent aussi ce privilge. Florence avait couronn
_Ciriaco_ d'Ancne, et mme _Leonardo Bruni_ aprs sa mort. Vrone
dcerna le laurier avec une pompe extraordinaire  _Giovanni Panteo_,
dont Maffi parle avec de grands loges[685], mais qui n'est gure
connu que par ces loges mmes. Rome, ou plutt l'acadmie romaine,
couronna _Aurelini_, professeur de belles-lettres, et Jean-Michel
_Pingonio_ de Chambry, qui faisait de beaux pomes pour le mariage de
Philibert, duc de Savoie, en 1501, dont on ne se souvenait peut-tre
plus, mme  Turin, en 1502. On trouve souvent la qualit de pote
laurat jointe au nom d'hommes plus obscurs encore, et il y a lieu de
croire que, soit pour une pice de vers  la louange d'un empereur, soit
par pure protection ou mme pour quelque argent, ils en obtenaient
simplement le diplme, sans oser pour cela clbrer la crmonie.
Qu'arriva-t-il de cette facilit aveugle ou vnale? Ce qui arrive
immanquablement en pareil cas. Il y a toujours quelque chose de fatal
dans ces sortes d'honneurs littraires, c'est qu'on ne peut les
accorder, sans les compromettre, qu'a ceux qui n'en ont pas besoin pour
tre honors. Ni Politien ni _Pontano_ ne furent proclams potes par un
diplme, et ce sont les premiers potes de leur sicle.

[Note 685: _Veron. Ill._, part. II, p. 210.]




CHAPITRE XXII.

_De la Posie italienne au quinzime sicle. Potes qui fleurirent
alors, Giusto de' Conti, Montemagno le jeune, Burchiello, Laurent de
Mdicis, Politien, les trois frres Pulci, Bojardo, Bellincioni,
Serafino d'Aquila, Tebaldeo, l'Unico Aretino, le Notturno, l'Altissimo,
l'Achillini_, etc.; _Femmes potes_.


Tandis que le gnie actif des Italiens se portait avec tant d'ardeur 
la recherche et  l'imitation des trsors de la littrature antique;
tandis que l'ancienne langue du Latium reprenait, sous des plumes
savantes, son lgance et son caractre primitif, que devenait, dans
l'idime nouveau dont nous avons vu la naissance et les rapides progrs,
celui des arts de l'imagination qui s'lve au-dessus de tous les
autres, quand il a une fois atteint l'entier dveloppement de ses
forces, et qui, ds le sicle prcdent, semblait y tre parvenu? Que
devenait la posie? On croirait qu'aprs Dante et Ptrarque, la langue
du style sublime et celle du genre gracieux tant formes, l'art de
parler en figures et en images, et celui de revtir les unes et les
autres de cette harmonie qui en est la couleur, tant non-seulement
invent, mais port  son plus haut point de perfection, le nombre des
potes italiens, dj considrable avant ces deux potes par excellence,
avait d devenir innombrable; et qu'au moment o les matres de la
posie antique reparaissaient de toutes parts, ces deux matres de la
posie moderne ayant montr par leur exemple la route qu'il fallait
suivre, on devait, pour ainsi dire, se prcipiter en foule sur leurs
pas. Il arriva pourtant tout le contraire. Pendant la plus grande partie
du quinzime sicle, la posie italienne languit. Elle ne s'enrichit pas
des travaux de l'rudition; elle en fut comme absorbe; et ce ne fut que
vers la fin de ce sicle, que, reprenant une partie de son clat, elle
annona tout celui dont elle devait briller dans le suivant. Mais si,
plac entre ces deux grands sicles potiques, le quinzime ne parat
jeter qu'une faible lumire, nous allons voir que, considr en lui-mme
et sans parallle avec les deux autres, il a encore assez de richesses,
et que peut-tre on ne l'apprcie pas ce qu'il vaut.

Le premier pote qui mrite de fixer nos regards, est _Giusto de'
Conti_, grand imitateur de Ptrarque. On a le recueil de ses vers, mais
on sait peu de dtails sur sa vie[686]. Il tait n  Rome vers la fin
du quatorzime sicle, et vcut jusqu'au milieu du quinzime. Il fut
orateur et jurisconsulte de profession. tant  Bologne, en 1409, sans
doute pour achever ses tudes, il y devint amoureux de la Beaut qu'il a
clbre dans ses vers. Il mourut  Rimini. Sigismond Pandolphe
Malatesta venait d'y faire btir, sur les dessins de Lon-Baptiste
_Alberti_, la magnifique glise de St.-Franois: il y fit lever un
tombeau  notre pote, dont l'inscription spulcrale s'y lit encore.
C'est-l tout ce que l'on sait de lui.

[Note 686: Voy. la Prface de l'dition de _la Bella Mano_,
Florence, 1715, in-8. Les anciennes ditions sont celles de Bologne,
1472, in-8.; Venise, 1492, in-4.; et Paris, donne par Corbinelli,
1595, in-12.]

Son recueil est intitul _la Bella Mano_, parce qu'il y chante souvent
la belle main de sa dame. Ce n'est pas qu'il ne fasse aucun cas du
reste, et que les beaux yeux et les tresses blondes ne soient aussi
l'objet de plusieurs sonnets; mais c'est  la belle main qu'il revient
toujours, tantt comme en passant, et seulement dans quelques vers,
tantt dans des sonnets entiers. Dans l'un de ces sonnets, cette main
renferme tout son bonheur[687]; c'est elle qui attache ensemble  son
coeur la mort et la vie; elle tient le frein et le fouet cruel, qui le
retient ou qui le fait courir et tourner de cent manires; elle lie son
coeur et son ame de tant de noeuds, qu'il sera malgr lui forc de les
rompre.  belle et blanche main[688], s'crie-t-il dans un autre
sonnet!  douce main qui t'est si injustement arme contre moi!  main
charmante qui m'as conduit peu  peu, en me flattant, jusqu' un tel
degr de peine; mon erreur t'a donn l'une et l'autre clef de mes
penses; c'est de toi que mon coeur, qui se meurt de dsirs, attend
quelque secours; c'est  toi de laver les plaies de l'Amour! etc. Ce
pote ne se contente pas d'imiter Ptrarque, il le copie souvent, et il
n'est pas rare de le voir en emprunter des vers presque entiers. On doit
penser que ce qu'il imite le plus, ce sont les dfauts. Ainsi, les
recherches de penses, les oppositions continuelles, la vie et la mort,
la rougeur et la pleur, le chaud et le froid, le coeur qui est de feu,
puis de glace, o l'un et l'autre  la fois, tout cela se retrouverait
dans _la Bella Mano_, si jamais le _Canzoniere_ de Ptrarque tait
perdu; mais quoique _Giusto de Conti_ ne soit pas  beaucoup prs sans
mrite, on ne trouverait pas de mme, dans la copie, la grande posie,
le gnie sublime, la sensibilit profonde, la passion vraie et les
grces inimitables du modle.

[Note 687: _O man leggiadra, ove il mio bene alberga_, etc.]

[Note 688: _O bella e bianca man, o man soave_, etc.]

Un second _Buonaccorso da Montemagno_, petit-fils du contemporain de
Ptrarque[689], vivait  peu prs dans le mme temps que _Giusto de'
Conti_.

[Note 689: Voy. ci-dessus, p. 176.]

Il a laiss quelques sonnets d'un style si semblable  celui de son
aeul, qu'on les a long-temps confondus ensemble, et qu'on attribuait 
un seul _Buonacccorso_, ce qu'on a dcouvert et prouv depuis appartenir
 deux[690]. Celui-ci tait non-seulement pote, mais jurisconsulte et
orateur. Il fut professeur ou lecteur dans l'universit de Florence, et
juge de l'un des quartiers de la ville. On a conserv de lui, outre les
sonnets imprims avec ceux de _Buonaccorso_ l'ancien, quelques discours
latins et italiens. Deux de ses discours latins ont quelque chose de
remarquable: ce sont des exercices pour se former  l'loquence, en
traitant un sujet donn, ce que les anciens appelaient _Dclamations_.
Dans l'un, qui traite _de la Noblesse_, un jeune romain de la noble et
riche famille _Cornelia_, et un autre de la maison moins illustre et
moins opulente des _Flaminius_, mais dou de plus de talents, de
qualits et de vertus, se disputent une jeune romaine; le pre la laisse
libre dans son choix; elle dclare qu'elle pousera le plus noble des
deux rivaux. Ils plaident leur cause devant le snat: chacun des deux
s'efforce de prouver que c'est lui qui, dans sa famille et dans son
existence personnelle, a le plus de vritable noblesse. L'auteur n'a
point donn la dcision du snat; mais on voit,  la manire dont il
fait parler les deux orateurs, que, dans son opinion, comme dans celle
de tous les gens senss, la noblesse d'extraction n'est pas la premire.
Le second discours est une rponse de Catilina  Cicron, dans le snat
de Rome. Il ne s'y dfend pas,  beaucoup prs, aussi bien qu'il est
attaqu dans la premire Catilinaire; mais ni ses raisons ne sont
ineptes, ni son style latin n'est barbare; et ce discours, ainsi que le
prcdent, prouve que l'on raisonnait mieux depuis qu'on s'attachait
moins  la dialectique de l'cole.

[Note 690: Voy. la Prface de l'dition des deux _Buonaccorso da
Montemagno_, Florence, 1718.]

On est oblig de ranger ici parmi les potes, et mme de mettre au
nombre des inventeurs, un auteur qui n'est pas seulement difficile 
entendre, mais qui, selon toute apparence, affecta d'tre
inintelligible, et y russit parfaitement: c'est le fameux
_Burchiello_[691]. Les opinions sont partages sur le lieu de sa
naissance. Les uns le font natre  Bibbiena, dans le Casentin, 
environ trente milles de Florence, et les autres  Florence mme. Son
vrai nom tait Dominique. Fils d'un barbier nomm Jean, il fut barbier
comme son pre. Il l'tait  Florence en 1432, et mourut  Rome en 1448.
Son gnie original le portait  la satire. Il en enveloppa les traits
d'obscurits, de caprices et de folies, plus extravagantes que celles de
notre Rabelais. Il semble parler au hasard, et dire les choses les plus
disparates,  mesure qu'elles lui viennent en fantaisie; quelques
personnes pensent qu'il prit ce nom de _Burchiello_, parce qu'en langage
toscan, _alla burchia_ veut dire  l'aventure, au hasard, mais que, sous
ce nom et sous toutes ses folies, il cachait un homme sens, un critique
des moeurs et des ridicules de son sicle.

[Note 691: Voy. Manni, _Veglie piacevoli_, t. I, p. 28.]

Son mtier ne l'empcha point d'tre l'ami de plusieurs artistes, gens
de lettres et savants distingus de son temps; le grand nombre
d'ditions qui se sont faites de ses posies bizarres, prouve celui de
ses admirateurs. Des auteurs d'un caractre grave en ont fait les plus
grands loges[692]; d'autres les ont mises au rang des folies les plus
insipides. Il me parat, dit _Tiraboschi_[693], que ceux qui l'ont
attaqu et ceux qui l'ont dfendu ont galement perdu leur temps, mais
plus encore ceux qui l'ont comment. Plusieurs se sont donn cette
peine, et entre autres _Doni_, qui, selon _Apostola Zeno_, aurait encore
plus besoin d'tre expliqu que le pote qu'il explique. Il y a, en
effet, de quoi lasser la patience la plus dtermine dans la lecture du
texte et du commentaire. L'un est un tissu de proverbes, de mots
populaires, de ce que les Florentins appellent _riboboli_, espces de
quolibets qui n'ont de sel que pour eux, et dont il est le plus souvent
impossible d'apercevoir la liaison, l'application ou le sens; l'autre,
tantt est aussi dcousu, aussi proverbial et aussi nigmatique que le
texte; tantt s'vertue  l'claircir, et c'est alors qu'il est
doublement inintelligible. On connat, dans notre vieille posie
franaise, des ptres du Coq  l'ne, telles qu'on en trouve dans
Marot, o chaque vers contient un trait qui n'a aucun rapport ni avec ce
qui prcde ni avec ce qui suit; o les phrases commencent, finissent et
se succdent, sans qu'il soit possible d'y trouver un sens quelconque,
et qui ont fait appeler _coq--l'ne_ des propos sans signification et
sans suite. Rien ne peut mieux donner l'ide des sonnets de
_Burchiello_. Le plus clair de tous, et celui dont les ides sont le
mieux suivies, est le sonnet o ce barbier-pote fait se quereller, 
son sujet, la Posie et le Rasoir[694]. La premire dit au second:
Pourquoi enlves-tu mon _Burchiello_  son cabinet? Le Rasoir se fait
de la bote  savonnette une tribune, monte en chaire, et parle ainsi:
Pardonne-moi, je te prie, madame, si je t'ennuie par mes discours; sans
moi, sans l'eau chaude et le savon, _Burchiello_ serait d'une couleur
tirant sur la cire blanche et sur l'meraude. Tu te trompes, lui rpond
l'autre; son coeur brle d'un dsir trop noble pour descendre jamais si
bas. Point de bruit, interrompt le Pote: que celui de vous deux qui
m'aime le plus paie mon vin.

[Note 692: Tel que _Leonardo Dati_, vque de Massa, et secrtaire
apostolique sous Paul II, Christophe _Lundino_, _Benedetto_, _Varchi_,
etc.]

[Note 693: Tom. VI, part. II, p. 147.]

[Note 694: _La Poesia combatte col Rasoio_.]

Si tout le reste tait ainsi, il n'y aurait point de doute sur le mrite
d'un recueil rempli de pices aussi originales. Tel qu'il est, il faut
qu'il en ait un rel pour avoir obtenu tant de suffrages, quoique le
sage _Tiraboschi_ lui ait refus le sien. On trouve dans les vers de ce
pote, quand on se rsout  les lire, des traits vifs et spirituels,
dont il ne faut pas s'entter  chercher la liaison ni la signification
prcise; on y trouve surtout une lgance et une puret de langage qui
charment les Florentins, et qu'un tranger mme peut apercevoir, 
mesure qu'il se familiarise davantage avec les idiotismes toscans: on
peut enfin souscrire  ce jugement de l'un des derniers diteurs: Si la
nouveaut des penses, tranges sans doute, mais qui ont pourtant de la
grce quand on en pntre le sens, si le naturel des expressions, la
justesse des termes, la solidit des sentiments, la raret des
inventions, l'imitation des meilleurs modles (qualits qui percent au
travers d'une extravagance affecte dans ses vers), peuvent constituer
un vritable pote, il n'est personne qui puisse refuser ce titre 
notre barbier florentin. Si l'on joint  tout cela un style plein de
mots ou de proverbes cachs et mystrieux qui lui donnent une teinte
originale, il faut rpondre  ceux qui oseraient encore le mpriser, ce
que disait le fameux peintre Apollodore au sujet de quelqu'un de ses
ouvrages: il sera plus facile d'en rire que de l'imiter[695].

[Note 695: Prface de l'dition des sonnets du _Burchiello_, sous la
date de Londres, 1757, in-8.]

Sans vouloir dcider jusqu' quel point il est permis de rire ou de se
moquer des posies du _Burchiello_, on reconnat, dans plusieurs potes
de ce sicle, le dsir, et, autant que nous pouvons en juger, le talent
d'imiter son style.  la suite de ses sonnets, on en a imprim de
_Domenico da Urbino_, de _Niccol Cieco d'Arezzo_, de _Francesco
Alberti_, d'_Antonio Alamanni_, du _Bellincioni_, d'_Alessandro
Adimari_, et de quelques autres moins connus, qui paraissent tout aussi
extravagants et aussi compltement inintelligibles que ceux du
_Burchiello_ mme. La bizarrerie de son cerveau a cr un genre  part;
cela s'appelle crire ou rimer  la _Burchiellesca_, et les potes qui
ont ajout au tort de travailler dans un genre dont le principal mrite
est de ne pouvoir tre entendu, celui de ne le faire que par imitation,
sont des potes _Burchiellesques_; Voltaire a dit:

        Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.

Mais le genre ennuyeux se subdivise en plusieurs espces; et il me
semble qu' moins d'avoir dans l'esprit une disposition particulire 
s'amuser de ce qu'on ne comprend pas, on peut ranger la posie
_Burchiellesque_ dans l'une de ces subdivisions.

Si l'on joint  ce petit nombre de potes, dont les meilleurs sont bien
loigns de pouvoir illustrer un sicle, un certain _Niccol Malpigli_
de Bologne, un autre _Niccol_ d'Arezzo qui tait aveugle, et dont la
rputation pendant sa vie tint peut-tre beaucoup  son infirmit; un
_Tommaso Cambiatore_ de Reggio, qui traduisit le premier, en vers
italiens, l'_nide_ de Virgile[696], et fut couronn pote  Parme, en
1430; quelques autres peut-tre, mais plus obscurs encore, ou dont le
moindre mrite fut de faire des vers, et qui se distingurent
principalement dans d'autres carrires; voil tout ce que la posie
italienne, aprs un si brillant essor, peut citer pendant toute la
premire moiti du quinzime sicle, et pendant mme une partie de la
seconde. Mais un homme alors s'leva, que la nature avait form pour
tous les genres de gloire, et qui ne contribua pas moins par son gnie,
son got et son exemple, que par ses libralits et ses encouragements
de toute espce,  redonner  la lyre italienne ses sons brillants et
son premier clat. J'ai dit de Laurent de Mdicis que, quand il n'et
pas t lev si haut par son ambition et par sa fortune, il l'et t,
par son talent potique, aux premiers rangs de la littrature. Quelques
dtails sur ses posies, dont je n'ai donn qu'un simple aperu,
suffiront pour le prouver.

[Note 696: _In terza rima_, traduction imprime  Venise en 1532.]

Les premires qu'il fit dans sa jeunesse furent des posies amoureuses,
des sonnets et des _canzoni_. Ce ne fut cependant point l'amour qui le
rendit pote: ce fut en quelque sorte la posie qui le rendit
amant[697]. L'aventure est assez singulire pour qu'il ait cru devoir la
rapporter dans les commentaires qu'il a faits lui-mme sur ses posies.
Une jeune dame, que l'on croit tre la belle _Simonetta_[698], matresse
de son frre Julien, mourut  Florence. Sa mort excita les plus vifs
regrets: tous les potes la clbrrent  l'envi. Laurent voulut aussi
la chanter, et pour le faire avec plus d'expression et de vrit, il
s'effora de se persuader que c'tait lui qui avait perdu l'objet de son
amour. Il se la reprsentait avec tous ses charmes, et tchait
d'exprimer le dsespoir de celui qui l'avait perdue[699]. L'habitude des
sentiments tendres lui fit chercher ensuite s'il n'y avait point 
Florence quelque autre beaut qui mritt d'en exciter de pareils, et
d'tre clbre de son vivant comme cette femme charmante l'tait aprs
sa mort. Quand un jeune homme de vingt ans fait cette recherche, il ne
la fait pas long-temps en vain. Laurent trouva, dans une fte, une dame
aussi aimable et encore plus belle que celle qu'il avait chante; elle
fut, depuis ce moment, l'objet de sa passion et de ses vers. Il ne l'a
nomme nulle part, mais on sait qu'elle se nommait Lucrce, de
l'illustre famille des _Donati_. Cette passion fut,  ce qu'il parat,
toute potique. Dans plus de cent quarante sonnets, et dans une
vingtaine de _canzoni_, les esprances, les craintes, les dsirs de
l'amant, les rigueurs, les refus, l'absence, le retour, le sourire, les
douces paroles de la dame, sont dcrits  la manire de Ptrarque, avec
moins de force et des couleurs potiques moins clatantes, mais
quelquefois avec autant de douceur et d'harmonie, plus de naturel et de
simplicit.

[Note 697: W. Roscoe, _the Life of Lorenzo_, etc., ch. 2.]

[Note 698: C'est W. Roscoe qui le conjecture, d'aprs une pigramme
de Politien. Voy. _the Life of Lorenzo_, etc., dit. de Ble, t. II, p.
113, note.]

[Note 699: C'est le sujet des quatre sonnets qui remplissent le
folio 42 de l'dition d'Alde, 1554. L'exposition que Laurent fait dans
son Commentaire des degrs par lesquels il passa de cet amour imaginaire
 une passion relle (folio 123--132 de la mme dition), intresse par
la navet des aveux autant que par l'lgante simplicit du style. Il
est surprenant que l'on n'ait jamais rimprim en Italie ce Commentaire,
prcieux et curieux sous plus d'un rapport. Il donne un autre prix que
celui de la simple raret  cette dition de 1554, la seule o il se
trouve.]

Laurent tait bien jeune quand il fit ses premiers vers. Ce fut en 1465
qu'il rencontra  Pise, Frdric d'Aragon, fils de Ferdinand, roi de
Naples. Ils se lirent d'amiti. Frdric montrait du got pour la
posie, et dsirait de connatre les anciens potes italiens les plus
dignes d'attention. Laurent les lui indiqua, et copia pour lui, de sa
main, un petit recueil de leurs meilleurs morceaux, qu'il lui envoya
quelque temps aprs. Dans ce recueil, que l'on a retrouv depuis[700],
il ajouta quelques-uns de ses sonnets et de ses _canzoni_, pour rappeler
plus vivement au prince, comme il le lui crivait lui-mme, le fidle
attachement de leur auteur. Il n'avait donc pas encore dix-sept ans,
qu'il avait dj compos un certain nombre de posies qui font partie de
ce manuscrit, et qui se retrouvent dans ses OEuvres.

[Note 700: Voy. _Apostolo Zeno_, notes sur _Fontanini_, t. II, p. 3,
et _Lettres_, t. III, p. 335.]

L'une des qualits qui caractrisent plus particulirement le vrai
pote, brille minemment dans les vers de Mdicis; c'est cette
imagination vive et prompte  se reprsenter tous les objets de la
nature,  les rapprocher par des comparaisons de celui qu'on veut
peindre, et  peindre les objets eux-mmes sous les couleurs les plus
frappantes et les images les plus vraies. C'est ainsi que, dans un de
ses sonnets, il compare les larmes qui coulent sur des joues blanches et
vermeilles,  un clair ruisseau qui traverse une prairie maille de
fleurs[701]; et que, dans un autre, il peint avec tant de vrit
l'origine de la couleur pourpre des violettes, que l'on croit voir
Vnus, dsole du sort qui menace Adonis, courir dans les bois, une
pine cruelle dchirer son pied divin, ces humbles fleurs qui taient
alors toutes blanches, s'empresser de recevoir le sang de la desse, et
rester teintes d'une couleur de pourpre qui n'est entretenue ni par la
fracheur des zphirs, ni par des eaux limpides, mais par les soupirs de
l'Amour et par ses larmes[702]. S'il entreprend d'expliquer dans une
_canzone_ le commerce mystrieux de penses qui se fait entre lui et sa
dame, ces penses qui passent avec rapidit d'un coeur  l'autre, qui
entrent et sortent, se rencontrent et se croisent, lui rappellent une
fourmillire dans l'activit du travail, pendant les jours d't. C'est
peut-tre une faute de got, que d'avoir employ deux strophes entires
 cette description; mais elle est d'une vrit aussi singulire, que
l'application en est ingnieuse, quoique, si l'on veut, un peu
bizarre[703].

[Note 701: _Oim che belle lagrime fur quelle_, etc.]

[Note 702: _Non di verdi giardini, ornati e colti_, etc.]

[Note 703: Voy. dans la _canzone_ XIII, Partan leggieri e pronti, la
deuxime strophe, _Delle caverne antiche_, etc., et la suivante.]

C'est encore ainsi que les rayons amoureux partis des yeux de sa dame,
et qui pntrent par les siens dans les tnbres de son coeur, lui
retracent un rayon de soleil qui entre par une fissure dans l'obscure
maison des abeilles[704]; il se reprsente aussitt l'essaim rveill,
volant  et l dans la fort, sur le calice des fleurs dont la terre
est embellie; les unes rapportent ce riche et odorant butin; les autres
stimulent et pressent les plus paresseuses, tandis que d'autres
repoussent les vils frelons qui veulent s'emparer des fruits de leur
industrie. Ainsi la sage et prvoyante abeille compose de fleurs, de
feuilles et d'herbes varies, le miel qu'elle conserve ensuite pour la
saison o le monde n'a plus de roses ni de violettes. Il ne faut pas
chercher rigoureusement ici le rapport entre la chose compare et
l'objet de la comparaison; mais on voit dans tous ces morceaux, une
imagination fconde et riante, un rare talent de peindre, et une
prdilection pour les tableaux tirs de la nature et de la vie
champtre, qui est un indice de bont autant que de gnie potique, et
une source de vraies jouissances autant que de vritable talent.

[Note 704: _Quando raggio di sole_, Canz. X.]

Dans le sonnet et dans la _canzone_, Laurent suivit les mmes formes
dont Ptrarque et d'autres potes plus anciens avaient trac le modle.
Il employa l'octave invente par Boccace, dans des stances souvent
rimprimes sous le titre de _Selve d'Amore_[705],  l'exemple des
_Sylves_ du pote Stace, titre dont ce n'est pas ici le lieu d'expliquer
la signification et l'origine. Ce morceau, qui est de longue haleine, et
qui ne contient pas moins de cent quarante octaves, est plein de
mouvement, d'imagination, de descriptions et d'allgories. L'auteur se
plaint de l'absence de sa matresse; il s'en plaint  elle,  l'Amour, 
toute la nature; mais bientt il se promet son retour; alors tout est
chang, la nature s'embellit; il ne voit plus autour de lui que des
images de bonheur; et, selon la pente habituelle de ses ides, ou, si
l'on veut, de ses sentiments, ce sont encore des images champtres. Les
rameaux desschs se revtiront de feuilles nouvelles[706]; les buissons
arides se couvriront de fleurs; les oiseaux reprendront leurs chants;
les abeilles et les fourmis leurs travaux interrompus. Les bergers
reconduiront sur les montagnes leurs troupeaux ennuys de l'table o
ils languissent pendant l'hiver; et, l-dessus, il dcrit la vie de ces
bergers et leurs innocents plaisirs, et leur bonne chre frugale, et
leur paisible et profond sommeil. Des descriptions mythologiques suivent
ces tableaux villageois; toute la nature est anime pour clbrer cet
heureux retour. Le pote voit les objets comme s'ils taient prsents.
Sa matresse vient embellir son modeste et riant asyle; tout y respire
le bonheur. Seulement une vieille femme est assise dans un coin
obscur[707], ple, muette, poussant des soupirs, fuyant la lumire du
jour, couverte d'un manteau d'une couleur incertaine et changeante.
C'est la Jalousie. L'auteur en fait un portrait fidle et hideux; il en
trace l'histoire, depuis le moment o elle naquit avec l'Amour, fils
comme elle de l'antique Chaos. Il la maudit, et parat soulever contre
elle la nature entire; ensuite il s'adresse  l'Esprance, et c'est
l'Amour lui-mme qui lui en trace le portrait[708]. Mais  la fin de
cette peinture potique, le pote philosophe se montre, et l'on peut
dire que les couleurs en sont plus fortes qu' l'Amour n'appartient. De
toutes parts les songes, les augures, les mensonges la suivent, ainsi
que tous les arts trompeurs, la chiromancie, les sorts, les fausses
prophties, soit verbales, soit crites sur des papiers menteurs qui
annoncent ce qui doit tre, lorsqu'il est arriv, et l'alchimie, et
celle qui, de la terre, prtend mesurer les cieux, et la conjecture qui
suit la volont, etc.

[Note 705: Dans la plus ancienne dition de ces stances, cite par
M. Rosco, Pesaro, 1513, elles sont intitules: _Stanze bellissime et
ornatissime intitulate le Selve d'Amore_, etc. Dans l'dition d'Alde,
elles n'ont d'autre titre que _Stanze_.]

[Note 706: _Lieta e maravigliosa i rami secchi_, etc.
                                         SELVE D'AMORE, St. 21.]

[Note 707: _Solo una vecchia in un oscuro canto_, etc. St. 39.]

[Note 708: _E una donna di statura immensa_, etc. St. 67.]

Les paysans et le peuple de Toscane ont un langage qui leur est
particulier, et qui est singulirement propre  exprimer des sentiments
nafs, mls d'images gracieuses et assaisonns d'une gat rustique. Le
got de Laurent de Mdicis, pour les objets champtres, le porta  se
servir le premier de ce langage; et c'est ce qu'il fit avec autant de
naturel que d'esprit, dans les stances intitules: _La Nencia da
Barberino_. Il y introduit le villageois _Vallero_, qui fait l'loge de
_Nencia_, sa matresse, paysanne du village de _Barberino_. Rien de plus
naf, de plus gracieux et de plus gai. Ce petit pome est le premier
modle de ce genre; que l'on appelle _Rusticale_ ou _Contadinesco_,
villageois. Louis _Pulci_ voulut l'imiter dans sa _Deca da Dicomano_;
mais il n'eut ni la mme gat ni la mme grce. On ne peut comparer 
la _Nencia_, que les plaintes de _Cecco da Varlango_[709] qui parurent
dans le dernier sicle; pome agrable, sans doute, mais o le langage
rustique est plus exclusivement employ, moins tempr par la langue
commune, ml de plus de proverbes et de _riboboli_ toscans, et qui, par
cette raison, est d'une obscurit qui exige des commentaires, tandis
qu'avec un peu d'attention, la _Nencia_, la charmante _Nencia_ peut tre
entendue de tout le monde. On voit, qu'en gnral, et dans tous les
genres, le gnie de Laurent tait toujours ami du naturel et de la
clart.

[Note 709: _Lamento di Cecco da Varlango_, de _Fr. Baldovini_. La
meilleure dition est celle de 1755, in-4., avec des notes et des
claircissements, par _Orazio Marini_. C'est dans ce mme langage que
Michel-Ange _Buonanotti_ le jeune a fait sa jolie comdie de _la
Tancia_; mais  la langue prs, il n'y a aucun rapport entre une comdie
en cinq actes et des stances telles que celles de _la Nencia_, de _la
Deca_ et de _Cecco_.]

Il l'tait mme dans les matires les plus difficiles et les plus
releves de la philosophie. Dans sa jeunesse, et ds le temps o la
philosophie platonicienne tait un des objets favoris de ses tudes, il
entreprit de mettre en vers une partie des dogmes de cette philosophie,
applicable  la vie commune, et il le fit non-seulement avec cette
clart prcieuse qui lui tait naturelle, mais en plaant ses
explications dans un cadre qui prouve une rare lvation d'ame et une
grande supriorit d'esprit. On sait au milieu de quelle fortune et de
quel pouvoir il tait n. Ce qui gonfle d'orgueil les ames communes et
les petits esprits, ne changea rien  son heureuse et noble nature. Il
vit les objets tels qu'ils sont, et ne s'exagra ni les avantages de la
richesse et de la grandeur, ni ceux de la vie pastorale et champtre,
souvent envie par ceux qui ne la connaissent pas. Dans un pome divis
en six chapitres, qui porte le titre d'_Altercation_[710], il se
reprsente quittant la ville pour jouir pendant quelques jours des
plaisirs de la campagne; il rencontre un berger qui conduit son
troupeau, et il s'entretient avec lui sur le souverain bien. Chez vous,
lui dit-il, heureux bergers, ne rgnent ni la haine ni la perfidie
cruelle; l'ambition ne peut natre dans vos sillons. Le bien que vous
possdez n'excite point d'envie; l'avarice n'a chez vous que de faibles
racines, et vous vivez contents dans votre douce indolence. On ne dit
point ici une chose pour une autre, et l'on n'a point une langue
contraire  son propre coeur; celui dont les actions sont les meilleures
est le plus heureux. Je ne crois pas que, dans un air si pur, le coeur
soupire quand le rire est sur la bouche, ni que la sagesse consiste 
dissimuler et  farder la vrit.

[Note 710: Ce pome, imprim sans date, mais probablement vers la
fin du quinzime sicle, sous te titre: ALTERCATIONE, _overo Dialogo
composto dal magnifico Lorenzo di Piero, di Cosimo de' Medici_, etc.
in-12, n'ayant jamais t rimprim, tait devenu si rare qu'il ne se
trouve ni dans la Bibliothque italienne de _Fontanini_, ni dans celle
de Haym, ni dans le Catalogue de Floncel, ni dans aucune Bibliographie.
Il remplit quarante pages in-4. de la belle dition des Posies de
_Lorenzo de' Medici_, donne  Londres, 1801, in-4., pour servir de
supplment  sa Vie crite par W. Roscoe.]

Le berger convient que cette sorte de malheur n'assige point en effet
les habitants du village, mais qu'il en est d'autres non moins cruels
auxquels on y est livr; il ne fait point de peintures vagues et de
lieux communs, mais reprsente avec une grande justesse d'ides et
d'expressions, les peines et les travaux de la vie champtre. Le
philosophe Marsile Ficin arrive; les deux interlocuteurs consentent  le
prendre pour juge. Il dveloppe alors, au sujet du bonheur, les dogmes
de sa philosophie, c'est--dire, de celle de Platon. Il examine la
valeur relle de ce qu'on appelle communment biens et avantages; ce
n'est point l que peut tre le vrai bien; il n'existe pour notre ame
que lorsqu'elle est dgage des liens du corps; il n'existe que dans
l'amour et dans la contemplation cleste. Ici-bas tous les biens sont
imparfaits, et nos maux sont plus grands  mesure que notre dsir du
bonheur s'augmente. Notre plus grand bien n'est qu'une exemption de
maux. La vie heureuse n'est donc ni celle du berger qui est si paisible,
ni celle de Laurent qui parat si belle, ni aucune autre vie mortelle,
puisque la vritable flicit ne peut exister dans ce
monde.--L'entretien termin, le pote rest seul adresse  l'ternelle
lumire, au dieu de Platon, une prire conforme aux grandes et nobles
ides que ce philosophe donne de la Divinit; elle remplit le sixime et
dernier chapitre de ce pome, moins recommandable par le style que par
l'lvation des ides et des sentiments.

D'autres posies morales, composes dans un ge plus mr, contiennent
des vrits fortes, nonces dans un style plus nerveux et plus
potique, mais toujours avec la mme clart. Tel est ce _capitolo_ que
l'auteur adresse  son esprit,  qui il reproche vivement toutes ses
erreurs. Rveille-toi, esprit paresseux[711], sors de ce sommeil qui
couvre tes yeux d'un voile pais, et leur cache la vrit; rveille-toi
enfin, et reconnais combien toute action est inutile, vaine et
trompeuse, quand le dsir l'emporte sur la raison. Pense de quel faux
clat nous blouit ce qu'on appelle honneur, utilit, plaisir, tout ce
qu'on dit tre la source d'un bonheur paisible. Pense  la dignit de
ton intelligence, qui ne te fut point donne pour rechercher un bien
mortel et prissable, mais pour aspirer au ciel mme. La pice entire,
qui a plus de cent cinquante vers, est crite sur ce ton, d'autant plus
remarquable qu'aucun autre pote n'en avait donn l'exemple. Ce n'est ni
le ton du Dante ni celui de Ptrarque dans ses _capitoli_; c'est celui
d'une espce de satire morale dont on peut regarder Mdicis comme
l'inventeur.

[Note 711: _Destati, pigro ingegno, da quel sogno_, etc.]

Il le fut aussi de la satire proprement dite, et ce fut de mme par
chapitres et en _terza rima_ qu'il donna l'exemple de la traiter. Ses
_Beoni_, ou ses Buveurs, diviss en neuf _capitoli_, dont il n'acheva
pas le dernier, sont une satire ingnieuse et piquante de l'ivrognerie.
Il feint que dans un jour d'automne, revenant de sa campagne  Florence,
par le chemin qui aboutit  la porte de _Faenza_, il voit tant de gens
marcher d'un air empress sur la route, qu'il n'aurait pu les compter.
Parmi eux, il reconnat _Bartolino_, son ancien ami, dit-il, et qu'il
connaissait depuis l'enfance; il lui demande ce que signifie cette foule
et cet empressement. _Bartolino_, chancelant et se soutenant  peine,
s'arrte, et lui rpond qu'ils vont tous au pont de _Rifredi_, prendre
leur part d'une excellente pice de vin qu'un de leurs amis vient
d'ouvrir pour les en rgaler tous. Le pote l'interroge sur ceux qu'il
voit le plus  sa porte: ce sont de bons ecclsiastiques, l'un cur
d'Antella, toujours joyeux parce qu'il ne va jamais sans sa bouteille;
l'autre, pasteur de Fisole, qui est rempli de dvotion pour sa tasse,
et la fait toujours porter auprs de lui par son chapelain Antoine. Elle
le suit partout, mme  la procession. Ne l'y as-tu pas vu quand il
commande  tout le monde de s'arrter? Il appelle  lui les chanoines
ses confrres; ils font cercle autour de lui, le couvrent de leurs
manteaux, et lui c'est avec sa tasse qu'il se couvre le visage.

Tous ces portraits, qui sans doute n'taient pas de fantaisie, quoique
les noms de la plupart des personnages soient dguiss, devaient tre
alors trs-piquants; ils le sont encore par le comique des figures et la
vivacit des couleurs. Ce qu'il y a de plaisant, c'est cette espce
d'imitation, ou si l'on veut de parodie du pome de Dante qui rgne dans
tout l'ouvrage. Au lieu de Virgile, c'est _Bartolino_ que le pote
interroge sur tous les personnages qu'il voit passer, et qui les lui
fait connatre; et, pour rappeler de temps en temps la ressemblance, il
ne manque pas de rpter comme Dante: Alors je dis  mon guide, ou mon
guide me rpondit: _Allor dissi al mio duca_, ou _Quando il mio duca
disse_, etc. La mesure et le rhythme sont aussi les mmes; mais au lieu
d'un style serr, nerveux et tendu comme celui de la _Divina Commedia_,
celui des _Beoni_ est simple, coulant, souvent naf, toujours clair et
naturel. C'est celui qu'ont pris pour modle, dans leurs satires et dans
leurs _capitoli_, l'Arioste, _Berni_, _Bentivoglio_ et la plupart des
autres satiriques du seizime sicle. Ce premier essai d'un genre
nouveau fut en quelque sorte improvis; Laurent ne s'en occupa qu'
l'instant mme o il venait de faire cette rencontre. Il fit presque
d'une haleine les huit chapitres. Quelques jours aprs, il se refroidit
sur ses Buveurs, et n'acheva point le neuvime. On a beau dire que _le
temps ne fait rien  l'affaire_, quand les vers sont mauvais, sans
doute; mais lorsqu'ils sont bons, qu'ils sont dans un genre tout neuf,
qu'ils mritent de servir ensuite de modles, une composition si rapide
est srement un mrite de plus.

Bien diffrent de ces potes qui ne savaient chanter qu'un objet, et qui
passaient leur vie  aiguiser sur cet objet, quelquefois tout
fantastique, la subtilit de leur esprit, Laurent appliquait son talent
potique  tout ce qui l'affectait, aux choses de la vie,  celles qui
faisaient la matire de ses tudes, ou qui l'environnaient et frappaient
habituellement ses yeux, ou qui s'y offraient subitement. Sa
prdilection pour la nature champtre parat sans cesse dans ses vers,
parce qu'elle tait dans son ame. Tous les moments qu'il pouvait drober
aux affaires, il les passait dans les maisons dlicieuses qu'il
possdait  la campagne. Celle qu'il avait fait btir  _Poggio Cajono_,
tait son sjour favori. L'_Ombrone_ y formait une le nomme _Ambra_,
qu'il s'tait plu  embellir, et il avait pris tous les moyens que
l'art, employ avec une prodigalit royale, peut fournir contre la
rapidit d'un fleuve et contre les inondations. Ces moyens furent
inutiles; une inondation terrible emporta les embellissements, les
travaux, les fabriques, la terre mme, pour ainsi dire, et ne laissa que
les rochers et la pierre nue. Un possesseur vulgaire n'aurait montr que
des regrets et de l'emportement. Mdicis y vit un sujet potique. Sa
chre _Ambra_ devint une nymphe, aime du jeune _Lauro_, berger des
Alpes: Elle se baignait dans l'_Ombrone_ pendant la chaleur du jour. Le
Dieu du fleuve la voit, en est pris, veut la saisir; elle fuit le long
du rivage; le fleuve la poursuit, mais en vain, jusqu'au lieu o ses
eaux se jettent dans l'Arno. Il s'crie alors, il invoque le Dieu de
l'Arno et l'appelle  son aide. L'Arno se lve, court au-devant de la
nymphe; elle se trouve ainsi presse entre le fleuve qui l'arrte et le
fleuve qui la suit. Fidle  son cher _Lauro_, elle implore le secours
des dieux. Au moment o l'_Ombrone_ croit l'atteindre, il ne voit plus
qu'un rocher qui s'lve, s'tend, s'accrot devant lui et forme une
le, autour de laquelle il ne peut plus que courir. Il se repent alors,
et regrette d'avoir rduit une nymphe si belle  n'tre plus qu'un amas
de rochers.

Ce pome, compos de quarante-huit octaves, et publi pour la premire
fois par M. Roscoe[712], est plein de descriptions charmantes, traces
avec une grande facilit de style et avec une proprit singulire
d'expressions et de couleurs. Ces mmes qualits brillent dans _la
Chasse au Faucon_, autre pome  peu prs de mme tendue, que nous
devons au mme biographe. Les prparatifs de cette chasse, les noms des
chiens, des perviers, des faucons, des chasseurs, des piqueurs, la
chasse mme dont les formes et les incidents sont fidlement dcrits;
enfin la querelle comique survenue entre deux chasseurs, dont l'pervier
de l'un a pris  la gorge et abattu celui de l'autre, tous ces dtails,
sems de traits originaux et nafs, sans avoir le mme intrt pour le
fond, n'en prouvent pas moins, dans l'auteur, le talent potique le plus
souple et le plus heureux.

[Note 712: Dans le Recueil de Posies indites qu'il a joint  sa
Vie de Laurent de Mdicis, _Ambra_ est la premire pice, et _la Caccia
col Falcone_ la seconde.]

J'ai parl plus haut[713] des ftes du carnaval, des spectacles
ambulants et singuliers que l'on y donnait au peuple de Florence, et du
parti qu'en tira Laurent, pour ajouter encore  son crdit et  sa
popularit. Mme avant lui, ces clbrations joyeuses se faisaient avec
beaucoup de pompe. On rassemblait  grands frais des chevaux, des chars,
des trophes, une grande multitude de peuple qu'on habillait de costumes
analogues aux divers sujets, et qui reprsentaient, ou le triomphe d'un
vainqueur, ou quelque trait de chevalerie, ou l'attirail des mtiers et
des diffrents arts. Ce cortge sortait vers le soir, et se promenait
aux flambeaux, dans la ville, pendant une partie de la nuit. Il
s'arrtait de temps en temps, et des hommes masqus, comme ceux du
cortge l'taient tous, chantaient quelques chansons que le peuple
rptait en dansant. Laurent, qui ne ngligeait aucun moyen de lui
plaire, imagina de donner  ces mascarades plus de magnificence et de
varit, d'y ajouter le charme de la posie et celui de la musique; de
faire, en un mot, de ces anciennes et grossires orgies, un spectacle
ingnieux et nouveau. On vit quelquefois autour d'un chariot, tran par
des chevaux superbes et rempli de masques revtus de diffrents
caractres, jusqu' trois cents hommes aussi masqus,  cheval, et
habills richement; tandis que d'autres,  pied et en aussi grand
nombre, portaient des flambeaux allums, parcouraient avec eux,
clairaient et rjouissaient toute la ville. Les personnages qui
remplissaient les chars, chantaient harmonieusement  quatre, huit,
douze et mme quinze ou seize voix, des _canzoni_, des ballades et
d'autres pices de ce genre, dont les paroles taient analogues au
caractre qu'ils reprsentaient[714]. Mdicis donnait lui-mme l'ide et
les dessins de ces mascarades; il composait des vers et des chansons,
qu'il faisait mettre en musique par les plus habiles musiciens de ce
temps. Quand ces triomphes et ces chants taient bien ordonns, bien
excuts, accompagns de tous les ornements et de toute la pompe
convenables, quand l'invention en tait heureuse, le sens facile 
saisir, les paroles populaires et plaisantes, la musique simple et gaie,
les voix sonores et bien d'accord, les habits riches, brillants,
appropris aux caractres, les machines bien construites et peintes avec
art, les chevaux nombreux, beaux et bien quips, la nuit claire par
une grande quantit de torches et de flambeaux, on ne peut, dit le
premier diteur de ces chants du carnaval, rien voir ni rien entendre
qui soit plus agrable et plus fait pour plaire  tous les gots[715].

[Note 713: Pages 385 et 386.]

[Note 714: Prface de l'dition des _Canti Carnascialeschi_, 1750,
in-4., p. X.]

[Note 715: pitre ddicatoire de la premire dition au prince
Franois de Mdicis, et rimprime dans la seconde, p. XXXIX.]

Le succs qu'eurent ces chants, l'intrt qu'y prenait Mdicis, et
l'exemple qu'il donnait d'en composer pour amuser le peuple, firent que
la plupart des beaux esprits du temps s'exercrent dans ce genre de
posie; cette mode se soutint jusqu'au milieu du sicle suivant, et
c'est de tous ces chants runis qu'Antoine _Grazzini_, surnomm le
_Lasca_, fit imprimer un recueil[716] qui tient sa place parmi les
productions les plus originales de la littrature italienne. Les chants
de Laurent de Mdicis se distinguent  une certaine grce facile et 
une simplicit spirituelle, dgage de toute prtention  l'esprit. Les
personnages qui les chantent, sont tantt de jeunes filles qui se
moquent du bavardage des cigales, ou des femmes qui filent de l'or, ou
de jeunes femmes et de vieux maris; tantt des muletiers, des hermites,
des revendeurs, des gens de toute sorte de mtiers; quelquefois aussi ce
sont des triomphes plus magnifiques, tels que celui d'Ariane et de
Bacchus. Ce chant est le premier du recueil, et il en est un des plus
agrables. Le refrain est philosophique, et tire  la manire des
anciens, de la brivet de la vie, la ncessit d'en jouir[717].

        Qu'elle est belle la jeunesse
        Qui passe et fuit si grand train!
        Rions, aimons, le temps presse:
        Rien n'est moins sr que demain.

[Note 716: _Tutti i trionfi, carri, mascherati, o canti
carnascialeschi andati per Firenze_, etc. Florence, 1559, in-8.]

[Note 717:

        _Quant'  bella giovinezza
        Che si fugge tutta via!
        Chi vuol esser' lieto sia
        Di doman non c' certezza_.]

Voici Bacchus et Ariane, beaux et tous deux brlants d'amour; ils
savent que le temps fuit et nous trompe; ils ne veulent plus se quitter;
les nymphes et tous les gens qui les entourent, gais et contents comme
eux,

        pris d'amour et de vin,
        Comme eux rptent sans cesse;
        Rions, aimons, le temps presse:
        Rien n'est moins sr que demain.

Ces satyres ptulants, amoureux de toutes les nymphes, leur ont tendu
mille piges, dans les antres, dans les bosquets;

        Maintenant le dieu du vin
        Seul a toute leur tendresse;
        Buvons comme eux, le temps presse:
        Rien n'est moins sr que demain.

Celui qui vient lentement, pesamment port sur son ne, est le vieux et
joyeux Silne, charg d'embonpoint et d'annes.

        Il veut se dresser en vain;
        Mais il rit et boit sans cesse;
        Rions aussi, le temps presse:
        Rien n'est moins sr que demain.

C'est Midas qui vient aprs eux: tout ce qu'il touche devient or; 
quoi servent tant de trsors, puisque l'avare n'en a jamais assez?

        Quel triste et fcheux destin
        Que d'tre altr sans cesse!
        Rions plutt, le temps presse:
        Rien n'est moins sr que demain, etc.

Tous ces chants n'ont pas  beaucoup prs cette teinte philosophique: le
plus grand nombre, au contraire, tant de ceux de Laurent, que de ceux
que composaient d'autres potes, est d'une gat grivoise qui suppose
des moeurs publiques, sinon plus corrompues, au moins plus franchement
licencieuses que les ntres; tous les mtiers et tous les instruments
qu'ils emploient sont des sujets inpuisables d'quivoques et de
quolibets, dont la plupart de ces chants sont remplis; mais on n'y voit
aucune expression sale ou grossire. Comme l'attribut minemment
distinctif de l'homme, aprs la raison, est le langage, il semble que la
bassesse et la grossiret des mots le ravale encore plus bas que la
licence des moeurs; et si, pour amuser un peuple corrompu, il lui fallait
des plaisanteries libres, on voit du moins que, pour s'en faire aimer,
Laurent savait l'gayer sans l'avilir.

Dans des circonstances moins solennelles, dans des ftes et des
rjouissances ordinaires, qui taient assez frquentes pendant le cours
de l'anne, il composait d'autres chansons ou espces de rondes, que
souvent, comme je l'ai dit[718], il chantait et dansait avec le peuple.
Elles sont pour le moins aussi libres que les autres; mais la plupart
ont dans le style une grce et une navet charmantes. Quelques unes
mme n'ont d'indcence ni dans le fond ni dans la forme; et ce sont les
plus jolies. On cite et l'on chante encore celle qui commence par ces
deux vers:

        _Ben venga maggio
        E'l gonfalon selvaggio_.

[Note 718: _Loc. cit._]

Ce qui mrite le plus de fixer ici l'attention, c'est que ce chansonnier
joyeux, ce pote aimable, cet homme simple et populaire, tait un des
premiers personnages de son sicle, un grand homme d'tat, un philosophe
profond, et qu'au moment o on le voyait sur la place de Florence
diriger les mouvements d'une danse de jeunes filles, il venait peut-tre
de s'enfoncer dans les obscurits les plus creuses du platonisme, ou de
lutter, par son gnie, contre la politique tortueuse des plus habiles
cabinets de l'Italie et de l'Europe.

Nous avons vu que Lucrce, sa mre, avait compos des posies sacres.
Soit pour lui plaire, soit par tout autre motif, Laurent voulut en
composer aussi, et son gnie, qui se pliait  tout, ne russit pas moins
dans ce genre que dans les autres. Il fut mme le premier  y employer
le style sublime, et l'imitation de celui du Psalmiste et des Prophtes.
Les quatre prires ou _Oraisons_ que l'on trouve dans cette partie de
ses OEuvres, sont du genre lyrique le plus lev. Quant aux hymnes ou
laudes, _Laude_, il suivit l'usage du temps, qui tait de les rendre
populaires, en les mettant sur des airs connus, et presque toujours sur
des airs de ballades ou de chansons  danser. Le mrite de ces
compositions tait la simplicit. Les ides taient  la porte du
peuple, et le style ne s'levait pas beaucoup au-dessus de son langage.
On joignait  chacune des pices les premiers mots de la chanson sur
l'air de laquelle cette pice tait compose: c'tait  peu prs comme
nos anciens Nols, et,  la puret du langage prs, comme les cantiques
de notre abb Plegrin[719].

[Note 719: Quand on voit un des chants de Lucrce de Mdicis,
commenant par ces mots:

        _Ecco'l Messia
        E la madre Maria_,

mis sur l'air:

        _Ben venga maggio
        E'l gonfalon selvaggio_,

on ne peut s'empcher de penser aux cantiques de ce bon abb Plegrin,
tels que celui sur la Chastet, dont le refrain tait:

          Adieu paniers,
        Vendanges sont faites.]

Du temps de Laurent de Mdicis, l'art dramatique n'existait point
encore. En Italie, comme dans les autres parties de l'Europe, on ne
connaissait que ces reprsentations pieuses, appeles _Mystres_. 
Florence, on en donnait souvent aux dpens du public; quelquefois aussi
aux frais des citoyens riches, qui s'en servaient pour dployer leur
opulence et se concilier la faveur publique[720]. On peut croire que
Laurent se proposa ce double but en donnant la reprsentation de S. Jean
et de S. Paul, dont il composa le pome. On croit que ce fut 
l'occasion du mariage de Madeleine, l'une de ses filles, avec Franois
Cibo, neveu du pape Innocent VIII, et que les principaux personnages de
la pice furent reprsents par ses autres enfants[721]. Ce qui le fait
penser, c'est que plusieurs passages semblent des prceptes adresss 
ceux  qui est confi le gouvernement des tats, et paraissent avoir
particulirement trait  la conduite que lui et ses anctres avaient
suivie pour obtenir et conserver leur influence dans la rpublique[722].

[Note 720: W. Roscoe, _the Life of Lorenzo_, etc., ch. 5.]

[Note 721: Voy. _Cionacci_, Prface de la _Reppresentezione di S.
Giovanni e S. Paolo_, avec les autres Posies sacres de Laurent,
Florence, 1680.]

[Note 722: W. Roscoe, _ub. supr._]

Dans cette pice, crite tout entire en octaves, et dont il parat
qu'une partie tait chante, il n'est question ni de S. Jean
l'vangliste, ni de l'aptre S. Paul, mais du martyre de Jean et de
Paul, deux eunuques de la fille de Constantin, qu'on appelle le Grand.
Cette fille, nomme Constance, est lpreuse: Ste. Agns la gurit par un
miracle. Constantin, devenu vieux, se dmet de l'empire entre les mains
de ses enfants; Julien, qu'on a surnomm l'Apostat, leur succde, et
c'est ce nouvel empereur qui fait couper la tte aux deux jeunes
eunuques de sa soeur, parce qu'ils adorent le dieu qui l'avait gurie de
la lpre par l'intercession de Ste. Agns. Il est puni, et tu dans une
bataille, non par le fer ennemi, mais par un martyr peu connu, ou dont
le nom est plus clbre dans la mythologie que dans l'histoire, et qui
s'appelle S. Mercure.

Quoi qu'il en soit de cette action o les trois units, comme on voit,
ne sont pas svrement observes, c'est lorsque le vieux Constantin se
dmet de l'empire, qu'il adresse  ses fils le discours qui a fait
croire que c'tait pour une occasion relative  sa famille que Laurent
de Mdicis avait compos ce _Mystre_. On peut, en poussant plus loin
cette conjecture, se rappeler que, lorsqu'il fut surpris par la maladie
dont il mourut, il songeait  se retirer des affaires; son fils an
tait appel  hriter de son pouvoir, et, quoiqu'il ft trs-jeune, il
tait impossible que les dfauts qui se montrrent bientt en lui et qui
causrent sa perte, ne fussent pas aperus de son pre. Si l'on pense
que les enfants de Laurent jourent les principaux rles dans cette
pice, serait-il invraisemblable que Laurent jout lui-mme le premier,
qui est celui du vieux Constantin? Aucune tradition ne le dit; mais
aucune ne dit non plus le contraire; et je ne fais qu'ajouter une
conjecture  une autre. Elle donnerait un grand intrt  ce drame
informe, et surtout au rle de Constantin, si Laurent le joua lui-mme;
il est naturel et touchant, dans la disposition d'esprit o il tait
alors, d'entendre le vieil empereur s'exprimer ainsi par sa bouche[723].
Souvent celui qui donne  Constantin le nom d'Heureux, l'est beaucoup
plus que moi, et ne dit pas la vrit. Le moment de la dmission et le
discours de Constantin  ses fils, acquirent aussi, par cette
supposition trs-naturelle, beaucoup plus d'intrt et de dignit.
Constantin, parlant comme il le fait[724], quoiqu'en assez beaux vers,
des devoirs des souverains et des soucis du trne, ne dit gure qu'une
morale rebattue et un lieu commun; mais Laurent de Mdicis, courb sous
le poids des infirmits et des affaires, au milieu de sa gloire et de sa
prosprit, adressant ces mmes paroles  ses trois fils dans une fte
publique, qui est en mme temps une fte de famille, exprime un
sentiment noble, touchant et vrai, qui meut et qui attendrit.

[Note 723:

        _Spesso chi chiama Constantin felice,
        Sta meglio assai di me, e'l ver non dice_.]

[Note 724: _Sappiate che chi vuole 'l popol reggere_. (St. 99 et
suiv.)]

On dployait dans ces spectacles un appareil, une magnificence
extraordinaires. Le thtre tait ordinairement dress dans une glise.
On y faisait jouer de grandes machines. Les perspectives ou dcorations
changeaient souvent. Le nombre des comparses ou de ceux qui formaient
le cortge des acteurs principaux, tait immense. Des jotes, des
tournois, des batailles, des ftes donnes  la cour, des banquets
royaux, des bals et des concerts paraissaient tour  tour sur la scne.
Dans cette _reprsentation_ de saint Jean et de saint Paul, sainte Agns
apparaissait  Constance, et la Madonne se montrait aussi sur le tombeau
du martyr saint Mercure. Toutes deux venaient du ciel, et taient
portes sur des machines en forme de nuages. Au dnouement, saint
Mercure sortait de son tombeau; et s'levait sans doute en l'air pour
blesser Julien dans la bataille: on donnait un banquet et une fte  la
cour, accompagne de danses, de concerts de voix et d'instruments, pour
clbrer la gurison de Constance; et deux grands combats taient livrs
sur le thtre. En un mot, on n'accompagne aujourd'hui d'une pareille
pompe, chez aucune nation de l'Europe, la reprsentation des
chefs-d'oeuvre dramatiques les plus fameux.

En rsumant ce que nous avons dit des posies de Laurent de Mdicis,
nous y verrons une grande souplesse  traiter tous les genres et 
prendre tous les tons; dans le sonnet et la _canzone_, un style
infrieur  celui de Ptrarque, mais suprieur  celui de tous les
autres potes lyriques qui avaient crit depuis un sicle entier; dans
la posie philosophique, une clart qui carte tous les nuages, une
grce facile qui fait disparatre l'aridit de tous les dtails; dans la
satire, une touche originale, une cration et un modle; dans des genres
plus lgers, et si l'on veut plus futiles, une aisance et un naturel qui
cartent toute ide de travail. Nous verrons enfin dans Laurent un des
principaux restaurateurs de la posie italienne, qui tait reste en
silence pendant un sicle, comme dsesprant de soutenir son premier
succs, et dcourage par la sublimit mme de ses premiers chants.

Il fut bien second, dans cette entreprise, par des gnies heureux, qui
semblrent clore  la fois pour donner  la dernire moiti du
quinzime sicle un clat qui manque  la premire, et pour prparer, en
quelque sorte, les merveilles du sicle suivant.

Ange Politien occupe parmi eux le premier rang. Le got du temps, qui
tait principalement tourn vers les travaux de l'rudition, en fit un
rudit; la faveur dont les tudes philosophiques jouissaient chez les
Mdicis, en fit un philosophe; la nature l'avait fait pote. Je ne
rpterai point ici ce que j'ai dit des posies grecques et latines
qu'il publia de l'ge de treize  celui de dix-sept ans. On place dans
cet intervalle une composition qui serait plus merveilleuse, si en effet
Politien l'et produite  quatorze ans; ce sont ses _Stances_ pour la
jote de Julien de Mdicis, frre de Laurent. J'ai d'abord admis la
supputation des plus habiles critiques sur la date de cette pice; je
dirai maintenant, en peu de mots, pourquoi elle m'est suspecte, et
quelle autre supposition me parat plus vraisemblable.

Laurent et Julien brillrent dans deux diffrents tournois[725]. Celui
o Laurent remporta le prix, fut donn le 7 fvrier 1468, et l'autre,
peu de jours aprs. _Luca Pulci_ clbra dans un pome la victoire de
Laurent; Politien, dans un autre, les exploits de Julien; or, en 1468,
Politien n'avait que quatorze ans. Il ddia son pome  Laurent,
quoiqu'il ft en l'honneur de Julien. Laurent, ds-lors, le prit en
amiti, le logea dans son palais, et en fit le compagnon de ses tudes.
Tel est le sentiment de _Tiraboschi_; tel est celui du savant abb
_Serassi_, dans sa _Vie d'Ange Politien_[726]; de William Roscoe, dans
son excellente _Vie de Laurent de Mdicis_, et de plusieurs autres
crivains qui doivent faire autorit; mais il n'y a point d'autorit
littraire qui puisse faire croire un fait videmment impossible. Plus
on lit les stances de Politien, moins on se persuade qu'un pome, si
riche en dtails, si abondant en expressions et en images, crit d'un
style si fort de posie, et cependant si sage, soit l'ouvrage d'un
enfant. Les pigrammes grecques et latines que cet enfant publia jusqu'
l'ge de dix-sept ans, sont surprenantes, mais se conoivent; un pome
de prs de douze cents vers en octaves italiennes, rest depuis ce temps
comme modle et comme un des monuments de la langue, ne se conoit pas.
Voici donc un autre calcul o je trouve plus de vraisemblance.

[Note 725: Voy. ci-dessus, p. 377.]

[Note 726: En tte de l'dition des _Stanze_, Padoue, 1765, in-8.]

 dix-sept ans, Politien acheva ses tudes. Il publia ses pigrammes,
qui commencrent sa rputation: c'tait en 1471. Laurent de Mdicis
tait, depuis deux ans,  la tte de sa fortune et de la rpublique.
Politien tait pauvre; il voulut attirer ses regards par quelque
production d'clat. Le tournoi de Laurent avait trouv un pote, celui
de Julien n'en avait point encore. Clbrer ce tournoi avec toutes les
couleurs de la posie; y faire entrer l'loge, non-seulement de Julien,
mais de toute la famille des Mdicis, et l'adresser  Laurent, chef de
cette famille, chef de l'tat, dj surnomm le Magnifique, et qui
justifiait chaque jour ce titre par ses libralits, lui parut une
entreprise conforme  son but. On ne peut savoir en combien de chants ou
de livres il avait divis son plan. Le second n'est pas achev; et le
moment o l'action est interrompue, est celui o le hros ne fait
encore que se disposer au combat; mais probablement, lorsqu'il eut
termin cette premire partie de l'action, il en fit hommage  Laurent,
et en reut l'accueil gnreux qui dcida du reste de sa vie. Qu'il et
alors dix-huit, dix-neuf ou vingt ans, cela est bien prcoce encore,
mais n'est pas du moins incroyable. Ayant atteint ds-lors le but qu'il
s'tait propos, partag entre divers travaux que l'amiti de Laurent
fut en droit d'exiger de lui, ceux d'rudition qui taient alors les
plus considrs, et pour lesquels il trouva dans son bienfaiteur tant
d'encouragement et tant de secours, et l'ducation des fils de Laurent
qu'il commena, sans doute,  leur donner aussitt qu'ils furent en tat
de la recevoir, toutes ces causes runies l'empchrent, pendant
plusieurs annes, de reprendre cet ouvrage. La malheureuse anne 1478
vint. Julien fut assassin par les _Pazzi_; Politien n'avait encore que
vingt-quatre ans; et ds ce moment son pome fut condamn  rester
imparfait.

Si je faisais une dissertation en rgle, j'appuierais de beaucoup de
raisons et de citations ma conjecture; mais je me bornerai _per
brevit_, comme disent les Italiens,  citer la quatrime stance du
pome: elle me parat dcisive. Et toi, noble Laurier, dit le pote (en
faisant allusion au nom de Laurent), sous l'ombrage duquel Florence se
rjouit et repose en paix, sans craindre ni les vents, ni les menaces
du ciel, ni le courroux de Jupiter mme, accueille,  l'ombre de ta tige
sacre, ma voix humble, tremblante et craintive, etc. De quelque
considration que Laurent jout ds le vivant de son pre, et quoique
les infirmits de Pierre de Mdicis l'empchassent de jouer d'une
manire brillante le rle de premier citoyen de Florence, il le fut
cependant tant qu'il vcut, depuis la mort de Cosme; et les expressions
de cette stance ne peuvent absolument avoir t adresses  son fils
qu'aprs la sienne.

Quoi qu'il en soit de l'poque prcise de la composition de cette pice
(et l'on a vu que, s'il est impossible que l'auteur n'et que quatorze
ans, il est probable qu'il n'en avait pas plus de vingt), ce qu'il y a
de certain, c'est qu'elle forme le morceau de posie italienne le plus
brillant de ce sicle. Elle offre en mme temps la fracheur, la
fertilit d'une jeune imagination, et le style form de l'ge mr. On
blme quelquefois, mais on admire cependant les richesses accessoires
dont Pindare a su, dans ses odes, embellir des sujets aussi pauvres, en
apparence, que le sont des courses de chevaux ou de chars; que faut-il
donc penser de Politien qui, sur un sujet  peu prs semblable, sur un
tournoi, conoit un pome tout entier, dont on ne peut connatre
l'tendue projete, puisqu'au bout de douze cents vers, le hros n'en
est encore qu'aux prparatifs du combat, et qu'il est impossible de
savoir par combien d'incidents le pote pouvait le retarder encore?

Il dcrit d'abord les occupations et les travaux de la jeunesse de
Julien; il le peint environn de toutes les sductions de son ge, en
butte aux agaceries et aux avances de toutes les belles, mais dfendu
des traits de l'Amour par la Sagesse. Julien a, comme Hippolyte, une
grande passion pour la chasse. L'Amour imagine un stratagme pour le
vaincre, au milieu mme de cet exercice. Il fait courir devant lui le
fantme arien d'une biche blanche, aussi agile que belle, et dont la
poursuite l'entrane loin de ses compagnons. Alors se prsente  lui une
nymphe charmante, dont il est tout  coup pris; il abandonne la biche,
aborde en tremblant la nymphe, qui lui rpond avec une voix douce et
anglique. Elle s'loigne aux approches de l'ombre du soir, et laisse
Julien, seul et pensif, errer dans ces bois, o il s'gare en s'occupant
d'elle. Ses compagnons inquiets le retrouvent enfin. Il revient avec
eux, mais il emporte le trait qui l'a bless. L'Amour va trouver sa mre
dans l'le de Chypre, et lui raconter sa victoire. La description de
cette le enchante et du palais de Vnus, remplit toute la seconde
moiti du premier livre. C'est un morceau d'environ cinq cents vers.
Politien y a prodigu  pleines mains toutes les richesses de la posie
descriptive, et l'on y reconnat le premier modle des les d'Alcine et
d'Armide.

Vnus, que l'Amour trouve entre les bras de Mars, est ravie d'apprendre
la dfaite d'un jeune hros si fier, et jusqu'alors si insensible. Elle
veut qu'il se couvre d'une gloire nouvelle, pour que la victoire
remporte par son fils ait plus d'clat. Elle ordonne  tous les Amours
de s'armer, de se pntrer de tous les feux du dieu Mars, de voler 
Florence, d'inspirer aux jeunes Toscans l'ardeur des combats. Tandis
qu'ils remplissent ses ordres, elle appelle Pasite, pouse du Sommeil
et soeur des Grces; elle lui enjoint d'aller trouver son poux, et
d'obtenir de lui qu'il envoie  Julien des Songes analogues au projet
qu'elle a form. Les Songes lui obissent comme les Amours. Le jeune
hros, dans son sommeil du matin, croit voir la belle nymphe de la
fort, mais aussi fire, aussi svre qu'elle tait douce et affable,
couverte des armes de Pallas, et les opposant aux traits de l'Amour.
C'est  Pallas mme, c'est  la Gloire qui descend des cieux, le revt
d'une armure d'or et le couronne de lauriers, qu'il appartient de
vaincre cette fiert. Il s'veille; il invoque l'Amour, Minerve et la
Gloire: leurs feux runis brlent son coeur. Il va paratre dans la lice,
en portant leur bannire.

Tel est ce pome, ou plutt ce grand fragment de posie, qui, tout
imparfait qu'il est rest, a peut-tre eu sur les progrs de la
littrature italienne plus d'influence que tous les autres travaux de
Politien. L'_ottava rima_, invente par Boccace, mais  qui il n'avait
donn ni l'harmonie, ni la rondeur, ni les chutes heureuses qui lui
conviennent, et qui tait reste depuis dans cet tat d'imperfection,
reparut ici avec toutes les qualits qui lui manquaient, et si parfaite,
qu'aucun des potes qui l'ont employe depuis, pas mme l'Arioste ni le
Tasse, n'ont rien pu y ajouter. La langue potique, affaiblie et
languissante depuis Ptrarque, reprit sa force et ses vives couleurs; le
style pique fut cr; un grand nombre d'expressions, de comparaisons et
de formes de style parut pour la premire fois; et, dans les ges
suivants, les plus grands potes piques ne ddaignrent pas de puiser 
cette source abondante. J'ai parl de l'le d'Alcine et des jardins
d'Armide, dont le premier type est dans la riche description de l'le de
Chypre. Mais de plus, beaucoup de phrases potiques et de vers entiers
ont pass de l dans les deux pomes qui ont rendu si clbre le nom de
ces deux enchanteresses.

Je puis donner pour exemples de ces emprunts, deux des octaves les plus
fameuses, l'une dans l'_Orlando_, l'autre dans la _Jrusalem_. Tout le
monde connat cette admirable comparaison que fait l'Arioste de Mdor,
qui garde et dfend le corps de son roi Dardinel contre les ennemis qui
le poursuivent, avec l'ourse attaque par les chasseurs, dans la tanire
o elle nourrissait ses petits; il n'y a, certes, dans aucun pote rien
de plus parfait que ces huit vers; on les regarde comme inimitables, et
ils le sont; mais l'ide et mme quelques expressions des quatre
premiers, sont visiblement imites de la stance 39 de Politien[727].

[Note 727:

        _Come orsa che l'alpestre cacciatore
        Ne la pietrosa tana assalit' habbia,
        Sta sopra i figli con incerto core,
        E freme in suono di piet e di rabbia_. (L'ARIOSTE.)

        _Qual tigre, a cui dalla pietrosa tana
        Ha tolto il cacciator suoi cari figli:
        Rabbiosa il segue per la selva ircana,
        Che tosto crede insanguinar gli artigli_. (POLITIEN.)]

L'imitation du Tasse est toute dans les mots et dans l'harmonie, sans
aucun rapport entre le fond des choses. On cite souvent et avec raison,
comme un chef-d'oeuvre d'harmonie imitative dans le genre terrible, ces
vers du quatrime chant de la _Jrusalem_, o le son rauque de la
trompette infernale se fait entendre. Tous les mots de cette octave
effrayante contribuent  l'effet qu'elle produit, mais il nat surtout
de cette consonnance  la fois sourde et retentissante de _la tartarea
tromba_, avec les deux rimes des vers suivants, _rimbomba_, et _piomba_.
Or, la stance 28 de Politien fait entendre de mme et la trompette du
tartare et son double retentissement[728].

[Note 728:

        _Chiama gli habitator dell' ombre eterne
        Il rauco suon della tartarea tromba;
        Treman le spatiose atre caverne,
        E l'aer cieco a quel romor rimbomba;
        Ne s stridendo mai da le superne
        Regioni del cielo il folgor piomba_, etc. (LE TASSE.)

        _Con tal romor, qualor l'aer discorda,
        Di Giove il foco d'alta nube piomba:
        Con tal tumulto, onde la gente assorda,
        Dall' alte cataratte il Nil rimbomba:
        Con tal' orror del latin sangue ingorda
        Sono Megera la tartarea tromba_. (POLITIEN.)]

Je n'ai pas craint de m'arrter quelque temps sur ce petit pome, dont
on parle beaucoup plus qu'on ne le lit; les ouvrages qui font poque
dans la littrature de chaque peuple, abstraction faite du sujet et de
l'tendue, sont les plus importants; et les stances de Politien forment
une poque trs-remarquable dans la posie pique italienne. Sa _Favola
di Orfeo_ en fait une autre dans la posie dramatique moderne. C'est la
premire reprsentation thtrale, trangre  celles de ces pieuses
absurdits qu'on appelait des _Mystres_; la premire crite avec
lgance, et conduite d'aprs quelques ides d'une action intressante
et rgulire. Cette action, au reste, est fort simple. Le berger Ariste
a vu la nymphe Eurydice; il en est pris, il s'entretient d'elle avec un
autre berger, et se plaint, dans une chanson pastorale, des maux que
l'Amour lui fait souffrir. Eurydice approche en cueillant des fleurs: il
veut lui parler, elle fuit; il la poursuit dans la campagne. Orphe
parat tenant sa lyre et chantant un hymne. Un berger vient lui
annoncer que sa chre Eurydice, en fuyant Ariste, a t mordue d'un
serpent, et qu'elle a sur-le-champ perdu la vie. Orphe, aprs avoir
exprim ses regrets, descend aux enfers; il flchit, par ses prires,
par son chant et ses accords, Minos, Proserpine et Pluton. Eurydice lui
est rendue; mais, en la ramenant sur la terre, il la regarde, elle
retombe dans les enfers, et lui est enleve pour toujours. Il se livre
au dsespoir, maudit l'Amour, renonce  tout commerce avec les femmes,
et les maudit elles-mmes, comme la source de tous nos chagrins et de
toutes nos peines. Les Bacchantes l'entendent, entrent en fureur,
poursuivent le profane qui ose mal parler des femmes, reviennent sa tte
 la main, et finissent par un sacrifice et par un dithyrambe en
l'honneur de Bacchus.

Ce qu'il faut observer dans cette pice, qui nous parat aujourd'hui
trs-mdiocre, et qui porte en effet tous les caractres de l'enfance de
l'art, c'est qu'elle fut faite en deux jours, au milieu des prparatifs
tumultueux d'une fte, et que cependant, outre le tissu gnral du
dialogue qui est conduit naturellement, purement et mme lgamment
crit, il y a trois morceaux, la chanson pastorale d'Ariste, le chant
d'Orphe pour flchir les dieux infernaux, et le dithyrambe des
Bacchantes, qui paratraient seuls exiger plus de temps; le dernier,
plein d'inspiration, de verve et de chaleur[729], est le premier modle
d'un genre que les Italiens aiment beaucoup, et qu'ils ont cultiv
depuis avec succs. Je ne parle point de l'hymne que chante Orphe quand
il parat pour la premire fois sur la montagne; c'est une ode latine en
vers saphiques en l'honneur du cardinal de Gonzague, pour qui cette fte
se donnait  Mantoue. C'est la trace d'un reste de barbarie et une
singularit qui put paratre moins choquante dans un temps o la langue
vulgaire tait presque retombe en discrdit, et o l'on cultivait
beaucoup plus la posie latine que l'italienne. Au reste, il parat
aujourd'hui prouv que cette ode qui se trouve parmi les posies latines
de Politien, a t interpole aprs coup dans son Orphe. On a
retrouv[730] un ancien manuscrit o elle n'est pas; elle y est
remplace par un choeur,  l'imitation de ceux des Grecs, dans lequel les
Dryades dplorent la mort d'Eurydice. L'dition que l'on a faite d'aprs
ce manuscrit a plusieurs autres avantages sur toutes celles qui
l'avaient prcde[731], et c'est d'aprs ce texte seulement que l'on
peut juger une composition rapide et presque improvise, qui donne
cependant  Politien la gloire d'avoir t le premier auteur dramatique
parmi les modernes, et  la cour des Gonzague de Mantoue, l'honneur
d'avoir applaudi la premire[732] un spectacle plus intressant et plus
noble que les momeries de la lgende, les supplices et les diableries
qui amusaient alors toute l'Europe.

[Note 729:

        _Ognun segua, Bacco, le;
        Bacco, Bacco, Evo_, etc.]

[Note 730: En 1770 ou 72. Voyez Tiraboschi, t. VI part II, p. 194.]

[Note 731: L'ORFEO, _tragedia illustrata dal P. Ireneo Aff_.
Venise, 1776, in-4.]

[Note 732: Tiraboschi, _ub. supr._, dmontre que la reprsentation
de l'_Orfeo_ date au plus tard de 1483; et les spectacles de la cour de
Ferrare, dont nous parlerons dans la suite, ne commencrent qu'en 1486.]

Les autres posies italiennes de Politien sont en petit nombre. Ce sont
des chansons, des ballades, des plaisanteries et de ces chants
populaires que les amis de Laurent de Mdicis composaient  son exemple
pour gayer les Florentins. Il y en a plusieurs dans le recueil des
_canzoni a ballo_, qui sont tout aussi gaies, tout aussi libres que les
autres, et qui ont plus de verve et d'originalit; mais parmi ces
diverses posies, qui ne sont que les dlassements d'un esprit grave et
studieux, on distingue une _canzone_ d'amour remplie d'images
charmantes, de sentiments affectueux, de mouvement et d'harmonie[733];
c'est le morceau qui, depuis Ptrarque, retrace le mieux la manire de
ce grand pote lyrique; ainsi, dans le peu de posies en langue vulgaire
que Politien a laisses, on trouve la premire renaissance du style
potique cr par le cygne de Vaucluse, et presque oubli depuis un
sicle; l'_ottava rima_ de Boccace amliore et porte au dernier degr
de perfection; le premier essai du drame en musique, et, dans cet
heureux essai, le premier modle du dithyrambe italien.

[Note 733: _Monti, valli, antri e colli_, etc.]

Dans ses posies latines on remarque aussi le fruit de son application
continuelle  l'tude des anciens, avec le feu d'une imagination
vraiment potique, et ce got, cette lgance qui taient comme les
attributs naturels de son esprit. Outre un grand nombre d'pigrammes
latines, auxquelles il faut avouer encore que les savants prfrent
celles qu'il fit en langue grecque, on a de lui quatre _sylves_ ou
petits pomes que l'on peut mettre au rang de ce que la latinit moderne
a produit de plus prcieux. C'taient des morceaux qu'il rcitait
publiquement lorsqu'il commenait dans l'Universit de Florence ses
cours de littrature grecque et latine, ou l'explication particulire
de quelque pote ancien. Le sujet du premier est la posie et les potes
en gnral; celui du second, la posie gorgique, prononc avant
l'explication d'Hsiode et des Gorgiques de Virgile. Le troisime a
pour objet les Bucoliques du mme pote. Le quatrime prcda
l'explication d'Homre, et contient une riche numration des beauts
renfermes dans ses deux pomes[734]. Ces pices, dont chacune est de
quatre, six et jusqu' huit cents vers, sont pleines de dtails
intressants, d'observations fines, de descriptions brillantes. Quant au
style, il ne ressemble plus aux bgaiements des premiers crivains
modernes qui voulurent, aprs les sicles de barbarie, rtablir la
puret de l'ancienne langue romaine; il est en vers, comme le rcit de
la conjuration des _Pazzi_ l'est en prose[735], du latin le plus
lgant; et si quelques critiques voient encore une grande diffrence,
non-seulement entre ce style et celui des anciens, mais entre ce style
et celui de _Pontano_, de Sannazar et de quelques autres potes, ou
contemporains, ou qui suivirent immdiatement Politien, ce sont
peut-tre des nuances purement idales, et qu'un lecteur, mme instruit,
est excusable de ne pas saisir.

[Note 734: Il intitula ces quatre pices: _Nutricia_, _Rusticus_,
_Manto_ et _Ambra_.]

[Note 735: Voy. ci-dessus, p. 383.]

Les occasions o il rcita ces pomes nous le font voir au nombre des
savants professeurs de littrature ancienne, qui entretinrent 
Florence, vers la fin de ce sicle, l'ardeur pour les bonnes tudes.
Son cole y eut une telle clbrit que les Italiens et les trangers
accouraient pour y tre admis, et que les professeurs eux-mmes venaient
l'entendre. Il donna des preuves de son savoir, non-seulement dans ses
_Miscellanea_, ou Mlanges d'rudition dont j'ai parl prcdemment,
mais dans ses traductions latines de l'histoire d'Hrodien, du Manuel
d'Epictte, des problmes physiques d'Alexandre d'Aphrodise et de
plusieurs autres ouvrages ou opuscules de littrature et de philosophie
grecque. On lit avec intrt les douze livres de ses lettres
familires[736], tant  cause du jour qu'elles jettent sur l'histoire
littraire de son temps et sur celle de sa vie, que parce qu'elles se
rapprochent, plus que celles de la plupart des autres savants de ce
sicle, du style des bons auteurs latins. On l'y voit en correspondance
avec tout ce qu'il y avait alors de distingu dans les lettres, avec les
plus grands personnages de l'Italie, mme avec des souverains. Tous
tmoignent, en lui crivant, la plus grande estime pour sa personne et
pour ses talents.

[Note 736: _Omnium Angeli Politiani operum tomus prior et alter, in
quibus sunt Epistolarum libri XII_, etc. Paris, Jodoc. Bad. Ascencius,
1512, in-fol.]

Une famille entire de potes seconda les efforts de Laurent de Mdicis
et de Politien pour le rtablissement et les progrs de la posie
italienne. Ce furent les trois frres _Pulci_, de l'une des plus nobles
et des plus anciennes maisons de Florence, puisqu'on fait remonter leur
origine jusqu' ces familles franaises qui y restrent aprs le dpart
de Charlemagne[737]. _Bernardo Pulci_, l'an des trois frres, se fit
d'abord connatre par deux lgies, l'une consacre  la mmoire de
Cosme de Mdicis, l'autre sur la mort de la belle _Simonetta_, matresse
de Julien. Il traduisit les glogues de Virgile, et c'est la premire
fois qu'elles aient t traduites en italien[738]. Il fit de plus un
pome sur la Passion de J.-C.[739], et mit plus de posie dans son
style, que ce sujet ne parat le comporter, ou, si l'on veut, qu'il ne
semble le permettre.

[Note 737: Prface du _Morgante Maggiore_, de _Luigi Pulci_, Naples,
sous le nom de Florence, 1732, in 4.]

[Note 738: Selon Tiraboschi (tom. VI, part. II, p. 174), il publia
d'abord des glogues qui furent imprimes en 1484, avec celles de
quelques autres potes, et ensuite la traduction des Bucoliques,
imprime en 1494; mais M. Roscoe a fort bien observ (_The Life of
Lorenzo_, etc., ch. 5), que c'est le mme ouvrage publi deux fois, et
qu'on n'a point, de _Bernardo Pulci_, d'autres glogues que celles de
Virgile qu'il a traduites.]

[Note 739: Imprim  Florence, 1490, in-4.]

Le second frre, _Luca Pulci_, avait, comme nous l'avons vu, clbr par
un pome, la jote de Laurent de Mdicis, avant que Politien et chant
celle de Julien. Ce pome, trs-infrieur pour l'imagination et pour le
style,  celui de son jeune mule, est aussi en octaves. L'auteur s'y
est attach  peindre les circonstances les plus minutieuses des
prparatifs du combat, et ensuite du combat mme. Les attaques que les
divers champions se livrent, sont dcrites avec assez de chaleur et de
rapidit. Celles de Laurent sont plus dtailles que les autres. Aprs
avoir rompu quelques lances de la manire la plus brillantes, il change
de cheval, tient tte  plusieurs champions, et remporte enfin le
premier prix de l'adresse et de la valeur.

Ces stances, qui ne furent qu'un ouvrage de circonstance, sont une des
moindres productions de _Luca Pulci_. Son _Driadeo d'Amore_ est un pome
pastoral en octaves, divis en quatre parties. Il le fit pour
l'amusement de Laurent de Mdicis,  qui il est ddi; mais quoique
Laurent aimt beaucoup la posie et les fictions qui en font l'ornement
et presque l'essence, il n'est pas sr qu'il s'amust beaucoup de
l'emploi surabondant que fait ici le pote des fictions de la
mythologie. L'action remonte jusqu' l'enlvement de Proserpine. Une
Dryade qui avait suivi Crs tandis qu'elle cherchait sa fille, resta
sur les monts Apennins, et fut l'origine des demi-dieux qui habitrent
ces montagnes. C'est l que la Dryade _Lora_, fille d'Apollon, est aime
du Satyre Svr, fils de Mercure. Elle finit par l'aimer  son tour;
Diane, pour l'en punir, change le Satyre en licorne. _Lora_ le poursuit
 la chasse, et le perce de ses traits. Il est chang en fleuve. _Lora_,
qui l'a tu sans le connatre, le cherche et l'appelle dans les bois;
une nymphe lui apprend qu'en croyant frapper une licorne, c'est  son
amant qu'elle a t la vie. Elle tourne contre son propre sein le trait
dont elle l'a bless, et se tue. Apollon la change en rivire, et l'unit
pour jamais au fleuve Svr; ce qui signifie tout simplement, que la
_Lora_ se jette dans le petit fleuve Svr qui coule dans une partie de
la Toscane. Ces mtamorphoses taient alors fort  la mode; elles l'ont
encore t depuis; elles peuvent en effet donner lieu  des peintures
varies et  de riches descriptions, il faudrait seulement y tre un peu
sobre de narrations pisodiques, et ne pas embarrasser la fable
principale par trop de fictions accessoires. C'est  quoi _Luca Pulci_
n'a pas pris garde, et ce qui rend plus fatigante qu'agrable la lecture
de son _Driadeo d'Amore_.

Le _Ciriffo Calvaneo_ est un pome plus considrable du mme auteur.
C'est un roman pique en sept chants, sans doute la premire production
de ce genre, aprs le _Buovo d'Antona_ et la reine _Ancroja_, qui ne
sont, comme on le verra, que de longs contes de fes, crits en vers si
plats et remplis de si sottes extravagances, qu'on ne peut en supporter
la lecture. Voici quelle est en abrg la fable du _Ciriffo_.
_Paliprenda_, fille d'un roi d'pire, descendant de Pyrrhus, est
abandonne par le tratre Guidon, de la race des comtes de Narbonne.
Elle est enceinte et se livre au plus affreux dsespoir. Au moment o
elle veut se donner la mort, un vieux berger accourt, lui retient le
bras, la console et l'emmne dans sa cabane. Une autre femme, nomme
Maxime, y tait dj rfugie; fille d'un romain de ce nom, elle avait
t sduite par un tranger, enleve, conduite dans les les Strophades,
et abandonne par son amant, dans le mme tat o tait _Paliprenda_. Un
corsaire l'avait reconduite en Italie. Aprs plusieurs courses
malheureuses, elle tait arrive en Toscane, sur les monts Calvanens,
o le vieux berger l'avait recueillie et loge. Elle y tait accouche
d'un fils,  qui elle avait donn le nom de _Ciriffo_, et,  cause des
monts o elle tait rfugie, le surnom de _Calvaneo_. Quand le terme
est arriv, _Paliprenda_ se dlivre aussi d'un fils, qu'elle nomme
simplement _Povero_, le pauvre, en y ajoutant le surnom d'_Avveduto_, le
prudent ou le sage, par une sorte de prvoyance de cette qualit que
devait dvelopper en lui l'ducation du malheur. Elle meurt peu de temps
aprs, et laisse son fils  Maxime, qui le nourrit de son lait et
l'lve comme le sien mme. Les deux jeunes enfants, levs dans la
mme cabane et sur le mme sein, deviennent intimes amis; et ce sont
leurs aventures romanesques, leurs voyages, leurs exploits guerriers
contre les Sarrazins, les dangers qu'ils bravent, les maux qu'ils ont 
souffrir, qui font tout le sujet du pome. Cette fable, assez
malheureuse, et qui est souvent trs-embrouille, est tire, dit-on,
d'un vieux manuscrit, intitul _Liber pauperis prudentis_, le Livre du
Pauvre sage, antrieur de cent cinquante ans au _Ciriffo_[740]. _Pulci_
laissa son pome imparfait; il n'en avait termin qu'un livre, divis en
sept chants; Laurent de Mdicis chargea _Bernardo Giambullari_ de
l'achever. Ce pote y ajouta trois livres, et c'est ainsi que le pome a
t imprim d'abord[741]; mais on n'a rimprim ensuite que les sept
chants de _Luca Pulci_[742], avec ses stances sur la jote de Laurent,
et ses hrodes ou ptres en vers.

[Note 740: Cit par _Bandini, Catalog. Biblioth. Laurent._, vol. V,
part. XIV, cod. 30.]

[Note 741: Venise, 1535, in-4.]

[Note 742: Florence, Giunt, 1572, in-4.]

Il fit ces dernires pices  l'imitation des ptres d'Ovide. Il y en a
seize. Elles ne sont point en octaves, mais en tercets. La premire est
de _Lucretia  Lauro_, c'est--dire, de la belle _Lucretia Donati_ 
Laurent de Mdicis; elle sert comme de ddicace au recueil. Les autres
sont des ptres d'Iarbe  Didon, de Didamie  Achille, d'Hercule 
Iole, d'Egiste  Clitemnestre, d'Hersilie  Romulus, de Cornlie au
grand Pompe, de Marcus Brutus  Porcie, etc. On trouve trop d'esprit
dans les hrodes d'Ovide: ce n'est pas le dfaut de celles de _Pulci_;
mais trop rarement les personnages qu'il fait parler, disent tout ce que
devraient leur dicter leur position et leur caractre connu. Trop
d'esprit est un vice, qui n'est, au reste, ni aussi grave, ni aussi
commun qu'on parat le croire; trop peu de posie, d'images, de passion,
de mouvements, de vrit historique, en est un plus fort et moins
pardonnable, et l'auteur de ces ptres me parat en tre atteint.

_Luigi Pulci_ est le dernier et le plus clbre des trois frres. Il
tait n  Florence en 1431. Quoique beaucoup plus g que Laurent de
Mdicis, il vcut avec lui dans la familiarit la plus intime. On ne
sait rien de plus sur sa vie, qui fut toute littraire. Le pome qui a
donn le plus d'clat  son nom, est le _Morgante Maggiore_, premier
modle des pomes romanesques, dont les exploits de Charlemagne et de
Roland sont le sujet. Il l'entreprit,  la prire de Lucrce
_Tornabuoni_, mre de Laurent; et l'on a dit, mais sans preuve, qu'il le
chantait comme les rapsodes  la table de son jeune patron. Je ne dirai
rien ici du caractre singulier, de la conduite ni du mrite potique de
cet ouvrage fameux. Il ouvre, en quelque sorte, la carrire du pome
pique moderne; et comme, dans la suite de cette Histoire, je traiterai
la littrature italienne par genres, en mme temps que par ordre
chronologique; je rserve le _Morgante_ pour le placer en tte de ce
genre si riche et si vari.

On a de _Luigi Pulci_ quelques autres posies, entre autres une suite de
sonnets bizarres, souvent indcents et grossiers, mais qui ne sont pas
tous de lui. _Matteo Franco_, pote florentin du mme temps, et l'un de
ses meilleurs amis, tait comme lui dans l'intime familiarit de Laurent
de Mdicis. Ils imaginrent, pour l'amuser[743], de se faire une guerre
 outrance, et de se dire l'un  l'autre, dans des sonnets, les injures
les plus fortes et les plus piquantes, sans cesser pour cela d'tre
amis, ni de boire et de rire ensemble  la table de Mdicis et ailleurs.
Le recueil qu'on en a fait monte  plus de cent quarante sonnets. Le
style est non-seulement d'une libert cynique, mais souvent dans le
genre proverbial et dcousu des bouffonneries du _Burchiello_. Il est
fcheux que Laurent ait encourag une lutte de cette espce. Les deux
champions y jouent un rle avilissant; et rien de ce qui est bas et vil
n'aurait d plaire  une ame aussi noble et  un esprit aussi claire.

[Note 743: _Rispondendosi vicendevolmente, per ischerzevole solazzo
del loro Mecenate_, Prface de l'dition de 1759, in-8.]

Quand ces sonnets parurent imprims, Rome aurait sans doute pardonn les
injures et les expressions de mauvais lieu dont ils sont remplis, mais
la libert des deux potes tait alle jusqu' des matires sur
lesquelles elle n'entendait pas raillerie. L'Inquisition s'en mla, et
la circulation de ces posies satiriques fut dfendue. Dans un des
sonnets qui encoururent sa colre, le plus dcent de tous et peut-tre
aussi le plus clair, _Pulci_ examine  sa manire ce que c'est que
l'Ame, et se moque des absurdits qu'on a dites sur ce sujet, d'aprs
Aristote et Platon. Il compare l'Ame  ces confitures qu'on enveloppe
dans du pain blanc tout chaud, ou  une carbonnade place dans un pain
fendu en deux. Mais que devient-elle dans l'autre monde? Quelqu'un qui y
a t, lui a dit qu'il n'y pouvait plus retourner, parce qu' peine y
peut-on arriver avec la plus longue chelle. Certaines gens croient y
trouver des bec-figues, des ortolans tout plums, d'excellents vins, de
bons lits; ils suivent pour cela les moines et marchent derrire eux.
Pour nous, ajoute-t-il, mon cher ami, nous irons dans la Valle noire,
o nous n'entendrons plus chanter _Alleluia_[744]. Louis _Pulci_ se
repentit dans la suite des liberts qu'il avait prises, ou crut devoir
conjurer le petit orage qu'elles lui avaient attir. Il fit en
consquence sa _Confession_  la Vierge, espce de pome en tercets,
trs-orthodoxe, trs-pieux mme, qui le rconcilia peut-tre avec
l'Inquisition, mais qui pourrait, tant il est ennuyeux, le brouiller
avec tous les amis des vers.

[Note 744: Son. 145.]

Le succs qu'eut dans le monde la _Nencia da Barberino_ de Laurent de
Mdicis, engagea Louis _Pulci_  l'imiter dans sa _Beca da Dicomano_.
C'est bien  peu prs le mme langage, les mmes tours villageois, mais
non pas la gat nave et dcente du modle, ni son naturel, ni sa
simplicit spirituelle et piquante. On peut relire avec plaisir la
_Nencia_; on lit une fois la _Beca_, et l'on n'y revient plus. On dirait
que _Pulci_ et tir lui-mme l'horoscope de la destine future de ces
deux pices, dans les deux premiers vers de sa _Beca_:

        _Ognun la Nencia tutta notte canta,
        E della Beca non se ne ragiona_.

En dernier rsultat, le _Morgante_ est le seul fondement solide de la
rputation de Louis _Pulci_. On n'a rien de certain sur le temps ni sur
les circonstances de sa mort; et sans ce pome, dont il faut bien parler
ds qu'il est question du pome pique, depuis long-temps on ne
parlerait plus de son auteur.

Un autre pome trs-clbre dans l'histoire littraire, quoiqu'on ne le
lise presque plus, est le _Roland amoureux_ du _Bojardo_. L'Arioste, en
le continuant, et le _Berni_, en le refaisant, l'ont tu. Mais l'auteur
mrite,  plusieurs autres gards, de vivre dans la mmoire des hommes.
_Matteo Maria Bojardo_, comte de _Scandiano_, naquit dans ce chteau,
prs Reggio de Lombardie, vers l'an 1434[745]. Il fit ses tudes dans
l'Universit de Ferrare, et resta presque toute sa vie attach  la cour
des ducs. Il fut surtout dans la plus grande faveur auprs du duc
_Borso_, et d'Hercule Ier. son successeur. Il accompagna _Borso_ dans
son voyage de Rome, en 1471, et fut choisi l'anne suivante par Hercule
pour accompagner  Ferrare lonore d'Aragon, sa future pouse. Nomm,
en 1481, gouverneur de Reggio, il fut aussi capitaine-gnral  Modne;
puis il revint  Reggio, o il mourut le 20 dcembre 1494. Ce fut un des
hommes les plus savants, et l'un des plus beaux esprits de son temps. Il
ne se crut dispens, ni par sa naissance, ni par ses grands emplois,
d'tre, dans ce sicle de l'rudition, distingu par sa science dans les
langues grecque et latine; et,  cette poque du sicle o la posie
italienne tait remise en honneur, un des potes qui en ont le plus fait
 leur patrie. Il traduisit du grec, en italien, l'Histoire d'Hrodote,
et du latin, l'_ne d'or_ d'Apule. On a de lui des posies latines[746]
et italiennes[747] d'un style moins lgant que facile, et dans
lesquelles perce cependant, mais sans affectation, l'rudition de
l'auteur.

[Note 745: Voy. Tiraboschi, _Biblioth. Modan._, t. I, article
_Bojardo_.]

[Note 746: _Carmen Bucolicon_, Reggio, 1500, in-4.; Venise, 1528.
Ce sont huit glogues latines en vers hexamtres, ddies au duc Hercule
Ier.]

[Note 747: _Sonetti e Canzoni_, Reggio, 1499, in-4.; Venise, 1501,
in-4.]

Hercule d'Este fut le premier des souverains d'Italie  donner  sa cour
des spectacles magnifiques, o l'on reprsentait des comdies grecques
ou latines, traduites en langue vulgaire, avec toute la pompe et tout
l'appareil des thtres anciens. Les _Mnechmes_, l'_Amphitrion_, la
_Cassine_, la _Mostellaire_ de Plaute, y furent ainsi reprsentes. Ce
fut pour ces ftes brillantes que le _Bojardo_ crivit sa comdie de
_Timon_, tire d'un dialogue de Lucien, divise en cinq actes, et rime
en tercets, ou _terza rima_[748]. Ce n'est pas une bonne comdie, mais
comme elle n'est pas simplement traduite de Lucien, et que le pote y a
trait librement un sujet tir de cet ancien auteur, le _Timon_ peut
tre regard comme la premire comdie qui ait t crite en langue
vulgaire. Quant  son _Orlando innamorato_, ce n'est pas ici le lieu
d'en parler. Je le renvoie, avec le _Morgante_, au volume suivant, o
je traiterai de la posie pique.

[Note 748: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 302, pense que la premire
dition du _Timon_ est celle de _Scandiano_, fvrier 1500, in-4., et
que celle qui est sans date, in-8., n'est que la seconde. Cette pice a
t rimprime, Venise, 1504, in-8., 1513, et 1517, _id._]

J'y dois renvoyer de mme le _Mambriano_ de _Francesco Cieco da
Ferrant_. Ce pote, dont on croit que le nom de famille tait _Bello_,
mais qui n'est connu que par celui de son infirmit, devint aveugle de
bonne heure, et fut pauvre et malheureux toute sa vie. Il crivait son
pome au temps de l'expdition de Charles VIII en Italie, c'est--dire,
en 1495. Il n'a laiss que cet ouvrage, et quelques sonnets burlesques
dans le genre du _Burchiello_, qui font croire qu'il supportait assez
gament son malheur, ou peut-tre qu'il avait pens devoir en dissimuler
le sentiment, pour en trouver le remde auprs des Grands qui
protgeaient alors les lettres, et qui peut-tre, comme leurs pareils
dans tous les temps, pardonnaient  un homme d'tre malheureux, pourvu
qu'il ne ft pas triste.

Un pote qui parat avoir suivi naturellement son got pour cette posie
bizarre et satirique, c'est _Bernardo Bellincioni_. N  Florence, il se
fixa de bonne heure  la cour des ducs de Milan, et y mourut en 1491.
Ses posies furent imprimes deux ans aprs[749]. Elles sont au nombre
de celles qui font autorit dans la langue; la malignit en fait
pourtant le principal mrite, et l'on ne doit pas y chercher, plus que
dans la plupart des posies de ce temps, l'lgance et la puret, qui
pourraient engager  les prendre pour modles. Rien ne prouve mieux la
diffrence entre ce qui fait autorit et ce qui doit servir d'exemple.
On ne manquait pas alors de potes  grande rputation; mais cette
rputation manquait de vritables titres, et leur a peu survcu.
_Francesco Cei_, autre Florentin, qui florissait vers 1480, tait
regard comme l'gal de Ptrarque, et il se trouvait mme de hardis
connaisseurs qui lui donnaient la prfrence; mais, si l'on excepte ses
rimes anacrontiques, o il y a de la verve et une certaine vivacit
potique, on cherche inutilement, dans tout le reste, ce qui avait pu
lui donner tant de renomme. Ce fut encore un autre Ptrarque de ce
temps que _Gasparo Visconti_, pote milanais, mort jeune, en 1499[750];
mais il ne l'et pas t du temps de Ptrarque ni du ntre. Il faut
ranger  peu prs dans la mme classe _Agostino Staccoli d'Urbino_, que
le duc envoya, en 1485, en ambassade  Innocent VIII; et dont ce pape
fut si enchant, qu'il le nomma son secrtaire. Peut-tre y a-t-il
cependant plus de naturel et de fcondit dans ses sentiments, plus de
souplesse et de facilit dans son style.

[Note 749: _Sonetti_, _Canzoni_, _Capitoli_, _Sestine et altre
rime_, Milan, 1493, in-4. Cette premire dition est fort rare, mais
trs-incorrecte.]

[Note 750: Il n'avait que trente-huit ans.]

_Serafino_, surnomm _Aquilano_, parce qu'il tait d'Aquila dans
l'Abruzze, fut le plus clbre de tous les potes, le plus combl
d'honneurs pendant sa vie, et le plus universellement proclam rival et
vainqueur du chantre de Laure. Tous les princes se le disputaient. Il
fut successivement appel  la cour de Naples,  celles de Milan,
d'Urbin, de Mantoue. Il mourut en 1500, n'tant g que de trente-quatre
ans, et sa rputation ne mourut point avec lui: les ditions de ses
posies se multiplirent jusqu' la moiti du sicle suivant. Mais cette
poque leur fut fatale; et depuis lors, elles sont tombes dans le plus
profond oubli. Ce qui fit sans doute leur succs du vivant de l'auteur,
c'est qu'il les chantait avec une voix trs-agrable et en
s'accompagnant du luth. Il chantait et s'accompagnait ainsi surtout
lorsqu'il improvisait: or, la plupart de ses posies taient
improvises, raison de plus pour produire un trs-grand effet, et pour
que cet effet soit peu durable.

_Serafino_ eut un comptiteur et un rival dans _Antonio Tebaldeo_ de
Ferrare, n en 1463, mdecin de profession, n pote, et qui parat
s'tre plus occup de posie que de mdecine. Dans sa jeunesse, il
s'adonna principalement  la posie italienne; il chantait et
s'accompagnait d'un instrument, comme l'_Aquilano_, et ses succs
taient les mmes; mais ses premires tudes avaient t plus fortes; il
crivait en latin avec une grande puret, et comme il vcut trs-vieux
et qu'il vit, dans le sicle suivant, natre des potes italiens, tels
que le _Bembo_, Sannazar et d'autres, qui rendaient  la posie toscane
l'lgance que n'avaient pas su lui donner les potes du quinzime
sicle, il prfra dans sa vieillesse de composer des vers latins, et
tmoigna mme un vif regret de la publicit qu'on avait trop tt donne
 ses ouvrages en langue vulgaire. On ne peut se dispenser, en les
lisant, d'tre un peu de son avis. On a tort cependant de le ranger,
comme l'ont fait quelques critiques[751], parmi les corrupteurs du bon
got en Italie. Il ne fit que suivre le mauvais got qui dominait de son
temps. Un style dpourvu d'lgance, des sentiments forcs et des
penses peu naturelles, ne sont point des vices qui appartiennent au
_Tebaldeo_; ils sont communs  la plupart de ces potes de la fin du
quinzime sicle et du commencement du seizime[752], qui prtendaient
imiter Ptrarque, et qu'on plaait, ou qui se plaaient eux-mmes
au-dessus de lui, parce qu'ils outraient ses dfauts.

[Note 751: Muratori, _Perf. Poes._]

[Note 752: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VI, part. II,
p. 156.]

Tel fut _Bernardo Accolti_ d'Arezzo, fils de _Benedittino Accolti_,
historien de quelque clbrit. Bernard ne voulut ni de ce nom, ni de
celui d'_Accolti_, et pour mieux exprimer la supriorit de ses talents
et de son gnie, il ne se nomma plus autrement que l'_Unique_[753].
Quand on annonait dans le public qu'il allait rciter des vers, soit 
Urbin, o il obtint ses premiers succs, soit  Rome, on fermait les
boutiques, on accourait de toutes parts en foule pour l'entendre, on
plaait des gardes aux portes, on illuminait tous les appartements; les
hommes les plus savants, les prlats les plus distingus, se rangeaient
autour de l'_Unique_, et il tait souvent interrompu par des
applaudissements universels[754]. Rien ne prouve mieux le nant de ce
qu'on appelle quelquefois gloire potique, et qui n'est que le bruit du
moment. Le _Notturno_, Napolitain,  qui l'on ne connat point d'autre
nom, et l'_Altissimo_, Florentin, qui s'appelait _Cristoforo_, et qui
prfra ce superlatif pour indiquer, comme l'_Unique_, combien tout le
reste tait au-dessous de lui, et plusieurs autres encore qu'il serait
superflu de nommer, puisque personne n'a d'intrt, ni n'aurait de
plaisir  les lire, eurent alors des succs presque aussi grands, et
servent seulement  nous faire connatre  quel degr d'avilissement
taient tombs et les talents et les honneurs potiques.

[Note 753: _Unico Aretino_.]

[Note 754: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 157.]

_Antonio Fregoso_ ou _Fulgoso_, patricien gnois, ne s'leva pas
beaucoup au-dessus, mais chercha moins  faire du bruit dans le monde:
si nous en croyons mme le surnom de _Fileremo_ qu'il prit et qu'il
porta toujours, il eut cet amour de la solitude qui sied au gnie comme
 la sagesse. Dans ses posies, il y en a de gaies sous le titre de _Ris
de Dmocrite_, et de tristes qu'il intitule _Pleurs d'Hraclite_,
divises en trente _capitoli_, ou chapitres rims en tercets. Sa Biche
blanche, _la Cerva bianca_, est un pome moral et amoureux, en octaves,
dont la fiction est assez singulire, mais dont l'excution est faible
et mdiocre. Enfin, sous le nom de _Selve_, on trouve dans son recueil
un mlange d'opuscules de toute espce et sur toute sorte de sujets. Ce
pote, qui vcut jusqu'en 1515, eut des admirateurs, non-seulement
pendant sa vie, mais long-temps encore aprs sa mort; et l'Arioste
lui-mme a consign quelque part le cas qu'il faisait de ses vers.
_Timoteo Bendedei_, noble ferrarois,  qui son amour pour les muses fit
prendre le nom de _Filomuso_; le _Cariteo_, que l'on croit n espagnol,
mais qui vcut, versifia et mourut  Naples; _Benedetto da Cingoli_,
dont on a des posies latines et italiennes, et quelques autres, se
prsentent encore,  cette poque, dans les histoires littraires o
l'on ne veut rien omettre, mais leur nombre et leur uniforme et
insignifiante mdiocrit doivent les carter de la ntre.

_Gian Filoteo Achillini_ mrite d'tre tir de la foule, non pas qu'il
ait eu moins de dfauts que les autres, mais parce qu'il les eut au
contraire d'une manire plus dcide, plus prononce, et qui lui est
plus propre; en sorte que l'on peut croire qu'il les eut moins par
imitation que par la pente naturelle de son gnie. Il tait d'ailleurs
profondment vers dans le latin et dans le grec, dans la musique, la
philosophie, la thologie et les antiquits. Dans ses deux Pomes
scientifiques et moraux, l'un intitul _Il Viridario_, en octaves[755],
et l'autre _Il Fedele_, en _terza rima_[756], il a sem, sinon beaucoup
de posie, du moins des preuves nombreuses de ses connaissances tendues
et d'une sorte de vigueur de tte qui tait alors moins commune que le
brillant et le faux clat.

[Note 755: _Canti IX_, Bologne, 1513, in-4.]

[Note 756: Lib. V, _Cantilene cento_, Bologne, 1523, in-8. Ces deux
pomes, qui n'ont point t rimprims, sont fort rares.]

_Antonio Cornazzano_ demande aussi une mention particulire, quoiqu'il
ait, pour tre confondu avec les autres, le malheur commun d'avoir t
mis, comme la plupart d'entre eux, par ses contemporains, de pair avec
Dante et Ptrarque[757]. N  Plaisance, il passa une partie de sa vie 
Milan. Il voyagea ensuite, et vint mme en France, on ne sait pas
prcisment  quelle poque;  son retour en Italie, il se rendit 
Ferrare, et resta jusqu' sa mort, attach au duc Hercule Ier., qui eut
pour lui une amiti particulire. Il a laiss un grand nombre
d'ouvrages. Le plus considrable est un Pome italien, en neuf livres,
sur l'art militaire, qu'il a, par singularit, intitul en latin _de Re
militari_[758]. La mme bizarrerie se remarque dans trois petits Pomes
recueillis en un seul volume, dont le premier a pour sujet l'_Art de
gouverner et de rgner_; le second, _les Vicissitudes de la Fortune_; le
troisime, _sur l'Art militaire en gnral, et sur les Gnraux qui ont
le plus excell dans cet art_. Tous ces titres sont aussi en latin,
quoique les pomes soient en italien et rims par tercets ou _terza
rima_[759]. Ce n'est pas le bel esprit qui y domine, c'est plutt une
pesanteur qui en rend la lecture difficile et quelquefois mme
impossible. Ses posies lyriques, sonnets, _canzoni_, etc.[760] sont
moins lourdes, mais participent davantage aux dfauts des potes de son
temps. On a aussi plusieurs ouvrages latins de _Cornazzano_, tant en
prose qu'en vers, et qui, comme les autres, ne manquent pas de mrite,
mais n'ont malheureusement aucun attrait.

[Note 757: _Antonium Cornazzanum_, dit un orateur de ce temps, _in
versu vulgar alium Dantem sive Petrarcham_. Discours d'_Alberto da
Ripalta, Script. Rer. ital._, vol. XX, p. 934.]

[Note 758: Venise, 1493, in-fol; Pesaro, 1507, in-8., etc.]

[Note 759: Venise, 1517, in-8.]

[Note 760: Venise, 1502, in-8.; Milan, 1519, _ibid._]

Tel tait alors, pour ne pas entrer dans des dtails fatigants, l'tat
gnral de la posie italienne. Nous avons vu qu'un petit nombre de
potes luttait cependant contre la corruption et le mauvais got.
Laurent de Mdicis et Politien sont au premier rang, mais tellement les
premiers, qu'il y a une distance immense entre eux et ceux qui marchent
les seconds. On leur adjoint ordinairement, et avec justice, _Girolamo
Benivieni_. Il fut leur ami et celui de Pic de la Mirandole. Ce dernier
fit, comme on l'a vu[761], un trs-savant commentaire sur la _canzone_
de _Benivieni_, dont le sujet est l'amour platonique, ou plutt l'amour
divin. Il y a dans cette _canzone_ dans ses sonnets et dans ses autres
posies[762], une clart, un naturel et une puret de got qui
appartenait en quelque sorte  l'cole de Florence. Il y vcut jusqu'
une extrme vieillesse, et par cette raison il appartient en partie au
seizime sicle. Il fut tmoin et acteur des rvolutions qui agitrent
alors sa patrie, et dont le fanatisme religieux fut le principal mobile.
_Benivieni_ fut trs-li avec le moine Savonarole; il faisait, pour
seconder les vues de ce prdicant politique, des _canzoni a ballo_, ou
chansons  danser, qui ne ressemblaient plus  celles de Laurent de
Mdicis; il en commenait une par ces mots:

        _Non fu mai'l pi bel solazzo,
        Pi giocondo ne maggiore
        Che, per zelo e per amore
        Di Ges, diventar pazzo_.

[Note 761: Ci-dessus, p 370.]

[Note 762: Florence, hritiers _Giunti_, 1519, in-8.]

Ce refrain revient douze fois dans la _canzone_, et le dernier vers de
chacun des douze couplets, finit encore par le mot _pazzo_; et le pote,
en finissant le dernier couplet, veut que ce mot devienne le cri
gnral:

        _Ognun gridi com' io grido
        Sempre pazzo, pazzo, pazzo.
        Non fu mai pi bel solazzo_, etc.

Mettant  part ces pieuses folies, _Girolamo Benivieni_ crivit jusqu'
la fin avec le got simple et la clart qui l'avaient distingu ds sa
jeunesse; mais c'est aux potes qui commencrent  fleurir quand il
vieillissait, qu'appartient la gloire d'avoir rendu  la posie
italienne toute sa splendeur.

Le tableau de ce qu'elle fut au quinzime sicle serait incomplet si je
n'y ajoutais celui des femmes potes. Il y en avait eu dans chaque
sicle, depuis la renaissance des lettres, ainsi que des femmes livres
 d'autres tudes, parmi lesquelles nous avons mme trouv des docteurs
et des professeurs en droit. La posie, il le faut avouer, convient
mieux  ce sexe aimable; et Molire lui-mme, qui s'est moqu des femmes
savantes, qui a fourni contre elles, aux hommes qui pensent comme lui,
ce vers pass en adage:

        Et les femmes docteurs ne sont point de mon got;

Molire n'a rien dit contre les femmes potes. En Italie, le quinzime
sicle en eut un plus grand nombre que les prcdents; plusieurs
d'entr'elles joignirent  la posie d'autres connaissances littraires,
sans en tre moins aimables; plusieurs mme temprrent par leur talent
potique des tudes trop graves pour leur sexe, et peut-tre cartrent
d'elles l'anathme lanc par notre grand comique, contre les femmes 
chausse de docteur et  bonnet carr. On voit, par exemple, une
princesse Battiste, fille d'Antoine de _Montefeltro_[763], dont on a des
posies, et surtout une _canzone_ pleine d'nergie et de force, adresse
aux princes italiens[764], qui harangua en latin, dans plusieurs
occasions solennelles, l'empereur Sigismond, le pape Martin V et
plusieurs cardinaux, et qui, de plus, professa publiquement la
philosophie, argumenta souvent contre les philosophes les plus exercs,
et remporta sur eux la victoire. Elle pousa, en 1395, _Galeotto_ ou
_Galeazzo Malatesta_, qui mourut cinq ans aprs. Reste veuve, elle se
fit religieuse dans l'ordre de Sainte-Claire, et y acquit autant de
rputation par sa saintet, qu'elle s'en tait fait dans le monde par
ses talents.

[Note 763: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 164.]

[Note 764: Voy. Crescembeni, t. III, p. 270.]

On ne dit rien de sa fille Elisabeth; mais sa petite-fille Constance,
leve par elle, marcha sur ses traces, non pas, il est vrai, dans la
posie, mais dans la carrire de l'loquence. Elle donna des preuves de
son talent dans une occasion importante pour sa famille. _Piergentile
Varano_, son pre, poux d'Elisabeth, tait seigneur de _Camerino_; il
avait perdu sa seigneurie par les suites des guerres civiles, et avait
laiss, outre sa fille Constance, un fils nomm Rodolphe, qui tait
priv de ce fief. En 1442, Blanche Marie Visconti, pouse du comte
Franois Sforce, ayant fait quelque sjour dans la Marche, la jeune
Constance, qui n'avait que quatorze ans, pronona devant elle un
discours latin, pour la prier de faire rendre  son frre Rodolphe le
domaine dont il tait dpouill. Cette harangue, compose et prononce
par un enfant, lui fit une rputation qui se rpandit ds-lors dans
toute l'Italie. Elle crivit au roi Alphonse, de Naples, pour le mme
objet, et eut la gloire de russir. Rodolphe fut rtabli dans sa
seigneurie, sans avoir eu d'autre appui que l'loquence de sa soeur. Elle
rentra avec lui  _Camerino_, et adressa au peuple une autre harangue
latine qui eut le mme succs que la premire. Elle pousa, l'anne
suivante, Alexandre Sforce, seigneur de Pesaro, qui l'aimait depuis
plusieurs annes; elle mourut en 1460, n'tant ge que de trente-deux
ans.

Elle laissa une fille nomme Battiste comme sa bisaeule, et qui, ds
l'ge de quatorze ans, comme sa mre, pronona  Milan, o elle tait
leve auprs de Franois Sforce, un discours latin, dont l'lgance
remplit tout l'auditoire d'tonnement et d'admiration. Revenue  Pesaro,
dans sa famille, elle continua de s'exercer  l'loquence. Il ne
passait, dans cette cour, aucun ambassadeur, prince ou cardinal, qu'elle
ne le complimentt en latin, et souvent par des discours improviss.
Devenue, en 1459, pouse de Frdric, duc d'Urbin, elle harangua un jour
le pape Pie II, avec tant d'loquence, que lui, qui tait cependant un
homme trs-loquent, protesta qu'il ne se sentait pas capable de lui
rpondre sur le mme ton. Sa mort fut encore plus prmature que celle
de sa mre. Elle mourut  vingt-sept ans, en 1472. Il ne subsiste rien
des productions d'un talent si rare; et c'est de son oraison funbre,
prononce par le clbre _Campano_, et imprime parmi les OEuvres de ce
savant vque[765], que sont tirs ces faits qui ne paratront peut-tre
pas indignes de l'histoire.

[Note 765: C'est la dernire de cinq oraisons funbres qu'on y a
recueillies.]

Le got pour l'art oratoire parat avoir t,  cette poque, aussi
commun parmi les femmes que le talent potique; et il est ais
d'expliquer comment l'clat que l'on donnait aux succs augmentait
l'ardeur pour l'tude, ou plutt cela n'a pas besoin d'explication. La
jeune Hippolyte Sforce, fille du duc Franois, et destine au roi de
Naples Alphonse II, avait t instruite, ds l'enfance, dans les lettres
grecques par le clbre Constantin _Lascaris_. Elle pronona dans
plusieurs circonstances des harangues latines, entre autres devant le
pape Pie II, qui fut ainsi plus d'une fois harangu par des femmes. On
sait que notre roi Charles VIII le fut dans la ville d'Asti par une
petite fille de onze ans, ce qui lui causa une grande surprise, ainsi
qu'aux seigneurs de sa cour, rduits pour la plupart  admirer sans
entendre. Cette jeune fille se nommait Marguerite _Solari_. Jacques
Philippe _Tomasini_ a crit la vie et publi[766] les lettres latines
d'une _Laura Cereta_, de Brescia, qui fut aussi trs-clbre par son
savoir. Enfin, _Alessandra Scala_, fille de l'historien Barthlemi
_Scala_, et femme du pote Marulle, fut pote elle-mme; et si l'on n'a
d'elle ni des vers italiens, ni des vers latins, on en a de grecs,
imprims dans les OEuvres de Politien, dont elle fut aime.

[Note 766: En 1680. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 167.]

J'ai parle d'une Isotte, matresse et ensuite femme d'un seigneur de
_Rimini_[767],  laquelle les potes de son temps firent une rputation
de talent potique, et en voulurent mme faire une de sagesse. Une autre
Isotte eut des droits plus rels  cette double renomme. Elle tait
fille de Lonard _Nogarola_ de Vrone. Quand le docte Louis _Foscarini_,
patricien de Venise, tait podestat de Vrone[768], Isotte assistait aux
assembles de savants qu'il runissait chez lui; on y dbattait des
questions juges alors trs-importantes. On y examinait un jour si la
premire faute ne doit pas tre attribue  Adam plutt qu' ve. Isotte
fut du premier avis, et ce qu'elle dit l-dessus parut si beau, qu'on
l'imprima un sicle aprs  Venise[769], avec une de ses lgies
latines. On ne sait si ce furent ses prventions contre Adam qui
l'engagrent au clibat, mais on assure qu'elle mourut fille  l'ge de
trente-huit ans.  Ferrare, Blanche d'Este, fille du marquis Nicolas
III;  Milan, _Domitilla Trivulci_, fille d'un snateur de ce nom, se
distingurent galement par leur beaut, leurs talents pour la musique
et pour les arts agrables, et par l'tude qu'elles avaient faite des
lettres grecques et latines, au point d'crire facilement en prose et en
vers dans ces deux langues.

[Note 767: Voy. ci-dessus, p. 446.]

[Note 768: En 1451. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 169.]

[Note 769: En 1563.].

Mais aucune de ces femmes n'eut alors une rputation si clatante que
_Cassandra Fedele_, ne  Venise, vers l'an 1465. Son pre _Angiolo
Fedeli_ lui fit apprendre le grec, le latin, l'art oratoire, la
philosophie et la musique. Elle y fit de si grands progrs, qu'elle
faisait, ds sa premire jeunesse, l'admiration des savants. Parmi les
ptres familires de Politien, se trouve la rponse qu'il fit  une
lettre que cette jeune Muse lui avait crite. Elle est remplie des
expressions de l'admiration la plus vive. Vous crivez, lui dit
Politien[770], des lettres spirituelles, ingnieuses, lgantes,
vraiment latines, remplies d'une certaine grce enfantine et virginale,
et cependant  la fois pleines de sagesse et de gravit. J'ai lu aussi
votre discours, que j'ai trouv savant, riche, harmonieux, noble, digne
de votre heureux gnie. J'ai mme appris que vous avez le talent
d'improviser qui a quelquefois manqu  de grands orateurs. On dit que
dans la dialectique vous savez compliquer des noeuds que personne ne peut
dnouer, et trouver la solution de ce qui avait t jug et paraissait
devoir rester insoluble; dans les combats philosophiques, vous savez
galement soutenir vos propositions et attaquer celles des autres;

        Et Vierge, vous osez vous mler aux guerriers[771].

[Note 770: _Epist._, l. III, p. 17.]

[Note 771: _Audetque viris concurrere virgo_. (VIRGILE.)]

Enfin, dans cette belle carrire des sciences, le sexe ne nuit point en
vous au courage, ni le courage  la pudeur, ni la pudeur au gnie; et
tandis que tout le monde fait retentir vos louanges, vous vous dprimez,
vous vous humiliez vous-mme. On dirait qu'en baissant les yeux vers la
terre avec tant de modestie et de dcence, vous voulez rabaisser en mme
temps l'opinion que tout le monde a conue de vous, etc. Voil
certainement une savante fort aimable, et l'on ne voit pas ce que la
femme la plus jolie pourrait perdre  ressembler  ce portrait.

Ce qu'il y a de juste et de raisonnable dans la controverse, si souvent
renouvele, sur la culture des sciences et des arts de l'esprit chez les
femmes, se rduit  la crainte qu'on a, ou peut-tre que l'on feint
d'avoir, que cette culture ne leur te des vertus et des moyens de
plaire, propres  leur sexe. Le vrai secret pour elles de la terminer 
leur avantage, c'est de tirer de cette culture mme de quoi ajouter aux
unes et aux autres. Sans vouloir m'engager dans cette question dlicate,
je n'ai rappel ici les noms de plusieurs des femmes clbres par leur
rudition et par leurs talents potiques ou oratoires, qui fleurirent
presque  la fois dans le mme pays et dans le mme sicle, que pour
faire mieux connatre quel tait, dans ce sicle et dans ce pays, le
mouvement gnral qui entranait les esprits, et la direction donne 
l'ducation et aux tudes.




CHAPITRE XXIII.

_tat des lettres en Italie,  la fin du quinzime sicle; tudes dans
les Universits, Thologie, Philosophie, Droit, Mdecine, Astronomie,
Astrologie; Voyages, Dcouverte d'un nouveau monde; Considrations
gnrales._


Engags depuis long-temps dans l'examen des progrs que firent, pendant
ce sicle en Italie, les sciences, les lettres et tous les arts de
l'esprit, nous n'avons rien dit encore des trois sciences qui ont
occup tant de place dans le tableau des premiers temps de ce qu'on
appelle, un peu gratuitement, la renaissance des lettres. Nous avons
annonc, il est vrai, dans l'histoire du treizime sicle[772], que nous
donnerions  l'avenir moins d'attention  la dialectique de l'cole, 
la thologie, au droit civil et canonique, parce que les lettres
proprement dites allaient dsormais rclamer cette attention toute
entire. Il faut cependant en dire quelques mots, avant de quitter cette
poque, et voir, du moins sommairement, si ces trois genres d'tude
firent alors quelques acquisitions ou quelques pertes remarquables, si,
enfin, dans ce temps o tous les esprits semblaient se diriger vers la
lumire qui jaillissait de toutes parts des chefs-d'oeuvre de
l'antiquit, ce qui avait t presque tout autrefois, tait encore
quelque chose.

[Note 772: Tom. I, p. 374.]

Les Universits, thtres bruyants et souvent orageux, des combats et
des triomphes scholastiques, n'prouvrent pas, dans le cours de cette
priode, les mmes vicissitudes que dans les prcdentes, except
peut-tre celle de Bologne[773]; vers le commencement du sicle, elle
joignit aux autres facults, des chaires d'loquence grecque et latine,
et eut pour professeurs _Guarino_ de Vrone, Jean _Aurispa_, et
_Filelfo_. Elle parut alors reprendre son ancien clat, mais des
troubles s'levrent. Bologne secoua le joug des papes[774] et le
reprit[775]; l'Universit se dpeupla, et quand la paix fut rtablie,
l'auteur d'une chronique du temps crut annoncer de belles esprances, en
disant que le nombre des coliers s'lverait bientt  cinq
cents[776]. On se rappelle un temps o ils montaient  dix mille.
Cependant lorsque Bologne eut pour lgat le cardinal Bessarion[777],
l'Universit se ressentit de son amour pour les lettres, et depuis lors
jusque vers la fin du sicle, les Italiens et les trangers y revinrent
avec un concours presque gal  celui de ses meilleurs temps. Christian,
roi de Danemarck, la visita en allant  Rome, en 1474. On cite comme un
trait honorable pour l'Universit, mais qui ne l'est pas moins pour ce
roi, l'hommage qu'il y rendit aux sciences. Il voulut que deux de ses
courtisans prissent  Bologne le grade de docteur, l'un en droit et
l'autre en mdecine. On leva dans l'glise de St.-Pierre un thtre sur
lequel taient placs, selon l'usage, des siges pour les professeurs
qui devaient confrer le doctorat. On en avait dispos un plus lev et
plus magnifiquement dcor pour le roi. Mais il ne voulut point y
monter, et dit qu'il regardait comme trs-glorieux pour lui de s'asseoir
au mme rang que ceux qui taient dans tout le monde en si grande
vnration par leur savoir[778].

[Note 773: Tiraboschi, t. VI, p. I, p. 57.]

[Note 774: En 1428.]

[Note 775: En 1431.]

[Note 776: _Script. Rer. ital._ de Muratori, vol. XVIII, p. 641.]

[Note 777: De 1450  1455.]

[Note 778: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 60.]

L'Universit de Padoue avait souffert, et du dsastre des temps, et de
l'rection de quelques coles dans des villes voisines; quand la
rpublique de Venise se fut empare de cette ville, le snat lui accorda
un privilge exclusif, qui tait  toutes les autres coles de l'tat
vnitien, le droit d'enseigner les sciences,  l'exception de la
grammaire. Venise ne s'excepta pas elle-mme de cette loi; lorsque Paul
II, n Vnitien, pour se faire un mrite auprs de sa patrie, lui
accorda le bienfait d'une universit, le snat dcrta que dans ce
nouveau gymnase on pourrait bien recevoir ses degrs en philosophie et
en mdecine, mais qu'en jurisprudence et en thologie, on ne pourrait
tre reu qu' Padoue. Florence au contraire, devenue matresse de Pise,
laissa d'abord languir l'Universit qui y tait ne dans le dernier
sicle. Les Florentins voulurent donner  celle qu'ils possdaient
eux-mmes toutes les prfrences et toute la faveur. Ils s'aperurent
bientt qu'ils avaient fait un faux calcul; ils dputrent quatre de
leurs plus illustres citoyens, au nombre desquels tait Laurent de
Mdicis, pour rouvrir l'cole de Pise, qu'ils dotrent
convenablement[779]. Le pape Sixte IV lui accorda de plus une taxe sur
les biens de l'glise. Sa prosprit renaissante fut trouble deux fois
par la peste[780], qui en carta les professeurs et les disciples; mais
elle le fut bien davantage par l'arrive de Charles VIII, et par les
troubles et les expditions militaires qui bouleversrent la Toscane,
pendant le reste du sicle. Ce ne fut qu'au retour de la paix qu'elle
put respirer et qu'elle reprit l'tat florissant, dont elle n'a plus
cess de jouir.

[Note 779: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 65.]

[Note 780: En 1481 et 1485.]

Les Universits de Milan, de Pavie, et de Ferrare, prosprrent
constamment sous la domination des Sforce et des princes de la maison
d'Este. Celles de Naples, de Rome, de Prouse, n'prouvrent rien de
remarquable pendant ce sicle. On distingue entre celles qui prirent
alors naissance, l'Universit de Turin, fonde, en 1405, par Louis de
Savoye, qui n'avait alors que le titre de prince d'Achae[781]. Amde
VIII, son successeur et premier duc de Savoye, en confirma et en
augmenta les privilges. Elle attira ds-lors un grand concours, et fit
tomber celle de Verceil, qui existait depuis le treizime sicle. Elle
n'eut point d'autre ennemie que la peste qui la chassa plusieurs fois 
Chieri[782],  Savigliano[783],  Montcalier; elle revint enfin 
Turin[784], o elle a continu de fleurir jusqu' nos jours[785].

[Note 781: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 75.]

[Note 782: 1428; elle y resta huit ans.]

[Note 783: 1435;  Turin, deux ans aprs, d'o elle se transporta
encore pour la mme cause  Montcalier.]

[Note 784: En 1459.]

[Note 785: Elle en fut encore chasse ds le commencement du sicle
suivant, avec les souverains de cet tat, et n'y fut ramene que par
Emanuel Philibert. Voy. t. IV, p. 112.]

Nous ne pouvons prendre aucun intrt aujourd'hui au crdit qu'eurent
alors, dans toutes ces universits, les tudes thologiques. Les grandes
occasions que les docteurs, dans la science de Thomas et de Scot, eurent
de faire briller leur savoir, dans les conciles de Constance, de Ble et
de Florence, les esprances de fortune attaches  leurs succs, dans
ces expditions brillantes, o l'on voyait les simples ecclsiastiques
levs  la prlature, les vques au cardinalat, les cardinaux dcors
de la tiare, ne pouvaient qu'exciter une grande mulation parmi les
jeunes thologiens, qui voyaient ouverte devant eux une si belle
carrire. Mais tout ce qui se dit et s'crivit alors de plus fort et de
plus sublime, o, si l'on veut, de plus profondment inintelligible,
dans les coles et mme dans les conciles, est galement perdu pour
nous, malgr le soin qu'en prit quelquefois l'imprimerie qui joignait
ds-lors, comme elle le fait encore,  tant et de si grands avantages,
l'inconvnient trs-grave de multiplier et d'terniser le mal comme le
bien. Nous ne nous arrterons qu'un instant sur deux questions qui
mirent en grande rumeur le monde thologique, et qui serviront  faire
connatre quel tait dans ce monde-l l'esprit du temps.

L'une de ces questions roula sur un objet qui paraissait fort tranger 
la thologie; mais celle-ci a toujours su, quand on le lui a permis,
tendre  propos les limites de sa comptence. Les Monts-de-Pit
venaient d'tre institus par un moine assez peu connu, quoique saint,
le B. Bernardin de _Feltro_, de l'ordre des frres mineurs[786]. Trois
papes les avaient autoriss[787]; et cependant quelques thologiens et
quelques canonistes prtendirent que ces tablissements, fonds par un
saint et brevets par trois papes, taient usuraires, et partant
illicites. Les Monts-de-Pit eurent des dfenseurs. Les deux partis
trouvrent dans l'criture, dans les pres, dans les conciles, tout ce
qu'il fallait pour les attaquer et pour les dfendre; la querelle ne se
termina qu'en 1515, o Lon X confirma dfinitivement ces institutions
utiles.

[Note 786: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 227.]

[Note 787: Paul II, Sixte IV et Innocent VIII.]

L'autre question tait vraiment thologique; elle eut encore pour
premier auteur un religieux de l'ordre des frres mineurs et un
saint[788]. S. Jacques de la Marche, prchant  Brescia, en 1462,
affirma positivement que le sang vers par le Christ dans sa passion,
tait spar de la divinit, et qu'ainsi on ne lui devait pas un culte
de Latrie. Cette proposition parut sentir l'hrsie  un homme fait
pour s'y connatre, moine de l'ordre des dominicains, et inquisiteur 
Brescia. Il voulut obliger le frre Jacques  se mieux expliquer, ou 
rtracter ce qu'il avait dit; mais il ne put obtenir ni l'un ni l'autre.
De-l une querelle violente, d'abord entre les deux ordres, et enfin
dans toute l'glise. Le sage Pie II tait alors souverain pontife; il
voulut que la question ft dbattue contradictoirement devant lui, et
devant un certain nombre de thologiens d'lite. Frre Jacques et ses
adversaires dirent de si belles raisons, et des choses si utiles pour la
foi, que le pape imposa aux deux partis un rigoureux silence. Si
l'glise avait toujours eu des chefs et des juges aussi clairs, tant
d'autres questions, tout aussi vaines, n'auraient pas troubl et
ensanglant le monde.

[Note 788: Tiraboschi, _ibid._, p. 223.]

Des crits trop volumineux et trop nombreux parurent alors, soit sur des
matires spculatives, soit sur la thologie morale. Il y eut dans ce
dernier genre une Somme anglique de frre Ange de Chivas, une Somme
pacifique de frre Pacifique de Novarre, qui eurent les honneurs de
l'impression, et qui, selon Tiraboschi, que nous devons croire, gissent
aujourd'hui couverts de poussire dans des coins de bibliothques[789];
c'est du moins un grand bien qu'elles n'en sortent plus pour embrouiller
les ides, obstruer les cerveaux, ou tenir dans la mmoire une place qui
n'est due qu'aux connaissances utiles et aux faits importants.

[Note 789: _Ub. supr._, p. 234.]

Ce bon et savant homme veut qu'on en excepte la Somme thologique de
saint Antonin, archevque de Florence, qui a eu un grand nombre
d'ditions, et qui en eut mme encore deux dans le dernier sicle; on y
trouve pourtant, de l'aveu de Tiraboschi lui-mme[790], quelques
opinions que les thologiens, mieux clairs, ont ensuite cess de
soutenir; le plus sr est donc de ne rien excepter, si ce n'est
cependant un travail, non sur la thologie, mais sur un livre qui est la
base de cette science, et dont on ne peut disconvenir qu'elle ne
s'carte quelquefois, c'est la traduction italienne de la Bible par
_Malerbi_. Cet auteur tait vnitien et de l'ordre des Camaldules, o il
n'entra qu' l'ge de quarante-huit ans, en 1470. Sa traduction, la
premire qui ait t publie en italien, est crite en assez mauvais
style, tel qu'tait celui de ce temps o la langue semblait presque mise
en oubli; elle eut pourtant alors un grand succs; elle a mme t
rimprime plusieurs fois[791], et ne laisse pas d'tre encore
recherche des curieux.

[Note 790: Page 235.]

[Note 791: La premire dition parut en 1471, Venise, 2 vol.
in-fol.; la seconde en 1477, avec une Prface de _Squarciafico_, o il
atteste avoir aid _Malerbi_ dans son travail; ce qui prouve que
_Fontanini_ (_Biblioth. ital._, p. 673, dit. de Venise, 1737, in-4.),
a eu tort de douter que cette traduction ft vritablement de lui.]

Dans la premire partie de ce sicle, la philosophie ne fut que ce
qu'elle avait t dans les ges prcdents, un aristotlisme corrompu et
dnatur, qui, de concert avec la thologie scholastique, s'tablissait
guide des esprits pour les garer dans des tnbres toujours plus
paisses, et les plonger dans des prcipices sans fond. L'tude des
lettres grecques, et surtout l'arrive des Grecs en Italie aprs la
prise de Constantinople, changrent  cet gard l'tat des choses, et
n'oprrent pas une rvolution moins importante dans la philosophie que
dans les lettres. Avant cette poque on avait vu fleurir presque  la
fois  Venise trois dialecticiens du nom de Paul[792], que l'on a
souvent confondus l'un avec l'autre dans leur clbrit, et tous trois
maintenant confondus dans l'oubli. Le plus fameux de ces Paul vnitiens,
qui n'tait cependant pas n, mais qui fut seulement lev  Venise,
moine augustin, docteur en philosophie, en thologie et en mdecine,
professeur dans plusieurs universits, est appel par plus d'un crivain
de son temps le prince des philosophes, le monarque universel des arts
libraux; il trouva pourtant quelquefois des sujets rebelles, ou plutt
des rivaux audacieux qui lui enlevrent la palme et lui disputrent
l'empire. C'est ce qui lui arriva dans une occasion solennelle dont il
n'est pas inutile de parler. Cela nous fera de plus en plus connatre et
apprcier ce que c'tait que la philosophie de ces temps-l.

[Note 792: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 248.]

Un autre philosophe de la mme trempe, et qui avait  peu prs la mme
clbrit, _Niccol Fava_, osa tenir tte  notre Paul,  Bologne, dans
un chapitre gnral de l'ordre des Augustins, devant plus de huit cents
de ces moines, et en prsence d'un cardinal. Il est vrai qu'un mdecin
de Sienne[793], qui tait pourtant rival et antagoniste de _Fava_, le
voyant dans cette position critique, vint gnreusement  son secours.
Paul, tout redoutable qu'il tait, ne sachant que rpondre  leurs
arguments, eut recours aux bons mots, ou du moins aux jeux de mots, ce
qui n'est pas toujours la mme chose; et jouant sur le nom de _Fava_,
dans la chaleur de la dispute, cela, dit-il, sent la fve. N'en sois
point surpris, rpondit _Fava_; rien ne convient mieux  des hommes
grossiers et dpourvus de sens et d'esprit que des fves. Et tous les
moines d'applaudir, parce que, faisant sans doute peu de cas de ce mets
frugal, ils se crurent aussitt des gens d'esprit. Le sujet de
l'argumentation n'avait aucun rapport aux fves; Paul soutenait le
sentiment d'Averros sur les puissances de l'ame: _Fava_ le combattait
corps  corps; il l'enveloppa et le serra si bien dans les noeuds de sa
dialectique, que le monarque universel se dbattait, se tourmentait, se
contredisait, sans pouvoir se dbarrasser des mains d'un si puissant
adversaire. Le mdecin auxiliaire dit en levant la voix: c'est _Fava_
qui a raison, et toi, Paul, tu es vaincu. Paul, transport de colre,
s'cria sur-le-champ: _Bone Deus_! Voil Hrode et Pilate devenus amis!
Ce qui parut si plaisant  la grave assemble, qu'elle clata de rire,
et leva la sance[794]; dnouement digne de la pice, et plus gai que ne
l'taient souvent ceux de ces farces doctorales.

[Note 793: _Ugo Benzi_.]

[Note 794: Tiraboschi, _loc. cit._, p. 250 et 251.]

Ce petit chec n'empcha point que Paul de Venise ne passt toujours
pour le docte des doctes, que sa logique ou sa dialectique ne servt de
rgle pendant sa vie, qu'elle ne ft imprime aprs sa mort[795], et
qu'encore,  la fin du sicle, elle ne ft lue publiquement dans
l'Universit de Padoue. On imprima aussi[796] ses commentaires sur
plusieurs traits d'Aristote; sur la physique, la mtaphysique, les
livres du monde, du ciel, de la gnration et de la corruption, des
mtores et de l'ame. Ces ouvrages, qui eurent alors tant de clbrit,
ne doivent pas tre fort rares; car on en fit en peu d'annes plusieurs
autres ditions. Ce qui est vraiment rare, c'est qu'on se donne la peine
de les chercher, et qu'on ait le dsir ou le courage de les lire.

[Note 795: Ce fut un des premiers livres imprims  Milan; il le fut
en 1474.]

[Note 796: En 1476.]

L'introduction de la philosophie grecque en Italie, fit beaucoup perdre
de leur prix  ces restes de la philosophie des temps barbares. On
connut enfin Aristote, non plus dfigur par les versions infidles et
les interprtations visionnaires d'Averros et des autres Arabes, mais
expliqu par des professeurs qui parlaient sa langue et qui avaient
tudi sa philosophie, soit pour la professer, soit pour la combattre.
On connut surtout le divin Platon; et si l'on apprit  se perdre avec
lui dans des rgions qu'on pourrait appeler ultra-intellectuelles, on y
gagna du moins de substituer la contemplation du beau moral  la
dissection minutieuse des oprations de l'intelligence, et l'lvation
des sentiments aux vaines subtilits de l'esprit.

La jurisprudence tait toujours, aprs la thologie, ce qui conduisait
le plus srement aux distinctions, aux emplois et  la fortune[797].
Aussi le nombre des jurisconsultes semblait s'accrotre de plus en plus.
Les Universits se disputaient les plus clbres, levaient  l'envi
leurs appointements, comme par une espce d'enchre, et
s'enorgueillissaient de les avoir, comme on triomphe aprs une victoire.
On les voyait souvent passer de leurs chaires au conseil des princes, et
devenir les oracles des cours. Les titres pompeux ne leur manquaient pas
plus qu'aux philosophes; et si ces derniers taient les monarques du
savoir, les monarques des arts libraux, les autres taient aussi les
monarques des lois, comme Christophe de _Castiglione_, conseiller de
Jean-Marie Visconti, second duc de Milan; les monarques des
jurisconsultes du temps, comme Raphal Fulgose de Plaisance, et
plusieurs autres.

[Note 797: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 371.]

Jean d'Imola fut encore un de ces hommes  immense renomme; le nombre
de ses lves et leur fidlit en sont les preuves; quand il passa de
l'Universit de Padoue  celle de Ferrare, que le marquis Nicolas III
venait de rouvrir[798], trois cents de ses coliers le suivirent, et six
cents autres vinrent de Bologne exprs pour l'entendre[799]. Ce Jean
d'Imola eut un lve qui ne fut pas moins clbre que son matre. Il
tait de la mme ville, et quoique son nom ft Alexandre _Tartagni_, il
ne fut connu que sous celui d'Alexandre d'Imola. Il a laiss des
ouvrages trs-volumineux sur le Code, le Digeste, les Dcrtales, les
Clmentines, etc. Outre plusieurs titres glorieux qui lui furent donns
selon l'usage du temps, il eut celui de Pre de la Vrit. Il faut
croire qu'il le mrita; mais il noya cette vrit dans de trop gros et
trop inutiles volumes, pour qu'on puisse vrifier le fait. Le droit
fodal (puisqu'on est convenu d'appeler ainsi un corps de lois qui
blessent tous les droits de la proprit, de la justice et de la
raison), le droit fodal eut un interprte, un r-ordonnateur et un
commentateur clbre dans Antoine de _Prato Vecchio_, cr comte et
conseiller de l'empire par l'empereur Sigismond, et dont on a imprim
plusieurs ouvrages[800].

[Note 798: En 1402.]

[Note 799: _Papadopoli, Hist. Gymn. Palav._, vol. I, p. 212.]

[Note 800: Entre autres, Un _Rpertoire_ ou _Lexique du Droit,
Repertorium vel Lexicon juridicum_, Milan, 1481, et deux autres
_Rpertoires_, sur les _OEuvres de Barthole_, et sur les _OEuvres de
Balde_, qui ont aussi t imprims depuis.]

Mais aucun de ces jurisconsultes n'eut alors une rputation si grande et
si universelle que Franois _Accolti_ d'Arezzo, ville fconde en hommes
illustres, qui se firent gloire de substituer  leur nom celui
d'_Aretino_, se trouvant plus honors de leur patrie que de leur
famille. Ce qu'un Azzon avait t au treizime, et un Barthole au
quatorzime sicle, Franois _Accolti_ le fut au quinzime[801]. Il
professa avec le plus grand clat dans les Universits de Ferrare, de
Sienne, de Milan, de Pise; fut dans une haute faveur auprs du marquis
_Borso_ d'Este, et du duc Franois Sforce; laissa un grand nombre
d'ouvrages, consultations et commentaires sur les Dcrtales, livres sur
les lois romaines, traits sur diffrentes matires de droit et de
jurisprudence; et de plus fut un savant hellniste, et traduisit, du
grec en latin, plusieurs homlies de S. Jean Chrysostme, les lettres
attribues  Phalaris, et celles qu'on attribue aussi  Diogne le
Cynique. Quelques critiques avaient imagin un autre Franois d'Arezzo,
 qui ils donnaient ces productions littraires, rimprimes plusieurs
fois, pour en dpouiller notre jurisconsulte; mais _Mazachelli_ et
_Tiraboschi_ lui en ont restitu toute la gloire. Il eut aussi celle de
faire des vers et de fournir une preuve de plus que ce talent peut
s'allier avec des tudes graves et des emplois importants.

[Note 801: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 394.]

Dans la foule de ces lgistes alors fameux, on remarque un Barthlemy
_Cipolla_, Vronais, auteur, entre autres ouvrages imprims, d'un Trait
_des Servitudes des Maisons de Ville et de Campagne_[802]; et plus
encore un Pierre _Tommai_ de Ravenne, non pas tant peut-tre  cause de
son profond savoir et de ses gros livres sur une science aujourd'hui
peu en crdit parmi nous, que pour sa mmoire prodigieuse qui le rend
une espce de phnomne, bon  observer dans tous les pays et dans tous
les sicles.  vingt ans, il savait par coeur tout le code[803]; on lui
indiquait une loi, il rcitait sur-le-champ les sommaires qu'en avait
faits Barthole, et quelques passages du texte. Il examinait les opinions
de diffrents docteurs sur cette loi, proposait et rsolvait toutes les
difficults. Il retenait les leons entires de son professeur, les
crivait mot pour mot, ou bien, au moment o elles finissaient, il les
rcitait devant un grand nombre d'coliers, en remontant depuis les
dernires paroles jusqu'au premires. Il les mettait en vers et les
rptait sur-le-champ. Un prdicateur avait cit dans un seul sermon,
cent quatre-vingts textes d'auteurs qui prouvaient l'immortalit de
l'ame; le jeune _Tommai_ les rpta tous devant lui. Il retenait des
sermons entiers, et les portait tout crits au prdicateur. Il lisait
rapidement une seule fois une longue suite de noms propres, et les
rptait aussitt dans le mme ordre. Mais voici quelque chose de plus
fort: il jouait aux checs, un autre jouait aux ds, un troisime
crivait les nombres que les ds marquaient  chaque coup; _Tommai_
dictait en mme temps deux lettres diffrentes, dont on lui avait
prescrit le sujet: le jeu fini, il rptait tous les mouvements
qu'avaient faits les checs, tous les nombres forms par les ds, et
toutes les paroles de ses deux lettres, en commenant par la fin.

[Note 802: _De Servitutibus urbanorum et rusticorum proediorum_.]

[Note 803: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 411.]

Il attribuait ces prodiges  un art particulier de classer dans son
esprit les mots et les choses; il voulut communiquer au public ce secret
merveilleux, dans un livre qu'il fit imprimer  Venise, en 1491, sous le
titre du Phoenix[804], livre qui a t rimprim plusieurs fois, et qui
pourtant est fort rare. Fabricius, qui l'avait vu, dit dans sa
Bibliothque de la moyenne et basse latinit[805], qu'il l'a trouv si
obscur, qu'il aimait mieux se passer toute sa vie de ce talent, que de
s'engager avec l'auteur dans des mthodes si compliques et si
difficiles  saisir. C'est ce Pierre _Tommai_, communment dsign sous
le nom de Pierre de Ravenne, qui fit admirer sa science dans une partie
de l'Allemagne,  la fin du quinzime sicle[806]. Le duc de Pomranie,
Bogislas, revenant d'un plerinage en Palestine, sjourna quelque temps
 Venise. Son Universit de Gripswald tait tombe en dcadence; il
voulut emmener avec lui un savant qui pt la relever. Il choisit Pierre
de Ravenne parmi tous ceux qui florissaient alors  Padoue et  Venise,
obtint quoique avec peine son cong du doge, et partit avec le
professeur, sa femme et ses enfants. Tous ceux de ses lves qui taient
Allemands voulurent le suivre. En arrivant  Gripswald, il fut reu avec
les plus grands honneurs. Il y professa quelques annes; mais, ayant
perdu tous ses enfants  l'exception d'un seul, il voulut retourner en
Italie, et n'y put jamais arriver. On le voit successivement arrt par
le duc de Saxe et par d'autres souverains, et dans une extrme
vieillesse obtenant les mmes succs, jouissant partout des mmes
honneurs. On perd enfin ses traces, et l'on ne fait plus que des
conjectures sur le temps et le lieu de sa mort. Cela importe assez peu;
mais il n'est pas sans intrt de voir un savant Italien aller, quoique
charg d'annes, rpandre, vers le Nord, les bienfaits de la science, il
peut aussi n'tre pas inutile de voir encore un exemple de ce que
deviennent souvent au bout de trois ou quatre sicles, les succs les
plus tendus et les renommes les plus brillantes.

[Note 804: _Phoenix, sive ad artificialem memoriam comparandam brevis
quidem et facilis, sed re ips et usu comprobat introductio_.]

[Note 805: Vol. VI, p. 58.]

[Note 806: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 414.]

On trouve encore dans cette foule presque innombrable de docteurs et de
professeurs, parmi les noms que quelque circonstance particulire peut
engager  conserver, ceux de Barthlemy _Soccino_ de Sienne, et de son
antagoniste le clbre Jason _dal Maino_; ils disputrent souvent
ensemble dans l'Universit de Pise, et leurs combats firent tant de
bruit, que Laurent de Mdicis voulut en tre tmoin, et fit, un jour,
exprs le voyage[807]. Ce jour-l, les deux rivaux firent preuve gale
de leur prsence d'esprit, si ce n'est de leur bonne foi. Jason, press
par son adversaire, imagina, pour lui chapper, d'inventer sur-le-champ
un texte et de le citer  l'appui de son opinion. _Soccino_ s'en
aperut, inventa aussitt un texte contraire, et le cita en faveur de la
sienne. Je voudrais bien savoir, dit le premier, o tu as t prendre
ce texte; c'est, rpondit le second, tout auprs de celui que tu viens
de citer toi-mme. _Soccino_ tait un homme d'un esprit mordant,
joueur, libertin et prodigue; malgr les chaires lucratives qu'il
remplit, et les ouvrages qu'il publia, il mourut pauvre[808], et ne
laissa mme pas de quoi se faire enterrer. Jason eut un caractre et une
conduite tout--fait contraires. Sa vie fut rgulire et honore. Il fut
charg par les ducs de Milan de plusieurs missions d'clat qu'il remplit
avec dignit. Il reut de l'empereur Maximilien, devant qui il avait
prononc un discours, le titre de comte Palatin; et de Louis Sforce, dit
le Maure, celui de Patrice et la charge de snateur. Quand Louis XII se
rendit  Milan, aprs la prise de Gnes, la renomme de Jason lui
inspira la curiosit de l'entendre. Le roi se rendit donc  l'Universit
avec une suite nombreuse, o se trouvaient cinq cardinaux; Jason rcita
une de ses leons, dont Louis fut si satisfait, qu'il embrassa le
professeur lorsqu'il descendit de sa chaire. Le roi s'entretint ensuite
familirement avec lui, et lui demanda, entre autres choses, pourquoi il
ne s'tait point mari; c'est, rpondit l'ambitieux Jason, afin que le
pape puisse apprendre par le tmoignage de V. M. que je ne suis pas
indigne du chapeau de cardinal. Paul Jove, en rapportant ce fait[809],
dont il fut tmoin, ne dit pas si le roi promit de lui rendre ce
tmoignage; ce qui est certain, c'est que Jason n'eut point le chapeau.
On dit qu'il devint fou peu de temps avant sa mort[810], peut-tre du
chagrin de ne le pas avoir.

[Note 807: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 421.]

[Note 808: En 1507.]

[Note 809: _Elog. Doctor. Vir._, p. 126.]

[Note 810: Il mourut  Pavie, le 22 mars 1519.]

Le droit canon conduisait plus aisment que le civil  cet honneur si
envi par Jason. Il eut alors un nombre peut-tre plus grand encore de
professeurs savants et fameux; mais si, dans l'tat actuel des lumires,
on s'intresse mdiocrement au sort du Code, du Digeste et de leurs
verbeux commentateurs, on s'intresse moins encore aux Dcrtales, aux
Clmentines et aux Extravagantes; d'ailleurs les plus clbres de ces
canonistes furent en mme temps docteurs en l'un et en l'autre droit. On
a donc dj vu le nom de ceux qui pouvaient mriter quelque mention
particulire, et il est plus que temps de quitter une science qui ne
sera jamais dans un grand crdit chez aucun peuple, sans prouver, par
cela mme que, chez ce peuple, la lgislation est mauvaise, et par
consquent la civilisation imparfaite.

Le crdit dont peut jouir la mdecine ne prouve pas la mme chose; il
prouve seulement que chez un peuple les hommes souffrants sont faibles,
et croient facilement aux moyens qu'on leur dit avoir de conserver la
vie et de rendre la sant. Or, c'est chez tous les peuples et dans tous
les sicles que les hommes sont ainsi. Tout est dit contre la mdecine
quand on l'a nomme un art incertain et conjectural. L'exprience et
l'tude attentive de la nature peuvent seules fixer son incertitude, et
changer en axime ses doutes et ses conjectures; mais quel tait, au
quinzime sicle l'tat de ces deux guides ncessaires? On suivait
aveuglment des systmes dpourvus d'expriences, ou un empyrisme sans
systme. La nature tait encore toute couverte de ce voile que l'on
commence  soulever. La mdecine tait pourtant trs-honore. Dans
presque toutes les Universits elle tait enseigne avec clat; elle ne
menait pas, comme le droit, aux charges et aux emplois publics; mais
elle tait elle-mme une charge, une fonction, une dignit fonde sur la
base trs-solide de l'attachement  la vie.

Elle fut surtout dans un haut crdit  Milan, sous Philippe-Marie
Visconti. Jamais prince ne s'occupa plus que lui des mdecins, et ne
leur donna plus d'occupation. Dans sa chambre,  table,  la chasse,
partout et toujours, il fallait qu'il en et auprs de lui,  la moindre
douleur, il les faisait tous appeler; il les consultait sans cesse; il
coutait leurs conseils, mais ce n'tait pas toujours pour les suivre.
Quand ils contrariaient ses desseins ou ses gots, il n'en faisait qu'
sa volont; et si les mdecins s'obstinaient, il les chassait de sa
cour[811]. Les Sforce n'y eurent pas moins de foi que les Visconti.
Milan fut donc alors la ville d'Italie o ils fleurirent en plus grand
nombre; mais dans les autres parties, dans toutes les Universits, ils
furent aussi trs-nombreux. L'histoire de cette science offre dans ce
sicle, en Italie, les noms d'une quantit prodigieuse de professeurs,
dont plusieurs ont laiss, dans des ouvrages  peine connus aujourd'hui
des gens de l'art, des preuves assez mdiocres de leur savoir; on ne
voit pas qu'aucun d'eux ait ouvert des routes nouvelles, ni fait faire
des pas ou des progrs rels  la science. Il serait inutile de rpter
ces noms, qui ne rappelleraient qu'une gloire teinte et des souvenirs
effacs.

[Note 811: _Pier Candido Decembrio_ dans sa Vie de Philippe-Marie
_Visconti, Script. Rer. ital._, vol. XX.]

Il en est pourtant quelques-uns auxquels des circonstances particulires
attachent de l'intrt; Michel Savonarole, professeur  Padoue, et
grand-pre du trop fameux Dominicain Jrme Savonarole, laissa, outre
quelques ouvrages de profession, un loge de Padoue, qui contient
d'utiles renseignements sur cette ville; l'histoire le cite souvent, et
Muratori l'a jug digne d'entrer dans sa grande collection[812]. Pierre
_Leoni_ de Spolte ne se livra pas seulement  la mdecine, mais  la
philosophie platonicienne; il fut intime ami de Marsile Ficin, et ce fut
sans doute ce qui le fit appeler auprs d'un malade dont la mort
entrana la sienne. N'ayant pu sauver la vie  Laurent de Mdicis, il
fut trouv noy dans un puits,  Correggio. On dit alors qu'il s'y tait
jet de dsespoir; mais les plus clairvoyants accusent un homme puissant
de l'y avoir fait jeter; et celui que Sannazar indique assez clairement,
dans une de ses lgies italiennes[813], et  qui l'histoire impute
cette barbare et injuste vengeance, est Pierre de Mdicis, fils de
Laurent[814].

[Note 812: _Scriptor. Rer. ital._, vol. XXIV.]

[Note 813: C'est celle qui termine l'dition de Padoue, Comino,
1723, in-4., p. 412.]

[Note 814: Tiraboschi, t. VI, p. 345.]

Gabriel _Zerbi_, de Vrone, eut une mort encore plus funeste. Aprs
avoir profess la mdecine  Rome et  Padoue, il la professait  Venise
lorsqu'un grand personnage parmi les Turcs, attaqu d'une maladie grave,
y envoya demander un habile mdecin. Gabriel, choisi par le doge,
partit, gurit le Turc, reut de riches prsents et revenait
trs-content avec un fils tout jeune, qu'il avait emmen dans ce voyage.
 peine tait-il en chemin, que le Turc, s'tant livr  quelques excs,
retomba malade et mourut. Ses enfants souponnrent le mdecin italien
de l'avoir empoisonn; on le poursuivit, on l'atteignit, et aprs lui
avoir donn l'horrible spectacle de voir scier en deux son enfant, on le
fit prir du mme supplice[815]. Ce malheureux _Zerbi_ a laiss un livre
de mtaphysique, et un autre d'anatomie[816], dont M. Portal donne un
extrait dans l'histoire de cette science[817]. Jean _Marliani_, de
Milan, fut  la fois mathmaticien, philosophe et mdecin clbre. Il
donnait des leons de toutes ces sciences, et l'on venait pour les
suivre, mme des pays trangers. On le nommait en philosophie un
Aristote, un Hippocrate en mdecine, en astronomie un Ptolme; cela ne
nous est pas nouveau, mais ce qui l'est, c'est que ces titres
magnifiques lui furent donns dans un dit du duc de Milan[818].
_Marliani_ crivit, dans ces trois diffrents genres, beaucoup
d'ouvrages que l'on cite, mais sans dire s'ils justifient cette grande
rputation de l'auteur[819]. Alexandre _Achillini_, Bolonais, frre du
pote Jean Philote, dont nous avons parl, fut plus clbre philosophe
que mdecin[820], et ce nom d'_Achillini_, port, dans le sicle
suivant, par un second pote petit-fils du premier, fut encore plus
illustr en posie qu'en philosophie et en mdecine.

[Note 815: _Valerianus, de Infel. Liter._, l. I.]

[Note 816: _Medicus theoricus_, c'est--dire, le professeur de
mdecine thorique.]

[Note 817: Tom. I, p. 247 et suiv.]

[Note 818: Jean-Galeaz-Marie Sforce; l'dit est du 26 septembre
1483.]

[Note 819: Voyez-en la liste dans _Argelati, Bibl. Script. Mediol_,
t. II, part. I.]

[Note 820: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 359.]

_Niccol Leoniceno_, de Vicence, mrite un article  part, sinon comme
mdecin, du moins comme savant littrateur, et comme l'un des plus forts
rudits de ce sicle o il en existait de si forts. Il traduisit le
premier, en latin, les OEuvres de Galien. Pratiquant peu la mdecine, je
sers mieux le public, disait-il, qu'en visitant les malades, puisque
j'instruis les mdecins. On distingue entre ses ouvrages, celui o il
examine les erreurs de Pline et des autres anciens auteurs qui ont crit
sur les simples employs comme mdicaments[821], ce livre lui fit des
querelles avec plusieurs savants; il les soutint sans aigreur: il
entrait dans son rgime de ne se fcher jamais. Son empire sur toutes
ses passions, sa vie chaste et sobre, lui donnrent une sant
inaltrable; il vcut jusqu'en 1524, et mourut  quatre-vingt-seize ans.
Il traduisit aussi en latin les Aphorismes d'Hippocrate, en italien les
Histoires de Dion, de Procope et quelques dialogues de Lucien: il
crivit le premier en Italie sur la maladie qu'on y appelle _mal
franais_, qu'on nomme en France _mal de Naples_, et qui, dit-on, ne
commena  tre connue en Europe qu'en 1494[822]. On a enfin de lui
trois livres d'Histoires diverses, des Lettres et d'autres Opuscules,
qui annoncent des connaissances aussi varies qu'tendues.

[Note 821: _Plinii et aliorum plurium auctorum, qui de simplicibus
medicaminibus scripserunt errores notati_, etc.; Bude, 1532, in-fol.]

[Note 822: _De Morbo Gallico_, Venise, Alde, 1497. Les OEuvres de
_Leoniceno_ ont t recueillies, Ble, 1533, in-fol.]

L'astronomie tait encore alors trop souvent accompagne des rveries de
l'astrologie judiciaire, mais souvent aussi elle marchait sans cette
dshonorante escorte. La crdulit des grands tait l'encouragement de
la charlatanerie des astrologues. Philippe-Marie Visconti n'en tait
pas moins entour que de mdecins. L'historien de sa vie[823] nomme avec
soin tous ceux qu'il fit venir  sa cour, et dcrit les formes
superstitieuses avec lesquelles il les consultait dans toute affaire.
Ils perdirent tout en le perdant. Franois Sforce n'tait pas homme 
leur donner de l'emploi[824]; leurs noms ne furent plus prononcs sous
son rgne qu'avec le mpris qui leur tait d. Parmi ceux qui joignirent
 quelque faible pour l'astrologie de grandes connaissances
astronomiques, on distingue Jean _Bianchini_, Bolonais, selon les uns,
et Ferrarois selon d'autres, qui publia des tables astronomiques, o
sont combins tous les mouvements des plantes; elles furent rimprimes
plusieurs fois dans le sicle suivant[825], et valurent  leur auteur,
de la part de l'empereur Frdric III, la permission, pour lui et pour
ses descendants, d'ajouter l'aigle imprial  leurs armes[826]. Un autre
Ferrarois, Dominique-Marie _Novara_, fit un prsent plus prcieux au
monde; il lui donna le grand Copernic. Ce _Novara_ tait un gnie hardi
et qui aimait  se frayer des routes nouvelles; il ne serait pas
impossible que le jeune Copernic, son lve, qu'il associait  toutes
ses observations astronomiques, et reu de lui les premires ides de
son Systme du monde.

[Note 823: _Pier Candido Decembrio, ub. supr._]

[Note 824: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 298.]

[Note 825: _Id. ibid._, p. 299.]

[Note 826: _Id. ibid._, p. 302.]

J'en suis fch pour un art que j'aime; mais je trouve parmi les
astrologues les plus connus de ce sicle un des ses plus savants
musiciens. La musique qu'on avait d'abord enseigne dans les coles
publiques, et qui tait au nombre des sept arts, n'tait que le
plain-chant. Mais l'art avait fait des progrs, et la musique, telle
qu'elle tait au temps dont nous parlons, n'avait point,  proprement
parler, d'cole. Louis Sforce fut le premier qui pensa  en fonder une
pour elle  Milan; et le premier professeur de cette cole fut
_Franchino Gaffurio_. Il tait n  Lodi, le 14 janvier 1451[827]; dans
sa jeunesse, il alla montrant son art  Vrone,  Mantoue,  Gnes et
jusqu' Naples. Chass de cette dernire ville par la peste et par les
incursions des Turcs, il revint  Lodi, o il enseignait la musique aux
enfants, lorsqu'il fut appel  Milan par Louis-le-Maure[828]. Il y
composa plusieurs ouvrages estims, sur la thorie et la pratique de cet
art[829], et fit traduire de grec en latin, les ouvrages des anciens
auteurs sur la musique. Il tait de plus assez bon pote, trs-habile en
astronomie, et malheureusement aussi en astrologie. Ce fut d'astrologie
et non d'astronomie qu'il fut professeur  Padoue en 1522, lorsque la
chute de Louis Sforce, et les rvolutions de Milan eurent renvers sa
chaire musicale. Il avait alors soixante-onze ans, et mourut peu de
temps aprs.

[Note 827: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 327.]

[Note 828: En 1484.]

[Note 829: _Theoricum opus harmonic disciplin_, Milan, 1492,
in-fol.; _Practica Music utriusque cants, ibid._, 1496; _de armo nic
Musicorum instrumentorum, ibid._, 1418.]

La Toscane fut un des tats de l'Italie o les tudes astronomiques
furent suivies avec le plus d'ardeur; mais ce fut aussi l'une de celles
o l'astrologie judiciaire y mla le plus ses erreurs. On croit que
Marsile Ficin lui-mme eut la faiblesse d'y donner quelque crance. Pic
de la Mirandole rsolut au contraire de les combattre ouvertement. Son
Trait en douze livres contre l'astrologie, qui ne parut qu'aprs sa
mort, jeta l'alarme parmi les charlatans et parmi les dupes. Le savant
astronome et astrologue _Lucio Bellanti_ y rpondit par une _Dfense de
l'astrologie_[830], aussi en douze livres, prcds d'un livre de
questions _sur la vrit de l'astrologie_[831]. L'auteur parat de la
meilleure foi du monde dans cette apologie. Il parle avec la plus haute
estime de celui  qui il rpond. Il regrette que ceux qui ont publi son
ouvrage aprs sa mort, aient imprim cette tache  son nom, et il ne
doute pas que s'il et vcu, il n'et supprim une production si peu
digne de lui[832]. _Lorenzo Buonincontri_ de _San Miniato_ mla aussi
les rveries astrologiques  la science de l'astronomie, et mritait,
plus qu'aucun autre, d'en tre exempt[833]. Oblig de quitter sa patrie
ds sa jeunesse, il eut pendant plusieurs annes une destine errante.
Il passa ensuite  Naples auprs du roi Alphonse. Il y expliqua le pome
de l'_Astronomie_ de Manilius, et compta le clbre _Pontano_ parmi ses
disciples. Outre divers ouvrages astronomiques et astrologiques en
prose, on en a de lui un, en trois livres et en vers hexamtres,
intitul _Des Choses naturelles et divines_[834], o il mle, selon son
caprice, un abrg de la religion chrtienne avec des folies
astrologiques, et avec quelques notions saines et exactes de gographie
et d'astronomie. Il cultiva aussi l'histoire, et composa des annales
dont une partie est imprime dans le grand recueil de _Muratori_[835],
et l'_Histoire des Rois de Naples_, aussi imprime en grande partie dans
un autre recueil[836]. Malgr tout son savoir et tous ses talents, il
vcut pauvre, et ne dut peut-tre qu' la libralit du cardinal
_Riario_ de ne pas mourir de misre.

[Note 830: _Astrologi defensio contra Joannem Picum Mirandulanum_.]

[Note 831: _De Astrologi veritate liber Qustionum_.]

[Note 832: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 304.]

[Note 833: _Id. ibid._, p. 306.]

[Note 834: _Rerum Naturalium et Divinarum, sive de rebus coelestibus
libri tres_.]

[Note 835: Depuis 1360 jusqu'en 1458. _Script. Rer. ital._, vol.
XXI.]

[Note 836: _Delitioe eruditorum_, du docteur Lami, vol. V, VI, VIII.]

Celui de tous ces astronomes qu'on peut regarder comme le plus clbre,
et qui fut le plus entirement  l'abri des folies qui dgradaient alors
cette science, c'est Paul _Toscanelli_, n  Florence, en 1397[837],
auteur du superbe Gnomon de la cathdrale de cette ville, dont le savant
La Condamine, en passant  Florence, en 1755, eut la gloire de
solliciter et d'obtenir la rparation. Le savoir de _Toscanelli_ tait
si universellement reconnu dans l'Europe, que la roi Alphonse de
Portugal voulut avoir son avis sur le projet de navigation aux Indes
orientales. _Toscanelli_ rpondit aux questions qui lui furent faites,
par deux lettres, l'une adresse  Fernando Martinez, chanoine de
Lisbonne, l'autre  Christophe Colomb: il y joignit une carte de
navigation, relative  ce projet, et ne contribua pas peu, par ses
conseils, au succs de l'entreprise[838]. C'est aux astronomes, c'est
aux ouvrages qui ont pour objet l'astronomie, qu'il convient de rappeler
les services que cet illustre Florentin rendit  la science. En parlant
de ses deux rponses aux questions du roi de Portugal, je viens de
toucher un sujet dont l'intrt plus gnral veut que nous nous y
arrtions davantage. Le got pour les navigations lointaines, et
l'ardeur pour les dcouvertes, qui rgnait alors, en produisirent une 
jamais clbre, l'un des grands vnements qui signalent ce sicle
mmorable, et qui en doit terminer le tableau.

[Note 837: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 308.]

[Note 838: Voy. la Vie de Christophe _Colombo_, par Ferdinand
_Colombo_ son fils, et le Trait sur le Gnomon de Florence, par l'abb
Ximens.]

La passion pour les voyages de long cours tait ne depuis long-temps en
Italie. Ds la fin du treizime sicle, le Vnitien Marc-Paul avait
publi la relation de ceux qu'il avait faits dans les Indes orientales,
 la Chine et au Japon; elle avait excit de toutes parts le dsir de
l'imiter, de dcouvrir des pays nouveaux, et de voir de ses yeux tant de
merveilles. Le nombre des voyageurs fut considrable dans le quatorzime
sicle, et les Portugais qui, dans le quinzime, semblrent inspirs par
le gnie des dcouvertes, eurent pour conseil un Florentin, et pour
cooprateur, ou plutt pour guide, un Italien, dont la patrie positive a
t long-temps incertaine, que Gnes, Plaisance et le Montferrat se sont
disputs, mais qu'un savant Pimontais a rcemment et dfinitivement
prouv appartenir au Montferrat[839]. Celui-ci s'lanant plus loin
dans la carrire, non content de dcouvertes partielles, ajouta une
quatrime partie au globe, et fit  l'ancien univers le prsent d'un
nouveau monde. Enfin un autre Italien, plus heureux parat avoir
dmontr que _Colombo_ tait n dans le Montferrat, au chteau de
_Cuccaro_, qui appartenait  sa famille., donna son nom  cette partie
nouvelle de la terre, qui a exerc depuis une si grande influence sur
les trois autres, et principalement sur l'Europe, sans qu'on ait os
dcider encore si ce n'a pas t en gnral, et  tout considrer, une
influence funeste.

[Note 839: Aprs avoir examin les trois opinions contradictoires
qui existaient au sujet de la patrie de Christophe _Colombo_, Tiraboschi
s'tait dcid en faveur de Gnes, t. VI, part. I, p. 172 et suiv. M.
_Galeani Napione_, de l'acadmie de Turin, a rfut Tiraboschi par une
Dissertation, insre d'abord dans les Mmoires de cette illustre
acadmie (_Littrature et Beaux-Arts_, anne 1805), rimprime depuis,
avec des augmentations considrables, Florence, 1808, in-8.; et il
parait avoir dmontr que _Colombo_ tait n dans le Montferrat, au
chteau de _Cuccaro_. qui appartenait  sa famille.]

_Cristoforo Colombo_, n en 1442  _Cuccaro_, dans le Montferrat, de
parents nobles, mais pauvres, transport  Gnes encore enfant, montra,
ds sa jeunesse, un got dcid pour la mer. Il fit son apprentissage
avec un clbre corsaire, son parent, et du mme nom que lui. Ayant fait
un commencement de fortune, il s'associa son frre, Barthlemy
_Colombo_, qui dessinait trs-habilement des cartes gographiques 
l'usage des navigateurs. Ils s'tablirent tous deux  Lisbonne, o
Christophe se maria. En observant les cartes gographiques de son frre,
et en coutant les rcits que les navigateurs portugais faisaient de
leurs voyages, il conut les premires ides de sa dcouverte. Ce fut
alors qu'il crivit  Paul _Toscanelli_, et qu'il en reut une rponse
propre  l'encourager dans son entreprise; mais elle exigeait des
dpenses qu'un gouvernement seul pouvait faire. _Colombo_ fit d'abord au
snat gnois l'hommage de ses projets: on les traita de rves et de
visions. Jean II, roi de Portugal, y fit un meilleur accueil; mais les
commissaires qu'il nomma eurent l'indignit de drober  _Colombo_ ses
cartes et ses plans, et de faire partir sur une caravelle un pilote qui
heureusement ne fut pas assez habile pour en faire usage, et revint en
Portugal comme il en tait parti. _Colombo_ indign abandonne ce pays,
envoie son frre en Angleterre, passe lui-mme en Espagne, proposant
partout son nouveau monde, et ne pouvant le faire agrer  personne. Il
crivit  la cour de France, qui  peine daigna lui rpondre. Un moine
franciscain, nomm _Marchena_[840], reparla de lui  la cour d'Espagne;
on l'couta enfin; mais les prtentions de _Colombo_ parurent trop
fortes, et ayant encore prouv des refus, il tait prt  quitter
l'Espagne, lorsque la prise de Grenade sur les Maures changea les
dispositions de la cour. Au milieu de la joie que rpandit cette
conqute, la reine Isabelle, sollicite de nouveau, adopta
dfinitivement le projet. _Colombo_ fut appel, reu avec honneur, et
cr, par des lettres-patentes, amiral perptuel et hrditaire dans
toutes les les et continents qu'il viendrait  dcouvrir, vice-roi et
gouverneur de ces mmes pays, avec la dixime part de tout ce qu'ils
pourraient produire, outre le remboursement de ses dpenses.

[Note 840: _Fra Giovanni Perez de Marchena_.]

Le 3 aot 1492 fut le jour mmorable o il partit du port de Palos avec
trois caravelles pour la plus grande entreprise qu'on ait jamais
tente[841]. On sait quel fut le succs de ce premier voyage, les
dcouvertes qu'il fit, et la rception magnifique et triomphante qui lui
fut faite  Barcelonne, lorsqu'il y parut  son retour. Dix-sept
vaisseaux furent mis sous ses ordres. Cette seconde expdition, aussi
glorieuse que la premire, fut trouble par les manoeuvres de l'envie.
_Colombo_ revint en Espagne, et les dconcerta par sa prsence. Mais 
son troisime voyage, lorsqu'aprs avoir dj donn  cette cour
plusieurs les, entre autres Cuba, St.-Domingue, la Jamaque, la
Trinit, il avait commenc  dcouvrir le continent qu'il prenait encore
pour une le, l'envie obtint un premier triomphe: _Colombo_ fut destitu
de ses emplois, et ramen en Europe charg de fers. Ds qu'il put se
faire entendre, il cessa de paratre coupable, et cependant toute la
grce qu'il put obtenir, fut d'aller dans un quatrime voyage[842]
s'exposer  de nouveaux dangers, pour conqurir  un gouvernement ingrat
des terres et des richesses nouvelles.  son dernier retour en Espagne,
en 1504, il se trouva priv d'un puissant appui. La reine Isabelle
n'tait plus. Ferdinand, prvenu par les ennemis de _Colombo_, n'eut
plus personne auprs de lui pour le dfendre. Des dlais, de vaines
promesses, des propositions humiliantes, devinrent l'unique rcompense
de tant de travaux et de services: et tandis que les trsors de la
Castille se grossissaient chaque jour du produit des dcouvertes de ce
grand homme, il mourut de chagrin, plus encore que des suites de ses
fatigues,  l'ge de soixante-cinq ans.

[Note 841: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 180.]

[Note 842: En 1502.]

Lorsqu'il eut t dpossd de ses emplois et amen captif en Europe, un
autre amiral fut charg de continuer la dcouverte du Nouveau Monde. Cet
amiral, nomm Alphonse d'_Ojeda_, avait sur sa flotte un homme destin 
recueillir la gloire de cette expdition et de celles du malheureux
_Colombo_. Il se nommait _Amerigo Vespucci_. N  Florence le 9 mars
1451[843], d'une famille noble, il fut envoy par son pre en Espagne,
pour y apprendre le commerce. Le bruit que faisaient  Sville les
dcouvertes de _Colombo_ lui inspirrent le dsir d'en faire de
semblables. Il tait trs-instruit en astronomie, en cosmographie, et
avait appris la navigation, soit dans des voyages prcdents, soit par
des tudes que sa passion naissante lui avait fait entreprendre. Lorsque
la flotte d'Alphonse d'_Ojeda_ partit, il obtint du roi d'y tre
employ. Quelques auteurs ont prtendu qu'il fut lui-mme commandant de
cette flotte, mais l'autre opinion parat beaucoup plus probable. On
l'accuse aussi d'avoir, dans les narrations de ses voyages, commis des
erreurs volontaires de dates pour s'attribuer l'honneur d'avoir abord
le premier au continent du Nouveau-Monde, que cependant _Colombo_ avait
dcouvert et reconnu avant lui. Quoi qu'il en soit, aprs plusieurs
voyages signals par des dcouvertes, dont il a laiss la description
dans des lettres que l'on possde imprimes[844], il revint en Espagne,
et fut fix  Sville en 1507, avec le titre de pilote majeur. Son
emploi tait d'examiner tous les pilotes, et de leur dsigner les routes
qu'ils devaient tenir en naviguant: titre et fonctions trs-convenables,
dit le judicieux _Tiraboschi_[845], pour un homme vers dans la science
de la navigation, mais au-dessous du mrite de celui qui aurait
command en chef une flotte, et dcouvert le continent d'un nouveau
monde. Ce fut cet emploi qui lui fournit l'occasion de rendre son nom
immortel, en le donnant aux pays nouvellement dcouverts. En dessinant
les cartes pour servir de guides  la navigation des pilotes, il
indiquait le nouveau continent par le nom d'_America_[846], et ce nom,
rpt par les navigateurs et par les pilotes, devint bientt universel.
Les Espagnols eurent beau s'en plaindre, ce nom est rest au
Nouveau-Monde. De quelque nature que fussent les droits d'_Amerigo
Vespucci_ pour le lui donner, suivant l'observation trs-simple et
trs-juste des auteurs de l'Histoire des voyages[847], aprs une si
longue possession, il est trop tard pour les combattre.

[Note 843: _Bandini, Vita di Amerigo Vespucci_, Florence, 1745,
in-4., cap. II, p. XXIV.]

[Note 844:  la suite de sa Vie, crite et publie par _Angelo Maria
Bandini, ub. supr._]

[Note 845: Tom. VI, part. I, p. 190.]

[Note 846: Tiraboschi, _loc. cit._]

[Note 847: Traduite et rdige par l'abb Prvt, t. XLV, p. 255.]

Les Florentins qui ont conserv de leurs anciennes moeurs l'usage de
tenir fortement  la gloire de leurs illustres concitoyens, dfendent
celle de ce clbre voyageur contre tous les reproches que lui font les
Espagnols, les Gnois, et qui sont, malgr leurs efforts, adopts par
les historiens les plus impartiaux et les juges les plus intgres. Ils
tiennent, pour ainsi dire, ternellement allum devant son nom le
_Fanale_ qui le fut devant sa maison, par dcret de la rpublique[848].
C'tait un honneur que leurs aeux n'accordaient qu' ceux qui avaient
bien mrit de la patrie.

[Note 848: _Bandini, Vita_, etc., p. XLV.]

Quand le bruit des voyages d'_Amerigo Vespucci_ et l'clat de son nom se
rpandirent dans l'Europe, on fit des ftes  Florence, et la seigneurie
envoya, devant la maison de sa famille, les lumires qui y restrent
allumes pendant trois nuits et trois jours; c'est ce qu'on nommait _il
Fanale_. On illuminait alors dans toute la ville, et les nobles taient
obligs d'entretenir des feux au haut de leurs maisons ou de leurs
palais, pour se montrer d'accord avec l'allgresse publique. C'est ainsi
que ce peuple sensible savait honorer ses grands hommes.

Tel fut le mmorable vnement qui termine avec tant d'clat l'histoire
du quinzime sicle. Si l'on parcourt d'un oeil rapide son tendue
entire, on en voit les diffrentes parties marques par diverses
poques, qui sont lies ensemble comme les actes d'un drame. Au
commencement, on se retrace, comme dans une exposition, la gloire du
sicle pass, les trois grands phnomnes qui ont paru sur l'horizon
littraire, la langue fixe par eux, et les modles inimitables qu'ils
ont laisss. On reconnat que s'il est jamais possible de s'lever 
leur hauteur, c'est en suivant la mme route, en marchant avec eux sur
les pas des anciens, en se pntrant des beauts de leur langage, de la
sublimit de leurs conceptions, de la grandeur et de la finesse
galement naturelles de leur style. On semble quitter alors une langue
naissante, on se livre tout entiers  la recherche des ouvrages des
anciens et  leur tude. Le latin redevient, pour ainsi dire, la seule
langue crite, et le grec seul est encore une langue savante. On
redouble d'ardeur pour l'apprendre, et pour en possder les monuments.
Nulle dpense n'est pargne, nulle peine ne rebute, nul voyage
n'effraie. On parcourt, on explore, on fouille l'Europe entire: un
commerce s'tablit en Orient, non pour des objets matriels de
consommation ou de luxe, mais pour les trsors de l'ame et les richesses
de l'esprit. L'Italie est ainsi prpare, quand l'Orient s'croule, et
jette en quelque sorte dans son sein, des savants, des philosophes, des
littrateurs disperss, emportant avec eux, comme leurs dieux pnates,
non les statues de leurs anctres, mais les productions de ces grands
gnies et leurs chefs-d'oeuvre immortels. Ils arrivent dans des lieux si
bien disposs  les recevoir, comme dans une seconde patrie. Ils n'y
trouvent pas seulement un asyle, mais des distinctions, des honneurs.
Des chaires s'lvent pour eux, des gymnases leur sont ouverts; Aristote
retrouve son lyce et Platon son acadmie.

Mais ces richesses drobes par les Grecs fugitifs aux flammes qui
avaient consum tout le reste, et celles qu'on avait retires avec tant
de peine du fond des clotres d'Europe, o tant d'autres avaient pri,
pouvaient prir encore. Le temps et ses rvolutions, la guerre et ses
fureurs, pouvaient amener un dernier dsastre que rien n'aurait pu
rparer. Un art conservateur et propagateur est donn aux hommes.
L'imprimerie est invente, et les oeuvres du gnie, et les oracles de la
vrit sont dsormais imprissables. Enfin l'univers connu ne parat
plus suffire  l'ambition de l'esprit humain, au dsir qu'il a
d'accrotre ses lumires et ses jouissances; il se trouve trop serr
dans cet univers; on en dcouvre un autre, nouveau thtre o il
s'lance, pour en rapporter des richesses nouvelles, et dans l'espoir
d'arracher  la nature ses derniers secrets.

Heureux les hommes s'ils n'y taient conduits que par ces nobles
passions, si la vile et insatiable soif de l'or ne les y guidait pas, si
elle n'entranait  sa suite la ruine, la dvastation, les infirmits
nouvelles, les flaux destructeurs, l'intarissable effusion de sang
humain, l'extinction de races entires, l'esclavage d'autres races,
accompagn des plus atroces barbaries, et dans le lointain, la vengeance
de ces excs par des atrocits non moins horribles! Mais, telle est la
malheureuse condition de l'homme, la somme des biens et des maux lui fut
donne dans une mesure ingale. Il lutte en vain contre cette ingalit
primitive; et ds qu'il ajoute par son industrie aux biens qui lui
furent permis, il semble que la fatalit de sa nature augmente en
proportion le nombre et l'intensit de ses maux.

Cependant soyons justes: connaissons nos misres, mais ne les exagrons
pas. En parcourant dans cet ouvrage les annales des progrs de l'esprit
humain, pendant prs de dix sicles, nous avons constamment observ que
du moment o les lumires, teintes par la combinaison simultane de
plusieurs causes que nous avons tch de connatre, recommencrent au
dixime sicle  jeter une faible lueur, elles ont toujours t
croissant, sans faire un seul pas rtrograde, jusqu'au moment o nous
voil parvenus; qu'aucun des maux qui affligrent alors l'Italie et
l'Europe, ne vint de ces progrs de l'esprit, mais des sources trop
connues et trop compliques du malheur de toutes les socits civiles;
qu'au contraire,  mesure que les lumires se sont accrues, que les
plaisirs de l'esprit se sont fait sentir, que les talents se sont
multiplis, purs et agrandis, la triste condition humaine s'est
adoucie, l'homme a repris  la fois plus de noblesse, de vertus et de
bonheur, et qu'il lui a fallu, si j'ose le dire, s'ouvrir de nouvelles
sources d'infortunes, pour que l'arrt de sa destine ft accompli, et
pour que leur masse pt surpasser encore celle de ses jouissances et de
la flicit convenable  sa nature.

Nous verrons cette vrit consolante confirme dans la suite par les
autres parties de cette Histoire. Nous n'aurons plus  parcourir des
poques aussi arides. La nuit de la barbarie et de l'ignorance est
dissipe: les tnbres du faux savoir, et la triste lueur du pdantisme
font place au jour pur de la saine littrature, de l'rudition choisie
et du got; les grands modles ont reparu dans tous les genres, et les
esprits avides de produire n'attendent que le signal d'un nouveau
sicle, pour rpandre avec profusion leurs inventions et leurs trsors.




NOTES AJOUTES.


Page 9, ligne 24. Bientt la mort de son pre et les soins de famille
qui en furent la suite le rappelrent (Boccace)  Florence.--Une des
lettres attribues  Boccace, et imprimes, t. IV de ses OEuvres, dition
de Naples, sous le titre de Florence, 1723, contredit la date que l'on
donne ici  la mort de son pre, et mme celle de plusieurs autres
vnements de sa Vie. Cette lettre, adresse  _Cino da Pistoja_ (_ub.
supr._ p. 34), est date du 19 avril 1338. Boccace y parle de la mort
rcente de son pre, qui le laissa,  l'ge de vingt-cinq ans, matre
de ses volonts. Mais de savants critiques pensent que cette lettre a
t suppose par _Doni_, qui la publia le premier dans les _Prose
Antiche di Boccacio_, etc., que _Cino_ ne fut point le matre de
Boccace, et que ni la date de cette lettre, ni rien de ce qu'elle
contient ne peuvent tre d'aucune autorit. (Voy. _Mazzuchelli, Scritt.
ital._, t. II, part. III, p. 1320, note 37.)


Page 46, note.--_Au Rinouviau_, etc. Je parle ici selon le prjug
commun, en attribuant, comme M. _Baldelli_, au roi de Navarre cette
chanson, qui offre le premier modle de l'_ottava rima_; elle ne se
trouve point dans les manuscrits des posies de Thibault. La Ravallire,
qui les a publies, Paris, 2 vol. in-12, 1742, ne l'a point mise dans
son Recueil; tous les manuscrits, au contraire, l'attribuent  Gace
Bruls; et, quoi qu'en ait dit Pasquier, qui a induit en erreur le
savant auteur de la Vie de Boccace, c'est en effet  ce vieux pote
qu'elle appartient.


Page 53, ligne 27 et suiv. L'ouvrage (l'_Amorosa Visione_ de Boccace),
dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la premire lettre
du premier vers de chaque tercet, on en compose deux sonnets et une
_canzone_ en vers trs-rguliers, etc. Voici, pour exemple, le premier
des deux sonnets. Ce n'est pas un chef-d'oeuvre de posie, mais de
patience, et une singularit potique.

        _Mirabil cosa forse la presente
          Vision vi parr, donna gentile,
          A riguardar, si per lo nuovo stile,
          S per la fantasia ch'  nella mente.
        Rimirando vi un d subitamente
          Bella, leggiadra et in abit' umile,
          In volont mi venue con sottile
          Rima tractar, parlando brievemente.
        Adunque a voi cu'i tengho, donna mia,
          Et chui senpre disio di servire,
          La raccomando, madama Maria,
        E priegho vi se fosse nel mio dire
          Difecto alcun per vostra cortesia
          Corregiate amendando il mio fallire.
        Cara fiamma, per cui'l core o caldo,
          Que' che vi manda questa visione
          Giovanni  di Boccaccio da Certaldo_.

Chacune des lettres qui composent chaque vers de ce sonnet, est la
premire de l'un des tercets du pome; ainsi le premier vers: _Mirabil
cosa forse la presente_, ayant vingt-six lettres, contient les premires
lettre de vingt-six tercets, et rpond aux soixante-dix-huit premiers
vers du pome. Le premier mot lui seul, _mirabil_, correspond aux vingt
et un premiers vers, de cette manire:

        1. _Move nuovo disio l'audace mente,
             Donna leggiadra, per voler cantare
             Narrando quel ch' amor mi f presente

        2. In vision, piacendol dimostrare
             All' alma mia da voi presa e ferita
             Con quel piacer che ne' vostr' occhi appare.

        3. Recando adunque la mente smarrita,
             Per la vostra virtu, pensier' al cuore,
             Che gi temeva di sua poca vita,

        4. Accese lui d'un s fervente ardore
             Ch' uscita fuor di se la fantasia
             Subito corse in non usitato error.

        5. Ben ritenne per il pensier di pria
             Con fermo freno, et oltra ci rilenne
             Quel che pi caro di nuovo sentia,

        6. In cui veghiand', allor mi sopravenn
             Ne' membr' un sonno s dolce soave
             Ch' alcun di lor' in se non si sostenn.

        7. Li me posai, e ciascun' occhio grave
             Al dormir diedi, per li quai gli aguati
             Conobbi chiusi sotto dolce chiave_.

_Claricio d'Imola_, qui a imprim ces deux sonnets et la _canzone_, ou
plutt le _madrigale_,  la fin de son apologie de Boccace, aprs le
pome de l'_Amorosa Visione_, premire dition, 1521, in-4., a fort
bien observ que ces trois pices peuvent servir  faire connatre
l'orthographe que Boccace employait, et les diffrences survenues  cet
gard du quatorzime au seizime sicle. On voit en effet, par le
sixime vers du sonnet, qu'on n'crivait pas alors _et_ autrement qu'en
latin, et que cette particule ne prenait pas un _d_ devant une voyelle,
par euphonie, comme elle l'a fait depuis. On voit aussi par le huitime
vers, qu'on crivait _tractare_ par un _c_, comme les Latins, au lieu du
double _tt, trattare, etc._ En mettant au premier de ces deux mots un
_d_, et au second un double _t_, on ne retrouverait plus les initiales
des tercets correspondants. Cette observation parat avoir chapp  M.
_Baldelli_, qui a insr ces trois pices dans le Recueil qu'il a publi
des _Rime di Messer Giov. Boccacci_, Livourne, 1802, in-8., p. 105 et
suiv. Il a mis dans plusieurs mots l'orthographe moderne au lieu de
l'ancienne, et notamment dans ce huitime vers du premier sonnet,
_trattar_, au lieu de _tractar_. La mme remarque s'applique aux mots
_tengo_, du neuvime vers, qu'il faut crire _tengho_ pour se retrouver
avec l'orthographe du pome; _difetto_, du treizime vers, qui est ici
au lieu de _difecto_; et, ce qui est plus remarquable, _ho_, au lieu de
_o_, dans le premier vers du tercet ajout: _Cara fiamma per ciu'l core
o caldo_. Cette premire personne du prsent; crite par l'_o_ simple,
et non pas par _ho_, comme dans M. _Baldelli_, prouve que Boccace
l'crivait ainsi; il n'crivait donc pas _ho_, comme on l'a fait depuis,
et comme Mtastase et d'autres crivains en vers et en prose ont
rcemment cess de le faire.

 cette gne terrible d'un si long acrostiche, Boccace ajoute encore
celle de diviser son _Amorosa Visione_ en cinquante chants, tous d'un
nombre de vers parfaitement gal. Chacun de ces chants a vingt-neuf
tercets, ce qui fait avec le dernier vers, servant de _chiusa_, pour
chaque chant quatre-vingt-huit vers, et pour le pome entier, quatre
mille quatre cents vers. Il faut pourtant en excepter le dernier chant,
o il y a deux tercets de plus, ce qui ajoute six vers  la somme
totale. Si quelqu'un s'avisait aujourd'hui de faire un pome dans ce
genre pour sa matresse, on en concluerait qu'il ne serait ni pote ni
amoureux: Boccace tait cependant l'un et l'autre; mais les temps sont
changs.


Page 114, note(4)--Lorsqu'on imprimait cette note, M. Chnier n'tait
point encore attaqu de sa dernire maladie; et, malgr l'tat
habituellement inquitant de sa sant, on pouvait encore esprer de le
conserver long-temps: on tait loin de croire aussi prochaine la perte
irrparable qu'ont faite en lui la Littrature franaise et l'Institut.


Page 153, addition  la note(2).--L'dition de Florence, Giunta, 1605,
est celle qui fut faite d'aprs l'excellent travail de _Bastiano de'
Rossi_, surnomm l'_Inferigno_ dans l'acadmie de la Crusca. Les
ditions de la traduction italienne de l'ouvrage latin de _Cresenzio_
s'taient multiplies, et il n'y en avait aucune qui ne ft remplie des
fautes les plus grossires; il y en avait mme un trs-grand nombre dans
la premire dition de 1478. Les acadmiciens voulant se servir
frquemment de cette traduction dans leur Vocabulaire, et ne trouvant
aucune dition  laquelle ils pussent se fier, _Bastiano de' Rossi_ se
chargea d'en prparer une qui pt tre regarde comme classique. Il
confra les principales ditions entre elles et avec les six meilleurs
manuscrits, et parvint  redonner au texte de cette lgante traduction,
sa puret primitive. C'est se savant philologue qui a rduit l'ouvrage
dans la forme o il est aujourd'hui.


Page 167, ligne 10. _Villani_, dans son Histoire, l. V, ch. 26, fait
mention de cette crmonie, dans laquelle _Zanobi_, la couronne sur la
tte, fut conduit publiquement par la ville de Pise, accompagn de tous
les barons de l'empereur. Il compare ensuite _Zanobi_ avec Ptrarque,
qui avait reu le mme honneur  Rome; il reconnat que Ptrarque lui
tait suprieur, et avait trait de plus grands sujets; qu'il avait
aussi crit davantage, parce qu'il avait commenc plus tt, _et avait
vcut plus long-temps_. Leurs ouvrages, ajoute-t-il (et ce trait, n'est
pas inutile pour marquer l'esprit du temps), leurs ouvrages taient peu
connus _pendant leur vie_; et, quoiqu'ils fussent agrables  entendre,
les talents thologiques _de nos jours_ les font regarder comme de peu
de valeur au jugement des sages: _Le virtu' theologiche a' nostri di le
fanno riputare a vile nel cospetto de' savii_. Le jugement des sages a
vari depuis ce temps-l, du moins  l'gard de l'un de ces deux potes.
On doit pourtant observer que _Villani_ ne parle ici que de posies
latines; mais ce passage donne lieu  une autre observation. Mathieu
_Villani_, qui mourut en 1363, parle de _Zanobi_ et de Ptrarque comme
s'ils taient morts tous deux depuis long-temps. Cependant _Zanobi_ ne
mourut que deux ans avant Mathieu, et Ptrarque survcut  ce dernier
plus de dix ans. _Villani_ aurait-il vcu et crit beaucoup plus
long-temps qu'on ne croit, ou ce passage du chapitre 26 du cinquime
livre de son Histoire aurait-il t altr, peut-tre mme interpoll,
dans des temps postrieurs, par quelque thologien zl pour l'honneur
de sa science? L'une ou l'autre de ces consquences est certaine, et
plus vraisemblablement la dernire; c'est une question sur laquelle je
ne puis m'arrter, et que je me borne  prsenter aux bons critiques
italiens. Je les prie de bien remarquer les dates. _Zanobi_, couronn en
1355, meurt en 1361; Mathieu _Villani_ en 1363, et Ptrarque en 1374
seulement. Mathieu, arrt par la mort dans la composition de son
histoire, en a laiss onze livres: le passage que je suspecte est dans
le cinquime. Comment veut-on qu'il ait pu y parler de _Zanobi_, mort
depuis si peu de temps, et de Ptrarque, vivant encore, comme il en est
parl dans ce passage? _E nota che_ IN QUESTO TEMPO _erano due
eccellenti poeti coronati, cittadin di Firenze, amendue di fresca et.
L'altro c'_ HAVEA. _nome messere Francesco di ser Petraccolo_... ERA _di
maggiore eccelenzia, e maggiori e pi alte materie compose, e pi, per
ch' e'_ VIVETTE PIU LUNGAMENTE, _e cominci prima. Ma le loro cose_,
NELLA LORO VITA _a pochi erano note; e quanto ch' elle fossono
dilettevoli a udire, le virt theologiche_ A' NOSTRI D, _le fanno
riputare a vile nel cospetto de' savii_. Je persiste donc  regarder ce
trait comme une interpollation thologique, faite dans le texte de
_Villani_.


Page 169, addition  la note(2).--_Zanobi_ avait commenc dans sa
jeunesse un pome  louange de Scipion l'Africain; mais lorsqu'il apprit
que Ptrarque traitait le mme sujet, il l'abandonna aussitt. On a de
lui une traduction assez lgante en prose des _Morales de S. Grgoire_;
il avait aussi traduit en octaves italiennes le Commentaire de Macrobe
sur le songe de Scipion: cette traduction s'est conserve en manuscrit 
Milan, dans la bibliothque Saint-Marc; et c'est ce qui a fait attribuer
 _Zanobi_, par quelques personnes, un pome sur la sphre, qui n'existe
pas.


Page 262, ligne 3 et suiv. C'est de son cole (d'Emmanuel Chrysoloras),
que sortirent _Ambrogio Traversari_... _Palla Strozzi_, etc. Ce dernier
ne fut pas seulement un savant, mais l'un des premiers citoyens de
Florence, l'un des plus riches et des plus puissants protecteurs des
lettres. Son nom revient souvent, et dans l'histoire littraire, et dans
l'histoire politique. Depuis le commencement du sicle jusque vers l'an
1434, on le voit remplir dans cette rpublique, des ambassades et
d'autres grands emplois. C'est  lui que Florence dut le rtablissement
de son Universit. Sa maison fut pendant plusieurs annes l'asyle de
Thomas de Sarzane, qui devint ensuite le pape Nicolas V. _Palla Strozzi_
le soutint par ses libralits, jusqu'au temps o Thomas passa dans la
maison des Mdicis. Ce fut lui qui fit appeler et fixer  Florence
Emmanuel Chrysoloras. Il manquait  ce savant des livres grecs pour
servir de texte  ses leons; _Palla Strozzi_ en fit venir de Grce un
grand nombre  ses frais, et en fit prsent  son matre. Il tait, en
un mot, rival de Cosme de Mdicis, en amour des lettres et en
libralit; malheureusement il l'tait aussi en politique; il fut un des
principaux auteurs de l'exil de Cosme. Le retour de celui-ci fut suivi
du bannissement des chefs du parti contraire. _Palla Strozzi_, exil 
Padoue, se consola en cultivant les lettres. Il prit chez lui, avec de
forts honoraires, le grec Jean Argyropyle, qui lui lisait tous les jours
des livres grecs, et lui expliquait entre autres les ouvrages d'Aristote
sur la philosophie naturelle. Un autre savant grec, dont le nom est
inconnu, lui faisait dans la mme langue d'autres lectures, et il ne se
passait point de jour o il s'exert lui-mme  traduire du grec en
latin. Le pouvoir toujours croissant des Mdicis empcha qu'il ft
jamais rappel dans sa patrie. Il mourut  Padoue en 1462, g de
quatre-vingt-dix ans.

FIN DU TROISIME VOLUME.




MOREAU, IMPRIMEUR, RUE COQUILLIRE, N. 27.










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Pierre-Louis Ginguen

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and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
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with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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License terms from this work, or any files containing a part of this
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1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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