The Project Gutenberg EBook of Du Ct de Chez Swann, by Marcel Proust

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Title: Du Ct de Chez Swann

Author: Marcel Proust

Posting Date: April 13, 2010 [EBook #2650]
Release Date: May, 2001
[Last updated: June 2, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MARCEL PROUST



A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU



TOME I



DU COT DE CHEZ SWANN





 Monsieur Gaston Calmette



Comme un tmoignage de profonde et affectueuse reconnaissance,



Marcel Proust.







PREMIRE PARTIE



COMBRAY



I.



Longtemps, je me suis couch de bonne heure. Parfois,  peine ma
bougie teinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le
temps de me dire: Je m'endors. Et, une demi-heure aprs, la pense
qu'il tait temps de chercher le sommeil m'veillait; je voulais poser
le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma
lumire; je n'avais pas cess en dormant de faire des rflexions sur
ce que je venais de lire, mais ces rflexions avaient pris un tour un
peu particulier; il me semblait que j'tais moi-mme ce dont parlait
l'ouvrage: une glise, un quatuor, la rivalit de Franois Ier et de
Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes 
mon rveil; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des
cailles sur mes yeux et les empchait de se rendre compte que le
bougeoir n'tait plus allum. Puis elle commenait  me devenir
inintelligible, comme aprs la mtempsycose les penses d'une
existence antrieure; le sujet du livre se dtachait de moi, j'tais
libre de m'y appliquer ou non; aussitt je recouvrais la vue et
j'tais bien tonn de trouver autour de moi une obscurit, douce et
reposante pour mes yeux, mais peut-tre plus encore pour mon esprit, 
qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incomprhensible,
comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il
pouvait tre; j'entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins
loign, comme le chant d'un oiseau dans une fort, relevant les
distances, me dcrivait l'tendue de la campagne dserte o le
voyageur se hte vers la station prochaine; et le petit chemin qu'il
suit va tre grav dans son souvenir par l'excitation qu'il doit  des
lieux nouveaux,  des actes inaccoutums,  la causerie rcente et aux
adieux sous la lampe trangre qui le suivent encore dans le silence
de la nuit,  la douceur prochaine du retour.

J'appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l'oreiller
qui, pleines et fraches, sont comme les joues de notre enfance. Je
frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientt minuit. C'est
l'instant o le malade, qui a t oblig de partir en voyage et a d
coucher dans un htel inconnu, rveill par une crise, se rjouit en
apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur, c'est dj le
matin! Dans un moment les domestiques seront levs, il pourra sonner,
on viendra lui porter secours. L'esprance d'tre soulag lui donne du
courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas; les pas se
rapprochent, puis s'loignent. Et la raie de jour qui tait sous sa
porte a disparu. C'est minuit; on vient d'teindre le gaz; le dernier
domestique est parti et il faudra rester toute la nuit  souffrir sans
remde.

Je me rendormais, et parfois je n'avais plus que de courts rveils
d'un instant, le temps d'entendre les craquements organiques des
boiseries, d'ouvrir les yeux pour fixer le kalidoscope de
l'obscurit, de goter grce  une lueur momentane de conscience le
sommeil o taient plongs les meubles, la chambre, le tout dont je
n'tais qu'une petite partie et  l'insensibilit duquel je retournais
vite m'unir. Ou bien en dormant j'avais rejoint sans effort un ge 
jamais rvolu de ma vie primitive, retrouv telle de mes terreurs
enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirt par mes boucles et
qu'avait dissipe le jour,--date pour moi d'une re nouvelle,--o on les
avait coupes. J'avais oubli cet vnement pendant mon sommeil, j'en
retrouvais le souvenir aussitt que j'avais russi  m'veiller pour
chapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de prcaution
j'entourais compltement ma tte de mon oreiller avant de retourner
dans le monde des rves.

Quelquefois, comme ve naquit d'une cte d'Adam, une femme naissait
pendant mon sommeil d'une fausse position de ma cuisse. Forme du
plaisir que j'tais sur le point de goter, je m'imaginais que c'tait
elle qui me l'offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre
chaleur voulait s'y rejoindre, je m'veillais. Le reste des humains
m'apparaissait comme bien lointain auprs de cette femme que j'avais
quitte il y avait quelques moments  peine; ma joue tait chaude
encore de son baiser, mon corps courbatur par le poids de sa taille.
Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d'une femme
que j'avais connue dans la vie, j'allais me donner tout entier  ce
but: la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs
yeux une cit dsire et s'imaginent qu'on peut goter dans une
ralit le charme du songe. Peu  peu son souvenir s'vanouissait,
j'avais oubli la fille de mon rve.

Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures,
l'ordre des annes et des mondes. Il les consulte d'instinct en
s'veillant et y lit en une seconde le point de la terre qu'il occupe,
le temps qui s'est coul jusqu' son rveil; mais leurs rangs peuvent
se mler, se rompre. Que vers le matin aprs quelque insomnie, le
sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop diffrente
de celle o il dort habituellement, il suffit de son bras soulev pour
arrter et faire reculer le soleil, et  la premire minute de son
rveil, il ne saura plus l'heure, il estimera qu'il vient  peine de
se coucher. Que s'il s'assoupit dans une position encore plus dplace
et divergente, par exemple aprs dner assis dans un fauteuil, alors
le bouleversement sera complet dans les mondes dsorbits, le fauteuil
magique le fera voyager  toute vitesse dans le temps et dans
l'espace, et au moment d'ouvrir les paupires, il se croira couch
quelques mois plus tt dans une autre contre. Mais il suffisait que,
dans mon lit mme, mon sommeil ft profond et dtendt entirement mon
esprit; alors celui-ci lchait le plan du lieu o je m'tais endormi,
et quand je m'veillais au milieu de la nuit, comme j'ignorais o je
me trouvais, je ne savais mme pas au premier instant qui j'tais;
j'avais seulement dans sa simplicit premire, le sentiment de
l'existence comme il peut frmir au fond d'un animal: j'tais plus
dnu que l'homme des cavernes; mais alors le souvenir--non encore du
lieu o j'tais, mais de quelques-uns de ceux que j'avais habits et
o j'aurais pu tre--venait  moi comme un secours d'en haut pour me
tirer du nant d'o je n'aurais pu sortir tout seul; je passais en une
seconde par-dessus des sicles de civilisation, et l'image confusment
entrevue de lampes  ptrole, puis de chemises  col rabattu,
recomposaient peu  peu les traits originaux de mon moi.

Peut-tre l'immobilit des choses autour de nous leur est-elle impose
par notre certitude que ce sont elles et non pas d'autres, par
l'immobilit de notre pense en face d'elles. Toujours est-il que,
quand je me rveillais ainsi, mon esprit s'agitant pour chercher, sans
y russir,  savoir o j'tais, tout tournait autour de moi dans
l'obscurit, les choses, les pays, les annes. Mon corps, trop
engourdi pour remuer, cherchait, d'aprs la forme de sa fatigue, 
reprer la position de ses membres pour en induire la direction du
mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure
o il se trouvait. Sa mmoire, la mmoire de ses ctes, de ses genoux,
de ses paules, lui prsentait successivement plusieurs des chambres
o il avait dormi, tandis qu'autour de lui les murs invisibles,
changeant de place selon la forme de la pice imagine,
tourbillonnaient dans les tnbres. Et avant mme que ma pense, qui
hsitait au seuil des temps et des formes, et identifi le logis en
rapprochant les circonstances, lui,--mon corps,--se rappelait pour
chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des
fentres, l'existence d'un couloir, avec la pense que j'avais en m'y
endormant et que je retrouvais au rveil. Mon ct ankylos, cherchant
 deviner son orientation, s'imaginait, par exemple, allong face au
mur dans un grand lit  baldaquin et aussitt je me disais: Tiens,
j'ai fini par m'endormir quoique maman ne soit pas venue me dire
bonsoir, j'tais  la campagne chez mon grand-pre, mort depuis bien
des annes; et mon corps, le ct sur lequel je reposais, gardiens
fidles d'un pass que mon esprit n'aurait jamais d oublier, me
rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohme, en forme
d'urne, suspendue au plafond par des chanettes, la chemine en marbre
de Sienne, dans ma chambre  coucher de Combray, chez mes
grands-parents, en des jours lointains qu'en ce moment je me figurais
actuels sans me les reprsenter exactement et que je reverrais mieux
tout  l'heure quand je serais tout  fait veill.

Puis renaissait le souvenir d'une nouvelle attitude; le mur filait
dans une autre direction: j'tais dans ma chambre chez Mme de
Saint-Loup,  la campagne; mon Dieu! Il est au moins dix heures, on
doit avoir fini de dner! J'aurai trop prolong la sieste que je fais
tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup,
avant d'endosser mon habit. Car bien des annes ont pass depuis
Combray, o, dans nos retours les plus tardifs, c'tait les reflets
rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fentre. C'est
un autre genre de vie qu'on mne  Tansonville, chez Mme de
Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve  ne sortir qu'
la nuit,  suivre au clair de lune ces chemins o je jouais jadis au
soleil; et la chambre o je me serai endormi au lieu de m'habiller
pour le dner, de loin je l'aperois, quand nous rentrons, traverse
par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.

Ces vocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que
quelques secondes; souvent, ma brve incertitude du lieu o je me
trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses
suppositions dont elle tait faite, que nous n'isolons, en voyant un
cheval courir, les positions successives que nous montre le
kintoscope. Mais j'avais revu tantt l'une, tantt l'autre, des
chambres que j'avais habites dans ma vie, et je finissais par me les
rappeler toutes dans les longues rveries qui suivaient mon rveil;
chambres d'hiver o quand on est couch, on se blottit la tte dans un
nid qu'on se tresse avec les choses les plus disparates: un coin de
l'oreiller, le haut des couvertures, un bout de chle, le bord du lit,
et un numro des Dbats roses, qu'on finit par cimenter ensemble selon
la technique des oiseaux en s'y appuyant indfiniment; o, par un
temps glacial le plaisir qu'on gote est de se sentir spar du dehors
(comme l'hirondelle de mer qui a son nid au fond d'un souterrain dans
la chaleur de la terre), et o, le feu tant entretenu toute la nuit
dans la chemine, on dort dans un grand manteau d'air chaud et fumeux,
travers des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d'impalpable
alcve, de chaude caverne creuse au sein de la chambre mme, zone
ardente et mobile en ses contours thermiques, are de souffles qui
nous rafrachissent la figure et viennent des angles, des parties
voisines de la fentre ou loignes du foyer et qui se sont
refroidies;--chambres d't o l'on aime tre uni  la nuit tide, o
le clair de lune appuy aux volets entr'ouverts, jette jusqu'au pied
du lit son chelle enchante, o on
dort presque en plein air, comme la msange balance par la brise  la
pointe d'un rayon--; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que mme le
premier soir je n'y avais pas t trop malheureux et o les
colonnettes qui soutenaient lgrement le plafond s'cartaient avec
tant de grce pour montrer et rserver la place du lit; parfois au
contraire celle, petite et si leve de plafond, creuse en forme de
pyramide dans la hauteur de deux tages et partiellement revtue
d'acajou, o ds la premire seconde j'avais t intoxiqu moralement
par l'odeur inconnue du vtiver, convaincu de l'hostilit des rideaux
violets et de l'insolente indiffrence de la pendule qui jacassait
tout haut comme si je n'eusse pas t l;--o une trange et
impitoyable glace  pieds quadrangulaires, barrant obliquement un des
angles de la pice, se creusait  vif dans la douce plnitude de mon
champ visuel accoutum un emplacement qui n'y tait pas prvu;--o ma
pense, s'efforant pendant des heures de se disloquer, de s'tirer en
hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver 
remplir jusqu'en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien
de dures nuits, tandis que j'tais tendu dans mon lit, les yeux
levs, l'oreille anxieuse, la narine rtive, le coeur battant: jusqu'
ce que l'habitude et chang la couleur des rideaux, fait taire la
pendule, enseign la piti  la glace oblique et cruelle, dissimul,
sinon chass compltement, l'odeur du vtiver et notablement diminu
la hauteur apparente du plafond. L'habitude! amnageuse habile mais
bien lente et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant
des semaines dans une installation provisoire; mais que malgr tout il
est bien heureux de trouver, car sans l'habitude et rduit  ses seuls
moyens il serait impuissant  nous rendre un logis habitable.

Certes, j'tais bien veill maintenant, mon corps avait vir une
dernire fois et le bon ange de la certitude avait tout arrt autour
de moi, m'avait couch sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait
mis approximativement  leur place dans l'obscurit ma commode, mon
bureau, ma chemine, la fentre sur la rue et les deux portes. Mais
j'avais beau savoir que je n'tais pas dans les demeures dont
l'ignorance du rveil m'avait en un instant sinon prsent l'image
distincte, du moins fait croire la prsence possible, le branle tait
donn  ma mmoire; gnralement je ne cherchais pas  me rendormir
tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit  me
rappeler notre vie d'autrefois,  Combray chez ma grand'tante, 
Balbec,  Paris,  Doncires,  Venise, ailleurs encore,  me rappeler
les lieux, les personnes que j'y avais connues, ce que j'avais vu
d'elles, ce qu'on m'en avait racont.

A Combray, tous les jours ds la fin de l'aprs-midi, longtemps avant
le moment o il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin
de ma mre et de ma grand'mre, ma chambre  coucher redevenait le
point fixe et douloureux de mes proccupations. On avait bien invent,
pour me distraire les soirs o on me trouvait l'air trop malheureux,
de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l'heure du
dner, on coiffait ma lampe; et,  l'instar des premiers architectes
et matres verriers de l'ge gothique, elle substituait  l'opacit
des murs d'impalpables irisations, de surnaturelles apparitions
multicolores, o des lgendes taient dpeintes comme dans un vitrail
vacillant et momentan. Mais ma tristesse n'en tait qu'accrue, parce
que rien que le changement d'clairage dtruisait l'habitude que
j'avais de ma chambre et grce  quoi, sauf le supplice du coucher,
elle m'tait devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais
plus et j'y tais inquiet, comme dans une chambre d'htel ou de
chalet, o je fusse arriv pour la premire fois en descendant de
chemin de fer.

Au pas saccad de son cheval, Golo, plein d'un affreux dessein,
sortait de la petite fort triangulaire qui veloutait d'un vert sombre
la pente d'une colline, et s'avanait en tressautant vers le chteau
de la pauvre Genevive de Brabant. Ce chteau tait coup selon une
ligne courbe qui n'tait autre que la limite d'un des ovales de verre
mnags dans le chssis qu'on glissait entre les coulisses de la
lanterne. Ce n'tait qu'un pan de chteau et il avait devant lui une
lande o rvait Genevive qui portait une ceinture bleue. Le chteau
et la lande taient jaunes et je n'avais pas attendu de les voir pour
connatre leur couleur car, avant les verres du chssis, la sonorit
mordore du nom de Brabant me l'avait montre avec vidence. Golo
s'arrtait un instant pour couter avec tristesse le boniment lu 
haute voix par ma grand'tante et qu'il avait l'air de comprendre
parfaitement, conformant son attitude avec une docilit qui n'excluait
pas une certaine majest, aux indications du texte; puis il
s'loignait du mme pas saccad. Et rien ne pouvait arrter sa lente
chevauche. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de
Golo qui continuait  s'avancer sur les rideaux de la fentre, se
bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le corps de Golo
lui-mme, d'une essence aussi surnaturelle que celui de sa monture,
s'arrangeait de tout obstacle matriel, de tout objet gnant qu'il
rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant
intrieur, ft-ce le bouton de la porte sur lequel s'adaptait aussitt
et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure ple toujours
aussi noble et aussi mlancolique, mais qui ne laissait paratre aucun
trouble de cette transvertbration.

Certes je leur trouvais du charme  ces brillantes projections qui
semblaient maner d'un pass mrovingien et promenaient autour de moi
des reflets d'histoire si anciens. Mais je ne peux dire quel malaise
me causait pourtant cette intrusion du mystre et de la beaut dans
une chambre que j'avais fini par remplir de mon moi au point de ne pas
faire plus attention  elle qu' lui-mme. L'influence anesthsiante
de l'habitude ayant cess, je me mettais  penser,  sentir, choses si
tristes. Ce bouton de la porte de ma chambre, qui diffrait pour moi
de tous les autres boutons de porte du monde en ceci qu'il semblait
ouvrir tout seul, sans que j'eusse besoin de le tourner, tant le
maniement m'en tait devenu inconscient, le voil qui servait
maintenant de corps astral  Golo. Et ds qu'on sonnait le dner,
j'avais hte de courir  la salle  manger, o la grosse lampe de la
suspension, ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et qui connaissait
mes parents et le boeuf  la casserole, donnait sa lumire de tous les
soirs; et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de
Genevive de Brabant me rendaient plus chre, tandis que les crimes de
Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de
scrupules.

Aprs le dner, hlas, j'tais bientt oblig de quitter maman qui
restait  causer avec les autres, au jardin s'il faisait beau, dans le
petit salon o tout le monde se retirait s'il faisait mauvais. Tout le
monde, sauf ma grand'mre qui trouvait que c'est une piti de rester
enferm  la campagne et qui avait d'incessantes discussions avec mon
pre, les jours de trop grande pluie, parce qu'il m'envoyait lire dans
ma chambre au lieu de rester dehors. Ce n'est pas comme cela que vous
le rendrez robuste et nergique, disait-elle tristement, surtout ce
petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volont. Mon
pre haussait les paules et il examinait le baromtre, car il aimait
la mtorologie, pendant que ma mre, vitant de faire du bruit pour
ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas
trop fixement pour ne pas chercher  percer le mystre de ses
supriorits. Mais ma grand'mre, elle, par tous les temps, mme quand
la pluie faisait rage et que Franoise avait prcipitamment rentr les
prcieux fauteuils d'osier de peur qu'ils ne fussent mouills, on la
voyait dans le jardin vide et fouett par l'averse, relevant ses
mches dsordonnes et grises pour que son front s'imbibt mieux de la
salubrit du vent et de la pluie. Elle disait: Enfin, on respire! et
parcourait les alles dtrempes,--trop symtriquement alignes  son
gr par le nouveau jardinier dpourvu du sentiment de la nature et
auquel mon pre avait demand depuis le matin si le temps
s'arrangerait,--de son petit pas enthousiaste et saccad, rgl sur les
mouvements divers qu'excitaient dans son me l'ivresse de l'orage, la
puissance de l'hygine, la stupidit de mon ducation et la symtrie
des jardins, plutt que sur le dsir inconnu d'elle d'viter  sa jupe
prune les taches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu'
une hauteur qui tait toujours pour sa femme de chambre un dsespoir
et un problme.

Quand ces tours de jardin de ma grand'mre avaient lieu aprs dner,
une chose avait le pouvoir de la faire rentrer: c'tait,  un des
moments o la rvolution de sa promenade la ramenait priodiquement,
comme un insecte, en face des lumires du petit salon o les liqueurs
taient servies sur la table  jeu,--si ma grand'tante lui criait:
Bathilde! viens donc empcher ton mari de boire du cognac! Pour la
taquiner, en effet (elle avait apport dans la famille de mon pre un
esprit si diffrent que tout le monde la plaisantait et la
tourmentait), comme les liqueurs taient dfendues  mon grand-pre,
ma grand'tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre
grand'mre entrait, priait ardemment son mari de ne pas goter au
cognac; il se fchait, buvait tout de mme sa gorge, et ma grand'mre
repartait, triste, dcourage, souriante pourtant, car elle tait si
humble de coeur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu
de cas qu'elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se
conciliaient dans son regard en un sourire o, contrairement  ce
qu'on voit dans le visage de beaucoup d'humains, il n'y avait
d'ironie que pour elle-mme, et pour nous tous comme un baiser de ses
yeux qui ne pouvaient voir ceux qu'elle chrissait sans les caresser
passionnment du regard. Ce supplice que lui infligeait ma
grand'tante, le spectacle des vaines prires de ma grand'mre et de sa
faiblesse, vaincue d'avance, essayant inutilement d'ter  mon
grand-pre le verre  liqueur, c'tait de ces choses  la vue
desquelles on s'habitue plus tard jusqu' les considrer en riant et 
prendre le parti du perscuteur assez rsolument et gaiement pour se
persuader  soi-mme qu'il ne s'agit pas de perscution; elles me
causaient alors une telle horreur, que j'aurais aim battre ma
grand'tante. Mais ds que j'entendais: Bathilde, viens donc empcher
ton mari de boire du cognac! dj homme par la lchet, je faisais ce
que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a
devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les
voir; je montais sangloter tout en haut de la maison  ct de la
salle d'tudes, sous les toits, dans une petite pice sentant l'iris,
et que parfumait aussi un cassis sauvage pouss au dehors entre les
pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la
fentre entr'ouverte. Destine  un usage plus spcial et plus
vulgaire, cette pice, d'o l'on voyait pendant le jour jusqu'au
donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi,
sans doute parce qu'elle tait la seule qu'il me ft permis de fermer
 clef,  toutes celles de mes occupations qui rclamaient une
inviolable solitude: la lecture, la rverie, les larmes et la volupt.
Hlas! je ne savais pas que, bien plus tristement que les petits
carts de rgime de son mari, mon manque de volont, ma sant
dlicate, l'incertitude qu'ils projetaient sur mon avenir,
proccupaient ma grand'mre, au cours de ces dambulations
incessantes, de l'aprs-midi et du soir, o on voyait passer et
repasser, obliquement lev vers le ciel, son beau visage aux joues
brunes et sillonnes, devenues au retour de l'ge presque mauves comme
les labours  l'automne, barres, si elle sortait, par une voilette 
demi releve, et sur lesquelles, amen l par le froid ou quelque
triste pense, tait toujours en train de scher un pleur
involontaire.

Ma seule consolation, quand je montais me coucher, tait que maman
viendrait m'embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir
durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment o je
l'entendais monter, puis o passait dans le couloir  double porte le
bruit lger de sa robe de jardin en mousseline bleue,  laquelle
pendaient de petits cordons de paille tresse, tait pour moi un
moment douloureux. Il annonait celui qui allait le suivre, o elle
m'aurait quitt, o elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir
que j'aimais tant, j'en arrivais  souhaiter qu'il vnt le plus tard
possible,  ce que se prolonget le temps de rpit o maman n'tait
pas encore venue. Quelquefois quand, aprs m'avoir embrass, elle
ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire
embrasse-moi une fois encore, mais je savais qu'aussitt elle aurait
son visage fch, car la concession qu'elle faisait  ma tristesse et
 mon agitation en montant m'embrasser, en m'apportant ce baiser de
paix, agaait mon pre qui trouvait ces rites absurdes, et elle et
voulu tcher de m'en faire perdre le besoin, l'habitude, bien loin de
me laisser prendre celle de lui demander, quand elle tait dj sur le
pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fche dtruisait tout
le calme qu'elle m'avait apport un instant avant, quand elle avait
pench vers mon lit sa figure aimante, et me l'avait tendue comme une
hostie pour une communion de paix o mes lvres puiseraient sa
prsence relle et le pouvoir de m'endormir. Mais ces soirs-l, o
maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, taient doux
encore en comparaison de ceux o il y avait du monde  dner et o, 
cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se
bornait habituellement  M. Swann, qui, en dehors de quelques
trangers de passage, tait  peu prs la seule personne qui vnt chez
nous  Combray, quelquefois pour dner en voisin (plus rarement depuis
qu'il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne
voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois aprs le dner, 
l'improviste. Les soirs o, assis devant la maison sous le grand
marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du
jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui
tourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et
glac, toute personne de la maison qui le dclenchait en entrant sans
sonner, mais le double tintement timide, ovale et dor de la
clochette pour les trangers, tout le monde aussitt se demandait:
Une visite, qui cela peut-il tre? mais on savait bien que cela ne
pouvait tre que M. Swann; ma grand'tante parlant  haute voix, pour
prcher d'exemple, sur un ton qu'elle s'efforait de rendre naturel,
disait de ne pas chuchoter ainsi; que rien n'est plus dsobligeant
pour une personne qui arrive et  qui cela fait croire qu'on est en
train de dire des choses qu'elle ne doit pas entendre; et on envoyait
en claireur ma grand'mre, toujours heureuse d'avoir un prtexte pour
faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher
subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre
aux roses un peu de naturel, comme une mre qui, pour les faire
bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a
trop aplatis.

Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand'mre allait
nous apporter de l'ennemi, comme si on et pu hsiter entre un grand
nombre possible d'assaillants, et bientt aprs mon grand-pre disait:
Je reconnais la voix de Swann. On ne le reconnaissait en effet qu'
la voix, on distinguait mal son visage au nez busqu, aux yeux verts,
sous un haut front entour de cheveux blonds presque roux, coiffs 
la Bressant, parce que nous gardions le moins de lumire possible au
jardin pour ne pas attirer les moustiques et j'allais, sans en avoir
l'air, dire qu'on apportt les sirops; ma grand'mre attachait
beaucoup d'importance, trouvant cela plus aimable,  ce qu'ils
n'eussent pas l'air de figurer d'une faon exceptionnelle, et pour les
visites seulement. M. Swann, quoique beaucoup plus jeune que lui,
tait trs li avec mon grand-pre qui avait t un des meilleurs amis
de son pre, homme excellent mais singulier, chez qui, parat-il, un
rien suffisait parfois pour interrompre les lans du coeur, changer le
cours de la pense. J'entendais plusieurs fois par an mon grand-pre
raconter  table des anecdotes toujours les mmes sur l'attitude
qu'avait eue M. Swann le pre,  la mort de sa femme qu'il avait
veille jour et nuit. Mon grand-pre qui ne l'avait pas vu depuis
longtemps tait accouru auprs de lui dans la proprit que les Swann
possdaient aux environs de Combray, et avait russi, pour qu'il
n'assistt pas  la mise en bire,  lui faire quitter un moment, tout
en pleurs, la chambre mortuaire. Ils firent quelques pas dans le parc
o il y avait un peu de soleil. Tout d'un coup, M. Swann prenant mon
grand-pre par le bras, s'tait cri: Ah! mon vieil ami, quel
bonheur de se promener ensemble par ce beau temps. Vous ne trouvez pas
a joli tous ces arbres, ces aubpines et mon tang dont vous ne
m'avez jamais flicit? Vous avez l'air comme un bonnet de nuit.
Sentez-vous ce petit vent? Ah! on a beau dire, la vie a du bon tout de
mme, mon cher Amde! Brusquement le souvenir de sa femme morte lui
revint, et trouvant sans doute trop compliqu de chercher comment il
avait pu  un pareil moment se laisser aller  un mouvement de joie,
il se contenta, par un geste qui lui tait familier chaque fois qu'une
question ardue se prsentait  son esprit, de passer la main sur son
front, d'essuyer ses yeux et les verres de son lorgnon. Il ne put
pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux
annes qu'il lui survcut, il disait  mon grand-pre: C'est drle,
je pense trs souvent  ma pauvre femme, mais je ne peux y penser
beaucoup  la fois. Souvent, mais peu  la fois, comme le pauvre
pre Swann, tait devenu une des phrases favorites de mon grand-pre
qui la prononait  propos des choses les plus diffrentes. Il
m'aurait paru que ce pre de Swann tait un monstre, si mon grand-pre
que je considrais comme meilleur juge et dont la sentence faisant
jurisprudence pour moi, m'a souvent servi dans la suite  absoudre des
fautes que j'aurais t enclin  condamner, ne s'tait rcri: Mais
comment? c'tait un coeur d'or!

Pendant bien des annes, o pourtant, surtout avant mon mariage, M.
Swann, le fils, vint souvent les voir  Combray, ma grand'tante et mes
grands-parents ne souponnrent pas qu'il ne vivait plus du tout dans
la socit qu'avait frquente sa famille et que sous l'espce
d'incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils
hbergeaient,--avec la parfaite innocence d'honntes hteliers qui ont
chez eux, sans le savoir, un clbre brigand,--un des membres les plus
lgants du Jockey-Club, ami prfr du comte de Paris et du prince de
Galles, un des hommes les plus choys de la haute socit du faubourg
Saint-Germain.

L'ignorance o nous tions de cette brillante vie mondaine que menait
Swann tenait videmment en partie  la rserve et  la discrtion de
son caractre, mais aussi  ce que les bourgeois d'alors se faisaient
de la socit une ide un peu hindoue et la considraient comme
compose de castes fermes o chacun, ds sa naissance, se trouvait
plac dans le rang qu'occupaient ses parents, et d'o rien,  moins
des hasards d'une carrire exceptionnelle ou d'un mariage inespr, ne
pouvait vous tirer pour vous faire pntrer dans une caste suprieure.
M. Swann, le pre, tait agent de change; le fils Swann se trouvait
faire partie pour toute sa vie d'une caste o les fortunes, comme dans
une catgorie de contribuables, variaient entre tel et tel revenu. On
savait quelles avaient t les frquentations de son pre, on savait
donc quelles taient les siennes, avec quelles personnes il tait en
situation de frayer. S'il en connaissait d'autres, c'taient
relations de jeune homme sur lesquelles des amis anciens de sa
famille, comme taient mes parents, fermaient d'autant plus
bienveillamment les yeux qu'il continuait, depuis qu'il tait
orphelin,  venir trs fidlement nous voir; mais il y avait fort 
parier que ces gens inconnus de nous qu'il voyait, taient de ceux
qu'il n'aurait pas os saluer si, tant avec nous, il les avait
rencontrs. Si l'on avait voulu  toute force appliquer  Swann un
coefficient social qui lui ft personnel, entre les autres fils
d'agents de situation gale  celle de ses parents, ce coefficient et
t pour lui un peu infrieur parce que, trs simple de faon et ayant
toujours eu une toquade d'objets anciens et de peinture, il
demeurait maintenant dans un vieil htel o il entassait ses
collections et que ma grand'mre rvait de visiter, mais qui tait
situ quai d'Orlans, quartier que ma grand'tante trouvait infamant
d'habiter. tes-vous seulement connaisseur? je vous demande cela dans
votre intrt, parce que vous devez vous faire repasser des crotes
par les marchands, lui disait ma grand'tante; elle ne lui supposait
en effet aucune comptence et n'avait pas haute ide mme au point de
vue intellectuel d'un homme qui dans la conversation vitait les
sujets srieux et montrait une prcision fort prosaque non seulement
quand il nous donnait, en entrant dans les moindres dtails, des
recettes de cuisine, mais mme quand les soeurs de ma grand'mre
parlaient de sujets artistiques. Provoqu par elles  donner son avis,
 exprimer son admiration pour un tableau, il gardait un silence
presque dsobligeant et se rattrapait en revanche s'il pouvait fournir
sur le muse o il se trouvait, sur la date o il avait t peint, un
renseignement matriel. Mais d'habitude il se contentait de chercher 
nous amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait
de lui arriver avec des gens choisis parmi ceux que nous connaissions,
avec le pharmacien de Combray, avec notre cuisinire, avec notre
cocher. Certes ces rcits faisaient rire ma grand'tante, mais sans
qu'elle distingut bien si c'tait  cause du rle ridicule que s'y
donnait toujours Swann ou de l'esprit qu'il mettait  les conter: On
peut dire que vous tes un vrai type, monsieur Swann! Comme elle
tait la seule personne un peu vulgaire de notre famille, elle avait
soin de faire remarquer aux trangers, quand on parlait de Swann,
qu'il aurait pu, s'il avait voulu, habiter boulevard Haussmann ou
avenue de l'Opra, qu'il tait le fils de M. Swann qui avait d lui
laisser quatre ou cinq millions, mais que c'tait sa fantaisie.
Fantaisie qu'elle jugeait du reste devoir tre si divertissante pour
les autres, qu' Paris, quand M. Swann venait le 1er janvier lui
apporter son sac de marrons glacs, elle ne manquait pas, s'il y avait
du monde, de lui dire: Eh bien! M. Swann, vous habitez toujours prs
de l'Entrept des vins, pour tre sr de ne pas manquer le train quand
vous prenez le chemin de Lyon? Et elle regardait du coin de l'oeil,
par-dessus son lorgnon, les autres visiteurs.

Mais si l'on avait dit  ma grand'mre que ce Swann qui, en tant que
fils Swann tait parfaitement qualifi pour tre reu par toute la
belle bourgeoisie, par les notaires ou les avous les plus estims
de Paris (privilge qu'il semblait laisser tomber un peu en
quenouille), avait, comme en cachette, une vie toute diffrente; qu'en
sortant de chez nous,  Paris, aprs nous avoir dit qu'il rentrait se
coucher, il rebroussait chemin  peine la rue tourne et se rendait
dans tel salon que jamais l'oeil d'aucun agent ou associ d'agent ne
contempla, cela et paru aussi extraordinaire  ma tante qu'aurait pu
l'tre pour une dame plus lettre la pense d'tre personnellement
lie avec Ariste dont elle aurait compris qu'il allait, aprs avoir
caus avec elle, plonger au sein des royaumes de Thtis, dans un
empire soustrait aux yeux des mortels et o Virgile nous le montre
reu  bras ouverts; ou, pour s'en tenir  une image qui avait plus de
chance de lui venir  l'esprit, car elle l'avait vue peinte sur nos
assiettes  petits fours de Combray--d'avoir eu  dner Ali-Baba,
lequel quand il se saura seul, pntrera dans la caverne, blouissante
de trsors insouponns.

Un jour qu'il tait venu nous voir  Paris aprs dner en s'excusant
d'tre en habit, Franoise ayant, aprs son dpart, dit tenir du
cocher qu'il avait dn chez une princesse,--Oui, chez une princesse
du demi-monde! avait rpondu ma tante en haussant les paules sans
lever les yeux de sur son tricot, avec une ironie sereine.

Aussi, ma grand'tante en usait-elle cavalirement avec lui. Comme elle
croyait qu'il devait tre flatt par nos invitations, elle trouvait
tout naturel qu'il ne vnt pas nous voir l't sans avoir  la main un
panier de pches ou de framboises de son jardin et que de chacun de
ses voyages d'Italie il m'et rapport des photographies de
chefs-d'oeuvre.

On ne se gnait gure pour l'envoyer qurir ds qu'on avait besoin
d'une recette de sauce gribiche ou de salade  l'ananas pour des
grands dners o on ne l'invitait pas, ne lui trouvant pas un prestige
suffisant pour qu'on pt le servir  des trangers qui venaient pour
la premire fois. Si la conversation tombait sur les princes de la
Maison de France: des gens que nous ne connatrons jamais ni vous ni
moi et nous nous en passons, n'est-ce pas, disait ma grand'tante 
Swann qui avait peut-tre dans sa poche une lettre de Twickenham; elle
lui faisait pousser le piano et tourner les pages les soirs o la soeur
de ma grand'mre chantait, ayant pour manier cet tre ailleurs si
recherch, la nave brusquerie d'un enfant qui joue avec un bibelot de
collection sans plus de prcautions qu'avec un objet bon march. Sans
doute le Swann que connurent  la mme poque tant de clubmen tait
bien diffrent de celui que crait ma grand'tante, quand le soir, dans
le petit jardin de Combray, aprs qu'avaient retenti les deux coups
hsitants de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce
qu'elle savait sur la famille Swann, l'obscur et incertain personnage
qui se dtachait, suivi de ma grand'mre, sur un fond de tnbres, et
qu'on reconnaissait  la voix. Mais mme au point de vue des plus
insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout
matriellement constitu, identique pour tout le monde et dont chacun
n'a qu' aller prendre connaissance comme d'un cahier des charges ou
d'un testament; notre personnalit sociale est une cration de la
pense des autres. Mme l'acte si simple que nous appelons voir une
personne que nous connaissons est en partie un acte intellectuel.
Nous remplissons l'apparence physique de l'tre que nous voyons, de
toutes les notions que nous avons sur lui et dans l'aspect total que
nous nous reprsentons, ces notions ont certainement la plus grande
part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par
suivre en une adhrence si exacte la ligne du nez, elles se mlent si
bien de nuancer la sonorit de la voix comme si celle-ci n'tait
qu'une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce
visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous
retrouvons, que nous coutons. Sans doute, dans le Swann qu'ils
s'taient constitu, mes parents avaient omis par ignorance de faire
entrer une foule de particularits de sa vie mondaine qui taient
cause que d'autres personnes, quand elles taient en sa prsence,
voyaient les lgances rgner dans son visage et s'arrter  son nez
busqu comme  leur frontire naturelle; mais aussi ils avaient pu
entasser dans ce visage dsaffect de son prestige, vacant et
spacieux, au fond de ces yeux dprcis, le vague et doux
rsidu,--mi-mmoire, mi-oubli,--des heures oisives passes ensemble
aprs nos dners hebdomadaires, autour de la table de jeu ou au
jardin, durant notre vie de bon voisinage campagnard. L'enveloppe
corporelle de notre ami en avait t si bien bourre, ainsi que de
quelques souvenirs relatifs  ses parents, que ce Swann-l tait
devenu un tre complet et vivant, et que j'ai l'impression de quitter
une personne pour aller vers une autre qui en est distincte, quand,
dans ma mmoire, du Swann que j'ai connu plus tard avec exactitude je
passe  ce premier Swann,-- ce premier Swann dans lequel je retrouve
les erreurs charmantes de ma jeunesse, et qui d'ailleurs ressemble
moins  l'autre qu'aux personnes que j'ai connues  la mme poque,
comme s'il en tait de notre vie ainsi que d'un muse o tous les
portraits d'un mme temps ont un air de famille, une mme tonalit--
ce premier Swann rempli de loisir, parfum par l'odeur du grand
marronnier, des paniers de framboises et d'un brin d'estragon.

Pourtant un jour que ma grand'mre tait alle demander un service 
une dame qu'elle avait connue au Sacr-Coeur (et avec laquelle,  cause
de notre conception des castes elle n'avait pas voulu rester en
relations malgr une sympathie rciproque), la marquise de
Villeparisis, de la clbre famille de Bouillon, celle-ci lui avait
dit: Je crois que vous connaissez beaucoup M. Swann qui est un grand
ami de mes neveux des Laumes. Ma grand'mre tait revenue de sa
visite enthousiasme par la maison qui donnait sur des jardins et o
Mme de Villeparisis lui conseillait de louer, et aussi par un giletier
et sa fille, qui avaient leur boutique dans la cour et chez qui elle
tait entre demander qu'on ft un point  sa jupe qu'elle avait
dchire dans l'escalier. Ma grand'mre avait trouv ces gens
parfaits, elle dclarait que la petite tait une perle et que le
giletier tait l'homme le plus distingu, le mieux qu'elle et jamais
vu. Car pour elle, la distinction tait quelque chose d'absolument
indpendant du rang social. Elle s'extasiait sur une rponse que le
giletier lui avait faite, disant  maman: Svign n'aurait pas mieux
dit! et en revanche, d'un neveu de Mme de Villeparisis qu'elle avait
rencontr chez elle: Ah! ma fille, comme il est commun!

Or le propos relatif  Swann avait eu pour effet non pas de relever
celui-ci dans l'esprit de ma grand'tante, mais d'y abaisser Mme de
Villeparisis. Il semblait que la considration que, sur la foi de ma
grand'mre, nous accordions  Mme de Villeparisis, lui crt un devoir
de ne rien faire qui l'en rendt moins digne et auquel elle avait
manqu en apprenant l'existence de Swann, en permettant  des parents
 elle de le frquenter. Comment elle connat Swann? Pour une
personne que tu prtendais parente du marchal de Mac-Mahon! Cette
opinion de mes parents sur les relations de Swann leur parut ensuite
confirme par son mariage avec une femme de la pire socit, presque
une cocotte que, d'ailleurs, il ne chercha jamais  prsenter,
continuant  venir seul chez nous, quoique de moins en moins, mais
d'aprs laquelle ils crurent pouvoir juger--supposant que c'tait l
qu'il l'avait prise--le milieu, inconnu d'eux, qu'il frquentait
habituellement.

Mais une fois, mon grand-pre lut dans un journal que M. Swann tait
un des plus fidles habitus des djeuners du dimanche chez le duc de
X..., dont le pre et l'oncle avaient t les hommes d'tat les plus
en vue du rgne de Louis-Philippe. Or mon grand-pre tait curieux de
tous les petits faits qui pouvaient l'aider  entrer par la pense
dans la vie prive d'hommes comme Mol, comme le duc Pasquier, comme
le duc de Broglie. Il fut enchant d'apprendre que Swann frquentait
des gens qui les avaient connus. Ma grand'tante au contraire
interprta cette nouvelle dans un sens dfavorable  Swann: quelqu'un
qui choisissait ses frquentations en dehors de la caste o il tait
n, en dehors de sa classe sociale, subissait  ses yeux un fcheux
dclassement. Il lui semblait qu'on renont d'un coup au fruit de
toutes les belles relations avec des gens bien poss, qu'avaient
honorablement entretenues et engranges pour leurs enfants les
familles prvoyantes; (ma grand'tante avait mme cess de voir le fils
d'un notaire de nos amis parce qu'il avait pous une altesse et tait
par l descendu pour elle du rang respect de fils de notaire  celui
d'un de ces aventuriers, anciens valets de chambre ou garons
d'curie, pour qui on raconte que les reines eurent parfois des
bonts). Elle blma le projet qu'avait mon grand-pre d'interroger
Swann, le soir prochain o il devait venir dner, sur ces amis que
nous lui dcouvrions. D'autre part les deux soeurs de ma grand'mre,
vieilles filles qui avaient sa noble nature mais non son esprit,
dclarrent ne pas comprendre le plaisir que leur beau-frre pouvait
trouver  parler de niaiseries pareilles. C'taient des personnes
d'aspirations leves et qui  cause de cela mme taient incapables
de s'intresser  ce qu'on appelle un potin, et-il mme un intrt
historique, et d'une faon gnrale  tout ce qui ne se rattachait pas
directement  un objet esthtique ou vertueux. Le dsintressement de
leur pense tait tel,  l'gard de tout ce qui, de prs ou de loin
semblait se rattacher  la vie mondaine, que leur sens auditif,--ayant
fini par comprendre son inutilit momentane ds qu' dner la
conversation prenait un ton frivole ou seulement terre  terre sans
que ces deux vieilles demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui
leur taient chers,--mettait alors au repos ses organes rcepteurs et
leur laissait subir un vritable commencement d'atrophie. Si alors mon
grand-pre avait besoin d'attirer l'attention des deux soeurs, il
fallait qu'il et recours  ces avertissements physiques dont usent
les mdecins alinistes  l'gard de certains maniaques de la
distraction: coups frapps  plusieurs reprises sur un verre avec la
lame d'un couteau, concidant avec une brusque interpellation de la
voix et du regard, moyens violents que ces psychitres transportent
souvent dans les rapports courants avec des gens bien portants, soit
par habitude professionnelle, soit qu'ils croient tout le monde un peu
fou.

Elles furent plus intresses quand la veille du jour o Swann devait
venir dner, et leur avait personnellement envoy une caisse de vin
d'Asti, ma tante, tenant un numro du Figaro o  ct du nom d'un
tableau qui tait  une Exposition de Corot, il y avait ces mots: de
la collection de M. Charles Swann, nous dit: Vous avez vu que Swann
a les honneurs du Figaro?--Mais je vous ai toujours dit qu'il avait
beaucoup de got, dit ma grand'mre. Naturellement toi, du moment
qu'il s'agit d'tre d'un autre avis que nous, rpondit ma grand'tante
qui, sachant que ma grand'mre n'tait jamais du mme avis qu'elle, et
n'tant bien sre que ce ft  elle-mme que nous donnions toujours
raison, voulait nous arracher une condamnation en bloc des opinions de
ma grand'mre contre lesquelles elle tchait de nous solidariser de
force avec les siennes. Mais nous restmes silencieux. Les soeurs de ma
grand'mre ayant manifest l'intention de parler  Swann de ce mot du
Figaro, ma grand'tante le leur dconseilla. Chaque fois qu'elle voyait
aux autres un avantage si petit ft-il qu'elle n'avait pas, elle se
persuadait que c'tait non un avantage mais un mal et elle les
plaignait pour ne pas avoir  les envier. Je crois que vous ne lui
feriez pas plaisir; moi je sais bien que cela me serait trs
dsagrable de voir mon nom imprim tout vif comme cela dans le
journal, et je ne serais pas flatte du tout qu'on m'en parlt. Elle
ne s'entta pas d'ailleurs  persuader les soeurs de ma grand'mre; car
celles-ci par horreur de la vulgarit poussaient si loin l'art de
dissimuler sous des priphrases ingnieuses une allusion personnelle
qu'elle passait souvent inaperue de celui mme  qui elle
s'adressait. Quant  ma mre elle ne pensait qu' tcher d'obtenir de
mon pre qu'il consentt  parler  Swann non de sa femme mais de sa
fille qu'il adorait et  cause de laquelle disait-on il avait fini par
faire ce mariage. Tu pourrais ne lui dire qu'un mot, lui demander
comment elle va. Cela doit tre si cruel pour lui. Mais mon pre se
fchait: Mais non! tu as des ides absurdes. Ce serait ridicule.

Mais le seul d'entre nous pour qui la venue de Swann devint l'objet
d'une proccupation douloureuse, ce fut moi. C'est que les soirs o
des trangers, ou seulement M. Swann, taient l, maman ne montait pas
dans ma chambre. Je ne dnais pas  table, je venais aprs dner au
jardin, et  neuf heures je disais bonsoir et allais me coucher. Je
dnais avant tout le monde et je venais ensuite m'asseoir  table,
jusqu' huit heures o il tait convenu que je devais monter; ce
baiser prcieux et fragile que maman me confiait d'habitude dans mon
lit au moment de m'endormir il me fallait le transporter de la salle 
manger dans ma chambre et le garder pendant tout le temps que je me
dshabillais, sans que se brist sa douceur, sans que se rpandt et
s'vaport sa vertu volatile et, justement ces soirs-l o j'aurais eu
besoin de le recevoir avec plus de prcaution, il fallait que je le
prisse, que je le drobasse brusquement, publiquement, sans mme avoir
le temps et la libert d'esprit ncessaires pour porter  ce que je
faisais cette attention des maniaques qui s'efforcent de ne pas penser
 autre chose pendant qu'ils ferment une porte, pour pouvoir, quand
l'incertitude maladive leur revient, lui opposer victorieusement le
souvenir du moment o ils l'ont ferme. Nous tions tous au jardin
quand retentirent les deux coups hsitants de la clochette. On savait
que c'tait Swann; nanmoins tout le monde se regarda d'un air
interrogateur et on envoya ma grand'mre en reconnaissance. Pensez 
le remercier intelligiblement de son vin, vous savez qu'il est
dlicieux et la caisse est norme, recommanda mon grand-pre  ses
deux belles-soeurs. Ne commencez pas  chuchoter, dit ma grand'tante.
Comme c'est confortable d'arriver dans une maison o tout le monde
parle bas. Ah! voil M. Swann. Nous allons lui demander s'il croit
qu'il fera beau demain, dit mon pre. Ma mre pensait qu'un mot
d'elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait pu
faire  Swann depuis son mariage. Elle trouva le moyen de l'emmener un
peu  l'cart. Mais je la suivis; je ne pouvais me dcider  la
quitter d'un pas en pensant que tout  l'heure il faudrait que je la
laisse dans la salle  manger et que je remonte dans ma chambre sans
avoir comme les autres soirs la consolation qu'elle vnt m'embrasser.
Voyons, monsieur Swann, lui dit-elle, parlez-moi un peu de votre
fille; je suis sre qu'elle a dj le got des belles oeuvres comme son
papa. Mais venez donc vous asseoir avec nous tous sous la vranda,
dit mon grand-pre en s'approchant. Ma mre fut oblige de
s'interrompre, mais elle tira de cette contrainte mme une pense
dlicate de plus, comme les bons potes que la tyrannie de la rime
force  trouver leurs plus grandes beauts: Nous reparlerons d'elle
quand nous serons tous les deux, dit-elle  mi-voix  Swann. Il n'y a
qu'une maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sre que la
sienne serait de mon avis. Nous nous assmes tous autour de la table
de fer. J'aurais voulu ne pas penser aux heures d'angoisse que je
passerais ce soir seul dans ma chambre sans pouvoir m'endormir; je
tchais de me persuader qu'elles n'avaient aucune importance, puisque
je les aurais oublies demain matin, de m'attacher  des ides
d'avenir qui auraient d me conduire comme sur un pont au del de
l'abme prochain qui m'effrayait. Mais mon esprit tendu par ma
proccupation, rendu convexe comme le regard que je dardais sur ma
mre, ne se laissait pntrer par aucune impression trangre. Les
penses entraient bien en lui, mais  condition de laisser dehors tout
lment de beaut ou simplement de drlerie qui m'et touch ou
distrait. Comme un malade, grce  un anesthsique, assiste avec une
pleine lucidit  l'opration qu'on pratique sur lui, mais sans rien
sentir, je pouvais me rciter des vers que j'aimais ou observer les
efforts que mon grand-pre faisait pour parler  Swann du duc
d'Audiffret-Pasquier, sans que les premiers me fissent prouver aucune
motion, les seconds aucune gat. Ces efforts furent infructueux. A
peine mon grand-pre eut-il pos  Swann une question relative  cet
orateur qu'une des soeurs de ma grand'mre aux oreilles de qui cette
question rsonna comme un silence profond mais intempestif et qu'il
tait poli de rompre, interpella l'autre: Imagine-toi, Cline, que
j'ai fait la connaissance d'une jeune institutrice sudoise qui m'a
donn sur les coopratives dans les pays scandinaves des dtails tout
ce qu'il y a de plus intressants. Il faudra qu'elle vienne dner ici
un soir. Je crois bien! rpondit sa soeur Flora, mais je n'ai pas
perdu mon temps non plus. J'ai rencontr chez M. Vinteuil un vieux
savant qui connat beaucoup Maubant, et  qui Maubant a expliqu dans
le plus grand dtail comment il s'y prend pour composer un rle. C'est
tout ce qu'il y a de plus intressant. C'est un voisin de M. Vinteuil,
je n'en savais rien; et il est trs aimable. Il n'y a pas que M.
Vinteuil qui ait des voisins aimables, s'cria ma tante Cline d'une
voix que la timidit rendait forte et la prmditation, factice, tout
en jetant sur Swann ce qu'elle appelait un regard significatif. En
mme temps ma tante Flora qui avait compris que cette phrase tait le
remerciement de Cline pour le vin d'Asti, regardait galement Swann
avec un air ml de congratulation et d'ironie, soit simplement pour
souligner le trait d'esprit de sa soeur, soit qu'elle envit Swann de
l'avoir inspir, soit qu'elle ne pt s'empcher de se moquer de lui
parce qu'elle le croyait sur la sellette. Je crois qu'on pourra
russir  avoir ce monsieur  dner, continua Flora; quand on le met
sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s'arrter.
Ce doit tre dlicieux, soupira mon grand-pre dans l'esprit de qui
la nature avait malheureusement aussi compltement omis d'inclure la
possibilit de s'intresser passionnment aux coopratives sudoises
ou  la composition des rles de Maubant, qu'elle avait oubli de
fournir celui des soeurs de ma grand'mre du petit grain de sel qu'il
faut ajouter soi-mme pour y trouver quelque saveur,  un rcit sur la
vie intime de Mol ou du comte de Paris. Tenez, dit Swann  mon
grand-pre, ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela n'en
a l'air avec ce que vous me demandiez, car sur certains points les
choses n'ont pas normment chang. Je relisais ce matin dans
Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amus. C'est dans le volume
sur son ambassade d'Espagne; ce n'est pas un des meilleurs, ce n'est
gure qu'un journal, mais du moins un journal merveilleusement crit,
ce qui fait dj une premire diffrence avec les assommants journaux
que nous nous croyons obligs de lire matin et soir. Je ne suis pas
de votre avis, il y a des jours o la lecture des journaux me semble
fort agrable..., interrompit ma tante Flora, pour montrer qu'elle
avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. Quand ils
parlent de choses ou de gens qui nous intressent! enchrit ma tante
Cline. Je ne dis pas non, rpondit Swann tonn. Ce que je reproche
aux journaux c'est de nous faire faire attention tous les jours  des
choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans
notre vie les livres o il y a des choses essentielles. Du moment que
nous dchirons fivreusement chaque matin la bande du journal, alors
on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne
sais pas, les... Penses de Pascal! (il dtacha ce mot d'un ton
d'emphase ironique pour ne pas avoir l'air pdant). Et c'est dans le
volume dor sur tranches que nous n'ouvrons qu'une fois tous les dix
ans, ajouta-t-il en tmoignant pour les choses mondaines ce ddain
qu'affectent certains hommes du monde, que nous lirions que la reine
de Grce est alle  Cannes ou que la princesse de Lon a donn un bal
costum. Comme cela la juste proportion serait rtablie. Mais
regrettant de s'tre laiss aller  parler mme lgrement de choses
srieuses: Nous avons une bien belle conversation, dit-il
ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons ces sommets, et
se tournant vers mon grand-pre: Donc Saint-Simon raconte que
Maulevrier avait eu l'audace de tendre la main  ses fils. Vous savez,
c'est ce Maulevrier dont il dit: Jamais je ne vis dans cette paisse
bouteille que de l'humeur, de la grossiret et des sottises.
paisses ou non, je connais des bouteilles o il y a tout autre
chose, dit vivement Flora, qui tenait  avoir remerci Swann elle
aussi, car le prsent de vin d'Asti s'adressait aux deux. Cline se
mit  rire. Swann interloqu reprit: Je ne sais si ce fut ignorance
ou panneau, crit Saint-Simon, il voulut donner la main  mes enfants.
Je m'en aperus assez tt pour l'en empcher. Mon grand-pre
s'extasiait dj sur ignorance ou panneau, mais Mlle Cline, chez
qui le nom de Saint-Simon,--un littrateur,--avait empch l'anesthsie
complte des facults auditives, s'indignait dj: Comment? vous
admirez cela? Eh bien! c'est du joli! Mais qu'est-ce que cela peut
vouloir dire; est-ce qu'un homme n'est pas autant qu'un autre?
Qu'est-ce que cela peut faire qu'il soit duc ou cocher s'il a de
l'intelligence et du coeur? Il avait une belle manire d'lever ses
enfants, votre Saint-Simon, s'il ne leur disait pas de donner la main
 tous les honntes gens. Mais c'est abominable, tout simplement. Et
vous osez citer cela? Et mon grand-pre navr, sentant
l'impossibilit, devant cette obstruction, de chercher  faire
raconter  Swann, les histoires qui l'eussent amus disait  voix
basse  maman: Rappelle-moi donc le vers que tu m'as appris et qui me
soulage tant dans ces moments-l. Ah! oui: Seigneur, que de vertus
vous nous faites har!" Ah! comme c'est bien!

Je ne quittais pas ma mre des yeux, je savais que quand on serait 
table, on ne me permettrait pas de rester pendant toute la dure du
dner et que pour ne pas contrarier mon pre, maman ne me laisserait
pas l'embrasser  plusieurs reprises devant le monde, comme si 'avait
t dans ma chambre. Aussi je me promettais, dans la salle  manger,
pendant qu'on commencerait  dner et que je sentirais approcher
l'heure, de faire d'avance de ce baiser qui serait si court et furtif,
tout ce que j'en pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la
place de la joue que j'embrasserais, de prparer ma pense pour
pouvoir grce  ce commencement mental de baiser consacrer toute la
minute que m'accorderait maman  sentir sa joue contre mes lvres,
comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes sances de pose,
prpare sa palette, et a fait d'avance de souvenir, d'aprs ses notes,
tout ce pour quoi il pouvait  la rigueur se passer de la prsence du
modle. Mais voici qu'avant que le dner ft sonn mon grand-pre eut
la frocit inconsciente de dire: Le petit a l'air fatigu, il
devrait monter se coucher. On dne tard du reste ce soir. Et mon
pre, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma grand'mre et
que ma mre la foi des traits, dit: Oui, allons, vas te coucher. Je
voulus embrasser maman,  cet instant on entendit la cloche du dner.
Mais non, voyons, laisse ta mre, vous vous tes assez dit bonsoir
comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons, monte! Et il
me fallut partir sans viatique; il me fallut monter chaque marche de
l'escalier, comme dit l'expression populaire,  contre-coeur, montant
contre mon coeur qui voulait retourner prs de ma mre parce qu'elle ne
lui avait pas, en m'embrassant, donn licence de me suivre. Cet
escalier dtest o je m'engageais toujours si tristement, exhalait
une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorb, fix, cette
sorte particulire de chagrin que je ressentais chaque soir et la
rendait peut-tre plus cruelle encore pour ma sensibilit parce que
sous cette forme olfactive mon intelligence n'en pouvait plus prendre
sa part. Quand nous dormons et qu'une rage de dents n'est encore
perue par nous que comme une jeune fille que nous nous efforons deux
cents fois de suite de tirer de l'eau ou que comme un vers de Molire
que nous nous rptons sans arrter, c'est un grand soulagement de
nous rveiller et que notre intelligence puisse dbarrasser l'ide de
rage de dents, de tout dguisement hroque ou cadenc. C'est
l'inverse de ce soulagement que j'prouvais quand mon chagrin de
monter dans ma chambre entrait en moi d'une faon infiniment plus
rapide, presque instantane,  la fois insidieuse et brusque, par
l'inhalation,--beaucoup plus toxique que la pntration morale,--de
l'odeur de vernis particulire  cet escalier. Une fois dans ma
chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets,
creuser mon propre tombeau, en dfaisant mes couvertures, revtir le
suaire de ma chemise de nuit. Mais avant de m'ensevelir dans le lit de
fer qu'on avait ajout dans la chambre parce que j'avais trop chaud
l't sous les courtines de reps du grand lit, j'eus un mouvement de
rvolte, je voulus essayer d'une ruse de condamn. J'crivis  ma mre
en la suppliant de monter pour une chose grave que je ne pouvais lui
dire dans ma lettre. Mon effroi tait que Franoise, la cuisinire de
ma tante qui tait charge de s'occuper de moi quand j'tais 
Combray, refust de porter mon mot. Je me doutais que pour elle, faire
une commission  ma mre quand il y avait du monde lui paratrait
aussi impossible que pour le portier d'un thtre de remettre une
lettre  un acteur pendant qu'il est en scne. Elle possdait 
l'gard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code
imprieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions
insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l'apparence de ces lois
antiques qui,  ct de prescriptions froces comme de massacrer les
enfants  la mamelle, dfendent avec une dlicatesse exagre de faire
bouillir le chevreau dans le lait de sa mre, ou de manger dans un
animal le nerf de la cuisse). Ce code, si l'on en jugeait par
l'enttement soudain qu'elle mettait  ne pas vouloir faire certaines
commissions que nous lui donnions, semblait avoir prvu des
complexits sociales et des raffinements mondains tels que rien dans
l'entourage de Franoise et dans sa vie de domestique de village
n'avait pu les lui suggrer; et l'on tait oblig de se dire qu'il y
avait en elle un pass franais trs ancien, noble et mal compris,
comme dans ces cits manufacturires o de vieux htels tmoignent
qu'il y eut jadis une vie de cour, et o les ouvriers d'une usine de
produits chimiques travaillent au milieu de dlicates sculptures qui
reprsentent le miracle de saint Thophile ou les quatre fils Aymon.
Dans le cas particulier, l'article du code  cause duquel il tait peu
probable que sauf le cas d'incendie Franoise allt dranger maman en
prsence de M. Swann pour un aussi petit personnage que moi, exprimait
simplement le respect qu'elle professait non seulement pour les
parents,--comme pour les morts, les prtres et les rois,--mais encore
pour l'tranger  qui on donne l'hospitalit, respect qui m'aurait
peut-tre touch dans un livre mais qui m'irritait toujours dans sa
bouche,  cause du ton grave et attendri qu'elle prenait pour en
parler, et davantage ce soir o le caractre sacr qu'elle confrait
au dner avait pour effet qu'elle refuserait d'en troubler la
crmonie. Mais pour mettre une chance de mon ct, je n'hsitai pas 
mentir et  lui dire que ce n'tait pas du tout moi qui avais voulu
crire  maman, mais que c'tait maman qui, en me quittant, m'avait
recommand de ne pas oublier de lui envoyer une rponse relativement 
un objet qu'elle m'avait pri de chercher; et elle serait certainement
trs fche si on ne lui remettait pas ce mot. Je pense que Franoise
ne me crut pas, car, comme les hommes primitifs dont les sens taient
plus puissants que les ntres, elle discernait immdiatement,  des
signes insaisissables pour nous, toute vrit que nous voulions lui
cacher; elle regarda pendant cinq minutes l'enveloppe comme si
l'examen du papier et l'aspect de l'criture allaient la renseigner
sur la nature du contenu ou lui apprendre  quel article de son code
elle devait se rfrer. Puis elle sortit d'un air rsign qui semblait
signifier: C'est-il pas malheureux pour des parents d'avoir un enfant
pareil! Elle revint au bout d'un moment me dire qu'on n'en tait
encore qu' la glace, qu'il tait impossible au matre d'htel de
remettre la lettre en ce moment devant tout le monde, mais que, quand
on serait aux rince-bouche, on trouverait le moyen de la faire passer
 maman. Aussitt mon anxit tomba; maintenant ce n'tait plus comme
tout  l'heure pour jusqu' demain que j'avais quitt ma mre, puisque
mon petit mot allait, la fchant sans doute (et doublement parce que
ce mange me rendrait ridicule aux yeux de Swann), me faire du moins
entrer invisible et ravi dans la mme pice qu'elle, allait lui parler
de moi  l'oreille; puisque cette salle  manger interdite, hostile,
o, il y avait un instant encore, la glace elle-mme--le granit--et
les rince-bouche me semblaient recler des plaisirs malfaisants et
mortellement tristes parce que maman les gotait loin de moi,
s'ouvrait  moi et, comme un fruit devenu doux qui brise son
enveloppe, allait faire jaillir, projeter jusqu' mon coeur enivr
l'attention de maman tandis qu'elle lirait mes lignes. Maintenant je
n'tais plus spar d'elle; les barrires taient tombes, un fil
dlicieux nous runissait. Et puis, ce n'tait pas tout: maman allait
sans doute venir!

L'angoisse que je venais d'prouver, je pensais que Swann s'en serait
bien moqu s'il avait lu ma lettre et en avait devin le but; or, au
contraire, comme je l'ai appris plus tard, une angoisse semblable fut
le tourment de longues annes de sa vie et personne, aussi bien que
lui peut-tre, n'aurait pu me comprendre; lui, cette angoisse qu'il y
a  sentir l'tre qu'on aime dans un lieu de plaisir o l'on n'est
pas, o l'on ne peut pas le rejoindre, c'est l'amour qui la lui a fait
connatre, l'amour auquel elle est en quelque sorte prdestine, par
lequel elle sera accapare, spcialise; mais quand, comme pour moi,
elle est entre en nous avant qu'il ait encore fait son apparition
dans notre vie, elle flotte en l'attendant, vague et libre, sans
affectation dtermine, au service un jour d'un sentiment, le
lendemain d'un autre, tantt de la tendresse filiale ou de l'amiti
pour un camarade. Et la joie avec laquelle je fis mon premier
apprentissage quand Franoise revint me dire que ma lettre serait
remise, Swann l'avait bien connue aussi cette joie trompeuse que nous
donne quelque ami, quelque parent de la femme que nous aimons, quand
arrivant  l'htel ou au thtre o elle se trouve, pour quelque bal,
redoute, ou premire o il va la retrouver, cet ami nous aperoit
errant dehors, attendant dsesprment quelque occasion de communiquer
avec elle. Il nous reconnat, nous aborde familirement, nous demande
ce que nous faisons l. Et comme nous inventons que nous avons quelque
chose d'urgent  dire  sa parente ou amie, il nous assure que rien
n'est plus simple, nous fait entrer dans le vestibule et nous promet
de nous l'envoyer avant cinq minutes. Que nous l'aimons--comme en ce
moment j'aimais Franoise--, l'intermdiaire bien intentionn qui d'un
mot vient de nous rendre supportable, humaine et presque propice la
fte inconcevable, infernale, au sein de laquelle nous croyions que
des tourbillons ennemis, pervers et dlicieux entranaient loin de
nous, la faisant rire de nous, celle que nous aimons. Si nous en
jugeons par lui, le parent qui nous a accost et qui est lui aussi un
des initis des cruels mystres, les autres invits de la fte ne
doivent rien avoir de bien dmoniaque. Ces heures inaccessibles et
suppliciantes o elle allait goter des plaisirs inconnus, voici que
par une brche inespre nous y pntrons; voici qu'un des moments
dont la succession les aurait composes, un moment aussi rel que les
autres, mme peut-tre plus important pour nous, parce que notre
matresse y est plus mle, nous nous le reprsentons, nous le
possdons, nous y intervenons, nous l'avons cr presque: le moment o
on va lui dire que nous sommes l, en bas. Et sans doute les autres
moments de la fte ne devaient pas tre d'une essence bien diffrente
de celui-l, ne devaient rien avoir de plus dlicieux et qui dt tant
nous faire souffrir puisque l'ami bienveillant nous a dit: Mais elle
sera ravie de descendre! Cela lui fera beaucoup plus de plaisir de
causer avec vous que de s'ennuyer l-haut. Hlas! Swann en avait fait
l'exprience, les bonnes intentions d'un tiers sont sans pouvoir sur
une femme qui s'irrite de se sentir poursuivie jusque dans une fte
par quelqu'un qu'elle n'aime pas. Souvent, l'ami redescend seul.

Ma mre ne vint pas, et sans mnagements pour mon amour-propre (engag
 ce que la fable de la recherche dont elle tait cense m'avoir pri
de lui dire le rsultat ne ft pas dmentie) me fit dire par Franoise
ces mots: Il n'y a pas de rponse que depuis j'ai si souvent entendu
des concierges de palaces ou des valets de pied de tripots,
rapporter  quelque pauvre fille qui s'tonne: Comment, il n'a rien
dit, mais c'est impossible! Vous avez pourtant bien remis ma lettre.
C'est bien, je vais attendre encore. Et--de mme qu'elle assure
invariablement n'avoir pas besoin du bec supplmentaire que le
concierge veut allumer pour elle, et reste l, n'entendant plus que
les rares propos sur le temps qu'il fait changs entre le concierge
et un chasseur qu'il envoie tout d'un coup en s'apercevant de l'heure,
faire rafrachir dans la glace la boisson d'un client,--ayant dclin
l'offre de Franoise de me faire de la tisane ou de rester auprs de
moi, je la laissai retourner  l'office, je me couchai et je fermai
les yeux en tchant de ne pas entendre la voix de mes parents qui
prenaient le caf au jardin. Mais au bout de quelques secondes, je
sentis qu'en crivant ce mot  maman, en m'approchant, au risque de la
fcher, si prs d'elle que j'avais cru toucher le moment de la revoir,
je m'tais barr la possibilit de m'endormir sans l'avoir revue, et
les battements de mon coeur, de minute en minute devenaient plus
douloureux parce que j'augmentais mon agitation en me prchant un
calme qui tait l'acceptation de mon infortune. Tout  coup mon
anxit tomba, une flicit m'envahit comme quand un mdicament
puissant commence  agir et nous enlve une douleur: je venais de
prendre la rsolution de ne plus essayer de m'endormir sans avoir revu
maman, de l'embrasser cote que cote, bien que ce ft avec la
certitude d'tre ensuite fch pour longtemps avec elle, quand elle
remonterait se coucher. Le calme qui rsultait de mes angoisses finies
me mettait dans un allgresse extraordinaire, non moins que l'attente,
la soif et la peur du danger. J'ouvris la fentre sans bruit et
m'assis au pied de mon lit; je ne faisais presque aucun mouvement afin
qu'on ne m'entendt pas d'en bas. Dehors, les choses semblaient, elles
aussi, figes en une muette attention  ne pas troubler le clair de
lune, qui doublant et reculant chaque chose par l'extension devant
elle de son reflet, plus dense et concret qu'elle-mme, avait  la
fois aminci et agrandi le paysage comme un plan repli jusque-l,
qu'on dveloppe. Ce qui avait besoin de bouger, quelque feuillage de
marronnier, bougeait. Mais son frissonnement minutieux, total, excut
jusque dans ses moindres nuances et ses dernires dlicatesses, ne
bavait pas sur le reste, ne se fondait pas avec lui, restait
circonscrit. Exposs sur ce silence qui n'en absorbait rien, les
bruits les plus loigns, ceux qui devaient venir de jardins situs 
l'autre bout de la ville, se percevaient dtaills avec un tel fini
qu'ils semblaient ne devoir cet effet de lointain qu' leur
pianissimo, comme ces motifs en sourdine si bien excuts par
l'orchestre du Conservatoire que quoiqu'on n'en perde pas une note on
croit les entendre cependant loin de la salle du concert et que tous
les vieux abonns,--les soeurs de ma grand'mre aussi quand Swann leur
avait donn ses places,--tendaient l'oreille comme s'ils avaient cout
les progrs lointains d'une arme en marche qui n'aurait pas encore
tourn la rue de Trvise.

Je savais que le cas dans lequel je me mettais tait de tous celui qui
pouvait avoir pour moi, de la part de mes parents, les consquences
les plus graves, bien plus graves en vrit qu'un tranger n'aurait pu
le supposer, de celles qu'il aurait cru que pouvaient produire seules
des fautes vraiment honteuses. Mais dans l'ducation qu'on me donnait,
l'ordre des fautes n'tait pas le mme que dans l'ducation des autres
enfants et on m'avait habitu  placer avant toutes les autres (parce
que sans doute il n'y en avait pas contre lesquelles j'eusse besoin
d'tre plus soigneusement gard) celles dont je comprends maintenant
que leur caractre commun est qu'on y tombe en cdant  une impulsion
nerveuse. Mais alors on ne prononait pas ce mot, on ne dclarait pas
cette origine qui aurait pu me faire croire que j'tais excusable d'y
succomber ou mme peut-tre incapable d'y rsister. Mais je les
reconnaissais bien  l'angoisse qui les prcdait comme  la rigueur
du chtiment qui les suivait; et je savais que celle que je venais de
commettre tait de la mme famille que d'autres pour lesquelles
j'avais t svrement puni, quoique infiniment plus grave. Quand
j'irais me mettre sur le chemin de ma mre au moment o elle monterait
se coucher, et qu'elle verrait que j'tais rest lev pour lui redire
bonsoir dans le couloir, on ne me laisserait plus rester  la maison,
on me mettrait au collge le lendemain, c'tait certain. Eh bien!
dusse-je me jeter par la fentre cinq minutes aprs, j'aimais encore
mieux cela. Ce que je voulais maintenant c'tait maman, c'tait lui
dire bonsoir, j'tais all trop loin dans la voie qui menait  la
ralisation de ce dsir pour pouvoir rebrousser chemin.

J'entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann; et quand
le grelot de la porte m'eut averti qu'il venait de partir, j'allai 
la fentre. Maman demandait  mon pre s'il avait trouv la langouste
bonne et si M. Swann avait repris de la glace au caf et  la
pistache. Je l'ai trouve bien quelconque, dit ma mre; je crois que
la prochaine fois il faudra essayer d'un autre parfum. Je ne peux
pas dire comme je trouve que Swann change, dit ma grand'tante, il est
d'un vieux! Ma grand'tante avait tellement l'habitude de voir
toujours en Swann un mme adolescent, qu'elle s'tonnait de le trouver
tout  coup moins jeune que l'ge qu'elle continuait  lui donner. Et
mes parents du reste commenaient  lui trouver cette vieillesse
anormale, excessive, honteuse et mrite des clibataires, de tous
ceux pour qui il semble que le grand jour qui n'a pas de lendemain
soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est vide et
que les moments s'y additionnent depuis le matin sans se diviser
ensuite entre des enfants. Je crois qu'il a beaucoup de soucis avec
sa coquine de femme qui vit au su de tout Combray avec un certain
monsieur de Charlus. C'est la fable de la ville. Ma mre fit
remarquer qu'il avait pourtant l'air bien moins triste depuis quelque
temps. Il fait aussi moins souvent ce geste qu'il a tout  fait comme
son pre de s'essuyer les yeux et de se passer la main sur le front.
Moi je crois qu'au fond il n'aime plus cette femme. Mais
naturellement il ne l'aime plus, rpondit mon grand-pre. J'ai reu de
lui il y a dj longtemps une lettre  ce sujet,  laquelle je me suis
empress de ne pas me conformer, et qui ne laisse aucun doute sur ses
sentiments au moins d'amour, pour sa femme. H bien! vous voyez, vous
ne l'avez pas remerci pour l'Asti, ajouta mon grand-pre en se
tournant vers ses deux belles-soeurs. Comment, nous ne l'avons pas
remerci? je crois, entre nous, que je lui ai mme tourn cela assez
dlicatement, rpondit ma tante Flora. Oui, tu as trs bien arrang
cela: je t'ai admire, dit ma tante Cline. Mais toi tu as t trs
bien aussi. Oui j'tais assez fire de ma phrase sur les voisins
aimables. Comment, c'est cela que vous appelez remercier! s'cria
mon grand-pre. J'ai bien entendu cela, mais du diable si j'ai cru que
c'tait pour Swann. Vous pouvez tre sres qu'il n'a rien compris.
Mais voyons, Swann n'est pas bte, je suis certaine qu'il a apprci.
Je ne pouvais cependant pas lui dire le nombre de bouteilles et le
prix du vin! Mon pre et ma mre restrent seuls, et s'assirent un
instant; puis mon pre dit: H bien! si tu veux, nous allons monter
nous coucher. Si tu veux, mon ami, bien que je n'aie pas l'ombre de
sommeil; ce n'est pas cette glace au caf si anodine qui a pu pourtant
me tenir si veille; mais j'aperois de la lumire dans l'office et
puisque la pauvre Franoise m'a attendue, je vais lui demander de
dgrafer mon corsage pendant que tu vas te dshabiller. Et ma mre
ouvrit la porte treillage du vestibule qui donnait sur l'escalier.
Bientt, je l'entendis qui montait fermer sa fentre. J'allai sans
bruit dans le couloir; mon coeur battait si fort que j'avais de la
peine  avancer, mais du moins il ne battait plus d'anxit, mais
d'pouvante et de joie. Je vis dans la cage de l'escalier la lumire
projete par la bougie de maman. Puis je la vis elle-mme; je
m'lanai.  la premire seconde, elle me regarda avec tonnement, ne
comprenant pas ce qui tait arriv. Puis sa figure prit une expression
de colre, elle ne me disait mme pas un mot, et en effet pour bien
moins que cela on ne m'adressait plus la parole pendant plusieurs
jours. Si maman m'avait dit un mot, 'aurait t admettre qu'on
pouvait me reparler et d'ailleurs cela peut-tre m'et paru plus
terrible encore, comme un signe que devant la gravit du chtiment qui
allait se prparer, le silence, la brouille, eussent t purils. Une
parole c'et t le calme avec lequel on rpond  un domestique quand
on vient de dcider de le renvoyer; le baiser qu'on donne  un fils
qu'on envoie s'engager alors qu'on le lui aurait refus si on devait
se contenter d'tre fch deux jours avec lui. Mais elle entendit mon
pre qui montait du cabinet de toilette o il tait all se
dshabiller et pour viter la scne qu'il me ferait, elle me dit d'une
voix entrecoupe par la colre: Sauve-toi, sauve-toi, qu'au moins ton
pre ne t'ait vu ainsi attendant comme un fou! Mais je lui rptais:
Viens me dire bonsoir, terrifi en voyant que le reflet de la bougie
de mon pre s'levait dj sur le mur, mais aussi usant de son
approche comme d'un moyen de chantage et esprant que maman, pour
viter que mon pre me trouvt encore l si elle continuait  refuser,
allait me dire: Rentre dans ta chambre, je vais venir. Il tait trop
tard, mon pre tait devant nous. Sans le vouloir, je murmurai ces
mots que personne n'entendit: Je suis perdu!

Il n'en fut pas ainsi. Mon pre me refusait constamment des
permissions qui m'avaient t consenties dans les pactes plus larges
octroys par ma mre et ma grand'mre parce qu'il ne se souciait pas
des principes et qu'il n'y avait pas avec lui de Droit des gens.
Pour une raison toute contingente, ou mme sans raison, il me
supprimait au dernier moment telle promenade si habituelle, si
consacre, qu'on ne pouvait m'en priver sans parjure, ou bien, comme
il avait encore fait ce soir, longtemps avant l'heure rituelle, il me
disait: Allons, monte te coucher, pas d'explication! Mais aussi,
parce qu'il n'avait pas de principes (dans le sens de ma grand'mre),
il n'avait pas  proprement parler d'intransigeance. Il me regarda un
instant d'un air tonn et fch, puis ds que maman lui eut expliqu
en quelques mots embarrasss ce qui tait arriv, il lui dit: Mais va
donc avec lui, puisque tu disais justement que tu n'as pas envie de
dormir, reste un peu dans sa chambre, moi je n'ai besoin de rien.
Mais, mon ami, rpondit timidement ma mre, que j'aie envie ou non de
dormir, ne change rien  la chose, on ne peut pas habituer cet
enfant... Mais il ne s'agit pas d'habituer, dit mon pre en haussant
les paules, tu vois bien que ce petit a du chagrin, il a l'air
dsol, cet enfant; voyons, nous ne sommes pas des bourreaux! Quand tu
l'auras rendu malade, tu seras bien avance! Puisqu'il y a deux lits
dans sa chambre, dis donc  Franoise de te prparer le grand lit et
couche pour cette nuit auprs de lui. Allons, bonsoir, moi qui ne suis
pas si nerveux que vous, je vais me coucher.

On ne pouvait pas remercier mon pre; on l'et agac par ce qu'il
appelait des sensibleries. Je restai sans oser faire un mouvement; il
tait encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le
cachemire de l'Inde violet et rose qu'il nouait autour de sa tte
depuis qu'il avait des nvralgies, avec le geste d'Abraham dans la
gravure d'aprs Benozzo Gozzoli que m'avait donne M. Swann, disant 
Sarah qu'elle a  se dpartir du ct d'Isaac. Il y a bien des annes
de cela. La muraille de l'escalier, o je vis monter le reflet de sa
bougie n'existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien des choses
ont t dtruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles
se sont difies donnant naissance  des peines et  des joies
nouvelles que je n'aurais pu prvoir alors, de mme que les anciennes
me sont devenues difficiles  comprendre. Il y a bien longtemps aussi
que mon pre a cess de pouvoir dire  maman: Va avec le petit. La
possibilit de telles heures ne renatra jamais pour moi. Mais depuis
peu de temps, je recommence  trs bien percevoir si je prte
l'oreille, les sanglots que j'eus la force de contenir devant mon pre
et qui n'clatrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En
ralit ils n'ont jamais cess; et c'est seulement parce que la vie se
tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau,
comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la
ville pendant le jour qu'on les croirait arrtes mais qui se
remettent  sonner dans le silence du soir.

Maman passa cette nuit-l dans ma chambre; au moment o je venais de
commettre une faute telle que je m'attendais  tre oblig de quitter
la maison, mes parents m'accordaient plus que je n'eusse jamais obtenu
d'eux comme rcompense d'une belle action. Mme  l'heure o elle se
manifestait par cette grce, la conduite de mon pre  mon gard
gardait ce quelque chose d'arbitraire et d'immrit qui la
caractrisait et qui tenait  ce que gnralement elle rsultait
plutt de convenances fortuites que d'un plan prmdit. Peut-tre
mme que ce que j'appelais sa svrit, quand il m'envoyait me
coucher, mritait moins ce nom que celle de ma mre ou ma grand'mre,
car sa nature, plus diffrente en certains points de la mienne que
n'tait la leur, n'avait probablement pas devin jusqu'ici combien
j'tais malheureux tous les soirs, ce que ma mre et ma grand'mre
savaient bien; mais elles m'aimaient assez pour ne pas consentir 
m'pargner de la souffrance, elles voulaient m'apprendre  la dominer
afin de diminuer ma sensibilit nerveuse et fortifier ma volont. Pour
mon pre, dont l'affection pour moi tait d'une autre sorte, je ne
sais pas s'il aurait eu ce courage: pour une fois o il venait de
comprendre que j'avais du chagrin, il avait dit  ma mre: Va donc le
consoler. Maman resta cette nuit-l dans ma chambre et, comme pour ne
gter d'aucun remords ces heures si diffrentes de ce que j'avais eu
le droit d'esprer, quand Franoise, comprenant qu'il se passait
quelque chose d'extraordinaire en voyant maman assise prs de moi, qui
me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda:
Mais Madame, qu'a donc Monsieur  pleurer ainsi? maman lui rpondit:
Mais il ne sait pas lui-mme, Franoise, il est nerv; prparez-moi
vite le grand lit et montez vous coucher. Ainsi, pour la premire
fois, ma tristesse n'tait plus considre comme une faute punissable
mais comme un mal involontaire qu'on venait de reconnatre
officiellement, comme un tat nerveux dont je n'tais pas responsable;
j'avais le soulagement de n'avoir plus  mler de scrupules 
l'amertume de mes larmes, je pouvais pleurer sans pch. Je n'tais
pas non plus mdiocrement fier vis--vis de Franoise de ce retour des
choses humaines, qui, une heure aprs que maman avait refus de monter
dans ma chambre et m'avait fait ddaigneusement rpondre que je
devrais dormir, m'levait  la dignit de grande personne et m'avait
fait atteindre tout d'un coup  une sorte de pubert du chagrin,
d'mancipation des larmes. J'aurais d tre heureux: je ne l'tais
pas. Il me semblait que ma mre venait de me faire une premire
concession qui devait lui tre douloureuse, que c'tait une premire
abdication de sa part devant l'idal qu'elle avait conu pour moi, et
que pour la premire fois, elle, si courageuse, s'avouait vaincue. Il
me semblait que si je venais de remporter une victoire c'tait contre
elle, que j'avais russi comme auraient pu faire la maladie, des
chagrins, ou l'ge,  dtendre sa volont,  faire flchir sa raison
et que cette soire commenait une re, resterait comme une triste
date. Si j'avais os maintenant, j'aurais dit  maman: Non je ne veux
pas, ne couche pas ici. Mais je connaissais la sagesse pratique,
raliste comme on dirait aujourd'hui, qui temprait en elle la nature
ardemment idaliste de ma grand'mre, et je savais que, maintenant que
le mal tait fait, elle aimerait mieux m'en laisser du moins goter le
plaisir calmant et ne pas dranger mon pre. Certes, le beau visage de
ma mre brillait encore de jeunesse ce soir-l o elle me tenait si
doucement les mains et cherchait  arrter mes larmes; mais justement
il me semblait que cela n'aurait pas d tre, sa colre et t moins
triste pour moi que cette douceur nouvelle que n'avait pas connue mon
enfance; il me semblait que je venais d'une main impie et secrte de
tracer dans son me une premire ride et d'y faire apparatre un
premier cheveu blanc. Cette pense redoubla mes sanglots et alors je
vis maman, qui jamais ne se laissait aller  aucun attendrissement
avec moi, tre tout d'un coup gagne par le mien et essayer de retenir
une envie de pleurer. Comme elle sentit que je m'en tais aperu, elle
me dit en riant: Voil mon petit jaunet, mon petit serin, qui va
rendre sa maman aussi btasse que lui, pour peu que cela continue.
Voyons, puisque tu n'as pas sommeil ni ta maman non plus, ne restons
pas  nous nerver, faisons quelque chose, prenons un de tes livres.
Mais je n'en avais pas l. Est-ce que tu aurais moins de plaisir si
je sortais dj les livres que ta grand'mre doit te donner pour ta
fte? Pense bien: tu ne seras pas du de ne rien avoir aprs-demain?
J'tais au contraire enchant et maman alla chercher un paquet de
livres dont je ne pus deviner,  travers le papier qui les
enveloppait, que la taille courte et large, mais qui, sous ce premier
aspect, pourtant sommaire et voil, clipsaient dj la bote 
couleurs du Jour de l'An et les vers  soie de l'an dernier. C'tait
la Mare au Diable, Franois le Champi, la Petite Fadette et les
Matres Sonneurs. Ma grand'mre, ai-je su depuis, avait d'abord choisi
les posies de Musset, un volume de Rousseau et Indiana; car si elle
jugeait les lectures futiles aussi malsaines que les bonbons et les
ptisseries, elles ne pensait pas que les grands souffles du gnie
eussent sur l'esprit mme d'un enfant une influence plus dangereuse et
moins vivifiante que sur son corps le grand air et le vent du large.
Mais mon pre l'ayant presque traite de folle en apprenant les livres
qu'elle voulait me donner, elle tait retourne elle-mme 
Jouy-le-Vicomte chez le libraire pour que je ne risquasse pas de ne
pas avoir mon cadeau (c'tait un jour brlant et elle tait rentre si
souffrante que le mdecin avait averti ma mre de ne pas la laisser se
fatiguer ainsi) et elle s'tait rabattue sur les quatre romans
champtres de George Sand. Ma fille, disait-elle  maman, je ne
pourrais me dcider  donner  cet enfant quelque chose de mal crit.

En ralit, elle ne se rsignait jamais  rien acheter dont on ne pt
tirer un profit intellectuel, et surtout celui que nous procurent les
belles choses en nous apprenant  chercher notre plaisir ailleurs que
dans les satisfactions du bien-tre et de la vanit. Mme quand elle
avait  faire  quelqu'un un cadeau dit utile, quand elle avait 
donner un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait
anciens, comme si leur longue dsutude ayant effac leur caractre
d'utilit, ils paraissaient plutt disposs pour nous raconter la vie
des hommes d'autrefois que pour servir aux besoins de la ntre. Elle
et aim que j'eusse dans ma chambre des photographies des monuments
ou des paysages les plus beaux. Mais au moment d'en faire l'emplette,
et bien que la chose reprsente et une valeur esthtique, elle
trouvait que la vulgarit, l'utilit reprenaient trop vite leur place
dans le mode mcanique de reprsentation, la photographie. Elle
essayait de ruser et sinon d'liminer entirement la banalit
commerciale, du moins de la rduire, d'y substituer pour la plus
grande partie de l'art encore, d'y introduire comme plusieurs
paisseurs d'art: au lieu de photographies de la Cathdrale de
Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vsuve, elle se
renseignait auprs de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas
reprsents, et prfrait me donner des photographies de la Cathdrale
de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert
Robert, du Vsuve par Turner, ce qui faisait un degr d'art de plus.
Mais si le photographe avait t cart de la reprsentation du
chef-d'oeuvre ou de la nature et remplac par un grand artiste, il
reprenait ses droits pour reproduire cette interprtation mme.
Arrive  l'chance de la vulgarit, ma grand'mre tchait de la
reculer encore. Elle demandait  Swann si l'oeuvre n'avait pas t
grave, prfrant, quand c'tait possible, des gravures anciennes et
ayant encore un intrt au del d'elles-mmes, par exemple celles qui
reprsentent un chef-d'oeuvre dans un tat o nous ne pouvons plus le
voir aujourd'hui (comme la gravure de la Cne de Lonard avant sa
dgradation, par Morgan). Il faut dire que les rsultats de cette
manire de comprendre l'art de faire un cadeau ne furent pas toujours
trs brillants. L'ide que je pris de Venise d'aprs un dessin du
Titien qui est cens avoir pour fond la lagune, tait certainement
beaucoup moins exacte que celle que m'eussent donne de simples
photographies. On ne pouvait plus faire le compte  la maison, quand
ma grand'tante voulait dresser un rquisitoire contre ma grand'mre,
des fauteuils offerts par elle  de jeunes fiancs ou  de vieux
poux, qui,  la premire tentative qu'on avait faite pour s'en
servir, s'taient immdiatement effondrs sous le poids d'un des
destinataires. Mais ma grand'mre aurait cru mesquin de trop s'occuper
de la solidit d'une boiserie o se distinguaient encore une
fleurette, un sourire, quelquefois une belle imagination du pass.
Mme ce qui dans ces meubles rpondait  un besoin, comme c'tait
d'une faon  laquelle nous ne sommes plus habitus, la charmait comme
les vieilles manires de dire o nous voyons une mtaphore, efface,
dans notre moderne langage, par l'usure de l'habitude. Or, justement,
les romans champtres de George Sand qu'elle me donnait pour ma fte,
taient pleins ainsi qu'un mobilier ancien, d'expressions tombes en
dsutude et redevenues images, comme on n'en trouve plus qu' la
campagne. Et ma grand'mre les avait achets de prfrence  d'autres
comme elle et lou plus volontiers une proprit o il y aurait eu un
pigeonnier gothique ou quelqu'une de ces vieilles choses qui exercent
sur l'esprit une heureuse influence en lui donnant la nostalgie
d'impossibles voyages dans le temps.

Maman s'assit  ct de mon lit; elle avait pris Franois le Champi 
qui sa couverture rougetre et son titre incomprhensible, donnaient
pour moi une personnalit distincte et un attrait mystrieux. Je
n'avais jamais lu encore de vrais romans. J'avais entendu dire que
George Sand tait le type du romancier. Cela me disposait dj 
imaginer dans Franois le Champi quelque chose d'indfinissable et de
dlicieux. Les procds de narration destins  exciter la curiosit
ou l'attendrissement, certaines faons de dire qui veillent
l'inquitude et la mlancolie, et qu'un lecteur un peu instruit
reconnat pour communs  beaucoup de romans, me paraissaient simples--
moi qui considrais un livre nouveau non comme une chose ayant
beaucoup de semblables, mais comme une personne unique, n'ayant de
raison d'exister qu'en soi,--une manation troublante de l'essence
particulire  Franois le Champi. Sous ces vnements si journaliers,
ces choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une
intonation, une accentuation trange. L'action s'engagea; elle me
parut d'autant plus obscure que dans ce temps-l, quand je lisais, je
rvassais souvent, pendant des pages entires,  tout autre chose. Et
aux lacunes que cette distraction laissait dans le rcit, s'ajoutait,
quand c'tait maman qui me lisait  haute voix, qu'elle passait toutes
les scnes d'amour. Aussi tous les changements bizarres qui se
produisent dans l'attitude respective de la meunire et de l'enfant et
qui ne trouvent leur explication que dans les progrs d'un amour
naissant me paraissaient empreints d'un profond mystre dont je me
figurais volontiers que la source devait tre dans ce nom inconnu et
si doux de Champi qui mettait sur l'enfant, qui le portait sans que
je susse pourquoi, sa couleur vive, empourpre et charmante. Si ma
mre tait une lectrice infidle c'tait aussi, pour les ouvrages o
elle trouvait l'accent d'un sentiment vrai, une lectrice admirable par
le respect et la simplicit de l'interprtation, par la beaut et la
douceur du son. Mme dans la vie, quand c'taient des tres et non des
oeuvres d'art qui excitaient ainsi son attendrissement ou son
admiration, c'tait touchant de voir avec quelle dfrence elle
cartait de sa voix, de son geste, de ses propos, tel clat de gat
qui et pu faire mal  cette mre qui avait autrefois perdu un enfant,
tel rappel de fte, d'anniversaire, qui aurait pu faire penser ce
vieillard  son grand ge, tel propos de mnage qui aurait paru
fastidieux  ce jeune savant. De mme, quand elle lisait la prose de
George Sand, qui respire toujours cette bont, cette distinction
morale que maman avait appris de ma grand'mre  tenir pour
suprieures  tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que
bien plus tard  ne pas tenir galement pour suprieures  tout dans
les livres, attentive  bannir de sa voix toute petitesse, toute
affectation qui et pu empcher le flot puissant d'y tre reu, elle
fournissait toute la tendresse naturelle, toute l'ample douceur
qu'elles rclamaient  ces phrases qui semblaient crites pour sa voix
et qui pour ainsi dire tenaient tout entires dans le registre de sa
sensibilit. Elle retrouvait pour les attaquer dans le ton qu'il faut,
l'accent cordial qui leur prexiste et les dicta, mais que les mots
n'indiquent pas; grce  lui elle amortissait au passage toute crudit
dans les temps des verbes, donnait  l'imparfait et au pass dfini la
douceur qu'il y a dans la bont, la mlancolie qu'il y a dans la
tendresse, dirigeait la phrase qui finissait vers celle qui allait
commencer, tantt pressant, tantt ralentissant la marche des syllabes
pour les faire entrer, quoique leurs quantits fussent diffrentes,
dans un rythme uniforme, elle insufflait  cette prose si commune une
sorte de vie sentimentale et continue.

Mes remords taient calms, je me laissais aller  la douceur de cette
nuit o j'avais ma mre auprs de moi. Je savais qu'une telle nuit ne
pourrait se renouveler; que le plus grand dsir que j'eusse au monde,
garder ma mre dans ma chambre pendant ces tristes heures nocturnes,
tait trop en opposition avec les ncessits de la vie et le voeu de
tous, pour que l'accomplissement qu'on lui avait accord ce soir pt
tre autre chose que factice et exceptionnel. Demain mes angoisses
reprendraient et maman ne resterait pas l. Mais quand mes angoisses
taient calmes, je ne les comprenais plus; puis demain soir tait
encore lointain; je me disais que j'aurais le temps d'aviser, bien que
ce temps-l ne pt m'apporter aucun pouvoir de plus, qu'il s'agissait
de choses qui ne dpendaient pas de ma volont et que seul me faisait
paratre plus vitables l'intervalle qui les sparait encore de moi.

...

C'est ainsi que, pendant longtemps, quand, rveill la nuit, je me
ressouvenais de Combray, je n'en revis jamais que cette sorte de pan
lumineux, dcoup au milieu d'indistinctes tnbres, pareil  ceux que
l'embrasement d'un feu de bengale ou quelque projection lectrique
clairent et sectionnent dans un difice dont les autres parties
restent plonges dans la nuit:  la base assez large, le petit salon,
la salle  manger, l'amorce de l'alle obscure par o arriverait M.
Swann, l'auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule o je
m'acheminais vers la premire marche de l'escalier, si cruel  monter,
qui constituait  lui seul le tronc fort troit de cette pyramide
irrgulire; et, au fate, ma chambre  coucher avec le petit couloir
 porte vitre pour l'entre de maman; en un mot, toujours vu  la
mme heure, isol de tout ce qu'il pouvait y avoir autour, se
dtachant seul sur l'obscurit, le dcor strictement ncessaire (comme
celui qu'on voit indiqu en tte des vieilles pices pour les
reprsentations en province), au drame de mon dshabillage; comme si
Combray n'avait consist qu'en deux tages relis par un mince
escalier, et comme s'il n'y avait jamais t que sept heures du soir.
A vrai dire, j'aurais pu rpondre  qui m'et interrog que Combray
comprenait encore autre chose et existait  d'autres heures. Mais
comme ce que je m'en serais rappel m'et t fourni seulement par la
mmoire volontaire, la mmoire de l'intelligence, et comme les
renseignements qu'elle donne sur le pass ne conservent rien de lui,
je n'aurais jamais eu envie de songer  ce reste de Combray. Tout cela
tait en ralit mort pour moi.

Mort  jamais? C'tait possible.

Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de
notre mort, souvent ne nous permet pas d'attendre longtemps les
faveurs du premier.

Je trouve trs raisonnable la croyance celtique que les mes de ceux
que nous avons perdus sont captives dans quelque tre infrieur, dans
une bte, un vgtal, une chose inanime, perdues en effet pour nous
jusqu'au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, o nous nous
trouvons passer prs de l'arbre, entrer en possession de l'objet qui
est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitt
que nous les avons reconnues, l'enchantement est bris. Dlivres par
nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.

Il en est ainsi de notre pass. C'est peine perdue que nous cherchions
 l'voquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il
est cach hors de son domaine et de sa porte, en quelque objet
matriel (en la sensation que nous donnerait cet objet matriel), que
nous ne souponnons pas. Cet objet, il dpend du hasard que nous le
rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.

Il y avait dj bien des annes que, de Combray, tout ce qui n'tait
pas le thtre et le drame de mon coucher, n'existait plus pour moi,
quand un jour d'hiver, comme je rentrais  la maison, ma mre, voyant
que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon
habitude, un peu de th. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi,
me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gteaux courts et dodus
appels Petites Madeleines qui semblent avoir t mouls dans la
valve rainure d'une coquille de Saint-Jacques. Et bientt,
machinalement, accabl par la morne journe et la perspective d'un
triste lendemain, je portai  mes lvres une cuillere du th o
j'avais laiss s'amollir un morceau de madeleine. Mais  l'instant
mme o la gorge mle des miettes du gteau toucha mon palais, je
tressaillis, attentif  ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un
plaisir dlicieux m'avait envahi, isol, sans la notion de sa cause.
Il m'avait aussitt rendu les vicissitudes de la vie indiffrentes,
ses dsastres inoffensifs, sa brivet illusoire, de la mme faon
qu'opre l'amour, en me remplissant d'une essence prcieuse: ou plutt
cette essence n'tait pas en moi, elle tait moi. J'avais cess de me
sentir mdiocre, contingent, mortel. D'o avait pu me venir cette
puissante joie? Je sentais qu'elle tait lie au got du th et du
gteau, mais qu'elle le dpassait infiniment, ne devait pas tre de
mme nature. D'o venait-elle? Que signifiait-elle? O l'apprhender?
Je bois une seconde gorge o je ne trouve rien de plus que dans la
premire, une troisime qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il
est temps que je m'arrte, la vertu du breuvage semble diminuer. Il
est clair que la vrit que je cherche n'est pas en lui, mais en moi.
Il l'y a veille, mais ne la connat pas, et ne peut que rpter
indfiniment, avec de moins en moins de force, ce mme tmoignage que
je ne sais pas interprter et que je veux au moins pouvoir lui
redemander et retrouver intact,  ma disposition, tout  l'heure, pour
un claircissement dcisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon
esprit. C'est  lui de trouver la vrit. Mais comment? Grave
incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent dpass par
lui-mme; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur o
il doit chercher et o tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher?
pas seulement: crer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas
encore et que seul il peut raliser, puis faire entrer dans sa
lumire.

Et je recommence  me demander quel pouvait tre cet tat inconnu, qui
n'apportait aucune preuve logique, mais l'vidence de sa flicit, de
sa ralit devant laquelle les autres s'vanouissaient. Je veux
essayer de le faire rapparatre. Je rtrograde par la pense au
moment o je pris la premire cuillere de th. Je retrouve le mme
tat, sans une clart nouvelle. Je demande  mon esprit un effort de
plus, de ramener encore une fois la sensation qui s'enfuit. Et pour
que rien ne brise l'lan dont il va tcher de la ressaisir, j'carte
tout obstacle, toute ide trangre, j'abrite mes oreilles et mon
attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon
esprit qui se fatigue sans russir, je le force au contraire  prendre
cette distraction que je lui refusais,  penser  autre chose,  se
refaire avant une tentative suprme. Puis une deuxime fois, je fais
le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore rcente
de cette premire gorge et je sens tressaillir en moi quelque chose
qui se dplace, voudrait s'lever, quelque chose qu'on aurait
dsancr,  une grande profondeur; je ne sais ce que c'est, mais cela
monte lentement; j'prouve la rsistance et j'entends la rumeur des
distances traverses.

Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit tre l'image, le
souvenir visuel, qui, li  cette saveur, tente de la suivre jusqu'
moi. Mais il se dbat trop loin, trop confusment;  peine si je
perois le reflet neutre o se confond l'insaisissable tourbillon des
couleurs remues; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander
comme au seul interprte possible, de me traduire le tmoignage de sa
contemporaine, de son insparable compagne, la saveur, lui demander de
m'apprendre de quelle circonstance particulire, de quelle poque du
pass il s'agit.

Arrivera-t-il jusqu' la surface de ma claire conscience, ce souvenir,
l'instant ancien que l'attraction d'un instant identique est venue de
si loin solliciter, mouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne
sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrt, redescendu
peut-tre; qui sait s'il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me
faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lchet qui
nous dtourne de toute tche difficile, de toute oeuvre important, m'a
conseill de laisser cela, de boire mon th en pensant simplement 
mes ennuis d'aujourd'hui,  mes dsirs de demain qui se laissent
remcher sans peine.

Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce got c'tait celui du petit
morceau de madeleine que le dimanche matin  Combray (parce que ce
jour-l je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais
lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Lonie m'offrait aprs
l'avoir tremp dans son infusion de th ou de tilleul. La vue de la
petite madeleine ne m'avait rien rappel avant que je n'y eusse got;
peut-tre parce que, en ayant souvent aperu depuis, sans en manger,
sur les tablettes des ptissiers, leur image avait quitt ces jours de
Combray pour se lier  d'autres plus rcents; peut-tre parce que de
ces souvenirs abandonns si longtemps hors de la mmoire, rien ne
survivait, tout s'tait dsagrg; les formes,--et celle aussi du petit
coquillage de ptisserie, si grassement sensuel, sous son plissage
svre et dvot--s'taient abolies, ou, ensommeilles, avaient perdu la
force d'expansion qui leur et permis de rejoindre la conscience.
Mais, quand d'un pass ancien rien ne subsiste, aprs la mort des
tres, aprs la destruction des choses, seules, plus frles mais plus
vivaces, plus immatrielles, plus persistantes, plus fidles, l'odeur
et la saveur restent encore longtemps, comme des mes,  se rappeler,
 attendre,  esprer, sur la ruine de tout le reste,  porter sans
flchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'difice immense du
souvenir.

Et ds que j'eus reconnu le got du morceau de madeleine tremp dans
le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et
dusse remettre  bien plus tard de dcouvrir pourquoi ce souvenir me
rendait si heureux), aussitt la vieille maison grise sur la rue, o
tait sa chambre, vint comme un dcor de thtre s'appliquer au petit
pavillon, donnant sur le jardin, qu'on avait construit pour mes
parents sur ses derrires (ce pan tronqu que seul j'avais revu
jusque-l); et avec la maison, la ville, la Place o on m'envoyait
avant djeuner, les rues o j'allais faire des courses depuis le matin
jusqu'au soir et par tous les temps, les chemins qu'on prenait si le
temps tait beau. Et comme dans ce jeu o les Japonais s'amusent 
tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau, de petits morceaux de
papier jusque-l indistincts qui,  peine y sont-ils plongs
s'tirent, se contournent, se colorent, se diffrencient, deviennent
des fleurs, des maisons, des personnages consistants et
reconnaissables, de mme maintenant toutes les fleurs de notre jardin
et celles du parc de M. Swann, et les nymphas de la Vivonne, et les
bonnes gens du village et leurs petits logis et l'glise et tout
Combray et ses environs, tout cela que prend forme et solidit, est
sorti, ville et jardins, de ma tasse de th.



II.

Combray de loin,  dix lieues  la ronde, vu du chemin de fer quand
nous y arrivions la dernire semaine avant Pques, ce n'tait qu'une
glise rsumant la ville, la reprsentant, parlant d'elle et pour elle
aux lointains, et, quand on approchait, tenant serrs autour de sa
haute mante sombre, en plein champ, contre le vent, comme une pastoure
ses brebis, les dos laineux et gris des maisons rassembles qu'un
reste de remparts du moyen ge cernait  et l d'un trait aussi
parfaitement circulaire qu'une petite ville dans un tableau de
primitif. A l'habiter, Combray tait un peu triste, comme ses rues
dont les maisons construites en pierres noirtres du pays, prcdes
de degrs extrieurs, coiffes de pignons qui rabattaient l'ombre
devant elles, taient assez obscures pour qu'il fallt ds que le jour
commenait  tomber relever les rideaux dans les salles; des rues
aux graves noms de saints (desquels plusieurs seigneurs de Combray):
rue Saint-Hilaire, rue Saint-Jacques o tait la maison de ma tante,
rue Sainte-Hildegarde, o donnait la grille, et rue du Saint-Esprit
sur laquelle s'ouvrait la petite porte latrale de son jardin; et ces
rues de Combray existent dans une partie de ma mmoire si recule,
peinte de couleurs si diffrentes de celles qui maintenant revtent
pour moi le monde, qu'en vrit elles me paraissent toutes, et
l'glise qui les dominait sur la Place, plus irrelles encore que les
projections de la lanterne magique; et qu' certains moments, il me
semble que pouvoir encore traverser la rue Saint-Hilaire, pouvoir
louer une chambre rue de l'Oiseau-- la vieille htellerie de l'Oiseau
flesch, des soupiraux de laquelle montait une odeur de cuisine qui
s'lve encore par moments en moi aussi intermittente et aussi
chaude,--serait une entre en contact avec l'Au-del plus
merveilleusement surnaturelle que de faire la connaissance de Golo et
de causer avec Genevive de Brabant.

La cousine de mon grand-pre,--ma grand'tante,--chez qui nous habitions,
tait la mre de cette tante Lonie qui, depuis la mort de son mari,
mon oncle Octave, n'avait plus voulu quitter, d'abord Combray, puis 
Combray sa maison, puis sa chambre, puis son lit et ne descendait
plus, toujours couche dans un tat incertain de chagrin, de dbilit
physique, de maladie, d'ide fixe et de dvotion. Son appartement
particulier donnait sur la rue Saint-Jacques qui aboutissait beaucoup
plus loin au Grand-Pr (par opposition au Petit-Pr, verdoyant au
milieu de la ville, entre trois rues), et qui, unie, gristre, avec
les trois hautes marches de grs presque devant chaque porte, semblait
comme un dfil pratiqu par un tailleur d'images gothiques  mme la
pierre o il et sculpt une crche ou un calvaire. Ma tante
n'habitait plus effectivement que deux chambres contigus, restant
l'aprs-midi dans l'une pendant qu'on arait l'autre. C'taient de ces
chambres de province qui,--de mme qu'en certains pays des parties
entires de l'air ou de la mer sont illumines ou parfumes par des
myriades de protozoaires que nous ne voyons pas,--nous enchantent des
mille odeurs qu'y dgagent les vertus, la sagesse, les habitudes,
toute une vie secrte, invisible, surabondante et morale que
l'atmosphre y tient en suspens; odeurs naturelles encore, certes, et
couleur du temps comme celles de la campagne voisine, mais dj
casanires, humaines et renfermes, gele exquise industrieuse et
limpide de tous les fruits de l'anne qui ont quitt le verger pour
l'armoire; saisonnires, mais mobilires et domestiques, corrigeant le
piquant de la gele blanche par la douceur du pain chaud, oisives et
ponctuelles comme une horloge de village, flneuses et ranges,
insoucieuses et prvoyantes, lingres, matinales, dvotes, heureuses
d'une paix qui n'apporte qu'un surcrot d'anxit et d'un prosasme
qui sert de grand rservoir de posie  celui qui la traverse sans y
avoir vcu. L'air y tait satur de la fine fleur d'un silence si
nourricier, si succulent que je ne m'y avanais qu'avec une sorte de
gourmandise, surtout par ces premiers matins encore froids de la
semaine de Pques o je le gotais mieux parce que je venais seulement
d'arriver  Combray: avant que j'entrasse souhaiter le bonjour  ma
tante on me faisait attendre un instant, dans la premire pice o le
soleil, d'hiver encore, tait venu se mettre au chaud devant le feu,
dj allum entre les deux briques et qui badigeonnait toute la
chambre d'une odeur de suie, en faisait comme un de ces grands
devants de four de campagne, ou de ces manteaux de chemine de
chteaux, sous lesquels on souhaite que se dclarent dehors la pluie,
la neige, mme quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort
de la rclusion la posie de l'hivernage; je faisais quelques pas du
prie-Dieu aux fauteuils en velours frapp, toujours revtus d'un
appui-tte au crochet; et le feu cuisant comme une pte les
apptissantes odeurs dont l'air de la chambre tait tout grumeleux et
qu'avait dj fait travailler et lever la fracheur humide et
ensoleille du matin, il les feuilletait, les dorait, les godait, les
boursouflait, en faisant un invisible et palpable gteau provincial,
un immense chausson o,  peine gots les armes plus
croustillants, plus fins, plus rputs, mais plus secs aussi du
placard, de la commode, du papier  ramages, je revenais toujours avec
une convoitise inavoue m'engluer dans l'odeur mdiane, poisseuse,
fade, indigeste et fruite de couvre-lit  fleurs.

Dans la chambre voisine, j'entendais ma tante qui causait toute seule
 mi-voix. Elle ne parlait jamais qu'assez bas parce qu'elle croyait
avoir dans la tte quelque chose de cass et de flottant qu'elle et
dplac en parlant trop fort, mais elle ne restait jamais longtemps,
mme seule, sans dire quelque chose, parce qu'elle croyait que c'tait
salutaire pour sa gorge et qu'en empchant le sang de s'y arrter,
cela rendrait moins frquents les touffements et les angoisses dont
elle souffrait; puis, dans l'inertie absolu o elle vivait, elle
prtait  ses moindres sensations une importance extraordinaire; elle
les douait d'une motilit qui lui rendait difficile de les garder pour
elle, et  dfaut de confident  qui les communiquer, elle se les
annonait  elle-mme, en un perptuel monologue qui tait sa seule
forme d'activit. Malheureusement, ayant pris l'habitude de penser
tout haut, elle ne faisait pas toujours attention  ce qu'il n'y et
personne dans la chambre voisine, et je l'entendais souvent se dire 
elle-mme: Il faut que je me rappelle bien que je n'ai pas dormi
(car ne jamais dormir tait sa grande prtention dont notre langage 
tous gardait le respect et la trace: le matin Franoise ne venait pas
l'veiller, mais entrait chez elle; quand ma tante voulait faire
un somme dans la journe, on disait qu'elle voulait rflchir ou
reposer; et quand il lui arrivait de s'oublier en causant jusqu'
dire: Ce qui m'a rveille ou j'ai rv que, elle rougissait et se
reprenait au plus vite).

Au bout d'un moment, j'entrais l'embrasser; Franoise faisait infuser
son th; ou, si ma tante se sentait agite, elle demandait  la place
sa tisane et c'tait moi qui tais charg de faire tomber du sac de
pharmacie dans une assiette la quantit de tilleul qu'il fallait
mettre ensuite dans l'eau bouillante. Le desschement des tiges les
avait incurves en un capricieux treillage dans les entrelacs duquel
s'ouvraient les fleurs ples, comme si un peintre les et arranges,
les et fait poser de la faon la plus ornementale. Les feuilles,
ayant perdu ou chang leur aspect, avaient l'air des choses les
plus disparates, d'une aile transparente de mouche, de l'envers
blanc d'une tiquette, d'un ptale de rose, mais qui eussent t
empiles, concasses ou tresses comme dans la confection d'un nid.
Mille petits dtails inutiles,--charmante prodigalit du
pharmacien,--qu'on et supprims dans une prparation factice, me
donnaient, comme un livre o on s'merveille de rencontrer le nom
d'une personne de connaissance, le plaisir de comprendre que c'tait
bien des tiges de vrais tilleuls, comme ceux que je voyais avenue de
la Gare, modifies, justement parce que c'taient non des doubles,
mais elles-mme et qu'elles avaient vieilli. Et chaque caractre
nouveau n'y tant que la mtamorphose d'un caractre ancien, dans de
petites boules grises je reconnaissais les boutons verts qui ne sont
pas venus  terme; mais surtout l'clat rose, lunaire et doux qui
faisait se dtacher les fleurs dans la fort fragile des tiges o
elles taient suspendues comme de petites roses d'or,--signe, comme la
lueur qui rvle encore sur une muraille la place d'une fresque
efface, de la diffrence entre les parties de l'arbre qui avaient t
en couleur et celles qui ne l'avaient pas t--me montrait que ces
ptales taient bien ceux qui avant de fleurir le sac de pharmacie
avaient embaum les soirs de printemps. Cette flamme rose de cierge,
c'tait leur couleur encore, mais  demi teinte et assoupie dans
cette vie diminue qu'tait la leur maintenant et qui est comme le
crpuscule des fleurs. Bientt ma tante pouvait tremper dans l'infusion
bouillante dont elle savourait le got de feuille morte ou de fleur
fane une petite madeleine dont elle me tendait un morceau quand il
tait suffisamment amolli.

D'un ct de son lit tait une grande commode jaune en bois de
citronnier et une table qui tenait  la fois de l'officine et du
matre-autel, o, au-dessus d'une statuette de la Vierge et d'une
bouteille de Vichy-Clestins, on trouvait des livres de messe et des
ordonnances de mdicaments, tous ce qu'il fallait pour suivre de son
lit les offices et son rgime, pour ne manquer l'heure ni de la
pepsine, ni des Vpres. De l'autre ct, son lit longeait la fentre,
elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soir, pour se
dsennuyer,  la faon des princes persans, la chronique quotidienne
mais immmoriale de Combray, qu'elle commentait en-suite avec
Franoise.

Je n'tais pas avec ma tante depuis cinq minutes, qu'elle me renvoyait
par peur que je la fatigue. Elle tendait  mes lvres son triste front
ple et fade sur lequel,  cette heure matinale, elle n'avait pas
encore arrang ses faux cheveux, et o les vertbres transparaissaient
comme les pointes d'une couronne d'pines ou les grains d'un rosaire,
et elle me disait: Allons, mon pauvre enfant, va-t'en, va te prparer
pour la messe; et si en bas tu rencontres Franoise, dis-lui de ne pas
s'amuser trop longtemps avec vous, qu'elle monte bientt voir si je
n'ai besoin de rien.

Franoise, en effet, qui tait depuis des annes a son service et ne
se doutait pas alors qu'elle entrerait un jour tout  fait au ntre
dlaissait un peu ma tante pendant les mois o nous tions l. Il y
avait eu dans mon enfance, avant que nous allions  Combray, quand ma
tante Lonie passait encore l'hiver  Paris chez sa mre, un temps o
je connaissais si peu Franoise que, le 1er janvier, avant d'entrer
chez ma grand'tante, ma mre me mettait dans la main une pice de cinq
francs et me disait: Surtout ne te trompe pas de personne. Attends
pour donner que tu m'entendes dire: Bonjour Franoise; en mme temps
je te toucherai lgrement le bras. A peine arrivions-nous dans
l'obscure antichambre de ma tante que nous apercevions dans l'ombre,
sous les tuyaux d'un bonnet blouissant, raide et fragile comme s'il
avait t de sucre fil, les remous concentriques d'un sourire de
reconnaissance anticip. C'tait Franoise, immobile et debout dans
l'encadrement de la petite porte du corridor comme une statue de
sainte dans sa niche. Quand on tait un peu habitu  ces tnbres de
chapelle, on distinguait sur son visage l'amour dsintress de
l'humanit, le respect attendri pour les hautes classes qu'exaltait
dans les meilleures rgions de son coeur l'espoir des trennes. Maman
me pinait le bras avec violence et disait d'une voix forte: Bonjour
Franoise. A ce signal mes doigts s'ouvraient et je lchais la pice
qui trouvait pour la recevoir une main confuse, mais tendue. Mais
depuis que nous allions  Combray je ne connaissais personne mieux que
Franoise; nous tions ses prfrs, elle avait pour nous, au moins
pendant les premires annes, avec autant de considration que pour ma
tante, un got plus vif, parce que nous ajoutions, au prestige de
faire partie de la famille (elle avait pour les liens invisibles que
noue entre les membres d'une famille la circulation d'un mme sang,
autant de respect qu'un tragique grec), le charme de n'tre pas ses
matres habituels. Aussi, avec quelle joie elle nous recevait, nous
plaignant de n'avoir pas encore plus beau temps, le jour de notre
arrive, la veille de Pques, o souvent il faisait un vent glacial,
quand maman lui demandait des nouvelles de sa fille et de ses neveux,
si son petit-fils tait gentil, ce qu'on comptait faire de lui, s'il
ressemblerait  sa grand'mre.

Et quand il n'y avait plus de monde l, maman qui savait que Franoise
pleurait encore ses parents morts depuis des annes, lui parlait d'eux
avec douceur, lui demandait mille dtails sur ce qu'avait t leur
vie.

Elle avait devin que Franoise n'aimait pas son gendre et qu'il lui
gtait le plaisir qu'elle avait  tre avec sa fille, avec qui elle ne
causait pas aussi librement quand il tait l. Aussi, quand Franoise
allait les voir,  quelques lieues de Combray, maman lui disait en
souriant: N'est-ce pas Franoise, si Julien a t oblig de
s'absenter et si vous avez Marguerite  vous toute seule pour toute la
journe, vous serez dsole, mais vous vous ferez une raison? Et
Franoise disait en riant: Madame sait tout; madame est pire que les
rayons X (elle disait x avec une difficult affecte et un sourire
pour se railler elle-mme, ignorante, d'employer ce terme savant),
qu'on a fait venir pour Mme Octave et qui voient ce que vous avez dans
le coeur, et disparaissait, confuse qu'on s'occupt d'elle, peut-tre
pour qu'on ne la vt pas pleurer; maman tait la premire personne qui
lui donnt cette douce motion de sentir que sa vie, ses bonheurs, ses
chagrins de paysanne pouvaient prsenter de l'intrt, tre un motif
de joie ou de tristesse pour une autre qu'elle-mme. Ma tante se
rsignait  se priver un peu d'elle pendant notre sjour, sachant
combien ma mre apprciait le service de cette bonne si intelligente
et active, qui tait aussi belle ds cinq heures du matin dans sa
cuisine, sous son bonnet dont le tuyautage clatant et fixe avait
l'air d'tre en biscuit, que pour aller  la grand'messe; qui faisait
tout bien, travaillant comme un cheval, qu'elle ft bien portante ou
non, mais sans bruit, sans avoir l'air de rien faire, la seule des
bonnes de ma tante qui, quand maman demandait de l'eau chaude ou du
caf noir, les apportait vraiment bouillants; elle tait un de ces
serviteurs qui, dans une maison, sont  la fois ceux qui dplaisent le
plus au premier abord  un tranger, peut-tre parce qu'ils ne
prennent pas la peine de faire sa conqute et n'ont pas pour lui de
prvenance, sachant trs bien qu'ils n'ont aucun besoin de lui, qu'on
cesserait de le recevoir plutt que de les renvoyer; et qui sont en
revanche ceux  qui tiennent le plus les matres qui ont prouv leur
capacits relles, et ne se soucient pas de cet agrment superficiel,
de ce bavardage servile qui fait favorablement impression  un
visiteur, mais qui recouvre souvent une inducable nullit.

Quand Franoise, aprs avoir veill  ce que mes parents eussent tout
ce qu'il leur fallait, remontait une premire fois chez ma tante pour
lui donner sa pepsine et lui demander ce qu'elle prendrait pour
djeuner, il tait bien rare qu'il ne fallt pas donner dj son avis
ou fournir des explications sur quelque vnement d'importance:

--Franoise, imaginez-vous que Mme Goupil est passe plus d'un quart
d'heure en retard pour aller chercher sa soeur; pour peu qu'elle
s'attarde sur son chemin cela ne me surprendrait point qu'elle arrive
aprs l'lvation.

--H! il n'y aurait rien d'tonnant, rpondait Franoise.

--Franoise, vous seriez venue cinq minutes plus tt, vous auriez vu
passer Mme Imbert qui tenait des asperges deux fois grosses comme
celles de la mre Callot; tchez donc de savoir par sa bonne o elle
les a eues. Vous qui, cette anne, nous mettez des asperges  toutes
les sauces, vous auriez pu en prendre de pareilles pour nos
voyageurs.

--Il n'y aurait rien d'tonnant qu'elles viennent de chez M. le Cur,
disait Franoise.

--Ah! je vous crois bien, ma pauvre Franoise, rpondait ma tante en
haussant les paules, chez M. le Cur! Vous savez bien qu'il ne fait
pousser que de petites mchantes asperges de rien. Je vous dis que
celles-l taient grosses comme le bras. Pas comme le vtre, bien sr,
mais comme mon pauvre bras qui a encore tant maigri cette anne.

--Franoise, vous n'avez pas entendu ce carillon qui m'a cass la
tte?

--Non, madame Octave.

--Ah! ma pauvre fille, il faut que vous l'ayez solide votre tte, vous
pouvez remercier le Bon Dieu. C'tait la Maguelone qui tait venue
chercher le docteur Piperaud. Il est ressorti tout de suite avec elle
et ils ont tourn par la rue de l'Oiseau. Il faut qu'il y ait quelque
enfant de malade.

--Eh! l, mon Dieu, soupirait Franoise, qui ne pouvait pas entendre
parler d'un malheur arriv  un inconnu, mme dans une partie du monde
loigne, sans commencer  gmir.

--Franoise, mais pour qui donc a-t-on sonn la cloche des morts? Ah!
mon Dieu, ce sera pour Mme Rousseau. Voil-t-il pas que j'avais oubli
qu'elle a pass l'autre nuit. Ah! il est temps que le Bon Dieu me
rappelle, je ne sais plus ce que j'ai fait de ma tte depuis la mort
de mon pauvre Octave. Mais je vous fais perdre votre temps, ma fille.

--Mais non, madame Octave, mon temps n'est pas si cher; celui qui l'a
fait ne nous l'a pas vendu. Je vas seulement voir si mon feu ne
s'teint pas.

Ainsi Franoise et ma tante apprciaient-elles ensemble au cours de
cette sance matinale, les premiers vnements du jour. Mais
quelquefois ces vnements revtaient un caractre si mystrieux et si
grave que ma tante sentait qu'elle ne pourrait pas attendre le moment
o Franoise monterait, et quatre coups de sonnette formidables
retentissaient dans la maison.

--Mais, madame Octave, ce n'est pas encore l'heure de la pepsine,
disait Franoise. Est-ce que vous vous tes senti une faiblesse?

--Mais non, Franoise, disait ma tante, c'est--dire si, vous savez
bien que maintenant les moments o je n'ai pas de faiblesse sont bien
rares; un jour je passerai comme Mme Rousseau sans avoir eu le temps
de me reconnatre; mais ce n'est pas pour cela que je sonne.
Croyez-vous pas que je viens de voir comme je vous vois Mme Goupil
avec une fillette que je ne connais point. Allez donc chercher deux
sous de sel chez Camus. C'est bien rare si Thodore ne peut pas vous
dire qui c'est.

--Mais a sera la fille  M. Pupin, disait Franoise qui prfrait
s'en tenir  une explication immdiate, ayant t dj deux fois
depuis le matin chez Camus.

--La fille  M. Pupin! Oh! je vous crois bien, ma pauvre Franoise!
Avec cela que je ne l'aurais pas reconnue?

--Mais je ne veux pas dire la grande, madame Octave, je veux dire la
gamine, celle qui est en pension  Jouy. Il me ressemble de l'avoir
dj vue ce matin.

--Ah!  moins de a, disait ma tante. Il faudrait qu'elle soit venue
pour les ftes. C'est cela! Il n'y a pas besoin de chercher, elle sera
venue pour les ftes. Mais alors nous pourrions bien voir tout 
l'heure Mme Sazerat venir sonner chez sa soeur pour le djeuner. Ce
sera a! J'ai vu le petit de chez Galopin qui passait avec une tarte!
Vous verrez que la tarte allait chez Mme Goupil.

--Ds l'instant que Mme Goupil a de la visite, madame Octave, vous
n'allez pas tarder  voir tout son monde rentrer pour le djeuner, car
il commence  ne plus tre de bonne heure, disait Franoise qui,
press de redescendre s'occuper du djeuner, n'tait pas fche de
laisser  ma tante cette distraction en perspective.

--Oh! pas avant midi, rpondait ma tante d'un ton rsign, tout en
jetant sur la pendule un coup d'oeil inquiet, mais furtif pour ne pas
laisser voir qu'elle, qui avait renonc  tout, trouvait pourtant, 
apprendre que Mme Goupil avait  djeuner, un plaisir aussi vif, et
qui se ferait malheureusement attendre encore un peu plus d'une heure.
Et encore cela tombera pendant mon djeuner! ajouta-t-elle  mi-voix
pour elle-mme. Son djeuner lui tait une distraction suffisante pour
qu'elle n'en souhaitt pas une autre en mme temps. Vous n'oublierez
pas au moins de me donner mes oeufs  la crme dans une assiette
plate? C'taient les seules qui fussent ornes de sujets, et ma tante
s'amusait  chaque repas  lire la lgende de celle qu'on lui servait
ce jour-l. Elle mettait ses lunettes, dchiffrait: Alibaba et
quarante voleurs, Aladin ou la Lampe merveilleuse, et disait en
souriant: Trs bien, trs bien.

--Je serais bien alle chez Camus... disait Franoise en voyant que
ma tante ne l'y enverrait plus.

--Mais non, ce n'est plus la peine, c'est srement Mlle Pupin. Ma
pauvre Franoise, je regrette de vous avoir fait monter pour rien.

Mais ma tante savait bien que ce n'tait pas pour rien qu'elle avait
sonn Franoise, car,  Combray, une personne qu'on ne connaissait
point tait un tre aussi peu croyable qu'un dieu de la mythologie,
et de fait on ne se souvenait pas que, chaque fois que s'tait
produite, dans la rue de Saint-Esprit ou sur la place, une de ces
apparitions stupfiantes, des recherches bien conduites n'eussent pas
fini par rduire le personnage fabuleux aux proportions d'une
personne qu'on connaissait, soit personnellement, soit
abstraitement, dans son tat civil, en tant qu'ayant tel degr de
parent avec des gens de Combray. C'tait le fils de Mme Sauton qui
rentrait du service, la nice de l'abb Perdreau qui sortait de
couvent, le frre du cur, percepteur  Chteaudun qui venait de
prendre sa retraite ou qui tait venu passer les ftes. On avait eu en
les apercevant l'motion de croire qu'il y avait  Combray des gens
qu'on ne connaissait point simplement parce qu'on ne les avait pas
reconnus ou identifis tout de suite. Et pourtant, longtemps 
l'avance, Mme Sauton et le cur avaient prvenu qu'ils attendaient
leurs voyageurs. Quand le soir, je montais, en rentrant, raconter
notre promenade  ma tante, si j'avais l'imprudence de lui dire que
nous avions rencontr prs du Pont-Vieux, un homme que mon grand-pre
ne connaissait pas: Un homme que grand-pre ne connaissait point,
s'criait elle. Ah! je te crois bien! Nanmoins un peu mue de cette
nouvelle, elle voulait en avoir le coeur net, mon grand-pre tait
mand. Qui donc est-ce que vous avez rencontr prs du Pont-Vieux,
mon oncle? un homme que vous ne connaissiez point?--Mais si,
rpondait mon grand-pre, c'tait Prosper le frre du jardinier de Mme
Bouilleboeuf.--Ah! bien, disait ma tante, tranquillise et un peu
rouge; haussant les paules avec un sourire ironique, elle ajoutait:
Aussi il me disait que vous aviez rencontr un homme que vous ne
connaissiez point! Et on me recommandait d'tre plus circonspect une
autre fois et de ne plus agiter ainsi ma tante par des paroles
irrflchies. On connaissait tellement bien tout le monde,  Combray,
btes et gens, que si ma tante avait vu par hasard passer un chien
qu'elle ne connaissait point, elle ne cessait d'y penser et de
consacrer  ce fait incomprhensible ses talents d'induction et ses
heures de libert.

--Ce sera le chien de Mme Sazerat, disait Franoise, sans grande
conviction, mais dans un but d'apaisement et pour que ma tante ne se
fende pas la tte.

--Comme si je ne connaissais pas le chien de Mme Sazerat! rpondait
ma tante dont l'esprit critique n'admettait pas si facilement un fait.

--Ah! ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapport de Lisieux.

--Ah!  moins de a.

--Il parat que c'est une bte bien affable, ajoutait Franoise qui
tenait le renseignement de Thodore, spirituelle comme une personne,
toujours de bonne humeur, toujours aimable, toujours quelque chose de
gracieux. C'est rare qu'une bte qui n'a que cet ge-l soit dj si
galante. Madame Octave, il va falloir que je vous quitte, je n'ai pas
le temps de m'amuser, voil bientt dix heures, mon fourneau n'est
seulement pas clair, et j'ai encore  plumer mes asperges.

--Comment, Franoise, encore des asperges! mais c'est une vraie
maladie d'asperges que vous avez cette anne, vous allez en fatiguer
nos Parisiens!

--Mais non, madame Octave, ils aiment bien a. Ils rentreront de
l'glise avec de l'apptit et vous verrez qu'ils ne les mangeront pas
avec le dos de la cuiller.

--Mais  l'glise, ils doivent y tre dj; vous ferez bien de ne pas
perdre de temps. Allez surveiller votre djeuner.

Pendant que ma tante devisait ainsi avec Franoise, j'accompagnais mes
parents  la messe. Que je l'aimais, que je la revois bien, notre
glise! Son vieux porche par lequel nous entrions, noir, grl comme
une cumoire, tait dvi et profondment creus aux angles (de mme
que le bnitier o il nous conduisait) comme si le doux effleurement
des mantes des paysannes entrant  l'glise et de leurs doigts timides
prenant de l'eau bnite, pouvait, rpt pendant des sicles, acqurir
une force destructive, inflchir la pierre et l'entailler de sillons
comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle
elle bute tous les jours. Ses pierres tombales, sous lesquelles la
noble poussire des abbs de Combray, enterrs l, faisait au choeur
comme un pavage spirituel, n'taient plus elles-mmes de la matire
inerte et dure, car le temps les avait rendues douces et fait couler
comme du miel hors des limites de leur propre quarrissure qu'ici
elles avaient dpasses d'un flot blond, entranant  la drive une
majuscule gothique en fleurs, noyant les violettes blanches du marbre;
et en de desquelles, ailleurs, elles s'taient rsorbes,
contractant encore l'elliptique inscription latine, introduisant un
caprice de plus dans la disposition de ces caractres abrgs,
rapprochant deux lettres d'un mot dont les autres avaient t
dmesurment distendues. Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que
les jours o le soleil se montrait peu, de sorte que ft-il gris
dehors, on tait sr qu'il ferait beau dans l'glise; l'un tait
rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil  un Roi
de jeu de cartes, qui vivait l-haut, sous un dais architectural,
entre ciel et terre; (et dans le reflet oblique et bleu duquel,
parfois les jours de semaine,  midi, quand il n'y a pas d'office,--
l'un de ces rares moments o l'glise are, vacante, plus humaine,
luxueuse, avec du soleil sur son riche mobilier, avait l'air presque
habitable comme le hall de pierre sculpte et de verre peint, d'un
htel de style moyen ge,--on voyait s'agenouiller un instant Mme
Sazerat, posant sur le prie-Dieu voisin un paquet tout ficel de
petits fours qu'elle venait de prendre chez le ptissier d'en face et
qu'elle allait rapporter pour le djeuner); dans un autre une montagne
de neige rose, au pied de laquelle se livrait un combat, semblait
avoir givr  mme la verrire qu'elle boursouflait de son trouble
grsil comme une vitre  laquelle il serait rest des flocons, mais
des flocons clairs par quelque aurore (par la mme sans doute qui
empourprait le rtable de l'autel de tons si frais qu'ils semblaient
plutt poss l momentanment par une lueur du dehors prte 
s'vanouir que par des couleurs attaches  jamais  la pierre); et
tous taient si anciens qu'on voyait  et l leur vieillesse argente
tinceler de la poussire des sicles et monter brillante et use
jusqu' la corde la trame de leur douce tapisserie de verre. Il y en
avait un qui tait un haut compartiment divis en une centaine de
petits vitraux rectangulaires o dominait le bleu, comme un grand jeu
de cartes pareil  ceux qui devaient distraire le roi Charles VI; mais
soit qu'un rayon et brill, soit que mon regard en bougeant et
promen  travers la verrire tour  tour teinte et rallume, un
mouvant et prcieux incendie, l'instant d'aprs elle avait pris
l'clat changeant d'une trane de paon, puis elle tremblait et
ondulait en une pluie flamboyante et fantastique qui dgouttait du
haut de la vote sombre et rocheuse, le long des parois humides, comme
si c'tait dans la nef de quelque grotte irise de sinueux stalactites
que je suivais mes parents, qui portaient leur paroissien; un instant
aprs les petits vitraux en losange avaient pris la transparence
profonde, l'infrangible duret de saphirs qui eussent t juxtaposs
sur quelque immense pectoral, mais derrire lesquels on sentait, plus
aim que toutes ces richesses, un sourire momentan de soleil; il
tait aussi reconnaissable dans le flot bleu et doux dont il baignait
les pierreries que sur le pav de la place ou la paille du march; et,
mme  nos premiers dimanches quand nous tions arrivs avant Pques,
il me consolait que la terre ft encore nue et noire, en faisant
panouir, comme en un printemps historique et qui datait des
successeurs de saint Louis, ce tapis blouissant et dor de myosotis
en verre.

Deux tapisseries de haute lice reprsentaient le couronnement d'Esther
(le tradition voulait qu'on et donn  Assurus les traits d'un roi
de France et  Esther ceux d'une dame de Guermantes dont il tait
amoureux) auxquelles leurs couleurs, en fondant, avaient ajout une
expression, un relief, un clairage: un peu de rose flottait aux
lvres d'Esther au del du dessin de leur contour, le jaune de sa robe
s'talait si onctueusement, si grassement, qu'elle en prenait une
sorte de consistance et s'enlevait vivement sur l'atmosphre refoule;
et la verdure des arbres reste vive dans les parties basses du
panneau de soie et de laine, mais ayant pass dans le haut, faisait
se dtacher en plus ple, au-dessus des troncs foncs, les hautes
branches jaunissantes, dores et comme  demi effaces par la brusque
et oblique illumination d'un soleil invisible. Tout cela et plus
encore les objets prcieux venus  l'glise de personnages qui taient
pour moi presque des personnages de lgende (la croix d'or travaille
disait-on par saint loi et donne par Dagobert, le tombeau des fils
de Louis le Germanique, en porphyre et en cuivre maill)  cause de
quoi je m'avanais dans l'glise, quand nous gagnions nos chaises,
comme dans une valle visite des fes, o le paysan s'merveille de
voir dans un rocher, dans un arbre, dans une mare, la trace palpable
de leur passage surnaturel, tout cela faisait d'elle pour moi quelque
chose d'entirement diffrent du reste de la ville: un difice
occupant, si l'on peut dire, un espace  quatre dimensions--la
quatrime tant celle du Temps,--dployant  travers les sicles son
vaisseau qui, de trave en trave, de chapelle en chapelle, semblait
vaincre et franchir non pas seulement quelques mtres, mais des
poques successives d'o il sortait victorieux; drobant le rude et
farouche XIe sicle dans l'paisseur de ses murs, d'o il
n'apparaissait avec ses lourds cintres bouchs et aveugls de
grossiers moellons que par la profonde entaille que creusait prs du
porche l'escalier du clocher, et, mme l, dissimul par les
gracieuses arcades gothiques qui se pressaient coquettement devant lui
comme de plus grandes soeurs, pour le cacher aux trangers, se placent
en souriant devant un jeune frre rustre, grognon et mal vtu; levant
dans le ciel au-dessus de la Place, sa tour qui avait contempl saint
Louis et semblait le voir encore; et s'enfonant avec sa crypte dans
une nuit mrovingienne o, nous guidant  ttons sous la vote obscure
et puissamment nervure comme la membrane d'une immense chauve-souris
de pierre, Thodore et sa soeur nous clairaient d'une bougie le
tombeau de la petite fille de Sigebert, sur lequel une profonde
valve,--comme la trace d'un fossile,--avait t creuse, disait-on, par
une lampe de cristal qui, le soir du meurtre de la princesse franque,
s'tait dtache d'elle-mme des chanes d'or o elle tait suspendue
 la place de l'actuelle abside, et, sans que le cristal se brist,
sans que la flamme s'teignt, s'tait enfonce dans la pierre et
l'avait fait mollement cder sous elle.

L'abside de l'glise de Combray, peut-on vraiment en parler? Elle
tait si grossire, si dnue de beaut artistique et mme d'lan
religieux. Du dehors, comme le croisement des rues sur lequel elle
donnait tait en contre-bas, sa grossire muraille s'exhaussait d'un
soubassement en moellons nullement polis, hrisss de cailloux, et qui
n'avait rien de particulirement ecclsiastique, les verrires
semblaient perces  une hauteur excessive, et le tout avait plus
l'air d'un mur de prison que d'glise. Et certes, plus tard, quand je
me rappelais toutes les glorieuses absides que j'ai vues, il ne me
serait jamais venu  la pense de rapprocher d'elles l'abside de
Combray. Seulement, un jour, au dtour d'une petite rue provinciale,
j'aperus, en face du croisement de trois ruelles, une muraille fruste
et surleve, avec des verrires perces en haut et offrant le mme
aspect asymtrique que l'abside de Combray. Alors je ne me suis pas
demand comme  Chartres ou  Reims avec quelle puissance y tait
exprim le sentiment religieux, mais je me suis involontairement
cri: L'glise!

L'glise! Familire; mitoyenne, rue Saint-Hilaire, o tait sa porte
nord, de ses deux voisines, la pharmacie de M. Rapin et la maison de
Mme Loiseau, qu'elle touchait sans aucune sparation; simple citoyenne
de Combray qui aurait pu avoir son numro dans la rue si les rues de
Combray avaient eu des numros, et o il semble que le facteur aurait
d s'arrter le matin quand il faisait sa distribution, avant d'entrer
chez Mme Loiseau et en sortant de chez M. Rapin, il y avait pourtant
entre elle et tout ce qui n'tait pas elle une dmarcation que mon
esprit n'a jamais pu arriver  franchir. Mme Loiseau avait beau avoir
 sa fentre des fuchsias, qui prenaient la mauvaise habitude de
laisser leurs branches courir toujours partout tte baisse, et dont
les fleurs n'avaient rien de plus press, quand elles taient assez
grandes, que d'aller rafrachir leurs joues violettes et
congestionnes contre la sombre faade de l'glise, les fuchsias ne
devenaient pas sacrs pour cela pour moi; entre les fleurs et la
pierre noircie sur laquelle elles s'appuyaient, si mes yeux ne
percevaient pas d'intervalle, mon esprit rservait un abme.

On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de bien loin, inscrivant
sa figure inoubliable  l'horizon o Combray n'apparaissait pas
encore; quand du train qui, la semaine de Pques, nous amenait de
Paris, mon pre l'apercevait qui filait tour  tour sur tous les
sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il
nous disait: Allons, prenez les couvertures, on est arriv. Et dans
une des plus grandes promenades que nous faisions de Combray, il y
avait un endroit o la route resserre dbouchait tout  coup sur un
immense plateau ferm  l'horizon par des forts dchiquetes que
dpassait seul la fine pointe du clocher de Saint-Hilaire, mais si
mince, si rose, qu'elle semblait seulement raye sur le ciel par un
ongle qui aurait voulu donner  se paysage,  ce tableau rien que de
nature, cette petite marque d'art, cette unique indication humaine.
Quand on se rapprochait et qu'on pouvait apercevoir le reste de la
tour carre et  demi dtruite qui, moins haute, subsistait  ct de
lui, on tait frapp surtout de ton rougetre et sombre des pierres;
et, par un matin brumeux d'automne, on aurait dit, s'levant au-dessus
du violet orageux des vignobles, une ruine de pourpre presque de la
couleur de la vigne vierge.

Souvent sur la place, quand nous rentrions, ma grand'mre me faisait
arrter pour le regarder. Des fentres de sa tour, places deux par
deux les unes au-dessus des autres, avec cette juste et originale
proportion dans les distances qui ne donne pas de la beaut et de la
dignit qu'aux visages humains, il lchait, laissait tomber 
intervalles rguliers des voles de corbeaux qui, pendant un moment,
tournoyaient en criant, comme si les vieilles pierres qui les
laissaient s'battre sans paratre les voir, devenues tout d'un coup
inhabitables et dgageant un principe d'agitation infinie, les avait
frapps et repousss. Puis, aprs avoir ray en tous sens le velours
violet de l'air du soir, brusquement calms ils revenaient s'absorber
dans la tour, de nfaste redevenue propice, quelques-uns poss  et
l, ne semblant pas bouger, mais happant peut-tre quelque insecte,
sur la pointe d'un clocheton, comme une mouette arrte avec
l'immobilit d'un pcheur  la crte d'une vague. Sans trop savoir
pourquoi, ma grand'mre trouvait au clocher de Saint-Hilaire cette
absence de vulgarit, de prtention, de mesquinerie, qui lui faisait
aimer et croire riches d'une influence bienfaisante, la nature, quand
la main de l'homme ne l'avait pas, comme faisait le jardinier de ma
grand'tante, rapetisse, et les oeuvres de gnie. Et sans doute, toute
partie de l'glise qu'on apercevait la distinguait de tout autre
difice par une sorte de pense qui lui tait infuse, mais c'tait
dans son clocher qu'elle semblait prendre conscience d'elle-mme,
affirmer une existence individuelle et responsable. C'tait lui qui
parlait pour elle. Je crois surtout que, confusment, ma grand'mre
trouvait au clocher de Combray ce qui pour elle avait le plus de prix
au monde, l'air naturel et l'air distingu. Ignorante en architecture,
elle disait: Mes enfants, moquez-vous de moi si vous voulez, il n'est
peut-tre pas beau dans les rgles, mais sa vieille figure bizarre me
plat. Je suis sre que s'il jouait du piano, il ne jouerait pas sec.
Et en le regardant, en suivant des yeux la douce tension,
l'inclinaison fervente de ses pentes de pierre qui se rapprochaient en
s'levant comme des mains jointes qui prient, elle s'unissait si bien
 l'effusion de la flche, que son regard semblait s'lancer avec
elle; et en mme temps elle souriait amicalement aux vieilles pierres
uses dont le couchant n'clairait plus que le fate et qui,  partir
du moment o elles entraient dans cette zone ensoleille, adoucies par
la lumire, paraissaient tout d'un coup montes bien plus haut,
lointaines, comme un chant repris en voix de tte une octave
au-dessus.

C'tait le clocher de Saint-Hilaire qui donnait  toutes les
occupations,  toutes les heures,  tous les points de vue de la
ville, leur figure, leur couronnement, leur conscration. De ma
chambre, je ne pouvais apercevoir que sa base qui avait t recouverte
d'ardoises; mais quand, le dimanche, je les voyais, par une chaude
matine d't, flamboyer comme un soleil noir, je me disais:
Mon-Dieu! neuf heures! il faut se prparer pour aller  la
grand'messe si je veux avoir le temps d'aller embrasser tante Lonie
avant, et je savais exactement la couleur qu'avait le soleil sur la
place, la chaleur et la poussire du march, l'ombre que faisait le
store du magasin o maman entrerait peut-tre avant la messe dans une
odeur de toile crue, faire emplette de quelque mouchoir que lui
ferait montrer, en cambrant la taille, le patron qui, tout en se
prparant  fermer, venait d'aller dans l'arrire-boutique passer sa
veste du dimanche et se savonner les mains qu'il avait l'habitude,
toutes les cinq minutes, mme dans les circonstances les plus
mlancoliques, de frotter l'une contre l'autre d'un air d'entreprise,
de partie fine et de russite.

Quand aprs la messe, on entrait dire  Thodore d'apporter une
brioche plus grosse que d'habitude parce que nos cousins avaient
profit du beau temps pour venir de Thiberzy djeuner avec nous, on
avait devant soi le clocher qui, dor et cuit lui-mme comme une plus
grande brioche bnie, avec des cailles et des gouttements gommeux de
soleil, piquait sa pointe aigu dans le ciel bleu. Et le soir, quand
je rentrais de promenade et pensais au moment o il faudrait tout 
l'heure dire bonsoir  ma mre et ne plus la voir, il tait au
contraire si doux, dans la journe finissante, qu'il avait l'air
d'tre pos et enfonc comme un coussin de velours brun sur le ciel
pli qui avait cd sous sa pression, s'tait creus lgrement pour
lui faire sa place et refluait sur ses bords; et les cris des oiseaux
qui tournaient autour de lui semblaient accrotre son silence, lancer
encore sa flche et lui donner quelque chose d'ineffable.

Mme dans les courses qu'on avait  faire derrire l'glise, l o on
ne la voyait pas, tout semblait ordonn par rapport au clocher surgi
ici ou l entre les maisons, peut-tre plus mouvant encore quand il
apparaissait ainsi sans l'glise. Et certes, il y en a bien d'autres
qui sont plus beaux vus de cette faon, et j'ai dans mon souvenir des
vignettes de clochers dpassant les toits, qui ont un autre caractre
d'art que celles que composaient les tristes rues de Combray. Je
n'oublierai jamais, dans une curieuse ville de Normandie voisine de
Balbec, deux charmants htels du XVIIIe sicle, qui me sont  beaucoup
d'gards chers et vnrables et entre lesquels, quand on la regarde du
beau jardin qui descend des perrons vers la rivire, la flche
gothique d'une glise qu'ils cachent s'lance, ayant l'air de
terminer, de surmonter leurs faades, mais d'une matire si
diffrente, si prcieuse, si annele, si rose, si vernie, qu'on voit
bien qu'elle n'en fait pas plus partie que de deux beaux galets unis,
entre lesquels elle est prise sur la plage, la flche purpurine et
crnele de quelque coquillage fusel en tourelle et glac d'mail.
Mme  Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville, je
sais une fentre o on voit aprs un premier, un second et mme un
troisime plan fait des toits amoncels de plusieurs rues, une cloche
violette, parfois rougetre, parfois aussi, dans les plus nobles
preuves qu'en tire l'atmosphre, d'un noir dcant de cendres,
laquelle n'est autre que le dme Saint-Augustin et qui donne  cette
vue de Paris le caractre de certaines vues de Rome par Piranesi. Mais
comme dans aucune de ces petites gravures, avec quelque got que ma
mmoire ait pu les excuter elle ne put mettre ce que j'avais perdu
depuis longtemps, le sentiment qui nous fait non pas considrer une
chose comme un spectacle, mais y croire comme en un tre sans
quivalent, aucune d'elles ne tient sous sa dpendance toute une
partie profonde de ma vie, comme fait le souvenir de ces aspects du
clocher de Combray dans les rues qui sont derrire l'glise. Qu'on le
vt  cinq heures, quand on allait chercher les lettres  la poste, 
quelques maisons de soi,  gauche, surlevant brusquement d'une cime
isole la ligne de fate des toits; que si, au contraire, on voulait
entrer demander des nouvelles de Mme Sazerat, on suivt des yeux cette
ligne redevenue basse aprs la descente de son autre versant en
sachant qu'il faudrait tourner  la deuxime rue aprs le clocher;
soit qu'encore, poussant plus loin, si on allait  la gare, on le vt
obliquement, montrant de profil des artes et des surfaces nouvelles
comme un solide surpris  un moment inconnu de sa rvolution; ou que,
des bords de la Vivonne, l'abside musculeusement ramasse et remonte
par la perspective semblt jaillir de l'effort que le clocher faisait
pour lancer sa flche au coeur du ciel: c'tait toujours  lui qu'il
fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons
d'un pinacle inattendu, lev avant moi comme le doigt de Dieu dont le
corps et t cach dans la foule des humains sans que je le
confondisse pour cela avec elle. Et aujourd'hui encore si, dans une
grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais
mal, un passant qui m'a mis dans mon chemin me montre au loin, comme
un point de repre, tel beffroi d'hpital, tel clocher de couvent
levant la pointe de son bonnet ecclsiastique au coin d'une rue que je
dois prendre, pour peu que ma mmoire puisse obscurment lui trouver
quelque trait de ressemblance avec la figure chre et disparue, le
passant, s'il se retourne pour s'assurer que je ne m'gare pas, peut,
 son tonnement, m'apercevoir qui, oublieux de la promenade
entreprise ou de la course oblige, reste l, devant le clocher,
pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond
de moi des terres reconquises sur l'oubli qui s'asschent et se
rebtissent; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout 
l'heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon
chemin, je tourne une rue...mais...c'est dans mon coeur...

En rentrant de la messe, nous rencontrions souvent M. Legrandin qui,
retenu  Paris par sa profession d'ingnieur, ne pouvait, en dehors
des grandes vacances, venir  sa proprit de Combray que du samedi
soir au lundi matin. C'tait un de ces hommes qui, en dehors d'une
carrire scientifique o ils ont d'ailleurs brillamment russi,
possdent une culture toute diffrente, littraire, artistique, que
leur spcialisation professionnelle n'utilise pas et dont profite leur
conversation. Plus lettrs que bien des littrateurs (nous ne savions
pas  cette poque que M. Legrandin et une certaine rputation comme
crivain et nous fmes trs tonns de voir qu'un musicien clbre
avait compos une mlodie sur des vers de lui), dous de plus de
facilit que bien des peintres, ils s'imaginent que la vie qu'ils
mnent n'est pas celle qui leur aurait convenu et apportent  leurs
occupations positives soit une insouciance mle de fantaisie, soit
une application soutenue et hautaine, mprisante, amre et
consciencieuse. Grand, avec une belle tournure, un visage pensif et
fin aux longues moustaches blondes, au regard bleu et dsenchant,
d'une politesse raffine, causeur comme nous n'en avions jamais
entendu, il tait aux yeux de ma famille qui le citait toujours en
exemple, le type de l'homme d'lite, prenant la vie de la faon la
plus noble et la plus dlicate. Ma grand'mre lui reprochait seulement
de parler un peu trop bien, un peu trop comme un livre, de ne pas
avoir dans son langage le naturel qu'il y avait dans ses cravates
lavallire toujours flottantes, dans son veston droit presque
d'colier. Elle s'tonnait aussi des tirades enflammes qu'il entamait
souvent contre l'aristocratie, la vie mondaine, le snobisme,
certainement le pch auquel pense saint Paul quand il parle du pch
pour lequel il n'y a pas de rmission.

L'ambition mondaine tait un sentiment que ma grand'mre tait si
incapable de ressentir et presque de comprendre qu'il lui paraissait
bien inutile de mettre tant d'ardeur  la fltrir. De plus elle ne
trouvait pas de trs bon got que M. Legrandin dont la soeur tait
marie prs de Balbec avec un gentilhomme bas-normand se livrt  des
attaques aussi violentes encore les nobles, allant jusqu' reprocher 
la Rvolution de ne les avoir pas tous guillotins.

--Salut, amis! nous disait-il en venant  notre rencontre. Vous tes
heureux d'habiter beaucoup ici; demain il faudra que je rentre 
Paris, dans ma niche.

--Oh! ajoutait-il, avec ce sourire doucement ironique et du, un peu
distrait, qui lui tait particulier, certes il y a dans ma maison
toutes les choses inutiles. Il n'y manque que le ncessaire, un grand
morceau de ciel comme ici. Tchez de garder toujours un morceau de
ciel au-dessus de votre vie, petit garon, ajoutait-il en se tournant
vers moi. Vous avez une jolie me, d'une qualit rare, une nature
d'artiste, ne la laissez pas manquer de ce qu'il lui faut.

Quand,  notre retour, ma tante nous faisait demander si Mme Goupil
tait arrive en retard  la messe, nous tions incapables de la
renseigner. En revanche nous ajoutions  son trouble en lui disant
qu'un peintre travaillait dans l'glise  copier le vitrail de Gilbert
le Mauvais. Franoise, envoye aussitt chez l'picier, tait revenue
bredouille par la faute de l'absence de Thodore  qui sa double
profession de chantre ayant une part de l'entretien de l'glise, et de
garon picier donnait, avec des relations dans tous les mondes, un
savoir universel.

--Ah! soupirait ma tante, je voudrais que ce soit dj l'heure
d'Eulalie. Il n'y a vraiment qu'elle qui pourra me dire cela.

Eulalie tait une fille boiteuse, active et sourde qui s'tait
retire aprs la mort de Mme de la Bretonnerie o elle avait t en
place depuis son enfance et qui avait pris  ct de l'glise une
chambre, d'o elle descendait tout le temps soit aux offices, soit, en
dehors des offices, dire une petite prire ou donner un coup de main 
Thodore; le reste du temps elle allait voir des personnes malades
comme ma tante Lonie  qui elle racontait ce qui s'tait pass  la
messe ou aux vpres. Elle ne ddaignait pas d'ajouter quelque casuel 
la petite rente que lui servait la famille de ses anciens matres en
allant de temps en temps visiter le linge du cur ou de quelque autre
personnalit marquante du monde clrical de Combray. Elle portait
au-dessus d'une mante de drap noir un petit bguin blanc, presque de
religieuse, et une maladie de peau donnait  une partie de ses joues
et  son nez recourb, les tons rose vif de la balsamine. Ses visites
taient la grande distraction de ma tante Lonie qui ne recevait plus
gure personne d'autre, en dehors de M. le Cur. Ma tante avait peu 
peu vinc tous les autres visiteurs parce qu'ils avaient le tort 
ses yeux de rentrer tous dans l'une ou l'autre des deux catgories de
gens qu'elle dtestait. Les uns, les pires et dont elle s'tait
dbarrasse les premiers, taient ceux qui lui conseillaient de ne pas
s'couter et professaient, ft-ce ngativement et en ne la
manifestant que par certains silences de dsapprobation ou par
certains sourires de doute, la doctrine subversive qu'une petite
promenade au soleil et un bon bifteck saignant (quand elle gardait
quatorze heures sur l'estomac deux mchantes gorges d'eau de Vichy!)
lui feraient plus de bien que son lit et ses mdecines. L'autre
catgorie se composait des personnes qui avaient l'air de croire
qu'elle tait plus gravement malade qu'elle ne pensait, tait aussi
gravement malade qu'elle le disait. Aussi, ceux qu'elle avait laiss
monter aprs quelques hsitations et sur les officieuses instances de
Franoise et qui, au cours de leur visite, avaient montr combien ils
taient indignes de la faveur qu'on leur faisait en risquant
timidement un: Ne croyez-vous pas que si vous vous secouiez un peu
par un beau temps, ou qui, au contraire, quand elle leur avait dit:
Je suis bien bas, bien bas, c'est la fin, mes pauvres amis, lui
avaient rpondu: Ah! quand on n'a pas la sant! Mais vous pouvez
durer encore comme a, ceux-l, les uns comme les autres, taient
srs de ne plus jamais tre reus. Et si Franoise s'amusait de l'air
pouvant de ma tante quand de son lit elle avait aperu dans la rue
du Saint-Esprit une de ces personnes qui avait l'air de venir chez
elle ou quand elle avait entendu un coup de sonnette, elle riait
encore bien plus, et comme d'un bon tour, des ruses toujours
victorieuses de ma tante pour arriver  les faire congdier et de leur
mine dconfite en s'en retournant sans l'avoir vue, et, au fond
admirait sa matresse qu'elle jugeait suprieure  tous ces gens
puisqu'elle ne voulait pas les recevoir. En somme, ma tante exigeait
 la fois qu'on l'approuvt dans son rgime, qu'on la plaignt pour
ses souffrances et qu'on la rassurt sur son avenir.

C'est  quoi Eulalie excellait. Ma tante pouvait lui dire vingt fois
en une minute: C'est la fin, ma pauvre Eulalie, vingt fois Eulalie
rpondait: Connaissant votre maladie comme vous la connaissez, madame
Octave, vous irez  cent ans, comme me disait hier encore Mme
Sazerin. (Une des plus fermes croyances d'Eulalie et que le nombre
imposant des dmentis apports par l'exprience n'avait pas suffi 
entamer, tait que Mme Sazerat s'appelait Mme Sazerin.)

--Je ne demande pas  aller  cent ans, rpondait ma tante qui
prfrait ne pas voir assigner  ses jours un terme prcis.

Et comme Eulalie savait avec cela comme personne distraire ma tante
sans la fatiguer, ses visites qui avaient lieu rgulirement tous les
dimanches sauf empchement inopin, taient pour ma tante un plaisir
dont la perspective l'entretenait ces jours-l dans un tat agrable
d'abord, mais bien vite douloureux comme une faim excessive, pour peu
qu'Eulalie ft en retard. Trop prolonge, cette volupt d'attendre
Eulalie tournait en supplice, ma tante ne cessait de regarder l'heure,
billait, se sentait des faiblesses. Le coup de sonnette d'Eulalie,
s'il arrivait tout  la fin de la journe, quand elle ne l'esprait
plus, la faisait presque se trouver mal. En ralit, le dimanche, elle
ne pensait qu' cette visite et sitt le djeuner fini, Franoise
avait hte que nous quittions la salle  manger pour qu'elle pt
monter occuper ma tante. Mais (surtout  partir du moment o les
beaux jours s'installaient  Combray) il y avait bien longtemps que
l'heure altire de midi, descendue de la tour de Saint-Hilaire qu'elle
armoriait des douze fleurons momentans de sa couronne sonore avait
retenti autour de notre table, auprs du pain bnit venu lui aussi
familirement en sortant de l'glise, quand nous tions encore assis
devant les assiettes des Mille et une Nuits, appesantis par la chaleur
et surtout par le repas. Car, au fond permanent d'oeufs, de ctelettes,
de pommes de terre, de confitures, de biscuits, qu'elle ne nous
annonait mme plus, Franoise ajoutait--selon les travaux des champs
et des vergers, le fruit de la mare, les hasards du commerce, les
politesses des voisins et son propre gnie, et si bien que notre menu,
comme ces quatre-feuilles qu'on sculptait au XIIIe sicle au portail
des cathdrales, refltait un peu le rythme des saisons et les
pisodes de la vie--: une barbue parce que la marchande lui en avait
garanti la fracheur, une dinde parce qu'elle en avait vu une belle au
march de Roussainville-le-Pin, des cardons  la moelle parce qu'elle
ne nous en avait pas encore fait de cette manire-l, un gigot rti
parce que le grand air creuse et qu'il avait bien le temps de
descendre d'ici sept heures, des pinards pour changer, des abricots
parce que c'tait encore une raret, des groseilles parce que dans
quinze jours il n'y en aurait plus, des framboises que M. Swann avait
apportes exprs, des cerises, les premires qui vinssent du cerisier
du jardin aprs deux ans qu'il n'en donnait plus, du fromage  la
crme que j'aimais bien autrefois, un gteau aux amandes parce
qu'elle l'avait command la veille, une brioche parce que c'tait
notre tour de l'offrir. Quand tout cela tait fini, compose
expressment pour nous, mais ddie plus spcialement  mon pre qui
tait amateur, une crme au chocolat, inspiration, attention
personnelle de Franoise, nous tait offerte, fugitive et lgre comme
une oeuvre de circonstance o elle avait mis tout son talent. Celui qui
et refus d'en goter en disant: J'ai fini, je n'ai plus faim, se
serait immdiatement raval au rang de ces goujats qui, mme dans le
prsent qu'un artiste leur fait d'une de ses oeuvres, regardent au
poids et  la matire alors que n'y valent que l'intention et la
signature. Mme en laisser une seule goutte dans le plat et tmoign
de la mme impolitesse que se lever avant la fin du morceau au nez du
compositeur.

Enfin ma mre me disait: Voyons, ne reste pas ici indfiniment, monte
dans ta chambre si tu as trop chaud dehors, mais va d'abord prendre
l'air un instant pour ne pas lier en sortant de table. J'allais
m'asseoir prs de la pompe et de son auge, souvent orne, comme un
fond gothique, d'une salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le
relief mobile de son corps allgorique et fusel, sur le banc sans
dossier ombrag d'un lilas, dans ce petit coin du jardin qui s'ouvrait
par une porte de service sur la rue du Saint-Esprit et de la terre peu
soigne duquel s'levait par deux degrs, en saillie de la maison, et
comme une construction indpendante, l'arrire-cuisine. On apercevait
son dallage rouge et luisant comme du porphyre. Elle avait moins l'air
de l'antre de Franoise que d'un petit temple  Vnus. Elle regorgeait
des offrandes du crmier, du fruitier, de la marchande de lgumes,
venus parfois de hameaux assez lointains pour lui ddier les prmices
de leurs champs. Et son fate tait toujours couronn du roucoulement
d'une colombe.

Autrefois, je ne m'attardais pas dans le bois consacr qui
l'entourait, car, avant de monter lire, j'entrais dans le petit
cabinet de repos que mon oncle Adolphe, un frre de mon grand-pre,
ancien militaire qui avait pris sa retraite comme commandant, occupait
au rez-de-chausse, et qui, mme quand les fentres ouvertes
laissaient entrer la chaleur, sinon les rayons du soleil qui
atteignaient rarement jusque-l, dgageait inpuisablement cette odeur
obscure et frache,  la fois forestire et ancien rgime, qui fait
rver longuement les narines, quand on pntre dans certains pavillons
de chasse abandonns. Mais depuis nombre d'annes je n'entrais plus
dans le cabinet de mon oncle Adolphe, ce dernier ne venant plus 
Combray  cause d'une brouille qui tait survenue entre lui et ma
famille, par ma faute, dans les circonstances suivantes:

Une ou deux fois par mois,  Paris, on m'envoyait lui faire une
visite, comme il finissait de djeuner, en simple vareuse, servi par
son domestique en veste de travail de coutil ray violet et blanc. Il
se plaignait en ronchonnant que je n'tais pas venu depuis longtemps,
qu'on l'abandonnait; il m'offrait un massepain ou une mandarine, nous
traversions un salon dans lequel on ne s'arrtait jamais, o on ne
faisait jamais de feu, dont les murs taient orns de moulures dores,
les plafonds peints d'un bleu qui prtendait imiter le ciel et les
meubles capitonns en satin comme chez mes grands-parents, mais jaune;
puis nous passions dans ce qu'il appelait son cabinet de travail aux
murs duquel taient accroches de ces gravures reprsentant sur fond
noir une desse charnue et rose conduisant un char, monte sur un
globe, ou une toile au front, qu'on aimait sous le second Empire
parce qu'on leur trouvait un air pompien, puis qu'on dtesta, et
qu'on recommence  aimer pour une seule et mme raison, malgr les
autres qu'on donne et qui est qu'elles ont l'air second Empire. Et je
restais avec mon oncle jusqu' ce que son valet de chambre vnt lui
demander, de la part du cocher, pour quelle heure celui-ci devait
atteler. Mon oncle se plongeait alors dans une mditation qu'aurait
craint de troubler d'un seul mouvement son valet de chambre
merveill, et dont il attendait avec curiosit le rsultat, toujours
identique. Enfin, aprs une hsitation suprme, mon oncle prononait
infailliblement ces mots: Deux heures et quart, que le valet de
chambre rptait avec tonnement, mais sans discuter: Deux heures et
quart? bien...je vais le dire...

A cette poque j'avais l'amour du thtre, amour platonique, car mes
parents ne m'avaient encore jamais permis d'y aller, et je me
reprsentais d'une faon si peu exacte les plaisirs qu'on y gotait
que je n'tais pas loign de croire que chaque spectateur regardait
comme dans un stroscope un dcor qui n'tait que pour lui, quoique
semblable au millier d'autres que regardait, chacun pour soi, le reste
des spectateurs.

Tous les matins je courais jusqu' la colonne Moriss pour voir les
spectacles qu'elle annonait. Rien n'tait plus dsintress et plus
heureux que les rves offerts  mon imagination par chaque pice
annonce et qui taient conditionns  la fois par les images
insparables des mots qui en composaient le titre et aussi de la
couleur des affiches encore humides et boursoufles de colle sur
lesquelles il se dtachait. Si ce n'est une de ces oeuvres tranges
comme le Testament de Csar Girodot et OEdipe-Roi lesquelles
s'inscrivaient, non sur l'affiche verte de l'Opra-Comique, mais sur
l'affiche lie de vin de la Comdie-Franaise, rien ne me paraissait
plus diffrent de l'aigrette tincelante et blanche des Diamants de la
Couronne que le satin lisse et mystrieux du Domino Noir, et, mes
parents m'ayant dit que quand j'irais pour la premire fois au thtre
j'aurais  choisir entre ces deux pices, cherchant  approfondir
successivement le titre de l'une et le titre de l'autre, puisque
c'tait tout ce que je connaissais d'elles, pour tcher de saisir en
chacun le plaisir qu'il me promettait et de le comparer  celui que
reclait l'autre, j'arrivais  me reprsenter avec tant de force,
d'une part une pice blouissante et fire, de l'autre une pice douce
et veloute, que j'tais aussi incapable de dcider laquelle aurait ma
prfrence, que si, pour le dessert, on m'avait donn  opter encore
du riz  l'Impratrice et de la crme au chocolat.

Toutes mes conversations avec mes camarades portaient sur ces acteurs
dont l'art, bien qu'il me ft encore inconnu, tait la premire forme,
entre toutes celles qu'il revt, sous laquelle se laissait pressentir
par moi, l'Art. Entre la manire que l'un ou l'autre avait de dbiter,
de nuancer une tirade, les diffrences les plus minimes me semblaient
avoir une importance incalculable. Et, d'aprs ce que l'on m'avait dit
d'eux, je les classais par ordre de talent, dans des listes que je me
rcitais toute la journe: et qui avaient fini par durcir dans mon
cerveau et par le gner de leur inamovibilit.

Plus tard, quand je fus au collge, chaque fois que pendant les
classes, je correspondais, aussitt que le professeur avait la tte
tourne, avec un nouvel ami, ma premire question tait toujours pour
lui demander s'il tait dj all au thtre et s'il trouvait que le
plus grand acteur tait bien Got, le second Delaunay, etc. Et si, 
son avis, Febvre ne venait qu'aprs Thiron, ou Delaunay qu'aprs
Coquelin, la soudaine motilit que Coquelin, perdant la rigidit de la
pierre, contractait dans mon esprit pour y passer au deuxime rang, et
l'agilit miraculeuse, la fconde animation dont se voyait dou
Delaunay pour reculer au quatrime, rendait la sensation du
fleurissement et de la vie  mon cerveau assoupli et fertilis.

Mais si les acteurs me proccupaient ainsi, si la vue de Maubant
sortant un aprs-midi du Thtre-Franais m'avait caus le
saisissement et les souffrances de l'amour, combien le nom d'une
toile flamboyant  la porte d'un thtre, combien,  la glace d'un
coup qui passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au
frontail, la vue du visage d'une femme que je pensais tre peut-tre
une actrice, laissait en moi un trouble plus prolong, un effort
impuissant et douloureux pour me reprsenter sa vie! Je classais par
ordre de talent les plus illustres: Sarah Bernhardt, la Berma, Bartet,
Madeleine Brohan, Jeanne Samary, mais toutes m'intressaient. Or mon
oncle en connaissait beaucoup, et aussi des cocottes que je ne
distinguais pas nettement des actrices. Il les recevait chez lui. Et
si nous n'allions le voir qu' certains jours c'est que, les autres
jours, venaient des femmes avec lesquelles sa famille n'aurait pas pu
se rencontrer, du moins  son avis  elle, car, pour mon oncle, au
contraire, sa trop grande facilit  faire  de jolies veuves qui
n'avaient peut-tre jamais t maries,  des comtesses de nom
ronflant, qui n'tait sans doute qu'un nom de guerre, la politesse de
les prsenter  ma grand'mre ou mme  leur donner des bijoux de
famille, l'avait dj brouill plus d'une fois avec mon grand-pre.
Souvent,  un nom d'actrice qui venait dans la conversation,
j'entendais mon pre dire  ma mre, en souriant: Une amie de ton
oncle; et je pensais que le stage que peut-tre pendant des annes
des hommes importants faisaient inutilement  la porte de telle femme
qui ne rpondait pas  leurs lettres et les faisait chasser par le
concierge de son htel, mon oncle aurait pu en dispenser un gamin
comme moi en le prsentant chez lui  l'actrice, inapprochable  tant
d'autres, qui tait pour lui une intime amie.

Aussi,--sous le prtexte qu'une leon qui avait t dplace tombait
maintenant si mal qu'elle m'avait empch plusieurs fois et
m'empcherait encore de voir mon oncle--un jour, autre que celui qui
tait rserv aux visites que nous lui faisions, profitant de ce que
mes parents avaient djeun de bonne heure, je sortis et au lieu
d'aller regarder la colonne d'affiches, pour quoi on me laissait aller
seul, je courus jusqu' lui. Je remarquai devant sa porte une voiture
attele de deux chevaux qui avaient aux oeillres un oeillet rouge comme
avait le cocher  sa boutonnire. De l'escalier j'entendis un rire et
une voix de femme, et ds que j'eus sonn, un silence, puis le bruit
de portes qu'on fermait. Le valet de chambre vint ouvrir, et en me
voyant parut embarrass, me dit que mon oncle tait trs occup, ne
pourrait sans doute pas me recevoir et tandis qu'il allait pourtant le
prvenir la mme voix que j'avais entendue disait: Oh, si! laisse-le
entrer; rien qu'une minute, cela m'amuserait tant. Sur la photographie
qui est sur ton bureau, il ressemble tant  sa maman, ta nice, dont
la photographie est  ct de la sienne, n'est-ce pas? Je voudrais le
voir rien qu'un instant, ce gosse.

J'entendis mon oncle grommeler, se fcher; finalement le valet de
chambre me fit entrer.

Sur la table, il y avait la mme assiette de massepains que
d'habitude; mon oncle avait sa vareuse de tous les jours, mais en face
de lui, en robe de soie rose avec un grand collier de perles au cou,
tait assise une jeune femme qui achevait de manger une mandarine.
L'incertitude o j'tais s'il fallait dire madame ou mademoiselle me
fit rougir et n'osant pas trop tourner les yeux de son ct de peur
d'avoir  lui parler, j'allai embrasser mon oncle. Elle me regardait
en souriant, mon oncle lui dit: Mon neveu, sans lui dire mon nom, ni
me dire le sien, sans doute parce que, depuis les difficults qu'il
avait eues avec mon grand-pre, il tchait autant que possible
d'viter tout trait d'union entre sa famille et ce genre de relations.

--Comme il ressemble  sa mre, dit-elle.

--Mais vous n'avez jamais vu ma nice qu'en photographie, dit vivement
mon oncle d'un ton bourru.

--Je vous demande pardon, mon cher ami, je l'ai croise dans
l'escalier l'anne dernire quand vous avez t si malade. Il est vrai
que je ne l'ai vue que le temps d'un clair et que votre escalier est
bien noir, mais cela m'a suffi pour l'admirer. Ce petit jeune homme a
ses beaux yeux et aussi a, dit-elle, en traant avec son doigt une
ligne sur le bas de son front. Est-ce que madame votre nice porte le
mme nom que vous, ami? demanda-t-elle  mon oncle.

--Il ressemble surtout  son pre, grogna mon oncle qui ne se souciait
pas plus de faire des prsentations  distance en disant le nom de
maman que d'en faire de prs. C'est tout  fait son pre et aussi ma
pauvre mre.

--Je ne connais pas son pre, dit la dame en rose avec une lgre
inclinaison de la tte, et je n'ai jamais connu votre pauvre mre, mon
ami. Vous vous souvenez, c'est peu aprs votre grand chagrin que nous
nous sommes connus.

J'prouvais une petite dception, car cette jeune dame ne diffrait
pas des autres jolies femmes que j'avais vues quelquefois dans ma
famille notamment de la fille d'un de nos cousins chez lequel j'allais
tous les ans le premier janvier. Mieux habille seulement, l'amie de
mon oncle avait le mme regard vif et bon, elle avait l'air aussi
franc et aimant. Je ne lui trouvais rien de l'aspect thtral que
j'admirais dans les photographies d'actrices, ni de l'expression
diabolique qui et t en rapport avec la vie qu'elle devait mener.
J'avais peine  croire que ce ft une cocotte et surtout je n'aurais
pas cru que ce ft une cocotte chic si je n'avais pas vu la voiture 
deux chevaux, la robe rose, le collier de perles, si je n'avais pas su
que mon oncle n'en connaissait que de la plus haute vole. Mais je me
demandais comment le millionnaire qui lui donnait sa voiture et son
htel et ses bijoux pouvait avoir du plaisir  manger sa fortune pour
une personne qui avait l'air si simple et comme il faut. Et pourtant
en pensant  ce que devait tre sa vie, l'immoralit m'en troublait
peut-tre plus que si elle avait t concrtise devant moi en une
apparence spciale,--d'tre ainsi invisible comme le secret de quelque
roman, de quelque scandale qui avait fait sortir de chez ses parents
bourgeois et vou  tout le monde, qui avait fait panouir en beaut
et hauss jusqu'au demi-monde et  la notorit celle que ses jeux de
physionomie, ses intonations de voix, pareils  tant d'autres que je
connaissais dj, me faisaient malgr moi considrer comme une jeune
fille de bonne famille, qui n'tait plus d'aucune famille.

On tait pass dans le cabinet de travail, et mon oncle, d'un air un
peu gn par ma prsence, lui offrit des cigarettes.

--Non, dit-elle, cher, vous savez que je suis habitue  celles que le
grand-duc m'envoie. Je lui ai dit que vous en tiez jaloux. Et elle
tira d'un tui des cigarettes couvertes d'inscriptions trangres et
dores. Mais si, reprit-elle tout d'un coup, je dois avoir rencontr
chez vous le pre de ce jeune homme. N'est-ce pas votre neveu? Comment
ai-je pu l'oublier? Il a t tellement bon, tellement exquis pour moi,
dit-elle d'un air modeste et sensible. Mais en pensant  ce qu'avait
pu tre l'accueil rude qu'elle disait avoir trouv exquis, de mon
pre, moi qui connaissais sa rserve et sa froideur, j'tais gn,
comme par une indlicatesse qu'il aurait commise, de cette ingalit
entre la reconnaissance excessive qui lui tait accorde et son
amabilit insuffisante. Il m'a sembl plus tard que c'tait un des
cts touchants du rle de ces femmes oisives et studieuses qu'elles
consacrent leur gnrosit, leur talent, un rve disponible de beaut
sentimentale--car, comme les artistes, elles ne le ralisent pas, ne le
font pas entrer dans les cadres de l'existence commune,--et un or qui
leur cote peu,  enrichir d'un sertissage prcieux et fin la vie
fruste et mal dgrossie des hommes. Comme celle-ci, dans le fumoir o
mon oncle tait en vareuse pour la recevoir, rpandait son corps si
doux, sa robe de soie rose, ses perles, l'lgance qui mane de
l'amiti d'un grand-duc, de mme elle avait pris quelque propos
insignifiant de mon pre, elle l'avait travaill avec dlicatesse, lui
avait donn un tour, une appellation prcieuse et y enchssant un de
ses regards d'une si belle eau, nuanc d'humilit et de gratitude,
elle le rendait chang en un bijou artiste, en quelque chose de tout
 fait exquis.

--Allons, voyons, il est l'heure que tu t'en ailles, me dit mon
oncle.

Je me levai, j'avais une envie irrsistible de baiser la main de la
dame en rose, mais il me semblait que c'et t quelque chose
d'audacieux comme un enlvement. Mon coeur battait tandis que je me
disais: Faut-il le faire, faut-il ne pas le faire, puis je cessai de
me demander ce qu'il fallait faire pour pouvoir faire quelque chose.
Et d'un geste aveugle et insens, dpouill de toutes les raisons que
je trouvais il y avait un moment en sa faveur, je portai  mes lvres
la main qu'elle me tendait.

--Comme il est gentil! il est dj galant, il a un petit oeil pour les
femmes: il tient de son oncle. Ce sera un parfait gentleman,
ajouta-t-elle en serrant les dents pour donner  la phrase un accent
lgrement britannique. Est-ce qu'il ne pourrait pas venir une fois
prendre a cup of tea, comme disent nos voisins les Anglais; il
n'aurait qu' m'envoyer un bleu le matin.

Je ne savais pas ce que c'tait qu'un bleu. Je ne comprenais pas la
moiti des mots que disait la dame, mais la crainte que n'y fut cache
quelque question  laquelle il et t impoli de ne pas rpondre,
m'empchait de cesser de les couter avec attention, et j'en prouvais
une grande fatigue.

--Mais non, c'est impossible, dit mon oncle, en haussant les paules,
il est trs tenu, il travaille beaucoup. Il a tous les prix  son
cours, ajouta-t-il,  voix basse pour que je n'entende pas ce mensonge
et que je n'y contredise pas. Qui sait, ce sera peut-tre un petit
Victor Hugo, une espce de Vaulabelle, vous savez.

--J'adore les artistes, rpondit la dame en rose, il n'y a qu'eux qui
comprennent les femmes... Qu'eux et les tres d'lite comme vous.
Excusez mon ignorance, ami. Qui est Vaulabelle? Est-ce les volumes
dors qu'il y a dans la petite bibliothque vitre de votre boudoir?
Vous savez que vous m'avez promis de me les prter, j'en aurai grand
soin.

Mon oncle qui dtestait prter ses livres ne rpondit rien et me
conduisit jusqu' l'antichambre. perdu d'amour pour la dame en rose,
je couvris de baisers fous les joues pleines de tabac de mon vieil
oncle, et tandis qu'avec assez d'embarras il me laissait entendre sans
oser me le dire ouvertement qu'il aimerait autant que je ne parlasse
pas de cette visite  mes parents, je lui disais, les larmes aux yeux,
que le souvenir de sa bont tait en moi si fort que je trouverais
bien un jour le moyen de lui tmoigner ma reconnaissance. Il tait si
fort en effet que deux heures plus tard, aprs quelques phrases
mystrieuses et qui ne me parurent pas donner  mes parents une ide
assez nette de la nouvelle importance dont j'tais dou, je trouvai
plus explicite de leur raconter dans les moindres dtails la visite
que je venais de faire. Je ne croyais pas ainsi causer d'ennuis  mon
oncle. Comment l'aurais-je cru, puisque je ne le dsirais pas. Et je
ne pouvais supposer que mes parents trouveraient du mal dans une
visite o je n'en trouvais pas. N'arrive-t-il pas tous les jours qu'un
ami nous demande de ne pas manquer de l'excuser auprs d'une femme 
qui il a t empch d'crire, et que nous ngligions de le faire
jugeant que cette personne ne peut pas attacher d'importance  un
silence qui n'en a pas pour nous? Je m'imaginais, comme tout le monde,
que le cerveau des autres tait un rceptacle inerte et docile, sans
pouvoir de raction spcifique sur ce qu'on y introduisait; et je ne
doutais pas qu'en dposant dans celui de mes parents la nouvelle de la
connaissance que mon oncle m'avait fait faire, je ne leur transmisse
en mme temps comme je le souhaitais, le jugement bienveillant que je
portais sur cette prsentation. Mes parents malheureusement s'en
remirent  des principes entirement diffrents de ceux que je leur
suggrais d'adopter, quand ils voulurent apprcier l'action de mon
oncle. Mon pre et mon grand-pre eurent avec lui des explications
violentes; j'en fus indirectement inform. Quelques jours aprs,
croisant dehors mon oncle qui passait en voiture dcouverte, je
ressentis la douleur, la reconnaissance, le remords que j'aurais voulu
lui exprimer. A ct de leur immensit, je trouvai qu'un coup de
chapeau serait mesquin et pourrait faire supposer  mon oncle que je
ne me croyais pas tenu envers lui  plus qu' une banale politesse. Je
rsolus de m'abstenir de ce geste insuffisant et je dtournai la tte.
Mon oncle pensa que je suivais en cela les ordres de mes parents, il
ne le leur pardonna pas, et il est mort bien des annes aprs sans
qu'aucun de nous l'ait jamais revu.

Aussi je n'entrais plus dans le cabinet de repos maintenant ferm, de
mon oncle Adolphe, et aprs m'tre attard aux abords de
l'arrire-cuisine, quand Franoise, apparaissant sur le parvis, me
disait: Je vais laisser ma fille de cuisine servir le caf et monter
l'eau chaude, il faut que je me sauve chez Mme Octave, je me dcidais
 rentrer et montais directement lire chez moi. La fille de cuisine
tait une personne morale, une institution permanente  qui des
attributions invariables assuraient une sorte de continuit et
d'identit,  travers la succession des formes passagres en
lesquelles elle s'incarnait: car nous n'emes jamais la mme deux ans
de suite. L'anne o nous mangemes tant d'asperges, la fille de
cuisine habituellement charge de les plumer tait une pauvre
crature maladive, dans un tat de grossesse dj assez avanc quand
nous arrivmes  Pques, et on s'tonnait mme que Franoise lui
laisst faire tant de courses et de besogne, car elle commenait 
porter difficilement devant elle la mystrieuse corbeille, chaque jour
plus remplie, dont on devinait sous ses amples sarraus la forme
magnifique. Ceux-ci rappelaient les houppelandes qui revtent
certaines des figures symboliques de Giotto dont M. Swann m'avait
donn des photographies. C'est lui-mme qui nous l'avait fait
remarquer et quand il nous demandait des nouvelles de la fille de
cuisine, il nous disait: Comment va la Charit de Giotto? D'ailleurs
elle-mme, la pauvre fille, engraisse par sa grossesse, jusqu' la
figure, jusqu'aux joues qui tombaient droites et carres, ressemblait
en effet assez  ces vierges, fortes et hommasses, matrones plutt,
dans lesquelles les vertus sont personnifies  l'Arena. Et je me
rends compte maintenant que ces Vertus et ces Vices de Padoue lui
ressemblaient encore d'une autre manire. De mme que l'image de cette
fille tait accrue par le symbole ajout qu'elle portait devant son
ventre, sans avoir l'air d'en comprendre le sens, sans que rien dans
son visage en traduist la beaut et l'esprit, comme un simple et
pesant fardeau, de mme c'est sans paratre s'en douter que la
puissante mnagre qui est reprsente  l'Arena au-dessous du nom
Caritas et dont la reproduction tait accroche au mur de ma salle
d'tudes,  Combray, incarne cette vertu, c'est sans qu'aucune pense
de charit semble avoir jamais pu tre exprime par son visage
nergique et vulgaire. Par une belle invention du peintre elle foule
aux pieds les trsors de la terre, mais absolument comme si elle
pitinait des raisins pour en extraire le jus ou plutt comme elle
aurait mont sur des sacs pour se hausser; et elle tend  Dieu son
coeur enflamm, disons mieux, elle le lui passe, comme une cuisinire
passe un tire-bouchon par le soupirail de son sous-sol  quelqu'un qui
le lui demande  la fentre du rez-de-chausse. L'Envie, elle, aurait
eu davantage une certaine expression d'envie. Mais dans cette
fresque-l encore, le symbole tient tant de place et est reprsent
comme si rel, le serpent qui siffle aux lvres de l'Envie est si
gros, il lui remplit si compltement sa bouche grande ouverte, que les
muscles de sa figure sont distendus pour pouvoir le contenir, comme
ceux d'un enfant qui gonfle un ballon avec son souffle, et que
l'attention de l'Envie--et la ntre du mme coup--tout entire
concentre sur l'action de ses lvres, n'a gure de temps  donner 
d'envieuses penses.

Malgr toute l'admiration que M. Swann professait pour ces figures de
Giotto, je n'eus longtemps aucun plaisir  considrer dans notre salle
d'tudes, o on avait accroch les copies qu'il m'en avait rapportes,
cette Charit sans charit, cette Envie qui avait l'air d'une planche
illustrant seulement dans un livre de mdecine la compression de la
glotte ou de la luette par une tumeur de la langue ou par
l'introduction de l'instrument de l'oprateur, une Justice, dont le
visage gristre et mesquinement rgulier tait celui-l mme qui, 
Combray, caractrisait certaines jolies bourgeoises pieuses et sches
que je voyais  la messe et dont plusieurs taient enrles d'avance
dans les milices de rserve de l'Injustice. Mais plus tard j'ai
compris que l'tranget saisissante, la beaut spciale de ces
fresques tenait  la grande place que le symbole y occupait, et que le
fait qu'il ft reprsent non comme un symbole puisque la pense
symbolise n'tait pas exprime, mais comme rel, comme effectivement
subi ou matriellement mani, donnait  la signification de l'oeuvre
quelque chose de plus littral et de plus prcis,  son enseignement
quelque chose de plus concret et de plus frappant. Chez la pauvre
fille de cuisine, elle aussi, l'attention n'tait-elle pas sans cesse
ramene  son ventre par le poids qui le tirait; et de mme encore,
bien souvent la pense des agonisants est tourne vers le ct
effectif, douloureux, obscur, viscral, vers cet envers de la mort qui
est prcisment le ct qu'elle leur prsente, qu'elle leur fait
rudement sentir et qui ressemble beaucoup plus  un fardeau qui les
crase,  une difficult de respirer,  un besoin de boire, qu' ce
que nous appelons l'ide de la mort.

Il fallait que ces Vertus et ces Vices de Padoue eussent en eux bien
de la ralit puisqu'ils m'apparaissaient comme aussi vivants que la
servante enceinte, et qu'elle-mme ne me semblait pas beaucoup moins
allgorique. Et peut-tre cette non-participation (du moins apparente)
de l'me d'un tre  la vertu qui agit par lui, a aussi en dehors de
sa valeur esthtique une ralit sinon psychologique, au moins, comme
on dit, physiognomonique. Quand, plus tard, j'ai eu l'occasion de
rencontrer, au cours de ma vie, dans des couvents par exemple, des
incarnations vraiment saintes de la charit active, elles avaient
gnralement un air allgre, positif, indiffrent et brusque de
chirurgien press, ce visage o ne se lit aucune commisration, aucun
attendrissement devant la souffrance humaine, aucune crainte de la
heurter, et qui est le visage sans douceur, le visage antipathique et
sublime de la vraie bont.

Pendant que la fille de cuisine,--faisant briller involontairement la
supriorit de Franoise, comme l'Erreur, par le contraste, rend plus
clatant le triomphe de la Vrit--servait du caf qui, selon maman
n'tait que de l'eau chaude, et montait ensuite dans nos chambres de
l'eau chaude qui tait  peine tide, je m'tais tendu sur mon lit,
un livre  la main, dans ma chambre qui protgeait en tremblant sa
fracheur transparente et fragile contre le soleil de l'aprs-midi
derrire ses volets presque clos o un reflet de jour avait pourtant
trouv moyen de faire passer ses ailes jaunes, et restait immobile
entre le bois et le vitrage, dans un coin, comme un papillon pos. Il
faisait  peine assez clair pour lire, et la sensation de la splendeur
de la lumire ne m'tait donne que par les coups frapps dans la rue
de la Cure par Camus (averti par Franoise que ma tante ne reposait
pas et qu'on pouvait faire du bruit) contre des caisses
poussireuses, mais qui, retentissant dans l'atmosphre sonore,
spciale aux temps chauds, semblaient faire voler au loin des astres
carlates; et aussi par les mouches qui excutaient devant moi, dans
leur petit concert, comme la musique de chambre de l't: elle ne
l'voque pas  la faon d'un air de musique humaine, qui, entendu par
hasard  la belle saison, vous la rappelle ensuite; elle est unie 
l't par un lien plus ncessaire: ne des beaux jours, ne renaissant
qu'avec eux, contenant un peu de leur essence, elle n'en rveille pas
seulement l'image dans notre mmoire, elle en certifie le retour, la
prsence effective, ambiante, immdiatement accessible.

Cette obscure fracheur de ma chambre tait au plein soleil de la rue,
ce que l'ombre est au rayon, c'est--dire aussi lumineuse que lui, et
offrait  mon imagination le spectacle total de l't dont mes sens si
j'avais t en promenade, n'auraient pu jouir que par morceaux; et
ainsi elle s'accordait bien  mon repos qui (grce aux aventures
racontes par mes livres et qui venaient l'mouvoir) supportait pareil
au repos d'une main immobile au milieu d'une eau courante, le choc et
l'animation d'un torrent d'activit.

Mais ma grand'mre, mme si le temps trop chaud s'tait gt, si un
orage ou seulement un grain tait survenu, venait me supplier de
sortir. Et ne voulant pas renoncer  ma lecture, j'allais du moins la
continuer au jardin, sous le marronnier, dans une petite gurite en
sparterie et en toile au fond de laquelle j'tais assis et me croyais
cach aux yeux des personnes qui pourraient venir faire visite  mes
parents.

Et ma pense n'tait-elle pas aussi comme une autre crche au fond de
laquelle je sentais que je restais enfonc, mme pour regarder ce qui
se passait au dehors? Quand je voyais un objet extrieur, la
conscience que je le voyais restait entre moi et lui, le bordait d'un
mince liser spirituel qui m'empchait de jamais toucher directement
sa matire; elle se volatilisait en quelque sorte avant que je prisse
contact avec elle, comme un corps incandescent qu'on approche d'un
objet mouill ne touche pas son humidit parce qu'il se fait toujours
prcder d'une zone d'vaporation. Dans l'espce d'cran diapr
d'tats diffrents que, tandis que je lisais, dployait simultanment
ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondment
caches en moi-mme jusqu' la vision tout extrieure de l'horizon que
j'avais, au bout du jardin, sous les yeux, ce qu'il y avait d'abord en
moi, de plus intime, la poigne sans cesse en mouvement qui gouvernait
le reste, c'tait ma croyance en la richesse philosophique, en la
beaut du livre que je lisais, et mon dsir de me les approprier, quel
que ft ce livre. Car, mme si je l'avais achet  Combray, en
l'apercevant devant l'picerie Borange, trop distante de la maison
pour que Franoise pt s'y fournir comme chez Camus, mais mieux
achalande comme papeterie et librairie, retenu par des ficelles dans
la mosaque des brochures et des livraisons qui revtaient les deux
vantaux de sa porte plus mystrieuse, plus seme de penses qu'une
porte de cathdrale, c'est que je l'avais reconnu pour m'avoir t
cit comme un ouvrage remarquable par le professeur ou le camarade qui
me paraissait  cette poque dtenir le secret de la vrit et de la
beaut  demi pressenties,  demi incomprhensibles, dont la
connaissance tait le but vague mais permanent de ma pense.

Aprs cette croyance centrale qui, pendant ma lecture, excutait
d'incessants mouvements du dedans au dehors, vers la dcouverte de la
vrit, venaient les motions que me donnait l'action  laquelle je
prenais part, car ces aprs-midi-l taient plus remplis d'vnements
dramatiques que ne l'est souvent toute une vie. C'tait les vnements
qui survenaient dans le livre que je lisais; il est vrai que les
personnages qu'ils affectaient n'taient pas Rels, comme disait
Franoise. Mais tous les sentiments que nous font prouver la joie ou
l'infortune d'un personnage rel ne se produisent en nous que par
l'intermdiaire d'une image de cette joie ou de cette infortune;
l'ingniosit du premier romancier consista  comprendre que dans
l'appareil de nos motions, l'image tant le seul lment essentiel,
la simplification qui consisterait  supprimer purement et simplement
les personnages rels serait un perfectionnement dcisif. Un tre
rel, si profondment que nous sympathisions avec lui, pour une grande
part est peru par nos sens, c'est--dire nous reste opaque, offre un
poids mort que notre sensibilit ne peut soulever. Qu'un malheur le
frappe, ce n'est qu'en une petite partie de la notion totale que nous
avons de lui, que nous pourrons en tre mus; bien plus, ce n'est
qu'en une partie de la notion totale qu'il a de soi qu'il pourra
l'tre lui-mme. La trouvaille du romancier a t d'avoir l'ide de
remplacer ces parties impntrables  l'me par une quantit gale de
parties immatrielles, c'est--dire que notre me peut s'assimiler.
Qu'importe ds lors que les actions, les motions de ces tres d'un
nouveau genre nous apparaissent comme vraies, puisque nous les avons
faites ntres, puisque c'est en nous qu'elles se produisent, qu'elles
tiennent sous leur dpendance, tandis que nous tournons fivreusement
les pages du livre, la rapidit de notre respiration et l'intensit de
notre regard. Et une fois que le romancier nous a mis dans cet tat,
o comme dans tous les tats purement intrieurs, toute motion est
dcuple, o son livre va nous troubler  la faon d'un rve mais d'un
rve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont le souvenir
durera davantage, alors, voici qu'il dchane en nous pendant une
heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous
mettrions dans la vie des annes  connatre quelques-uns, et dont les
plus intenses ne nous seraient jamais rvls parce que la lenteur
avec laquelle ils se produisent nous en te la perception; (ainsi
notre coeur change, dans la vie, et c'est la pire douleur; mais nous ne
la connaissons que dans la lecture, en imagination: dans la ralit il
change, comme certains phnomnes de la nature se produisent, assez
lentement pour que, si nous pouvons constater successivement chacun de
ses tats diffrents, en revanche la sensation mme du changement nous
soit pargne).

Dj moins intrieur  mon corps que cette vie des personnages, venait
ensuite,  demi projet devant moi, le paysage o se droulait
l'action et qui exerait sur ma pense une bien plus grande influence
que l'autre, que celui que j'avais sous les yeux quand je les levais
du livre. C'est ainsi que pendant deux ts, dans la chaleur du jardin
de Combray, j'ai eu,  cause du livre que je lisais alors, la
nostalgie d'un pays montueux et fluviatile, o je verrais beaucoup de
scieries et o, au fond de l'eau claire, des morceaux de bois
pourrissaient sous des touffes de cresson: non loin montaient le long
de murs bas, des grappes de fleurs violettes et rougetres. Et comme
le rve d'une femme qui m'aurait aim tait toujours prsent  ma
pense, ces ts-l ce rve fut imprgn de la fracheur des eaux
courantes; et quelle que ft la femme que j'voquais, des grappes de
fleurs violettes et rougetres s'levaient aussitt de chaque ct
d'elle comme des couleurs complmentaires.

Ce n'tait pas seulement parce qu'une image dont nous rvons reste
toujours marque, s'embellit et bnficie du reflet des couleurs
trangres qui par hasard l'entourent dans notre rverie; car ces
paysages des livres que je lisais n'taient pas pour moi que des
paysages plus vivement reprsents  mon imagination que ceux que
Combray mettait sous mes yeux, mais qui eussent t analogues. Par le
choix qu'en avait fait l'auteur, par la foi avec laquelle ma pense
allait au-devant de sa parole comme d'une rvlation, ils me
semblaient tre--impression que ne me donnait gure le pays o je me
trouvais, et surtout notre jardin, produit sans prestige de la
correcte fantaisie du jardinier que mprisait ma grand'mre--une part
vritable de la Nature elle-mme, digne d'tre tudie et approfondie.

Si mes parents m'avaient permis, quand je lisais un livre, d'aller
visiter la rgion qu'il dcrivait, j'aurais cru faire un pas
inestimable dans la conqute de la vrit. Car si on a la sensation
d'tre toujours entour de son me, ce n'est pas comme d'une prison
immobile: plutt on est comme emport avec elle dans un perptuel lan
pour la dpasser, pour atteindre  l'extrieur, avec une sorte de
dcouragement, entendant toujours autour de soi cette sonorit
identique qui n'est pas cho du dehors mais retentissement d'une
vibration interne. On cherche  retrouver dans les choses, devenues
par l prcieuses, le reflet que notre me a projet sur elles; on est
du en constatant qu'elles semblent dpourvues dans la nature, du
charme qu'elles devaient, dans notre pense, au voisinage de certaines
ides; parfois on convertit toutes les forces de cette me en
habilet, en splendeur pour agir sur des tres dont nous sentons bien
qu'ils sont situs en dehors de nous et que nous ne les atteindrons
jamais. Aussi, si j'imaginais toujours autour de la femme que
j'aimais, les lieux que je dsirais le plus alors, si j'eusse voulu
que ce ft elle qui me les ft visiter, qui m'ouvrt l'accs d'un
monde inconnu, ce n'tait pas par le hasard d'une simple association
de pense; non, c'est que mes rves de voyage et d'amour n'taient que
des moments--que je spare artificiellement aujourd'hui comme si je
pratiquais des sections  des hauteurs diffrentes d'un jet d'eau
iris et en apparence immobile--dans un mme et inflchissable
jaillissement de toutes les forces de ma vie.

Enfin, en continuant  suivre du dedans au dehors les tats
simultanment juxtaposs dans ma conscience, et avant d'arriver
jusqu' l'horizon rel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs
d'un autre genre, celui d'tre bien assis, de sentir la bonne odeur de
l'air, de ne pas tre drang par une visite; et, quand une heure
sonnait au clocher de Saint-Hilaire, de voir tomber morceau par
morceau ce qui de l'aprs-midi tait dj consomm, jusqu' ce que
j'entendisse le dernier coup qui me permettait de faire le total et
aprs lequel, le long silence qui le suivait, semblait faire
commencer, dans le ciel bleu, toute la partie qui m'tait encore
concde pour lire jusqu'au bon dner qu'apprtait Franoise et qui me
rconforterait des fatigues prises, pendant la lecture du livre,  la
suite de son hros. Et  chaque heure il me semblait que c'tait
quelques instants seulement auparavant que la prcdente avait sonn;
la plus rcente venait s'inscrire tout prs de l'autre dans le ciel et
je ne pouvais croire que soixante minutes eussent tenu dans ce petit
arc bleu qui tait compris entre leurs deux marques d'or. Quelquefois
mme cette heure prmature sonnait deux coups de plus que la
dernire; il y en avait donc une que je n'avais pas entendue, quelque
chose qui avait eu lieu n'avait pas eu lieu pour moi; l'intrt de la
lecture, magique comme un profond sommeil, avait donn le change  mes
oreilles hallucines et effac la cloche d'or sur la surface azure du
silence. Beaux aprs-midi du dimanche sous le marronnier du jardin de
Combray, soigneusement vids par moi des incidents mdiocres de mon
existence personnelle que j'y avais remplacs par une vie d'aventures
et d'aspirations tranges au sein d'un pays arros d'eaux vives, vous
m'voquez encore cette vie quand je pense  vous et vous la contenez
en effet pour l'avoir peu  peu contourne et enclose--tandis que je
progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur du jour--dans le
cristal successif, lentement changeant et travers de feuillages, de
vos heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides.

Quelquefois j'tais tir de ma lecture, ds le milieu de l'aprs-midi
par la fille du jardinier, qui courait comme une folle, renversant sur
son passage un oranger, se coupant un doigt, se cassant une dent et
criant: Les voil, les voil! pour que Franoise et moi nous
accourions et ne manquions rien du spectacle. C'tait les jours o,
pour des manoeuvres de garnison, la troupe traversait Combray, prenant
gnralement la rue Sainte-Hildegarde. Tandis que nos domestiques,
assis en rang sur des chaises en dehors de la grille, regardaient les
promeneurs dominicaux de Combray et se faisaient voir d'eux, la fille
du jardinier par la fente que laissaient entre elles deux maisons
lointaines de l'avenue de la Gare, avait aperu l'clat des casques.
Les domestiques avaient rentr prcipitamment leurs chaises, car quand
les cuirassiers dfilaient rue Sainte-Hildegarde, ils en remplissaient
toute la largeur, et le galop des chevaux rasait les maisons couvrant
les trottoirs submergs comme des berges qui offrent un lit trop
troit  un torrent dchan.

--Pauvres enfants, disait Franoise  peine arrive  la grille et
dj en larmes; pauvre jeunesse qui sera fauche comme un pr; rien
que d'y penser j'en suis choque, ajoutait-elle en mettant la main
sur son coeur, l o elle avait reu ce choc.

--C'est beau, n'est-ce pas, madame Franoise, de voir des jeunes gens
qui ne tiennent pas  la vie? disait le jardinier pour la faire
monter.

Il n'avait pas parl en vain:

--De ne pas tenir  la vie? Mais  quoi donc qu'il faut tenir, si ce
n'est pas  la vie, le seul cadeau que le bon Dieu ne fasse jamais
deux fois. Hlas! mon Dieu! C'est pourtant vrai qu'ils n'y tiennent
pas! Je les ai vus en 70; ils n'ont plus peur de la mort, dans ces
misrables guerres; c'est ni plus ni moins des fous; et puis ils ne
valent plus la corde pour les pendre, ce n'est pas des hommes, c'est
des lions. (Pour Franoise la comparaison d'un homme  un lion,
qu'elle prononait li-on, n'avait rien de flatteur.)

La rue Sainte-Hildegarde tournait trop court pour qu'on pt voir venir
de loin, et c'tait par cette fente entre les deux maisons de l'avenue
de la gare qu'on apercevait toujours de nouveaux casques courant et
brillant au soleil. Le jardinier aurait voulu savoir s'il y en avait
encore beaucoup  passer, et il avait soif, car le soleil tapait.
Alors tout d'un coup, sa fille s'lanant comme d'une place assige,
faisait une sortie, atteignait l'angle de la rue, et aprs avoir brav
cent fois la mort, venait nous rapporter, avec une carafe de coco, la
nouvelle qu'ils taient bien un mille qui venaient sans arrter, du
ct de Thiberzy et de Msglise. Franoise et le jardinier,
rconcilis, discutaient sur la conduite  tenir en cas de guerre:

--Voyez-vous, Franoise, disait le jardinier, la rvolution vaudrait
mieux, parce que quand on la dclare il n'y a que ceux qui veulent
partir qui y vont.

--Ah! oui, au moins je comprends cela, c'est plus franc.

Le jardinier croyait qu' la dclaration de guerre on arrtait tous
les chemins de fer.

--Pardi, pour pas qu'on se sauve, disait Franoise.

Et le jardinier: Ah! ils sont malins, car il n'admettait pas que la
guerre ne ft pas une espce de mauvais tour que l'tat essayait de
jouer au peuple et que, si on avait eu le moyen de le faire, il n'est
pas une seule personne qui n'et fil.

Mais Franoise se htait de rejoindre ma tante, je retournais  mon
livre, les domestiques se rinstallaient devant la porte  regarder
tomber la poussire et l'motion qu'avaient souleves les soldats.
Longtemps aprs que l'accalmie tait venue, un flot inaccoutum de
promeneurs noircissait encore les rues de Combray. Et devant chaque
maison, mme celles o ce n'tait pas l'habitude, les domestiques ou
mme les matres, assis et regardant, festonnaient le seuil d'un
lisr capricieux et sombre comme celui des algues et des coquilles
dont une forte mare laisse le crpe et la broderie au rivage, aprs
qu'elle s'est loigne.

Sauf ces jours-l, je pouvais d'habitude, au contraire, lire
tranquille. Mais l'interruption et le commentaire qui furent apports
une fois par une visite de Swann  la lecture que j'tais en train de
faire du livre d'un auteur tout nouveau pour moi, Bergotte, eut cette
consquence que, pour longtemps, ce ne fut plus sur un mur dcor de
fleurs violettes en quenouille, mais sur un fond tout autre, devant le
portail d'une cathdrale gothique, que se dtacha dsormais l'image
d'une des femmes dont je rvais.

J'avais entendu parler de Bergotte pour la premire fois par un de mes
camarades plus g que moi et pour qui j'avais une grande admiration,
Bloch. En m'entendant lui avouer mon admiration pour la Nuit
d'Octobre, il avait fait clater un rire bruyant comme une trompette
et m'avait dit: Dfie-toi de ta dilection assez basse pour le sieur
de Musset. C'est un coco des plus malfaisants et une assez sinistre
brute. Je dois confesser, d'ailleurs, que lui et mme le nomm Racine,
ont fait chacun dans leur vie un vers assez bien rythm, et qui a pour
lui, ce qui est selon moi le mrite suprme, de ne signifier
absolument rien. C'est: La blanche Oloossone et la blanche Camire et
La fille de Minos et de Pasipha. Ils m'ont t signals  la
dcharge de ces deux malandrins par un article de mon trs cher
matre, le pre Leconte, agrable aux Dieux Immortels. A propos voici
un livre que je n'ai pas le temps de lire en ce moment qui est
recommand, parat-il, par cet immense bonhomme. Il tient, m'a-t-on
dit, l'auteur, le sieur Bergotte, pour un coco des plus subtils; et
bien qu'il fasse preuve, des fois, de mansutudes assez mal
explicables, sa parole est pour moi oracle delphique. Lis donc ces
proses lyriques, et si le gigantesque assembleur de rythmes qui a
crit Bhagavat et le Levrier de Magnus a dit vrai, par Apolln, tu
goteras, cher matre, les joies nectarennes de l'Olympos. C'est sur
un ton sarcastique qu'il m'avait demand de l'appeler cher matre et
qu'il m'appelait lui-mme ainsi. Mais en ralit nous prenions un
certain plaisir  ce jeu, tant encore rapprochs de l'ge o on croit
qu'on cre ce qu'on nomme.

Malheureusement, je ne pus pas apaiser en causant avec Bloch et en lui
demandant des explications, le trouble o il m'avait jet quand il
m'avait dit que les beaux vers ( moi qui n'attendais d'eux rien moins
que la rvlation de la vrit) taient d'autant plus beaux qu'ils ne
signifiaient rien du tout. Bloch en effet ne fut pas rinvit  la
maison. Il y avait d'abord t bien accueilli. Mon grand-pre, il est
vrai, prtendait que chaque fois que je me liais avec un de mes
camarades plus qu'avec les autres et que je l'amenais chez nous,
c'tait toujours un juif, ce qui ne lui et pas dplu en principe--mme
son ami Swann tait d'origine juive--s'il n'avait trouv que ce n'tait
pas d'habitude parmi les meilleurs que je le choisissais. Aussi quand
j'amenais un nouvel ami il tait bien rare qu'il ne fredonnt pas: O
Dieu de nos Pres de la Juive ou bien Isral romps ta chane, ne
chantant que l'air naturellement (Ti la lam ta lam, talim), mais
j'avais peur que mon camarade ne le connt et ne rtablt les paroles.

Avant de les avoir vus, rien qu'en entendant leur nom qui, bien
souvent, n'avait rien de particulirement isralite, il devinait non
seulement l'origine juive de ceux de mes amis qui l'taient en effet,
mais mme ce qu'il y avait quelquefois de fcheux dans leur famille.

--Et comment s'appelle-t-il ton ami qui vient ce soir?

--Dumont, grand-pre.

--Dumont! Oh! je me mfie.

Et il chantait:

Archers, faites bonne garde!

Veillez sans trve et sans bruit;


Et aprs nous avoir pos adroitement quelques questions plus prcises,
il s'criait:  la garde!  la garde! ou, si c'tait le patient
lui-mme dj arriv qu'il avait forc  son insu, par un
interrogatoire dissimul,  confesser ses origines, alors pour nous
montrer qu'il n'avait plus aucun doute, il se contentait de nous
regarder en fredonnant imperceptiblement:

De ce timide Isralite

Quoi! vous guidez ici les pas!


ou:

Champs paternels, Hbron, douce valle.

ou encore:

Oui, je suis de la race lue.

Ces petites manies de mon grand-pre n'impliquaient aucun sentiment
malveillant  l'endroit de mes camarades. Mais Bloch avait dplu  mes
parents pour d'autres raisons. Il avait commenc par agacer mon pre
qui, le voyant mouill, lui avait dit avec intrt:

--Mais, monsieur Bloch, quel temps fait-il donc, est-ce qu'il a plu?
Je n'y comprends rien, le baromtre tait excellent.

Il n'en avait tir que cette rponse:

--Monsieur, je ne puis absolument vous dire s'il a plu. Je vis si
rsolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne
prennent pas la peine de me les notifier.

--Mais, mon pauvre fils, il est idiot ton ami, m'avait dit mon pre
quand Bloch fut parti. Comment! il ne peut mme pas me dire le temps
qu'il fait! Mais il n'y a rien de plus intressant! C'est un imbcile.

Puis Bloch avait dplu  ma grand'mre parce que, aprs le djeuner
comme elle disait qu'elle tait un peu souffrante, il avait touff un
sanglot et essuy des larmes.

--Comment veux-tu que a soit sincre, me dit-elle, puisqu'il ne me
connat pas; ou bien alors il est fou.

Et enfin il avait mcontent tout le monde parce que, tant venu
djeuner une heure et demie en retard et couvert de boue, au lieu de
s'excuser, il avait dit:

--Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations de
l'atmosphre ni par les divisions conventionnelles du temps. Je
rhabiliterais volontiers l'usage de la pipe d'opium et du kriss
malais, mais j'ignore celui de ces instruments infiniment plus
pernicieux et d'ailleurs platement bourgeois, la montre et le
parapluie.

Il serait malgr tout revenu  Combray. Il n'tait pas pourtant l'ami
que mes parents eussent souhait pour moi; ils avaient fini par penser
que les larmes que lui avait fait verser l'indisposition de ma
grand'mre n'taient pas feintes; mais ils savaient d'instinct ou par
exprience que les lans de notre sensibilit ont peu d'empire sur la
suite de nos actes et la conduite de notre vie, et que le respect des
obligations morales, la fidlit aux amis, l'excution d'une oeuvre,
l'observance d'un rgime, ont un fondement plus sr dans des habitudes
aveugles que dans ces transports momentans, ardents et striles. Ils
auraient prfr pour moi  Bloch des compagnons qui ne me donneraient
pas plus qu'il n'est convenu d'accorder  ses amis, selon les rgles
de la morale bourgeoise; qui ne m'enverraient pas inopinment une
corbeille de fruits parce qu'ils auraient ce jour-l pens  moi avec
tendresse, mais qui, n'tant pas capables de faire pencher en ma
faveur la juste balance des devoirs et des exigences de l'amiti sur
un simple mouvement de leur imagination et de leur sensibilit, ne la
fausseraient pas davantage  mon prjudice. Nos torts mme font
difficilement dpartir de ce qu'elles nous doivent ces natures dont ma
grand'tante tait le modle, elle qui brouille depuis des annes avec
une nice  qui elle ne parlait jamais, ne modifia pas pour cela le
testament o elle lui laissait toute sa fortune, parce que c'tait sa
plus proche parente et que cela se devait.

Mais j'aimais Bloch, mes parents voulaient me faire plaisir, les
problmes insolubles que je me posais  propos de la beaut dnue de
signification de la fille de Minos et de Pasipha me fatiguaient
davantage et me rendaient plus souffrant que n'auraient fait de
nouvelles conversations avec lui, bien que ma mre les juget
pernicieuses. Et on l'aurait encore reu  Combray si, aprs ce dner,
comme il venait de m'apprendre--nouvelle qui plus tard eut beaucoup
d'influence sur ma vie, et la rendit plus heureuse, puis plus
malheureuse--que toutes les femmes ne pensaient qu' l'amour et qu'il
n'y en a pas dont on ne pt vaincre les rsistances, il ne m'avait
assur avoir entendu dire de la faon la plus certaine que ma
grand'tante avait eu une jeunesse orageuse et avait t publiquement
entretenue. Je ne pus me tenir de rpter ces propos  mes parents, on
le mit  la porte quand il revint, et quand je l'abordai ensuite dans
la rue, il fut extrmement froid pour moi.

Mais au sujet de Bergotte il avait dit vrai.

Les premiers jours, comme un air de musique dont on raffolera, mais
qu'on ne distingue pas encore, ce que je devais tant aimer dans son
style ne m'apparut pas. Je ne pouvais pas quitter le roman que je
lisais de lui, mais me croyais seulement intress par le sujet, comme
dans ces premiers moments de l'amour o on va tous les jours retrouver
une femme  quelque runion,  quelque divertissement par les
agrments desquels on se croit attir. Puis je remarquai les
expressions rares, presque archaques qu'il aimait employer  certains
moments o un flot cach d'harmonie, un prlude intrieur, soulevait
son style; et c'tait aussi  ces moments-l qu'il se mettait  parler
du vain songe de la vie, de l'inpuisable torrent des belles
apparences, du tourment strile et dlicieux de comprendre et
d'aimer, des mouvantes effigies qui anoblissent  jamais la faade
vnrable et charmante des cathdrales, qu'il exprimait toute une
philosophie nouvelle pour moi par de merveilleuses images dont on
aurait dit que c'tait elles qui avaient veill ce chant de harpes
qui s'levait alors et  l'accompagnement duquel elles donnaient
quelque chose de sublime. Un de ces passages de Bergotte, le troisime
ou le quatrime que j'eusse isol du reste, me donna une joie
incomparable  celle que j'avais trouve au premier, une joie que je
me sentis prouver en une rgion plus profonde de moi-mme, plus unie,
plus vaste, d'o les obstacles et les sparations semblaient avoir t
enlevs. C'est que, reconnaissant alors ce mme got pour les
expressions rares, cette mme effusion musicale, cette mme
philosophie idaliste qui avait dj t les autres fois, sans que je
m'en rendisse compte, la cause de mon plaisir, je n'eus plus
l'impression d'tre en prsence d'un morceau particulier d'un certain
livre de Bergotte, traant  la surface de ma pense une figure
purement linaire, mais plutt du morceau idal de Bergotte, commun
 tous ses livres et auquel tous les passages analogues qui venaient
se confondre avec lui, auraient donn une sorte d'paisseur, de
volume, dont mon esprit semblait agrandi.

Je n'tais pas tout  fait le seul admirateur de Bergotte; il tait
aussi l'crivain prfr d'une amie de ma mre qui tait trs lettre;
enfin pour lire son dernier livre paru, le docteur du Boulbon faisait
attendre ses malades; et ce fut de son cabinet de consultation, et
d'un parc voisin de Combray, que s'envolrent quelques-unes des
premires graines de cette prdilection pour Bergotte, espce si rare
alors, aujourd'hui universellement rpandue, et dont on trouve partout
en Europe, en Amrique, jusque dans le moindre village, la fleur
idale et commune. Ce que l'amie de ma mre et, parat-il, le docteur
du Boulbon aimaient surtout dans les livres de Bergotte c'tait comme
moi, ce mme flux mlodique, ces expressions anciennes, quelques
autres trs simples et connues, mais pour lesquelles la place o il
les mettait en lumire semblait rvler de sa part un got
particulier; enfin, dans les passages tristes, une certaine
brusquerie, un accent presque rauque. Et sans doute lui-mme devait
sentir que l taient ses plus grands charmes. Car dans les livres qui
suivirent, s'il avait rencontr quelque grande vrit, ou le nom d'une
clbre cathdrale, il interrompait son rcit et dans une invocation,
une apostrophe, une longue prire, il donnait un libre cours  ces
effluves qui dans ses premiers ouvrages restaient intrieurs  sa
prose, dcels seulement alors par les ondulations de la surface, plus
douces peut-tre encore, plus harmonieuses quand elles taient ainsi
voiles et qu'on n'aurait pu indiquer d'une manire prcise o
naissait, o expirait leur murmure. Ces morceaux auxquels il se
complaisait taient nos morceaux prfrs. Pour moi, je les savais par
coeur. J'tais du quand il reprenait le fil de son rcit. Chaque fois
qu'il parlait de quelque chose dont la beaut m'tait reste jusque-l
cache, des forts de pins, de la grle, de Notre-Dame de Paris,
d'Athalie ou de Phdre, il faisait dans une image exploser cette
beaut jusqu' moi. Aussi sentant combien il y avait de parties de
l'univers que ma perception infirme ne distinguerait pas s'il ne les
rapprochait de moi, j'aurais voulu possder une opinion de lui, une
mtaphore de lui, sur toutes choses, surtout sur celles que j'aurais
l'occasion de voir moi-mme, et entre celles-l, particulirement sur
d'anciens monuments franais et certains paysages maritimes, parce que
l'insistance avec laquelle il les citait dans ses livres prouvait
qu'il les tenait pour riches de signification et de beaut.
Malheureusement sur presque toutes choses j'ignorais son opinion. Je
ne doutais pas qu'elle ne ft entirement diffrente des miennes,
puisqu'elle descendait d'un monde inconnu vers lequel je cherchais 
m'lever: persuad que mes penses eussent paru pure ineptie  cet
esprit parfait, j'avais tellement fait table rase de toutes, que quand
par hasard il m'arriva d'en rencontrer, dans tel de ses livres, une
que j'avais dj eue moi-mme, mon coeur se gonflait comme si un Dieu
dans sa bont me l'avait rendue, l'avait dclare lgitime et belle.
Il arrivait parfois qu'une page de lui disait les mmes choses que
j'crivais souvent la nuit  ma grand'mre et  ma mre quand je ne
pouvais pas dormir, si bien que cette page de Bergotte avait l'air
d'un recueil d'pigraphes pour tre places en tte de mes lettres.
Mme plus tard, quand je commenai de composer un livre, certaines
phrases dont la qualit ne suffit pas pour me dcider  le continuer,
j'en retrouvai l'quivalent dans Bergotte. Mais ce n'tait qu'alors,
quand je les lisais dans son oeuvre, que je pouvais en jouir; quand
c'tait moi qui les composais, proccup qu'elles refltassent
exactement ce que j'apercevais dans ma pense, craignant de ne pas
faire ressemblant, j'avais bien le temps de me demander si ce que
j'crivais tait agrable! Mais en ralit il n'y avait que ce genre
de phrases, ce genre d'ides que j'aimais vraiment. Mes efforts
inquiets et mcontents taient eux-mmes une marque d'amour, d'amour
sans plaisir mais profond. Aussi quand tout d'un coup je trouvais de
telles phrases dans l'oeuvre d'un autre, c'est--dire sans plus avoir
de scrupules, de svrit, sans avoir  me tourmenter, je me laissais
enfin aller avec dlices au got que j'avais pour elles, comme un
cuisinier qui pour une fois o il n'a pas  faire la cuisine trouve
enfin le temps d'tre gourmand. Un jour, ayant rencontr dans un livre
de Bergotte,  propos d'une vieille servante, une plaisanterie que le
magnifique et solennel langage de l'crivain rendait encore plus
ironique mais qui tait la mme que j'avais souvent faite  ma
grand'mre en parlant de Franoise, une autre fois o je vis qu'il ne
jugeait pas indigne de figurer dans un de ces miroirs de la vrit
qu'taient ses ouvrages, une remarque analogue  celle que j'avais eu
l'occasion de faire sur notre ami M. Legrandin (remarques sur
Franoise et M. Legrandin qui taient certes de celles que j'eusse le
plus dlibrment sacrifies  Bergotte, persuad qu'il les trouverait
sans intrt), il me sembla soudain que mon humble vie et les royaumes
du vrai n'taient pas aussi spars que j'avais cru, qu'ils
concidaient mme sur certains points, et de confiance et de joie je
pleurai sur les pages de l'crivain comme dans les bras d'un pre
retrouv.

D'aprs ses livres j'imaginais Bergotte comme un vieillard faible et
du qui avait perdu des enfants et ne s'tait jamais consol. Aussi
je lisais, je chantais intrieurement sa prose, plus dolce, plus
lento peut-tre qu'elle n'tait crite, et la phrase la plus simple
s'adressait  moi avec une intonation attendrie. Plus que tout
j'aimais sa philosophie, je m'tais donn  elle pour toujours. Elle
me rendait impatient d'arriver  l'ge o j'entrerais au collge, dans
la classe appele Philosophie. Mais je ne voulais pas qu'on y ft
autre chose que vivre uniquement par la pense de Bergotte, et si l'on
m'avait dit que les mtaphysiciens auxquels je m'attacherais alors ne
lui ressembleraient en rien, j'aurais ressenti le dsespoir d'un
amoureux qui veut aimer pour la vie et  qui on parle des autres
matresses qu'il aura plus tard.

Un dimanche, pendant ma lecture au jardin, je fus drang par Swann
qui venait voir mes parents.

--Qu'est-ce que vous lisez, on peut regarder? Tiens, du Bergotte? Qui
donc vous a indiqu ses ouvrages? Je lui dis que c'tait Bloch.

--Ah! oui, ce garon que j'ai vu une fois ici, qui ressemble tellement
au portrait de Mahomet II par Bellini. Oh! c'est frappant, il a les
mmes sourcils circonflexes, le mme nez recourb, les mmes pommettes
saillantes. Quand il aura une barbiche ce sera la mme personne. En
tout cas il a du got, car Bergotte est un charmant esprit. Et voyant
combien j'avais l'air d'admirer Bergotte, Swann qui ne parlait jamais
des gens qu'il connaissait fit, par bont, une exception et me dit:

--Je le connais beaucoup, si cela pouvait vous faire plaisir qu'il
crive un mot en tte de votre volume, je pourrais le lui demander.
Je n'osai pas accepter mais posai  Swann des questions sur Bergotte.
Est-ce que vous pourriez me dire quel est l'acteur qu'il prfre?

--L'acteur, je ne sais pas. Mais je sais qu'il n'gale aucun artiste
homme  la Berma qu'il met au-dessus de tout. L'avez-vous entendue?

--Non monsieur, mes parents ne me permettent pas d'aller au thtre.

--C'est malheureux. Vous devriez leur demander. La Berma dans Phdre,
dans le Cid, ce n'est qu'une actrice si vous voulez, mais vous savez
je ne crois pas beaucoup  la hirarchie! des arts; (et je
remarquai, comme cela m'avait souvent frapp dans ses conversations
avec les soeurs de ma grand'mre que quand il parlait de choses
srieuses, quand il employait une expression qui semblait impliquer
une opinion sur un sujet important, il avait soin de l'isoler dans une
intonation spciale, machinale et ironique, comme s'il l'avait mise
entre guillemets, semblant ne pas vouloir la prendre  son compte, et
dire: la hirarchie, vous savez, comme disent les gens ridicules?
Mais alors, si c'tait ridicule, pourquoi disait-il la hirarchie?).
Un instant aprs il ajouta: Cela vous donnera une vision aussi noble
que n'importe quel chef-d'oeuvre, je ne sais pas moi... que--et il se
mit  rire--les Reines de Chartres! Jusque-l cette horreur
d'exprimer srieusement son opinion m'avait paru quelque chose qui
devait tre lgant et parisien et qui s'opposait au dogmatisme
provincial des soeurs de ma grand'mre; et je souponnais aussi que
c'tait une des formes de l'esprit dans la coterie o vivait Swann et
o par raction sur le lyrisme des gnrations antrieures on
rhabilitait  l'excs les petits faits prcis, rputs vulgaires
autrefois, et on proscrivait les phrases. Mais maintenant je
trouvais quelque chose de choquant dans cette attitude de Swann en
face des choses. Il avait l'air de ne pas oser avoir une opinion et de
n'tre tranquille que quand il pouvait donner mticuleusement des
renseignements prcis. Mais il ne se rendait donc pas compte que
c'tait professer l'opinion, postuler, que l'exactitude de ces dtails
avait de l'importance. Je repensai alors  ce dner o j'tais si
triste parce que maman ne devait pas monter dans ma chambre et o il
avait dit que les bals chez la princesse de Lon n'avaient aucune
importance. Mais c'tait pourtant  ce genre de plaisirs qu'il
employait sa vie. Je trouvais tout cela contradictoire. Pour quelle
autre vie rservait-il de dire enfin srieusement ce qu'il pensait des
choses, de formuler des jugements qu'il pt ne pas mettre entre
guillemets, et de ne plus se livrer avec une politesse pointilleuse 
des occupations dont il professait en mme temps qu'elles sont
ridicules? Je remarquai aussi dans la faon dont Swann me parla de
Bergotte quelque chose qui en revanche ne lui tait pas particulier
mais au contraire tait dans ce temps-l commun  tous les admirateurs
de l'crivain,  l'amie de ma mre, au docteur du Boulbon. Comme
Swann, ils disaient de Bergotte: C'est un charmant esprit, si
particulier, il a une faon  lui de dire les choses un peu cherche,
mais si agrable. On n'a pas besoin de voir la signature, on reconnat
tout de suite que c'est de lui. Mais aucun n'aurait t jusqu' dire:
C'est un grand crivain, il a un grand talent. Ils ne disaient mme
pas qu'il avait du talent. Ils ne le disaient pas parce qu'ils ne le
savaient pas. Nous sommes trs longs  reconnatre dans la physionomie
particulire d'un nouvel crivain le modle qui porte le nom de grand
talent dans notre muse des ides gnrales. Justement parce que
cette physionomie est nouvelle nous ne la trouvons pas tout  fait
ressemblante  ce que nous appelons talent. Nous disons plutt
originalit, charme, dlicatesse, force; et puis un jour nous nous
rendons compte que c'est justement tout cela le talent.

--Est-ce qu'il y a des ouvrages de Bergotte o il ait parl de la
Berma? demandai-je  M. Swann.

--Je crois dans sa petite plaquette sur Racine, mais elle doit tre
puise. Il y a peut-tre eu cependant une rimpression. Je
m'informerai. Je peux d'ailleurs demander  Bergotte tout ce que vous
voulez, il n'y a pas de semaine dans l'anne o il ne dne  la
maison. C'est le grand ami de ma fille. Ils vont ensemble visiter les
vieilles villes, les cathdrales, les chteaux.

Comme je n'avais aucune notion sur la hirarchie sociale, depuis
longtemps l'impossibilit que mon pre trouvait  ce que nous
frquentions Mme et Mlle Swann avait eu plutt pour effet, en me
faisant imaginer entre elles et nous de grandes distances, de leur
donner  mes yeux du prestige. Je regrettais que ma mre ne se teignt
pas les cheveux et ne se mt pas de rouge aux lvres comme j'avais
entendu dire par notre voisine Mme Sazerat que Mme Swann le faisait
pour plaire, non  son mari, mais  M. de Charlus, et je pensais que
nous devions tre pour elle un objet de mpris, ce qui me peinait
surtout  cause de Mlle Swann qu'on m'avait dit tre une si jolie
petite fille et  laquelle je rvais souvent en lui prtant chaque
fois un mme visage arbitraire et charmant. Mais quand j'eus appris ce
jour-l que Mlle Swann tait un tre d'une condition si rare, baignant
comme dans son lment naturel au milieu de tant de privilges, que
quand elle demandait  ses parents s'il y avait quelqu'un  dner, on
lui rpondait par ces syllabes remplies de lumire, par le nom de ce
convive d'or qui n'tait pour elle qu'un vieil ami de sa famille:
Bergotte; que, pour elle, la causerie intime  table, ce qui
correspondait  ce qu'tait pour moi la conversation de ma
grand'tante, c'taient des paroles de Bergotte sur tous ces sujets
qu'il n'avait pu aborder dans ses livres, et sur lesquels j'aurais
voulu l'couter rendre ses oracles, et qu'enfin, quand elle allait
visiter des villes, il cheminait  ct d'elle, inconnu et glorieux,
comme les Dieux qui descendaient au milieu des mortels, alors je
sentis en mme temps que le prix d'un tre comme Mlle Swann, combien
je lui paratrais grossier et ignorant, et j'prouvai si vivement la
douceur et l'impossibilit qu'il y aurait pour moi  tre son ami, que
je fus rempli  la fois de dsir et de dsespoir. Le plus souvent
maintenant quand je pensais  elle, je la voyais devant le porche
d'une cathdrale, m'expliquant la signification des statues, et, avec
un sourire qui disait du bien de moi, me prsentant comme son ami, 
Bergotte. Et toujours le charme de toutes les ides que faisaient
natre en moi les cathdrales, le charme des coteaux de
l'Ile-de-France et des plaines de la Normandie faisait refluer ses
reflets sur l'image que je me formais de Mlle Swann: c'tait tre tout
prt  l'aimer. Que nous croyions qu'un tre participe  une vie
inconnue o son amour nous ferait pntrer, c'est, de tout ce qu'exige
l'amour pour natre, ce  quoi il tient le plus, et qui lui fait faire
bon march du reste. Mme les femmes qui prtendent ne juger un homme
que sur son physique, voient en ce physique l'manation d'une vie
spciale. C'est pourquoi elles aiment les militaires, les pompiers;
l'uniforme les rend moins difficiles pour le visage; elles croient
baiser sous la cuirasse un coeur diffrent, aventureux et doux; et un
jeune souverain, un prince hritier, pour faire les plus flatteuses
conqutes, dans les pays trangers qu'il visite, n'a pas besoin du
profil rgulier qui serait peut-tre indispensable  un coulissier.

Tandis que je lisais au jardin, ce que ma grand'tante n'aurait pas
compris que je fisse en dehors du dimanche, jour o il est dfendu de
s'occuper  rien de srieux et o elle ne cousait pas (un jour de
semaine, elle m'aurait dit Comment tu t'amuses encore  lire, ce
n'est pourtant pas dimanche en donnant au mot amusement le sens
d'enfantillage et de perte de temps), ma tante Lonie devisait avec
Franoise en attendant l'heure d'Eulalie. Elle lui annonait qu'elle
venait de voir passer Mme Goupil sans parapluie, avec la robe de soie
qu'elle s'est fait faire  Chteaudun. Si elle a loin  aller avant
vpres elle pourrait bien la faire saucer.

--Peut-tre, peut-tre (ce qui signifiait peut-tre non) disait
Franoise pour ne pas carter dfinitivement la possibilit d'une
alternative plus favorable.

--Tiens, disait ma tante en se frappant le front, cela me fait penser
que je n'ai point su si elle tait arrive  l'glise aprs
l'lvation. Il faudra que je pense  le demander  Eulalie...
Franoise, regardez-moi ce nuage noir derrire le clocher et ce
mauvais soleil sur les ardoises, bien sr que la journe ne se passera
pas sans pluie. Ce n'tait pas possible que a reste comme a, il
faisait trop chaud. Et le plus tt sera le mieux, car tant que l'orage
n'aura pas clat, mon eau de Vichy ne descendra pas, ajoutait ma
tante dans l'esprit de qui le dsir de hter la descente de l'eau de
Vichy l'emportait infiniment sur la crainte de voir Mme Goupil gter
sa robe.

--Peut-tre, peut-tre.

--Et c'est que, quand il pleut sur la place, il n'y a pas grand abri.

--Comment, trois heures? s'criait tout  coup ma tante en plissant,
mais alors les vpres sont commences, j'ai oubli ma pepsine! Je
comprends maintenant pourquoi mon eau de Vichy me restait sur
l'estomac.

Et se prcipitant sur un livre de messe reli en velours violet, mont
d'or, et d'o, dans sa hte, elle laissait s'chapper de ces images,
bordes d'un bandeau de dentelle de papier jaunissante, qui marquent
les pages des ftes, ma tante, tout en avalant ses gouttes commenait
 lire au plus vite les textes sacrs dont l'intelligence lui tait
lgrement obscurcie par l'incertitude de savoir si, prise aussi
longtemps aprs l'eau de Vichy, la pepsine serait encore capable de la
rattraper et de la faire descendre. Trois heures, c'est incroyable ce
que le temps passe!

Un petit coup au carreau, comme si quelque chose l'avait heurt, suivi
d'une ample chute lgre comme de grains de sable qu'on et laiss
tomber d'une fentre au-dessus, puis la chute s'tendant, se rglant,
adoptant un rythme, devenant fluide, sonore, musicale, innombrable,
universelle: c'tait la pluie.

--Eh bien! Franoise, qu'est-ce que je disais? Ce que cela tombe! Mais
je crois que j'ai entendu le grelot de la porte du jardin, allez donc
voir qui est-ce qui peut tre dehors par un temps pareil.

Franoise revenait:

--C'est Mme Amde (ma grand'mre) qui a dit qu'elle allait faire un
tour. a pleut pourtant fort.

--Cela ne me surprend point, disait ma tante en levant les yeux au
ciel. J'ai toujours dit qu'elle n'avait point l'esprit fait comme tout
le monde. J'aime mieux que ce soit elle que moi qui soit dehors en ce
moment.

--Mme Amde, c'est toujours tout l'extrme des autres, disait
Franoise avec douceur, rservant pour le moment o elle serait seule
avec les autres domestiques, de dire qu'elle croyait ma grand'mre un
peu pique.

--Voil le salut pass! Eulalie ne viendra plus, soupirait ma tante; ce
sera le temps qui lui aura fait peur.

--Mais il n'est pas cinq heures, madame Octave, il n'est que quatre
heures et demie.

--Que quatre heures et demie? et j'ai t oblige de relever les petits
rideaux pour avoir un mchant rayon de jour. A quatre heures et demie!
Huit jours avant les Rogations! Ah! ma pauvre Franoise, il faut que
le bon Dieu soit bien en colre aprs nous. Aussi, le monde
d'aujourd'hui en fait trop! Comme disait mon pauvre Octave, on a trop
oubli le bon Dieu et il se venge.

Une vive rougeur animait les joues de ma tante, c'tait Eulalie.
Malheureusement,  peine venait-elle d'tre introduite que Franoise
rentrait et avec un sourire qui avait pour but de se mettre elle-mme
 l'unisson de la joie qu'elle ne doutait pas que ses paroles allaient
causer  ma tante, articulant les syllabes pour montrer que, malgr
l'emploi du style indirect, elle rapportait, en bonne domestique, les
paroles mmes dont avait daign se servir le visiteur:

--M. le Cur serait enchant, ravi, si Madame Octave ne repose pas et
pouvait le recevoir. M. le Cur ne veut pas dranger. M. le Cur est
en bas, j'y ai dit d'entrer dans la salle.

En ralit, les visites du cur ne faisaient pas  ma tante un aussi
grand plaisir que le supposait Franoise et l'air de jubilation dont
celle-ci croyait devoir pavoiser son visage chaque fois qu'elle avait
 l'annoncer ne rpondait pas entirement au sentiment de la malade.
Le cur (excellent homme avec qui je regrette de ne pas avoir caus
davantage, car s'il n'entendait rien aux arts, il connaissait beaucoup
d'tymologies), habitu  donner aux visiteurs de marque des
renseignements sur l'glise (il avait mme l'intention d'crire un
livre sur la paroisse de Combray), la fatiguait par des explications
infinies et d'ailleurs toujours les mmes. Mais quand elle arrivait
ainsi juste en mme temps que celle d'Eulalie, sa visite devenait
franchement dsagrable  ma tante. Elle et mieux aim bien profiter
d'Eulalie et ne pas avoir tout le monde  la fois. Mais elle n'osait
pas ne pas recevoir le cur et faisait seulement signe  Eulalie de ne
pas s'en aller en mme temps que lui, qu'elle la garderait un peu
seule quand il serait parti.

--Monsieur le Cur, qu'est-ce que l'on me disait, qu'il y a un artiste
qui a install son chevalet dans votre glise pour copier un vitrail.
Je peux dire que je suis arrive  mon ge sans avoir jamais entendu
parler d'une chose pareille! Qu'est-ce que le monde aujourd'hui va
donc chercher! Et ce qu'il y a de plus vilain dans l'glise!

--Je n'irai pas jusqu' dire que c'est ce qu'il y a de plus vilain,
car s'il y a  Saint-Hilaire des parties qui mritent d'tre visites,
il y en a d'autres qui sont bien vieilles, dans ma pauvre basilique,
la seule de tout le diocse qu'on n'ait mme pas restaure! Mon Dieu,
le porche est sale et antique, mais enfin d'un caractre majestueux;
passe mme pour les tapisseries d'Esther dont personnellement je ne
donnerais pas deux sous, mais qui sont places par les connaisseurs
tout de suite aprs celles de Sens. Je reconnais d'ailleurs, qu' ct
de certains dtails un peu ralistes, elles en prsentent d'autres qui
tmoignent d'un vritable esprit d'observation. Mais qu'on ne vienne
pas me parler des vitraux. Cela a-t-il du bon sens de laisser des
fentres qui ne donnent pas de jour et trompent mme la vue par ces
reflets d'une couleur que je ne saurais dfinir, dans une glise o il
n'y a pas deux dalles qui soient au mme niveau et qu'on se refuse 
me remplacer sous prtexte que ce sont les tombes des abbs de Combray
et des seigneurs de Guermantes, les anciens comtes de Brabant. Les
anctres directs du duc de Guermantes d'aujourd'hui et aussi de la
Duchesse puisqu'elle est une demoiselle de Guermantes qui a pous son
cousin. (Ma grand'mre qui  force de se dsintresser des personnes
finissait par confondre tous les noms, chaque fois qu'on prononait
celui de la Duchesse de Guermantes prtendait que ce devait tre une
parente de Mme de Villeparisis. Tout le monde clatait de rire; elle
tchait de se dfendre en allguant une certaine lettre de faire part:
Il me semblait me rappeler qu'il y avait du Guermantes l-dedans. Et
pour une fois j'tais avec les autres contre elle, ne pouvant admettre
qu'il y et un lien entre son amie de pension et la descendante de
Genevive de Brabant.)--Voyez Roussainville, ce n'est plus aujourd'hui
qu'une paroisse de fermiers, quoique dans l'antiquit cette localit
ait d un grand essor au commerce de chapeaux de feutre et des
pendules. (Je ne suis pas certain de l'tymologie de Roussainville. Je
croirais volontiers que le nom primitif tait Rouville (Radulfi villa)
comme Chteauroux (Castrum Radulfi) mais je vous parlerai de cela une
autre fois. H bien! l'glise a des vitraux superbes, presque tous
modernes, et cette imposante Entre de Louis-Philippe  Combray qui
serait mieux  sa place  Combray mme, et qui vaut, dit-on, la
fameuse verrire de Chartres. Je voyais mme hier le frre du docteur
Percepied qui est amateur et qui la regarde comme d'un plus beau
travail.

Mais, comme je le lui disais,  cet artiste qui semble du reste trs
poli, qui est parat-il, un vritable virtuose du pinceau, que lui
trouvez-vous donc d'extraordinaire  ce vitrail, qui est encore un peu
plus sombre que les autres?

--Je suis sre que si vous le demandiez  Monseigneur, disait
mollement ma tante qui commenait  penser qu'elle allait tre
fatigue, il ne vous refuserait pas un vitrail neuf.

--Comptez-y, madame Octave, rpondait le cur. Mais c'est justement
Monseigneur qui a attach le grelot  cette malheureuse verrire en
prouvant qu'elle reprsente Gilbert le Mauvais, sire de Guermantes, le
descendant direct de Genevive de Brabant qui tait une demoiselle de
Guermantes, recevant l'absolution de Saint-Hilaire.

--Mais je ne vois pas o est Saint-Hilaire?

--Mais si, dans le coin du vitrail vous n'avez jamais remarqu une
dame en robe jaune? H bien! c'est Saint-Hilaire qu'on appelle aussi,
vous le savez, dans certaines provinces, Saint-Illiers, Saint-Hlier,
et mme, dans le Jura, Saint-Ylie. Ces diverses corruptions de sanctus
Hilarius ne sont pas du reste les plus curieuses de celles qui se sont
produites dans les noms des bienheureux. Ainsi votre patronne, ma
bonne Eulalie, sancta Eulalia, savez-vous ce qu'elle est devenue en
Bourgogne? Saint-Eloi tout simplement: elle est devenue un saint.
Voyez-vous, Eulalie, qu'aprs votre mort on fasse de vous un
homme?--Monsieur le Cur a toujours le mot pour rigoler.--Le frre
de Gilbert, Charles le Bgue, prince pieux mais qui, ayant perdu de
bonne heure son pre, Ppin l'Insens, mort des suites de sa maladie
mentale, exerait le pouvoir suprme avec toute la prsomption d'une
jeunesse  qui la discipline a manqu; ds que la figure d'un
particulier ne lui revenait pas dans une ville, il y faisait massacrer
jusqu'au dernier habitant. Gilbert voulant se venger de Charles fit
brler l'glise de Combray, la primitive glise alors, celle que
Thodebert, en quittant avec sa cour la maison de campagne qu'il avait
prs d'ici,  Thiberzy (Theodeberciacus), pour aller combattre les
Burgondes, avait promis de btir au-dessus du tombeau de
Saint-Hilaire, si le Bienheureux lui procurait la victoire. Il n'en
reste que la crypte o Thodore a d vous faire descendre, puisque
Gilbert brla le reste. Ensuite il dfit l'infortun Charles avec
l'aide de Guillaume Le Conqurant (le cur prononait Guilme), ce qui
fait que beaucoup d'Anglais viennent pour visiter. Mais il ne semble
pas avoir su se concilier la sympathie des habitants de Combray, car
ceux-ci se rurent sur lui  la sortie de la messe et lui tranchrent
la tte. Du reste Thodore prte un petit livre qui donne les
explications.

Mais ce qui est incontestablement le plus curieux dans notre glise,
c'est le point de vue qu'on a du clocher et qui est grandiose.
Certainement, pour vous qui n'tes pas trs forte, je ne vous
conseillerais pas de monter nos quatre-vingt-dix-sept marches, juste
la moiti du clbre dme de Milan. Il y a de quoi fatiguer une
personne bien portante, d'autant plus qu'on monte pli en deux si on
ne veut pas se casser la tte, et on ramasse avec ses effets toutes
les toiles d'araignes de l'escalier. En tous cas il faudrait bien
vous couvrir, ajoutait-il (sans apercevoir l'indignation que causait 
ma tante l'ide qu'elle ft capable de monter dans le clocher), car il
fait un de ces courants d'air une fois arriv l-haut! Certaines
personnes affirment y avoir ressenti le froid de la mort. N'importe,
le dimanche il y a toujours des socits qui viennent mme de trs
loin pour admirer la beaut du panorama et qui s'en retournent
enchantes. Tenez, dimanche prochain, si le temps se maintient, vous
trouveriez certainement du monde, comme ce sont les Rogations. Il faut
avouer du reste qu'on jouit de l d'un coup d'oeil ferique, avec des
sortes d'chappes sur la plaine qui ont un cachet tout particulier.
Quand le temps est clair on peut distinguer jusqu' Verneuil. Surtout
on embrasse  la fois des choses qu'on ne peut voir habituellement que
l'une sans l'autre, comme le cours de la Vivonne et les fosss de
Saint-Assise-ls-Combray, dont elle est spare par un rideau de
grands arbres, ou encore comme les diffrents canaux de
Jouy-le-Vicomte (Gaudiacus vice comitis comme vous savez). Chaque fois
que je suis all  Jouy-le-Vicomte, j'ai bien vu un bout du canal,
puis quand j'avais tourn une rue j'en voyais un autre, mais alors je
ne voyais plus le prcdent. J'avais beau les mettre ensemble par la
pense, cela ne me faisait pas grand effet. Du clocher de
Saint-Hilaire c'est autre chose, c'est tout un rseau o la localit
est prise. Seulement on ne distingue pas d'eau, on dirait de grandes
fentes qui coupent si bien la ville en quartiers, qu'elle est comme
une brioche dont les morceaux tiennent ensemble mais sont dj
dcoups. Il faudrait pour bien faire tre  la fois dans le clocher
de Saint-Hilaire et  Jouy-le-Vicomte.

Le cur avait tellement fatigu ma tante qu' peine tait-il parti,
elle tait oblige de renvoyer Eulalie.

--Tenez, ma pauvre Eulalie, disait-elle d'une voix faible, en tirant
une pice d'une petite bourse qu'elle avait  porte de sa main, voil
pour que vous ne m'oubliiez pas dans vos prires.

--Ah! mais, madame Octave, je ne sais pas si je dois, vous savez bien
que ce n'est pas pour cela que je viens! disait Eulalie avec la mme
hsitation et le mme embarras, chaque fois, que si c'tait la
premire, et avec une apparence de mcontentement qui gayait ma tante
mais ne lui dplaisait pas, car si un jour Eulalie, en prenant la
pice, avait un air un peu moins contrari que de coutume, ma tante
disait:

--Je ne sais pas ce qu'avait Eulalie; je lui ai pourtant donn la mme
chose que d'habitude, elle n'avait pas l'air contente.

--Je crois qu'elle n'a pourtant pas  se plaindre, soupirait Franoise,
qui avait une tendance  considrer comme de la menue monnaie tout ce
que lui donnait ma tante pour elle ou pour ses enfants, et comme des
trsors follement gaspills pour une ingrate les picettes mises
chaque dimanche dans la main d'Eulalie, mais si discrtement que
Franoise n'arrivait jamais  les voir. Ce n'est pas que l'argent que
ma tante donnait  Eulalie, Franoise l'et voulu pour elle. Elle
jouissait suffisamment de ce que ma tante possdait, sachant que les
richesses de la matresse du mme coup lvent et embellissent aux
yeux de tous sa servante; et qu'elle, Franoise, tait insigne et
glorifie dans Combray, Jouy-le-Vicomte et autres lieux, pour les
nombreuses fermes de ma tante, les visites frquentes et prolonges du
cur, le nombre singulier des bouteilles d'eau de Vichy consommes.
Elle n'tait avare que pour ma tante; si elle avait gr sa fortune,
ce qui et t son rve, elle l'aurait prserve des entreprises
d'autrui avec une frocit maternelle. Elle n'aurait pourtant pas
trouv grand mal  ce que ma tante, qu'elle savait incurablement
gnreuse, se ft laisse aller  donner, si au moins 'avait t 
des riches. Peut-tre pensait-elle que ceux-l, n'ayant pas besoin des
cadeaux de ma tante, ne pouvaient tre souponns de l'aimer  cause
d'eux. D'ailleurs offerts  des personnes d'une grande position de
fortune,  Mme Sazerat,  M. Swann,  M. Legrandin,  Mme Goupil, 
des personnes de mme rang que ma tante et qui allaient bien
ensemble, ils lui apparaissaient comme faisant partie des usages de
cette vie trange et brillante des gens riches qui chassent, se
donnent des bals, se font des visites et qu'elle admirait en souriant.
Mais il n'en allait plus de mme si les bnficiaires de la gnrosit
de ma tante taient de ceux que Franoise appelait des gens comme
moi, des gens qui ne sont pas plus que moi et qui taient ceux
qu'elle mprisait le plus  moins qu'ils ne l'appelassent Madame
Franoise et ne se considrassent comme tant moins qu'elle. Et
quand elle vit que, malgr ses conseils, ma tante n'en faisait qu' sa
tte et jetait l'argent--Franoise le croyait du moins--pour des
cratures indignes, elle commena  trouver bien petits les dons que
ma tante lui faisait en comparaison des sommes imaginaires prodigues
 Eulalie. Il n'y avait pas dans les environs de Combray de ferme si
consquente que Franoise ne suppost qu'Eulalie et pu facilement
l'acheter, avec tout ce que lui rapporteraient ses visites. Il est
vrai qu'Eulalie faisait la mme estimation des richesses immenses et
caches de Franoise. Habituellement, quand Eulalie tait partie,
Franoise prophtisait sans bienveillance sur son compte. Elle la
hassait, mais elle la craignait et se croyait tenue, quand elle tait
l,  lui faire bon visage. Elle se rattrapait aprs son dpart,
sans la nommer jamais  vrai dire, mais en profrant des oracles
sibyllins, des sentences d'un caractre gnral telles que celles de
l'Ecclsiaste, mais dont l'application ne pouvait chapper  ma tante.
Aprs avoir regard par le coin du rideau si Eulalie avait referm la
porte: Les personnes flatteuses savent se faire bien venir et
ramasser les ppettes; mais patience, le bon Dieu les punit toutes par
un beau jour, disait-elle, avec le regard latral et l'insinuation de
Joas pensant exclusivement  Athalie quand il dit:


LE BONHEUR DES MCHANTS COMME UN TORRENT S'COULE.


Mais quand le cur tait venu aussi et que sa visite interminable
avait puis les forces de ma tante, Franoise sortait de la chambre
derrire Eulalie et disait:

--Madame Octave, je vous laisse reposer, vous avez l'air beaucoup
fatigue.

Et ma tante ne rpondait mme pas, exhalant un soupir qui semblait
devoir tre le dernier, les yeux clos, comme morte. Mais  peine
Franoise tait-elle descendue que quatre coups donns avec la plus
grande violence retentissaient dans la maison et ma tante, dresse sur
son lit, criait:

--Est-ce qu'Eulalie est dj partie? Croyez-vous que j'ai oubli de
lui demander si Mme Goupil tait arrive  la messe avant l'lvation!
Courez vite aprs elle!

Mais Franoise revenait n'ayant pu rattraper Eulalie.

--C'est contrariant, disait ma tante en hochant la tte. La seule
chose importante que j'avais  lui demander!

Ainsi passait la vie pour ma tante Lonie, toujours identique, dans la
douce uniformit de ce qu'elle appelait avec un ddain affect et une
tendresse profonde, son petit traintrain. Prserv par tout le
monde, non seulement  la maison, o chacun ayant prouv l'inutilit
de lui conseiller une meilleure hygine, s'tait peu  peu rsign 
le respecter, mais mme dans le village o,  trois rues de nous,
l'emballeur, avant de clouer ses caisses, faisait demander  Franoise
si ma tante ne reposait pas,--ce traintrain fut pourtant troubl une
fois cette anne-l. Comme un fruit cach qui serait parvenu 
maturit sans qu'on s'en apert et se dtacherait spontanment,
survint une nuit la dlivrance de la fille de cuisine. Mais ses
douleurs taient intolrables, et comme il n'y avait pas de sage-femme
 Combray, Franoise dut partir avant le jour en chercher une 
Thiberzy. Ma tante,  cause des cris de la fille de cuisine, ne put
reposer, et Franoise, malgr la courte distance, n'tant revenue que
trs tard, lui manqua beaucoup. Aussi, ma mre me dit-elle dans la
matine: Monte donc voir si ta tante n'a besoin de rien. J'entrai
dans la premire pice et, par la porte ouverte, vis ma tante, couche
sur le ct, qui dormait; je l'entendis ronfler lgrement. J'allais
m'en aller doucement mais sans doute le bruit que j'avais fait tait
intervenu dans son sommeil et en avait chang la vitesse, comme on
dit pour les automobiles, car la musique du ronflement s'interrompit
une seconde et reprit un ton plus bas, puis elle s'veilla et tourna 
demi son visage que je pus voir alors; il exprimait une sorte de
terreur; elle venait videmment d'avoir un rve affreux; elle ne
pouvait me voir de la faon dont elle tait place, et je restais l
ne sachant si je devais m'avancer ou me retirer; mais dj elle
semblait revenue au sentiment de la ralit et avait reconnu le
mensonge des visions qui l'avaient effraye; un sourire de joie, de
pieuse reconnaissance envers Dieu qui permet que la vie soit moins
cruelle que les rves, claira faiblement son visage, et avec cette
habitude qu'elle avait prise de se parler  mi-voix  elle-mme quand
elle se croyait seule, elle murmura: Dieu soit lou! nous n'avons
comme tracas que la fille de cuisine qui accouche. Voil-t-il pas que
je rvais que mon pauvre Octave tait ressuscit et qu'il voulait me
faire faire une promenade tous les jours! Sa main se tendit vers son
chapelet qui tait sur la petite table, mais le sommeil recommenant
ne lui laissa pas la force de l'atteindre: elle se rendormit,
tranquillise, et je sortis  pas de loup de la chambre sans qu'elle
ni personne et jamais appris ce que j'avais entendu.

Quand je dis qu'en dehors d'vnements trs rares, comme cet
accouchement, le traintrain de ma tante ne subissait jamais aucune
variation, je ne parle pas de celles qui, se rptant toujours
identiques  des intervalles rguliers, n'introduisaient au sein de
l'uniformit qu'une sorte d'uniformit secondaire. C'est ainsi que
tous les samedis, comme Franoise allait dans l'aprs-midi au march
de Roussainville-le-Pin, le djeuner tait, pour tout le monde, une
heure plus tt. Et ma tante avait si bien pris l'habitude de cette
drogation hebdomadaire  ses habitudes, qu'elle tenait  cette
habitude-l autant qu'aux autres. Elle y tait si bien routine,
comme disait Franoise, que s'il lui avait fallu un samedi, attendre
pour djeuner l'heure habituelle, cela l'et autant drange que si
elle avait d, un autre jour, avancer son djeuner  l'heure du
samedi. Cette avance du djeuner donnait d'ailleurs au samedi, pour
nous tous, une figure particulire, indulgente, et assez sympathique.
Au moment o d'habitude on a encore une heure  vivre avant la dtente
du repas, on savait que, dans quelques secondes, on allait voir
arriver des endives prcoces, une omelette de faveur, un bifteck
immrit. Le retour de ce samedi asymtrique tait un de ces petits
vnements intrieurs, locaux, presque civiques qui, dans les vies
tranquilles et les socits fermes, crent une sorte de lien national
et deviennent le thme favori des conversations, des plaisanteries,
des rcits exagrs  plaisir: il et t le noyau tout prt pour un
cycle lgendaire si l'un de nous avait eu la tte pique. Ds le
matin, avant d'tre habills, sans raison, pour le plaisir d'prouver
la force de la solidarit, on se disait les uns aux autres avec bonne
humeur, avec cordialit, avec patriotisme: Il n'y a pas de temps 
perdre, n'oublions pas que c'est samedi! cependant que ma tante,
confrant avec Franoise et songeant que la journe serait plus longue
que d'habitude, disait: Si vous leur faisiez un beau morceau de veau,
comme c'est samedi. Si  dix heures et demie un distrait tirait sa
montre en disant: Allons, encore une heure et demie avant le
djeuner, chacun tait enchant d'avoir  lui dire: Mais voyons, 
quoi pensez-vous, vous oubliez que c'est samedi!; on en riait encore
un quart d'heure aprs et on se promettait de monter raconter cet
oubli  ma tante pour l'amuser. Le visage du ciel mme semblait
chang. Aprs le djeuner, le soleil, conscient que c'tait samedi,
flnait une heure de plus au haut du ciel, et quand quelqu'un, pensant
qu'on tait en retard pour la promenade, disait: Comment, seulement
deux heures? en voyant passer les deux coups du clocher de
Saint-Hilaire (qui ont l'habitude de ne rencontrer encore personne
dans les chemins dserts  cause du repas de midi ou de la sieste, le
long de la rivire vive et blanche que le pcheur mme a abandonne,
et passent solitaires dans le ciel vacant o ne restent que quelques
nuages paresseux), tout le monde en choeur lui rpondait: Mais ce qui
vous trompe, c'est qu'on a djeun une heure plus tt, vous savez bien
que c'est samedi! La surprise d'un barbare (nous appelions ainsi tous
les gens qui ne savaient pas ce qu'avait de particulier le samedi)
qui, tant venu  onze heures pour parler  mon pre, nous avait
trouvs  table, tait une des choses qui, dans sa vie, avaient le
plus gay Franoise. Mais si elle trouvait amusant que le visiteur
interloqu ne st pas que nous djeunions plus tt le samedi, elle
trouvait plus comique encore (tout en sympathisant du fond du coeur
avec ce chauvinisme troit) que mon pre, lui, n'et pas eu l'ide que
ce barbare pouvait l'ignorer et et rpondu sans autre explication 
son tonnement de nous voir dj dans la salle  manger: Mais voyons,
c'est samedi! Parvenue  ce point de son rcit, elle essuyait des
larmes d'hilarit et pour accrotre le plaisir qu'elle prouvait, elle
prolongeait le dialogue, inventait ce qu'avait rpondu le visiteur 
qui ce samedi n'expliquait rien. Et bien loin de nous plaindre de
ses additions, elles ne nous suffisaient pas encore et nous disions:
Mais il me semblait qu'il avait dit aussi autre chose. C'tait plus
long la premire fois quand vous l'avez racont. Ma grand'tante
elle-mme laissait son ouvrage, levait la tte et regardait par-dessus
son lorgnon.

Le samedi avait encore ceci de particulier que ce jour-l, pendant le
mois de mai, nous sortions aprs le dner pour aller au mois de
Marie.

Comme nous y rencontrions parfois M. Vinteuil, trs svre pour le
genre dplorable des jeunes gens ngligs, dans les ides de l'poque
actuelle, ma mre prenait garde que rien ne clocht dans ma tenue,
puis on partait pour l'glise. C'est au mois de Marie que je me
souviens d'avoir commenc  aimer les aubpines. N'tant pas seulement
dans l'glise, si sainte, mais o nous avions le droit d'entrer,
poses sur l'autel mme, insparables des mystres  la clbration
desquels elles prenaient part, elles faisaient courir au milieu des
flambeaux et des vases sacrs leurs branches attaches horizontalement
les unes aux autres en un apprt de fte, et qu'enjolivaient encore
les festons de leur feuillage sur lequel taient sems  profusion,
comme sur une trane de marie, de petits bouquets de boutons d'une
blancheur clatante. Mais, sans oser les regarder qu' la drobe, je
sentais que ces apprts pompeux taient vivants et que c'tait la
nature elle-mme qui, en creusant ces dcoupures dans les feuilles, en
ajoutant l'ornement suprme de ces blancs boutons, avait rendu cette
dcoration digne de ce qui tait  la fois une rjouissance populaire
et une solennit mystique. Plus haut s'ouvraient leurs corolles  et
l avec une grce insouciante, retenant si ngligemment comme un
dernier et vaporeux atour le bouquet d'tamines, fines comme des fils
de la Vierge, qui les embrumait tout entires, qu'en suivant, qu'en
essayant de mimer au fond de moi le geste de leur efflorescence, je
l'imaginais comme si 'avait t le mouvement de tte tourdi et
rapide, au regard coquet, aux pupilles diminues, d'une blanche jeune
fille, distraite et vive. M. Vinteuil tait venu avec sa fille se
placer  ct de nous. D'une bonne famille, il avait t le professeur
de piano des soeurs de ma grand'mre et quand, aprs la mort de sa
femme et un hritage qu'il avait fait, il s'tait retir auprs de
Combray, on le recevait souvent  la maison. Mais d'une pudibonderie
excessive, il cessa de venir pour ne pas rencontrer Swann qui avait
fait ce qu'il appelait un mariage dplac, dans le got du jour. Ma
mre, ayant appris qu'il composait, lui avait dit par amabilit que,
quand elle irait le voir, il faudrait qu'il lui ft entendre quelque
chose de lui. M. Vinteuil en aurait eu beaucoup de joie, mais il
poussait la politesse et la bont jusqu' de tels scrupules que, se
mettant toujours  la place des autres, il craignait de les ennuyer et
de leur paratre goste s'il suivait ou seulement laissait deviner
son dsir. Le jour o mes parents taient alls chez lui en visite, je
les avais accompagns, mais ils m'avaient permis de rester dehors et,
comme la maison de M. Vinteuil, Montjouvain, tait en contre-bas d'un
monticule buissonneux, o je m'tais cach, je m'tais trouv de
plain-pied avec le salon du second tage,  cinquante centimtres de
la fentre. Quand on tait venu lui annoncer mes parents, j'avais vu
M. Vinteuil se hter de mettre en vidence sur le piano un morceau de
musique. Mais une fois mes parents entrs, il l'avait retir et mis
dans un coin. Sans doute avait-il craint de leur laisser supposer
qu'il n'tait heureux de les voir que pour leur jouer de ses
compositions. Et chaque fois que ma mre tait revenue  la charge au
cours de la visite, il avait rpt plusieurs fois Mais je ne sais
qui a mis cela sur le piano, ce n'est pas sa place, et avait dtourn
la conversation sur d'autres sujets, justement parce que ceux-l
l'intressaient moins. Sa seule passion tait pour sa fille et
celle-ci qui avait l'air d'un garon paraissait si robuste qu'on ne
pouvait s'empcher de sourire en voyant les prcautions que son pre
prenait pour elle, ayant toujours des chles supplmentaires  lui
jeter sur les paules. Ma grand'mre faisait remarquer quelle
expression douce dlicate, presque timide passait souvent dans les
regards de cette enfant si rude, dont le visage tait sem de taches
de son. Quand elle venait de prononcer une parole elle l'entendait
avec l'esprit de ceux  qui elle l'avait dite, s'alarmait des
malentendus possibles et on voyait s'clairer, se dcouper comme par
transparence, sous la figure hommasse du bon diable, les traits plus
fins d'une jeune fille plore.

Quand, au moment de quitter l'glise, je m'agenouillai devant l'autel,
je sentis tout d'un coup, en me relevant, s'chapper des aubpines une
odeur amre et douce d'amandes, et je remarquai alors sur les fleurs
de petites places plus blondes, sous lesquelles je me figurai que
devait tre cache cette odeur comme sous les parties gratines le
got d'une frangipane ou sous leurs taches de rousseur celui des joues
de Mlle Vinteuil. Malgr la silencieuse immobilit des aubpines,
cette intermittente ardeur tait comme le murmure de leur vie intense
dont l'autel vibrait ainsi qu'une haie agreste visite par de vivantes
antennes, auxquelles on pensait en voyant certaines tamines presque
rousses qui semblaient avoir gard la virulence printanire, le
pouvoir irritant, d'insectes aujourd'hui mtamorphoss en fleurs.

Nous causions un moment avec M. Vinteuil devant le porche en sortant
de l'glise. Il intervenait entre les gamins qui se chamaillaient sur
la place, prenait la dfense des petits, faisait des sermons aux
grands. Si sa fille nous disait de sa grosse voix combien elle avait
t contente de nous voir, aussitt il semblait qu'en elle-mme une
soeur plus sensible rougissait de ce propos de bon garon tourdi qui
avait pu nous faire croire qu'elle sollicitait d'tre invite chez
nous. Son pre lui jetait un manteau sur les paules, ils montaient
dans un petit buggy qu'elle conduisait elle-mme et tous deux
retournaient  Montjouvain. Quant  nous, comme c'tait le lendemain
dimanche et qu'on ne se lverait que pour la grand'messe, s'il faisait
clair de lune et que l'air ft chaud, au lieu de nous faire rentrer
directement, mon pre, par amour de la gloire, nous faisait faire par
le calvaire une longue promenade, que le peu d'aptitude de ma mre 
s'orienter et  se reconnatre dans son chemin, lui faisait considrer
comme la prouesse d'un gnie stratgique. Parfois nous allions
jusqu'au viaduc, dont les enjambes de pierre commenaient  la gare
et me reprsentaient l'exil et la dtresse hors du monde civilis
parce que chaque anne en venant de Paris, on nous recommandait de
faire bien attention, quand ce serait Combray, de ne pas laisser
passer la station, d'tre prts d'avance car le train repartait au
bout de deux minutes et s'engageait sur le viaduc au del des pays
chrtiens dont Combray marquait pour moi l'extrme limite. Nous
revenions par le boulevard de la gare, o taient les plus agrables
villas de la commune. Dans chaque jardin le clair de lune, comme
Hubert Robert, semait ses degrs rompus de marbre blanc, ses jets
d'eau, ses grilles entr'ouvertes. Sa lumire avait dtruit le bureau
du tlgraphe. Il n'en subsistait plus qu'une colonne  demi brise,
mais qui gardait la beaut d'une ruine immortelle. Je tranais la
jambe, je tombais de sommeil, l'odeur des tilleuls qui embaumait
m'apparaissait comme une rcompense qu'on ne pouvait obtenir qu'au
prix des plus grandes fatigues et qui n'en valait pas la peine. De
grilles fort loignes les unes des autres, des chiens rveills par
nos pas solitaires faisaient alterner des aboiements comme il m'arrive
encore quelquefois d'en entendre le soir, et entre lesquels dut venir
(quand sur son emplacement on cra le jardin public de Combray) se
rfugier le boulevard de la gare, car, o que je me trouve, ds qu'ils
commencent  retentir et  se rpondre, je l'aperois, avec ses
tilleuls et son trottoir clair par la lune.

Tout d'un coup mon pre nous arrtait et demandait  ma mre: O
sommes-nous? Epuise par la marche, mais fire de lui, elle lui
avouait tendrement qu'elle n'en savait absolument rien. Il haussait
les paules et riait. Alors, comme s'il l'avait sortie de la poche de
son veston avec sa clef, il nous montrait debout devant nous la petite
porte de derrire de notre jardin qui tait venue avec le coin de la
rue du Saint-Esprit nous attendre au bout de ces chemins inconnus. Ma
mre lui disait avec admiration: Tu es extraordinaire! Et  partir
de cet instant, je n'avais plus un seul pas  faire, le sol marchait
pour moi dans ce jardin o depuis si longtemps mes actes avaient cess
d'tre accompagns d'attention volontaire: l'Habitude venait de me
prendre dans ses bras et me portait jusqu' mon lit comme un petit
enfant.

Si la journe du samedi, qui commenait une heure plus tt, et o elle
tait prive de Franoise, passait plus lentement qu'une autre pour ma
tante, elle en attendait pourtant le retour avec impatience depuis le
commencement de la semaine, comme contenant toute la nouveaut et la
distraction que ft encore capable de supporter son corps affaibli et
maniaque. Et ce n'est pas cependant qu'elle n'aspirt parfois 
quelque plus grand changement, qu'elle n'et de ces heures d'exception
o l'on a soif de quelque chose d'autre que ce qui est, et o ceux que
le manque d'nergie ou d'imagination empche de tirer d'eux-mmes un
principe de rnovation, demandent  la minute qui vient, au facteur
qui sonne, de leur apporter du nouveau, ft-ce du pire, une motion,
une douleur; o la sensibilit, que le bonheur a fait taire comme une
harpe oisive, veut rsonner sous une main, mme brutale, et dt-elle
en tre brise; o la volont, qui a si difficilement conquis le droit
d'tre livre sans obstacle  ses dsirs,  ses peines, voudrait jeter
les rnes entre les mains d'vnements imprieux, fussent-ils cruels.
Sans doute, comme les forces de ma tante, taries  la moindre fatigue,
ne lui revenaient que goutte  goutte au sein de son repos, le
rservoir tait trs long  remplir, et il se passait des mois avant
qu'elle et ce lger trop-plein que d'autres drivent dans l'activit
et dont elle tait incapable de savoir et de dcider comment user. Je
ne doute pas qu'alors--comme le dsir de la remplacer par des pommes de
terre bchamel finissait au bout de quelque temps par natre du
plaisir mme que lui causait le retour quotidien de la pure dont elle
ne se fatiguait pas,--elle ne tirt de l'accumulation de ces jours
monotones auxquels elle tenait tant, l'attente d'un cataclysme
domestique limit  la dure d'un moment mais qui la forcerait
d'accomplir une fois pour toutes un de ces changements dont elle
reconnaissait qu'ils lui seraient salutaires et auxquels elle ne
pouvait d'elle-mme se dcider. Elle nous aimait vritablement, elle
aurait eu plaisir  nous pleurer; survenant  un moment o elle se
sentait bien et n'tait pas en sueur, la nouvelle que la maison tait
la proie d'un incendie o nous avions dj tous pri et qui n'allait
plus bientt laisser subsister une seule pierre des murs, mais auquel
elle aurait eu tout le temps d'chapper sans se presser,  condition
de se lever tout de suite, a d souvent hanter ses esprances comme
unissant aux avantages secondaires de lui faire savourer dans un long
regret toute sa tendresse pour nous, et d'tre la stupfaction du
village en conduisant notre deuil, courageuse et accable, moribonde
debout, celui bien plus prcieux de la forcer au bon moment, sans
temps  perdre, sans possibilit d'hsitation nervante,  aller
passer l't dans sa jolie ferme de Mirougrain, o il y avait une
chute d'eau. Comme n'tait jamais survenu aucun vnement de ce genre,
dont elle mditait certainement la russite quand elle tait seule
absorbe dans ses innombrables jeux de patience (et qui l'et
dsespre au premier commencement de ralisation, au premier de ces
petits faits imprvus, de cette parole annonant une mauvaise nouvelle
et dont on ne peut plus jamais oublier l'accent, de tout ce qui porte
l'empreinte de la mort relle, bien diffrente de sa possibilit
logique et abstraite), elle se rabattait pour rendre de temps en temps
sa vie plus intressante,  y introduire des pripties imaginaires
qu'elle suivait avec passion. Elle se plaisait  supposer tout d'un
coup que Franoise la volait, qu'elle recourait  la ruse pour s'en
assurer, la prenait sur le fait; habitue, quand elle faisait seule
des parties de cartes,  jouer  la fois son jeu et le jeu de son
adversaire, elle se prononait  elle-mme les excuses embarrasses de
Franoise et y rpondait avec tant de feu et d'indignation que l'un de
nous, entrant  ces moments-l, la trouvait en nage, les yeux
tincelants, ses faux cheveux dplacs laissant voir son front chauve.
Franoise entendit peut-tre parfois dans la chambre voisine de
mordants sarcasmes qui s'adressaient  elle et dont l'invention n'et
pas soulag suffisamment ma tante, s'ils taient rests  l'tat
purement immatriel, et si en les murmurant  mi-voix elle ne leur et
donn plus de ralit. Quelquefois, ce spectacle dans un lit ne
suffisait mme pas  ma tante, elle voulait faire jouer ses pices.
Alors, un dimanche, toutes portes mystrieusement fermes, elle
confiait  Eulalie ses doutes sur la probit de Franoise, son
intention de se dfaire d'elle, et une autre fois,  Franoise ses
soupons de l'infidlit d'Eulalie,  qui la porte serait bientt
ferme; quelques jours aprs elle tait dgote de sa confidente de
la veille et racoquine avec le tratre, lesquels d'ailleurs, pour la
prochaine reprsentation, changeraient leurs emplois. Mais les
soupons que pouvait parfois lui inspirer Eulalie, n'taient qu'un feu
de paille et tombaient vite, faute d'aliment, Eulalie n'habitant pas
la maison. Il n'en tait pas de mme de ceux qui concernaient
Franoise, que ma tante sentait perptuellement sous le mme toit
qu'elle, sans que, par crainte de prendre froid si elle sortait de son
lit, elle ost descendre  la cuisine se rendre compte s'ils taient
fonds. Peu  peu son esprit n'eut plus d'autre occupation que de
chercher  deviner ce qu' chaque moment pouvait faire, et chercher 
lui cacher, Franoise. Elle remarquait les plus furtifs mouvements de
physionomie de celle-ci, une contradiction dans ses paroles, un dsir
qu'elle semblait dissimuler. Et elle lui montrait qu'elle l'avait
dmasque, d'un seul mot qui faisait plir Franoise et que ma tante
semblait trouver,  enfoncer au coeur de la malheureuse, un
divertissement cruel. Et le dimanche suivant, une rvlation
d'Eulalie,--comme ces dcouvertes qui ouvrent tout d'un coup un champ
insouponn  une science naissante et qui se tranait dans
l'ornire,--prouvait  ma tante qu'elle tait dans ses suppositions
bien au-dessous de la vrit. Mais Franoise doit le savoir
maintenant que vous y avez donn une voiture.--Que je lui ai donn
une voiture! s'criait ma tante.--Ah! mais je ne sais pas, moi, je
croyais, je l'avais vue qui passait maintenant en calche, fire comme
Artaban, pour aller au march de Roussainville. J'avais cru que
c'tait Mme Octave qui lui avait donn. Peu  peu Franoise et ma
tante, comme la bte et le chasseur, ne cessaient plus de tcher de
prvenir les ruses l'une de l'autre. Ma mre craignait qu'il ne se
dveloppt chez Franoise une vritable haine pour ma tante qui
l'offensait le plus durement qu'elle le pouvait. En tous cas Franoise
attachait de plus en plus aux moindres paroles, aux moindres gestes de
ma tante une attention extraordinaire. Quand elle avait quelque chose
 lui demander, elle hsitait longtemps sur la manire dont elle
devait s'y prendre. Et quand elle avait profr sa requte, elle
observait ma tante  la drobe, tchant de deviner dans l'aspect de
sa figure ce que celle-ci avait pens et dciderait. Et ainsi--tandis
que quelque artiste lisant les Mmoires du XVIIe sicle, et dsirant
de se rapprocher du grand Roi, croit marcher dans cette voie en se
fabriquant une gnalogie qui le fait descendre d'une famille
historique ou en entretenant une correspondance avec un des souverains
actuels de l'Europe, tourne prcisment le dos  ce qu'il a le tort de
chercher sous des formes identiques et par consquent mortes,--une
vieille dame de province qui ne faisait qu'obir sincrement 
d'irrsistibles manies et  une mchancet ne de l'oisivet, voyait
sans avoir jamais pens  Louis XIV les occupations les plus
insignifiantes de sa journe, concernant son lever, son djeuner, son
repos, prendre par leur singularit despotique un peu de l'intrt de
ce que Saint-Simon appelait la mcanique de la vie  Versailles, et
pouvait croire aussi que ses silences, une nuance de bonne humeur ou
de hauteur dans sa physionomie, taient de la part de Franoise
l'objet d'un commentaire aussi passionn, aussi craintif que l'taient
le silence, la bonne humeur, la hauteur du Roi quand un courtisan, ou
mme les plus grands seigneurs, lui avaient remis une supplique, au
dtour d'une alle,  Versailles.

Un dimanche, o ma tante avait eu la visite simultane du cur et
d'Eulalie, et s'tait ensuite repose, nous tions tous monts lui
dire bonsoir, et maman lui adressait ses condolances sur la mauvaise
chance qui amenait toujours ses visiteurs  la mme heure:

--Je sais que les choses se sont encore mal arranges tantt, Lonie,
lui dit-elle avec douceur, vous avez eu tout votre monde  la fois.

Ce que ma grand'tante interrompit par: Abondance de biens... car
depuis que sa fille tait malade elle croyait devoir la remonter en
lui prsentant toujours tout par le bon ct. Mais mon pre prenant la
parole:

--Je veux profiter, dit-il, de ce que toute la famille est runie pour
vous faire un rcit sans avoir besoin de le recommencer  chacun. J'ai
peur que nous ne soyons fchs avec Legrandin: il m'a  peine dit
bonjour ce matin.

Je ne restai pas pour entendre le rcit de mon pre, car j'tais
justement avec lui aprs la messe quand nous avions rencontr M.
Legrandin, et je descendis  la cuisine demander le menu du dner qui
tous les jours me distrayait comme les nouvelles qu'on lit dans un
journal et m'excitait  la faon d'un programme de fte. Comme M.
Legrandin avait pass prs de nous en sortant de l'glise, marchant 
ct d'une chtelaine du voisinage que nous ne connaissions que de
vue, mon pre avait fait un salut  la fois amical et rserv, sans
que nous nous arrtions; M. Legrandin avait  peine rpondu, d'un air
tonn, comme s'il ne nous reconnaissait pas, et avec cette
perspective du regard particulire aux personnes qui ne veulent pas
tre aimables et qui, du fond subitement prolong de leurs yeux, ont
l'air de vous apercevoir comme au bout d'une route interminable et 
une si grande distance qu'elles se contentent de vous adresser un
signe de tte minuscule pour le proportionner  vos dimensions de
marionnette.

Or, la dame qu'accompagnait Legrandin tait une personne vertueuse et
considre; il ne pouvait tre question qu'il ft en bonne fortune et
gn d'tre surpris, et mon pre se demandait comment il avait pu
mcontenter Legrandin. Je regretterais d'autant plus de le savoir
fch, dit mon pre, qu'au milieu de tous ces gens endimanchs il a,
avec son petit veston droit, sa cravate molle, quelque chose de si peu
apprt, de si vraiment simple, et un air presque ingnu qui est tout
 fait sympathique. Mais le conseil de famille fut unanimement d'avis
que mon pre s'tait fait une ide, ou que Legrandin,  ce moment-l,
tait absorb par quelque pense. D'ailleurs la crainte de mon pre
fut dissipe ds le lendemain soir. Comme nous revenions d'une grande
promenade, nous apermes prs du Pont-Vieux Legrandin, qui  cause
des ftes, restait plusieurs jours  Combray. Il vint  nous la main
tendue: Connaissez-vous, monsieur le liseur, me demanda-t-il, ce vers
de Paul Desjardins:


Les bois sont dj noirs, le ciel est encor bleu.


N'est-ce pas la fine notation de cette heure-ci? Vous n'avez peut-tre
jamais lu Paul Desjardins. Lisez-le, mon enfant; aujourd'hui il se
mue, me dit-on, en frre prcheur, mais ce fut longtemps un
aquarelliste limpide...


Les bois sont dj noirs, le ciel est encor bleu...


Que le ciel reste toujours bleu pour vous, mon jeune ami; et mme 
l'heure, qui vient pour moi maintenant, o les bois sont dj noirs,
o la nuit tombe vite, vous vous consolerez comme je fais en regardant
du ct du ciel. Il sortit de sa poche une cigarette, resta longtemps
les yeux  l'horizon, Adieu, les camarades, nous dit-il tout  coup,
et il nous quitta.

A cette heure o je descendais apprendre le menu, le dner tait dj
commenc, et Franoise, commandant aux forces de la nature devenues
ses aides, comme dans les feries o les gants se font engager comme
cuisiniers, frappait la houille, donnait  la vapeur des pommes de
terre  tuver et faisait finir  point par le feu les chefs-d'oeuvre
culinaires d'abord prpars dans des rcipients de cramiste qui
allaient des grandes cuves, marmites, chaudrons et poissonnires, aux
terrines pour le gibier, moules  ptisserie, et petits pots de crme
en passant par une collection complte de casserole de toutes
dimensions. Je m'arrtais  voir sur la table, o la fille de cuisine
venait de les cosser, les petits pois aligns et nombrs comme des
billes vertes dans un jeu; mais mon ravissement tait devant les
asperges, trempes d'outremer et de rose et dont l'pi, finement
pignoch de mauve et d'azur, se dgrade insensiblement jusqu'au
pied,--encore souill pourtant du sol de leur plant,--par des irisations
qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances clestes
trahissaient les dlicieuses cratures qui s'taient amuses  se
mtamorphoser en lgumes et qui,  travers le dguisement de leur
chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs
naissantes d'aurore, en ces bauches d'arc-en-ciel, en cette
extinction de soirs bleus, cette essence prcieuse que je
reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dner o j'en
avais mang, elles jouaient, dans leurs farces potiques et grossires
comme une ferie de Shakespeare,  changer mon pot de chambre en un
vase de parfum.

La pauvre Charit de Giotto, comme l'appelait Swann, charge par
Franoise de les plumer, les avait prs d'elle dans une corbeille,
son air tait douloureux, comme si elle ressentait tous les malheurs
de la terre; et les lgres couronnes d'azur qui ceignaient les
asperges au-dessus de leurs tuniques de rose taient finement
dessines, toile par toile, comme le sont dans la fresque les fleurs
bandes autour du front ou piques dans la corbeille de la Vertu de
Padoue. Et cependant, Franoise tournait  la broche un de ces
poulets, comme elle seule savait en rtir, qui avaient port loin dans
Combray l'odeur de ses mrites, et qui, pendant qu'elle nous les
servait  table, faisaient prdominer la douceur dans ma conception
spciale de son caractre, l'arme de cette chair qu'elle savait
rendre si onctueuse et si tendre n'tant pour moi que le propre parfum
d'une de ses vertus.

Mais le jour o, pendant que mon pre consultait le conseil de famille
sur la rencontre de Legrandin, je descendis  la cuisine, tait un de
ceux o la Charit de Giotto, trs malade de son accouchement rcent,
ne pouvait se lever; Franoise, n'tant plus aide, tait en retard.
Quand je fus en bas, elle tait en train, dans l'arrire-cuisine qui
donnait sur la basse-cour, de tuer un poulet qui, par sa rsistance
dsespre et bien naturelle, mais accompagne par Franoise hors
d'elle, tandis qu'elle cherchait  lui fendre le cou sous l'oreille,
des cris de sale bte! sale bte!, mettait la sainte douceur et
l'onction de notre servante un peu moins en lumire qu'il n'et fait,
au dner du lendemain, par sa peau brode d'or comme une chasuble et
son jus prcieux goutt d'un ciboire. Quand il fut mort, Franoise
recueillit le sang qui coulait sans noyer sa rancune, eut encore un
sursaut de colre, et regardant le cadavre de son ennemi, dit une
dernire fois: Sale bte! Je remontai tout tremblant; j'aurais voulu
qu'on mt Franoise tout de suite  la porte. Mais qui m'et fait des
boules aussi chaudes, du caf aussi parfum, et mme... ces
poulets?... Et en ralit, ce lche calcul, tout le monde avait eu 
le faire comme moi. Car ma tante Lonie savait,--ce que j'ignorais
encore,--que Franoise qui, pour sa fille, pour ses neveux, aurait
donn sa vie sans une plainte, tait pour d'autres tres d'une duret
singulire. Malgr cela ma tante l'avait garde, car si elle
connaissait sa cruaut, elle apprciait son service. Je m'aperus peu
 peu que la douceur, la componction, les vertus de Franoise
cachaient des tragdies d'arrire-cuisine, comme l'histoire dcouvre
que les rgnes des Rois et des Reines, qui sont reprsents les mains
jointes dans les vitraux des glises, furent marqus d'incidents
sanglants. Je me rendis compte que, en dehors de ceux de sa parent,
les humains excitaient d'autant plus sa piti par leurs malheurs,
qu'ils vivaient plus loigns d'elle. Les torrents de larmes qu'elle
versait en lisant le journal sur les infortunes des inconnus se
tarissaient vite si elle pouvait se reprsenter la personne qui en
tait l'objet d'une faon un peu prcise. Une de ces nuits qui
suivirent l'accouchement de la fille de cuisine, celle-ci fut prise
d'atroces coliques; maman l'entendit se plaindre, se leva et rveilla
Franoise qui, insensible, dclara que tous ces cris taient une
comdie, qu'elle voulait faire la matresse. Le mdecin, qui
craignait ces crises, avait mis un signet, dans un livre de mdecine
que nous avions,  la page o elles sont dcrites et o il nous avait
dit de nous reporter pour trouver l'indication des premiers soins 
donner. Ma mre envoya Franoise chercher le livre en lui recommandant
de ne pas laisser tomber le signet. Au bout d'une heure, Franoise
n'tait pas revenue; ma mre indigne crut qu'elle s'tait recouche
et me dit d'aller voir moi-mme dans la bibliothque. J'y trouvai
Franoise qui, ayant voulu regarder ce que le signet marquait, lisait
la description clinique de la crise et poussait des sanglots
maintenant qu'il s'agissait d'une malade-type qu'elle ne connaissait
pas. A chaque symptme douloureux mentionn par l'auteur du trait,
elle s'criait: H l! Sainte Vierge, est-il possible que le bon Dieu
veuille faire souffrir ainsi une malheureuse crature humaine? H! la
pauvre!

Mais ds que je l'eus appele et qu'elle fut revenue prs du lit de la
Charit de Giotto, ses larmes cessrent aussitt de couler; elle ne
put reconnatre ni cette agrable sensation de piti et
d'attendrissement qu'elle connaissait bien et que la lecture des
journaux lui avait souvent donne, ni aucun plaisir de mme famille,
dans l'ennui et dans l'irritation de s'tre leve au milieu de la nuit
pour la fille de cuisine; et  la vue des mmes souffrances dont la
description l'avait fait pleurer, elle n'eut plus que des
ronchonnements de mauvaise humeur, mme d'affreux sarcasmes, disant,
quand elle crut que nous tions partis et ne pouvions plus l'entendre:
Elle n'avait qu' ne pas faire ce qu'il faut pour a! a lui a fait
plaisir! qu'elle ne fasse pas de manires maintenant. Faut-il tout de
mme qu'un garon ait t abandonn du bon Dieu pour aller avec a.
Ah! c'est bien comme on disait dans le patois de ma pauvre mre:

Qui du cul d'un chien s'amourose

Il lui parat une rose.

Si, quand son petit-fils tait un peu enrhum du cerveau, elle partait
la nuit, mme malade, au lieu de se coucher, pour voir s'il n'avait
besoin de rien, faisant quatre lieues  pied avant le jour afin d'tre
rentre pour son travail, en revanche ce mme amour des siens et son
dsir d'assurer la grandeur future de sa maison se traduisait dans sa
politique  l'gard des autres domestiques par une maxime constante
qui fut de n'en jamais laisser un seul s'implanter chez ma tante,
qu'elle mettait d'ailleurs une sorte d'orgueil  ne laisser approcher
par personne, prfrant, quand elle-mme tait malade, se relever pour
lui donner son eau de Vichy plutt que de permettre l'accs de la
chambre de sa matresse  la fille de cuisine. Et comme cet
hymnoptre observ par Fabre, la gupe fouisseuse, qui pour que ses
petits aprs sa mort aient de la viande frache  manger, appelle
l'anatomie au secours de sa cruaut et, ayant captur des charanons
et des araignes, leur perce avec un savoir et une adresse merveilleux
le centre nerveux d'o dpend le mouvement des pattes, mais non les
autres fonctions de la vie, de faon que l'insecte paralys prs
duquel elle dpose ses oeufs, fournisse aux larves, quand elles
cloront un gibier docile, inoffensif, incapable de fuite ou de
rsistance, mais nullement faisand, Franoise trouvait pour servir sa
volont permanente de rendre la maison intenable  tout domestique,
des ruses si savantes et si impitoyables que, bien des annes plus
tard, nous apprmes que si cet t-l nous avions mang presque tous
les jours des asperges, c'tait parce que leur odeur donnait  la
pauvre fille de cuisine charge de les plucher des crises d'asthme
d'une telle violence qu'elle fut oblige de finir par s'en aller.

Hlas! nous devions dfinitivement changer d'opinion sur Legrandin. Un
des dimanches qui suivit la rencontre sur le Pont-Vieux aprs laquelle
mon pre avait d confesser son erreur, comme la messe finissait et
qu'avec le soleil et le bruit du dehors quelque chose de si peu sacr
entrait dans l'glise que Mme Goupil, Mme Percepied (toutes les
personnes qui tout  l'heure,  mon arrive un peu en retard, taient
restes les yeux absorbs dans leur prire et que j'aurais mme pu
croire ne m'avoir pas vu entrer si, en mme temps, leurs pieds
n'avaient repouss lgrement le petit banc qui m'empchait de gagner
ma chaise) commenaient  s'entretenir avec nous  haute voix de
sujets tout temporels comme si nous tions dj sur la place, nous
vmes sur le seuil brlant du porche, dominant le tumulte bariol du
march, Legrandin, que le mari de cette dame avec qui nous l'avions
dernirement rencontr, tait en train de prsenter  la femme d'un
autre gros propritaire terrien des environs. La figure de Legrandin
exprimait une animation, un zle extraordinaires; il fit un profond
salut avec un renversement secondaire en arrire, qui ramena
brusquement son dos au del de la position de dpart et qu'avait d
lui apprendre le mari de sa soeur, Mme de Cambremer. Ce redressement
rapide fit refluer en une sorte d'onde fougueuse et muscle la croupe
de Legrandin que je ne supposais pas si charnue; et je ne sais
pourquoi cette ondulation de pure matire, ce flot tout charnel, sans
expression de spiritualit et qu'un empressement plein de bassesse
fouettait en tempte, veillrent tout d'un coup dans mon esprit la
possibilit d'un Legrandin tout diffrent de celui que nous
connaissions. Cette dame le pria de dire quelque chose  son cocher,
et tandis qu'il allait jusqu' la voiture, l'empreinte de joie timide
et dvoue que la prsentation avait marque sur son visage y
persistait encore. Ravi dans une sorte de rve, il souriait, puis il
revint vers la dame en se htant et, comme il marchait plus vite qu'il
n'en avait l'habitude, ses deux paules oscillaient de droite et de
gauche ridiculement, et il avait l'air tant il s'y abandonnait
entirement en n'ayant plus souci du reste, d'tre le jouet inerte et
mcanique du bonheur. Cependant, nous sortions du porche, nous allions
passer  ct de lui, il tait trop bien lev pour dtourner la tte,
mais il fixa de son regard soudain charg d'une rverie profonde un
point si loign de l'horizon qu'il ne put nous voir et n'eut pas 
nous saluer. Son visage restait ingnu au-dessus d'un veston souple et
droit qui avait l'air de se sentir fourvoy malgr lui au milieu d'un
luxe dtest. Et une lavallire  pois qu'agitait le vent de la Place
continuait  flotter sur Legrandin comme l'tendard de son fier
isolement et de sa noble indpendance. Au moment o nous arrivions 
la maison, maman s'aperut qu'on avait oubli le Saint-Honor et
demanda  mon pre de retourner avec moi sur nos pas dire qu'on
l'apportt tout de suite. Nous croismes prs de l'glise Legrandin
qui venait en sens inverse conduisant la mme dame  sa voiture. Il
passa contre nous, ne s'interrompit pas de parler  sa voisine et nous
fit du coin de son oeil bleu un petit signe en quelque sorte intrieur
aux paupires et qui, n'intressant pas les muscles de son visage, put
passer parfaitement inaperu de son interlocutrice; mais, cherchant 
compenser par l'intensit du sentiment le champ un peu troit o il en
circonscrivait l'expression, dans ce coin d'azur qui nous tait
affect il fit ptiller tout l'entrain de la bonne grce qui dpassa
l'enjouement, frisa la malice; il subtilisa les finesses de
l'amabilit jusqu'aux clignements de la connivence, aux demi-mots, aux
sous-entendus, aux mystres de la complicit; et finalement exalta les
assurances d'amiti jusqu'aux protestations de tendresse, jusqu' la
dclaration d'amour, illuminant alors pour nous seuls d'une langueur
secrte et invisible  la chtelaine, une prunelle namoure dans un
visage de glace.

Il avait prcisment demand la veille  mes parents de m'envoyer
dner ce soir-l avec lui: Venez tenir compagnie  votre vieil ami,
m'avait-il dit. Comme le bouquet qu'un voyageur nous envoie d'un pays
o nous ne retournerons plus, faites-moi respirer du lointain de votre
adolescence ces fleurs des printemps que j'ai traverss moi aussi il y
a bien des annes. Venez avec la primevre, la barbe de chanoine, le
bassin d'or, venez avec le sdum dont est fait le bouquet de dilection
de la flore balzacienne, avec la fleur du jour de la Rsurrection, la
pquerette et la boule de neige des jardins qui commence  embaumer
dans les alles de votre grand'tante quand ne sont pas encore fondues
les dernires boules de neige des giboules de Pques. Venez avec la
glorieuse vture de soie du lis digne de Salomon, et l'mail
polychrome des penses, mais venez surtout avec la brise frache
encore des dernires geles et qui va entr'ouvrir, pour les deux
papillons qui depuis ce matin attendent  la porte, la premire rose
de Jrusalem.

On se demandait  la maison si on devait m'envoyer tout de mme dner
avec M. Legrandin. Mais ma grand'mre refusa de croire qu'il et t
impoli. Vous reconnaissez vous-mme qu'il vient l avec sa tenue
toute simple qui n'est gure celle d'un mondain. Elle dclarait qu'en
tous cas, et  tout mettre au pis, s'il l'avait t, mieux valait ne
pas avoir l'air de s'en tre aperu. A vrai dire mon pre lui-mme,
qui tait pourtant le plus irrit contre l'attitude qu'avait eue
Legrandin, gardait peut-tre un dernier doute sur le sens qu'elle
comportait. Elle tait comme toute attitude ou action o se rvle le
caractre profond et cach de quelqu'un: elle ne se relie pas  ses
paroles antrieures, nous ne pouvons pas la faire confirmer par le
tmoignage du coupable qui n'avouera pas; nous en sommes rduits 
celui de nos sens dont nous nous demandons, devant ce souvenir isol
et incohrent, s'ils n'ont pas t le jouet d'une illusion; de sorte
que de telles attitudes, les seules qui aient de l'importance, nous
laissent souvent quelques doutes.

Je dnai avec Legrandin sur sa terrasse; il faisait clair de lune: Il
y a une jolie qualit de silence, n'est-ce pas, me dit-il; aux coeurs
blesss comme l'est le mien, un romancier que vous lirez plus tard,
prtend que conviennent seulement l'ombre et le silence. Et
voyez-vous, mon enfant, il vient dans la vie une heure dont vous tes
bien loin encore o les yeux las ne tolrent plus qu'une lumire,
celle qu'une belle nuit comme celle-ci prpare et distille avec
l'obscurit, o les oreilles ne peuvent plus couter de musique que
celle que joue le clair de lune sur la flte du silence. J'coutais
les paroles de M. Legrandin qui me paraissaient toujours si agrables;
mais troubl par le souvenir d'une femme que j'avais aperue
dernirement pour la premire fois, et pensant, maintenant que je
savais que Legrandin tait li avec plusieurs personnalits
aristocratiques des environs, que peut-tre il connaissait celle-ci,
prenant mon courage, je lui dis: Est-ce que vous connaissez,
monsieur, la... les chtelaines de Guermantes, heureux aussi en
prononant ce nom de prendre sur lui une sorte de pouvoir, par le seul
fait de le tirer de mon rve et de lui donner une existence objective
et sonore.

Mais  ce nom de Guermantes, je vis au milieu des yeux bleus de notre
ami se ficher une petite encoche brune comme s'ils venaient d'tre
percs par une pointe invisible, tandis que le reste de la prunelle
ragissait en scrtant des flots d'azur. Le cerne de sa paupire
noircit, s'abaissa. Et sa bouche marque d'un pli amer se ressaisissant
plus vite sourit, tandis que le regard restait douloureux, comme celui
d'un beau martyr dont le corps est hriss de flches: Non, je ne les
connais pas, dit-il, mais au lieu de donner  un renseignement aussi
simple,  une rponse aussi peu surprenante le ton naturel et courant
qui convenait, il le dbita en appuyant sur les mots, en s'inclinant,
en saluant de la tte,  la fois avec l'insistance qu'on apporte, pour
tre cru,  une affirmation invraisemblable,--comme si ce fait qu'il ne
connt pas les Guermantes ne pouvait tre l'effet que d'un hasard
singulier--et aussi avec l'emphase de quelqu'un qui, ne pouvant pas
taire une situation qui lui est pnible, prfre la proclamer pour
donner aux autres l'ide que l'aveu qu'il fait ne lui cause aucun
embarras, est facile, agrable, spontan, que la situation
elle-mme--l'absence de relations avec les Guermantes,--pourrait bien
avoir t non pas subie, mais voulue par lui, rsulter de quelque
tradition de famille, principe de morale ou voeu mystique lui
interdisant nommment la frquentation des Guermantes. Non,
reprit-il, expliquant par ses paroles sa propre intonation, non, je ne
les connais pas, je n'ai jamais voulu, j'ai toujours tenu 
sauvegarder ma pleine indpendance; au fond je suis une tte jacobine,
vous le savez. Beaucoup de gens sont venus  la rescousse, on me
disait que j'avais tort de ne pas aller  Guermantes, que je me
donnais l'air d'un malotru, d'un vieil ours. Mais voil une rputation
qui n'est pas pour m'effrayer, elle est si vraie! Au fond, je n'aime
plus au monde que quelques glises, deux ou trois livres,  peine
davantage de tableaux, et le clair de lune quand la brise de votre
jeunesse apporte jusqu' moi l'odeur des parterres que mes vieilles
prunelles ne distinguent plus. Je ne comprenais pas bien que pour ne
pas aller chez des gens qu'on ne connat pas, il ft ncessaire de
tenir  son indpendance, et en quoi cela pouvait vous donner l'air
d'un sauvage ou d'un ours. Mais ce que je comprenais c'est que
Legrandin n'tait pas tout  fait vridique quand il disait n'aimer
que les glises, le clair de lune et la jeunesse; il aimait beaucoup
les gens des chteaux et se trouvait pris devant eux d'une si grande
peur de leur dplaire qu'il n'osait pas leur laisser voir qu'il avait
pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou d'agents de change,
prfrant, si la vrit devait se dcouvrir, que ce ft en son
absence, loin de lui et par dfaut; il tait snob. Sans doute il ne
disait jamais rien de tout cela dans le langage que mes parents et
moi-mme nous aimions tant. Et si je demandais: Connaissez-vous les
Guermantes?, Legrandin le causeur rpondait: Non, je n'ai jamais
voulu les connatre. Malheureusement il ne le rpondait qu'en second,
car un autre Legrandin qu'il cachait soigneusement au fond de lui,
qu'il ne montrait pas, parce que ce Legrandin-l savait sur le ntre,
sur son snobisme, des histoires compromettantes, un autre Legrandin
avait dj rpondu par la blessure du regard, par le rictus de la
bouche, par la gravit excessive du ton de la rponse, par les mille
flches dont notre Legrandin s'tait trouv en un instant lard et
alangui, comme un saint Sbastien du snobisme: Hlas! que vous me
faites mal, non je ne connais pas les Guermantes, ne rveillez pas la
grande douleur de ma vie. Et comme ce Legrandin enfant terrible, ce
Legrandin matre chanteur, s'il n'avait pas le joli langage de
l'autre, avait le verbe infiniment plus prompt, compos de ce qu'on
appelle rflexes, quand Legrandin le causeur voulait lui imposer
silence, l'autre avait dj parl et notre ami avait beau se dsoler
de la mauvaise impression que les rvlations de son alter ego avaient
d produire, il ne pouvait qu'entreprendre de la pallier.

Et certes cela ne veut pas dire que M. Legrandin ne ft pas sincre
quand il tonnait contre les snobs. Il ne pouvait pas savoir, au moins
par lui-mme, qu'il le ft, puisque nous ne connaissons jamais que les
passions des autres, et que ce que nous arrivons  savoir des ntres,
ce n'est que d'eux que nous avons pu l'apprendre. Sur nous, elles
n'agissent que d'une faon seconde, par l'imagination qui substitue
aux premiers mobiles des mobiles de relais qui sont plus dcents.
Jamais le snobisme de Legrandin ne lui conseillait d'aller voir
souvent une duchesse. Il chargeait l'imagination de Legrandin de lui
faire apparatre cette duchesse comme pare de toutes les grces.
Legrandin se rapprochait de la duchesse, s'estimant de cder  cet
attrait de l'esprit et de la vertu qu'ignorent les infmes snobs.
Seuls les autres savaient qu'il en tait un; car, grce  l'incapacit
o ils taient de comprendre le travail intermdiaire de son
imagination, ils voyaient en face l'une de l'autre l'activit mondaine
de Legrandin et sa cause premire.

Maintenant,  la maison, on n'avait plus aucune illusion sur M.
Legrandin, et nos relations avec lui s'taient fort espaces. Maman
s'amusait infiniment chaque fois qu'elle prenait Legrandin en flagrant
dlit du pch qu'il n'avouait pas, qu'il continuait  appeler le
pch sans rmission, le snobisme. Mon pre, lui, avait de la peine 
prendre les ddains de Legrandin avec tant de dtachement et de gat;
et quand on pensa une anne  m'envoyer passer les grandes vacances 
Balbec avec ma grand'mre, il dit: Il faut absolument que j'annonce 
Legrandin que vous irez  Balbec, pour voir s'il vous offrira de vous
mettre en rapport avec sa soeur. Il ne doit pas se souvenir nous avoir
dit qu'elle demeurait  deux kilomtres de l. Ma grand'mre qui
trouvait qu'aux bains de mer il faut tre du matin au soir sur la
plage  humer le sel et qu'on n'y doit connatre personne, parce que
les visites, les promenades sont autant de pris sur l'air marin,
demandait au contraire qu'on ne parlt pas de nos projets  Legrandin,
voyant dj sa soeur, Mme de Cambremer, dbarquant  l'htel au moment
o nous serions sur le point d'aller  la pche et nous forant 
rester enferms pour la recevoir. Mais maman riait de ses craintes,
pensant  part elle que le danger n'tait pas si menaant, que
Legrandin ne serait pas si press de nous mettre en relations avec sa
soeur. Or, sans qu'on et besoin de lui parler de Balbec, ce fut
lui-mme, Legrandin, qui, ne se doutant pas que nous eussions jamais
l'intention d'aller de ce ct, vint se mettre dans le pige un soir
o nous le rencontrmes au bord de la Vivonne.

--Il y a dans les nuages ce soir des violets et des bleus bien beaux,
n'est-ce pas, mon compagnon, dit-il  mon pre, un bleu surtout plus
floral qu'arien, un bleu de cinraire, qui surprend dans le ciel. Et
ce petit nuage rose n'a-t-il pas aussi un teint de fleur, d'oeillet ou
d'hydranga? Il n'y a gure que dans la Manche, entre Normandie et
Bretagne, que j'ai pu faire de plus riches observations sur cette
sorte de rgne vgtal de l'atmosphre. L-bas, prs de Balbec, prs
de ces lieux sauvages, il y a une petite baie d'une douceur charmante
o le coucher de soleil du pays d'Auge, le coucher de soleil rouge et
or que je suis loin de ddaigner, d'ailleurs, est sans caractre,
insignifiant; mais dans cette atmosphre humide et douce
s'panouissent le soir en quelques instants de ces bouquets clestes,
bleus et roses, qui sont incomparables et qui mettent souvent des
heures  se faner. D'autres s'effeuillent tout de suite et c'est alors
plus beau encore de voir le ciel entier que jonche la dispersion
d'innombrables ptales soufrs ou roses. Dans cette baie, dite
d'opale, les plages d'or semblent plus douces encore pour tre
attaches comme de blondes Andromdes  ces terribles rochers des
ctes voisines,  ce rivage funbre, fameux par tant de naufrages, o
tous les hivers bien des barques trpassent au pril de la mer.
Balbec! la plus antique ossature gologique de notre sol, vraiment
Ar-mor, la Mer, la fin de la terre, la rgion maudite qu'Anatole
France,--un enchanteur que devrait lire notre petit ami--a si bien
peinte, sous ses brouillards ternels, comme le vritable pays des
Cimmriens, dans l'Odysse. De Balbec surtout, o dj des htels se
construisent, superposs au sol antique et charmant qu'ils n'altrent
pas, quel dlice d'excursionner  deux pas dans ces rgions primitives
et si belles.

--Ah! est-ce que vous connaissez quelqu'un  Balbec? dit mon pre.
Justement ce petit-l doit y aller passer deux mois avec sa grand'mre
et peut-tre avec ma femme.

Legrandin pris au dpourvu par cette question  un moment o ses yeux
taient fixs sur mon pre, ne put les dtourner, mais les attachant
de seconde en seconde avec plus d'intensit--et tout en souriant
tristement--sur les yeux de son interlocuteur, avec un air d'amiti et
de franchise et de ne pas craindre de le regarder en face, il sembla
lui avoir travers la figure comme si elle ft devenue transparente,
et voir en ce moment bien au del derrire elle un nuage vivement
color qui lui crait un alibi mental et qui lui permettrait d'tablir
qu'au moment o on lui avait demand s'il connaissait quelqu'un 
Balbec, il pensait  autre chose et n'avait pas entendu la question.
Habituellement de tels regards font dire  l'interlocuteur: A quoi
pensez-vous donc? Mais mon pre curieux, irrit et cruel, reprit:

--Est-ce que vous avez des amis de ce ct-l, que vous connaissez si
bien Balbec?

Dans un dernier effort dsespr, le regard souriant de Legrandin
atteignit son maximum de tendresse, de vague, de sincrit et de
distraction, mais, pensant sans doute qu'il n'y avait plus qu'
rpondre, il nous dit:

--J'ai des amis partout o il y a des groupes d'arbres blesss, mais
non vaincus, qui se sont rapprochs pour implorer ensemble avec une
obstination pathtique un ciel inclment qui n'a pas piti d'eux.

--Ce n'est pas cela que je voulais dire, interrompit mon pre, aussi
obstin que les arbres et aussi impitoyable que le ciel. Je demandais
pour le cas o il arriverait n'importe quoi  ma belle-mre et o elle
aurait besoin de ne pas se sentir l-bas en pays perdu, si vous y
connaissez du monde?

--L comme partout, je connais tout le monde et je ne connais
personne, rpondit Legrandin qui ne se rendait pas si vite; beaucoup
les choses et fort peu les personnes. Mais les choses elles-mmes y
semblent des personnes, des personnes rares, d'une essence dlicate et
que la vie aurait dues. Parfois c'est un castel que vous rencontrez
sur la falaise, au bord du chemin o il s'est arrt pour confronter
son chagrin au soir encore rose o monte la lune d'or et dont les
barques qui rentrent en striant l'eau diapre hissent  leurs mts la
flamme et portent les couleurs; parfois c'est une simple maison
solitaire, plutt laide, l'air timide mais romanesque, qui cache 
tous les yeux quelque secret imprissable de bonheur et de
dsenchantement. Ce pays sans vrit, ajouta-t-il avec une dlicatesse
machiavlique, ce pays de pure fiction est d'une mauvaise lecture pour
un enfant, et ce n'est certes pas lui que je choisirais et
recommanderais pour mon petit ami dj si enclin  la tristesse, pour
son coeur prdispos. Les climats de confidence amoureuse et de regret
inutile peuvent convenir au vieux dsabus que je suis, ils sont
toujours malsains pour un temprament qui n'est pas form. Croyez-moi,
reprit-il avec insistance, les eaux de cette baie, dj  moiti
bretonne, peuvent exercer une action sdative, d'ailleurs discutable,
sur un coeur qui n'est plus intact comme le mien, sur un coeur dont la
lsion n'est plus compense. Elles sont contre-indiques  votre ge,
petit garon. Bonne nuit, voisins, ajouta-t-il en nous quittant avec
cette brusquerie vasive dont il avait l'habitude et, se retournant
vers nous avec un doigt lev de docteur, il rsuma sa consultation:
Pas de Balbec avant cinquante ans et encore cela dpend de l'tat du
coeur, nous cria-t-il.

Mon pre lui en reparla dans nos rencontres ultrieures, le tortura de
questions, ce fut peine inutile: comme cet escroc rudit qui employait
 fabriquer de faux palimpsestes un labeur et une science dont la
centime partie et suffi  lui assurer une situation plus lucrative,
mais honorable, M. Legrandin, si nous avions insist encore, aurait
fini par difier toute une thique de paysage et une gographie
cleste de la basse Normandie, plutt que de nous avouer qu' deux
kilomtres de Balbec habitait sa propre soeur, et d'tre oblig  nous
offrir une lettre d'introduction qui n'et pas t pour lui un tel
sujet d'effroi s'il avait t absolument certain,--comme il aurait d
l'tre en effet avec l'exprience qu'il avait du caractre de ma
grand'mre--que nous n'en aurions pas profit.

...

Nous rentrions toujours de bonne heure de nos promenades pour pouvoir
faire une visite  ma tante Lonie avant le dner. Au commencement de
la saison o le jour finit tt, quand nous arrivions rue du
Saint-Esprit, il y avait encore un reflet du couchant sur les vitres
de la maison et un bandeau de pourpre au fond des bois du Calvaire qui
se refltait plus loin dans l'tang, rougeur qui, accompagne souvent
d'un froid assez vif, s'associait, dans mon esprit,  la rougeur du
feu au-dessus duquel rtissait le poulet qui ferait succder pour moi
au plaisir potique donn par la promenade, le plaisir de la
gourmandise, de la chaleur et du repos. Dans l't, au contraire,
quand nous rentrions, le soleil ne se couchait pas encore; et pendant
la visite que nous faisions chez ma tante Lonie, sa lumire qui
s'abaissait et touchait la fentre tait arrte entre les grands
rideaux et les embrasses, divise, ramifie, filtre, et incrustant de
petits morceaux d'or le bois de citronnier de la commode, illuminait
obliquement la chambre avec la dlicatesse qu'elle prend dans les
sous-bois. Mais certains jours fort rares, quand nous rentrions, il y
avait bien longtemps que la commode avait perdu ses incrustations
momentanes, il n'y avait plus quand nous arrivions rue du
Saint-Esprit nul reflet de couchant tendu sur les vitres et l'tang
au pied du calvaire avait perdu sa rougeur, quelquefois il tait dj
couleur d'opale et un long rayon de lune qui allait en s'largissant
et se fendillait de toutes les rides de l'eau le traversait tout
entier. Alors, en arrivant prs de la maison, nous apercevions une
forme sur le pas de la porte et maman me disait:

--Mon dieu! voil Franoise qui nous guette, ta tante est inquite;
aussi nous rentrons trop tard.

Et sans avoir pris le temps d'enlever nos affaires, nous montions vite
chez ma tante Lonie pour la rassurer et lui montrer que,
contrairement  ce qu'elle imaginait dj, il ne nous tait rien
arriv, mais que nous tions alls du ct de Guermantes et, dame,
quand on faisait cette promenade-l, ma tante savait pourtant bien
qu'on ne pouvait jamais tre sr de l'heure  laquelle on serait
rentr.

--L, Franoise, disait ma tante, quand je vous le disais, qu'ils
seraient alls du ct de Guermantes! Mon dieu! ils doivent avoir une
faim! et votre gigot qui doit tre tout dessch aprs ce qu'il a
attendu. Aussi est-ce une heure pour rentrer! comment, vous tes alls
du ct de Guermantes!

--Mais je croyais que vous le saviez, Lonie, disait maman. Je pensais
que Franoise nous avait vus sortir par la petite porte du potager.

Car il y avait autour de Combray deux cts pour les promenades, et
si opposs qu'on ne sortait pas en effet de chez nous par la mme
porte, quand on voulait aller d'un ct ou de l'autre: le ct de
Msglise-la-Vineuse, qu'on appelait aussi le ct de chez Swann parce
qu'on passait devant la proprit de M. Swann pour aller par l, et le
ct de Guermantes. De Msglise-la-Vineuse,  vrai dire, je n'ai
jamais connu que le ct et des gens trangers qui venaient le
dimanche se promener  Combray, des gens que, cette fois, ma tante
elle-mme et nous tous ne connaissions point et qu' ce signe on
tenait pour des gens qui seront venus de Msglise. Quant 
Guermantes je devais un jour en connatre davantage, mais bien plus
tard seulement; et pendant toute mon adolescence, si Msglise tait
pour moi quelque chose d'inaccessible comme l'horizon, drob  la
vue, si loin qu'on allt, par les plis d'un terrain qui ne ressemblait
dj plus  celui de Combray, Guermantes lui ne m'est apparu que comme
le terme plutt idal que rel de son propre ct, une sorte
d'expression gographique abstraite comme la ligne de l'quateur,
comme le ple, comme l'orient. Alors, prendre par Guermantes pour
aller  Msglise, ou le contraire, m'et sembl une expression aussi
dnue de sens que prendre par l'est pour aller  l'ouest. Comme mon
pre parlait toujours du ct de Msglise comme de la plus belle vue
de plaine qu'il connt et du ct de Guermantes comme du type de
paysage de rivire, je leur donnais, en les concevant ainsi comme deux
entits, cette cohsion, cette unit qui n'appartiennent qu'aux
crations de notre esprit; la moindre parcelle de chacun d'eux me
semblait prcieuse et manifester leur excellence particulire, tandis
qu' ct d'eux, avant qu'on ft arriv sur le sol sacr de l'un ou de
l'autre, les chemins purement matriels au milieu desquels ils taient
poss comme l'idal de la vue de plaine et l'idal du paysage de
rivire, ne valaient pas plus la peine d'tre regards que par le
spectateur pris d'art dramatique, les petites rues qui avoisinent un
thtre. Mais surtout je mettais entre eux, bien plus que leurs
distances kilomtriques la distance qu'il y avait entre les deux
parties de mon cerveau o je pensais  eux, une de ces distances dans
l'esprit qui ne font pas qu'loigner, qui sparent et mettent dans un
autre plan. Et cette dmarcation tait rendue plus absolue encore
parce que cette habitude que nous avions de n'aller jamais vers les
deux cts un mme jour, dans une seule promenade, mais une fois du
ct de Msglise, une fois du ct de Guermantes, les enfermait pour
ainsi dire loin l'un de l'autre, inconnaissables l'un  l'autre, dans
les vases clos et sans communication entre eux, d'aprs-midi
diffrents.

Quand on voulait aller du ct de Msglise, on sortait (pas trop tt
et mme si le ciel tait couvert, parce que la promenade n'tait pas
bien longue et n'entranait pas trop) comme pour aller n'importe o,
par la grande porte de la maison de ma tante sur la rue du
Saint-Esprit. On tait salu par l'armurier, on jetait ses lettres 
la bote, on disait en passant  Thodore, de la part de Franoise,
qu'elle n'avait plus d'huile ou de caf, et l'on sortait de la ville
par le chemin qui passait le long de la barrire blanche du parc de M.
Swann. Avant d'y arriver, nous rencontrions, venue au-devant des
trangers, l'odeur de ses lilas. Eux-mmes, d'entre les petits coeurs
verts et frais de leurs feuilles, levaient curieusement au-dessus de
la barrire du parc leurs panaches de plumes mauves ou blanches que
lustrait, mme  l'ombre, le soleil o elles avaient baign.
Quelques-uns,  demi cachs par la petite maison en tuiles appele
maison des Archers, o logeait le gardien, dpassaient son pignon
gothique de leur rose minaret. Les Nymphes du printemps eussent sembl
vulgaires, auprs de ces jeunes houris qui gardaient dans ce jardin
franais les tons vifs et purs des miniatures de la Perse. Malgr mon
dsir d'enlacer leur taille souple et d'attirer  moi les boucles
toiles de leur tte odorante, nous passions sans nous arrter, mes
parents n'allant plus  Tansonville depuis le mariage de Swann, et,
pour ne pas avoir l'air de regarder dans le parc, au lieu de prendre
le chemin qui longe sa clture et qui monte directement aux champs,
nous en prenions un autre qui y conduit aussi, mais obliquement, et
nous faisait dboucher trop loin. Un jour, mon grand-pre dit  mon
pre:

--Vous rappelez-vous que Swann a dit hier que, comme sa femme et sa
fille partaient pour Reims, il en profiterait pour aller passer
vingt-quatre heures  Paris? Nous pourrions longer le parc, puisque
ces dames ne sont pas l, cela nous abrgerait d'autant.

Nous nous arrtmes un moment devant la barrire. Le temps des lilas
approchait de sa fin; quelques-uns effusaient encore en hauts lustres
mauves les bulles dlicates de leurs fleurs, mais dans bien des
parties du feuillage o dferlait, il y avait seulement une semaine,
leur mousse embaume, se fltrissait, diminue et noircie, une cume
creuse, sche et sans parfum. Mon grand-pre montrait  mon pre en
quoi l'aspect des lieux tait rest le mme, et en quoi il avait
chang, depuis la promenade qu'il avait faite avec M. Swann le jour de
la mort de sa femme, et il saisit cette occasion pour raconter cette
promenade une fois de plus.

Devant nous, une alle borde de capucines montait en plein soleil
vers le chteau. A droite, au contraire, le parc s'tendait en terrain
plat. Obscurcie par l'ombre des grands arbres qui l'entouraient, une
pice d'eau avait t creuse par les parents de Swann; mais dans ses
crations les plus factices, c'est sur la nature que l'homme
travaille; certains lieux font toujours rgner autour d'eux leur
empire particulier, arborent leurs insignes immmoriaux au milieu d'un
parc comme ils auraient fait loin de toute intervention humaine, dans
une solitude qui revient partout les entourer, surgie des ncessits
de leur exposition et superpose  l'oeuvre humaine. C'est ainsi qu'au
pied de l'alle qui dominait l'tang artificiel, s'tait compose sur
deux rangs, tresss de fleurs de myosotis et de pervenches, la
couronne naturelle, dlicate et bleue qui ceint le front clair-obscur
des eaux, et que le glaeul, laissant flchir ses glaives avec un
abandon royal, tendait sur l'eupatoire et la grenouillette au pied
mouill, les fleurs de lis en lambeaux, violettes et jaunes, de son
sceptre lacustre.

Le dpart de Mlle Swann qui,--en m'tant la chance terrible de la voir
apparatre dans une alle, d'tre connu et mpris par la petite fille
privilgie qui avait Bergotte pour ami et allait avec lui visiter des
cathdrales--, me rendait la contemplation de Tansonville indiffrente
la premire fois o elle m'tait permise, semblait au contraire
ajouter  cette proprit, aux yeux de mon grand-pre et de mon pre,
des commodits, un agrment passager, et, comme fait pour une
excursion en pays de montagnes, l'absence de tout nuage, rendre cette
journe exceptionnellement propice  une promenade de ce ct;
j'aurais voulu que leurs calculs fussent djous, qu'un miracle ft
apparatre Mlle Swann avec son pre, si prs de nous, que nous
n'aurions pas le temps de l'viter et serions obligs de faire sa
connaissance. Aussi, quand tout d'un coup, j'aperus sur l'herbe,
comme un signe de sa prsence possible, un koufin oubli  ct d'une
ligne dont le bouchon flottait sur l'eau, je m'empressai de dtourner
d'un autre ct, les regards de mon pre et de mon grand-pre.
D'ailleurs Swann nous ayant dit que c'tait mal  lui de s'absenter,
car il avait pour le moment de la famille  demeure, la ligne pouvait
appartenir  quelque invit. On n'entendait aucun bruit de pas dans
les alles. Divisant la hauteur d'un arbre incertain, un invisible
oiseau s'ingniait  faire trouver la journe courte, explorait d'une
note prolonge, la solitude environnante, mais il recevait d'elle une
rplique si unanime, un choc en retour si redoubl de silence et
d'immobilit qu'on aurait dit qu'il venait d'arrter pour toujours
l'instant qu'il avait cherch  faire passer plus vite. La lumire
tombait si implacable du ciel devenu fixe que l'on aurait voulu se
soustraire  son attention, et l'eau dormante elle-mme, dont des
insectes irritaient perptuellement le sommeil, rvant sans doute de
quelque Maelstrm imaginaire, augmentait le trouble o m'avait jet la
vue du flotteur de lige en semblant l'entraner  toute vitesse sur
les tendues silencieuses du ciel reflt; presque vertical il
paraissait prt  plonger et dj je me demandais, si, sans tenir
compte du dsir et de la crainte que j'avais de la connatre, je
n'avais pas le devoir de faire prvenir Mlle Swann que le poisson
mordait,--quand il me fallut rejoindre en courant mon pre et mon
grand-pre qui m'appelaient, tonns que je ne les eusse pas suivis
dans le petit chemin qui monte vers les champs et o ils s'taient
engags. Je le trouvai tout bourdonnant de l'odeur des aubpines. La
haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la
jonche de leurs fleurs amonceles en reposoir; au-dessous d'elles, le
soleil posait  terre un quadrillage de clart, comme s'il venait de
traverser une verrire; leur parfum s'tendait aussi onctueux, aussi
dlimit en sa forme que si j'eusse t devant l'autel de la Vierge,
et les fleurs, aussi pares, tenaient chacune d'un air distrait son
tincelant bouquet d'tamines, fines et rayonnantes nervures de style
flamboyant comme celles qui  l'glise ajouraient la rampe du jub ou
les meneaux du vitrail et qui s'panouissaient en blanche chair de
fleur de fraisier. Combien naves et paysannes en comparaison
sembleraient les glantines qui, dans quelques semaines, monteraient
elles aussi en plein soleil le mme chemin rustique, en la soie unie
de leur corsage rougissant qu'un souffle dfait.

Mais j'avais beau rester devant les aubpines  respirer,  porter
devant ma pense qui ne savait ce qu'elle devait en faire,  perdre, 
retrouver leur invisible et fixe odeur,  m'unir au rythme qui jetait
leurs fleurs, ici et l, avec une allgresse juvnile et  des
intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux, elles
m'offraient indfiniment le mme charme avec une profusion
inpuisable, mais sans me laisser approfondir davantage, comme ces
mlodies qu'on rejoue cent fois de suite sans descendre plus avant
dans leur secret. Je me dtournais d'elles un moment, pour les aborder
ensuite avec des forces plus fraches. Je poursuivais jusque sur le
talus qui, derrire la haie, montait en pente raide vers les champs,
quelque coquelicot perdu, quelques bluets rests paresseusement en
arrire, qui le dcoraient  et l de leurs fleurs comme la bordure
d'une tapisserie o apparat clairsem le motif agreste qui triomphera
sur le panneau; rares encore, espacs comme les maisons isoles qui
annoncent dj l'approche d'un village, ils m'annonaient l'immense
tendue o dferlent les bls, o moutonnent les nuages, et la vue
d'un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler
au vent sa flamme rouge, au-dessus de sa boue graisseuse et noire, me
faisait battre le coeur, comme au voyageur qui aperoit sur une terre
basse une premire barque choue que rpare un calfat, et s'crie,
avant de l'avoir encore vue: La Mer!

Puis je revenais devant les aubpines comme devant ces chefs-d'oeuvre
dont on croit qu'on saura mieux les voir quand on a cess un moment de
les regarder, mais j'avais beau me faire un cran de mes mains pour
n'avoir qu'elles sous les yeux, le sentiment qu'elles veillaient en
moi restait obscur et vague, cherchant en vain  se dgager,  venir
adhrer  leurs fleurs. Elles ne m'aidaient pas  l'claircir, et je
ne pouvais demander  d'autres fleurs de le satisfaire. Alors, me
donnant cette joie que nous prouvons quand nous voyons de notre
peintre prfr une oeuvre qui diffre de celles que nous connaissions,
ou bien si l'on nous mne devant un tableau dont nous n'avions vu
jusque-l qu'une esquisse au crayon, si un morceau entendu seulement
au piano nous apparat ensuite revtu des couleurs de l'orchestre, mon
grand-pre m'appelant et me dsignant la haie de Tansonville, me dit:
Toi qui aimes les aubpines, regarde un peu cette pine rose;
est-elle jolie! En effet c'tait une pine, mais rose, plus belle
encore que les blanches. Elle aussi avait une parure de fte,--de ces
seules vraies ftes que sont les ftes religieuses, puisqu'un caprice
contingent ne les applique pas comme les ftes mondaines  un jour
quelconque qui ne leur est pas spcialement destin, qui n'a rien
d'essentiellement fri,--mais une parure plus riche encore, car les
fleurs attaches sur la branche, les unes au-dessus des autres, de
manire  ne laisser aucune place qui ne ft dcore, comme des
pompons qui enguirlandent une houlette rococo, taient en couleur,
par consquent d'une qualit suprieure selon l'esthtique de Combray
si l'on en jugeait par l'chelle des prix dans le magasin de la
Place ou chez Camus o taient plus chers ceux des biscuits qui
taient roses. Moi-mme j'apprciais plus le fromage  la crme rose,
celui o l'on m'avait permis d'craser des fraises. Et justement ces
fleurs avaient choisi une de ces teintes de chose mangeable, ou de
tendre embellissement  une toilette pour une grande fte, qui, parce
qu'elles leur prsentent la raison de leur supriorit, sont celles
qui semblent belles avec le plus d'vidence aux yeux des enfants, et 
cause de cela, gardent toujours pour eux quelque chose de plus vif et
de plus naturel que les autres teintes, mme lorsqu'ils ont compris
qu'elles ne promettaient rien  leur gourmandise et n'avaient pas t
choisies par la couturire. Et certes, je l'avais tout de suite senti,
comme devant les pines blanches mais avec plus d'merveillement, que
ce n'tait pas facticement, par un artifice de fabrication humaine,
qu'tait traduite l'intention de festivit dans les fleurs, mais que
c'tait la nature qui, spontanment, l'avait exprime avec la navet
d'une commerante de village travaillant pour un reposoir, en
surchargeant l'arbuste de ces rosettes d'un ton trop tendre et d'un
pompadour provincial. Au haut des branches, comme autant de ces petits
rosiers aux pots cachs dans des papiers en dentelles, dont aux
grandes ftes on faisait rayonner sur l'autel les minces fuses,
pullulaient mille petits boutons d'une teinte plus ple qui, en
s'entr'ouvrant, laissaient voir, comme au fond d'une coupe de marbre
rose, de rouges sanguines et trahissaient plus encore que les fleurs,
l'essence particulire, irrsistible, de l'pine, qui, partout o elle
bourgeonnait, o elle allait fleurir, ne le pouvait qu'en rose.
Intercal dans la haie, mais aussi diffrent d'elle qu'une jeune fille
en robe de fte au milieu de personnes en nglig qui resteront  la
maison, tout prt pour le mois de Marie, dont il semblait faire partie
dj, tel brillait en souriant dans sa frache toilette rose,
l'arbuste catholique et dlicieux.

La haie laissait voir  l'intrieur du parc une alle borde de
jasmins, de penses et de verveines entre lesquelles des girofles
ouvraient leur bourse frache, du rose odorant et pass d'un cuir
ancien de Cordoue, tandis que sur le gravier un long tuyau d'arrosage
peint en vert, droulant ses circuits, dressait aux points o il tait
perc au-dessus des fleurs, dont il imbibait les parfums, l'ventail
vertical et prismatique de ses gouttelettes multicolores. Tout  coup,
je m'arrtai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision
ne s'adresse pas seulement  nos regards, mais requiert des
perceptions plus profondes et dispose de notre tre tout entier. Une
fillette d'un blond roux qui avait l'air de rentrer de promenade et
tenait  la main une bche de jardinage, nous regardait, levant son
visage sem de taches roses. Ses yeux noirs brillaient et comme je ne
savais pas alors, ni ne l'ai appris depuis, rduire en ses lments
objectifs une impression forte, comme je n'avais pas, ainsi qu'on dit,
assez d'esprit d'observation pour dgager la notion de leur couleur,
pendant longtemps, chaque fois que je repensai  elle, le souvenir de
leur clat se prsentait aussitt  moi comme celui d'un vif azur,
puisqu'elle tait blonde: de sorte que, peut-tre si elle n'avait pas
eu des yeux aussi noirs,--ce qui frappait tant la premire fois qu'on
la voyait--je n'aurais pas t, comme je le fus, plus particulirement
amoureux, en elle, de ses yeux bleus.

Je la regardais, d'abord de ce regard qui n'est pas que le
porte-parole des yeux, mais  la fentre duquel se penchent tous les
sens, anxieux et ptrifis, le regard qui voudrait toucher, capturer,
emmener le corps qu'il regarde et l'me avec lui; puis, tant j'avais
peur que d'une seconde  l'autre mon grand-pre et mon pre,
apercevant cette jeune fille, me fissent loigner en me disant de
courir un peu devant eux, d'un second regard, inconsciemment
supplicateur, qui tchait de la forcer  faire attention  moi,  me
connatre! Elle jeta en avant et de ct ses pupilles pour prendre
connaissance de mon grand'pre et de mon pre, et sans doute l'ide
qu'elle en rapporta fut celle que nous tions ridicules, car elle se
dtourna et d'un air indiffrent et ddaigneux, se plaa de ct pour
pargner  son visage d'tre dans leur champ visuel; et tandis que
continuant  marcher et ne l'ayant pas aperue, ils m'avaient dpass,
elle laissa ses regards filer de toute leur longueur dans ma
direction, sans expression particulire, sans avoir l'air de me voir,
mais avec une fixit et un sourire dissimul, que je ne pouvais
interprter d'aprs les notions que l'on m'avait donnes sur la bonne
ducation, que comme une preuve d'outrageant mpris; et sa main
esquissait en mme temps un geste indcent, auquel quand il tait
adress en public  une personne qu'on ne connaissait pas, le petit
dictionnaire de civilit que je portais en moi ne donnait qu'un seul
sens, celui d'une intention insolente.

--Allons, Gilberte, viens; qu'est-ce que tu fais, cria d'une voix
perante et autoritaire une dame en blanc que je n'avais pas vue, et 
quelque distance de laquelle un Monsieur habill de coutil et que je
ne connaissais pas, fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la
tte; et cessant brusquement de sourire, la jeune fille prit sa bche
et s'loigna sans se retourner de mon ct, d'un air docile,
impntrable et sournois.

Ainsi passa prs de moi ce nom de Gilberte, donn comme un talisman
qui me permettait peut-tre de retrouver un jour celle dont il venait
de faire une personne et qui, l'instant d'avant, n'tait qu'une image
incertaine. Ainsi passa-t-il, profr au-dessus des jasmins et des
girofles, aigre et frais comme les gouttes de l'arrosoir vert;
imprgnant, irisant la zone d'air pur qu'il avait traverse--et qu'il
isolait,--du mystre de la vie de celle qu'il dsignait pour les tres
heureux qui vivaient, qui voyageaient avec elle; dployant sous
l'pinier rose,  hauteur de mon paule, la quintessence de leur
familiarit, pour moi si douloureuse, avec elle, avec l'inconnu de sa
vie o je n'entrerais pas.

Un instant (tandis que nous nous loignions et que mon grand-pre
murmurait: Ce pauvre Swann, quel rle ils lui font jouer: on le fait
partir pour qu'elle reste seule avec son Charlus, car c'est lui, je
l'ai reconnu! Et cette petite, mle  toute cette infamie!)
l'impression laisse en moi par le ton despotique avec lequel la mre
de Gilberte lui avait parl sans qu'elle rpliqut, en me la montrant
comme force d'obir  quelqu'un, comme n'tant pas suprieure  tout,
calma un peu ma souffrance, me rendit quelque espoir et diminua mon
amour. Mais bien vite cet amour s'leva de nouveau en moi comme une
raction par quoi mon coeur humili voulait se mettre de niveau avec
Gilberte ou l'abaisser jusqu' lui. Je l'aimais, je regrettais de ne
pas avoir eu le temps et l'inspiration de l'offenser, de lui faire
mal, et de la forcer  se souvenir de moi. Je la trouvais si belle que
j'aurais voulu pouvoir revenir sur mes pas, pour lui crier en haussant
les paules: Comme je vous trouve laide, grotesque, comme vous me
rpugnez! Cependant je m'loignais, emportant pour toujours, comme
premier type d'un bonheur inaccessible aux enfants de mon espce de
par des lois naturelles impossibles  transgresser, l'image d'une
petite fille rousse,  la peau seme de taches roses, qui tenait une
bche et qui riait en laissant filer sur moi de longs regards sournois
et inexpressifs. Et dj le charme dont son nom avait encens cette
place sous les pines roses o il avait t entendu ensemble par elle
et par moi, allait gagner, enduire, embaumer, tout ce qui
l'approchait, ses grands-parents que les miens avaient eu l'ineffable
bonheur de connatre, la sublime profession d'agent de change, le
douloureux quartier des Champs-lyses qu'elle habitait  Paris.

Lonie, dit mon grand-pre en rentrant, j'aurais voulu t'avoir avec
nous tantt. Tu ne reconnatrais pas Tansonville. Si j'avais os, je
t'aurais coup une branche de ces pines roses que tu aimais tant.
Mon grand-pre racontait ainsi notre promenade  ma tante Lonie, soit
pour la distraire, soit qu'on n'et pas perdu tout espoir d'arriver 
la faire sortir. Or elle aimait beaucoup autrefois cette proprit, et
d'ailleurs les visites de Swann avaient t les dernires qu'elle
avait reues, alors qu'elle fermait dj sa porte  tout le monde. Et
de mme que quand il venait maintenant prendre de ses nouvelles (elle
tait la seule personne de chez nous qu'il demandt encore  voir),
elle lui faisait rpondre qu'elle tait fatigue, mais qu'elle le
laisserait entrer la prochaine fois, de mme elle dit ce soir-l:
Oui, un jour qu'il fera beau, j'irai en voiture jusqu' la porte du
parc. C'est sincrement qu'elle le disait. Elle et aim revoir Swann
et Tansonville; mais le dsir qu'elle en avait suffisait  ce qui lui
restait de forces; sa ralisation les et excdes. Quelquefois le
beau temps lui rendait un peu de vigueur, elle se levait, s'habillait;
la fatigue commenait avant qu'elle ft passe dans l'autre chambre et
elle rclamait son lit. Ce qui avait commenc pour elle--plus tt
seulement que cela n'arrive d'habitude,--c'est ce grand renoncement de
la vieillesse qui se prpare  la mort, s'enveloppe dans sa
chrysalide, et qu'on peut observer,  la fin des vies qui se
prolongent tard, mme entre les anciens amants qui se sont le plus
aims, entre les amis unis par les liens les plus spirituels et qui 
partir d'une certaine anne cessent de faire le voyage ou la sortie
ncessaire pour se voir, cessent de s'crire et savent qu'ils ne
communiqueront plus en ce monde. Ma tante devait parfaitement savoir
qu'elle ne reverrait pas Swann, qu'elle ne quitterait plus jamais la
maison, mais cette rclusion dfinitive devait lui tre rendue assez
aise pour la raison mme qui selon nous aurait d la lui rendre plus
douloureuse: c'est que cette rclusion lui tait impose par la
diminution qu'elle pouvait constater chaque jour dans ses forces, et
qui, en faisant de chaque action, de chaque mouvement, une fatigue,
sinon une souffrance, donnait pour elle  l'inaction,  l'isolement,
au silence, la douceur rparatrice et bnie du repos.

Ma tante n'alla pas voir la haie d'pines roses, mais  tous moments
je demandais  mes parents si elle n'irait pas, si autrefois elle
allait souvent  Tansonville, tchant de les faire parler des parents
et grands-parents de Mlle Swann qui me semblaient grands comme des
Dieux. Ce nom, devenu pour moi presque mythologique, de Swann, quand
je causais avec mes parents, je languissais du besoin de le leur
entendre dire, je n'osais pas le prononcer moi-mme, mais je les
entranais sur des sujets qui avoisinaient Gilberte et sa famille, qui
la concernaient, o je ne me sentais pas exil trop loin d'elle; et je
contraignais tout d'un coup mon pre, en feignant de croire par
exemple que la charge de mon grand-pre avait t dj avant lui dans
notre famille, ou que la haie d'pines roses que voulait voir ma tante
Lonie se trouvait en terrain communal,  rectifier mon assertion, 
me dire, comme malgr moi, comme de lui-mme: Mais non, cette
charge-l tait au pre de Swann, cette haie fait partie du parc de
Swann. Alors j'tais oblig de reprendre ma respiration, tant, en se
posant sur la place o il tait toujours crit en moi, pesait 
m'touffer ce nom qui, au moment o je l'entendais, me paraissait plus
plein que tout autre, parce qu'il tait lourd de toutes les fois o,
d'avance, je l'avais mentalement profr. Il me causait un plaisir que
j'tais confus d'avoir os rclamer  mes parents, car ce plaisir
tait si grand qu'il avait d exiger d'eux pour qu'ils me le
procurassent beaucoup de peine, et sans compensation, puisqu'il
n'tait pas un plaisir pour eux. Aussi je dtournais la conversation
par discrtion. Par scrupule aussi. Toutes les sductions singulires
que je mettais dans ce nom de Swann, je les retrouvais en lui ds
qu'ils le prononaient. Il me semblait alors tout d'un coup que mes
parents ne pouvaient pas ne pas les ressentir, qu'ils se trouvaient
placs  mon point de vue, qu'ils apercevaient  leur tour,
absolvaient, pousaient mes rves, et j'tais malheureux comme si je
les avais vaincus et dpravs.

Cette anne-l, quand, un peu plus tt que d'habitude, mes parents
eurent fix le jour de rentrer  Paris, le matin du dpart, comme on
m'avait fait friser pour tre photographi, coiffer avec prcaution un
chapeau que je n'avais encore jamais mis et revtir une douillette de
velours, aprs m'avoir cherch partout, ma mre me trouva en larmes
dans le petit raidillon, contigu  Tansonville, en train de dire adieu
aux aubpines, entourant de mes bras les branches piquantes, et, comme
une princesse de tragdie  qui pseraient ces vains ornements, ingrat
envers l'importune main qui en formant tous ces noeuds avait pris soin
sur mon front d'assembler mes cheveux, foulant aux pieds mes
papillotes arraches et mon chapeau neuf. Ma mre ne fut pas touche
par mes larmes, mais elle ne put retenir un cri  la vue de la coiffe
dfonce et de la douillette perdue. Je ne l'entendis pas: O mes
pauvres petites aubpines, disais-je en pleurant, ce n'est pas vous
qui voudriez me faire du chagrin, me forcer  partir. Vous, vous ne
m'avez jamais fait de peine! Aussi je vous aimerai toujours. Et,
essuyant mes larmes, je leur promettais, quand je serais grand, de ne
pas imiter la vie insense des autres hommes et, mme  Paris, les
jours de printemps, au lieu d'aller faire des visites et couter des
niaiseries, de partir dans la campagne voir les premires aubpines.

Une fois dans les champs, on ne les quittait plus pendant tout le
reste de la promenade qu'on faisait du ct de Msglise. Ils taient
perptuellement parcourus, comme par un chemineau invisible, par le
vent qui tait pour moi le gnie particulier de Combray. Chaque anne,
le jour de notre arrive, pour sentir que j'tais bien  Combray, je
montais le retrouver qui courait dans les sayons et me faisait courir
 sa suite. On avait toujours le vent  ct de soi du ct de
Msglise, sur cette plaine bombe o pendant des lieues il ne
rencontre aucun accident de terrain. Je savais que Mlle Swann allait
souvent  Laon passer quelques jours et, bien que ce ft  plusieurs
lieues, la distance se trouvant compense par l'absence de tout
obstacle, quand, par les chauds aprs-midi, je voyais un mme souffle,
venu de l'extrme horizon, abaisser les bls les plus loigns, se
propager comme un flot sur toute l'immense tendue et venir se
coucher, murmurant et tide, parmi les sainfoins et les trfles,  mes
pieds, cette plaine qui nous tait commune  tous deux semblait nous
rapprocher, nous unir, je pensais que ce souffle avait pass auprs
d'elle, que c'tait quelque message d'elle qu'il me chuchotait sans
que je pusse le comprendre, et je l'embrassais au passage. A gauche
tait un village qui s'appelait Champieu (Campus Pagani, selon le
cur). Sur la droite, on apercevait par del les bls, les deux
clochers cisels et rustiques de Saint-Andr-des-Champs, eux-mmes
effils, cailleux, imbriqus d'alvoles, guillochs, jaunissants et
grumeleux, comme deux pis.

A intervalles symtriques, au milieu de l'inimitable ornementation de
leurs feuilles qu'on ne peut confondre avec la feuille d'aucun autre
arbre fruitier, les pommiers ouvraient leurs larges ptales de satin
blanc ou suspendaient les timides bouquets de leurs rougissants
boutons. C'est du ct de Msglise que j'ai remarqu pour la premire
fois l'ombre ronde que les pommiers font sur la terre ensoleille, et
aussi ces soies d'or impalpable que le couchant tisse obliquement sous
les feuilles, et que je voyais mon pre interrompre de sa canne sans
les faire jamais dvier.

Parfois dans le ciel de l'aprs-midi passait la lune blanche comme une
nue, furtive, sans clat, comme une actrice dont ce n'est pas l'heure
de jouer et qui, de la salle, en toilette de ville, regarde un moment
ses camarades, s'effaant, ne voulant pas qu'on fasse attention 
elle. J'aimais  retrouver son image dans des tableaux et dans des
livres, mais ces oeuvres d'art taient bien diffrentes--du moins
pendant les premires annes, avant que Bloch et accoutum mes yeux
et ma pense  des harmonies plus subtiles--de celles o la lune me
paratrait belle aujourd'hui et o je ne l'eusse pas reconnue alors.
C'tait, par exemple, quelque roman de Saintine, un paysage de Gleyre
o elle dcoupe nettement sur le ciel une faucille d'argent, de ces
oeuvres navement incompltes comme taient mes propres impressions et
que les soeurs de ma grand'mre s'indignaient de me voir aimer. Elles
pensaient qu'on doit mettre devant les enfants, et qu'ils font preuve
de got en aimant d'abord, les oeuvres que, parvenu  la maturit, on
admire dfinitivement. C'est sans doute qu'elles se figuraient les
mrites esthtiques comme des objets matriels qu'un oeil ouvert ne
peut faire autrement que de percevoir, sans avoir eu besoin d'en mrir
lentement des quivalents dans son propre coeur.

C'est du ct de Msglise,  Montjouvain, maison situe au bord d'une
grande mare et adosse  un talus buissonneux que demeurait M.
Vinteuil. Aussi croisait-on souvent sur la route sa fille, conduisant
un buggy  toute allure. A partir d'une certaine anne on ne la
rencontra plus seule, mais avec une amie plus ge, qui avait mauvaise
rputation dans le pays et qui un jour s'installa dfinitivement 
Montjouvain. On disait: Faut-il que ce pauvre M. Vinteuil soit
aveugl par la tendresse pour ne pas s'apercevoir de ce qu'on raconte,
et permettre  sa fille, lui qui se scandalise d'une parole DPLACE,
de faire vivre sous son toit une femme pareille. Il dit que c'est une
femme suprieure, un grand coeur et qu'elle aurait eu des dispositions
extraordinaires pour la musique si elle les avait cultives. Il peut
tre sr que ce n'est pas de musique qu'elle s'occupe avec sa fille.
M. Vinteuil le disait; et il est en effet remarquable combien une
personne excite toujours d'admiration pour ses qualits morales chez
les parents de toute autre personne avec qui elle a des relations
charnelles. L'amour physique, si injustement dcri, force tellement
tout tre  manifester jusqu'aux moindres parcelles qu'il possde de
bont, d'abandon de soi, qu'elles resplendissent jusqu'aux yeux de
l'entourage immdiat. Le docteur Percepied  qui sa grosse voix et ses
gros sourcils permettaient de tenir tant qu'il voulait le rle de
perfide dont il n'avait pas le physique, sans compromettre en rien sa
rputation inbranlable et immrite de bourru bienfaisant, savait
faire rire aux larmes le cur et tout le monde en disant d'un ton
rude: H bien! il parat qu'elle fait de la musique avec son amie,
Mlle Vinteuil. a a l'air de vous tonner. Moi je sais pas. C'est le
pre Vinteuil qui m'a encore dit a hier. Aprs tout, elle a bien le
droit d'aimer la musique, c'te fille. Moi je ne suis pas pour
contrarier les vocations artistiques des enfants. Vinteuil non plus 
ce qu'il parat. Et puis lui aussi il fait de la musique avec l'amie
de sa fille. Ah! sapristi on en fait une musique dans c'te bote-l.
Mais qu'est-ce que vous avez  rire; mais ils font trop de musique ces
gens. L'autre jour j'ai rencontr le pre Vinteuil prs du cimetire.
Il ne tenait pas sur ses jambes.

Pour ceux qui comme nous virent  cette poque M. Vinteuil viter les
personnes qu'il connaissait, se dtourner quand il les apercevait,
vieillir en quelques mois, s'absorber dans son chagrin, devenir
incapable de tout effort qui n'avait pas directement le bonheur de sa
fille pour but, passer des journes entires devant la tombe de sa
femme,--il et t difficile de ne pas comprendre qu'il tait en train
de mourir de chagrin, et de supposer qu'il ne se rendait pas compte
des propos qui couraient. Il les connaissait, peut-tre mme y
ajoutait-il foi. Il n'est peut-tre pas une personne, si grande que
soit sa vertu, que la complexit des circonstances ne puisse amener 
vivre un jour dans la familiarit du vice qu'elle condamne le plus
formellement,--sans qu'elle le reconnaisse d'ailleurs tout  fait sous
le dguisement de faits particuliers qu'il revt pour entrer en
contact avec elle et la faire souffrir: paroles bizarres, attitude
inexplicable, un certain soir, de tel tre qu'elle a par ailleurs tant
de raisons pour aimer. Mais pour un homme comme M. Vinteuil il devait
entrer bien plus de souffrance que pour un autre dans la rsignation 
une de ces situations qu'on croit  tort tre l'apanage exclusif du
monde de la bohme: elles se produisent chaque fois qu'a besoin de se
rserver la place et la scurit qui lui sont ncessaires, un vice que
la nature elle-mme fait panouir chez un enfant, parfois rien qu'en
mlant les vertus de son pre et de sa mre, comme la couleur de ses
yeux. Mais de ce que M. Vinteuil connaissait peut-tre la conduite de
sa fille, il ne s'ensuit pas que son culte pour elle en et t
diminu. Les faits ne pntrent pas dans le monde o vivent nos
croyances, ils n'ont pas fait natre celles-ci, ils ne les dtruisent
pas; ils peuvent leur infliger les plus constants dmentis sans les
affaiblir, et une avalanche de malheurs ou de maladies se succdant
sans interruption dans une famille, ne la fera pas douter de la bont
de son Dieu ou du talent de son mdecin. Mais quand M. Vinteuil
songeait  sa fille et  lui-mme du point de vue du monde, du point
de vue de leur rputation, quand il cherchait  se situer avec elle au
rang qu'ils occupaient dans l'estime gnrale, alors ce jugement
d'ordre social, il le portait exactement comme l'et fait l'habitant
de Combray qui lui et t le plus hostile, il se voyait avec sa fille
dans le dernier bas-fond, et ses manires en avaient reu depuis peu
cette humilit, ce respect pour ceux qui se trouvaient au-dessus de
lui et qu'il voyait d'en bas (eussent-ils t fort au-dessous de lui
jusque-l), cette tendance  chercher  remonter jusqu' eux, qui est
une rsultante presque mcanique de toutes les dchances. Un jour que
nous marchions avec Swann dans une rue de Combray, M. Vinteuil qui
dbouchait d'une autre, s'tait trouv trop brusquement en face de
nous pour avoir le temps de nous viter; et Swann avec cette
orgueilleuse charit de l'homme du monde qui, au milieu de la
dissolution de tous ses prjugs moraux, ne trouve dans l'infamie
d'autrui qu'une raison d'exercer envers lui une bienveillance dont les
tmoignages chatouillent d'autant plus l'amour-propre de celui qui les
donne, qu'il les sent plus prcieux  celui qui les reoit, avait
longuement caus avec M. Vinteuil,  qui, jusque-l il n'adressait pas
la parole, et lui avait demand avant de nous quitter s'il n'enverrait
pas un jour sa fille jouer  Tansonville. C'tait une invitation qui,
il y a deux ans, et indign M. Vinteuil, mais qui, maintenant, le
remplissait de sentiments si reconnaissants qu'il se croyait oblig
par eux,  ne pas avoir l'indiscrtion de l'accepter. L'amabilit de
Swann envers sa fille lui semblait tre en soi-mme un appui si
honorable et si dlicieux qu'il pensait qu'il valait peut-tre mieux
ne pas s'en servir, pour avoir la douceur toute platonique de le
conserver.

--Quel homme exquis, nous dit-il, quand Swann nous eut quitts, avec
la mme enthousiaste vnration qui tient de spirituelles et jolies
bourgeoises en respect et sous le charme d'une duchesse, ft-elle
laide et sotte. Quel homme exquis! Quel malheur qu'il ait fait un
mariage tout  fait dplac.

Et alors, tant les gens les plus sincres sont mls d'hypocrisie et
dpouillent en causant avec une personne l'opinion qu'ils ont d'elle
et expriment ds qu'elle n'est plus l, mes parents dplorrent avec
M. Vinteuil le mariage de Swann au nom de principes et de convenances
auxquels (par cela mme qu'ils les invoquaient en commun avec lui, en
braves gens de mme acabit) ils avaient l'air de sous-entendre qu'il
n'tait pas contrevenu  Montjouvain. M. Vinteuil n'envoya pas sa
fille chez Swann. Et celui-ci ft le premier  le regretter. Car
chaque fois qu'il venait de quitter M. Vinteuil, il se rappelait qu'il
avait depuis quelque temps un renseignement  lui demander sur
quelqu'un qui portait le mme nom que lui, un de ses parents,
croyait-il. Et cette fois-l il s'tait bien promis de ne pas oublier
ce qu'il avait  lui dire, quand M. Vinteuil enverrait sa fille 
Tansonville.

Comme la promenade du ct de Msglise tait la moins longue des deux
que nous faisions autour de Combray et qu' cause de cela on la
rservait pour les temps incertains, le climat du ct de Msglise
tait assez pluvieux et nous ne perdions jamais de vue la lisire des
bois de Roussainville dans l'paisseur desquels nous pourrions nous
mettre  couvert.

Souvent le soleil se cachait derrire une nue qui dformait son ovale
et dont il jaunissait la bordure. L'clat, mais non la clart, tait
enlev  la campagne o toute vie semblait suspendue, tandis que le
petit village de Roussainville sculptait sur le ciel le relief de ses
artes blanches avec une prcision et un fini accablants. Un peu de
vent faisait envoler un corbeau qui retombait dans le lointain, et,
contre le ciel blanchissant, le lointain des bois paraissait plus
bleu, comme peint dans ces camaeux qui dcorent les trumeaux des
anciennes demeures.

Mais d'autres fois se mettait  tomber la pluie dont nous avait
menacs le capucin que l'opticien avait  sa devanture; les gouttes
d'eau comme des oiseaux migrateurs qui prennent leur vol tous
ensemble, descendaient  rangs presss du ciel. Elles ne se sparent
point, elles ne vont pas  l'aventure pendant la rapide traverse,
mais chacune tenant sa place, attire  elle celle qui la suit et le
ciel en est plus obscurci qu'au dpart des hirondelles. Nous nous
rfugiions dans le bois. Quand leur voyage semblait fini,
quelques-unes, plus dbiles, plus lentes, arrivaient encore. Mais nous
ressortions de notre abri, car les gouttes se plaisent aux feuillages,
et la terre tait dj presque sche que plus d'une s'attardait 
jouer sur les nervures d'une feuille, et suspendue  la pointe,
repose, brillant au soleil, tout d'un coup se laissait glisser de
toute la hauteur de la branche et nous tombait sur le nez.

Souvent aussi nous allions nous abriter, ple-mle avec les Saints et
les Patriarches de pierre sous le porche de Saint-Andr-des-Champs.
Que cette glise tait franaise! Au-dessus de la porte, les Saints,
les rois-chevaliers une fleur de lys  la main, des scnes de noces et
de funrailles, taient reprsents comme ils pouvaient l'tre dans
l'me de Franoise. Le sculpteur avait aussi narr certaines anecdotes
relatives  Aristote et  Virgile de la mme faon que Franoise  la
cuisine parlait volontiers de saint Louis comme si elle l'avait
personnellement connu, et gnralement pour faire honte par la
comparaison  mes grands-parents moins justes. On sentait que les
notions que l'artiste mdival et la paysanne mdivale (survivant au
XIXe sicle) avaient de l'histoire ancienne ou chrtienne, et qui se
distinguaient par autant d'inexactitude que de bonhomie, ils les
tenaient non des livres, mais d'une tradition  la fois antique et
directe, ininterrompue, orale, dforme, mconnaissable et vivante.
Une autre personnalit de Combray que je reconnaissais aussi,
virtuelle et prophtise, dans la sculpture gothique de
Saint-Andr-des-Champs c'tait le jeune Thodore, le garon de chez
Camus. Franoise sentait d'ailleurs si bien en lui un pays et un
contemporain que, quand ma tante Lonie tait trop malade pour que
Franoise pt suffire  la retourner dans son lit,  la porter dans
son fauteuil, plutt que de laisser la fille de cuisine monter se
faire bien voir de ma tante, elle appelait Thodore. Or, ce garon
qui passait et avec raison pour si mauvais sujet, tait tellement
rempli de l'me qui avait dcor Saint-Andr-des-Champs et notamment
des sentiments de respect que Franoise trouvait dus aux pauvres
malades,  sa pauvre matresse, qu'il avait pour soulever la tte
de ma tante sur son oreiller la mine nave et zle des petits anges
des bas-reliefs, s'empressant, un cierge  la main, autour de la
Vierge dfaillante, comme si les visages de pierre sculpte, gristres
et nus, ainsi que sont les bois en hiver, n'taient qu'un
ensommeillement, qu'une rserve, prte  refleurir dans la vie en
innombrables visages populaires, rvrends et futs comme celui de
Thodore, enlumins de la rougeur d'une pomme mre. Non plus applique
 la pierre comme ces petits anges, mais dtache du porche, d'une
stature plus qu'humaine, debout sur un socle comme sur un tabouret qui
lui vitt de poser ses pieds sur le sol humide, une sainte avait les
joues pleines, le sein ferme et qui gonflait la draperie comme une
grappe mre dans un sac de crin, le front troit, le nez court et
mutin, les prunelles enfonces, l'air valide, insensible et courageux
des paysannes de la contre. Cette ressemblance qui insinuait dans la
statue une douceur que je n'y avais pas cherche, tait souvent
certifie par quelque fille des champs, venue comme nous se mettre 
couvert et dont la prsence, pareille  celle de ces feuillages
paritaires qui ont pouss  ct des feuillages sculpts, semblait
destine  permettre, par une confrontation avec la nature, de juger
de la vrit de l'oeuvre d'art. Devant nous, dans le lointain, terre
promise ou maudite, Roussainville, dans les murs duquel je n'ai jamais
pntr, Roussainville, tantt, quand la pluie avait dj cess pour
nous, continuait  tre chti comme un village de la Bible par toutes
les lances de l'orage qui flagellaient obliquement les demeures de ses
habitants, ou bien tait dj pardonn par Dieu le Pre qui faisait
descendre vers lui, ingalement longues, comme les rayons d'un
ostensoir d'autel, les tiges d'or effranges de son soleil reparu.

Quelquefois le temps tait tout  fait gt, il fallait rentrer et
rester enferm dans la maison.  et l au loin dans la campagne que
l'obscurit et l'humidit faisaient ressembler  la mer, des maisons
isoles, accroches au flanc d'une colline plonge dans la nuit et
dans l'eau, brillaient comme des petits bateaux qui ont repli leurs
voiles et sont immobiles au large pour toute la nuit. Mais
qu'importait la pluie, qu'importait l'orage! L't, le mauvais temps
n'est qu'une humeur passagre, superficielle, du beau temps
sous-jacent et fixe, bien diffrent du beau temps instable et fluide
de l'hiver et qui, au contraire, install sur la terre o il s'est
solidifi en denses feuillages sur lesquels la pluie peut s'goutter
sans compromettre la rsistance de leur permanente joie, a hiss pour
toute la saison, jusque dans les rues du village, aux murs des maisons
et des jardins, ses pavillons de soie violette ou blanche. Assis dans
le petit salon, o j'attendais l'heure du dner en lisant, j'entendais
l'eau dgoutter de nos marronniers, mais je savais que l'averse ne
faisait que vernir leurs feuilles et qu'ils promettaient de demeurer
l, comme des gages de l't, toute la nuit pluvieuse,  assurer la
continuit du beau temps; qu'il avait beau pleuvoir, demain, au-dessus
de la barrire blanche de Tansonville, onduleraient, aussi nombreuses,
de petites feuilles en forme de coeur; et c'est sans tristesse que
j'apercevais le peuplier de la rue des Perchamps adresser  l'orage
des supplications et des salutations dsespres; c'est sans tristesse
que j'entendais au fond du jardin les derniers roulements du tonnerre
roucouler dans les lilas.

Si le temps tait mauvais ds le matin, mes parents renonaient  la
promenade et je ne sortais pas. Mais je pris ensuite l'habitude
d'aller, ces jours-l, marcher seul du ct de Msglise-la-Vineuse,
dans l'automne o nous dmes venir  Combray pour la succession de ma
tante Lonie, car elle tait enfin morte, faisant triompher  la fois
ceux qui prtendaient que son rgime affaiblissant finirait par la
tuer, et non moins les autres qui avaient toujours soutenu qu'elle
souffrait d'une maladie non pas imaginaire mais organique, 
l'vidence de laquelle les sceptiques seraient bien obligs de se
rendre quand elle y aurait succomb; et ne causant par sa mort de
grande douleur qu' un seul tre, mais  celui-l, sauvage. Pendant
les quinze jours que dura la dernire maladie de ma tante, Franoise
ne la quitta pas un instant, ne se dshabilla pas, ne laissa personne
lui donner aucun soin, et ne quitta son corps que quand il fut
enterr. Alors nous comprmes que cette sorte de crainte o Franoise
avait vcu des mauvaises paroles, des soupons, des colres de ma
tante avait dvelopp chez elle un sentiment que nous avions pris pour
de la haine et qui tait de la vnration et de l'amour. Sa vritable
matresse, aux dcisions impossibles  prvoir, aux ruses difficiles 
djouer, au bon coeur facile  flchir, sa souveraine, son mystrieux
et tout-puissant monarque n'tait plus. A ct d'elle nous comptions
pour bien peu de chose. Il tait loin le temps o quand nous avions
commenc  venir passer nos vacances  Combray, nous possdions autant
de prestige que ma tante aux yeux de Franoise. Cet automne-l tout
occups des formalits  remplir, des entretiens avec les notaires et
avec les fermiers, mes parents n'ayant gure de loisir pour faire des
sorties que le temps d'ailleurs contrariait, prirent l'habitude de me
laisser aller me promener sans eux du ct de Msglise, envelopp
dans un grand plaid qui me protgeait contre la pluie et que je jetais
d'autant plus volontiers sur mes paules que je sentais que ses
rayures cossaises scandalisaient Franoise, dans l'esprit de qui on
n'aurait pu faire entrer l'ide que la couleur des vtements n'a rien
 faire avec le deuil et  qui d'ailleurs le chagrin que nous avions
de la mort de ma tante plaisait peu, parce que nous n'avions pas donn
de grand repas funbre, que nous ne prenions pas un son de voix
spcial pour parler d'elle, que mme parfois je chantonnais. Je suis
sr que dans un livre--et en cela j'tais bien moi-mme comme
Franoise--cette conception du deuil d'aprs la Chanson de Roland et le
portail de Saint-Andr-des-Champs m'et t sympathique. Mais ds que
Franoise tait auprs de moi, un dmon me poussait  souhaiter
qu'elle ft en colre, je saisissais le moindre prtexte pour lui dire
que je regrettais ma tante parce que c'tait une bonne femme, malgr
ses ridicules, mais nullement parce que c'tait ma tante, qu'elle et
pu tre ma tante et me sembler odieuse, et sa mort ne me faire aucune
peine, propos qui m'eussent sembl ineptes dans un livre.

Si alors Franoise remplie comme un pote d'un flot de penses
confuses sur le chagrin, sur les souvenirs de famille, s'excusait de
ne pas savoir rpondre  mes thories et disait: Je ne sais pas
m'esprimer, je triomphais de cet aveu avec un bon sens ironique et
brutal digne du docteur Percepied; et si elle ajoutait: Elle tait
tout de mme de la parentse, il reste toujours le respect qu'on doit
 la parentse, je haussais les paules et je me disais: Je suis
bien bon de discuter avec une illettre qui fait des cuirs pareils,
adoptant ainsi pour juger Franoise le point de vue mesquin d'hommes
dont ceux qui les mprisent le plus dans l'impartialit de la
mditation, sont fort capables de tenir le rle quand ils jouent une
des scnes vulgaires de la vie.

Mes promenades de cet automne-l furent d'autant plus agrables que je
les faisais aprs de longues heures passes sur un livre. Quand
j'tais fatigu d'avoir lu toute la matine dans la salle, jetant mon
plaid sur mes paules, je sortais: mon corps oblig depuis longtemps
de garder l'immobilit, mais qui s'tait charg sur place d'animation
et de vitesse accumules, avait besoin ensuite, comme une toupie qu'on
lche, de les dpenser dans toutes les directions. Les murs des
maisons, la haie de Tansonville, les arbres du bois de Roussainville,
les buissons auxquels s'adosse Montjouvain, recevaient des coups de
parapluie ou de canne, entendaient des cris joyeux, qui n'taient, les
uns et les autres, que des ides confuses qui m'exaltaient et qui
n'ont pas atteint le repos dans la lumire, pour avoir prfr  un
lent et difficile claircissement, le plaisir d'une drivation plus
aise vers une issue immdiate. La plupart des prtendues traductions
de ce que nous avons ressenti ne font ainsi que nous en dbarrasser en
le faisant sortir de nous sous une forme indistincte qui ne nous
apprend pas  le connatre. Quand j'essaye de faire le compte de ce
que je dois au ct de Msglise, des humbles dcouvertes dont il ft
le cadre fortuit ou le ncessaire inspirateur, je me rappelle que
c'est, cet automne-l, dans une de ces promenades, prs du talus
broussailleux qui protge Montjouvain, que je fus frapp pour la
premire fois de ce dsaccord entre nos impressions et leur expression
habituelle. Aprs une heure de pluie et de vent contre lesquels
j'avais lutt avec allgresse, comme j'arrivais au bord de la mare de
Montjouvain devant une petite cahute recouverte en tuiles o le
jardinier de M. Vinteuil serrait ses instruments de jardinage, le
soleil venait de reparatre, et ses dorures laves par l'averse
reluisaient  neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur de la
cahute, sur son toit de tuile encore mouill,  la crte duquel se
promenait une poule. Le vent qui soufflait tirait horizontalement les
herbes folles qui avaient pouss dans la paroi du mur, et les plumes
de duvet de la poule, qui, les unes et les autres se laissaient filer
au gr de son souffle jusqu' l'extrmit de leur longueur, avec
l'abandon de choses inertes et lgres. Le toit de tuile faisait dans
la mare, que le soleil rendait de nouveau rflchissante, une marbrure
rose,  laquelle je n'avais encore jamais fait attention. Et voyant
sur l'eau et  la face du mur un ple sourire rpondre au sourire du
ciel, je m'criai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie
referm: Zut, zut, zut, zut. Mais en mme temps je sentis que mon
devoir et t de ne pas m'en tenir  ces mots opaques et de tcher de
voir plus clair dans mon ravissement.

Et c'est  ce moment-l encore,--grce  un paysan qui passait, l'air
dj d'tre d'assez mauvaise humeur, qui le fut davantage quand il
faillit recevoir mon parapluie dans la figure, et qui rpondit sans
chaleur  mes beau temps, n'est-ce pas, il fait bon marcher,--que
j'appris que les mmes motions ne se produisent pas simultanment,
dans un ordre prtabli, chez tous les hommes. Plus tard chaque fois
qu'une lecture un peu longue m'avait mis en humeur de causer, le
camarade  qui je brlais d'adresser la parole venait justement de se
livrer au plaisir de la conversation et dsirait maintenant qu'on le
laisst lire tranquille. Si je venais de penser  mes parents avec
tendresse et de prendre les dcisions les plus sages et les plus
propres  leur faire plaisir, ils avaient employ le mme temps 
apprendre une peccadille que j'avais oublie et qu'ils me reprochaient
svrement au moment o je m'lanais vers eux pour les embrasser.

Parfois  l'exaltation que me donnait la solitude, s'en ajoutait une
autre que je ne savais pas en dpartager nettement, cause par le
dsir de voir surgir devant moi une paysanne, que je pourrais serrer
dans mes bras. N brusquement, et sans que j'eusse eu le temps de le
rapporter exactement  sa cause, au milieu de penses trs
diffrentes, le plaisir dont il tait accompagn ne me semblait qu'un
degr suprieur de celui qu'elles me donnaient. Je faisais un mrite
de plus  tout ce qui tait  ce moment-l dans mon esprit, au reflet
rose du toit de tuile, aux herbes folles, au village de Roussainville
o je dsirais depuis longtemps aller, aux arbres de son bois, au
clocher de son glise, de cet moi nouveau qui me les faisait
seulement paratre plus dsirables parce que je croyais que c'tait
eux qui le provoquaient, et qui semblait ne vouloir que me porter vers
eux plus rapidement quand il enflait ma voile d'une brise puissante,
inconnue et propice. Mais si ce dsir qu'une femme appart ajoutait
pour moi aux charmes de la nature quelque chose de plus exaltant, les
charmes de la nature, en retour, largissaient ce que celui de la
femme aurait eu de trop restreint. Il me semblait que la beaut des
arbres c'tait encore la sienne et que l'me de ces horizons, du
village de Roussainville, des livres que je lisais cette anne-l, son
baiser me la livrerait; et mon imagination reprenant des forces au
contact de ma sensualit, ma sensualit se rpandant dans tous les
domaines de mon imagination, mon dsir n'avait plus de limites. C'est
qu'aussi,--comme il arrive dans ces moments de rverie au milieu de la
nature o l'action de l'habitude tant suspendue, nos notions
abstraites des choses mises de ct, nous croyons d'une foi profonde,
 l'originalit,  la vie individuelle du lieu o nous nous
trouvons--la passante qu'appelait mon dsir me semblait tre non un
exemplaire quelconque de ce type gnral: la femme, mais un produit
ncessaire et naturel de ce sol. Car en ce temps-l tout ce qui
n'tait pas moi, la terre et les tres, me paraissait plus prcieux,
plus important, dou d'une existence plus relle que cela ne parat
aux hommes faits. Et la terre et les tres je ne les sparais pas.
J'avais le dsir d'une paysanne de Msglise ou de Roussainville,
d'une pcheuse de Balbec, comme j'avais le dsir de Msglise et de
Balbec. Le plaisir qu'elles pouvaient me donner m'aurait paru moins
vrai, je n'aurais plus cru en lui, si j'en avais modifi  ma guise
les conditions. Connatre  Paris une pcheuse de Balbec ou une
paysanne de Msglise c'et t recevoir des coquillages que je
n'aurais pas vus sur la plage, une fougre que je n'aurais pas trouve
dans les bois, c'et t retrancher au plaisir que la femme me
donnerait tous ceux au milieu desquels l'avait enveloppe mon
imagination. Mais errer ainsi dans les bois de Roussainville sans une
paysanne  embrasser, c'tait ne pas connatre de ces bois le trsor
cach, la beaut profonde. Cette fille que je ne voyais que crible de
feuillages, elle tait elle-mme pour moi comme une plante locale
d'une espce plus leve seulement que les autres et dont la structure
permet d'approcher de plus prs qu'en elles, la saveur profonde du
pays. Je pouvais d'autant plus facilement le croire (et que les
caresses par lesquelles elle m'y ferait parvenir, seraient aussi d'une
sorte particulire et dont je n'aurais pas pu connatre le plaisir par
une autre qu'elle), que j'tais pour longtemps encore  l'ge o on ne
l'a pas encore abstrait ce plaisir de la possession des femmes
diffrentes avec lesquelles on l'a got, o on ne l'a pas rduit 
une notion gnrale qui les fait considrer ds lors comme les
instruments interchangeables d'un plaisir toujours identique. Il
n'existe mme pas, isol, spar et formul dans l'esprit, comme le
but qu'on poursuit en s'approchant d'une femme, comme la cause du
trouble pralable qu'on ressent. A peine y songe-t-on comme  un
plaisir qu'on aura; plutt, on l'appelle son charme  elle; car on ne
pense pas  soi, on ne pense qu' sortir de soi. Obscurment attendu,
immanent et cach, il porte seulement  un tel paroxysme au moment o
il s'accomplit, les autres plaisirs que nous causent les doux regards,
les baisers de celle qui est auprs de nous, qu'il nous apparat
surtout  nous-mme comme une sorte de transport de notre
reconnaissance pour la bont de coeur de notre compagne et pour sa
touchante prdilection  notre gard que nous mesurons aux bienfaits,
au bonheur dont elle nous comble.

Hlas, c'tait en vain que j'implorais le donjon de Roussainville, que
je lui demandais de faire venir auprs de moi quelque enfant de son
village, comme au seul confident que j'avais eu de mes premiers
dsirs, quand au haut de notre maison de Combray, dans le petit
cabinet sentant l'iris, je ne voyais que sa tour au milieu du carreau
de la fentre entr'ouverte, pendant qu'avec les hsitations hroques
du voyageur qui entreprend une exploration ou du dsespr qui se
suicide, dfaillant, je me frayais en moi-mme une route inconnue et
que je croyais mortelle, jusqu'au moment o une trace naturelle comme
celle d'un colimaon s'ajoutait aux feuilles du cassis sauvage qui se
penchaient jusqu' moi. En vain je le suppliais maintenant. En vain,
tenant l'tendue dans le champ de ma vision, je la drainais de mes
regards qui eussent voulu en ramener une femme. Je pouvais aller
jusqu'au porche de Saint-Andr-des-Champs; jamais ne s'y trouvait la
paysanne que je n'eusse pas manqu d'y rencontrer si j'avais t avec
mon grand-pre et dans l'impossibilit de lier conversation avec elle.
Je fixais indfiniment le tronc d'un arbre lointain, de derrire
lequel elle allait surgir et venir  moi; l'horizon scrut restait
dsert, la nuit tombait, c'tait sans espoir que mon attention
s'attachait, comme pour aspirer les cratures qu'ils pouvaient
recler,  ce sol strile,  cette terre puise; et ce n'tait plus
d'allgresse, c'tait de rage que je frappais les arbres du bois de
Roussainville d'entre lesquels ne sortait pas plus d'tres vivants que
s'ils eussent t des arbres peints sur la toile d'un panorama, quand,
ne pouvant me rsigner  rentrer  la maison avant d'avoir serr dans
mes bras la femme que j'avais tant dsire, j'tais pourtant oblig de
reprendre le chemin de Combray en m'avouant  moi-mme qu'tait de
moins en moins probable le hasard qui l'et mise sur mon chemin. Et
s'y ft-elle trouve, d'ailleurs, euss-je os lui parler? Il me
semblait qu'elle m'et considr comme un fou; je cessais de croire
partags par d'autres tres, de croire vrais en dehors de moi les
dsirs que je formais pendant ces promenades et qui ne se ralisaient
pas. Ils ne m'apparaissaient plus que comme les crations purement
subjectives, impuissantes, illusoires, de mon temprament. Ils
n'avaient plus de lien avec la nature, avec la ralit qui ds lors
perdait tout charme et toute signification et n'tait plus  ma vie
qu'un cadre conventionnel comme l'est  la fiction d'un roman le wagon
sur la banquette duquel le voyageur le lit pour tuer le temps.

C'est peut-tre d'une impression ressentie aussi auprs de
Montjouvain, quelques annes plus tard, impression reste obscure
alors, qu'est sortie, bien aprs, l'ide que je me suis faite du
sadisme. On verra plus tard que, pour de tout autres raisons, le
souvenir de cette impression devait jouer un rle important dans ma
vie. C'tait par un temps trs chaud; mes parents qui avaient d
s'absenter pour toute la journe, m'avaient dit de rentrer aussi tard
que je voudrais; et tant all jusqu' la mare de Montjouvain o
j'aimais revoir les reflets du toit de tuile, je m'tais tendu 
l'ombre et endormi dans les buissons du talus qui domine la maison, l
o j'avais attendu mon pre autrefois, un jour qu'il tait all voir
M. Vinteuil. Il faisait presque nuit quand je m'veillai, je voulus me
lever, mais je vis Mlle Vinteuil (autant que je pus la reconnatre,
car je ne l'avais pas vue souvent  Combray, et seulement quand elle
tait encore une enfant, tandis qu'elle commenait d'tre une jeune
fille) qui probablement venait de rentrer, en face de moi,  quelques
centimtres de moi, dans cette chambre o son pre avait reu le mien
et dont elle avait fait son petit salon  elle. La fentre tait
entr'ouverte, la lampe tait allume, je voyais tous ses mouvements
sans qu'elle me vt, mais en m'en allant j'aurais fait craquer les
buissons, elle m'aurait entendu et elle aurait pu croire que je
m'tais cach l pour l'pier.

Elle tait en grand deuil, car son pre tait mort depuis peu. Nous
n'tions pas alls la voir, ma mre ne l'avait pas voulu  cause d'une
vertu qui chez elle limitait seule les effets de la bont: la pudeur;
mais elle la plaignait profondment. Ma mre se rappelant la triste
fin de vie de M. Vinteuil, tout absorbe d'abord par les soins de mre
et de bonne d'enfant qu'il donnait  sa fille, puis par les
souffrances que celle-ci lui avait causes; elle revoyait le visage
tortur qu'avait eu le vieillard tous les derniers temps; elle savait
qu'il avait renonc  jamais  achever de transcrire au net toute son
oeuvre des dernires annes, pauvres morceaux d'un vieux professeur de
piano, d'un ancien organiste de village dont nous imaginions bien
qu'ils n'avaient gure de valeur en eux-mmes, mais que nous ne
mprisions pas parce qu'ils en avaient tant pour lui dont ils avaient
t la raison de vivre avant qu'il les sacrifit  sa fille, et qui
pour la plupart pas mme nots, conservs seulement dans sa mmoire,
quelques-uns inscrits sur des feuillets pars, illisibles, resteraient
inconnus; ma mre pensait  cet autre renoncement plus cruel encore
auquel M. Vinteuil avait t contraint, le renoncement  un avenir de
bonheur honnte et respect pour sa fille; quand elle voquait toute
cette dtresse suprme de l'ancien matre de piano de mes tantes, elle
prouvait un vritable chagrin et songeait avec effroi  celui
autrement amer que devait prouver Mlle Vinteuil tout ml du remords
d'avoir  peu prs tu son pre. Pauvre M. Vinteuil, disait ma mre,
il a vcu et il est mort pour sa fille, sans avoir reu son salaire.
Le recevra-t-il aprs sa mort et sous quelle forme? Il ne pourrait lui
venir que d'elle.

Au fond du salon de Mlle Vinteuil, sur la chemine tait pos un petit
portrait de son pre que vivement elle alla chercher au moment o
retentit le roulement d'une voiture qui venait de la route, puis elle
se jeta sur un canap, et tira prs d'elle une petite table sur
laquelle elle plaa le portrait, comme M. Vinteuil autrefois avait mis
 ct de lui le morceau qu'il avait le dsir de jouer  mes parents.
Bientt son amie entra. Mlle Vinteuil l'accueillit sans se lever, ses
deux mains derrire la tte et se recula sur le bord oppos du sofa
comme pour lui faire une place. Mais aussitt elle sentit qu'elle
semblait ainsi lui imposer une attitude qui lui tait peut-tre
importune. Elle pensa que son amie aimerait peut-tre mieux tre loin
d'elle sur une chaise, elle se trouva indiscrte, la dlicatesse de
son coeur s'en alarma; reprenant toute la place sur le sofa elle ferma
les yeux et se mit  biller pour indiquer que l'envie de dormir tait
la seule raison pour laquelle elle s'tait ainsi tendue. Malgr la
familiarit rude et dominatrice qu'elle avait avec sa camarade, je
reconnaissais les gestes obsquieux et rticents, les brusques
scrupules de son pre. Bientt elle se leva, feignit de vouloir fermer
les volets et de n'y pas russir.

--Laisse donc tout ouvert, j'ai chaud, dit son amie.

--Mais c'est assommant, on nous verra, rpondit Mlle Vinteuil.

Mais elle devina sans doute que son amie penserait qu'elle n'avait dit
ces mots que pour la provoquer  lui rpondre par certains autres
qu'elle avait en effet le dsir d'entendre, mais que par discrtion
elle voulait lui laisser l'initiative de prononcer. Aussi son regard
que je ne pouvais distinguer, dut-il prendre l'expression qui plaisait
tant  ma grand'mre, quand elle ajouta vivement:

--Quand je dis nous voir, je veux dire nous voir lire, c'est
assommant, quelque chose insignifiante qu'on fasse, de penser que des
yeux vous voient.

Par une gnrosit instinctive et une politesse involontaire elle
taisait les mots prmdits qu'elle avait jugs indispensables  la
pleine ralisation de son dsir. Et  tous moments au fond d'elle-mme
une vierge timide et suppliante implorait et faisait reculer un
soudard fruste et vainqueur.

--Oui, c'est probable qu'on nous regarde  cette heure-ci, dans cette
campagne frquente, dit ironiquement son amie. Et puis quoi?
Ajouta-t-elle (en croyant devoir accompagner d'un clignement d'yeux
malicieux et tendre, ces mots qu'elle rcita par bont, comme un
texte, qu'elle savait tre agrable  Mlle Vinteuil, d'un ton qu'elle
s'efforait de rendre cynique), quand mme on nous verrait ce n'en est
que meilleur.

Mlle Vinteuil frmit et se leva. Son coeur scrupuleux et sensible
ignorait quelles paroles devaient spontanment venir s'adapter  la
scne que ses sens rclamaient. Elle cherchait le plus loin qu'elle
pouvait de sa vraie nature morale,  trouver le langage propre  la
fille vicieuse qu'elle dsirait d'tre, mais les mots qu'elle pensait
que celle-ci et prononcs sincrement lui paraissaient faux dans sa
bouche. Et le peu qu'elle s'en permettait tait dit sur un ton guind
o ses habitudes de timidit paralysaient ses vellits d'audace, et
s'entremlait de: tu n'as pas froid, tu n'as pas trop chaud, tu n'as
pas envie d'tre seule et de lire?

--Mademoiselle me semble avoir des penses bien lubriques, ce soir,
finit-elle par dire, rptant sans doute une phrase qu'elle avait
entendue autrefois dans la bouche de son amie.

Dans l'chancrure de son corsage de crpe Mlle Vinteuil sentit que son
amie piquait un baiser, elle poussa un petit cri, s'chappa, et elles
se poursuivirent en sautant, faisant voleter leurs larges manches
comme des ailes et gloussant et piaillant comme des oiseaux amoureux.
Puis Mlle Vinteuil finit par tomber sur le canap, recouverte par le
corps de son amie. Mais celle-ci tournait le dos  la petite table sur
laquelle tait plac le portrait de l'ancien professeur de piano. Mlle
Vinteuil comprit que son amie ne le verrait pas si elle n'attirait pas
sur lui son attention, et elle lui dit, comme si elle venait seulement
de le remarquer:

--Oh! ce portrait de mon pre qui nous regarde, je ne sais pas qui a
pu le mettre l, j'ai pourtant dit vingt fois que ce n'tait pas sa
place.

Je me souvins que c'taient les mots que M. Vinteuil avait dits  mon
pre  propos du morceau de musique. Ce portrait leur servait sans
doute habituellement pour des profanations rituelles, car son amie lui
rpondit par ces paroles qui devaient faire partie de ses rponses
liturgiques:

--Mais laisse-le donc o il est, il n'est plus l pour nous embter.
Crois-tu qu'il pleurnicherait, qu'il voudrait te mettre ton manteau,
s'il te voyait l, la fentre ouverte, le vilain singe.

Mlle Vinteuil rpondit par des paroles de doux reproche: Voyons,
voyons, qui prouvaient la bont de sa nature, non qu'elles fussent
dictes par l'indignation que cette faon de parler de son pre et pu
lui causer (videmment c'tait l un sentiment qu'elle s'tait
habitue,  l'aide de quels sophismes?  faire taire en elle dans ces
minutes-l), mais parce qu'elles taient comme un frein que pour ne
pas se montrer goste elle mettait elle-mme au plaisir que son amie
cherchait  lui procurer. Et puis cette modration souriante en
rpondant  ces blasphmes, ce reproche hypocrite et tendre,
paraissaient peut-tre  sa nature franche et bonne, une forme
particulirement infme, une forme doucereuse de cette sclratesse
qu'elle cherchait  s'assimiler. Mais elle ne put rsister  l'attrait
du plaisir qu'elle prouverait  tre traite avec douceur par une
personne si implacable envers un mort sans dfense; elle sauta sur les
genoux de son amie, et lui tendit chastement son front  baiser comme
elle aurait pu faire si elle avait t sa fille, sentant avec dlices
qu'elles allaient ainsi toutes deux au bout de la cruaut en ravissant
 M. Vinteuil, jusque dans le tombeau, sa paternit. Son amie lui prit
la tte entre ses mains et lui dposa un baiser sur le front avec
cette docilit que lui rendait facile la grande affection qu'elle
avait pour Mlle Vinteuil et le dsir de mettre quelque distraction
dans la vie si triste maintenant de l'orpheline.

--Sais-tu ce que j'ai envie de lui faire  cette vieille horreur?
dit-elle en prenant le portrait.

Et elle murmura  l'oreille de Mlle Vinteuil quelque chose que je ne
pus entendre.

--Oh! tu n'oserais pas.

--Je n'oserais pas cracher dessus? sur a? dit l'amie avec une
brutalit voulue.

Je n'en entendis pas davantage, car Mlle Vinteuil, d'un air las,
gauche, affair, honnte et triste, vint fermer les volets et la
fentre, mais je savais maintenant, pour toutes les souffrances que
pendant sa vie M. Vinteuil avait supportes  cause de sa fille, ce
qu'aprs la mort il avait reu d'elle en salaire.

Et pourtant j'ai pens depuis que si M. Vinteuil avait pu assister 
cette scne, il n'et peut-tre pas encore perdu sa foi dans le bon
coeur de sa fille, et peut-tre mme n'et-il pas eu en cela tout 
fait tort. Certes, dans les habitudes de Mlle Vinteuil l'apparence du
mal tait si entire qu'on aurait eu de la peine  la rencontrer
ralise  ce degr de perfection ailleurs que chez une sadique; c'est
 la lumire de la rampe des thtres du boulevard plutt que sous la
lampe d'une maison de campagne vritable qu'on peut voir une fille
faire cracher une amie sur le portrait d'un pre qui n'a vcu que pour
elle; et il n'y a gure que le sadisme qui donne un fondement dans la
vie  l'esthtique du mlodrame. Dans la ralit, en dehors des cas de
sadisme, une fille aurait peut-tre des manquements aussi cruels que
ceux de Mlle Vinteuil envers la mmoire et les volonts de son pre
mort, mais elle ne les rsumerait pas expressment en un acte d'un
symbolisme aussi rudimentaire et aussi naf; ce que sa conduite aurait
de criminel serait plus voil aux yeux des autres et mme  ses yeux 
elle qui ferait le mal sans se l'avouer. Mais, au-del de l'apparence,
dans le coeur de Mlle Vinteuil, le mal, au dbut du moins, ne fut sans
doute pas sans mlange. Une sadique comme elle est l'artiste du mal,
ce qu'une crature entirement mauvaise ne pourrait tre car le mal ne
lui serait pas extrieur, il lui semblerait tout naturel, ne se
distinguerait mme pas d'elle; et la vertu, la mmoire des morts, la
tendresse filiale, comme elle n'en aurait pas le culte, elle ne
trouverait pas un plaisir sacrilge  les profaner. Les sadiques de
l'espce de Mlle Vinteuil sont des tre si purement sentimentaux, si
naturellement vertueux que mme le plaisir sensuel leur parat quelque
chose de mauvais, le privilge des mchants. Et quand ils se concdent
 eux-mmes de s'y livrer un moment, c'est dans la peau des mchants
qu'ils tchent d'entrer et de faire entrer leur complice, de faon 
avoir eu un moment l'illusion de s'tre vads de leur me scrupuleuse
et tendre, dans le monde inhumain du plaisir. Et je comprenais combien
elle l'et dsir en voyant combien il lui tait impossible d'y
russir. Au moment o elle se voulait si diffrente de son pre, ce
qu'elle me rappelait c'tait les faons de penser, de dire, du vieux
professeur de piano. Bien plus que sa photographie, ce qu'elle
profanait, ce qu'elle faisait servir  ses plaisirs mais qui restait
entre eux et elle et l'empchait de les goter directement, c'tait la
ressemblance de son visage, les yeux bleus de sa mre  lui qu'il lui
avait transmis comme un bijou de famille, ces gestes d'amabilit qui
interposaient entre le vice de Mlle Vinteuil et elle une phrasologie,
une mentalit qui n'tait pas faite pour lui et l'empchait de le
connatre comme quelque chose de trs diffrent des nombreux devoirs
de politesse auxquels elle se consacrait d'habitude. Ce n'est pas le
mal qui lui donnait l'ide du plaisir, qui lui semblait agrable;
c'est le plaisir qui lui semblait malin. Et comme chaque fois qu'elle
s'y adonnait il s'accompagnait pour elle de ces penses mauvaises qui
le reste du temps taient absentes de son me vertueuse, elle
finissait par trouver au plaisir quelque chose de diabolique, par
l'identifier au Mal. Peut-tre Mlle Vinteuil sentait-elle que son amie
n'tait pas foncirement mauvaise, et qu'elle n'tait pas sincre au
moment o elle lui tenait ces propos blasphmatoires. Du moins
avait-elle le plaisir d'embrasser sur son visage, des sourires, des
regards, feints peut-tre, mais analogues dans leur expression
vicieuse et basse  ceux qu'aurait eus non un tre de bont et de
souffrance, mais un tre de cruaut et de plaisir. Elle pouvait
s'imaginer un instant qu'elle jouait vraiment les jeux qu'et jous
avec une complice aussi dnature, une fille qui aurait ressenti en
effet ces sentiments barbares  l'gard de la mmoire de son pre.
Peut-tre n'et-elle pas pens que le mal ft un tat si rare, si
extraordinaire, si dpaysant, o il tait si reposant d'migrer, si
elle avait su discerner en elle comme en tout le monde, cette
indiffrence aux souffrances qu'on cause et qui, quelques autres noms
qu'on lui donne, est la forme terrible et permanente de la cruaut.

S'il tait assez simple d'aller du ct de Msglise, c'tait une
autre affaire d'aller du ct de Guermantes, car la promenade tait
longue et l'on voulait tre sr du temps qu'il ferait. Quand on
semblait entrer dans une srie de beaux jours; quand Franoise
dsespre qu'il ne tombt pas une goutte d'eau pour les pauvres
rcoltes, et ne voyant que de rares nuages blancs nageant  la
surface calme et bleue du ciel s'criait en gmissant: Ne dirait-on
pas qu'on voit ni plus ni moins des chiens de mer qui jouent en
montrant l-haut leurs museaux? Ah! ils pensent bien  faire pleuvoir
pour les pauvres laboureurs! Et puis quand les bls seront pousss,
alors la pluie se mettra  tomber tout  petit patapon, sans
discontinuer, sans plus savoir sur quoi elle tombe que si c'tait sur
la mer; quand mon pre avait reu invariablement les mmes rponses
favorables du jardinier et du baromtre, alors on disait au dner:
Demain s'il fait le mme temps, nous irons du ct de Guermantes. On
partait tout de suite aprs djeuner par la petite porte du jardin et
on tombait dans la rue des Perchamps, troite et formant un angle
aigu, remplie de gramines au milieu desquelles deux ou trois gupes
passaient la journe  herboriser, aussi bizarre que son nom d'o me
semblaient driver ses particularits curieuses et sa personnalit
revche, et qu'on chercherait en vain dans le Combray d'aujourd'hui o
sur son trac ancien s'lve l'cole. Mais ma rverie (semblable  ces
architectes lves de Viollet-le-Duc, qui, croyant retrouver sous un
jub Renaissance et un autel du XVIIe sicle les traces d'un choeur
roman, remettent tout l'difice dans l'tat o il devait tre au XIIe
sicle) ne laisse pas une pierre du btiment nouveau, reperce et
restitue la rue des Perchamps. Elle a d'ailleurs pour ces
reconstitutions, des donnes plus prcises que n'en ont gnralement
les restaurateurs: quelques images conserves par ma mmoire, les
dernires peut-tre qui existent encore actuellement, et destines 
tre bientt ananties, de ce qu'tait le Combray du temps de mon
enfance; et parce que c'est lui-mme qui les a traces en moi avant de
disparatre, mouvantes,--si on peut comparer un obscur portrait  ces
effigies glorieuses dont ma grand'mre aimait  me donner des
reproductions--comme ces gravures anciennes de la Cne ou ce tableau de
Gentile Bellini dans lesquels l'on voit en un tat qui n'existe plus
aujourd'hui le chef-d'oeuvre de Vinci et le portail de Saint-Marc.

On passait, rue de l'Oiseau, devant la vieille htellerie de l'Oiseau
flesch dans la grande cour de laquelle entrrent quelquefois au XVIIe
sicle les carrosses des duchesses de Montpensier, de Guermantes et de
Montmorency quand elles avaient  venir  Combray pour quelque
contestation avec leurs fermiers, pour une question d'hommage. On
gagnait le mail entre les arbres duquel apparaissait le clocher de
Saint-Hilaire. Et j'aurais voulu pouvoir m'asseoir l et rester toute
la journe  lire en coutant les cloches; car il faisait si beau et
si tranquille que, quand sonnait l'heure, on aurait dit non qu'elle
rompait le calme du jour mais qu'elle le dbarrassait de ce qu'il
contenait et que le clocher avec l'exactitude indolente et soigneuse
d'une personne qui n'a rien d'autre  faire, venait seulement--pour
exprimer et laisser tomber les quelques gouttes d'or que la chaleur y
avait lentement et naturellement amasses--de presser, au moment voulu,
la plnitude du silence.

Le plus grand charme du ct de Guermantes, c'est qu'on y avait
presque tout le temps  ct de soi le cours de la Vivonne. On la
traversait une premire fois, dix minutes aprs avoir quitt la
maison, sur une passerelle dite le Pont-Vieux. Ds le lendemain de
notre arrive, le jour de Pques, aprs le sermon s'il faisait beau
temps, je courais jusque-l, voir dans ce dsordre d'un matin de
grande fte o quelques prparatifs somptueux font paratre plus
sordides les ustensiles de mnage qui tranent encore, la rivire qui
se promenait dj en bleu-ciel entre les terres encore noires et nues,
accompagne seulement d'une bande de coucous arrivs trop tt et de
primevres en avance, cependant que  et l une violette au bec bleu
laissait flchir sa tige sous le poids de la goutte d'odeur qu'elle
tenait dans son cornet. Le Pont-Vieux dbouchait dans un sentier de
halage qui  cet endroit se tapissait l't du feuillage bleu d'un
noisetier sous lequel un pcheur en chapeau de paille avait pris
racine. A Combray o je savais quelle individualit de marchal
ferrant ou de garon picier tait dissimule sous l'uniforme du
suisse ou le surplis de l'enfant de choeur, ce pcheur est la seule
personne dont je n'aie jamais dcouvert l'identit. Il devait
connatre mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous
passions; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe
de me taire pour ne pas effrayer le poisson. Nous nous engagions dans
le sentier de halage qui dominait le courant d'un talus de plusieurs
pieds; de l'autre ct la rive tait basse, tendue en vastes prs
jusqu'au village et jusqu' la gare qui en tait distante. Ils taient
sems des restes,  demi enfouis dans l'herbe, du chteau des anciens
comtes de Combray qui au moyen ge avait de ce ct le cours de la
Vivonne comme dfense contre les attaques des sires de Guermantes et
des abbs de Martinville. Ce n'taient plus que quelques fragments de
tours bossuant la prairie,  peine apparents, quelques crneaux d'o
jadis l'arbaltrier lanait des pierres, d'o le guetteur surveillait
Novepont, Clairefontaine, Martinville-le-Sec, Bailleau-l'Exempt,
toutes terres vassales de Guermantes entre lesquelles Combray tait
enclav, aujourd'hui au ras de l'herbe, domins par les enfants de
l'cole des frres qui venaient l apprendre leurs leons ou jouer aux
rcrations;--pass presque descendu dans la terre, couch au bord de
l'eau comme un promeneur qui prend le frais, mais me donnant fort 
songer, me faisant ajouter dans le nom de Combray  la petite ville
d'aujourd'hui une cit trs diffrente, retenant mes penses par son
visage incomprhensible et d'autrefois qu'il cachait  demi sous les
boutons d'or. Ils taient fort nombreux  cet endroit qu'ils avaient
choisi pour leurs jeux sur l'herbe, isols, par couples, par troupes,
jaunes comme un jaune d'oeuf, brillants d'autant plus, me semblait-il,
que ne pouvant driver vers aucune vellit de dgustation le plaisir
que leur vue me causait, je l'accumulais dans leur surface dore,
jusqu' ce qu'il devnt assez puissant pour produire de l'inutile
beaut; et cela ds ma plus petite enfance, quand du sentier de halage
je tendais les bras vers eux sans pouvoir peler compltement leur
joli nom de Princes de contes de fes franais, venus peut-tre il y a
bien des sicles d'Asie mais apatris pour toujours au village,
contents du modeste horizon, aimant le soleil et le bord de l'eau,
fidles  la petite vue de la gare, gardant encore pourtant comme
certaines de nos vieilles toiles peintes, dans leur simplicit
populaire, un potique clat d'orient.

Je m'amusais  regarder les carafes que les gamins mettaient dans la
Vivonne pour prendre les petits poissons, et qui, remplies par la
rivire, o elles sont  leur tour encloses,  la fois contenant aux
flancs transparents comme une eau durcie, et contenu plong dans un
plus grand contenant de cristal liquide et courant, voquaient l'image
de la fracheur d'une faon plus dlicieuse et plus irritante qu'elles
n'eussent fait sur une table servie, en ne la montrant qu'en fuite
dans cette allitration perptuelle entre l'eau sans consistance o
les mains ne pouvaient la capter et le verre sans fluidit o le
palais ne pourrait en jouir. Je me promettais de venir l plus tard
avec des lignes; j'obtenais qu'on tirt un peu de pain des provisions
du goter; j'en jetais dans la Vivonne des boulettes qui semblaient
suffire pour y provoquer un phnomne de sursaturation, car l'eau se
solidifiait aussitt autour d'elles en grappes ovodes de ttards
inanitis qu'elle tenait sans doute jusque-l en dissolution,
invisibles, tout prs d'tre en voie de cristallisation.

Bientt le cours de la Vivonne s'obstrue de plantes d'eau. Il y en a
d'abord d'isoles comme tel nnufar  qui le courant au travers duquel
il tait plac d'une faon malheureuse laissait si peu de repos que
comme un bac actionn mcaniquement il n'abordait une rive que pour
retourner  celle d'o il tait venu, refaisant ternellement la
double traverse. Pouss vers la rive, son pdoncule se dpliait,
s'allongeait, filait, atteignait l'extrme limite de sa tension
jusqu'au bord o le courant le reprenait, le vert cordage se repliait
sur lui-mme et ramenait la pauvre plante  ce qu'on peut d'autant
mieux appeler son point de dpart qu'elle n'y restait pas une seconde
sans en repartir par une rptition de la mme manoeuvre. Je la
retrouvais de promenade en promenade, toujours dans la mme situation,
faisant penser  certains neurasthniques au nombre desquels mon
grand-pre comptait ma tante Lonie, qui nous offrent sans changement
au cours des annes le spectacle des habitudes bizarres qu'ils se
croient chaque fois  la veille de secouer et qu'ils gardent toujours;
pris dans l'engrenage de leurs malaises et de leurs manies, les
efforts dans lesquels ils se dbattent inutilement pour en sortir ne
font qu'assurer le fonctionnement et faire jouer le dclic de leur
dittique trange, inluctable et funeste. Tel tait ce nnufar,
pareil aussi  quelqu'un de ces malheureux dont le tourment singulier,
qui se rpte indfiniment durant l'ternit, excitait la curiosit de
Dante et dont il se serait fait raconter plus longuement les
particularits et la cause par le supplici lui-mme, si Virgile,
s'loignant  grands pas, ne l'avait forc  le rattraper au plus
vite, comme moi mes parents.

Mais plus loin le courant se ralentit, il traverse une proprit dont
l'accs tait ouvert au public par celui  qui elle appartenait et qui
s'y tait complu  des travaux d'horticulture aquatique, faisant
fleurir, dans les petits tangs que forme la Vivonne, de vritables
jardins de nymphas. Comme les rives taient  cet endroit trs
boises, les grandes ombres des arbres donnaient  l'eau un fond qui
tait habituellement d'un vert sombre mais que parfois, quand nous
rentrions par certains soirs rassrns d'aprs-midi orageux, j'ai vu
d'un bleu clair et cru, tirant sur le violet, d'apparence cloisonne
et de got japonais.  et l,  la surface, rougissait comme une
fraise une fleur de nympha au coeur carlate, blanc sur les bords.
Plus loin, les fleurs plus nombreuses taient plus ples, moins
lisses, plus grenues, plus plisses, et disposes par le hasard en
enroulements si gracieux qu'on croyait voir flotter  la drive, comme
aprs l'effeuillement mlancolique d'une fte galante, des roses
mousseuses en guirlandes dnoues. Ailleurs un coin semblait rserv
aux espces communes qui montraient le blanc et rose proprets de la
julienne, lavs comme de la porcelaine avec un soin domestique, tandis
qu'un peu plus loin, presses les unes contre les autres en une
vritable plate-bande flottante, on et dit des penses des jardins
qui taient venues poser comme des papillons leur ailes bleutres et
glaces, sur l'obliquit transparente de ce parterre d'eau; de ce
parterre cleste aussi: car il donnait aux fleurs un sol d'une couleur
plus prcieuse, plus mouvante que la couleur des fleurs elles-mmes;
et, soit que pendant l'aprs-midi il ft tinceler sous les nymphas
le kalidoscope d'un bonheur attentif, silencieux et mobile, ou qu'il
s'emplt vers le soir, comme quelque port lointain, du rose et de la
rverie du couchant, changeant sans cesse pour rester toujours en
accord, autour des corolles de teintes plus fixes, avec ce qu'il y a
de plus profond, de plus fugitif, de plus mystrieux,--avec ce qu'il y
a d'infini,--dans l'heure, il semblait les avoir fait fleurir en plein
ciel.

Au sortir de ce parc, la Vivonne redevient courante. Que de fois j'ai
vu, j'ai dsir imiter quand je serais libre de vivre  ma guise, un
rameur, qui, ayant lch l'aviron, s'tait couch  plat sur le dos,
la tte en bas, au fond de sa barque, et la laissant flotter  la
drive, ne pouvant voir que le ciel qui filait lentement au-dessus de
lui, portait sur son visage l'avant-got du bonheur et de la paix.

Nous nous asseyions entre les iris au bord de l'eau. Dans le ciel
fri, flnait longuement un nuage oisif. Par moments oppresse par
l'ennui, une carpe se dressait hors de l'eau dans une aspiration
anxieuse. C'tait l'heure du goter. Avant de repartir nous restions
longtemps  manger des fruits, du pain et du chocolat, sur l'herbe o
parvenaient jusqu' nous, horizontaux, affaiblis, mais denses et
mtalliques encore, des sons de la cloche de Saint-Hilaire qui ne
s'taient pas mlangs  l'air qu'ils traversaient depuis si
longtemps, et ctels par la palpitation successive de toutes leurs
lignes sonores, vibraient en rasant les fleurs,  nos pieds.

Parfois, au bord de l'eau entoure de bois, nous rencontrions une
maison dite de plaisance, isole, perdue, qui ne voyait rien, du
monde, que la rivire qui baignait ses pieds. Une jeune femme dont le
visage pensif et les voiles lgants n'taient pas de ce pays et qui
sans doute tait venue, selon l'expression populaire s'enterrer l,
goter le plaisir amer de sentir que son nom, le nom surtout de celui
dont elle n'avait pu garder le coeur, y tait inconnu, s'encadrait dans
la fentre qui ne lui laissait pas regarder plus loin que la barque
amarre prs de la porte. Elle levait distraitement les yeux en
entendant derrire les arbres de la rive la voix des passants dont
avant qu'elle et aperu leur visage, elle pouvait tre certaine que
jamais ils n'avaient connu, ni ne connatraient l'infidle, que rien
dans leur pass ne gardait sa marque, que rien dans leur avenir
n'aurait l'occasion de la recevoir. On sentait que, dans son
renoncement, elle avait volontairement quitt des lieux o elle aurait
pu du moins apercevoir celui qu'elle aimait, pour ceux-ci qui ne
l'avaient jamais vu. Et je la regardais, revenant de quelque promenade
sur un chemin o elle savait qu'il ne passerait pas, ter de ses mains
rsignes de longs gants d'une grce inutile.

Jamais dans la promenade du ct de Guermantes nous ne pmes remonter
jusqu'aux sources de la Vivonne, auxquelles j'avais souvent pens et
qui avaient pour moi une existence si abstraite, si idale, que
j'avais t aussi surpris quand on m'avait dit qu'elles se trouvaient
dans le dpartement,  une certaine distance kilomtrique de Combray,
que le jour o j'avais appris qu'il y avait un autre point prcis de
la terre o s'ouvrait, dans l'antiquit, l'entre des Enfers. Jamais
non plus nous ne pmes pousser jusqu'au terme que j'eusse tant
souhait d'atteindre, jusqu' Guermantes. Je savais que l rsidaient
des chtelains, le duc et la duchesse de Guermantes, je savais qu'ils
taient des personnages rels et actuellement existants, mais chaque
fois que je pensais  eux, je me les reprsentais tantt en
tapisserie, comme tait la comtesse de Guermantes, dans le
Couronnement d'Esther de notre glise, tantt de nuances changeantes
comme tait Gilbert le Mauvais dans le vitrail o il passait du vert
chou au bleu prune selon que j'tais encore  prendre de l'eau bnite
ou que j'arrivais  nos chaises, tantt tout  fait impalpables comme
l'image de Genevive de Brabant, anctre de la famille de Guermantes,
que la lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou
faisait monter au plafond,--enfin toujours envelopps du mystre des
temps mrovingiens et baignant comme dans un coucher de soleil dans la
lumire orange qui mane de cette syllabe: antes. Mais si malgr
cela ils taient pour moi, en tant que duc et duchesse, des tres
rels, bien qu'tranges, en revanche leur personne ducale se
distendait dmesurment, s'immatrialisait, pour pouvoir contenir en
elle ce Guermantes dont ils taient duc et duchesse, tout ce ct de
Guermantes ensoleill, le cours de la Vivonne, ses nymphas et ses
grands arbres, et tant de beaux aprs-midi. Et je savais qu'ils ne
portaient pas seulement le titre de duc et de duchesse de Guermantes,
mais que depuis le XIVe sicle o, aprs avoir inutilement essay de
vaincre leurs anciens seigneurs ils s'taient allis  eux par des
mariages, ils taient comtes de Combray, les premiers des citoyens de
Combray par consquent et pourtant les seuls qui n'y habitassent pas.
Comtes de Combray, possdant Combray au milieu de leur nom, de leur
personne, et sans doute ayant effectivement en eux cette trange et
pieuse tristesse qui tait spciale  Combray; propritaires de la
ville, mais non d'une maison particulire, demeurant sans doute
dehors, dans la rue, entre ciel et terre, comme ce Gilbert de
Guermantes, dont je ne voyais aux vitraux de l'abside de Saint-Hilaire
que l'envers de laque noire, si je levais la tte quand j'allais
chercher du sel chez Camus.

Puis il arriva que sur le ct de Guermantes je passai parfois devant
de petits enclos humides o montaient des grappes de fleurs sombres.
Je m'arrtais, croyant acqurir une notion prcieuse, car il me
semblait avoir sous les yeux un fragment de cette rgion fluviatile,
que je dsirais tant connatre depuis que je l'avais vue dcrite par
un de mes crivains prfrs. Et ce fut avec elle, avec son sol
imaginaire travers de cours d'eau bouillonnants, que Guermantes,
changeant d'aspect dans ma pense, s'identifia, quand j'eus entendu le
docteur Percepied nous parler des fleurs et des belles eaux vives
qu'il y avait dans le parc du chteau. Je rvais que Mme de Guermantes
m'y faisait venir, prise pour moi d'un soudain caprice; tout le jour
elle y pchait la truite avec moi. Et le soir me tenant par la main,
en passant devant les petits jardins de ses vassaux, elle me montrait
le long des murs bas, les fleurs qui y appuient leurs quenouilles
violettes et rouges et m'apprenait leurs noms. Elle me faisait lui
dire le sujet des pomes que j'avais l'intention de composer. Et ces
rves m'avertissaient que puisque je voulais un jour tre un crivain,
il tait temps de savoir ce que je comptais crire. Mais ds que je me
le demandais, tchant de trouver un sujet o je pusse faire tenir une
signification philosophique infinie, mon esprit s'arrtait de
fonctionner, je ne voyais plus que le vide en face de mon attention,
je sentais que je n'avais pas de gnie ou peut-tre une maladie
crbrale l'empchait de natre. Parfois je comptais sur mon pre pour
arranger cela. Il tait si puissant, si en faveur auprs des gens en
place qu'il arrivait  nous faire transgresser les lois que Franoise
m'avait appris  considrer comme plus inluctables que celles de la
vie et de la mort,  faire retarder d'un an pour notre maison, seule
de tout le quartier, les travaux de ravalement,  obtenir du
ministre pour le fils de Mme Sazerat qui voulait aller aux eaux,
l'autorisation qu'il passt le baccalaurat deux mois d'avance, dans
la srie des candidats dont le nom commenait par un A au lieu
d'attendre le tour des S. Si j'tais tomb gravement malade, si
j'avais t captur par des brigands, persuad que mon pre avait trop
d'intelligences avec les puissances suprmes, de trop irrsistibles
lettres de recommandation auprs du bon Dieu, pour que ma maladie ou
ma captivit pussent tre autre chose que de vains simulacres sans
danger pour moi, j'aurais attendu avec calme l'heure invitable du
retour  la bonne ralit, l'heure de la dlivrance ou de la gurison;
peut-tre cette absence de gnie, ce trou noir qui se creusait dans
mon esprit quand je cherchais le sujet de mes crits futurs,
n'tait-il aussi qu'une illusion sans consistance, et cesserait-elle
par l'intervention de mon pre qui avait d convenir avec le
Gouvernement et avec la Providence que je serais le premier crivain
de l'poque. Mais d'autres fois tandis que mes parents
s'impatientaient de me voir rester en arrire et ne pas les suivre, ma
vie actuelle au lieu de me sembler une cration artificielle de mon
pre et qu'il pouvait modifier  son gr, m'apparaissait au contraire
comme comprise dans une ralit qui n'tait pas faite pour moi, contre
laquelle il n'y avait pas de recours, au coeur de laquelle je n'avais
pas d'alli, qui ne cachait rien au del d'elle-mme. Il me semblait
alors que j'existais de la mme faon que les autres hommes, que je
vieillirais, que je mourrais comme eux, et que parmi eux j'tais
seulement du nombre de ceux qui n'ont pas de dispositions pour crire.
Aussi, dcourag, je renonais  jamais  la littrature, malgr les
encouragements que m'avait donns Bloch. Ce sentiment intime,
immdiat, que j'avais du nant de ma pense, prvalait contre toutes
les paroles flatteuses qu'on pouvait me prodiguer, comme chez un
mchant dont chacun vante les bonnes actions, les remords de sa
conscience.

Un jour ma mre me dit: Puisque tu parles toujours de Mme de
Guermantes, comme le docteur Percepied l'a trs bien soigne il y a
quatre ans, elle doit venir  Combray pour assister au mariage de sa
fille. Tu pourras l'apercevoir  la crmonie. C'tait du reste par
le docteur Percepied que j'avais le plus entendu parler de Mme de
Guermantes, et il nous avait mme montr le numro d'une revue
illustre o elle tait reprsente dans le costume qu'elle portait 
un bal travesti chez la princesse de Lon.

Tout d'un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le
suisse en se dplaant me permit de voir assise dans une chapelle une
dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perants, une cravate
bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton
au coin du nez. Et parce que dans la surface de son visage rouge,
comme si elle et eu trs chaud, je distinguais, dilues et  peine
perceptibles, des parcelles d'analogie avec le portrait qu'on m'avait
montr, parce que surtout les traits particuliers que je relevais en
elle, si j'essayais de les noncer, se formulaient prcisment dans
les mmes termes: un grand nez, des yeux bleus, dont s'tait servi le
docteur Percepied quand il avait dcrit devant moi la duchesse de
Guermantes, je me dis: cette dame ressemble  Mme de Guermantes; or la
chapelle o elle suivait la messe tait celle de Gilbert le Mauvais,
sous les plates tombes de laquelle, dores et distendues comme des
alvoles de miel, reposaient les anciens comtes de Brabant, et que je
me rappelais tre  ce qu'on m'avait dit rserve  la famille de
Guermantes quand quelqu'un de ses membres venait pour une crmonie 
Combray; il ne pouvait vraisemblablement y avoir qu'une seule femme
ressemblant au portrait de Mme de Guermantes, qui ft ce jour-l, jour
o elle devait justement venir, dans cette chapelle: c'tait elle! Ma
dception tait grande. Elle provenait de ce que je n'avais jamais
pris garde quand je pensais  Mme de Guermantes, que je me la
reprsentais avec les couleurs d'une tapisserie ou d'un vitrail, dans
un autre sicle, d'une autre matire que le reste des personnes
vivantes. Jamais je ne m'tais avis qu'elle pouvait avoir une figure
rouge, une cravate mauve comme Mme Sazerat, et l'ovale de ses joues me
fit tellement souvenir de personnes que j'avais vues  la maison que
le soupon m'effleura, pour se dissiper d'ailleurs aussitt aprs, que
cette dame en son principe gnrateur, en toutes ses molcules,
n'tait peut-tre pas substantiellement la duchesse de Guermantes,
mais que son corps, ignorant du nom qu'on lui appliquait, appartenait
 un certain type fminin, qui comprenait aussi des femmes de mdecins
et de commerants. C'est cela, ce n'est que cela, Mme de Guermantes!
disait la mine attentive et tonne avec laquelle je contemplais cette
image qui naturellement n'avait aucun rapport avec celles qui sous le
mme nom de Mme de Guermantes taient apparues tant de fois dans mes
songes, puisque, elle, elle n'avait pas t comme les autres
arbitrairement forme par moi, mais qu'elle m'avait saut aux yeux
pour la premire fois il y a un moment seulement, dans l'glise; qui
n'tait pas de la mme nature, n'tait pas colorable  volont comme
elles qui se laissaient imbiber de la teinte orange d'une syllabe,
mais tait si relle que tout, jusqu' ce petit bouton qui
s'enflammait au coin du nez, certifiait son assujettissement aux lois
de la vie, comme dans une apothose de thtre, un plissement de la
robe de la fe, un tremblement de son petit doigt, dnoncent la
prsence matrielle d'une actrice vivante, l o nous tions
incertains si nous n'avions pas devant les yeux une simple projection
lumineuse.

Mais en mme temps, sur cette image que le nez prominent, les yeux
perants, pinglaient dans ma vision (peut-tre parce que c'tait eux
qui l'avaient d'abord atteinte, qui y avaient fait la premire
encoche, au moment o je n'avais pas encore le temps de songer que la
femme qui apparaissait devant moi pouvait tre Mme de Guermantes), sur
cette image toute rcente, inchangeable, j'essayais d'appliquer
l'ide: C'est Mme de Guermantes sans parvenir qu' la faire
manoeuvrer en face de l'image, comme deux disques spars par un
intervalle. Mais cette Mme de Guermantes  laquelle j'avais si souvent
rv, maintenant que je voyais qu'elle existait effectivement en
dehors de moi, en prit plus de puissance encore sur mon imagination
qui, un moment paralyse au contact d'une ralit si diffrente de ce
qu'elle attendait, se mit  ragir et  me dire: Glorieux ds avant
Charlemagne, les Guermantes avaient le droit de vie et de mort sur
leurs vassaux; la duchesse de Guermantes descend de Genevive de
Brabant. Elle ne connat, ni ne consentirait  connatre aucune des
personnes qui sont ici.

Et-- merveilleuse indpendance des regards humains, retenus au visage
par une corde si lche, si longue, si extensible qu'ils peuvent se
promener seuls loin de lui--pendant que Mme de Guermantes tait assise
dans la chapelle au-dessus des tombes de ses morts, ses regards
flnaient  et l, montaient le long des piliers, s'arrtaient mme
sur moi comme un rayon de soleil errant dans la nef, mais un rayon de
soleil qui, au moment o je reus sa caresse, me sembla conscient.
Quant  Mme de Guermantes elle-mme, comme elle restait immobile,
assise comme une mre qui semble ne pas voir les audaces espigles et
les entreprises indiscrtes de ses enfants qui jouent et interpellent
des personnes qu'elle ne connat pas, il me ft impossible de savoir
si elle approuvait ou blmait dans le dsoeuvrement de son me, le
vagabondage de ses regards.

Je trouvais important qu'elle ne partt pas avant que j'eusse pu la
regarder suffisamment, car je me rappelais que depuis des annes je
considrais sa vue comme minemment dsirable, et je ne dtachais pas
mes yeux d'elle, comme si chacun de mes regards et pu matriellement
emporter et mettre en rserve en moi le souvenir du nez prominent,
des joues rouges, de toutes ces particularits qui me semblaient
autant de renseignements prcieux, authentiques et singuliers sur son
visage. Maintenant que me le faisaient trouver beau toutes les penses
que j'y rapportais--et peut-tre surtout, forme de l'instinct de
conservation des meilleures parties de nous-mmes, ce dsir qu'on a
toujours de ne pas avoir t du,--la replaant (puisque c'tait une
seule personne qu'elle et cette duchesse de Guermantes que j'avais
voque jusque-l) hors du reste de l'humanit dans laquelle la vue
pure et simple de son corps me l'avait fait un instant confondre, je
m'irritais en entendant dire autour de moi: Elle est mieux que Mme
Sazerat, que Mlle Vinteuil, comme si elle leur et t comparable. Et
mes regards s'arrtant  ses cheveux blonds,  ses yeux bleus, 
l'attache de son cou et omettant les traits qui eussent pu me rappeler
d'autres visages, je m'criais devant ce croquis volontairement
incomplet: Qu'elle est belle! Quelle noblesse! Comme c'est bien une
fire Guermantes, la descendante de Genevive de Brabant, que j'ai
devant moi! Et l'attention avec laquelle j'clairais son visage
l'isolait tellement, qu'aujourd'hui si je repense  cette crmonie,
il m'est impossible de revoir une seule des personnes qui y
assistaient sauf elle et le suisse qui rpondit affirmativement quand
je lui demandai si cette dame tait bien Mme de Guermantes. Mais elle,
je la revois, surtout au moment du dfil dans la sacristie
qu'clairait le soleil intermittent et chaud d'un jour de vent et
d'orage, et dans laquelle Mme de Guermantes se trouvait au milieu de
tous ces gens de Combray dont elle ne savait mme pas les noms, mais
dont l'infriorit proclamait trop sa suprmatie pour qu'elle ne
ressentt pas pour eux une sincre bienveillance et auxquels du reste
elle esprait imposer davantage encore  force de bonne grce et de
simplicit. Aussi, ne pouvant mettre ces regards volontaires, chargs
d'une signification prcise, qu'on adresse  quelqu'un qu'on connat,
mais seulement laisser ses penses distraites s'chapper incessamment
devant elle en un flot de lumire bleue qu'elle ne pouvait contenir,
elle ne voulait pas qu'il pt gner, paratre ddaigner ces petites
gens qu'il rencontrait au passage, qu'il atteignait  tous moments. Je
revois encore, au-dessus de sa cravate mauve, soyeuse et gonfle, le
doux tonnement de ses yeux auxquels elle avait ajout sans oser le
destiner  personne mais pour que tous pussent en prendre leur part un
sourire un peu timide de suzeraine qui a l'air de s'excuser auprs de
ses vassaux et de les aimer. Ce sourire tomba sur moi qui ne la
quittais pas des yeux. Alors me rappelant ce regard qu'elle avait
laiss s'arrter sur moi, pendant la messe, bleu comme un rayon de
soleil qui aurait travers le vitrail de Gilbert le Mauvais, je me
dis: Mais sans doute elle fait attention  moi. Je crus que je lui
plaisais, qu'elle penserait encore  moi quand elle aurait quitt
l'glise, qu' cause de moi elle serait peut-tre triste le soir 
Guermantes. Et aussitt je l'aimai, car s'il peut quelquefois suffire
pour que nous aimions une femme qu'elle nous regarde avec mpris comme
j'avais cru qu'avait fait Mlle Swann et que nous pensions qu'elle ne
pourra jamais nous appartenir, quelquefois aussi il peut suffire
qu'elle nous regarde avec bont comme faisait Mme de Guermantes et que
nous pensions qu'elle pourra nous appartenir. Ses yeux bleuissaient
comme une pervenche impossible  cueillir et que pourtant elle m'et
ddie; et le soleil menac par un nuage, mais dardant encore de toute
sa force sur la place et dans la sacristie, donnait une carnation de
granium aux tapis rouges qu'on y avait tendus par terre pour la
solennit et sur lesquels s'avanait en souriant Mme de Guermantes, et
ajoutait  leur lainage un velout rose, un piderme de lumire, cette
sorte de tendresse, de srieuse douceur dans la pompe et dans la joie
qui caractrisent certaines pages de Lohengrin, certaines peintures de
Carpaccio, et qui font comprendre que Baudelaire ait pu appliquer au
son de la trompette l'pithte de dlicieux.

Combien depuis ce jour, dans mes promenades du ct de Guermantes, il
me parut plus affligeant encore qu'auparavant de n'avoir pas de
dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer  tre jamais un
crivain clbre. Les regrets que j'en prouvais, tandis que je
restais seul  rver un peu  l'cart, me faisaient tant souffrir, que
pour ne plus les ressentir, de lui-mme par une sorte d'inhibition
devant la douleur, mon esprit s'arrtait entirement de penser aux
vers, aux romans,  un avenir potique sur lequel mon manque de talent
m'interdisait de compter. Alors, bien en dehors de toutes ces
proccupations littraires et ne s'y rattachant en rien, tout d'un
coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l'odeur d'un chemin
me faisaient arrter par un plaisir particulier qu'ils me donnaient,
et aussi parce qu'ils avaient l'air de cacher au del de ce que je
voyais, quelque chose qu'ils invitaient  venir prendre et que malgr
mes efforts je n'arrivais pas  dcouvrir. Comme je sentais que cela
se trouvait en eux, je restais l, immobile,  regarder,  respirer, 
tcher d'aller avec ma pense au del de l'image ou de l'odeur. Et
s'il me fallait rattraper mon grand-pre, poursuivre ma route, je
cherchais  les retrouver, en fermant les yeux; je m'attachais  me
rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans
que je pusse comprendre pourquoi, m'avaient sembl pleines, prtes 
s'entr'ouvrir,  me livrer ce dont elles n'taient qu'un couvercle.
Certes ce n'tait pas des impressions de ce genre qui pouvaient me
rendre l'esprance que j'avais perdue de pouvoir tre un jour crivain
et pote, car elles taient toujours lies  un objet particulier
dpourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant  aucune vrit
abstraite. Mais du moins elles me donnaient un plaisir irraisonn,
l'illusion d'une sorte de fcondit et par l me distrayaient de
l'ennui, du sentiment de mon impuissance que j'avais prouvs chaque
fois que j'avais cherch un sujet philosophique pour une grande oeuvre
littraire. Mais le devoir de conscience tait si ardu que
m'imposaient ces impressions de forme, de parfum ou de couleur--de
tcher d'apercevoir ce qui se cachait derrire elles, que je ne
tardais pas  me chercher  moi-mme des excuses qui me permissent de
me drober  ces efforts et de m'pargner cette fatigue. Par bonheur
mes parents m'appelaient, je sentais que je n'avais pas prsentement
la tranquillit ncessaire pour poursuivre utilement ma recherche, et
qu'il valait mieux n'y plus penser jusqu' ce que je fusse rentr, et
ne pas me fatiguer d'avance sans rsultat. Alors je ne m'occupais plus
de cette chose inconnue qui s'enveloppait d'une forme ou d'un parfum,
bien tranquille puisque je la ramenais  la maison, protge par le
revtement d'images sous lesquelles je la trouverais vivante, comme
les poissons que les jours o on m'avait laiss aller  la pche, je
rapportais dans mon panier couverts par une couche d'herbe qui
prservait leur fracheur. Une fois  la maison je songeais  autre
chose et ainsi s'entassaient dans mon esprit (comme dans ma chambre
les fleurs que j'avais cueillies dans mes promenades ou les objets
qu'on m'avait donns), une pierre o jouait un reflet, un toit, un son
de cloche, une odeur de feuilles, bien des images diffrentes sous
lesquelles il y a longtemps qu'est morte la ralit pressentie que je
n'ai pas eu assez de volont pour arriver  dcouvrir. Une fois
pourtant,--o notre promenade s'tant prolonge fort au del de sa
dure habituelle, nous avions t bien heureux de rencontrer 
mi-chemin du retour, comme l'aprs-midi finissait, le docteur
Percepied qui passait en voiture  bride abattue, nous avait reconnus
et fait monter avec lui,--j'eus une impression de ce genre et ne
l'abandonnai pas sans un peu l'approfondir. On m'avait fait monter
prs du cocher, nous allions comme le vent parce que le docteur avait
encore avant de rentrer  Combray  s'arrter  Martinville-le-Sec
chez un malade  la porte duquel il avait t convenu que nous
l'attendrions. Au tournant d'un chemin j'prouvai tout  coup ce
plaisir spcial qui ne ressemblait  aucun autre,  apercevoir les
deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant
et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient
l'air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, spar
d'eux par une colline et une valle, et situ sur un plateau plus
lev dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d'eux.

En constatant, en notant la forme de leur flche, le dplacement de
leurs lignes, l'ensoleillement de leur surface, je sentais que je
n'allais pas au bout de mon impression, que quelque chose tait
derrire ce mouvement, derrire cette clart, quelque chose qu'ils
semblaient contenir et drober  la fois.

Les clochers paraissaient si loigns et nous avions l'air de si peu
nous rapprocher d'eux, que je fus tonn quand, quelques instants
aprs, nous nous arrtmes devant l'glise de Martinville. Je ne
savais pas la raison du plaisir que j'avais eu  les apercevoir 
l'horizon et l'obligation de chercher  dcouvrir cette raison me
semblait bien pnible; j'avais envie de garder en rserve dans ma tte
ces lignes remuantes au soleil et de n'y plus penser maintenant. Et il
est probable que si je l'avais fait, les deux clochers seraient alls
 jamais rejoindre tant d'arbres, de toits, de parfums, de sons, que
j'avais distingus des autres  cause de ce plaisir obscur qu'ils
m'avaient procur et que je n'ai jamais approfondi. Je descendis
causer avec mes parents en attendant le docteur. Puis nous repartmes,
je repris ma place sur le sige, je tournai la tte pour voir encore
les clochers qu'un peu plus tard, j'aperus une dernire fois au
tournant d'un chemin. Le cocher, qui ne semblait pas dispos  causer,
ayant  peine rpondu  mes propos, force me fut, faute d'autre
compagnie, de me rabattre sur celle de moi-mme et d'essayer de me
rappeler mes clochers. Bientt leurs lignes et leurs surfaces
ensoleilles, comme si elles avaient t une sorte d'corce, se
dchirrent, un peu de ce qui m'tait cach en elles m'apparut, j'eus
une pense qui n'existait pas pour moi l'instant avant, qui se formula
en mots dans ma tte, et le plaisir que m'avait fait tout  l'heure
prouver leur vue s'en trouva tellement accru que, pris d'une sorte
d'ivresse, je ne pus plus penser  autre chose. A ce moment et comme
nous tions dj loin de Martinville en tournant la tte je les
aperus de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil tait dj
couch. Par moments les tournants du chemin me les drobaient, puis
ils se montrrent une dernire fois et enfin je ne les vis plus.

Sans me dire que ce qui tait cach derrire les clochers de
Martinville devait tre quelque chose d'analogue  une jolie phrase,
puisque c'tait sous la forme de mots qui me faisaient plaisir, que
cela m'tait apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je
composai malgr les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience
et obir  mon enthousiasme, le petit morceau suivant que j'ai
retrouv depuis et auquel je n'ai eu  faire subir que peu de
changements:

Seuls, s'levant du niveau de la plaine et comme perdus en rase
campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville.
Bientt nous en vmes trois: venant se placer en face d'eux par une
volte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait
rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les
trois clochers taient toujours au loin devant nous, comme trois
oiseaux poss sur la plaine, immobiles et qu'on distingue au soleil.
Puis le clocher de Vieuxvicq s'carta, prit ses distances, et les
clochers de Martinville restrent seuls, clairs par la lumire du
couchant que mme  cette distance, sur leurs pentes, je voyais jouer
et sourire. Nous avions t si longs  nous rapprocher d'eux, que je
pensais au temps qu'il faudrait encore pour les atteindre quand, tout
d'un coup, la voiture ayant tourn, elle nous dposa  leurs pieds; et
ils s'taient jets si rudement au-devant d'elle, qu'on n'eut que le
temps d'arrter pour ne pas se heurter au porche. Nous poursuivmes
notre route; nous avions dj quitt Martinville depuis un peu de
temps et le village aprs nous avoir accompagns quelques secondes
avait disparu, que rests seuls  l'horizon  nous regarder fuir, ses
clochers et celui de Vieuxvicq agitaient encore en signe d'adieu leurs
cimes ensoleilles. Parfois l'un s'effaait pour que les deux autres
pussent nous apercevoir un instant encore; mais la route changea de
direction, ils virrent dans la lumire comme trois pivots d'or et
disparurent  mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous tions dj
prs de Combray, le soleil tant maintenant couch, je les aperus une
dernire fois de trs loin qui n'taient plus que comme trois fleurs
peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des champs. Ils me
faisaient penser aussi aux trois jeunes filles d'une lgende,
abandonnes dans une solitude o tombait dj l'obscurit; et tandis
que nous nous loignions au galop, je les vis timidement chercher leur
chemin et aprs quelques gauches trbuchements de leurs nobles
silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser l'un
derrire l'autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu'une seule
forme noire, charmante et rsigne, et s'effacer dans la nuit. Je ne
repensai jamais  cette page, mais  ce moment-l, quand, au coin du
sige o le cocher du docteur plaait habituellement dans un panier
les volailles qu'il avait achetes au march de Martinville, j'eus
fini de l'crire, je me trouvai si heureux, je sentais qu'elle m'avait
si parfaitement dbarrass de ces clochers et de ce qu'ils cachaient
derrire eux, que, comme si j'avais t moi-mme une poule et si je
venais de pondre un oeuf, je me mis  chanter  tue-tte.

Pendant toute la journe, dans ces promenades, j'avais pu rver au
plaisir que ce serait d'tre l'ami de la duchesse de Guermantes, de
pcher la truite, de me promener en barque sur la Vivonne, et, avide
de bonheur, ne demander en ces moments-l rien d'autre  la vie que de
se composer toujours d'une suite d'heureux aprs-midi. Mais quand sur
le chemin du retour j'avais aperu sur la gauche une ferme, assez
distante de deux autres qui taient au contraire trs rapproches, et
 partir de laquelle pour entrer dans Combray il n'y avait plus qu'
prendre une alle de chnes borde d'un ct de prs appartenant
chacun  un petit clos et plants  intervalles gaux de pommiers qui
y portaient, quand ils taient clairs par le soleil couchant, le
dessin japonais de leurs ombres, brusquement mon coeur se mettait 
battre, je savais qu'avant une demi-heure nous serions rentrs, et
que, comme c'tait de rgle les jours o nous tions alls du ct de
Guermantes et o le dner tait servi plus tard, on m'enverrait me
coucher sitt ma soupe prise, de sorte que ma mre, retenue  table
comme s'il y avait du monde  dner, ne monterait pas me dire bonsoir
dans mon lit. La zone de tristesse o je venais d'entrer tait aussi
distincte de la zone, o je m'lanais avec joie il y avait un moment
encore que dans certains ciels une bande rose est spare comme par
une ligne d'une bande verte ou d'une bande noire. On voit un oiseau
voler dans le rose, il va en atteindre la fin, il touche presque au
noir, puis il y est entr. Les dsirs qui tout  l'heure
m'entouraient, d'aller  Guermantes, de voyager, d'tre heureux,
j'tais maintenant tellement en dehors d'eux que leur accomplissement
ne m'et fait aucun plaisir. Comme j'aurais donn tout cela pour
pouvoir pleurer toute la nuit dans les bras de maman! Je frissonnais,
je ne dtachais pas mes yeux angoisss du visage de ma mre, qui
n'apparatrait pas ce soir dans la chambre o je me voyais dj par la
pense, j'aurais voulu mourir. Et cet tat durerait jusqu'au
lendemain, quand les rayons du matin, appuyant, comme le jardinier,
leurs barreaux au mur revtu de capucines qui grimpaient jusqu' ma
fentre, je sauterais  bas du lit pour descendre vite au jardin, sans
plus me rappeler que le soir ramnerait jamais l'heure de quitter ma
mre. Et de la sorte c'est du ct de Guermantes que j'ai appris 
distinguer ces tats qui se succdent en moi, pendant certaines
priodes, et vont jusqu' se partager chaque journe, l'un revenant
chasser l'autre, avec la ponctualit de la fivre; contigus, mais si
extrieurs l'un  l'autre, si dpourvus de moyens de communication
entre eux, que je ne puis plus comprendre, plus mme me reprsenter
dans l'un, ce que j'ai dsir, ou redout, ou accompli dans l'autre.

Aussi le ct de Msglise et le ct de Guermantes restent-ils pour
moi lis  bien des petits vnements de celle de toutes les diverses
vies que nous menons paralllement, qui est la plus pleine de
pripties, la plus riche en pisodes, je veux dire la vie
intellectuelle. Sans doute elle progresse en nous insensiblement et
les vrits qui en ont chang pour nous le sens et l'aspect, qui nous
ont ouvert de nouveaux chemins, nous en prparions depuis longtemps la
dcouverte; mais c'tait sans le savoir; et elles ne datent pour nous
que du jour, de la minute o elles nous sont devenues visibles. Les
fleurs qui jouaient alors sur l'herbe, l'eau qui passait au soleil,
tout le paysage qui environna leur apparition continue  accompagner
leur souvenir de son visage inconscient ou distrait; et certes quand
ils taient longuement contempls par cet humble passant, par cet
enfant qui rvait,--comme l'est un roi, par un mmorialiste perdu dans
la foule,--ce coin de nature, ce bout de jardin n'eussent pu penser que
ce serait grce  lui qu'ils seraient appels  survivre en leurs
particularits les plus phmres; et pourtant ce parfum d'aubpine
qui butine le long de la haie o les glantiers le remplaceront
bientt, un bruit de pas sans cho sur le gravier d'une alle, une
bulle forme contre une plante aquatique par l'eau de la rivire et
qui crve aussitt, mon exaltation les a ports et a russi  leur
faire traverser tant d'annes successives, tandis qu'alentour les
chemins se sont effacs et que sont morts ceux qui les foulrent et le
souvenir de ceux qui les foulrent. Parfois ce morceau de paysage
amen ainsi jusqu' aujourd'hui se dtache si isol de tout, qu'il
flotte incertain dans ma pense comme une Dlos fleurie, sans que je
puisse dire de quel pays, de quel temps--peut-tre tout simplement de
quel rve--il vient. Mais c'est surtout comme  des gisements profonds
de mon sol mental, comme aux terrains rsistants sur lesquels je
m'appuie encore, que je dois penser au ct de Msglise et au ct de
Guermantes. C'est parce que je croyais aux choses, aux tres, tandis
que je les parcourais, que les choses, les tres qu'ils m'ont fait
connatre, sont les seuls que je prenne encore au srieux et qui me
donnent encore de la joie. Soit que la foi qui cre soit tarie en moi,
soit que la ralit ne se forme que dans la mmoire, les fleurs qu'on
me montre aujourd'hui pour la premire fois ne me semblent pas de
vraies fleurs. Le ct de Msglise avec ses lilas, ses aubpines, ses
bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le ct de Guermantes avec sa
rivire  ttards, ses nymphas et ses boutons d'or, ont constitu 
tout jamais pour moi la figure des pays o j'aimerais vivre, o
j'exige avant tout qu'on puisse aller  la pche, se promener en
canot, voir des ruines de fortifications gothiques et trouver au
milieu des bls, ainsi qu'tait Saint-Andr-des-Champs, une glise
monumentale, rustique et dore comme une meule; et les bluets, les
aubpines, les pommiers qu'il m'arrive quand je voyage de rencontrer
encore dans les champs, parce qu'ils sont situs  la mme profondeur,
au niveau de mon pass, sont immdiatement en communication avec mon
coeur. Et pourtant, parce qu'il y a quelque chose d'individuel dans les
lieux, quand me saisit le dsir de revoir le ct de Guermantes, on ne
le satisferait pas en me menant au bord d'une rivire o il y aurait
d'aussi beaux, de plus beaux nymphas que dans la Vivonne, pas plus
que le soir en rentrant,-- l'heure o s'veillait en moi cette
angoisse qui plus tard migre dans l'amour, et peut devenir  jamais
insparable de lui--, je n'aurais souhait que vnt me dire bonsoir une
mre plus belle et plus intelligente que la mienne. Non; de mme que
ce qu'il me fallait pour que je pusse m'endormir heureux, avec cette
paix sans trouble qu'aucune matresse n'a pu me donner depuis
puisqu'on doute d'elles encore au moment o on croit en elles, et
qu'on ne possde jamais leur coeur comme je recevais dans un baiser
celui de ma mre, tout entier, sans la rserve d'une arrire-pense,
sans le reliquat d'une intention qui ne fut pas pour moi,--c'est que ce
ft elle, c'est qu'elle inclint vers moi ce visage o il y avait
au-dessous de l'oeil quelque chose qui tait, parat-il, un dfaut, et
que j'aimais  l'gal du reste, de mme ce que je veux revoir, c'est
le ct de Guermantes que j'ai connu, avec la ferme qui est peu
loigne des deux suivantes serres l'une contre l'autre,  l'entre
de l'alle des chnes; ce sont ces prairies o, quand le soleil les
rend rflchissantes comme une mare, se dessinent les feuilles des
pommiers, c'est ce paysage dont parfois, la nuit dans mes rves,
l'individualit m'treint avec une puissance presque fantastique et
que je ne peux plus retrouver au rveil. Sans doute pour avoir 
jamais indissolublement uni en moi des impressions diffrentes rien
que parce qu'ils me les avaient fait prouver en mme temps, le ct
de Msglise ou le ct de Guermantes m'ont expos, pour l'avenir, 
bien des dceptions et mme  bien des fautes. Car souvent j'ai voulu
revoir une personne sans discerner que c'tait simplement parce
qu'elle me rappelait une haie d'aubpines, et j'ai t induit 
croire,  faire croire  un regain d'affection, par un simple dsir de
voyage. Mais par l mme aussi, et en restant prsents en celles de
mes impressions d'aujourd'hui auxquelles ils peuvent se relier, ils
leur donnent des assises, de la profondeur, une dimension de plus
qu'aux autres. Ils leur ajoutent aussi un charme, une signification
qui n'est que pour moi. Quand par les soirs d't le ciel harmonieux
gronde comme une bte fauve et que chacun boude l'orage, c'est au ct
de Msglise que je dois de rester seul en extase  respirer, 
travers le bruit de la pluie qui tombe, l'odeur d'invisibles et
persistants lilas.

...

C'est ainsi que je restais souvent jusqu'au matin  songer au temps de
Combray,  mes tristes soires sans sommeil,  tant de jours aussi
dont l'image m'avait t plus rcemment rendue par la saveur--ce qu'on
aurait appel  Combray le parfum--d'une tasse de th, et par
association de souvenirs  ce que, bien des annes aprs avoir quitt
cette petite ville, j'avais appris, au sujet d'un amour que Swann
avait eu avant ma naissance, avec cette prcision dans les dtails
plus facile  obtenir quelquefois pour la vie de personnes mortes il y
a des sicles que pour celle de nos meilleurs amis, et qui semble
impossible comme semblait impossible de causer d'une ville  une
autre--tant qu'on ignore le biais par lequel cette impossibilit a t
tourne. Tous ces souvenirs ajouts les uns aux autres ne formaient
plus qu'une masse, mais non sans qu'on ne pt distinguer entre
eux,--entre les plus anciens, et ceux plus rcents, ns d'un parfum,
puis ceux qui n'taient que les souvenirs d'une autre personne de qui
je les avais appris-- sinon des fissures, des failles vritables, du
moins ces veinures, ces bigarrures de coloration, qui dans certaines
roches, dans certains marbres, rvlent des diffrences d'origine,
d'ge, de formation.

Certes quand approchait le matin, il y avait bien longtemps qu'tait
dissipe la brve incertitude de mon rveil. Je savais dans quelle
chambre je me trouvais effectivement, je l'avais reconstruite autour
de moi dans l'obscurit, et,--soit en m'orientant par la seule mmoire,
soit en m'aidant, comme indication, d'une faible lueur aperue, au
pied de laquelle je plaais les rideaux de la croise--, je l'avais
reconstruite tout entire et meuble comme un architecte et un
tapissier qui gardent leur ouverture primitive aux fentres et aux
portes, j'avais repos les glaces et remis la commode  sa place
habituelle. Mais  peine le jour--et non plus le reflet d'une dernire
braise sur une tringle de cuivre que j'avais pris pour lui--traait-il
dans l'obscurit, et comme  la craie, sa premire raie blanche et
rectificative, que la fentre avec ses rideaux, quittait le cadre de
la porte o je l'avais situe par erreur, tandis que pour lui faire
place, le bureau que ma mmoire avait maladroitement install l se
sauvait  toute vitesse, poussant devant lui la chemine et cartant
le mur mitoyen du couloir; une courette rgnait  l'endroit o il y a
un instant encore s'tendait le cabinet de toilette, et la demeure que
j'avais rebtie dans les tnbres tait alle rejoindre les demeures
entrevues dans le tourbillon du rveil, mise en fuite par ce ple
signe qu'avait trac au-dessus des rideaux le doigt lev du jour.





DEUXIME PARTIE

UN AMOUR DE SWANN

Pour faire partie du petit noyau, du petit groupe, du petit clan
des Verdurin, une condition tait suffisante mais elle tait
ncessaire: il fallait adhrer tacitement  un Credo dont un des
articles tait que le jeune pianiste, protg par Mme Verdurin cette
anne-l et dont elle disait: a ne devrait pas tre permis de savoir
jouer Wagner comme a!, enfonait  la fois Plant et Rubinstein et
que le docteur Cottard avait plus de diagnostic que Potain. Toute
nouvelle recrue  qui les Verdurin ne pouvaient pas persuader que
les soires des gens qui n'allaient pas chez eux taient ennuyeuses
comme la pluie, se voyait immdiatement exclue. Les femmes tant  cet
gard plus rebelles que les hommes  dposer toute curiosit mondaine
et l'envie de se renseigner par soi-mme sur l'agrment des autres
salons, et les Verdurin sentant d'autre part que cet esprit d'examen
et ce dmon de frivolit pouvaient par contagion devenir fatal 
l'orthodoxie de la petite glise, ils avaient t amens  rejeter
successivement tous les fidles du sexe fminin.

En dehors de la jeune femme du docteur, ils taient rduits presque
uniquement cette anne-l (bien que Mme Verdurin ft elle-mme
vertueuse et d'une respectable famille bourgeoise excessivement riche
et entirement obscure avec laquelle elle avait peu  peu cess
volontairement toute relation)  une personne presque du demi-monde,
Mme de Crcy, que Mme Verdurin appelait par son petit nom, Odette, et
dclarait tre un amour et  la tante du pianiste, laquelle devait
avoir tir le cordon; personnes ignorantes du monde et  la navet de
qui il avait t si facile de faire accroire que la princesse de Sagan
et la duchesse de Guermantes taient obliges de payer des malheureux
pour avoir du monde  leurs dners, que si on leur avait offert de les
faire inviter chez ces deux grandes dames, l'ancienne concierge et la
cocotte eussent ddaigneusement refus.

Les Verdurin n'invitaient pas  dner: on avait chez eux son couvert
mis. Pour la soire, il n'y avait pas de programme. Le jeune pianiste
jouait, mais seulement si a lui chantait, car on ne forait
personne et comme disait M. Verdurin: Tout pour les amis, vivent les
camarades! Si le pianiste voulait jouer la chevauche de la Walkyrie
ou le prlude de Tristan, Mme Verdurin protestait, non que cette
musique lui dplt, mais au contraire parce qu'elle lui causait trop
d'impression. Alors vous tenez  ce que j'aie ma migraine? Vous savez
bien que c'est la mme chose chaque fois qu'il joue a. Je sais ce qui
m'attend! Demain quand je voudrai me lever, bonsoir, plus personne!
S'il ne jouait pas, on causait, et l'un des amis, le plus souvent leur
peintre favori d'alors, lchait, comme disait M. Verdurin, une
grosse faribole qui faisait s'esclaffer tout le monde, Mme Verdurin
surtout,  qui,--tant elle avait l'habitude de prendre au propre les
expressions figures des motions qu'elle prouvait,--le docteur
Cottard (un jeune dbutant  cette poque) dut un jour remettre sa
mchoire qu'elle avait dcroche pour avoir trop ri.

L'habit noir tait dfendu parce qu'on tait entre copains et pour
ne pas ressembler aux ennuyeux dont on se garait comme de la peste
et qu'on n'invitait qu'aux grandes soires, donnes le plus rarement
possible et seulement si cela pouvait amuser le peintre ou faire
connatre le musicien. Le reste du temps on se contentait de jouer des
charades, de souper en costumes, mais entre soi, en ne mlant aucun
tranger au petit noyau.

Mais au fur et  mesure que les camarades avaient pris plus de place
dans la vie de Mme Verdurin, les ennuyeux, les rprouvs, ce fut tout
ce qui retenait les amis loin d'elle, ce qui les empchait quelquefois
d'tre libres, ce fut la mre de l'un, la profession de l'autre, la
maison de campagne ou la mauvaise sant d'un troisime. Si le docteur
Cottard croyait devoir partir en sortant de table pour retourner
auprs d'un malade en danger: Qui sait, lui disait Mme Verdurin, cela
lui fera peut-tre beaucoup plus de bien que vous n'alliez pas le
dranger ce soir; il passera une bonne nuit sans vous; demain matin
vous irez de bonne heure et vous le trouverez guri. Ds le
commencement de dcembre elle tait malade  la pense que les fidles
lcheraient pour le jour de Nol et le 1er janvier. La tante du
pianiste exigeait qu'il vnt dner ce jour-l en famille chez sa mre
 elle:

--Vous croyez qu'elle en mourrait, votre mre, s'cria durement Mme
Verdurin, si vous ne dniez pas avec elle le jour de l'an, comme en
province!

Ses inquitudes renaissaient  la semaine sainte:

--Vous, Docteur, un savant, un esprit fort, vous venez naturellement
le vendredi saint comme un autre jour? dit-elle  Cottard la premire
anne, d'un ton assur comme si elle ne pouvait douter de la rponse.
Mais elle tremblait en attendant qu'il l'et prononce, car s'il
n'tait pas venu, elle risquait de se trouver seule.

--Je viendrai le vendredi saint... vous faire mes adieux car nous
allons passer les ftes de Pques en Auvergne.

--En Auvergne? pour vous faire manger par les puces et la vermine,
grand bien vous fasse!

Et aprs un silence:

--Si vous nous l'aviez dit au moins, nous aurions tch d'organiser
cela et de faire le voyage ensemble dans des conditions confortables.

De mme si un fidle avait un ami, ou une habitue un flirt qui
serait capable de faire lcher quelquefois, les Verdurin qui ne
s'effrayaient pas qu'une femme et un amant pourvu qu'elle l'et chez
eux, l'aimt en eux, et ne le leur prfrt pas, disaient: Eh bien!
amenez-le votre ami. Et on l'engageait  l'essai, pour voir s'il
tait capable de ne pas avoir de secrets pour Mme Verdurin, s'il tait
susceptible d'tre agrg au petit clan. S'il ne l'tait pas on
prenait  part le fidle qui l'avait prsent et on lui rendait le
service de le brouiller avec son ami ou avec sa matresse. Dans le cas
contraire, le nouveau devenait  son tour un fidle. Aussi quand
cette anne-l, la demi-mondaine raconta  M. Verdurin qu'elle avait
fait la connaissance d'un homme charmant, M. Swann, et insinua qu'il
serait trs heureux d'tre reu chez eux, M. Verdurin transmit-il
sance tenante la requte  sa femme. (Il n'avait jamais d'avis
qu'aprs sa femme, dont son rle particulier tait de mettre 
excution les dsirs, ainsi que les dsirs des fidles, avec de
grandes ressources d'ingniosit.)

--Voici Mme de Crcy qui a quelque chose  te demander. Elle dsirerait
te prsenter un de ses amis, M. Swann. Qu'en dis-tu?

--Mais voyons, est-ce qu'on peut refuser quelque chose  une petite
perfection comme a. Taisez-vous, on ne vous demande pas votre avis,
je vous dis que vous tes une perfection.

--Puisque vous le voulez, rpondit Odette sur un ton de marivaudage,
et elle ajouta: vous savez que je ne suis pas fishing for
compliments.

--Eh bien! amenez-le votre ami, s'il est agrable.

Certes le petit noyau n'avait aucun rapport avec la socit o
frquentait Swann, et de purs mondains auraient trouv que ce n'tait
pas la peine d'y occuper comme lui une situation exceptionnelle pour
se faire prsenter chez les Verdurin. Mais Swann aimait tellement les
femmes, qu' partir du jour o il avait connu  peu prs toutes celles
de l'aristocratie et o elles n'avaient plus rien eu  lui apprendre,
il n'avait plus tenu  ces lettres de naturalisation, presque des
titres de noblesse, que lui avait octroyes le faubourg Saint-Germain,
que comme  une sorte de valeur d'change, de lettre de crdit dnue
de prix en elle-mme, mais lui permettant de s'improviser une
situation dans tel petit trou de province ou tel milieu obscur de
Paris, o la fille du hobereau ou du greffier lui avait sembl jolie.
Car le dsir ou l'amour lui rendait alors un sentiment de vanit dont
il tait maintenant exempt dans l'habitude de la vie (bien que ce ft
lui sans doute qui autrefois l'avait dirig vers cette carrire
mondaine o il avait gaspill dans les plaisirs frivoles les dons de
son esprit et fait servir son rudition en matire d'art  conseiller
les dames de la socit dans leurs achats de tableaux et pour
l'ameublement de leurs htels), et qui lui faisait dsirer de briller,
aux yeux d'une inconnue dont il s'tait pris, d'une lgance que le
nom de Swann  lui tout seul n'impliquait pas. Il le dsirait surtout
si l'inconnue tait d'humble condition. De mme que ce n'est pas  un
autre homme intelligent qu'un homme intelligent aura peur de paratre
bte, ce n'est pas par un grand seigneur, c'est par un rustre qu'un
homme lgant craindra de voir son lgance mconnue. Les trois quarts
des frais d'esprit et des mensonges de vanit qui ont t prodigus
depuis que le monde existe par des gens qu'ils ne faisaient que
diminuer, l'ont t pour des infrieurs. Et Swann qui tait simple et
ngligent avec une duchesse, tremblait d'tre mpris, posait, quand
il tait devant une femme de chambre.

Il n'tait pas comme tant de gens qui par paresse, ou sentiment
rsign de l'obligation que cre la grandeur sociale de rester attach
 un certain rivage, s'abstiennent des plaisirs que la ralit leur
prsente en dehors de la position mondaine o ils vivent cantonns
jusqu' leur mort, se contentant de finir par appeler plaisirs, faute
de mieux, une fois qu'ils sont parvenus  s'y habituer, les
divertissements mdiocres ou les supportables ennuis qu'elle renferme.
Swann, lui, ne cherchait pas  trouver jolies les femmes avec qui il
passait son temps, mais  passer son temps avec les femmes qu'il avait
d'abord trouves jolies. Et c'tait souvent des femmes de beaut assez
vulgaire, car les qualits physiques qu'il recherchait sans s'en
rendre compte taient en complte opposition avec celles qui lui
rendaient admirables les femmes sculptes ou peintes par les matres
qu'il prfrait. La profondeur, la mlancolie de l'expression,
glaaient ses sens que suffisait au contraire  veiller une chair
saine, plantureuse et rose.

Si en voyage il rencontrait une famille qu'il et t plus lgant de
ne pas chercher  connatre, mais dans laquelle une femme se
prsentait  ses yeux pare d'un charme qu'il n'avait pas encore
connu, rester dans son quant  soi et tromper le dsir qu'elle avait
fait natre, substituer un plaisir diffrent au plaisir qu'il et pu
connatre avec elle, en crivant  une ancienne matresse de venir le
rejoindre, lui et sembl une aussi lche abdication devant la vie, un
aussi stupide renoncement  un bonheur nouveau, que si au lieu de
visiter le pays, il s'tait confin dans sa chambre en regardant des
vues de Paris. Il ne s'enfermait pas dans l'difice de ses relations,
mais en avait fait, pour pouvoir le reconstruire  pied d'oeuvre sur de
nouveaux frais partout o une femme lui avait plu, une de ces tentes
dmontables comme les explorateurs en emportent avec eux. Pour ce qui
n'en tait pas transportable ou changeable contre un plaisir nouveau,
il l'et donn pour rien, si enviable que cela part  d'autres. Que
de fois son crdit auprs d'une duchesse, fait du dsir accumul
depuis des annes que celle-ci avait eu de lui tre agrable sans en
avoir trouv l'occasion, il s'en tait dfait d'un seul coup en
rclamant d'elle par une indiscrte dpche une recommandation
tlgraphique qui le mt en relation sur l'heure avec un de ses
intendants dont il avait remarqu la fille  la campagne, comme ferait
un affam qui troquerait un diamant contre un morceau de pain. Mme,
aprs coup, il s'en amusait, car il y avait en lui, rachete par de
rares dlicatesses, une certaine muflerie. Puis, il appartenait 
cette catgorie d'hommes intelligents qui ont vcu dans l'oisivet et
qui cherchent une consolation et peut-tre une excuse dans l'ide que
cette oisivet offre  leur intelligence des objets aussi dignes
d'intrt que pourrait faire l'art ou l'tude, que la Vie contient
des situations plus intressantes, plus romanesques que tous les
romans. Il l'assurait du moins et le persuadait aisment aux plus
affins de ses amis du monde notamment au baron de Charlus, qu'il
s'amusait  gayer par le rcit des aventures piquantes qui lui
arrivaient, soit qu'ayant rencontr en chemin de fer une femme qu'il
avait ensuite ramene chez lui il et dcouvert qu'elle tait la soeur
d'un souverain entre les mains de qui se mlaient en ce moment tous
les fils de la politique europenne, au courant de laquelle il se
trouvait ainsi tenu d'une faon trs agrable, soit que par le jeu
complexe des circonstances, il dpendt du choix qu'allait faire le
conclave, s'il pourrait ou non devenir l'amant d'une cuisinire.

Ce n'tait pas seulement d'ailleurs la brillante phalange de
vertueuses douairires, de gnraux, d'acadmiciens, avec lesquels il
tait particulirement li, que Swann forait avec tant de cynisme 
lui servir d'entremetteurs. Tous ses amis avaient l'habitude de
recevoir de temps en temps des lettres de lui o un mot de
recommandation ou d'introduction leur tait demand avec une habilet
diplomatique qui, persistant  travers les amours successives et les
prtextes diffrents, accusait, plus que n'eussent fait les
maladresses, un caractre permanent et des buts identiques. Je me suis
souvent fait raconter bien des annes plus tard, quand je commenai 
m'intresser  son caractre  cause des ressemblances qu'en de tout
autres parties il offrait avec le mien, que quand il crivait  mon
grand-pre (qui ne l'tait pas encore, car c'est vers l'poque de ma
naissance que commena la grande liaison de Swann et elle interrompit
longtemps ces pratiques) celui-ci, en reconnaissant sur l'enveloppe
l'criture de son ami, s'criait: Voil Swann qui va demander quelque
chose:  la garde! Et soit mfiance, soit par le sentiment
inconsciemment diabolique qui nous pousse  n'offrir une chose qu'aux
gens qui n'en ont pas envie, mes grands-parents opposaient une fin de
non-recevoir absolue aux prires les plus faciles  satisfaire qu'il
leur adressait, comme de le prsenter  une jeune fille qui dnait
tous les dimanches  la maison, et qu'ils taient obligs, chaque fois
que Swann leur en reparlait, de faire semblant de ne plus voir, alors
que pendant toute la semaine on se demandait qui on pourrait bien
inviter avec elle, finissant souvent par ne trouver personne, faute de
faire signe  celui qui en et t si heureux.

Quelquefois tel couple ami de mes grands-parents et qui jusque-l
s'tait plaint de ne jamais voir Swann, leur annonait avec
satisfaction et peut-tre un peu le dsir d'exciter l'envie, qu'il
tait devenu tout ce qu'il y a de plus charmant pour eux, qu'il ne les
quittait plus. Mon grand-pre ne voulait pas troubler leur plaisir
mais regardait ma grand'mre en fredonnant:

  QUEL EST DONC CE MYSTRE

  JE NE PUIS RIEN COMPRENDRE.

ou:

  VISION FUGITIVE...

ou:

  DANS CES AFFAIRES

  LE MIEUX EST DE NE RIEN VOIR.

Quelques mois aprs, si mon grand-pre demandait au nouvel ami de
Swann: Et Swann, le voyez-vous toujours beaucoup? la figure de
l'interlocuteur s'allongeait: Ne prononcez jamais son nom devant
moi!--Mais je croyais que vous tiez si lis... Il avait t ainsi
pendant quelques mois le familier de cousins de ma grand'mre, dnant
presque chaque jour chez eux. Brusquement il cessa de venir, sans
avoir prvenu. On le crut malade, et la cousine de ma grand'mre
allait envoyer demander de ses nouvelles quand  l'office elle trouva
une lettre de lui qui tranait par mgarde dans le livre de comptes de
la cuisinire. Il y annonait  cette femme qu'il allait quitter
Paris, qu'il ne pourrait plus venir. Elle tait sa matresse, et au
moment de rompre, c'tait elle seule qu'il avait jug utile d'avertir.

Quand sa matresse du moment tait au contraire une personne mondaine
ou du moins une personne qu'une extraction trop humble ou une
situation trop irrgulire n'empchait pas qu'il ft recevoir dans le
monde, alors pour elle il y retournait, mais seulement dans l'orbite
particulier o elle se mouvait ou bien o il l'avait entrane.
Inutile de compter sur Swann ce soir, disait-on, vous savez bien que
c'est le jour d'Opra de son Amricaine. Il la faisait inviter dans
les salons particulirement ferms o il avait ses habitudes, ses
dners hebdomadaires, son poker; chaque soir, aprs qu'un lger
crpelage ajout  la brosse de ses cheveux roux avait tempr de
quelque douceur la vivacit de ses yeux verts, il choisissait une
fleur pour sa boutonnire et partait pour retrouver sa matresse 
dner chez l'une ou l'autre des femmes de sa coterie; et alors,
pensant  l'admiration et  l'amiti que les gens  la mode pour qui
il faisait la pluie et le beau temps et qu'il allait retrouver l, lui
prodigueraient devant la femme qu'il aimait, il retrouvait du charme 
cette vie mondaine sur laquelle il s'tait blas, mais dont la
matire, pntre et colore chaudement d'une flamme insinue qui s'y
jouait, lui semblait prcieuse et belle depuis qu'il y avait incorpor
un nouvel amour.

Mais tandis que chacune de ces liaisons, ou chacun de ces flirts,
avait t la ralisation plus ou moins complte d'un rve n de la vue
d'un visage ou d'un corps que Swann avait, spontanment, sans s'y
efforcer, trouvs charmants, en revanche quand un jour au thtre il
fut prsent  Odette de Crcy par un de ses amis d'autrefois, qui lui
avait parl d'elle comme d'une femme ravissante avec qui il pourrait
peut-tre arriver  quelque chose, mais en la lui donnant pour plus
difficile qu'elle n'tait en ralit afin de paratre lui-mme avoir
fait quelque chose de plus aimable en la lui faisant connatre, elle
tait apparue  Swann non pas certes sans beaut, mais d'un genre de
beaut qui lui tait indiffrent, qui ne lui inspirait aucun dsir,
lui causait mme une sorte de rpulsion physique, de ces femmes comme
tout le monde a les siennes, diffrentes pour chacun, et qui sont
l'oppos du type que nos sens rclament. Pour lui plaire elle avait un
profil trop accus, la peau trop fragile, les pommettes trop
saillantes, les traits trop tirs. Ses yeux taient beaux mais si
grands qu'ils flchissaient sous leur propre masse, fatiguaient le
reste de son visage et lui donnaient toujours l'air d'avoir mauvaise
mine ou d'tre de mauvaise humeur. Quelque temps aprs cette
prsentation au thtre, elle lui avait crit pour lui demander  voir
ses collections qui l'intressaient tant, elle, ignorante qui avait
le got des jolies choses, disant qu'il lui semblait qu'elle le
connatrait mieux, quand elle l'aurait vu dans son home o elle
l'imaginait si confortable avec son th et ses livres, quoiqu'elle
ne lui et pas cach sa surprise qu'il habitt ce quartier qui devait
tre si triste et qui tait si peu smart pour lui qui l'tait tant.
Et aprs qu'il l'eut laisse venir, en le quittant elle lui avait dit
son regret d'tre reste si peu dans cette demeure o elle avait t
heureuse de pntrer, parlant de lui comme s'il avait t pour elle
quelque chose de plus que les autres tres qu'elle connaissait et
semblant tablir entre leurs deux personnes une sorte de trait d'union
romanesque qui l'avait fait sourire. Mais  l'ge dj un peu dsabus
dont approchait Swann et o l'on sait se contenter d'tre amoureux
pour le plaisir de l'tre sans trop exiger de rciprocit, ce
rapprochement des coeurs, s'il n'est plus comme dans la premire
jeunesse le but vers lequel tend ncessairement l'amour, lui reste uni
en revanche par une association d'ides si forte, qu'il peut en
devenir la cause, s'il se prsente avant lui. Autrefois on rvait de
possder le coeur de la femme dont on tait amoureux; plus tard sentir
qu'on possde le coeur d'une femme peut suffire  vous en rendre
amoureux. Ainsi,  l'ge o il semblerait, comme on cherche surtout
dans l'amour un plaisir subjectif, que la part du got pour la beaut
d'une femme devait y tre la plus grande, l'amour peut natre--l'amour
le plus physique--sans qu'il y ait eu,  sa base, un dsir pralable. A
cette poque de la vie, on a dj t atteint plusieurs fois par
l'amour; il n'volue plus seul suivant ses propres lois inconnues et
fatales, devant notre coeur tonn et passif. Nous venons  son aide,
nous le faussons par la mmoire, par la suggestion. En reconnaissant
un de ses symptmes, nous nous rappelons, nous faisons renatre les
autres. Comme nous possdons sa chanson, grave en nous tout entire,
nous n'avons pas besoin qu'une femme nous en dise le dbut--rempli par
l'admiration qu'inspire la beaut--, pour en trouver la suite. Et si
elle commence au milieu,--l o les coeurs se rapprochent, o l'on parle
de n'exister plus que l'un pour l'autre--, nous avons assez l'habitude
de cette musique pour rejoindre tout de suite notre partenaire au
passage o elle nous attend.

Odette de Crcy retourna voir Swann, puis rapprocha ses visites; et
sans doute chacune d'elles renouvelait pour lui la dception qu'il
prouvait  se retrouver devant ce visage dont il avait un peu oubli
les particularits dans l'intervalle, et qu'il ne s'tait rappel ni
si expressif ni, malgr sa jeunesse, si fan; il regrettait, pendant
qu'elle causait avec lui, que la grande beaut qu'elle avait ne ft
pas du genre de celles qu'il aurait spontanment prfres. Il faut
d'ailleurs dire que le visage d'Odette paraissait plus maigre et plus
prominent parce que le front et le haut des joues, cette surface unie
et plus plane tait recouverte par la masse de cheveux qu'on portait,
alors, prolongs en devants, soulevs en crps, rpandus en
mches folles le long des oreilles; et quant  son corps qui tait
admirablement fait, il tait difficile d'en apercevoir la continuit
( cause des modes de l'poque et quoiqu'elle ft une des femmes de
Paris qui s'habillaient le mieux), tant le corsage, s'avanant en
saillie comme sur un ventre imaginaire et finissant brusquement en
pointe pendant que par en dessous commenait  s'enfler le ballon des
doubles jupes, donnait  la femme l'air d'tre compose de pices
diffrentes mal emmanches les unes dans les autres; tant les ruchs,
les volants, le gilet suivaient en toute indpendance, selon la
fantaisie de leur dessin ou la consistance de leur toffe, la ligne
qui les conduisait aux noeuds, aux bouillons de dentelle, aux effils
de jais perpendiculaires, ou qui les dirigeait le long du busc, mais
ne s'attachaient nullement  l'tre vivant, qui selon que
l'architecture de ces fanfreluches se rapprochait ou s'cartait trop
de la sienne, s'y trouvait engonc ou perdu.

Mais, quand Odette tait partie, Swann souriait en pensant qu'elle lui
avait dit combien le temps lui durerait jusqu' ce qu'il lui permt de
revenir; il se rappelait l'air inquiet, timide avec lequel elle
l'avait une fois pri que ce ne ft pas dans trop longtemps, et les
regards qu'elle avait eus  ce moment-l, fixs sur lui en une
imploration craintive, et qui la faisaient touchante sous le bouquet
de fleurs de penses artificielles fix devant son chapeau rond de
paille blanche,  brides de velours noir. Et vous, avait-elle dit,
vous ne viendriez pas une fois chez moi prendre le th? Il avait
allgu des travaux en train, une tude--en ralit abandonne depuis
des annes--sur Ver Meer de Delft. Je comprends que je ne peux rien
faire, moi chtive,  ct de grands savants comme vous autres, lui
avait-elle rpondu. Je serais comme la grenouille devant l'aropage.
Et pourtant j'aimerais tant m'instruire, savoir, tre initie. Comme
cela doit tre amusant de bouquiner, de fourrer son nez dans de vieux
papiers, avait-elle ajout avec l'air de contentement de soi-mme que
prend une femme lgante pour affirmer que sa joie est de se livrer
sans crainte de se salir  une besogne malpropre, comme de faire la
cuisine en mettant elle-mme les mains  la pte. Vous allez vous
moquer de moi, ce peintre qui vous empche de me voir (elle voulait
parler de Ver Meer), je n'avais jamais entendu parler de lui; vit-il
encore? Est-ce qu'on peut voir de ses oeuvres  Paris, pour que je
puisse me reprsenter ce que vous aimez, deviner un peu ce qu'il y a
sous ce grand front qui travaille tant, dans cette tte qu'on sent
toujours en train de rflchir, me dire: voil, c'est  cela qu'il est
en train de penser. Quel rve ce serait d'tre mle  vos travaux!
Il s'tait excus sur sa peur des amitis nouvelles, ce qu'il avait
appel, par galanterie, sa peur d'tre malheureux. Vous avez peur
d'une affection? comme c'est drle, moi qui ne cherche que cela, qui
donnerais ma vie pour en trouver une, avait-elle dit d'une voix si
naturelle, si convaincue, qu'il en avait t remu. Vous avez d
souffrir par une femme. Et vous croyez que les autres sont comme elle.
Elle n'a pas su vous comprendre; vous tes un tre si  part. C'est
cela que j'ai aim d'abord en vous, j'ai bien senti que vous n'tiez
pas comme tout le monde.--Et puis d'ailleurs vous aussi, lui avait-il
dit, je sais bien ce que c'est que les femmes, vous devez avoir des
tas d'occupations, tre peu libre.--Moi, je n'ai jamais rien  faire!
Je suis toujours libre, je le serai toujours pour vous. A n'importe
quelle heure du jour ou de la nuit o il pourrait vous tre commode de
me voir, faites-moi chercher, et je serai trop heureuse d'accourir. Le
ferez-vous? Savez-vous ce qui serait gentil, ce serait de vous faire
prsenter  Mme Verdurin chez qui je vais tous les soirs. Croyez-vous!
si on s'y retrouvait et si je pensais que c'est un peu pour moi que
vous y tes!

Et sans doute, en se rappelant ainsi leurs entretiens, en pensant
ainsi  elle quand il tait seul, il faisait seulement jouer son image
entre beaucoup d'autres images de femmes dans des rveries
romanesques; mais si, grce  une circonstance quelconque (ou mme
peut-tre sans que ce ft grce  elle, la circonstance qui se
prsente au moment o un tat, latent jusque-l, se dclare, pouvant
n'avoir influ en rien sur lui) l'image d'Odette de Crcy venait 
absorber toutes ces rveries, si celles-ci n'taient plus sparables
de son souvenir, alors l'imperfection de son corps ne garderait plus
aucune importance, ni qu'il et t, plus ou moins qu'un autre corps,
selon le got de Swann, puisque devenu le corps de celle qu'il aimait,
il serait dsormais le seul qui ft capable de lui causer des joies et
des tourments.

Mon grand-pre avait prcisment connu, ce qu'on n'aurait pu dire
d'aucun de leurs amis actuels, la famille de ces Verdurin. Mais il
avait perdu toute relation avec celui qu'il appelait le jeune
Verdurin et qu'il considrait, un peu en gros, comme tomb--tout en
gardant de nombreux millions--dans la bohme et la racaille. Un jour il
reut une lettre de Swann lui demandant s'il ne pourrait pas le mettre
en rapport avec les Verdurin:  la garde!  la garde! s'tait cri
mon grand-pre, a ne m'tonne pas du tout, c'est bien par l que
devait finir Swann. Joli milieu! D'abord je ne peux pas faire ce qu'il
me demande parce que je ne connais plus ce monsieur. Et puis a doit
cacher une histoire de femme, je ne me mle pas de ces affaires-l. Ah
bien! nous allons avoir de l'agrment si Swann s'affuble des petits
Verdurin.

Et sur la rponse ngative de mon grand-pre, c'est Odette qui avait
amen elle-mme Swann chez les Verdurin.

Les Verdurin avaient eu  dner, le jour o Swann y fit ses dbuts, le
docteur et Mme Cottard, le jeune pianiste et sa tante, et le peintre
qui avait alors leur faveur, auxquels s'taient joints dans la soire
quelques autres fidles.

Le docteur Cottard ne savait jamais d'une faon certaine de quel ton
il devait rpondre  quelqu'un, si son interlocuteur voulait rire ou
tait srieux. Et  tout hasard il ajoutait  toutes ses expressions
de physionomie l'offre d'un sourire conditionnel et provisoire dont la
finesse expectante le disculperait du reproche de navet, si le
propos qu'on lui avait tenu se trouvait avoir t factieux. Mais
comme pour faire face  l'hypothse oppose il n'osait pas laisser ce
sourire s'affirmer nettement sur son visage, on y voyait flotter
perptuellement une incertitude o se lisait la question qu'il n'osait
pas poser: Dites-vous cela pour de bon? Il n'tait pas plus assur
de la faon dont il devait se comporter dans la rue, et mme en
gnral dans la vie, que dans un salon, et on le voyait opposer aux
passants, aux voitures, aux vnements un malicieux sourire qui tait
d'avance  son attitude toute improprit puisqu'il prouvait, si elle
n'tait pas de mise, qu'il le savait bien et que s'il avait adopt
celle-l, c'tait par plaisanterie.

Sur tous les points cependant o une franche question lui semblait
permise, le docteur ne se faisait pas faute de s'efforcer de
restreindre le champ de ses doutes et de complter son instruction.

C'est ainsi que, sur les conseils qu'une mre prvoyante lui avait
donns quand il avait quitt sa province, il ne laissait jamais passer
soit une locution ou un nom propre qui lui taient inconnus, sans
tcher de se faire documenter sur eux.

Pour les locutions, il tait insatiable de renseignements, car, leur
supposant parfois un sens plus prcis qu'elles n'ont, il et dsir
savoir ce qu'on voulait dire exactement par celles qu'il entendait le
plus souvent employer: la beaut du diable, du sang bleu, une vie de
btons de chaise, le quart d'heure de Rabelais, tre le prince des
lgances, donner carte blanche, tre rduit  quia, etc., et dans
quels cas dtermins il pouvait  son tour les faire figurer dans ses
propos. A leur dfaut il plaait des jeux de mots qu'il avait appris.
Quant aux noms de personnes nouveaux qu'on prononait devant lui il se
contentait seulement de les rpter sur un ton interrogatif qu'il
pensait suffisant pour lui valoir des explications qu'il n'aurait pas
l'air de demander.

Comme le sens critique qu'il croyait exercer sur tout lui faisait
compltement dfaut, le raffinement de politesse qui consiste 
affirmer,  quelqu'un qu'on oblige, sans souhaiter d'en tre cru, que
c'est  lui qu'on a obligation, tait peine perdue avec lui, il
prenait tout au pied de la lettre. Quel que ft l'aveuglement de Mme
Verdurin  son gard, elle avait fini, tout en continuant  le trouver
trs fin, par tre agace de voir que quand elle l'invitait dans une
avant-scne  entendre Sarah Bernhardt, lui disant, pour plus de
grce: Vous tes trop aimable d'tre venu, docteur, d'autant plus que
je suis sre que vous avez dj souvent entendu Sarah Bernhardt, et
puis nous sommes peut-tre trop prs de la scne, le docteur Cottard
qui tait entr dans la loge avec un sourire qui attendait pour se
prciser ou pour disparatre que quelqu'un d'autoris le renseignt
sur la valeur du spectacle, lui rpondait: En effet on est beaucoup
trop prs et on commence  tre fatigu de Sarah Bernhardt. Mais vous
m'avez exprim le dsir que je vienne. Pour moi vos dsirs sont des
ordres. Je suis trop heureux de vous rendre ce petit service. Que ne
ferait-on pas pour vous tre agrable, vous tes si bonne! Et il
ajoutait: Sarah Bernhardt c'est bien la Voix d'Or, n'est-ce pas? On
crit souvent aussi qu'elle brle les planches. C'est une expression
bizarre, n'est-ce pas? dans l'espoir de commentaires qui ne venaient
point.

Tu sais, avait dit Mme Verdurin  son mari, je crois que nous faisons
fausse route quand par modestie nous dprcions ce que nous offrons au
docteur. C'est un savant qui vit en dehors de l'existence pratique, il
ne connat pas par lui-mme la valeur des choses et il s'en rapporte 
ce que nous lui en disons.--Je n'avais pas os te le dire, mais je
l'avais remarqu, rpondit M. Verdurin. Et au jour de l'an suivant,
au lieu d'envoyer au docteur Cottard un rubis de trois mille francs en
lui disant que c'tait bien peu de chose, M. Verdurin acheta pour
trois cents francs une pierre reconstitue en laissant entendre qu'on
pouvait difficilement en voir d'aussi belle.

Quand Mme Verdurin avait annonc qu'on aurait, dans la soire, M.
Swann: Swann? s'tait cri le docteur d'un accent rendu brutal par
la surprise, car la moindre nouvelle prenait toujours plus au dpourvu
que quiconque cet homme qui se croyait perptuellement prpar  tout.
Et voyant qu'on ne lui rpondait pas: Swann? Qui a, Swann!
hurla-t-il au comble d'une anxit qui se dtendit soudain quand Mme
Verdurin eut dit: Mais l'ami dont Odette nous avait parl.--Ah! bon,
bon, a va bien, rpondit le docteur apais. Quant au peintre il se
rjouissait de l'introduction de Swann chez Mme Verdurin, parce qu'il
le supposait amoureux d'Odette et qu'il aimait  favoriser les
liaisons. Rien ne m'amuse comme de faire des mariages, confia-t-il,
dans l'oreille, au docteur Cottard, j'en ai dj russi beaucoup, mme
entre femmes!

En disant aux Verdurin que Swann tait trs smart, Odette leur avait
fait craindre un ennuyeux. Il leur fit au contraire une excellente
impression dont  leur insu sa frquentation dans la socit lgante
tait une des causes indirectes. Il avait en effet sur les hommes mme
intelligents qui ne sont jamais alls dans le monde, une des
supriorits de ceux qui y ont un peu vcu, qui est de ne plus le
transfigurer par le dsir ou par l'horreur qu'il inspire 
l'imagination, de le considrer comme sans aucune importance. Leur
amabilit, spare de tout snobisme et de la peur de paratre trop
aimable, devenue indpendante, a cette aisance, cette grce des
mouvements de ceux dont les membres assouplis excutent exactement ce
qu'ils veulent, sans participation indiscrte et maladroite du reste
du corps. La simple gymnastique lmentaire de l'homme du monde
tendant la main avec bonne grce au jeune homme inconnu qu'on lui
prsente et s'inclinant avec rserve devant l'ambassadeur  qui on le
prsente, avait fini par passer sans qu'il en ft conscient dans toute
l'attitude sociale de Swann, qui vis--vis de gens d'un milieu
infrieur au sien comme taient les Verdurin et leurs amis, fit
instinctivement montre d'un empressement, se livra  des avances,
dont, selon eux, un ennuyeux se ft abstenu. Il n'eut un moment de
froideur qu'avec le docteur Cottard: en le voyant lui cligner de l'oeil
et lui sourire d'un air ambigu avant qu'ils se fussent encore parl
(mimique que Cottard appelait laisser venir), Swann crut que le
docteur le connaissait sans doute pour s'tre trouv avec lui en
quelque lieu de plaisir, bien que lui-mme y allt pourtant fort peu,
n'ayant jamais vcu dans le monde de la noce. Trouvant l'allusion de
mauvais got, surtout en prsence d'Odette qui pourrait en prendre une
mauvaise ide de lui, il affecta un air glacial. Mais quand il apprit
qu'une dame qui se trouvait prs de lui tait Mme Cottard, il pensa
qu'un mari aussi jeune n'aurait pas cherch  faire allusion devant sa
femme  des divertissements de ce genre; et il cessa de donner  l'air
entendu du docteur la signification qu'il redoutait. Le peintre invita
tout de suite Swann  venir avec Odette  son atelier, Swann le trouva
gentil. Peut-tre qu'on vous favorisera plus que moi, dit Mme
Verdurin, sur un ton qui feignait d'tre piqu, et qu'on vous montrera
le portrait de Cottard (elle l'avait command au peintre). Pensez
bien, monsieur Biche, rappela-t-elle au peintre,  qui c'tait une
plaisanterie consacre de dire monsieur,  rendre le joli regard, le
petit ct fin, amusant, de l'oeil. Vous savez que ce que je veux
surtout avoir, c'est son sourire, ce que je vous ai demand c'est le
portrait de son sourire. Et comme cette expression lui sembla
remarquable elle la rpta trs haut pour tre sre que plusieurs
invits l'eussent entendue, et mme, sous un prtexte vague, en fit
d'abord rapprocher quelques-uns. Swann demanda  faire la connaissance
de tout le monde, mme d'un vieil ami des Verdurin, Saniette,  qui sa
timidit, sa simplicit et son bon coeur avaient fait perdre partout la
considration que lui avaient value sa science d'archiviste, sa grosse
fortune, et la famille distingue dont il sortait. Il avait dans la
bouche, en parlant, une bouillie qui tait adorable parce qu'on
sentait qu'elle trahissait moins un dfaut de la langue qu'une qualit
de l'me, comme un reste de l'innocence du premier ge qu'il n'avait
jamais perdue. Toutes les consonnes qu'il ne pouvait prononcer
figuraient comme autant de durets dont il tait incapable. En
demandant  tre prsent  M. Saniette, Swann fit  Mme Verdurin
l'effet de renverser les rles (au point qu'en rponse, elle dit en
insistant sur la diffrence: Monsieur Swann, voudriez-vous avoir la
bont de me permettre de vous prsenter notre ami Saniette), mais
excita chez Saniette une sympathie ardente que d'ailleurs les Verdurin
ne rvlrent jamais  Swann, car Saniette les agaait un peu et ils
ne tenaient pas  lui faire des amis. Mais en revanche Swann les
toucha infiniment en croyant devoir demander tout de suite  faire la
connaissance de la tante du pianiste. En robe noire comme toujours,
parce qu'elle croyait qu'en noir on est toujours bien et que c'est ce
qu'il y a de plus distingu, elle avait le visage excessivement rouge
comme chaque fois qu'elle venait de manger. Elle s'inclina devant
Swann avec respect, mais se redressa avec majest. Comme elle n'avait
aucune instruction et avait peur de faire des fautes de franais, elle
prononait exprs d'une manire confuse, pensant que si elle lchait
un cuir il serait estomp d'un tel vague qu'on ne pourrait le
distinguer avec certitude, de sorte que sa conversation n'tait qu'un
graillonnement indistinct duquel mergeaient de temps  autre les
rares vocables dont elle se sentait sre. Swann crut pouvoir se moquer
lgrement d'elle en parlant  M. Verdurin lequel au contraire fut
piqu.

--C'est une si excellente femme, rpondit-il. Je vous accorde qu'elle
n'est pas tourdissante; mais je vous assure qu'elle est agrable
quand on cause seul avec elle. Je n'en doute pas, s'empressa de
concder Swann. Je voulais dire qu'elle ne me semblait pas minente
ajouta-t-il en dtachant cet adjectif, et en somme c'est plutt un
compliment! Tenez, dit M. Verdurin, je vais vous tonner, elle crit
d'une manire charmante. Vous n'avez jamais entendu son neveu? c'est
admirable, n'est-ce pas, docteur? Voulez-vous que je lui demande de
jouer quelque chose, Monsieur Swann?

--Mais ce sera un bonheur..., commenait  rpondre Swann, quand le
docteur l'interrompit d'un air moqueur. En effet ayant retenu que dans
la conversation l'emphase, l'emploi de formes solennelles, tait
surann, ds qu'il entendait un mot grave dit srieusement comme
venait de l'tre le mot bonheur, il croyait que celui qui l'avait
prononc venait de se montrer prudhommesque. Et si, de plus, ce mot se
trouvait figurer par hasard dans ce qu'il appelait un vieux clich, si
courant que ce mot ft d'ailleurs, le docteur supposait que la phrase
commence tait ridicule et la terminait ironiquement par le lieu
commun qu'il semblait accuser son interlocuteur d'avoir voulu placer,
alors que celui-ci n'y avait jamais pens.

--Un bonheur pour la France! s'cria-t-il malicieusement en levant
les bras avec emphase.

M. Verdurin ne put s'empcher de rire.

--Qu'est-ce qu'ils ont  rire toutes ces bonnes gens-l, on a l'air de
ne pas engendrer la mlancolie dans votre petit coin l-bas, s'cria
Mme Verdurin. Si vous croyez que je m'amuse, moi,  rester toute seule
en pnitence, ajouta-t-elle sur un ton dpit, en faisant l'enfant.

Mme Verdurin tait assise sur un haut sige sudois en sapin cir,
qu'un violoniste de ce pays lui avait donn et qu'elle conservait
quoiqu'il rappelt la forme d'un escabeau et jurt avec les beaux
meubles anciens qu'elle avait, mais elle tenait  garder en vidence
les cadeaux que les fidles avaient l'habitude de lui faire de temps
en temps, afin que les donateurs eussent le plaisir de les reconnatre
quand ils venaient. Aussi tchait-elle de persuader qu'on s'en tnt
aux fleurs et aux bonbons, qui du moins se dtruisent; mais elle n'y
russissait pas et c'tait chez elle une collection de chauffe-pieds,
de coussins, de pendules, de paravents, de baromtres, de potiches,
dans une accumulation de redites et un disparate d'trennes.

De ce poste lev elle participait avec entrain  la conversation des
fidles et s'gayait de leurs fumisteries, mais depuis l'accident
qui tait arriv  sa mchoire, elle avait renonc  prendre la peine
de pouffer effectivement et se livrait  la place  une mimique
conventionnelle qui signifiait sans fatigue ni risques pour elle,
qu'elle riait aux larmes. Au moindre mot que lchait un habitu contre
un ennuyeux ou contre un ancien habitu rejet au camp des
ennuyeux,--et pour le plus grand dsespoir de M. Verdurin qui avait eu
longtemps la prtention d'tre aussi aimable que sa femme, mais qui
riant pour de bon s'essoufflait vite et avait t distanc et vaincu
par cette ruse d'une incessante et fictive hilarit--, elle poussait un
petit cri, fermait entirement ses yeux d'oiseau qu'une taie
commenait  voiler, et brusquement, comme si elle n'et eu que le
temps de cacher un spectacle indcent ou de parer  un accs mortel,
plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n'en
laissaient plus rien voir, elle avait l'air de s'efforcer de rprimer,
d'anantir un rire qui, si elle s'y ft abandonne, l'et conduite 
l'vanouissement. Telle, tourdie par la gaiet des fidles, ivre de
camaraderie, de mdisance et d'assentiment, Mme Verdurin, juche sur
son perchoir, pareille  un oiseau dont on et tremp le colifichet
dans du vin chaud, sanglotait d'amabilit.

Cependant, M. Verdurin, aprs avoir demand  Swann la permission
d'allumer sa pipe (ici on ne se gne pas, on est entre camarades),
priait le jeune artiste de se mettre au piano.

--Allons, voyons, ne l'ennuie pas, il n'est pas ici pour tre
tourment, s'cria Mme Verdurin, je ne veux pas qu'on le tourmente
moi!

--Mais pourquoi veux-tu que a l'ennuie, dit M. Verdurin, M. Swann ne
connat peut-tre pas la sonate en fa dise que nous avons dcouverte,
il va nous jouer l'arrangement pour piano.

--Ah! non, non, pas ma sonate! cria Mme Verdurin, je n'ai pas envie 
force de pleurer de me fiche un rhume de cerveau avec nvralgies
faciales, comme la dernire fois; merci du cadeau, je ne tiens pas 
recommencer; vous tes bons vous autres, on voit bien que ce n'est pas
vous qui garderez le lit huit jours!

Cette petite scne qui se renouvelait chaque fois que le pianiste
allait jouer enchantait les amis aussi bien que si elle avait t
nouvelle, comme une preuve de la sduisante originalit de la
Patronne et de sa sensibilit musicale. Ceux qui taient prs d'elle
faisaient signe  ceux qui plus loin fumaient ou jouaient aux cartes,
de se rapprocher, qu'il se passait quelque chose, leur disant, comme
on fait au Reichstag dans les moments intressants: coutez,
coutez. Et le lendemain on donnait des regrets  ceux qui n'avaient
pas pu venir en leur disant que la scne avait t encore plus
amusante que d'habitude.

--Eh bien! voyons, c'est entendu, dit M. Verdurin, il ne jouera que
l'andante.

--Que l'andante, comme tu y vas s'cria Mme Verdurin. C'est
justement l'andante qui me casse bras et jambes. Il est vraiment
superbe le Patron! C'est comme si dans la Neuvime il disait: nous
n'entendrons que le finale, ou dans les Matres que l'ouverture.

Le docteur cependant, poussait Mme Verdurin  laisser jouer le
pianiste, non pas qu'il crt feints les troubles que la musique lui
donnait--il y reconnaissait certains tats neurasthniques--mais par
cette habitude qu'ont beaucoup de mdecins, de faire flchir
immdiatement la svrit de leurs prescriptions ds qu'est en jeu,
chose qui leur semble beaucoup plus importante, quelque runion
mondaine dont ils font partie et dont la personne  qui ils
conseillent d'oublier pour une fois sa dyspepsie, ou sa grippe, est un
des facteurs essentiels.

--Vous ne serez pas malade cette fois-ci, vous verrez, lui dit-il en
cherchant  la suggestionner du regard. Et si vous tes malade nous
vous soignerons.

--Bien vrai? rpondit Mme Verdurin, comme si devant l'esprance d'une
telle faveur il n'y avait plus qu' capituler. Peut-tre aussi  force
de dire qu'elle serait malade, y avait-il des moments o elle ne se
rappelait plus que c'tait un mensonge et prenait une me de malade.
Or ceux-ci, fatigus d'tre toujours obligs de faire dpendre de leur
sagesse la raret de leurs accs, aiment se laisser aller  croire
qu'ils pourront faire impunment tout ce qui leur plat et leur fait
mal d'habitude,  condition de se remettre en les mains d'un tre
puissant, qui, sans qu'ils aient aucune peine  prendre, d'un mot ou
d'une pilule, les remettra sur pied.

Odette tait alle s'asseoir sur un canap de tapisserie qui tait
prs du piano:

--Vous savez, j'ai ma petite place, dit-elle  Mme Verdurin.

Celle-ci, voyant Swann sur une chaise, le fit lever:

--Vous n'tes pas bien l, allez donc vous mettre  ct d'Odette,
n'est-ce pas Odette, vous ferez bien une place  M. Swann?

--Quel joli beauvais, dit avant de s'asseoir Swann qui cherchait 
tre aimable.

--Ah! je suis contente que vous apprciiez mon canap, rpondit Mme
Verdurin. Et je vous prviens que si vous voulez en voir d'aussi beau,
vous pouvez y renoncer tout de suite. Jamais ils n'ont rien fait de
pareil. Les petites chaises aussi sont des merveilles. Tout  l'heure
vous regarderez cela. Chaque bronze correspond comme attribut au petit
sujet du sige; vous savez, vous avez de quoi vous amuser si vous
voulez regarder cela, je vous promets un bon moment. Rien que les
petites frises des bordures, tenez l, la petite vigne sur fond rouge
de l'Ours et les Raisins. Est-ce dessin? Qu'est-ce que vous en dites,
je crois qu'ils le savaient plutt, dessiner! Est-elle assez
apptissante cette vigne? Mon mari prtend que je n'aime pas les
fruits parce que j'en mange moins que lui. Mais non, je suis plus
gourmande que vous tous, mais je n'ai pas besoin de me les mettre dans
la bouche puisque je jouis par les yeux. Qu'est ce que vous avez tous
 rire? demandez au docteur, il vous dira que ces raisins-l me
purgent. D'autres font des cures de Fontainebleau, moi je fais ma
petite cure de Beauvais. Mais, monsieur Swann, vous ne partirez pas
sans avoir touch les petits bronzes des dossiers. Est-ce assez doux
comme patine? Mais non,  pleines mains, touchez-les bien.

--Ah! si madame Verdurin commence  peloter les bronzes, nous
n'entendrons pas de musique ce soir, dit le peintre.

--Taisez-vous, vous tes un vilain. Au fond, dit-elle en se tournant
vers Swann, on nous dfend  nous autres femmes des choses moins
voluptueuses que cela. Mais il n'y a pas une chair comparable  cela!
Quand M. Verdurin me faisait l'honneur d'tre jaloux de moi--allons,
sois poli au moins, ne dis pas que tu ne l'as jamais t...--

--Mais je ne dis absolument rien. Voyons docteur je vous prends 
tmoin: est-ce que j'ai dit quelque chose?

Swann palpait les bronzes par politesse et n'osait pas cesser tout de
suite.

--Allons, vous les caresserez plus tard; maintenant c'est vous qu'on va
caresser, qu'on va caresser dans l'oreille; vous aimez cela, je pense;
voil un petit jeune homme qui va s'en charger.

Or quand le pianiste eut jou, Swann fut plus aimable encore avec lui
qu'avec les autres personnes qui se trouvaient l. Voici pourquoi:

L'anne prcdente, dans une soire, il avait entendu une oeuvre
musicale excute au piano et au violon. D'abord, il n'avait got que
la qualit matrielle des sons scrts par les instruments. Et
'avait dj t un grand plaisir quand au-dessous de la petite ligne
du violon mince, rsistante, dense et directrice, il avait vu tout
d'un coup chercher  s'lever en un clapotement liquide, la masse de
la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoque comme
la mauve agitation des flots que charme et bmolise le clair de lune.
Mais  un moment donn, sans pouvoir nettement distinguer un contour,
donner un nom  ce qui lui plaisait, charm tout d'un coup, il avait
cherch  recueillir la phrase ou l'harmonie--il ne savait lui-mme--qui
passait et qui lui avait ouvert plus largement l'me, comme certaines
odeurs de roses circulant dans l'air humide du soir ont la proprit
de dilater nos narines. Peut-tre est-ce parce qu'il ne savait pas la
musique qu'il avait pu prouver une impression aussi confuse, une de
ces impressions qui sont peut-tre pourtant les seules purement
musicales, inattendues, entirement originales, irrductibles  tout
autre ordre d'impressions. Une impression de ce genre pendant un
instant, est pour ainsi dire sine materia. Sans doute les notes que
nous entendons alors, tendent dj, selon leur hauteur et leur
quantit,  couvrir devant nos yeux des surfaces de dimensions
varies,  tracer des arabesques,  nous donner des sensations de
largeur, de tnuit, de stabilit, de caprice. Mais les notes sont
vanouies avant que ces sensations soient assez formes en nous pour
ne pas tre submerges par celles qu'veillent dj les notes
suivantes ou mme simultanes. Et cette impression continuerait 
envelopper de sa liquidit et de son fondu les motifs qui par
instants en mergent,  peine discernables, pour plonger aussitt et
disparatre, connus seulement par le plaisir particulier qu'ils
donnent, impossibles  dcrire,  se rappeler,  nommer,
ineffables,--si la mmoire, comme un ouvrier qui travaille  tablir
des fondations durables au milieu des flots, en fabriquant pour nous
des fac-simils de ces phrases fugitives, ne nous permettait de les
comparer  celles qui leur succdent et de les diffrencier. Ainsi 
peine la sensation dlicieuse que Swann avait ressentie tait-elle
expire, que sa mmoire lui en avait fourni sance tenante une
transcription sommaire et provisoire, mais sur laquelle il avait jet
les yeux tandis que le morceau continuait, si bien que quand la mme
impression tait tout d'un coup revenue, elle n'tait dj plus
insaisissable. Il s'en reprsentait l'tendue, les groupements
symtriques, la graphie, la valeur expressive; il avait devant lui
cette chose qui n'est plus de la musique pure, qui est du dessin, de
l'architecture, de la pense, et qui permet de se rappeler la musique.
Cette fois il avait distingu nettement une phrase s'levant pendant
quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait propos
aussitt des volupts particulires, dont il n'avait jamais eu l'ide
avant de l'entendre, dont il sentait que rien autre qu'elle ne
pourrait les lui faire connatre, et il avait prouv pour elle comme
un amour inconnu.

D'un rythme lent elle le dirigeait ici d'abord, puis l, puis
ailleurs, vers un bonheur noble, inintelligible et prcis. Et tout
d'un coup au point o elle tait arrive et d'o il se prparait  la
suivre, aprs une pause d'un instant, brusquement elle changeait de
direction et d'un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mlancolique,
incessant et doux, elle l'entranait avec elle vers des perspectives
inconnues. Puis elle disparut. Il souhaita passionnment la revoir une
troisime fois. Et elle reparut en effet mais sans lui parler plus
clairement, en lui causant mme une volupt moins profonde. Mais
rentr chez lui il eut besoin d'elle, il tait comme un homme dans la
vie de qui une passante qu'il a aperue un moment vient de faire
entrer l'image d'une beaut nouvelle qui donne  sa propre sensibilit
une valeur plus grande, sans qu'il sache seulement s'il pourra revoir
jamais celle qu'il aime dj et dont il ignore jusqu'au nom.

Mme cet amour pour une phrase musicale sembla un instant devoir
amorcer chez Swann la possibilit d'une sorte de rajeunissement.
Depuis si longtemps il avait renonc  appliquer sa vie  un but idal
et la bornait  la poursuite de satisfactions quotidiennes, qu'il
croyait, sans jamais se le dire formellement, que cela ne changerait
plus jusqu' sa mort; bien plus, ne se sentant plus d'ides leves
dans l'esprit, il avait cess de croire  leur ralit, sans pouvoir
non plus la nier tout  fait. Aussi avait-il pris l'habitude de se
rfugier dans des penses sans importance qui lui permettaient de
laisser de ct le fond des choses. De mme qu'il ne se demandait pas
s'il n'et pas mieux fait de ne pas aller dans le monde, mais en
revanche savait avec certitude que s'il avait accept une invitation
il devait s'y rendre et que s'il ne faisait pas de visite aprs il lui
fallait laisser des cartes, de mme dans sa conversation il
s'efforait de ne jamais exprimer avec coeur une opinion intime sur les
choses, mais de fournir des dtails matriels qui valaient en quelque
sorte par eux-mmes et lui permettaient de ne pas donner sa mesure. Il
tait extrmement prcis pour une recette de cuisine, pour la date de
la naissance ou de la mort d'un peintre, pour la nomenclature de ses
oeuvres. Parfois, malgr tout, il se laissait aller  mettre un
jugement sur une oeuvre, sur une manire de comprendre la vie, mais il
donnait alors  ses paroles un ton ironique comme s'il n'adhrait pas
tout entier  ce qu'il disait. Or, comme certains valtudinaires chez
qui tout d'un coup, un pays o ils sont arrivs, un rgime diffrent,
quelquefois une volution organique, spontane et mystrieuse,
semblent amener une telle rgression de leur mal qu'ils commencent 
envisager la possibilit inespre de commencer sur le tard une vie
toute diffrente, Swann trouvait en lui, dans le souvenir de la phrase
qu'il avait entendue, dans certaines sonates qu'il s'tait fait jouer,
pour voir s'il ne l'y dcouvrirait pas, la prsence d'une de ces
ralits invisibles auxquelles il avait cess de croire et auxquelles,
comme si la musique avait eu sur la scheresse morale dont il
souffrait une sorte d'influence lective, il se sentait de nouveau le
dsir et presque la force de consacrer sa vie. Mais n'tant pas arriv
 savoir de qui tait l'oeuvre qu'il avait entendue, il n'avait pu se
la procurer et avait fini par l'oublier. Il avait bien rencontr dans
la semaine quelques personnes qui se trouvaient comme lui  cette
soire et les avait interroges; mais plusieurs taient arrives aprs
la musique ou parties avant; certaines pourtant taient l pendant
qu'on l'excutait mais taient alles causer dans un autre salon, et
d'autres restes  couter n'avaient pas entendu plus que les
premires. Quant aux matres de maison ils savaient que c'tait une
oeuvre nouvelle que les artistes qu'ils avaient engags avaient demand
 jouer; ceux-ci tant partis en tourne, Swann ne put pas en savoir
davantage. Il avait bien des amis musiciens, mais tout en se rappelant
le plaisir spcial et intraduisible que lui avait fait la phrase, en
voyant devant ses yeux les formes qu'elle dessinait, il tait pourtant
incapable de la leur chanter. Puis il cessa d'y penser.

Or, quelques minutes  peine aprs que le petit pianiste avait
commenc de jouer chez Mme Verdurin, tout d'un coup aprs une note
haute longuement tenue pendant deux mesures, il vit approcher,
s'chappant de sous cette sonorit prolonge et tendue comme un rideau
sonore pour cacher le mystre de son incubation, il reconnut, secrte,
bruissante et divise, la phrase arienne et odorante qu'il aimait. Et
elle tait si particulire, elle avait un charme si individuel et
qu'aucun autre n'aurait pu remplacer, que ce fut pour Swann comme s'il
et rencontr dans un salon ami une personne qu'il avait admire dans
la rue et dsesprait de jamais retrouver.  la fin, elle s'loigna,
indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum,
laissant sur le visage de Swann le reflet de son sourire. Mais
maintenant il pouvait demander le nom de son inconnue (on lui dit que
c'tait l'andante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil), il
la tenait, il pourrait l'avoir chez lui aussi souvent qu'il voudrait,
essayer d'apprendre son langage et son secret.

Aussi quand le pianiste eut fini, Swann s'approcha-t-il de lui pour
lui exprimer une reconnaissance dont la vivacit plut beaucoup  Mme
Verdurin.

--Quel charmeur, n'est-ce pas, dit-elle  Swann; la comprend-il assez,
sa sonate, le petit misrable? Vous ne saviez pas que le piano pouvait
atteindre  a. C'est tout except du piano, ma parole! Chaque fois
j'y suis reprise, je crois entendre un orchestre. C'est mme plus beau
que l'orchestre, plus complet.

Le jeune pianiste s'inclina, et, souriant, soulignant les mots comme
s'il avait fait un trait d'esprit:

--Vous tes trs indulgente pour moi, dit-il.

Et tandis que Mme Verdurin disait  son mari: Allons, donne-lui de
l'orangeade, il l'a bien mrite, Swann racontait  Odette comment il
avait t amoureux de cette petite phrase. Quand Mme Verdurin, ayant
dit d'un peu loin: Eh bien! il me semble qu'on est en train de vous
dire de belles choses, Odette, elle rpondit: Oui, de trs belles
et Swann trouva dlicieuse sa simplicit. Cependant il demandait des
renseignements sur Vinteuil, sur son oeuvre, sur l'poque de sa vie o
il avait compos cette sonate, sur ce qu'avait pu signifier pour lui
la petite phrase, c'est cela surtout qu'il aurait voulu savoir.

Mais tous ces gens qui faisaient profession d'admirer ce musicien
(quand Swann avait dit que sa sonate tait vraiment belle, Mme
Verdurin s'tait crie: Je vous crois un peu qu'elle est belle! Mais
on n'avoue pas qu'on ne connat pas la sonate de Vinteuil, on n'a pas
le droit de ne pas la connatre, et le peintre avait ajout: Ah!
c'est tout  fait une trs grande machine, n'est-ce pas. Ce n'est pas
si vous voulez la chose cher et public, n'est-ce pas, mais c'est
la trs grosse impression pour les artistes), ces gens semblaient ne
s'tre jamais pos ces questions car ils furent incapables d'y
rpondre.

Mme  une ou deux remarques particulires que fit Swann sur sa phrase
prfre:

--Tiens, c'est amusant, je n'avais jamais fait attention; je vous
dirai que je n'aime pas beaucoup chercher la petite bte et m'garer
dans des pointes d'aiguille; on ne perd pas son temps  couper les
cheveux en quatre ici, ce n'est pas le genre de la maison, rpondit
Mme Verdurin, que le docteur Cottard regardait avec une admiration
bate et un zle studieux se jouer au milieu de ce flot d'expressions
toutes faites. D'ailleurs lui et Mme Cottard avec une sorte de bon
sens comme en ont aussi certaines gens du peuple se gardaient bien de
donner une opinion ou de feindre l'admiration pour une musique qu'ils
s'avouaient l'un  l'autre, une fois rentrs chez eux, ne pas plus
comprendre que la peinture de M. Biche. Comme le public ne connat
du charme, de la grce, des formes de la nature que ce qu'il en a
puis dans les poncifs d'un art lentement assimil, et qu'un artiste
original commence par rejeter ces poncifs, M. et Mme Cottard, image en
cela du public, ne trouvaient ni dans la sonate de Vinteuil, ni dans
les portraits du peintre, ce qui faisait pour eux l'harmonie de la
musique et la beaut de la peinture. Il leur semblait quand le
pianiste jouait la sonate qu'il accrochait au hasard sur le piano des
notes que ne reliaient pas en effet les formes auxquelles ils taient
habitus, et que le peintre jetait au hasard des couleurs sur ses
toiles. Quand, dans celles-ci, ils pouvaient reconnatre une forme,
ils la trouvaient alourdie et vulgarise (c'est--dire dpourvue de
l'lgance de l'cole de peinture  travers laquelle ils voyaient dans
la rue mme, les tres vivants), et sans vrit, comme si M. Biche
n'et pas su comment tait construite une paule et que les femmes
n'ont pas les cheveux mauves.

Pourtant les fidles s'tant disperss, le docteur sentit qu'il y
avait l une occasion propice et pendant que Mme Verdurin disait un
dernier mot sur la sonate de Vinteuil, comme un nageur dbutant qui se
jette  l'eau pour apprendre, mais choisit un moment o il n'y a pas
trop de monde pour le voir:

--Alors, c'est ce qu'on appelle un musicien di primo cartello!
s'cria-t-il avec une brusque rsolution.

Swann apprit seulement que l'apparition rcente de la sonate de
Vinteuil avait produit une grande impression dans une cole de
tendances trs avances mais tait entirement inconnue du grand
public.

--Je connais bien quelqu'un qui s'appelle Vinteuil, dit Swann, en
pensant au professeur de piano des soeurs de ma grand'mre.

--C'est peut-tre lui, s'cria Mme Verdurin.

--Oh! non, rpondit Swann en riant. Si vous l'aviez vu deux minutes,
vous ne vous poseriez pas la question.

--Alors poser la question c'est la rsoudre? dit le docteur.

--Mais ce pourrait tre un parent, reprit Swann, cela serait assez
triste, mais enfin un homme de gnie peut tre le cousin d'une vieille
bte. Si cela tait, j'avoue qu'il n'y a pas de supplice que je ne
m'imposerais pour que la vieille bte me prsentt  l'auteur de la
sonate: d'abord le supplice de frquenter la vieille bte, et qui doit
tre affreux.

Le peintre savait que Vinteuil tait  ce moment trs malade et que le
docteur Potain craignait de ne pouvoir le sauver.

--Comment, s'cria Mme Verdurin, il y a encore des gens qui se font
soigner par Potain!

--Ah! madame Verdurin, dit Cottard, sur un ton de marivaudage, vous
oubliez que vous parlez d'un de mes confres, je devrais dire un de
mes matres.

Le peintre avait entendu dire que Vinteuil tait menac d'alination
mentale. Et il assurait qu'on pouvait s'en apercevoir  certains
passages de sa sonate. Swann ne trouva pas cette remarque absurde,
mais elle le troubla; car une oeuvre de musique pure ne contenant aucun
des rapports logiques dont l'altration dans le langage dnonce la
folie, la folie reconnue dans une sonate lui paraissait quelque chose
d'aussi mystrieux que la folie d'une chienne, la folie d'un cheval,
qui pourtant s'observent en effet.

--Laissez-moi donc tranquille avec vos matres, vous en savez dix fois
autant que lui, rpondit Mme Verdurin au docteur Cottard, du ton d'une
personne qui a le courage de ses opinions et tient bravement tte 
ceux qui ne sont pas du mme avis qu'elle. Vous ne tuez pas vos
malades, vous, au moins!

--Mais, Madame, il est de l'Acadmie, rpliqua le docteur d'un ton air
ironique. Si un malade prfre mourir de la main d'un des princes de
la science... C'est beaucoup plus chic de pouvoir dire: C'est Potain
qui me soigne.

--Ah! c'est plus chic? dit Mme Verdurin. Alors il y a du chic dans les
maladies, maintenant? je ne savais pas a... Ce que vous m'amusez,
s'cria-t-elle tout  coup en plongeant sa figure dans ses mains. Et
moi, bonne bte qui discutais srieusement sans m'apercevoir que vous
me faisiez monter  l'arbre.

Quant  M. Verdurin, trouvant que c'tait un peu fatigant de se mettre
 rire pour si peu, il se contenta de tirer une bouffe de sa pipe en
songeant avec tristesse qu'il ne pouvait plus rattraper sa femme sur
le terrain de l'amabilit.

--Vous savez que votre ami nous plat beaucoup, dit Mme Verdurin 
Odette au moment o celle-ci lui souhaitait le bonsoir. Il est simple,
charmant; si vous n'avez jamais  nous prsenter que des amis comme
cela, vous pouvez les amener.

M. Verdurin fit remarquer que pourtant Swann n'avait pas apprci la
tante du pianiste.

--Il s'est senti un peu dpays, cet homme, rpondit Mme Verdurin, tu
ne voudrais pourtant pas que, la premire fois, il ait dj le ton de
la maison comme Cottard qui fait partie de notre petit clan depuis
plusieurs annes. La premire fois ne compte pas, c'tait utile pour
prendre langue. Odette, il est convenu qu'il viendra nous retrouver
demain au Chtelet. Si vous alliez le prendre?

--Mais non, il ne veut pas.

--Ah! enfin, comme vous voudrez. Pourvu qu'il n'aille pas lcher au
dernier moment!

 la grande surprise de Mme Verdurin, il ne lcha jamais. Il allait
les rejoindre n'importe o, quelquefois dans les restaurants de
banlieue o on allait peu encore, car ce n'tait pas la saison, plus
souvent au thtre, que Mme Verdurin aimait beaucoup, et comme un
jour, chez elle, elle dit devant lui que pour les soirs de premires,
de galas, un coupe-file leur et t fort utile, que cela les avait
beaucoup gns de ne pas en avoir le jour de l'enterrement de
Gambetta, Swann qui ne parlait jamais de ses relations brillantes,
mais seulement de celles mal ctes qu'il et jug peu dlicat de
cacher, et au nombre desquelles il avait pris dans le faubourg
Saint-Germain l'habitude de ranger les relations avec le monde
officiel, rpondit:

--Je vous promets de m'en occuper, vous l'aurez  temps pour la reprise
des Danicheff, je djeune justement demain avec le Prfet de police 
l'Elyse.

--Comment a,  l'Elyse? cria le docteur Cottard d'une voix tonnante.

--Oui, chez M. Grvy, rpondit Swann, un peu gn de l'effet que sa
phrase avait produit.

Et le peintre dit au docteur en manire de plaisanterie:

--a vous prend souvent?

Gnralement, une fois l'explication donne, Cottard disait: Ah! bon,
bon, a va bien et ne montrait plus trace d'motion.

Mais cette fois-ci, les derniers mots de Swann, au lieu de lui
procurer l'apaisement habituel, portrent au comble son tonnement
qu'un homme avec qui il dnait, qui n'avait ni fonctions officielles,
ni illustration d'aucune sorte, frayt avec le Chef de l'tat.

--Comment a, M. Grvy? vous connaissez M. Grvy? dit-il  Swann de
l'air stupide et incrdule d'un municipal  qui un inconnu demande 
voir le Prsident de la Rpublique et qui, comprenant par ces mots 
qui il a affaire, comme disent les journaux, assure au pauvre dment
qu'il va tre reu  l'instant et le dirige sur l'infirmerie spciale
du dpt.

--Je le connais un peu, nous avons des amis communs (il n'osa pas dire
que c'tait le prince de Galles), du reste il invite trs facilement
et je vous assure que ces djeuners n'ont rien d'amusant, ils sont
d'ailleurs trs simples, on n'est jamais plus de huit  table,
rpondit Swann qui tchait d'effacer ce que semblaient avoir de trop
clatant aux yeux de son interlocuteur, des relations avec le
Prsident de la Rpublique.

Aussitt Cottard, s'en rapportant aux paroles de Swann, adopta cette
opinion, au sujet de la valeur d'une invitation chez M. Grvy, que
c'tait chose fort peu recherche et qui courait les rues. Ds lors il
ne s'tonna plus que Swann, aussi bien qu'un autre, frquentt
l'Elyse, et mme il le plaignait un peu d'aller  des djeuners que
l'invit avouait lui-mme tre ennuyeux.

--Ah! bien, bien, a va bien, dit-il sur le ton d'un douanier,
mfiant tout  l'heure, mais qui, aprs vos explications, vous donne
son visa et vous laisse passer sans ouvrir vos malles.

--Ah! je vous crois qu'ils ne doivent pas tre amusants ces djeuners,
vous avez de la vertu d'y aller, dit Mme Verdurin,  qui le Prsident
de la Rpublique apparaissait comme un ennuyeux particulirement
redoutable parce qu'il disposait de moyens de sduction et de
contrainte qui, employs  l'gard des fidles, eussent t capables
de les faire lcher. Il parat qu'il est sourd comme un pot et qu'il
mange avec ses doigts.

--En effet, alors, cela ne doit pas beaucoup vous amuser d'y aller,
dit le docteur avec une nuance de commisration; et, se rappelant le
chiffre de huit convives: Sont-ce des djeuners intimes?
demanda-t-il vivement avec un zle de linguiste plus encore qu'une
curiosit de badaud.

Mais le prestige qu'avait  ses yeux le Prsident de la Rpublique
finit pourtant par triompher et de l'humilit de Swann et de la
malveillance de Mme Verdurin, et  chaque dner, Cottard demandait
avec intrt: Verrons-nous ce soir M. Swann? Il a des relations
personnelles avec M. Grvy. C'est bien ce qu'on appelle un gentleman?
Il alla mme jusqu' lui offrir une carte d'invitation pour
l'exposition dentaire.

--Vous serez admis avec les personnes qui seront avec vous, mais on ne
laisse pas entrer les chiens. Vous comprenez je vous dis cela parce
que j'ai eu des amis qui ne le savaient pas et qui s'en sont mordu les
doigts.

Quant  M. Verdurin il remarqua le mauvais effet qu'avait produit sur
sa femme cette dcouverte que Swann avait des amitis puissantes dont
il n'avait jamais parl.

Si l'on n'avait pas arrang une partie au dehors, c'est chez les
Verdurin que Swann retrouvait le petit noyau, mais il ne venait que le
soir et n'acceptait presque jamais  dner malgr les instances
d'Odette.

--Je pourrais mme dner seule avec vous, si vous aimiez mieux cela,
lui disait-elle.

--Et Mme Verdurin?

--Oh! ce serait bien simple. Je n'aurais qu' dire que ma robe n'a pas
t prte, que mon cab est venu en retard. Il y a toujours moyen de
s'arranger.

--Vous tes gentille.

Mais Swann se disait que s'il montrait  Odette (en consentant
seulement  la retrouver aprs dner), qu'il y avait des plaisirs
qu'il prfrait  celui d'tre avec elle, le got qu'elle ressentait
pour lui ne connatrait pas de longtemps la satit. Et, d'autre part,
prfrant infiniment  celle d'Odette, la beaut d'une petite ouvrire
frache et bouffie comme une rose et dont il tait pris, il aimait
mieux passer le commencement de la soire avec elle, tant sr de voir
Odette ensuite. C'est pour les mmes raisons qu'il n'acceptait jamais
qu'Odette vnt le chercher pour aller chez les Verdurin. La petite
ouvrire l'attendait prs de chez lui  un coin de rue que son cocher
Rmi connaissait, elle montait  ct de Swann et restait dans ses
bras jusqu'au moment o la voiture l'arrtait devant chez les
Verdurin. A son entre, tandis que Mme Verdurin montrant des roses
qu'il avait envoyes le matin lui disait: Je vous gronde et lui
indiquait une place  ct d'Odette, le pianiste jouait pour eux deux,
la petite phrase de Vinteuil qui tait comme l'air national de leur
amour. Il commenait par la tenue des trmolos de violon que pendant
quelques mesures on entend seuls, occupant tout le premier plan, puis
tout d'un coup ils semblaient s'carter et comme dans ces tableaux de
Pieter de Hooch, qu'approfondit le cadre troit d'une porte
entr'ouverte, tout au loin, d'une couleur autre, dans le velout d'une
lumire interpose, la petite phrase apparaissait, dansante,
pastorale, intercale, pisodique, appartenant  un autre monde. Elle
passait  plis simples et immortels, distribuant  et l les dons de
sa grce, avec le mme ineffable sourire; mais Swann y croyait
distinguer maintenant du dsenchantement. Elle semblait connatre la
vanit de ce bonheur dont elle montrait la voie. Dans sa grce lgre,
elle avait quelque chose d'accompli, comme le dtachement qui succde
au regret. Mais peu lui importait, il la considrait moins en
elle-mme,--en ce qu'elle pouvait exprimer pour un musicien qui
ignorait l'existence et de lui et d'Odette quand il l'avait compose,
et pour tous ceux qui l'entendraient dans des sicles--, que comme un
gage, un souvenir de son amour qui, mme pour les Verdurin que pour le
petit pianiste, faisait penser  Odette en mme temps qu' lui, les
unissait; c'tait au point que, comme Odette, par caprice, l'en avait
pri, il avait renonc  son projet de se faire jouer par un artiste
la sonate entire, dont il continua  ne connatre que ce passage.
Qu'avez-vous besoin du reste? lui avait-elle dit. C'est a notre
morceau. Et mme, souffrant de songer, au moment o elle passait si
proche et pourtant  l'infini, que tandis qu'elle s'adressait  eux,
elle ne les connaissait pas, il regrettait presque qu'elle et une
signification, une beaut intrinsque et fixe, trangre  eux, comme
en des bijoux donns, ou mme en des lettres crites par une femme
aime, nous en voulons  l'eau de la gemme, et aux mots du langage, de
ne pas tre faits uniquement de l'essence d'une liaison passagre et
d'un tre particulier.

Souvent il se trouvait qu'il s'tait tant attard avec la jeune
ouvrire avant d'aller chez les Verdurin, qu'une fois la petite phrase
joue par le pianiste, Swann s'apercevait qu'il tait bientt l'heure
qu'Odette rentrt. Il la reconduisait jusqu' la porte de son petit
htel, rue La Prouse, derrire l'Arc de Triomphe. Et c'tait
peut-tre  cause de cela, pour ne pas lui demander toutes les
faveurs, qu'il sacrifiait le plaisir moins ncessaire pour lui de la
voir plus tt, d'arriver chez les Verdurin avec elle,  l'exercice de
ce droit qu'elle lui reconnaissait de partir ensemble et auquel il
attachait plus de prix, parce que, grce  cela, il avait l'impression
que personne ne la voyait, ne se mettait entre eux, ne l'empchait
d'tre encore avec lui, aprs qu'il l'avait quitte.

Ainsi revenait-elle dans la voiture de Swann; un soir comme elle
venait d'en descendre et qu'il lui disait  demain, elle cueillit
prcipitamment dans le petit jardin qui prcdait la maison un dernier
chrysanthme et le lui donna avant qu'il ft reparti. Il le tint serr
contre sa bouche pendant le retour, et quand au bout de quelques jours
la fleur fut fane, il l'enferma prcieusement dans son secrtaire.

Mais il n'entrait jamais chez elle. Deux fois seulement, dans
l'aprs-midi, il tait all participer  cette opration capitale pour
elle prendre le th. L'isolement et le vide de ces courtes rues
(faites presque toutes de petits htels contigus, dont tout  coup
venait rompre la monotonie quelque sinistre choppe, tmoignage
historique et reste sordide du temps o ces quartiers taient encore
mal fams), la neige qui tait reste dans le jardin et aux arbres, le
nglig de la saison, le voisinage de la nature, donnaient quelque
chose de plus mystrieux  la chaleur, aux fleurs qu'il avait trouves
en entrant.

Laissant  gauche, au rez-de-chausse surlev, la chambre  coucher
d'Odette qui donnait derrire sur une petite rue parallle, un
escalier droit entre des murs peints de couleur sombre et d'o
tombaient des toffes orientales, des fils de chapelets turcs et une
grande lanterne japonaise suspendue  une cordelette de soie (mais
qui, pour ne pas priver les visiteurs des derniers conforts de la
civilisation occidentale s'clairait au gaz), montait au salon et au
petit salon. Ils taient prcds d'un troit vestibule dont le mur
quadrill d'un treillage de jardin, mais dor, tait bord dans toute
sa longueur d'une caisse rectangulaire o fleurissaient comme dans une
serre une range de ces gros chrysanthmes encore rares  cette
poque, mais bien loigns cependant de ceux que les horticulteurs
russirent plus tard  obtenir. Swann tait agac par la mode qui
depuis l'anne dernire se portait sur eux, mais il avait eu plaisir,
cette fois,  voir la pnombre de la pice zbre de rose, d'oranger
et de blanc par les rayons odorants de ces astres phmres qui
s'allument dans les jours gris. Odette l'avait reu en robe de chambre
de soie rose, le cou et les bras nus. Elle l'avait fait asseoir prs
d'elle dans un des nombreux retraits mystrieux qui taient mnags
dans les enfoncements du salon, protgs par d'immenses palmiers
contenus dans des cache-pot de Chine, ou par des paravents auxquels
taient fixs des photographies, des noeuds de rubans et des ventails.
Elle lui avait dit: Vous n'tes pas confortable comme cela, attendez,
moi je vais bien vous arranger, et avec le petit rire vaniteux
qu'elle aurait eu pour quelque invention particulire  elle, avait
install derrire la tte de Swann, sous ses pieds, des coussins de
soie japonaise qu'elle ptrissait comme si elle avait t prodigue de
ces richesses et insoucieuse de leur valeur. Mais quand le valet de
chambre tait venu apporter successivement les nombreuses lampes qui,
presque toutes enfermes dans des potiches chinoises, brlaient
isoles ou par couples, toutes sur des meubles diffrents comme sur
des autels et qui dans le crpuscule dj presque nocturne de cette
fin d'aprs-midi d'hiver avaient fait reparatre un coucher de soleil
plus durable, plus rose et plus humain,--faisant peut-tre rver dans
la rue quelque amoureux arrt devant le mystre de la prsence que
dcelaient et cachaient  la fois les vitres rallumes--, elle avait
surveill svrement du coin de l'oeil le domestique pour voir s'il les
posait bien  leur place consacre. Elle pensait qu'en en mettant une
seule l o il ne fallait pas, l'effet d'ensemble de son salon et t
dtruit, et son portrait, plac sur un chevalet oblique drap de
peluche, mal clair. Aussi suivait-elle avec fivre les mouvements de
cet homme grossier et le rprimanda-t-elle vivement parce qu'il avait
pass trop prs de deux jardinires qu'elle se rservait de nettoyer
elle-mme dans sa peur qu'on ne les abmt et qu'elle alla regarder de
prs pour voir s'il ne les avait pas cornes. Elle trouvait  tous
ses bibelots chinois des formes amusantes, et aussi aux orchides,
aux catleyas surtout, qui taient, avec les chrysanthmes, ses fleurs
prfres, parce qu'ils avaient le grand mrite de ne pas ressembler 
des fleurs, mais d'tre en soie, en satin. Celle-l a l'air d'tre
dcoupe dans la doublure de mon manteau, dit-elle  Swann en lui
montrant une orchide, avec une nuance d'estime pour cette fleur si
chic, pour cette soeur lgante et imprvue que la nature lui
donnait, si loin d'elle dans l'chelle des tres et pourtant raffine,
plus digne que bien des femmes qu'elle lui fit une place dans son
salon. En lui montrant tour  tour des chimres  langues de feu
dcorant une potiche ou brodes sur un cran, les corolles d'un
bouquet d'orchides, un dromadaire d'argent niell aux yeux incrusts
de rubis qui voisinait sur la chemine avec un crapaud de jade, elle
affectait tour  tour d'avoir peur de la mchancet, ou de rire de la
cocasserie des monstres, de rougir de l'indcence des fleurs et
d'prouver un irrsistible dsir d'aller embrasser le dromadaire et le
crapaud qu'elle appelait: chris. Et ces affectations contrastaient
avec la sincrit de certaines de ses dvotions, notamment 
Notre-Dame du Laghet qui l'avait jadis, quand elle habitait Nice,
gurie d'une maladie mortelle et dont elle portait toujours sur elle
une mdaille d'or  laquelle elle attribuait un pouvoir sans limites.
Odette fit  Swann son th, lui demanda: Citron ou crme? et comme
il rpondit crme, lui dit en riant: Un nuage! Et comme il le
trouvait bon: Vous voyez que je sais ce que vous aimez. Ce th en
effet avait paru  Swann quelque chose de prcieux comme  elle-mme
et l'amour a tellement besoin de se trouver une justification, une
garantie de dure, dans des plaisirs qui au contraire sans lui n'en
seraient pas et finissent avec lui, que quand il l'avait quitte 
sept heures pour rentrer chez lui s'habiller, pendant tout le trajet
qu'il fit dans son coup, ne pouvant contenir la joie que cet
aprs-midi lui avait cause, il se rptait: Ce serait bien agrable
d'avoir ainsi une petite personne chez qui on pourrait trouver cette
chose si rare, du bon th. Une heure aprs, il reut un mot d'Odette,
et reconnut tout de suite cette grande criture dans laquelle une
affectation de raideur britannique imposait une apparence de
discipline  des caractres informes qui eussent signifi peut-tre
pour des yeux moins prvenus le dsordre de la pense, l'insuffisance
de l'ducation, le manque de franchise et de volont. Swann avait
oubli son tui  cigarettes chez Odette. Que n'y avez-vous oubli
aussi votre coeur, je ne vous aurais pas laiss le reprendre.

Une seconde visite qu'il lui fit eut plus d'importance peut-tre. En
se rendant chez elle ce jour-l comme chaque fois qu'il devait la voir
d'avance, il se la reprsentait; et la ncessit o il tait pour
trouver jolie sa figure de limiter aux seules pommettes roses et
fraches, les joues qu'elle avait si souvent jaunes, languissantes,
parfois piques de petits points rouges, l'affligeait comme une preuve
que l'idal est inaccessible et le bonheur mdiocre. Il lui apportait
une gravure qu'elle dsirait voir. Elle tait un peu souffrante; elle
le reut en peignoir de crpe de Chine mauve, ramenant sur sa
poitrine, comme un manteau, une toffe richement brode. Debout  ct
de lui, laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu'elle avait
dnous, flchissant une jambe dans une attitude lgrement dansante
pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu'elle
regardait, en inclinant la tte, de ses grands yeux, si fatigus et
maussades quand elle ne s'animait pas, elle frappa Swann par sa
ressemblance avec cette figure de Zphora, la fille de Jthro, qu'on
voit dans une fresque de la chapelle Sixtine. Swann avait toujours eu
ce got particulier d'aimer  retrouver dans la peinture des matres
non pas seulement les caractres gnraux de la ralit qui nous
entoure, mais ce qui semble au contraire le moins susceptible de
gnralit, les traits individuels des visages que nous connaissons:
ainsi, dans la matire d'un buste du doge Loredan par Antoine Rizzo,
la saillie des pommettes, l'obliquit des sourcils, enfin la
ressemblance criante de son cocher Rmi; sous les couleurs d'un
Ghirlandajo, le nez de M. de Palancy; dans un portrait de Tintoret,
l'envahissement du gras de la joue par l'implantation des premiers
poils des favoris, la cassure du nez, la pntration du regard, la
congestion des paupires du docteur du Boulbon. Peut-tre ayant
toujours gard un remords d'avoir born sa vie aux relations
mondaines,  la conversation, croyait-il trouver une sorte d'indulgent
pardon  lui accord par les grands artistes, dans ce fait qu'ils
avaient eux aussi considr avec plaisir, fait entrer dans leur oeuvre,
de tels visages qui donnent  celle-ci un singulier certificat de
ralit et de vie, une saveur moderne; peut-tre aussi s'tait-il
tellement laiss gagner par la frivolit des gens du monde qu'il
prouvait le besoin de trouver dans une oeuvre ancienne ces allusions
anticipes et rajeunissantes  des noms propres d'aujourd'hui.
Peut-tre au contraire avait-il gard suffisamment une nature
d'artiste pour que ces caractristiques individuelles lui causassent
du plaisir en prenant une signification plus gnrale, ds qu'il les
apercevait dracines, dlivres, dans la ressemblance d'un portrait
plus ancien avec un original qu'il ne reprsentait pas. Quoi qu'il en
soit et peut-tre parce que la plnitude d'impressions qu'il avait
depuis quelque temps et bien qu'elle lui ft venue plutt avec l'amour
de la musique, avait enrichi mme son got pour la peinture, le
plaisir fut plus profond et devait exercer sur Swann une influence
durable, qu'il trouva  ce moment-l dans la ressemblance d'Odette
avec la Zphora de ce Sandro di Mariano auquel on ne donne plus
volontiers son surnom populaire de Botticelli depuis que celui-ci
voque au lieu de l'oeuvre vritable du peintre l'ide banale et fausse
qui s'en est vulgarise. Il n'estima plus le visage d'Odette selon la
plus ou moins bonne qualit de ses joues et d'aprs la douceur
purement carne qu'il supposait devoir leur trouver en les touchant
avec ses lvres si jamais il osait l'embrasser, mais comme un cheveau
de lignes subtiles et belles que ses regards dvidrent, poursuivant
la courbe de leur enroulement, rejoignant la cadence de la nuque 
l'effusion des cheveux et  la flexion des paupires, comme en un
portrait d'elle en lequel son type devenait intelligible et clair.

Il la regardait; un fragment de la fresque apparaissait dans son
visage et dans son corps, que ds lors il chercha toujours  y
retrouver soit qu'il ft auprs d'Odette, soit qu'il penst seulement
 elle, et bien qu'il ne tnt sans doute au chef-d'oeuvre florentin que
parce qu'il le retrouvait en elle, pourtant cette ressemblance lui
confrait  elle aussi une beaut, la rendait plus prcieuse. Swann se
reprocha d'avoir mconnu le prix d'un tre qui et paru adorable au
grand Sandro, et il se flicita que le plaisir qu'il avait  voir
Odette trouvt une justification dans sa propre culture esthtique. Il
se dit qu'en associant la pense d'Odette  ses rves de bonheur il ne
s'tait pas rsign  un pis-aller aussi imparfait qu'il l'avait cru
jusqu'ici, puisqu'elle contentait en lui ses gots d'art les plus
raffins. Il oubliait qu'Odette n'tait pas plus pour cela une femme
selon son dsir, puisque prcisment son dsir avait toujours t
orient dans un sens oppos  ses gots esthtiques. Le mot d'oeuvre
florentine rendit un grand service  Swann. Il lui permit, comme un
titre, de faire pntrer l'image d'Odette dans un monde de rves, o
elle n'avait pas eu accs jusqu'ici et o elle s'imprgna de noblesse.
Et tandis que la vue purement charnelle qu'il avait eue de cette
femme, en renouvelant perptuellement ses doutes sur la qualit de son
visage, de son corps, de toute sa beaut, affaiblissait son amour, ces
doutes furent dtruits, cet amour assur quand il eut  la place pour
base les donnes d'une esthtique certaine; sans compter que le baiser
et la possession qui semblaient naturels et mdiocres s'ils lui
taient accords par une chair abme, venant couronner l'adoration
d'une pice de muse, lui parurent devoir tre surnaturels et
dlicieux.

Et quand il tait tent de regretter que depuis des mois il ne ft
plus que voir Odette, il se disait qu'il tait raisonnable de donner
beaucoup de son temps  un chef-d'oeuvre inestimable, coul pour une
fois dans une matire diffrente et particulirement savoureuse, en un
exemplaire rarissime qu'il contemplait tantt avec l'humilit, la
spiritualit et le dsintressement d'un artiste, tantt avec
l'orgueil, l'gosme et la sensualit d'un collectionneur.

Il plaa sur sa table de travail, comme une photographie d'Odette, une
reproduction de la fille de Jthro. Il admirait les grands yeux, le
dlicat visage qui laissait deviner la peau imparfaite, les boucles
merveilleuses des cheveux le long des joues fatigues, et adaptant ce
qu'il trouvait beau jusque-l d'une faon esthtique  l'ide d'une
femme vivante, il le transformait en mrites physiques qu'il se
flicitait de trouver runis dans un tre qu'il pourrait possder.
Cette vague sympathie qui nous porte vers un chef-d'oeuvre que nous
regardons, maintenant qu'il connaissait l'original charnel de la fille
de Jthro, elle devenait un dsir qui suppla dsormais  celui que le
corps d'Odette ne lui avait pas d'abord inspir. Quand il avait
regard longtemps ce Botticelli, il pensait  son Botticelli  lui
qu'il trouvait plus beau encore et approchant de lui la photographie
de Zphora, il croyait serrer Odette contre son coeur.

Et cependant ce n'tait pas seulement la lassitude d'Odette qu'il
s'ingniait  prvenir, c'tait quelquefois aussi la sienne propre;
sentant que depuis qu'Odette avait toutes facilits pour le voir, elle
semblait n'avoir pas grand'chose  lui dire, il craignait que les
faons un peu insignifiantes, monotones, et comme dfinitivement
fixes, qui taient maintenant les siennes quand ils taient ensemble,
ne finissent par tuer en lui cet espoir romanesque d'un jour o elle
voudrait dclarer sa passion, qui seul l'avait rendu et gard
amoureux. Et pour renouveler un peu l'aspect moral, trop fig,
d'Odette, et dont il avait peur de se fatiguer, il lui crivait tout
d'un coup une lettre pleine de dceptions feintes et de colres
simules qu'il lui faisait porter avant le dner. Il savait qu'elle
allait tre effraye, lui rpondre et il esprait que dans la
contraction que la peur de le perdre ferait subir  son me,
jailliraient des mots qu'elle ne lui avait encore jamais dits; et en
effet c'est de cette faon qu'il avait obtenu les lettres les plus
tendres qu'elle lui et encore crites dont l'une, qu'elle lui avait
fait porter  midi de la Maison Dore (c'tait le jour de la fte de
Paris-Murcie donne pour les inonds de Murcie), commenait par ces
mots: Mon ami, ma main tremble si fort que je peux  peine crire,
et qu'il avait garde dans le mme tiroir que la fleur sche du
chrysanthme. Ou bien si elle n'avait pas eu le temps de lui crire,
quand il arriverait chez les Verdurin, elle irait vivement  lui et
lui dirait: J'ai  vous parler, et il contemplerait avec curiosit
sur son visage et dans ses paroles ce qu'elle lui avait cach
jusque-l de son coeur.

Rien qu'en approchant de chez les Verdurin quand il apercevait,
claires par des lampes, les grandes fentres dont on ne fermait
jamais les volets, il s'attendrissait en pensant  l'tre charmant
qu'il allait voir panoui dans leur lumire d'or. Parfois les ombres
des invits se dtachaient minces et noires, en cran, devant les
lampes, comme ces petites gravures qu'on intercale de place en place
dans un abat-jour translucide dont les autres feuillets ne sont que
clart. Il cherchait  distinguer la silhouette d'Odette. Puis, ds
qu'il tait arriv, sans qu'il s'en rendit compte, ses yeux brillaient
d'une telle joie que M. Verdurin disait au peintre: Je crois que a
chauffe. Et la prsence d'Odette ajoutait en effet pour Swann  cette
maison ce dont n'tait pourvue aucune de celles o il tait reu: une
sorte d'appareil sensitif, de rseau nerveux qui se ramifiait dans
toutes les pices et apportait des excitations constantes  son coeur.

Ainsi le simple fonctionnement de cet organisme social qu'tait le
petit clan prenait automatiquement pour Swann des rendez-vous
quotidiens avec Odette et lui permettait de feindre une indiffrence 
la voir, ou mme un dsir de ne plus la voir, qui ne lui faisait pas
courir de grands risques, puisque, quoi qu'il lui et crit dans la
journe, il la verrait forcment le soir et la ramnerait chez elle.

Mais une fois qu'ayant song avec maussaderie  cet invitable retour
ensemble, il avait emmen jusqu'au bois sa jeune ouvrire pour
retarder le moment d'aller chez les Verdurin, il arriva chez eux si
tard qu'Odette, croyant qu'il ne viendrait plus, tait partie. En
voyant qu'elle n'tait plus dans le salon, Swann ressentit une
souffrance au coeur; il tremblait d'tre priv d'un plaisir qu'il
mesurait pour la premire fois, ayant eu jusque-l cette certitude de
le trouver quand il le voulait, qui pour tous les plaisirs nous
diminue ou mme nous empche d'apercevoir aucunement leur grandeur.

--As-tu vu la tte qu'il a fait quand il s'est aperu qu'elle n'tait
pas l? dit M. Verdurin  sa femme, je crois qu'on peut dire qu'il est
pinc!

--La tte qu'il a fait? demanda avec violence le docteur Cottard qui,
tant all un instant voir un malade, revenait chercher sa femme et ne
savait pas de qui on parlait.

--Comment vous n'avez pas rencontr devant la porte le plus beau des
Swann?

--Non. M. Swann est venu?

--Oh! un instant seulement. Nous avons eu un Swann trs agit, trs
nerveux. Vous comprenez, Odette tait partie.

--Vous voulez dire qu'elle est du dernier bien avec lui, qu'elle lui a
fait voir l'heure du berger, dit le docteur, exprimentant avec
prudence le sens de ces expressions.

--Mais non, il n'y a absolument rien, et entre nous, je trouve qu'elle
a bien tort et qu'elle se conduit comme une fameuse cruche, qu'elle
est du reste.

--Ta, ta, ta, dit M. Verdurin, qu'est-ce que tu en sais qu'il n'y a
rien, nous n'avons pas t y voir, n'est-ce pas.

--A moi, elle me l'aurait dit, rpliqua firement Mme Verdurin. Je
vous dis qu'elle me raconte toutes ses petites affaires! Comme elle
n'a plus personne en ce moment, je lui ai dit qu'elle devrait coucher
avec lui. Elle prtend qu'elle ne peut pas, qu'elle a bien eu un fort
bguin pour lui mais qu'il est timide avec elle, que cela l'intimide 
son tour, et puis qu'elle ne l'aime pas de cette manire-l, que c'est
un tre idal, qu'elle a peur de dflorer le sentiment qu'elle a pour
lui, est-ce que je sais, moi. Ce serait pourtant absolument ce qu'il
lui faut.

--Tu me permettras de ne pas tre de ton avis, dit M. Verdurin, il ne
me revient qu' demi ce monsieur; je le trouve poseur.

Mme Verdurin s'immobilisa, prit une expression inerte comme si elle
tait devenue une statue, fiction qui lui permit d'tre cense ne pas
avoir entendu ce mot insupportable de poseur qui avait l'air
d'impliquer qu'on pouvait poser avec eux, donc qu'on tait plus
qu'eux.

--Enfin, s'il n'y a rien, je ne pense pas que ce soit que ce monsieur
la croit VERTUEUSE, dit ironiquement M. Verdurin. Et aprs tout, on ne
peut rien dire, puisqu'il a l'air de la croire intelligente. Je ne
sais si tu as entendu ce qu'il lui dbitait l'autre soir sur la sonate
de Vinteuil; j'aime Odette de tout mon coeur, mais pour lui faire des
thories d'esthtique, il faut tout de mme tre un fameux jobard!

--Voyons, ne dites pas du mal d'Odette, dit Mme Verdurin en faisant
l'enfant. Elle est charmante.

--Mais cela ne l'empche pas d'tre charmante; nous ne disons pas du
mal d'elle, nous disons que ce n'est pas une vertu ni une
intelligence. Au fond, dit-il au peintre, tenez-vous tant que a  ce
qu'elle soit vertueuse? Elle serait peut-tre beaucoup moins
charmante, qui sait?

Sur le palier, Swann avait t rejoint par le matre d'htel qui ne se
trouvait pas l au moment o il tait arriv et avait t charg par
Odette de lui dire,--mais il y avait bien une heure dj,--au cas o il
viendrait encore, qu'elle irait probablement prendre du chocolat chez
Prvost avant de rentrer. Swann partit chez Prvost, mais  chaque pas
sa voiture tait arrte par d'autres ou par des gens qui
traversaient, odieux obstacles qu'il et t heureux de renverser si
le procs-verbal de l'agent ne l'et retard plus encore que le
passage du piton. Il comptait le temps qu'il mettait, ajoutait
quelques secondes  toutes les minutes pour tre sr de ne pas les
avoir faites trop courtes, ce qui lui et laiss croire plus grande
qu'elle n'tait en ralit sa chance d'arriver assez tt et de trouver
encore Odette. Et  un moment, comme un fivreux qui vient de dormir
et qui prend conscience de l'absurdit des rvasseries qu'il ruminait
sans se distinguer nettement d'elles, Swann tout d'un coup aperut en
lui l'tranget des penses qu'il roulait depuis le moment o on lui
avait dit chez les Verdurin qu'Odette tait dj partie, la nouveaut
de la douleur au coeur dont il souffrait, mais qu'il constata seulement
comme s'il venait de s'veiller. Quoi? toute cette agitation parce
qu'il ne verrait Odette que demain, ce que prcisment il avait
souhait, il y a une heure, en se rendant chez Mme Verdurin. Il fut
bien oblig de constater que dans cette mme voiture qui l'emmenait
chez Prvost, il n'tait plus le mme, et qu'il n'tait plus seul,
qu'un tre nouveau tait l avec lui, adhrent, amalgam  lui, duquel
il ne pourrait peut-tre pas se dbarrasser, avec qui il allait tre
oblig d'user de mnagements comme avec un matre ou avec une maladie.
Et pourtant depuis un moment qu'il sentait qu'une nouvelle personne
s'tait ainsi ajoute  lui, sa vie lui paraissait plus intressante.
C'est  peine s'il se disait que cette rencontre possible chez Prvost
(de laquelle l'attente saccageait, dnudait  ce point les moments qui
la prcdaient qu'il ne trouvait plus une seule ide, un seul souvenir
derrire lequel il pt faire reposer son esprit), il tait probable
pourtant, si elle avait lieu, qu'elle serait comme les autres, fort
peu de chose. Comme chaque soir, ds qu'il serait avec Odette, jetant
furtivement sur son changeant visage un regard aussitt dtourn de
peur qu'elle n'y vt l'avance d'un dsir et ne crt plus  son
dsintressement, il cesserait de pouvoir penser  elle, trop occup 
trouver des prtextes qui lui permissent de ne pas la quitter tout de
suite et de s'assurer, sans avoir l'air d'y tenir, qu'il la
retrouverait le lendemain chez les Verdurin: c'est--dire de prolonger
pour l'instant et de renouveler un jour de plus la dception et la
torture que lui apportait la vaine prsence de cette femme qu'il
approchait sans oser l'treindre.

Elle n'tait pas chez Prvost; il voulut chercher dans tous les
restaurants des boulevards. Pour gagner du temps, pendant qu'il
visitait les uns, il envoya dans les autres son cocher Rmi (le doge
Loredan de Rizzo) qu'il alla attendre ensuite--n'ayant rien trouv
lui-mme-- l'endroit qu'il lui avait dsign. La voiture ne revenait
pas et Swann se reprsentait le moment qui approchait,  la fois comme
celui o Rmi lui dirait: Cette dame est l, et comme celui o Rmi
lui dirait, cette dame n'tait dans aucun des cafs. Et ainsi il
voyait la fin de la soire devant lui, une et pourtant alternative,
prcde soit par la rencontre d'Odette qui abolirait son angoisse,
soit, par le renoncement forc  la trouver ce soir, par l'acceptation
de rentrer chez lui sans l'avoir vue.

Le cocher revint, mais, au moment o il s'arrta devant Swann,
celui-ci ne lui dit pas: Avez-vous trouv cette dame? mais:
Faites-moi donc penser demain  commander du bois, je crois que la
provision doit commencer  s'puiser. Peut-tre se disait-il que si
Rmi avait trouv Odette dans un caf o elle l'attendait, la fin de
la soire nfaste tait dj anantie par la ralisation commence de
la fin de soire bienheureuse et qu'il n'avait pas besoin de se
presser d'atteindre un bonheur captur et en lieu sr, qui ne
s'chapperait plus. Mais aussi c'tait par force d'inertie; il avait
dans l'me le manque de souplesse que certains tres ont dans le
corps, ceux-l qui au moment d'viter un choc, d'loigner une flamme
de leur habit, d'accomplir un mouvement urgent, prennent leur temps,
commencent par rester une seconde dans la situation o ils taient
auparavant comme pour y trouver leur point d'appui, leur lan. Et sans
doute si le cocher l'avait interrompu en lui disant: Cette dame est
l, il eut rpondu: Ah! oui, c'est vrai, la course que je vous avais
donne, tiens je n'aurais pas cru, et aurait continu  lui parler
provision de bois pour lui cacher l'motion qu'il avait eue et se
laisser  lui-mme le temps de rompre avec l'inquitude et de se
donner au bonheur.

Mais le cocher revint lui dire qu'il ne l'avait trouve nulle part, et
ajouta son avis, en vieux serviteur:

--Je crois que Monsieur n'a plus qu' rentrer.

Mais l'indiffrence que Swann jouait facilement quand Rmi ne pouvait
plus rien changer  la rponse qu'il apportait tomba, quand il le vit
essayer de le faire renoncer  son espoir et  sa recherche:

--Mais pas du tout, s'cria-t-il, il faut que nous trouvions cette
dame; c'est de la plus haute importance. Elle serait extrmement
ennuye, pour une affaire, et froisse, si elle ne m'avait pas vu.

--Je ne vois pas comment cette dame pourrait tre froisse, rpondit
Rmi, puisque c'est elle qui est partie sans attendre Monsieur,
qu'elle a dit qu'elle allait chez Prvost et qu'elle n'y tait pas,

D'ailleurs on commenait  teindre partout. Sous les arbres des
boulevards, dans une obscurit mystrieuse, les passants plus rares
erraient,  peine reconnaissables. Parfois l'ombre d'une femme qui
s'approchait de lui, lui murmurant un mot  l'oreille, lui demandant
de la ramener, fit tressaillir Swann. Il frlait anxieusement tous ces
corps obscurs comme si parmi les fantmes des morts, dans le royaume
sombre, il et cherch Eurydice.

De tous les modes de production de l'amour, de tous les agents de
dissmination du mal sacr, il est bien l'un des plus efficaces, ce
grand souffle d'agitation qui parfois passe sur nous. Alors l'tre
avec qui nous nous plaisons  ce moment-l, le sort en est jet, c'est
lui que nous aimerons. Il n'est mme pas besoin qu'il nous plt
jusque-l plus ou mme autant que d'autres. Ce qu'il fallait, c'est
que notre got pour lui devint exclusif. Et cette condition-l est
ralise quand-- ce moment o il nous fait dfaut-- la recherche des
plaisirs que son agrment nous donnait, s'est brusquement substitu en
nous un besoin anxieux, qui a pour objet cet tre mme, un besoin
absurde, que les lois de ce monde rendent impossible  satisfaire et
difficile  gurir--le besoin insens et douloureux de le possder.

Swann se fit conduire dans les derniers restaurants; c'est la seule
hypothse du bonheur qu'il avait envisage avec calme; il ne cachait
plus maintenant son agitation, le prix qu'il attachait  cette
rencontre et il promit en cas de succs une rcompense  son cocher,
comme si en lui inspirant le dsir de russir qui viendrait s'ajouter
 celui qu'il en avait lui-mme, il pouvait faire qu'Odette, au cas o
elle ft dj rentre se coucher, se trouvt pourtant dans un
restaurant du boulevard. Il poussa jusqu' la Maison Dore, entra deux
fois chez Tortoni et, sans l'avoir vue davantage, venait de ressortir
du Caf Anglais, marchant  grands pas, l'air hagard, pour rejoindre
sa voiture qui l'attendait au coin du boulevard des Italiens, quand il
heurta une personne qui venait en sens contraire: c'tait Odette; elle
lui expliqua plus tard que n'ayant pas trouv de place chez Prvost,
elle tait alle souper  la Maison Dore dans un enfoncement o il ne
l'avait pas dcouverte, et elle regagnait sa voiture.

Elle s'attendait si peu  le voir qu'elle eut un mouvement d'effroi.
Quant  lui, il avait couru Paris non parce qu'il croyait possible de
la rejoindre, mais parce qu'il lui tait trop cruel d'y renoncer. Mais
cette joie que sa raison n'avait cess d'estimer, pour ce soir,
irralisable, ne lui en paraissait maintenant que plus relle; car, il
n'y avait pas collabor par la prvision des vraisemblances, elle lui
restait extrieure; il n'avait pas besoin de tirer de son esprit pour
la lui fournir,--c'est d'elle-mme qu'manait, c'est elle-mme qui
projetait vers lui--cette vrit qui rayonnait au point de dissiper
comme un songe l'isolement qu'il avait redout, et sur laquelle il
appuyait, il reposait, sans penser, sa rverie heureuse. Ainsi un
voyageur arriv par un beau temps au bord de la Mditerrane,
incertain de l'existence des pays qu'il vient de quitter, laisse
blouir sa vue, plutt qu'il ne leur jette des regards, par les rayons
qu'met vers lui l'azur lumineux et rsistant des eaux.

Il monta avec elle dans la voiture qu'elle avait et dit  la sienne de
suivre.

Elle tenait  la main un bouquet de catleyas et Swann vit, sous sa
fanchon de dentelle, qu'elle avait dans les cheveux des fleurs de
cette mme orchide attaches  une aigrette en plumes de cygnes. Elle
tait habille sous sa mantille, d'un flot de velours noir qui, par un
rattrap oblique, dcouvrait en un large triangle le bas d'une jupe de
faille blanche et laissait voir un empicement, galement de faille
blanche,  l'ouverture du corsage dcollet, o taient enfonces
d'autres fleurs de catleyas. Elle tait  peine remise de la frayeur
que Swann lui avait cause quand un obstacle fit faire un cart au
cheval. Ils furent vivement dplacs, elle avait jet un cri et
restait toute palpitante, sans respiration.

--Ce n'est rien, lui dit-il, n'ayez pas peur.

Et il la tenait par l'paule, l'appuyant contre lui pour la maintenir;
puis il lui dit:

--Surtout, ne me parlez pas, ne me rpondez que par signes pour ne pas
vous essouffler encore davantage. Cela ne vous gne pas que je remette
droites les fleurs de votre corsage qui ont t dplaces par le choc.
J'ai peur que vous ne les perdiez, je voudrais les enfoncer un peu.

Elle, qui n'avait pas t habitue  voir les hommes faire tant de
faons avec elle, dit en souriant:

--Non, pas du tout, a ne me gne pas.

Mais lui, intimid par sa rponse, peut-tre aussi pour avoir l'air
d'avoir t sincre quand il avait pris ce prtexte, ou mme,
commenant dj  croire qu'il l'avait t, s'cria:

--Oh! non, surtout, ne parlez pas, vous allez encore vous essouffler,
vous pouvez bien me rpondre par gestes, je vous comprendrai bien.
Sincrement je ne vous gne pas? Voyez, il y a un peu... je pense que
c'est du pollen qui s'est rpandu sur vous, vous permettez que je
l'essuie avec ma main? Je ne vais pas trop fort, je ne suis pas trop
brutal? Je vous chatouille peut-tre un peu? mais c'est que je ne
voudrais pas toucher le velours de la robe pour ne pas le friper.
Mais, voyez-vous, il tait vraiment ncessaire de les fixer ils
seraient tombs; et comme cela, en les enfonant un peu moi-mme...
Srieusement, je ne vous suis pas dsagrable? Et en les respirant
pour voir s'ils n'ont vraiment pas d'odeur non plus? Je n'en ai jamais
senti, je peux? dites la vrit.?

Souriant, elle haussa lgrement les paules, comme pour dire vous
tes fou, vous voyez bien que a me plat.

Il levait son autre main le long de la joue d'Odette; elle le regarda
fixement, de l'air languissant et grave qu'ont les femmes du matre
florentin avec lesquelles il lui avait trouv de la ressemblance;
amens au bord des paupires, ses yeux brillants, larges et minces,
comme les leurs, semblaient prts  se dtacher ainsi que deux larmes.
Elle flchissait le cou comme on leur voit faire  toutes, dans les
scnes paennes comme dans les tableaux religieux. Et, en une attitude
qui sans doute lui tait habituelle, qu'elle savait convenable  ces
moments-l et qu'elle faisait attention  ne pas oublier de prendre,
elle semblait avoir besoin de toute sa force pour retenir son visage,
comme si une force invisible l'et attir vers Swann. Et ce fut Swann,
qui, avant qu'elle le laisst tomber, comme malgr elle, sur ses
lvres, le retint un instant,  quelque distance, entre ses deux
mains. Il avait voulu laisser  sa pense le temps d'accourir, de
reconnatre le rve qu'elle avait si longtemps caress et d'assister 
sa ralisation, comme une parente qu'on appelle pour prendre sa part
du succs d'un enfant qu'elle a beaucoup aim. Peut-tre aussi Swann
attachait-il sur ce visage d'Odette non encore possde, ni mme
encore embrasse par lui, qu'il voyait pour la dernire fois, ce
regard avec lequel, un jour de dpart, on voudrait emporter un paysage
qu'on va quitter pour toujours.

Mais il tait si timide avec elle, qu'ayant fini par la possder ce
soir-l, en commenant par arranger ses catleyas, soit crainte de la
froisser, soit peur de paratre rtrospectivement avoir menti, soit
manque d'audace pour formuler une exigence plus grande que celle-l
(qu'il pouvait renouveler puisqu'elle n'avait pas fich Odette la
premire fois), les jours suivants il usa du mme prtexte. Si elle
avait des catleyas  son corsage, il disait: C'est malheureux, ce
soir, les catleyas n'ont pas besoin d'tre arrangs, ils n'ont pas t
dplacs comme l'autre soir; il me semble pourtant que celui-ci n'est
pas trs droit. Je peux voir s'ils ne sentent pas plus que les
autres? Ou bien, si elle n'en avait pas: Oh! pas de catleyas ce
soir, pas moyen de me livrer  mes petits arrangements. De sorte que,
pendant quelque temps, ne fut pas chang l'ordre qu'il avait suivi le
premier soir, en dbutant par des attouchements de doigts et de lvres
sur la gorge d'Odette et que ce fut par eux encore que commenaient
chaque fois ses caresses; et, bien plus tard quand l'arrangement (ou
le simulacre d'arrangement) des catleyas, fut depuis longtemps tomb
en dsutude, la mtaphore faire catleya, devenue un simple vocable
qu'ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l'acte
de la possession physique--o d'ailleurs l'on ne possde rien,--survcut
dans leur langage, o elle le commmorait,  cet usage oubli. Et
peut-tre cette manire particulire de dire faire l'amour ne
signifiait-elle pas exactement la mme chose que ses synonymes. On a
beau tre blas sur les femmes, considrer la possession des plus
diffrentes comme toujours la mme et connue d'avance, elle devient au
contraire un plaisir nouveau s'il s'agit de femmes assez difficiles--ou
crues telles par nous--pour que nous soyons obligs de la faire natre
de quelque pisode imprvu de nos relations avec elles, comme avait
t la premire fois pour Swann l'arrangement des catleyas. Il
esprait en tremblant, ce soir-l (mais Odette, se disait-il, si elle
tait dupe de sa ruse, ne pouvait le deviner), que c'tait la
possession de cette femme qui allait sortir d'entre leurs larges
ptales mauves; et le plaisir qu'il prouvait dj et qu'Odette ne
tolrait peut-tre, pensait-il, que parce qu'elle ne l'avait pas
reconnu, lui semblait,  cause de cela--comme il put paratre au
premier homme qui le gota parmi les fleurs du paradis terrestre--un
plaisir qui n'avait pas exist jusque-l, qu'il cherchait  crer, un
plaisir--ainsi que le nom spcial qu'il lui donna en garda la
trace--entirement particulier et nouveau.

Maintenant, tous les soirs, quand il l'avait ramene chez elle, il
fallait qu'il entrt et souvent elle ressortait en robe de chambre et
le conduisait jusqu' sa voiture, l'embrassait aux yeux du cocher,
disant: Qu'est-ce que cela peut me faire, que me font les autres?
Les soirs o il n'allait pas chez les Verdurin (ce qui arrivait
parfois depuis qu'il pouvait la voir autrement), les soirs de plus en
plus rares o il allait dans le monde, elle lui demandait de venir
chez elle avant de rentrer, quelque heure qu'il ft. C'tait le
printemps, un printemps pur et glac. En sortant de soire, il montait
dans sa victoria, tendait une couverture sur ses jambes, rpondait
aux amis qui s'en allaient en mme temps que lui et lui demandaient de
revenir avec eux qu'il ne pouvait pas, qu'il n'allait pas du mme
ct, et le cocher partait au grand trot sachant o on allait. Eux
s'tonnaient, et de fait, Swann n'tait plus le mme. On ne recevait
plus jamais de lettre de lui o il demandt  connatre une femme. Il
ne faisait plus attention  aucune, s'abstenait d'aller dans les
endroits o on en rencontre. Dans un restaurant,  la campagne, il
avait l'attitude inverse de celle  quoi, hier encore, on l'et
reconnu et qui avait sembl devoir toujours tre la sienne. Tant une
passion est en nous comme un caractre momentan et diffrent qui se
substitue  l'autre et abolit les signes jusque-l invariables par
lesquels il s'exprimait! En revanche ce qui tait invariable
maintenant, c'tait que o que Swann se trouvt, il ne manqut pas
d'aller rejoindre Odette. Le trajet qui le sparait d'elle tait celui
qu'il parcourait invitablement et comme la pente mme irrsistible et
rapide de sa vie. A vrai dire, souvent rest tard dans le monde, il
aurait mieux aim rentrer directement chez lui sans faire cette longue
course et ne la voir que le lendemain; mais le fait mme de se
dranger  une heure anormale pour aller chez elle, de deviner que les
amis qui le quittaient se disaient: Il est trs tenu, il y a
certainement une femme qui le force  aller chez elle  n'importe
quelle heure, lui faisait sentir qu'il menait la vie des hommes qui
ont une affaire amoureuse dans leur existence, et en qui le sacrifice
qu'ils font de leur repos et de leurs intrts  une rverie
voluptueuse fait natre un charme intrieur. Puis sans qu'il s'en
rendt compte, cette certitude qu'elle l'attendait, qu'elle n'tait
pas ailleurs avec d'autres, qu'il ne reviendrait pas sans l'avoir vue,
neutralisait cette angoisse oublie mais toujours prte  renatre
qu'il avait prouve le soir o Odette n'tait plus chez les Verdurin
et dont l'apaisement actuel tait si doux que cela pouvait s'appeler
du bonheur. Peut-tre tait-ce  cette angoisse qu'il tait redevable
de l'importance qu'Odette avait prise pour lui. Les tres nous sont
d'habitude si indiffrents, que quand nous avons mis dans l'un d'eux
de telles possibilits de souffrance et de joie, pour nous il nous
semble appartenir  un autre univers, il s'entoure de posie, il fait
de notre vie comme une tendue mouvante o il sera plus ou moins
rapproch de nous. Swann ne pouvait se demander sans trouble ce
qu'Odette deviendrait pour lui dans les annes qui allaient venir.
Parfois, en voyant, de sa victoria, dans ces belles nuits froides, la
lune brillante qui rpandait sa clart entre ses yeux et les rues
dsertes, il pensait  cette autre figure claire et lgrement rose
comme celle de la lune, qui, un jour, avait surgi dans sa pense et,
depuis projetait sur le monde la lumire mystrieuse dans laquelle il
le voyait. S'il arrivait aprs l'heure o Odette envoyait ses
domestiques se coucher, avant de sonner  la porte du petit jardin, il
allait d'abord dans la rue, o donnait au rez-de-chausse, entre les
fentres toutes pareilles, mais obscures, des htels contigus, la
fentre, seule claire, de sa chambre. Il frappait au carreau, et
elle, avertie, rpondait et allait l'attendre de l'autre ct,  la
porte d'entre. Il trouvait ouverts sur son piano quelques-uns des
morceaux qu'elle prfrait: la VALSE DES ROSES ou PAUVRE FOU de
Tagliafico (qu'on devait, selon sa volont crite, faire excuter 
son enterrement), il lui demandait de jouer  la place la petite
phrase de la sonate de Vinteuil, bien qu'Odette jout fort mal, mais
la vision la plus belle qui nous reste d'une oeuvre est souvent celle
qui s'leva au-dessus des sons faux tirs par des doigts malhabiles,
d'un piano dsaccord. La petite phrase continuait  s'associer pour
Swann  l'amour qu'il avait pour Odette. Il sentait bien que cet
amour, c'tait quelque chose qui ne correspondait  rien d'extrieur,
de constatable par d'autres que lui; il se rendait compte que les
qualits d'Odette ne justifiaient pas qu'il attacht tant de prix aux
moments passs auprs d'elle. Et souvent, quand c'tait l'intelligence
positive qui rgnait seule en Swann, il voulait cesser de sacrifier
tant d'intrts intellectuels et sociaux  ce plaisir imaginaire. Mais
la petite phrase, ds qu'il l'entendait, savait rendre libre en lui
l'espace qui pour elle tait ncessaire, les proportions de l'me de
Swann s'en trouvaient changes; une marge y tait rserve  une
jouissance qui elle non plus ne correspondait  aucun objet extrieur
et qui pourtant au lieu d'tre purement individuelle comme celle de
l'amour, s'imposait  Swann comme une ralit suprieure aux choses
concrtes. Cette soif d'un charme inconnu, la petite phrase
l'veillait en lui, mais ne lui apportait rien de prcis pour
l'assouvir. De sorte que ces parties de l'me de Swann o la petite
phrase avait effac le souci des intrts matriels, les
considrations humaines et valables pour tous, elle les avait laisses
vacantes et en blanc, et il tait libre d'y inscrire le nom d'Odette.
Puis  ce que l'affection d'Odette pouvait avoir d'un peu court et
dcevant, la petite phrase venait ajouter, amalgamer son essence
mystrieuse. A voir le visage de Swann pendant qu'il coutait la
phrase, on aurait dit qu'il tait en train d'absorber un anesthsique
qui donnait plus d'amplitude  sa respiration. Et le plaisir que lui
donnait la musique et qui allait bientt crer chez lui un vritable
besoin, ressemblait en effet,  ces moments-l, au plaisir qu'il
aurait eu  exprimenter des parfums,  entrer en contact avec un
monde pour lequel nous ne sommes pas faits, qui nous semble sans forme
parce que nos yeux ne le peroivent pas, sans signification parce
qu'il chappe  notre intelligence, que nous n'atteignons que par un
seul sens. Grand repos, mystrieuse rnovation pour Swann,--pour lui
dont les yeux quoique dlicats amateurs de peinture, dont l'esprit
quoique fin observateur de moeurs, portaient  jamais la trace
indlbile de la scheresse de sa vie--de se sentir transform en une
crature trangre  l'humanit, aveugle, dpourvue de facults
logiques, presque une fantastique licorne, une crature chimrique ne
percevant le monde que par l'oue. Et comme dans la petite phrase il
cherchait cependant un sens o son intelligence ne pouvait descendre,
quelle trange ivresse il avait  dpouiller son me la plus
intrieure de tous les secours du raisonnement et  la faire passer
seule dans le couloir, dans le filtre obscur du son. Il commenait 
se rendre compte de tout ce qu'il y avait de douloureux, peut-tre
mme de secrtement inapais au fond de la douceur de cette phrase,
mais il ne pouvait pas en souffrir. Qu'importait qu'elle lui dt que
l'amour est fragile, le sien tait si fort! Il jouait avec la
tristesse qu'elle rpandait, il la sentait passer sur lui, mais comme
une caresse qui rendait plus profond et plus doux le sentiment qu'il
avait de son bonheur. Il la faisait rejouer dix fois, vingt fois 
Odette, exigeant qu'en mme temps elle ne cesst pas de l'embrasser.
Chaque baiser appelle un autre baiser. Ah! dans ces premiers temps o
l'on aime, les baisers naissent si naturellement! Ils foisonnent si
presss les uns contre les autres; et l'on aurait autant de peine 
compter les baisers qu'on s'est donns pendant une heure que les
fleurs d'un champ au mois de mai. Alors elle faisait mine de
s'arrter, disant: Comment veux-tu que je joue comme cela si tu me
tiens, je ne peux tout faire  la fois, sache au moins ce que tu veux,
est-ce que je dois jouer la phrase ou faire des petites caresses, lui
se fchait et elle clatait d'un rire qui se changeait et retombait
sur lui, en une pluie de baisers. Ou bien elle le regardait d'un air
maussade, il revoyait un visage digne de figurer dans la Vie de Mose
de Botticelli, il l'y situait, il donnait au cou d'Odette
l'inclinaison ncessaire; et quand il l'avait bien peinte  la
dtrempe, au XVe sicle, sur la muraille de la Sixtine, l'ide qu'elle
tait cependant reste l, prs du piano, dans le moment actuel, prte
 tre embrasse et possde, l'ide de sa matrialit et de sa vie
venait l'enivrer avec une telle force que, l'oeil gar, les mchoires
tendues comme pour dvorer, il se prcipitait sur cette vierge de
Botticelli et se mettait  lui pincer les joues. Puis, une fois qu'il
l'avait quitte, non sans tre rentr pour l'embrasser encore parce
qu'il avait oubli d'emporter dans son souvenir quelque particularit
de son odeur ou de ses traits, tandis qu'il revenait dans sa victoria,
bnissant Odette de lui permettre ces visites quotidiennes, dont il
sentait qu'elles ne devaient pas lui causer  elle une bien grande
joie, mais qui en le prservant de devenir jaloux,--en lui tant
l'occasion de souffrir de nouveau du mal qui s'tait dclar en lui le
soir o il ne l'avait pas trouve chez les Verdurin--l'aideraient 
arriver, sans avoir plus d'autres de ces crises dont la premire avait
t si douloureuse et resterait la seule, au bout de ces heures
singulires de sa vie, heures presque enchantes,  la faon de celles
o il traversait Paris au clair de lune. Et, remarquant, pendant ce
retour, que l'astre tait maintenant dplac par rapport  lui, et
presque au bout de l'horizon, sentant que son amour obissait, lui
aussi,  des lois immuables et naturelles, il se demandait si cette
priode o il tait entr durerait encore longtemps, si bientt sa
pense ne verrait plus le cher visage qu'occupant une position
lointaine et diminue, et prs de cesser de rpandre du charme. Car
Swann en trouvait aux choses, depuis qu'il tait amoureux, comme au
temps o, adolescent, il se croyait artiste; mais ce n'tait plus le
mme charme, celui-ci c'est Odette seule qui le leur confrait. Il
sentait renatre en lui les inspirations de sa jeunesse qu'une vie
frivole avait dissipes, mais elles portaient toutes le reflet, la
marque d'un tre particulier; et, dans les longues heures qu'il
prenait maintenant un plaisir dlicat  passer chez lui, seul avec son
me en convalescence, il redevenait peu  peu lui-mme, mais  une
autre.

Il n'allait chez elle que le soir, et il ne savait rien de l'emploi de
son temps pendant le jour, pas plus que de son pass, au point qu'il
lui manquait mme ce petit renseignement initial qui, en nous
permettant de nous imaginer ce que nous ne savons pas, nous donne
envie de le connatre. Aussi ne se demandait-il pas ce qu'elle pouvait
faire, ni quelle avait t sa vie. Il souriait seulement quelquefois
en pensant qu'il y a quelques annes, quand il ne la connaissait pas,
on lui avait parl d'une femme, qui, s'il se rappelait bien, devait
certainement tre elle, comme d'une fille, d'une femme entretenue, une
de ces femmes auxquelles il attribuait encore, comme il avait peu vcu
dans leur socit, le caractre entier, foncirement pervers, dont les
dota longtemps l'imagination de certains romanciers. Il se disait
qu'il n'y a souvent qu' prendre le contre-pied des rputations que
fait le monde pour juger exactement une personne, quand,  un tel
caractre, il opposait celui d'Odette, bonne, nave, prise d'idal,
presque si incapable de ne pas dire la vrit, que, l'ayant un jour
prie, pour pouvoir dner seul avec elle, d'crire aux Verdurin
qu'elle tait souffrante, le lendemain, il l'avait vue, devant Mme
Verdurin qui lui demandait si elle allait mieux, rougir, balbutier et
reflter malgr elle, sur son visage, le chagrin, le supplice que cela
lui tait de mentir, et, tandis qu'elle multipliait dans sa rponse
les dtails invents sur sa prtendue indisposition de la veille,
avoir l'air de faire demander pardon par ses regards suppliants et sa
voix dsole de la fausset de ses paroles.

Certains jours pourtant, mais rares, elle venait chez lui dans
l'aprs-midi, interrompre sa rverie ou cette tude sur Ver Meer 
laquelle il s'tait remis dernirement. On venait lui dire que Mme de
Crcy tait dans son petit salon. Il allait l'y retrouver, et quand il
ouvrait la porte, au visage ros d'Odette, ds qu'elle avait aperu
Swann, venait--, changeant la forme de sa bouche, le regard de ses
yeux, le model de ses joues--se mlanger un sourire. Une fois seul, il
revoyait ce sourire, celui qu'elle avait eu la veille, un autre dont
elle l'avait accueilli telle ou telle fois, celui qui avait t sa
rponse, en voiture, quand il lui avait demand s'il lui tait
dsagrable en redressant les catleyas; et la vie d'Odette pendant le
reste du temps, comme il n'en connaissait rien, lui apparaissait avec
son fond neutre et sans couleur, semblable  ces feuilles d'tudes de
Watteau, o on voit  et l,  toutes les places, dans tous les sens,
dessins aux trois crayons sur le papier chamois, d'innombrables
sourires. Mais, parfois, dans un coin de cette vie que Swann voyait
toute vide, si mme son esprit lui disait qu'elle ne l'tait pas,
parce qu'il ne pouvait pas l'imaginer, quelque ami, qui, se doutant
qu'ils s'aimaient, ne se ft pas risqu  lui rien dire d'elle que
d'insignifiant, lui dcrivait la silhouette d'Odette, qu'il avait
aperue, le matin mme, montant  pied la rue Abbatucci dans une
visite garnie de skunks, sous un chapeau  la Rembrandt et un
bouquet de violettes  son corsage. Ce simple croquis bouleversait
Swann parce qu'il lui faisait tout d'un coup apercevoir qu'Odette
avait une vie qui n'tait pas tout entire  lui; il voulait savoir 
qui elle avait cherch  plaire par cette toilette qu'il ne lui
connaissait pas; il se promettait de lui demander o elle allait,  ce
moment-l, comme si dans toute la vie incolore,--presque inexistante,
parce qu'elle lui tait invisible--, de sa matresse, il n'y avait
qu'une seule chose en dehors de tous ces sourires adresss  lui: sa
dmarche sous un chapeau  la Rembrandt, avec un bouquet de violettes
au corsage.

Sauf en lui demandant la petite phrase de Vinteuil au lieu de la Valse
des Roses, Swann ne cherchait pas  lui faire jouer plutt des choses
qu'il aimt, et pas plus en musique qu'en littrature,  corriger son
mauvais got. Il se rendait bien compte qu'elle n'tait pas
intelligente. En lui disant qu'elle aimerait tant qu'il lui parlt des
grands potes, elle s'tait imagin qu'elle allait connatre tout de
suite des couplets hroques et romanesques dans le genre de ceux du
vicomte de Borelli, en plus mouvant encore. Pour Ver Meer de Delft,
elle lui demanda s'il avait souffert par une femme, si c'tait une
femme qui l'avait inspir, et Swann lui ayant avou qu'on n'en savait
rien, elle s'tait dsintresse de ce peintre. Elle disait souvent:
Je crois bien, la posie, naturellement, il n'y aurait rien de plus
beau si c'tait vrai, si les potes pensaient tout ce qu'ils disent.
Mais bien souvent, il n'y a pas plus intress que ces gens-l. J'en
sais quelque chose, j'avais une amie qui a aim une espce de pote.
Dans ses vers il ne parlait que de l'amour, du ciel, des toiles. Ah!
ce qu'elle a t refaite! Il lui a croqu plus de trois cent mille
francs. Si alors Swann cherchait  lui apprendre en quoi consistait
la beaut artistique, comment il fallait admirer les vers ou les
tableaux, au bout d'un instant, elle cessait d'couter, disant:
Oui... je ne me figurais pas que c'tait comme cela. Et il sentait
qu'elle prouvait une telle dception qu'il prfrait mentir en lui
disant que tout cela n'tait rien, que ce n'tait encore que des
bagatelles, qu'il n'avait pas le temps d'aborder le fond, qu'il y
avait autre chose. Mais elle lui disait vivement: Autre chose?
quoi?... Dis-le alors, mais il ne le disait pas, sachant combien cela
lui paratrait mince et diffrent de ce qu'elle esprait, moins
sensationnel et moins touchant, et craignant que, dsillusionne de
l'art, elle ne le ft en mme temps de l'amour.

Et en effet elle trouvait Swann, intellectuellement, infrieur  ce
qu'elle aurait cru. Tu gardes toujours ton sang-froid, je ne peux te
dfinir. Elle s'merveillait davantage de son indiffrence 
l'argent, de sa gentillesse pour chacun, de sa dlicatesse. Et il
arrive en effet souvent pour de plus grands que n'tait Swann, pour un
savant, pour un artiste, quand il n'est pas mconnu par ceux qui
l'entourent, que celui de leurs sentiments qui prouve que la
supriorit de son intelligence s'est impose  eux, ce n'est pas leur
admiration pour ses ides, car elles leur chappent, mais leur respect
pour sa bont. C'est aussi du respect qu'inspirait  Odette la
situation qu'avait Swann dans le monde, mais elle ne dsirait pas
qu'il chercht  l'y faire recevoir. Peut-tre sentait-elle qu'il ne
pourrait pas y russir, et mme craignait-elle, que rien qu'en parlant
d'elle, il ne provoqut des rvlations qu'elle redoutait. Toujours
est-il qu'elle lui avait fait promettre de ne jamais prononcer son
nom. La raison pour laquelle elle ne voulait pas aller dans le monde,
lui avait-elle dit, tait une brouille qu'elle avait eue autrefois
avec une amie qui, pour se venger, avait ensuite dit du mal d'elle.
Swann objectait: Mais tout le monde n'a pas connu ton amie.--Mais
si, a fait la tache d'huile, le monde est si mchant. D'une part
Swann ne comprit pas cette histoire, mais d'autre part il savait que
ces propositions: Le monde est si mchant, un propos calomnieux
fait la tache d'huile, sont gnralement tenues pour vraies; il
devait y avoir des cas auxquels elles s'appliquaient. Celui d'Odette
tait-il l'un de ceux-l? Il se le demandait, mais pas longtemps, car
il tait sujet, lui aussi,  cette lourdeur d'esprit qui
s'appesantissait sur son pre, quand il se posait un problme
difficile. D'ailleurs, ce monde qui faisait si peur  Odette, ne lui
inspirait peut-tre pas de grands dsirs, car pour qu'elle se le
reprsentt bien nettement, il tait trop loign de celui qu'elle
connaissait. Pourtant, tout en tant reste  certains gards vraiment
simple (elle avait par exemple gard pour amie une petite couturire
retire dont elle grimpait presque chaque jour l'escalier raide,
obscur et ftide), elle avait soif de chic, mais ne s'en faisait pas
la mme ide que les gens du monde. Pour eux, le chic est une
manation de quelques personnes peu nombreuses qui le projettent
jusqu' un degr assez loign

--et plus ou moins affaibli dans la mesure o l'on est distant du
centre de leur intimit--, dans le cercle de leurs amis ou des amis de
leurs amis dont les noms forment une sorte de rpertoire. Les gens du
monde le possdent dans leur mmoire, ils ont sur ces matires une
rudition d'o ils ont extrait une sorte de got, de tact, si bien que
Swann par exemple, sans avoir besoin de faire appel  son savoir
mondain, s'il lisait dans un journal les noms des personnes qui se
trouvaient  un dner pouvait dire immdiatement la nuance du chic de
ce dner, comme un lettr,  la simple lecture d'une phrase, apprcie
exactement la qualit littraire de son auteur. Mais Odette faisait
partie des personnes (extrmement nombreuses quoi qu'en pensent les
gens du monde, et comme il y en a dans toutes les classes de la
socit), qui ne possdent pas ces notions, imaginent un chic tout
autre, qui revt divers aspects selon le milieu auquel elles
appartiennent, mais a pour caractre particulier,--que ce soit celui
dont rvait Odette, ou celui devant lequel s'inclinait Mme
Cottard,--d'tre directement accessible  tous. L'autre, celui des gens
du monde, l'est  vrai dire aussi, mais il y faut quelque dlai.
Odette disait de quelqu'un:

--Il ne va jamais que dans les endroits chics.

Et si Swann lui demandait ce qu'elle entendait par l, elle lui
rpondait avec un peu de mpris:

--Mais les endroits chics, parbleu! Si,  ton ge, il faut t'apprendre
ce que c'est que les endroits chics, que veux-tu que je te dise, moi,
par exemple, le dimanche matin, l'avenue de l'Impratrice,  cinq
heures le tour du Lac, le jeudi l'den Thtre, le vendredi
l'Hippodrome, les bals...

--Mais quels bals?

--Mais les bals qu'on donne  Paris, les bals chics, je veux dire.
Tiens, Herbinger, tu sais, celui qui est chez un coulissier? mais si,
tu dois savoir, c'est un des hommes les plus lancs de Paris, ce grand
jeune homme blond qui est tellement snob, il a toujours une fleur  la
boutonnire, une raie dans le dos, des paletots clairs; il est avec ce
vieux tableau qu'il promne  toutes les premires. Eh bien! il a
donn un bal, l'autre soir, il y avait tout ce qu'il y a de chic 
Paris. Ce que j'aurais aim y aller! mais il fallait prsenter sa
carte d'invitation  la porte et je n'avais pas pu en avoir. Au fond
j'aime autant ne pas y tre alle, c'tait une tuerie, je n'aurais
rien vu. C'est plutt pour pouvoir dire qu'on tait chez Herbinger. Et
tu sais, moi, la gloriole! Du reste, tu peux bien te dire que sur cent
qui racontent qu'elles y taient, il y a bien la moiti dont a n'est
pas vrai... Mais a m'tonne que toi, un homme si pschutt, tu n'y
tais pas.

Mais Swann ne cherchait nullement  lui faire modifier cette
conception du chic; pensant que la sienne n'tait pas plus vraie,
tait aussi sotte, dnue d'importance, il ne trouvait aucun intrt 
en instruire sa matresse, si bien qu'aprs des mois elle ne
s'intressait aux personnes chez qui il allait que pour les cartes de
pesage, de concours hippique, les billets de premire qu'il pouvait
avoir par elles. Elle souhaitait qu'il cultivt des relations si
utiles mais elle tait par ailleurs, porte  les croire peu chic,
depuis qu'elle avait vu passer dans la rue la marquise de Villeparisis
en robe de laine noire, avec un bonnet  brides.

--Mais elle a l'air d'une ouvreuse, d'une vieille concierge, darling!
a, une marquise! Je ne suis pas marquise, mais il faudrait me payer
bien cher pour me faire sortir nippe comme a!

Elle ne comprenait pas que Swann habitt l'htel du quai d'Orlans
que, sans oser le lui avouer, elle trouvait indigne de lui.

Certes, elle avait la prtention d'aimer les antiquits et prenait
un air ravi et fin pour dire qu'elle adorait passer toute une journe
 bibeloter,  chercher du bric--brac, des choses du temps.
Bien qu'elle s'enttt dans une sorte de point d'honneur (et semblt
pratiquer quelque prcepte familial) en ne rpondant jamais aux
questions et en ne rendant pas de comptes sur l'emploi de ses
journes, elle parla une fois  Swann d'une amie qui l'avait invite
et chez qui tout tait de l'poque. Mais Swann ne put arriver  lui
faire dire quelle tait cette poque. Pourtant, aprs avoir rflchi,
elle rpondit que c'tait moyengeux. Elle entendait par l qu'il y
avait des boiseries. Quelque temps aprs, elle lui reparla de son amie
et ajouta, sur le ton hsitant et de l'air entendu dont on cite
quelqu'un avec qui on a dn la veille et dont on n'avait jamais
entendu le nom, mais que vos amphitryons avaient l'air de considrer
comme quelqu'un de si clbre qu'on espre que l'interlocuteur saura
bien de qui vous voulez parler: Elle a une salle  manger... du...
dix-huitime! Elle trouvait du reste cela affreux, nu, comme si la
maison n'tait pas finie, les femmes y paraissaient affreuses et la
mode n'en prendrait jamais. Enfin, une troisime fois, elle en reparla
et montra  Swann l'adresse de l'homme qui avait fait cette salle 
manger et qu'elle avait envie de faire venir, quand elle aurait de
l'argent pour voir s'il ne pourrait pas lui en faire, non pas certes
une pareille, mais celle qu'elle rvait et que, malheureusement, les
dimensions de son petit htel ne comportaient pas, avec de hauts
dressoirs, des meubles Renaissance et des chemines comme au chteau
de Blois. Ce jour-l, elle laissa chapper devant Swann ce qu'elle
pensait de son habitation du quai d'Orlans; comme il avait critiqu
que l'amie d'Odette donnt non pas dans le Louis XVI, car, disait-il,
bien que cela ne se fasse pas, cela peut tre charmant, mais dans le
faux ancien: Tu ne voudrais pas qu'elle vct comme toi au milieu de
meubles casss et de tapis uss, lui dit-elle, le respect humain de
la bourgeoise l'emportant encore chez elle sur le dilettantisme de la
cocotte.

De ceux qui aimaient  bibeloter, qui aimaient les vers, mprisaient
les bas calculs, rvaient d'honneur et d'amour, elle faisait une lite
suprieure au reste de l'humanit. Il n'y avait pas besoin qu'on et
rellement ces gots pourvu qu'on les proclamt; d'un homme qui lui
avait avou  dner qu'il aimait  flner,  se salir les doigts dans
les vieilles boutiques, qu'il ne serait jamais apprci par ce sicle
commercial, car il ne se souciait pas de ses intrts et qu'il tait
pour cela d'un autre temps, elle revenait en disant: Mais c'est une
me adorable, un sensible, je ne m'en tais jamais doute! et elle se
sentait pour lui une immense et soudaine amiti. Mais, en revanche
ceux, qui comme Swann, avaient ces gots, mais n'en parlaient pas, la
laissaient froide. Sans doute elle tait oblige d'avouer que Swann ne
tenait pas  l'argent, mais elle ajoutait d'un air boudeur: Mais lui,
a n'est pas la mme chose; et en effet, ce qui parlait  son
imagination, ce n'tait pas la pratique du dsintressement, c'en
tait le vocabulaire.

Sentant que souvent il ne pouvait pas raliser ce qu'elle rvait, il
cherchait du moins  ce qu'elle se plt avec lui,  ne pas
contrecarrer ces ides vulgaires, ce mauvais got qu'elle avait en
toutes choses, et qu'il aimait d'ailleurs comme tout ce qui venait
d'elle, qui l'enchantaient mme, car c'tait autant de traits
particuliers grce auxquels l'essence de cette femme lui apparaissait,
devenait visible. Aussi, quand elle avait l'air heureux parce qu'elle
devait aller  la Reine Topaze, ou que son regard devenait srieux,
inquiet et volontaire, si elle avait peur de manquer la rite des
fleurs ou simplement l'heure du th, avec muffins et toasts, au Th
de la Rue Royale o elle croyait que l'assiduit tait indispensable
pour consacrer la rputation d'lgance d'une femme, Swann, transport
comme nous le sommes par le naturel d'un enfant ou par la vrit d'un
portrait qui semble sur le point de parler, sentait si bien l'me de
sa matresse affleurer  son visage qu'il ne pouvait rsister  venir
l'y toucher avec ses lvres. Ah! elle veut qu'on la mne  la fte
des fleurs, la petite Odette, elle veut se faire admirer, eh bien, on
l'y mnera, nous n'avons qu' nous incliner. Comme la vue de Swann
tait un peu basse, il dut se rsigner  se servir de lunettes pour
travailler chez lui, et  adopter, pour aller dans le monde, le
monocle qui le dfigurait moins. La premire fois qu'elle lui en vit
un dans l'oeil, elle ne put contenir sa joie: Je trouve que pour un
homme, il n'y a pas  dire, a a beaucoup de chic! Comme tu es bien
ainsi! tu as l'air d'un vrai gentleman. Il ne te manque qu'un titre!
ajouta-t-elle, avec une nuance de regret. Il aimait qu'Odette ft
ainsi, de mme que, s'il avait t pris d'une Bretonne, il aurait t
heureux de la voir en coiffe et de lui entendre dire qu'elle croyait
aux revenants. Jusque-l, comme beaucoup d'hommes chez qui leur got
pour les arts se dveloppe indpendamment de la sensualit, une
disparate bizarre avait exist entre les satisfactions qu'il accordait
 l'un et  l'autre, jouissant, dans la compagnie de femmes de plus en
plus grossires, des sductions d'oeuvres de plus en plus raffines,
emmenant une petite bonne dans une baignoire grille  la
reprsentation d'une pice dcadente qu'il avait envie d'entendre ou 
une exposition de peinture impressionniste, et persuad d'ailleurs
qu'une femme du monde cultive n'y eut pas compris davantage, mais
n'aurait pas su se taire aussi gentiment. Mais, au contraire, depuis
qu'il aimait Odette, sympathiser avec elle, tcher de n'avoir qu'une
me  eux deux lui tait si doux, qu'il cherchait  se plaire aux
choses qu'elle aimait, et il trouvait un plaisir d'autant plus profond
non seulement  imiter ses habitudes, mais  adopter ses opinions,
que, comme elles n'avaient aucune racine dans sa propre intelligence,
elles lui rappelaient seulement son amour,  cause duquel il les avait
prfres. S'il retournait  Serge Panine, s'il recherchait les
occasions d'aller voir conduire Olivier Mtra, c'tait pour la douceur
d'tre initi dans toutes les conceptions d'Odette, de se sentir de
moiti dans tous ses gots. Ce charme de le rapprocher d'elle,
qu'avaient les ouvrages ou les lieux qu'elle aimait, lui semblait plus
mystrieux que celui qui est intrinsque  de plus beaux, mais qui ne
la lui rappelaient pas. D'ailleurs, ayant laiss s'affaiblir les
croyances intellectuelles de sa jeunesse, et son scepticisme d'homme
du monde ayant  son insu pntr jusqu' elles, il pensait (ou du
moins il avait si longtemps pens cela qu'il le disait encore) que les
objets de nos gots n'ont pas en eux une valeur absolue, mais que tout
est affaire d'poque, de classe, consiste en modes, dont les plus
vulgaires valent celles qui passent pour les plus distingues. Et
comme il jugeait que l'importance attache par Odette  avoir des
cartes pour le vernissage n'tait pas en soi quelque chose de plus
ridicule que le plaisir qu'il avait autrefois  djeuner chez le
prince de Galles, de mme, il ne pensait pas que l'admiration qu'elle
professait pour Monte-Carlo ou pour le Righi ft plus draisonnable
que le got qu'il avait, lui, pour la Hollande qu'elle se figurait
laide et pour Versailles qu'elle trouvait triste. Aussi, se privait-il
d'y aller, ayant plaisir  se dire que c'tait pour elle, qu'il
voulait ne sentir, n'aimer qu'avec elle.

Comme tout ce qui environnait Odette et n'tait en quelque sorte que
le mode selon lequel il pouvait la voir, causer avec elle, il aimait
la socit des Verdurin. L, comme au fond de tous les
divertissements, repas, musique, jeux, soupers costums, parties de
campagne, parties de thtre, mme les rares grandes soires donnes
pour les ennuyeux, il y avait la prsence d'Odette, la vue d'Odette,
la conversation avec Odette, dont les Verdurin faisaient  Swann, en
l'invitant, le don inestimable, il se plaisait mieux que partout
ailleurs dans le petit noyau, et cherchait  lui attribuer des
mrites rels, car il s'imaginait ainsi que par got il le
frquenterait toute sa vie. Or, n'osant pas se dire, par peur de ne
pas le croire, qu'il aimerait toujours Odette, du moins en cherchant 
supposer qu'il frquenterait toujours les Verdurin (proposition qui, a
priori, soulevait moins d'objections de principe de la part de son
intelligence), il se voyait dans l'avenir continuant  rencontrer
chaque soir Odette; cela ne revenait peut-tre pas tout  fait au mme
que l'aimer toujours, mais, pour le moment, pendant qu'il l'aimait,
croire qu'il ne cesserait pas un jour de la voir, c'est tout ce qu'il
demandait. Quel charmant milieu, se disait-il. Comme c'est au fond la
vraie vie qu'on mne l! Comme on y est plus intelligent, plus artiste
que dans le monde. Comme Mme Verdurin, malgr de petites exagrations
un peu risibles, a un amour sincre de la peinture, de la musique!
quelle passion pour les oeuvres, quel dsir de faire plaisir aux
artistes! Elle se fait une ide inexacte des gens du monde; mais avec
cela que le monde n'en a pas une plus fausse encore des milieux
artistes! Peut-tre n'ai-je pas de grands besoins intellectuels 
assouvir dans la conversation, mais je me plais parfaitement bien avec
Cottard, quoiqu'il fasse des calembours ineptes. Et quant au peintre,
si sa prtention est dplaisante quand il cherche  tonner, en
revanche c'est une des plus belles intelligences que j'aie connues. Et
puis surtout, l, on se sent libre, on fait ce qu'on veut sans
contrainte, sans crmonie. Quelle dpense de bonne humeur il se fait
par jour dans ce salon-l! Dcidment, sauf quelques rares exceptions,
je n'irai plus jamais que dans ce milieu. C'est l que j'aurai de plus
en plus mes habitudes et ma vie.

Et comme les qualits qu'il croyait intrinsques aux Verdurin
n'taient que le reflet sur eux de plaisirs qu'avait gots chez eux
son amour pour Odette, ces qualits devenaient plus srieuses, plus
profondes, plus vitales, quand ces plaisirs l'taient aussi. Comme Mme
Verdurin donnait parfois  Swann ce qui seul pouvait constituer pour
lui le bonheur; comme, tel soir o il se sentait anxieux parce
qu'Odette avait caus avec un invit plus qu'avec un autre, et o,
irrit contre elle, il ne voulait pas prendre l'initiative de lui
demander si elle reviendrait avec lui, Mme Verdurin lui apportait la
paix et la joie en disant spontanment: Odette, vous allez ramener M.
Swann, n'est-ce pas? comme cet t qui venait et o il s'tait
d'abord demand avec inquitude si Odette ne s'absenterait pas sans
lui, s'il pourrait continuer  la voir tous les jours, Mme Verdurin
allait les inviter  le passer tous deux chez elle  la
campagne,--Swann laissant  son insu la reconnaissance et l'intrt
s'infiltrer dans son intelligence et influer sur ses ides, allait
jusqu' proclamer que Mme Verdurin tait une grande me. De quelques
gens exquis ou minents que tel de ses anciens camarades de l'cole du
Louvre lui parlt: Je prfre cent fois les Verdurin, lui
rpondait-il. Et, avec une solennit qui tait nouvelle chez lui: Ce
sont des tres magnanimes, et la magnanimit est, au fond, la seule
chose qui importe et qui distingue ici-bas. Vois-tu, il n'y a que deux
classes d'tres: les magnanimes et les autres; et je suis arriv  un
ge o il faut prendre parti, dcider une fois pour toutes qui on veut
aimer et qui on veut ddaigner, se tenir  ceux qu'on aime et, pour
rparer le temps qu'on a gch avec les autres, ne plus les quitter
jusqu' sa mort. Eh bien! ajoutait-il avec cette lgre motion qu'on
prouve quand mme sans bien s'en rendre compte, on dit une chose non
parce qu'elle est vraie, mais parce qu'on a plaisir  la dire et qu'on
l'coute dans sa propre voix comme si elle venait d'ailleurs que de
nous-mmes, le sort en est jet, j'ai choisi d'aimer les seuls coeurs
magnanimes et de ne plus vivre que dans la magnanimit. Tu me demandes
si Mme Verdurin est vritablement intelligente. Je t'assure qu'elle
m'a donn les preuves d'une noblesse de coeur, d'une hauteur d'me o,
que veux-tu, on n'atteint pas sans une hauteur gale de pense. Certes
elle a la profonde intelligence des arts. Mais ce n'est peut-tre pas
l qu'elle est le plus admirable; et telle petite action
ingnieusement, exquisement bonne, qu'elle a accomplie pour moi, telle
gniale attention, tel geste familirement sublime, rvlent une
comprhension plus profonde de l'existence que tous les traits de
philosophie.

Il aurait pourtant pu se dire qu'il y avait des anciens amis de ses
parents aussi simples que les Verdurin, des camarades de sa jeunesse
aussi pris d'art, qu'il connaissait d'autres tres d'un grand coeur,
et que, pourtant, depuis qu'il avait opt pour la simplicit, les arts
et la magnanimit, il ne les voyait plus jamais. Mais ceux-l ne
connaissaient pas Odette, et, s'ils l'avaient connue, ne se seraient
pas soucis de la rapprocher de lui.

Ainsi il n'y avait sans doute pas, dans tout le milieu Verdurin, un
seul fidle qui les aimt ou crt les aimer autant que Swann. Et
pourtant, quand M. Verdurin avait dit que Swann ne lui revenait pas,
non seulement il avait exprim sa propre pense, mais il avait devin
celle de sa femme. Sans doute Swann avait pour Odette une affection
trop particulire et dont il avait nglig de faire de Mme Verdurin la
confidente quotidienne: sans doute la discrtion mme avec laquelle il
usait de l'hospitalit des Verdurin, s'abstenant souvent de venir
dner pour une raison qu'ils ne souponnaient pas et  la place de
laquelle ils voyaient le dsir de ne pas manquer une invitation chez
des ennuyeux, sans doute aussi, et malgr toutes les prcautions
qu'il avait prises pour la leur cacher, la dcouverte progressive
qu'ils faisaient de sa brillante situation mondaine, tout cela
contribuait  leur irritation contre lui. Mais la raison profonde en
tait autre. C'est qu'ils avaient trs vite senti en lui un espace
rserv, impntrable, o il continuait  professer silencieusement
pour lui-mme que la princesse de Sagan n'tait pas grotesque et que
les plaisanteries de Cottard n'taient pas drles, enfin et bien que
jamais il ne se dpartt de son amabilit et ne se rvoltt contre
leurs dogmes, une impossibilit de les lui imposer, de l'y convertir
entirement, comme ils n'en avaient jamais rencontr une pareille chez
personne. Ils lui auraient pardonn de frquenter des ennuyeux
(auxquels d'ailleurs, dans le fond de son coeur, il prfrait mille
fois les Verdurin et tout le petit noyau) s'il avait consenti, pour le
bon exemple,  les renier en prsence des fidles. Mais c'est une
abjuration qu'ils comprirent qu'on ne pourrait pas lui arracher.

Quelle diffrence avec un nouveau qu'Odette leur avait demand
d'inviter, quoiqu'elle ne l'et rencontr que peu de fois, et sur
lequel ils fondaient beaucoup d'espoir, le comte de Forcheville! (Il
se trouva qu'il tait justement le beau-frre de Saniette, ce qui
remplit d'tonnement les fidles: le vieil archiviste avait des
manires si humbles qu'ils l'avaient toujours cru d'un rang social
infrieur au leur et ne s'attendaient pas  apprendre qu'il
appartenait  un monde riche et relativement aristocratique.) Sans
doute Forcheville tait grossirement snob, alors que Swann ne l'tait
pas; sans doute il tait bien loin de placer, comme lui, le milieu des
Verdurin au-dessus de tous les autres. Mais il n'avait pas cette
dlicatesse de nature qui empchait Swann de s'associer aux critiques
trop manifestement fausses que dirigeait Mme Verdurin contre des gens
qu'il connaissait. Quant aux tirades prtentieuses et vulgaires que le
peintre lanait  certains jours, aux plaisanteries de commis voyageur
que risquait Cottard et auxquelles Swann, qui les aimait l'un et
l'autre, trouvait facilement des excuses mais n'avait pas le courage
et l'hypocrisie d'applaudir, Forcheville tait au contraire d'un
niveau intellectuel qui lui permettait d'tre abasourdi, merveill
par les unes, sans d'ailleurs les comprendre, et de se dlecter aux
autres. Et justement le premier dner chez les Verdurin auquel assista
Forcheville, mit en lumire toutes ces diffrences, fit ressortir ses
qualits et prcipita la disgrce de Swann.

Il y avait,  ce dner, en dehors des habitus, un professeur de la
Sorbonne, Brichot, qui avait rencontr M. et Mme Verdurin aux eaux et
si ses fonctions universitaires et ses travaux d'rudition n'avaient
pas rendu trs rares ses moments de libert, serait volontiers venu
souvent chez eux. Car il avait cette curiosit, cette superstition de
la vie, qui unie  un certain scepticisme relatif  l'objet de leurs
tudes, donne dans n'importe quelle profession,  certains hommes
intelligents, mdecins qui ne croient pas  la mdecine, professeurs
de lyce qui ne croient pas au thme latin, la rputation d'esprits
larges, brillants, et mme suprieurs. Il affectait, chez Mme
Verdurin, de chercher ses comparaisons dans ce qu'il y avait de plus
actuel quand il parlait de philosophie et d'histoire, d'abord parce
qu'il croyait qu'elles ne sont qu'une prparation  la vie et qu'il
s'imaginait trouver en action dans le petit clan ce qu'il n'avait
connu jusqu'ici que dans les livres, puis peut-tre aussi parce que,
s'tant vu inculquer autrefois, et ayant gard  son insu, le respect
de certains sujets, il croyait dpouiller l'universitaire en prenant
avec eux des hardiesses qui, au contraire, ne lui paraissaient telles,
que parce qu'il l'tait rest.

Ds le commencement du repas, comme M. de Forcheville, plac  la
droite de Mme Verdurin qui avait fait pour le nouveau de grands
frais de toilette, lui disait: C'est original, cette robe blanche,
le docteur qui n'avait cess de l'observer, tant il tait curieux de
savoir comment tait fait ce qu'il appelait un de, et qui cherchait
une occasion d'attirer son attention et d'entrer plus en contact avec
lui, saisit au vol le mot blanche et, sans lever le nez de son
assiette, dit: blanche? Blanche de Castille?, puis sans bouger la
tte lana furtivement de droite et de gauche des regards incertains
et souriants. Tandis que Swann, par l'effort douloureux et vain qu'il
fit pour sourire, tmoigna qu'il jugeait ce calembour stupide,
Forcheville avait montr  la fois qu'il en gotait la finesse et
qu'il savait vivre, en contenant dans de justes limites une gaiet
dont la franchise avait charm Mme Verdurin.

--Qu'est-ce que vous dites d'un savant comme cela? avait-elle demand 
Forcheville. Il n'y a pas moyen de causer srieusement deux minutes
avec lui. Est-ce que vous leur en dites comme cela,  votre hpital?
avait-elle ajout en se tournant vers le docteur, a ne doit pas tre
ennuyeux tous les jours, alors. Je vois qu'il va falloir que je
demande  m'y faire admettre.

--Je crois avoir entendu que le docteur parlait de cette vieille chipie
de Blanche de Castille, si j'ose m'exprimer ainsi. N'est-il pas vrai,
madame? demanda Brichot  Mme Verdurin qui, pmant, les yeux ferms,
prcipita sa figure dans ses mains d'o s'chapprent des cris
touffs.

Mon Dieu, Madame, je ne voudrais pas alarmer les mes respectueuses
s'il y en a autour de cette table, sub rosa... Je reconnais d'ailleurs
que notre ineffable rpublique athnienne-- combien!--pourrait honorer
en cette captienne obscurantiste le premier des prfets de police 
poigne. Si fait, mon cher hte, si fait, reprit-il de sa voix bien
timbre qui dtachait chaque syllabe, en rponse  une objection de M.
Verdurin. La chronique de Saint-Denis dont nous ne pouvons contester
la sret d'information ne laisse aucun doute  cet gard. Nulle ne
pourrait tre mieux choisie comme patronne par un proltariat
lacisateur que cette mre d'un saint  qui elle en fit d'ailleurs
voir de saumtres, comme dit Suger et autres saint Bernard; car avec
elle chacun en prenait pour son grade.

--Quel est ce monsieur? demanda Forcheville  Mme Verdurin, il a l'air
d'tre de premire force.

--Comment, vous ne connaissez pas le fameux Brichot? il est clbre
dans toute l'Europe.

--Ah! c'est Brchot, s'cria Forcheville qui n'avait pas bien entendu,
vous m'en direz tant, ajouta-t-il tout en attachant sur l'homme
clbre des yeux carquills. C'est toujours intressant de dner avec
un homme en vue. Mais, dites-moi, vous nous invitez-l avec des
convives de choix. On ne s'ennuie pas chez vous.

--Oh! vous savez ce qu'il y a surtout, dit modestement Mme Verdurin,
c'est qu'ils se sentent en confiance. Ils parlent de ce qu'ils
veulent, et la conversation rejaillit en fuses. Ainsi Brichot, ce
soir, ce n'est rien: je l'ai vu, vous savez, chez moi, blouissant, 
se mettre  genoux devant; eh bien! chez les autres, ce n'est plus le
mme homme, il n'a plus d'esprit, il faut lui arracher les mots, il
est mme ennuyeux.

--C'est curieux! dit Forcheville tonn.

Un genre d'esprit comme celui de Brichot aurait t tenu pour
stupidit pure dans la coterie o Swann avait pass sa jeunesse, bien
qu'il soit compatible avec une intelligence relle. Et celle du
professeur, vigoureuse et bien nourrie, aurait probablement pu tre
envie par bien des gens du monde que Swann trouvait spirituels. Mais
ceux-ci avaient fini par lui inculquer si bien leurs gots et leurs
rpugnances, au moins en tout ce qui touche  la vie mondaine et mme
en celle de ses parties annexes qui devrait plutt relever du domaine
de l'intelligence: la conversation, que Swann ne put trouver les
plaisanteries de Brichot que pdantesques, vulgaires et grasses 
coeurer. Puis il tait choqu, dans l'habitude qu'il avait des bonnes
manires, par le ton rude et militaire qu'affectait, en s'adressant 
chacun, l'universitaire cocardier. Enfin, peut-tre avait-il surtout
perdu, ce soir-l, de son indulgence en voyant l'amabilit que Mme
Verdurin dployait pour ce Forcheville qu'Odette avait eu la
singulire ide d'amener. Un peu gne vis--vis de Swann, elle lui
avait demand en arrivant:

--Comment trouvez-vous mon invit?

Et lui, s'apercevant pour la premire fois que Forcheville qu'il
connaissait depuis longtemps pouvait plaire  une femme et tait assez
bel homme, avait rpondu: Immonde! Certes, il n'avait pas l'ide
d'tre jaloux d'Odette, mais il ne se sentait pas aussi heureux que
d'habitude et quand Brichot, ayant commenc  raconter l'histoire de
la mre de Blanche de Castille qui avait t avec Henri Plantagenet
des annes avant de l'pouser, voulut s'en faire demander la suite
par Swann en lui disant: n'est-ce pas, monsieur Swann? sur le ton
martial qu'on prend pour se mettre  la porte d'un paysan ou pour
donner du coeur  un troupier, Swann coupa l'effet de Brichot  la
grande fureur de la matresse de la maison, en rpondant qu'on voult
bien l'excuser de s'intresser si peu  Blanche de Castille, mais
qu'il avait quelque chose  demander au peintre. Celui-ci, en effet,
tait all dans l'aprs-midi visiter l'exposition d'un artiste, ami de
Mme Verdurin qui tait mort rcemment, et Swann aurait voulu savoir
par lui (car il apprciait son got) si vraiment il y avait dans ces
dernires oeuvres plus que la virtuosit qui stupfiait dj dans les
prcdentes.

--A ce point de vue-l, c'tait extraordinaire, mais cela ne semblait
pas d'un art, comme on dit, trs lev, dit Swann en souriant.

--lev...  la hauteur d'une institution, interrompit Cottard en
levant les bras avec une gravit simule.

Toute la table clata de rire.

--Quand je vous disais qu'on ne peut pas garder son srieux avec lui,
dit Mme Verdurin  Forcheville. Au moment o on s'y attend le moins,
il vous sort une calembredaine.

Mais elle remarqua que seul Swann ne s'tait pas drid. Du reste il
n'tait pas trs content que Cottard ft rire de lui devant
Forcheville. Mais le peintre, au lieu de rpondre d'une faon
intressante  Swann, ce qu'il et probablement fait s'il et t seul
avec lui, prfra se faire admirer des convives en plaant un morceau
sur l'habilet du matre disparu.

--Je me suis approch, dit-il, pour voir comment c'tait fait, j'ai mis
le nez dessus. Ah! bien ouiche! on ne pourrait pas dire si c'est fait
avec de la colle, avec du rubis, avec du savon, avec du bronze, avec
du soleil, avec du caca!

--Et un font douze, s'cria trop tard le docteur dont personne ne
comprit l'interruption.

--a a l'air fait avec rien, reprit le peintre, pas plus moyen de
dcouvrir le truc que dans la Ronde ou les Rgentes et c'est encore
plus fort comme patte que Rembrandt et que Hals. Tout y est, mais non,
je vous jure.

Et comme les chanteurs parvenus  la note la plus haute qu'ils
puissent donner continuent en voix de tte, piano, il se contenta de
murmurer, et en riant, comme si en effet cette peinture et t
drisoire  force de beaut:

--a sent bon, a vous prend  la tte, a vous coupe la respiration,
a vous fait des chatouilles, et pas mche de savoir avec quoi c'est
fait, c'en est sorcier, c'est de la rouerie, c'est du miracle
(clatant tout  fait de rire): c'en est malhonnte! En s'arrtant,
redressant gravement la tte, prenant une note de basse profonde qu'il
tcha de rendre harmonieuse, il ajouta: et c'est si loyal!

Sauf au moment o il avait dit: plus fort que la Ronde, blasphme
qui avait provoqu une protestation de Mme Verdurin qui tenait la
Ronde pour le plus grand chef-d'oeuvre de l'univers avec la Neuvime
et la Samothrace, et : fait avec du caca qui avait fait jeter 
Forcheville un coup d'oeil circulaire sur la table pour voir si le mot
passait et avait ensuite amen sur sa bouche un sourire prude et
conciliant, tous les convives, except Swann, avaient attach sur le
peintre des regards fascins par l'admiration.

--Ce qu'il m'amuse quand il s'emballe comme a, s'cria, quand il eut
termin, Mme Verdurin, ravie que la table ft justement si
intressante le jour o M. de Forcheville venait pour la premire
fois. Et toi, qu'est-ce que tu as  rester comme cela, bouche be
comme une grande bte? dit-elle  son mari. Tu sais pourtant qu'il
parle bien; on dirait que c'est la premire fois qu'il vous entend. Si
vous l'aviez vu pendant que vous parliez, il vous buvait. Et demain il
nous rcitera tout ce que vous avez dit sans manger un mot.

--Mais non, c'est pas de la blague, dit le peintre, enchant de son
succs, vous avez l'air de croire que je fais le boniment, que c'est
du chiqu; je vous y mnerai voir, vous direz si j'ai exagr, je vous
fiche mon billet que vous revenez plus emballe que moi!

--Mais nous ne croyons pas que vous exagrez, nous voulons seulement
que vous mangiez, et que mon mari mange aussi; redonnez de la sole
normande  Monsieur, vous voyez bien que la sienne est froide. Nous ne
sommes pas si presss, vous servez comme s'il y avait le feu, attendez
donc un peu pour donner la salade.

Mme Cottard qui tait modeste et parlait peu, savait pourtant ne pas
manquer d'assurance quand une heureuse inspiration lui avait fait
trouver un mot juste. Elle sentait qu'il aurait du succs, cela la
mettait en confiance, et ce qu'elle en faisait tait moins pour
briller que pour tre utile  la carrire de son mari. Aussi ne
laissa-t-elle pas chapper le mot de salade que venait de prononcer
Mme Verdurin.

--Ce n'est pas de la salade japonaise? dit-elle  mi-voix en se
tournant vers Odette.

Et ravie et confuse de l'-propos et de la hardiesse qu'il y avait 
faire ainsi une allusion discrte, mais claire,  la nouvelle et
retentissante pice de Dumas, elle clata d'un rire charmant
d'ingnue, peu bruyant, mais si irrsistible qu'elle resta quelques
instants sans pouvoir le matriser. Qui est cette dame? elle a de
l'esprit, dit Forcheville.

--Non, mais nous vous en ferons si vous venez tous dner vendredi.

--Je vais vous paratre bien provinciale, monsieur, dit Mme Cottard 
Swann, mais je n'ai pas encore vu cette fameuse Francillon dont tout
le monde parle. Le docteur y est all (je me rappelle mme qu'il m'a
dit avoir eu le trs grand plaisir de passer la soire avec vous) et
j'avoue que je n'ai pas trouv raisonnable qu'il lout des places pour
y retourner avec moi. videmment, au Thtre-Franais, on ne regrette
jamais sa soire, c'est toujours si bien jou, mais comme nous avons
des amis trs aimables (Mme Cottard prononait rarement un nom propre
et se contentait de dire des amis  nous, une de mes amies, par
distinction, sur un ton factice, et avec l'air d'importance d'une
personne qui ne nomme que qui elle veut) qui ont souvent des loges et
ont la bonne ide de nous emmener  toutes les nouveauts qui en
valent la peine, je suis toujours sre de voir Francillon un peu plus
tt ou un peu plus tard, et de pouvoir me former une opinion. Je dois
pourtant confesser que je me trouve assez sotte, car, dans tous les
salons o je vais en visite, on ne parle naturellement que de cette
malheureuse salade japonaise. On commence mme  en tre un peu
fatigu, ajouta-t-elle en voyant que Swann n'avait pas l'air aussi
intress qu'elle aurait cru par une si brlante actualit. Il faut
avouer pourtant que cela donne quelquefois prtexte  des ides assez
amusantes. Ainsi j'ai une de mes amies qui est trs originale, quoique
trs jolie femme, trs entoure, trs lance, et qui prtend qu'elle a
fait faire chez elle cette salade japonaise, mais en faisant mettre
tout ce qu'Alexandre Dumas fils dit dans la pice. Elle avait invit
quelques amies  venir en manger. Malheureusement je n'tais pas des
lues. Mais elle nous l'a racont tantt,  son jour; il parat que
c'tait dtestable, elle nous a fait rire aux larmes. Mais vous savez,
tout est dans la manire de raconter, dit-elle en voyant que Swann
gardait un air grave.

Et supposant que c'tait peut-tre parce qu'il n'aimait pas
Francillon:

--Du reste, je crois que j'aurai une dception. Je ne crois pas que
cela vaille Serge Panine, l'idole de Mme de Crcy. Voil au moins des
sujets qui ont du fond, qui font rflchir; mais donner une recette de
salade sur la scne du Thtre-Franais! Tandis que Serge Panine! Du
reste, comme tout ce qui vient de la plume de Georges Ohnet, c'est
toujours si bien crit. Je ne sais pas si vous connaissez Le Matre de
Forges que je prfrerais encore  Serge Panine.

--Pardonnez-moi, lui dit Swann d'un air ironique, mais j'avoue que mon
manque d'admiration est  peu prs gal pour ces deux chefs-d'oeuvre.

--Vraiment, qu'est-ce que vous leur reprochez? Est-ce un parti pris?
Trouvez-vous peut-tre que c'est un peu triste? D'ailleurs, comme je
dis toujours, il ne faut jamais discuter sur les romans ni sur les
pices de thtre. Chacun a sa manire de voir et vous pouvez trouver
dtestable ce que j'aime le mieux.

Elle fut interrompue par Forcheville qui interpellait Swann. En effet,
tandis que Mme Cottard parlait de Francillon, Forcheville avait
exprim  Mme Verdurin son admiration pour ce qu'il avait appel le
petit speech du peintre.

--Monsieur a une facilit de parole, une mmoire! avait-il dit  Mme
Verdurin quand le peintre eut termin, comme j'en ai rarement
rencontr. Bigre! je voudrais bien en avoir autant. Il ferait un
excellent prdicateur. On peut dire qu'avec M. Brchot, vous avez l
deux numros qui se valent, je ne sais mme pas si comme platine,
celui-ci ne damerait pas encore le pion au professeur. a vient plus
naturellement, c'est moins recherch. Quoiqu'il ait chemin faisant
quelques mots un peu ralistes, mais c'est le got du jour, je n'ai
pas souvent vu tenir le crachoir avec une pareille dextrit, comme
nous disions au rgiment, o pourtant j'avais un camarade que
justement monsieur me rappelait un peu. A propos de n'importe quoi, je
ne sais que vous dire, sur ce verre, par exemple, il pouvait dgoiser
pendant des heures, non, pas  propos de ce verre, ce que je dis est
stupide; mais  propos de la bataille de Waterloo, de tout ce que vous
voudrez et il nous envoyait chemin faisant des choses auxquelles vous
n'auriez jamais pens. Du reste Swann tait dans le mme rgiment; il
a d le connatre.

--Vous voyez souvent M. Swann? demanda Mme Verdurin.

--Mais non, rpondit M. de Forcheville et comme pour se rapprocher plus
aisment d'Odette, il dsirait tre agrable  Swann, voulant saisir
cette occasion, pour le flatter, de parler de ses belles relations,
mais d'en parler en homme du monde sur un ton de critique cordiale et
n'avoir pas l'air de l'en fliciter comme d'un succs inespr:
N'est-ce pas, Swann? je ne vous vois jamais. D'ailleurs, comment
faire pour le voir? Cet animal-l est tout le temps fourr chez les La
Trmolle, chez les Laumes, chez tout a!... Imputation d'autant plus
fausse d'ailleurs que depuis un an Swann n'allait plus gure que chez
les Verdurin. Mais le seul nom de personnes qu'ils ne connaissaient
pas tait accueilli chez eux par un silence rprobateur. M. Verdurin,
craignant la pnible impression que ces noms d'ennuyeux, surtout
lancs ainsi sans tact  la face de tous les fidles, avaient d
produire sur sa femme, jeta sur elle  la drobe un regard plein
d'inquite sollicitude. Il vit alors que dans sa rsolution de ne pas
prendre acte, de ne pas avoir t touche par la nouvelle qui venait
de lui tre notifie, de ne pas seulement rester muette, mais d'avoir
t sourde comme nous l'affectons, quand un ami fautif essaye de
glisser dans la conversation une excuse que ce serait avoir l'air
d'admettre que de l'avoir coute sans protester, ou quand on prononce
devant nous le nom dfendu d'un ingrat, Mme Verdurin, pour que son
silence n'et pas l'air d'un consentement, mais du silence ignorant
des choses inanimes, avait soudain dpouill son visage de toute vie,
de toute motilit; son front bomb n'tait plus qu'une belle tude de
ronde bosse o le nom de ces La Trmolle chez qui tait toujours
fourr Swann, n'avait pu pntrer; son nez lgrement fronc laissait
voir une chancrure qui semblait calque sur la vie. On et dit que sa
bouche entr'ouverte allait parler. Ce n'tait plus qu'une cire perdue,
qu'un masque de pltre, qu'une maquette pour un monument, qu'un buste
pour le Palais de l'Industrie devant lequel le public s'arrterait
certainement pour admirer comment le sculpteur, en exprimant
l'imprescriptible dignit des Verdurin oppose  celle des La
Trmolle et des Laumes qu'ils valent certes ainsi que tous les
ennuyeux de la terre, tait arriv  donner une majest presque papale
 la blancheur et  la rigidit de la pierre. Mais le marbre finit par
s'animer et fit entendre qu'il fallait ne pas tre dgot pour aller
chez ces gens-l, car la femme tait toujours ivre et le mari si
ignorant qu'il disait collidor pour corridor.

--On me paierait bien cher que je ne laisserais pas entrer a chez
moi, conclut Mme Verdurin, en regardant Swann d'un air imprieux.

Sans doute elle n'esprait pas qu'il se soumettrait jusqu' imiter la
sainte simplicit de la tante du pianiste qui venait de s'crier:

--Voyez-vous a? Ce qui m'tonne, c'est qu'ils trouvent encore des
personnes qui consentent  leur causer; il me semble que j'aurais
peur: un mauvais coup est si vite reu! Comment y a-t-il encore du
peuple assez brute pour leur courir aprs.

Que ne rpondait-il du moins comme Forcheville: Dame, c'est une
duchesse; il y a des gens que a impressionne encore, ce qui avait
permis au moins  Mme Verdurin de rpliquer: Grand bien leur fasse!
Au lieu de cela, Swann se contenta de rire d'un air qui signifiait
qu'il ne pouvait mme pas prendre au srieux une pareille
extravagance. M. Verdurin, continuant  jeter sur sa femme des regards
furtifs, voyait avec tristesse et comprenait trop bien qu'elle
prouvait la colre d'un grand inquisiteur qui ne parvient pas 
extirper l'hrsie, et pour tcher d'amener Swann  une rtractation,
comme le courage de ses opinions parat toujours un calcul et une
lchet aux yeux de ceux  l'encontre de qui il s'exerce, M. Verdurin
l'interpella:

--Dites donc franchement votre pense, nous n'irons pas le leur
rpter.

A quoi Swann rpondit:

--Mais ce n'est pas du tout par peur de la duchesse (si c'est des La
Trmolle que vous parlez). Je vous assure que tout le monde aime
aller chez elle. Je ne vous dis pas qu'elle soit profonde (il
pronona profonde, comme si 'avait t un mot ridicule, car son
langage gardait la trace d'habitudes d'esprit qu'une certaine
rnovation, marque par l'amour de la musique, lui avait momentanment
fait perdre--il exprimait parfois ses opinions avec chaleur--) mais,
trs sincrement, elle est intelligente et son mari est un vritable
lettr. Ce sont des gens charmants.

Si bien que Mme Verdurin, sentant que, par ce seul infidle, elle
serait empche de raliser l'unit morale du petit noyau, ne put pas
s'empcher dans sa rage contre cet obstin qui ne voyait pas combien
ses paroles la faisaient souffrir, de lui crier du fond du coeur:

--Trouvez-le si vous voulez, mais du moins ne nous le dites pas.

--Tout dpend de ce que vous appelez intelligence, dit Forcheville qui
voulait briller  son tour. Voyons, Swann, qu'entendez-vous par
intelligence?

--Voil! s'cria Odette, voil les grandes choses dont je lui demande
de me parler, mais il ne veut jamais.

--Mais si... protesta Swann.

--Cette blague! dit Odette.

--Blague  tabac? demanda le docteur.

--Pour vous, reprit Forcheville, l'intelligence, est-ce le bagout du
monde, les personnes qui savent s'insinuer?

--Finissez votre entremets qu'on puisse enlever votre assiette, dit Mme
Verdurin d'un ton aigre en s'adressant  Saniette, lequel absorb dans
des rflexions, avait cess de manger. Et peut-tre un peu honteuse du
ton qu'elle avait pris: Cela ne fait rien, vous avez votre temps,
mais, si je vous le dis, c'est pour les autres, parce que cela empche
de servir.

--Il y a, dit Brichot en martelant les syllabes, une dfinition bien
curieuse de l'intelligence dans ce doux anarchiste de Fnelon...

--Ecoutez! dit  Forcheville et au docteur Mme Verdurin, il va nous
dire la dfinition de l'intelligence par Fnelon, c'est intressant,
on n'a pas toujours l'occasion d'apprendre cela.

Mais Brichot attendait que Swann et donn la sienne. Celui-ci ne
rpondit pas et en se drobant fit manquer la brillante joute que Mme
Verdurin se rjouissait d'offrir  Forcheville.

--Naturellement, c'est comme avec moi, dit Odette d'un ton boudeur, je
ne suis pas fche de voir que je ne suis pas la seule qu'il ne trouve
pas  la hauteur.

--Ces de La Trmouaille que Mme Verdurin nous a montrs comme si peu
recommandables, demanda Brichot, en articulant avec force,
descendent-ils de ceux que cette bonne snob de Mme de Svign avouait
tre heureuse de connatre parce que cela faisait bien pour ses
paysans? Il est vrai que la marquise avait une autre raison, et qui
pour elle devait primer celle-l, car gendelettre dans l'me, elle
faisait passer la copie avant tout. Or dans le journal qu'elle
envoyait rgulirement  sa fille, c'est Mme de la Trmouaille, bien
documente par ses grandes alliances, qui faisait la politique
trangre.

--Mais non, je ne crois pas que ce soit la mme famille, dit  tout
hasard Mme Verdurin.

Saniette qui, depuis qu'il avait rendu prcipitamment au matre
d'htel son assiette encore pleine, s'tait replong dans un silence
mditatif, en sortit enfin pour raconter en riant l'histoire d'un
dner qu'il avait fait avec le duc de La Trmolle et d'o il
rsultait que celui-ci ne savait pas que George Sand tait le
pseudonyme d'une femme. Swann qui avait de la sympathie pour Saniette
crut devoir lui donner sur la culture du duc des dtails montrant
qu'une telle ignorance de la part de celui-ci tait matriellement
impossible; mais tout d'un coup il s'arrta, il venait de comprendre
que Saniette n'avait pas besoin de ces preuves et savait que
l'histoire tait fausse pour la raison qu'il venait de l'inventer il y
avait un moment. Cet excellent homme souffrait d'tre trouv si
ennuyeux par les Verdurin; et ayant conscience d'avoir t plus terne
encore  ce dner que d'habitude, il n'avait voulu le laisser finir
sans avoir russi  amuser. Il capitula si vite, eut l'air si
malheureux de voir manqu l'effet sur lequel il avait compt et
rpondit d'un ton si lche  Swann pour que celui-ci ne s'acharnt pas
 une rfutation dsormais inutile: C'est bon, c'est bon; en tous
cas, mme si je me trompe, ce n'est pas un crime, je pense que Swann
aurait voulu pouvoir dire que l'histoire tait vraie et dlicieuse. Le
docteur qui les avait couts eut l'ide que c'tait le cas de dire:
Se non e vero, mais il n'tait pas assez sr des mots et craignit de
s'embrouiller.

Aprs le dner Forcheville alla de lui-mme vers le docteur.

--Elle n'a pas d tre mal, Mme Verdurin, et puis c'est une femme avec
qui on peut causer, pour moi tout est l. videmment elle commence 
avoir un peu de bouteille. Mais Mme de Crcy voil une petite femme
qui a l'air intelligente, ah! saperlipopette, on voit tout de suite
qu'elle a l'oeil amricain, celle-l! Nous parlons de Mme de Crcy,
dit-il  M. Verdurin qui s'approchait, la pipe  la bouche. Je me
figure que comme corps de femme...

--J'aimerais mieux l'avoir dans mon lit que le tonnerre, dit
prcipitamment Cottard qui depuis quelques instants attendait en vain
que Forcheville reprt haleine pour placer cette vieille plaisanterie
dont il craignait que ne revnt pas l'-propos si la conversation
changeait de cours, et qu'il dbita avec cet excs de spontanit et
d'assurance qui cherche  masquer la froideur et l'moi insparables
d'une rcitation. Forcheville la connaissait, il la comprit et s'en
amusa. Quant  M. Verdurin, il ne marchanda pas sa gaiet, car il
avait trouv depuis peu pour la signifier un symbole autre que celui
dont usait sa femme, mais aussi simple et aussi clair. A peine
avait-il commenc  faire le mouvement de tte et d'paules de
quelqu'un qui s'esclaffle qu'aussitt il se mettait  tousser comme
si, en riant trop fort, il avait aval la fume de sa pipe. Et la
gardant toujours au coin de sa bouche, il prolongeait indfiniment le
simulacre de suffocation et d'hilarit. Ainsi lui et Mme Verdurin, qui
en face, coutant le peintre qui lui racontait une histoire, fermait
les yeux avant de prcipiter son visage dans ses mains, avaient l'air
de deux masques de thtre qui figuraient diffremment la gaiet.

M. Verdurin avait d'ailleurs fait sagement en ne retirant pas sa pipe
de sa bouche, car Cottard qui avait besoin de s'loigner un instant
fit  mi-voix une plaisanterie qu'il avait apprise depuis peu et qu'il
renouvelait chaque fois qu'il avait  aller au mme endroit: Il faut
que j'aille entretenir un instant le duc d'Aumale, de sorte que la
quinte de M. Verdurin recommena.

--Voyons, enlve donc ta pipe de ta bouche, tu vois bien que tu vas
t'touffer  te retenir de rire comme a, lui dit Mme Verdurin qui
venait offrir des liqueurs.

--Quel homme charmant que votre mari, il a de l'esprit comme quatre,
dclara Forcheville  Mme Cottard. Merci madame. Un vieux troupier
comme moi, a ne refuse jamais la goutte.

--M. de Forcheville trouve Odette charmante, dit M. Verdurin  sa
femme.

--Mais justement elle voudrait djeuner une fois avec vous. Nous allons
combiner a, mais il ne faut pas que Swann le sache. Vous savez, il
met un peu de froid. a ne vous empchera pas de venir dner,
naturellement, nous esprons vous avoir trs souvent. Avec la belle
saison qui vient, nous allons souvent dner en plein air. Cela ne vous
ennuie pas les petits dners au Bois? bien, bien, ce sera trs gentil.
Est-ce que vous n'allez pas travailler de votre mtier, vous!
cria-t-elle au petit pianiste, afin de faire montre, devant un nouveau
de l'importance de Forcheville,  la fois de son esprit et de son
pouvoir tyrannique sur les fidles.

--M. de Forcheville tait en train de me dire du mal de toi, dit Mme
Cottard  son mari quand il rentra au salon.

Et lui, poursuivant l'ide de la noblesse de Forcheville qui
l'occupait depuis le commencement du dner, lui dit:

--Je soigne en ce moment une baronne, la baronne Putbus, les Putbus
taient aux Croisades, n'est-ce pas? Ils ont, en Pomranie, un lac qui
est grand comme dix fois la place de la Concorde. Je la soigne pour de
l'arthrite sche, c'est une femme charmante. Elle connat du reste Mme
Verdurin, je crois.

Ce qui permit  Forcheville, quand il se retrouva, un moment aprs,
seul avec Mme Cottard, de complter le jugement favorable qu'il avait
port sur son mari:

--Et puis il est intressant, on voit qu'il connat du monde. Dame, a
sait tant de choses, les mdecins.

--Je vais jouer la phrase de la Sonate pour M. Swann? dit le pianiste.

--Ah! bigre! ce n'est pas au moins le Serpent  Sonates? demanda M.
de Forcheville pour faire de l'effet.

Mais le docteur Cottard, qui n'avait jamais entendu ce calembour, ne
le comprit pas et crut  une erreur de M. de Forcheville. Il
s'approcha vivement pour la rectifier:

--Mais non, ce n'est pas serpent  sonates qu'on dit, c'est serpent 
sonnettes, dit-il d'un ton zl, impatient et triomphal.

Forcheville lui expliqua le calembour. Le docteur rougit.

--Avouez qu'il est drle, docteur?

--Oh! je le connais depuis si longtemps, rpondit Cottard.

Mais ils se turent; sous l'agitation des trmolos de violon qui la
protgeaient de leur tenue frmissante  deux octaves de l--et comme
dans un pays de montagne, derrire l'immobilit apparente et
vertigineuse d'une cascade, on aperoit, deux cents pieds plus bas, la
forme minuscule d'une promeneuse--la petite phrase venait d'apparatre,
lointaine, gracieuse, protge par le long dferlement du rideau
transparent, incessant et sonore. Et Swann, en son coeur, s'adressa 
elle comme  une confidente de son amour, comme  une amie d'Odette
qui devrait bien lui dire de ne pas faire attention  ce Forcheville.

--Ah! vous arrivez tard, dit Mme Verdurin  un fidle qu'elle n'avait
invit qu'en cure-dents, nous avons eu un Brichot incomparable,
d'une loquence! Mais il est parti. N'est-ce pas, monsieur Swann? Je
crois que c'est la premire fois que vous vous rencontriez avec lui,
dit-elle pour lui faire remarquer que c'tait  elle qu'il devait de
le connatre. N'est-ce pas, il a t dlicieux, notre Brichot?

Swann s'inclina poliment.

--Non? il ne vous a pas intress? lui demanda schement Mme Verdurin.

--Mais si, madame, beaucoup, j'ai t ravi. Il est peut-tre un peu
premptoire et un peu jovial pour mon got. Je lui voudrais parfois un
peu d'hsitations et de douceur, mais on sent qu'il sait tant de
choses et il a l'air d'un bien brave homme.

Tour le monde se retira fort tard. Les premiers mots de Cottard  sa
femme furent:

--J'ai rarement vu Mme Verdurin aussi en verve que ce soir.

--Qu'est-ce que c'est exactement que cette Mme Verdurin, un
demi-castor? dit Forcheville au peintre  qui il proposa de revenir
avec lui.

Odette le vit s'loigner avec regret, elle n'osa pas ne pas revenir
avec Swann, mais fut de mauvaise humeur en voiture, et quand il lui
demanda s'il devait entrer chez elle, elle lui dit: Bien entendu en
haussant les paules avec impatience. Quand tous les invits furent
partis, Mme Verdurin dit  son mari:

--As-tu remarqu comme Swann a ri d'un rire niais quand nous avons
parl de Mme La Trmolle?

Elle avait remarqu que devant ce nom Swann et Forcheville avaient
plusieurs fois supprim la particule. Ne doutant pas que ce ft pour
montrer qu'ils n'taient pas intimids par les titres, elle souhaitait
d'imiter leur fiert, mais n'avait pas bien saisi par quelle forme
grammaticale elle se traduisait. Aussi sa vicieuse faon de parler
l'emportant sur son intransigeance rpublicaine, elle disait encore
les de La Trmolle ou plutt par une abrviation en usage dans les
paroles des chansons de caf-concert et les lgendes des
caricaturistes et qui dissimulait le de, les d'La Trmolle, mais elle
se rattrapait en disant: Madame La Trmolle. La Duchesse, comme
dit Swann, ajouta-t-elle ironiquement avec un sourire qui prouvait
qu'elle ne faisait que citer et ne prenait pas  son compte une
dnomination aussi nave et ridicule.

--Je te dirai que je l'ai trouv extrmement bte.

Et M. Verdurin lui rpondit:

--Il n'est pas franc, c'est un monsieur cauteleux, toujours entre le
zist et le zest. Il veut toujours mnager la chvre et le chou. Quelle
diffrence avec Forcheville. Voil au moins un homme qui vous dit
carrment sa faon de penser. a vous plat ou a ne vous plat pas.
Ce n'est pas comme l'autre qui n'est jamais ni figue ni raisin. Du
reste Odette a l'air de prfrer joliment le Forcheville, et je lui
donne raison. Et puis enfin puisque Swann veut nous la faire  l'homme
du monde, au champion des duchesses, au moins l'autre a son titre; il
est toujours comte de Forcheville, ajouta-t-il d'un air dlicat, comme
si, au courant de l'histoire de ce comt, il en soupesait
minutieusement la valeur particulire.

--Je te dirai, dit Mme Verdurin, qu'il a cru devoir lancer contre
Brichot quelques insinuations venimeuses et assez ridicules.
Naturellement, comme il a vu que Brichot tait aim dans la maison,
c'tait une manire de nous atteindre, de bcher notre dner. On sent
le bon petit camarade qui vous dbinera en sortant.

--Mais je te l'ai dit, rpondit M. Verdurin, c'est le rat, le petit
individu envieux de tout ce qui est un peu grand.

En ralit il n'y avait pas un fidle qui ne ft plus malveillant que
Swann; mais tous ils avaient la prcaution d'assaisonner leurs
mdisances de plaisanteries connues, d'une petite pointe d'motion et
de cordialit; tandis que la moindre rserve que se permettait Swann,
dpouille des formules de convention telles que: Ce n'est pas du mal
que nous disons et auxquelles il ddaignait de s'abaisser, paraissait
une perfidie. Il y a des auteurs originaux dont la moindre hardiesse
rvolte parce qu'ils n'ont pas d'abord flatt les gots du public et
ne lui ont pas servi les lieux communs auxquels il est habitu; c'est
de la mme manire que Swann indignait M. Verdurin. Pour Swann comme
pour eux, c'tait la nouveaut de son langage qui faisait croire  l
noirceur de ses intentions.

Swann ignorait encore la disgrce dont il tait menac chez les
Verdurin et continuait  voir leurs ridicules en beau, au travers de
son amour.

Il n'avait de rendez-vous avec Odette, au moins le plus souvent, que
le soir; mais le jour, ayant peur de la fatiguer de lui en allant chez
elle, il aurait aim du moins ne pas cesser d'occuper sa pense, et 
tous moments il cherchait  trouver une occasion d'y intervenir, mais
d'une faon agrable pour elle. Si,  la devanture d'un fleuriste ou
d'un joaillier, la vue d'un arbuste ou d'un bijou le charmait,
aussitt il pensait  les envoyer  Odette, imaginant le plaisir
qu'ils lui avaient procur, ressenti par elle, venant accrotre la
tendresse qu'elle avait pour lui, et les faisait porter immdiatement
rue La Prouse, pour ne pas retarder l'instant o, comme elle
recevrait quelque chose de lui, il se sentirait en quelque sorte prs
d'elle. Il voulait surtout qu'elle les ret avant de sortir pour que
la reconnaissance qu'elle prouverait lui valt un accueil plus tendre
quand elle le verrait chez les Verdurin, ou mme, qui sait, si le
fournisseur faisait assez diligence, peut-tre une lettre qu'elle lui
enverrait avant le dner, ou sa venue  elle en personne chez lui, en
une visite supplmentaire, pour le remercier. Comme jadis quand il
exprimentait sur la nature d'Odette les ractions du dpit, il
cherchait par celles de la gratitude  tirer d'elle des parcelles
intimes de sentiment qu'elle ne lui avait pas rvles encore.

Souvent elle avait des embarras d'argent et, presse par une dette, le
priait de lui venir en aide. Il en tait heureux comme de tout ce qui
pouvait donner  Odette une grande ide de l'amour qu'il avait pour
elle, ou simplement une grande ide de son influence, de l'utilit
dont il pouvait lui tre. Sans doute si on lui avait dit au dbut:
c'est ta situation qui lui plat, et maintenant: c'est pour ta
fortune qu'elle t'aime, il ne l'aurait pas cru, et n'aurait pas t
d'ailleurs trs mcontent qu'on se la figurt tenant  lui,--qu'on les
sentt unis l'un  l'autre--par quelque chose d'aussi fort que le
snobisme ou l'argent. Mais, mme s'il avait pens que c'tait vrai,
peut-tre n'et-il pas souffert de dcouvrir  l'amour d'Odette pour
lui cet tat plus durable que l'agrment ou les qualits qu'elle
pouvait lui trouver: l'intrt, l'intrt qui empcherait de venir
jamais le jour o elle aurait pu tre tente de cesser de le voir.
Pour l'instant, en la comblant de prsents, en lui rendant des
services, il pouvait se reposer sur des avantages extrieurs  sa
personne,  son intelligence, du soin puisant de lui plaire par
lui-mme. Et cette volupt d'tre amoureux, de ne vivre que d'amour,
de la ralit de laquelle il doutait parfois, le prix dont en somme il
la payait, en dilettante de sensations immatrielles, lui en
augmentait la valeur,--comme on voit des gens incertains si le
spectacle de la mer et le bruit de ses vagues sont dlicieux, s'en
convaincre ainsi que de la rare qualit de leurs gots dsintresss,
en louant cent francs par jour la chambre d'htel qui leur permet de
les goter.

Un jour que des rflexions de ce genre le ramenaient encore au
souvenir du temps o on lui avait parl d'Odette comme d'une femme
entretenue, et o une fois de plus il s'amusait  opposer cette
personnification trange: la femme entretenue,--chatoyant amalgame
d'lments inconnus et diaboliques, serti, comme une apparition de
Gustave Moreau, de fleurs vnneuses entrelaces  des joyaux
prcieux,--et cette Odette sur le visage de qui il avait vu passer les
mmes sentiments de piti pour un malheureux, de rvolte contre une
injustice, de gratitude pour un bienfait, qu'il avait vu prouver
autrefois par sa propre mre, par ses amis, cette Odette dont les
propos avaient si souvent trait aux choses qu'il connaissait le mieux
lui-mme,  ses collections,  sa chambre,  son vieux domestique, au
banquier chez qui il avait ses titres, il se trouva que cette dernire
image du banquier lui rappela qu'il aurait  y prendre de l'argent. En
effet, si ce mois-ci il venait moins largement  l'aide d'Odette dans
ses difficults matrielles qu'il n'avait fait le mois dernier o il
lui avait donn cinq mille francs, et s'il ne lui offrait pas une
rivire de diamants qu'elle dsirait, il ne renouvellerait pas en elle
cette admiration qu'elle avait pour sa gnrosit, cette
reconnaissance, qui le rendaient si heureux, et mme il risquerait de
lui faire croire que son amour pour elle, comme elle en verrait les
manifestations devenir moins grandes, avait diminu. Alors, tout d'un
coup, il se demanda si cela, ce n'tait pas prcisment l'entretenir
(comme si, en effet, cette notion d'entretenir pouvait tre extraite
d'lments non pas mystrieux ni pervers, mais appartenant au fond
quotidien et priv de sa vie, tels que ce billet de mille francs,
domestique et familier, dchir et recoll, que son valet de chambre,
aprs lui avoir pay les comptes du mois et le terme, avait serr dans
le tiroir du vieux bureau o Swann l'avait repris pour l'envoyer avec
quatre autres  Odette) et si on ne pouvait pas appliquer  Odette,
depuis qu'il la connaissait (car il ne souponna pas un instant
qu'elle et jamais pu recevoir d'argent de personne avant lui), ce mot
qu'il avait cru si inconciliable avec elle, de femme entretenue. Il
ne put approfondir cette ide, car un accs d'une paresse d'esprit,
qui tait chez lui congnitale, intermittente et providentielle, vint
 ce moment teindre toute lumire dans son intelligence, aussi
brusquement que, plus tard, quand on eut install partout l'clairage
lectrique, on put couper l'lectricit dans une maison. Sa pense
ttonna un instant dans l'obscurit, il retira ses lunettes, en essuya
les verres, se passa la main sur les yeux, et ne revit la lumire que
quand il se retrouva en prsence d'une ide toute diffrente,  savoir
qu'il faudrait tcher d'envoyer le mois prochain six ou sept mille
francs  Odette au lieu de cinq,  cause de la surprise et de la joie
que cela lui causerait.

Le soir, quand il ne restait pas chez lui  attendre l'heure de
retrouver Odette chez les Verdurin ou plutt dans un des restaurants
d't qu'ils affectionnaient au Bois et surtout  Saint-Cloud, il
allait dner dans quelqu'une de ces maisons lgantes dont il tait
jadis le convive habituel. Il ne voulait pas perdre contact avec des
gens qui--savait-on? pourraient peut-tre un jour tre utiles  Odette,
et grce auxquels en attendant il russissait souvent  lui tre
agrable. Puis l'habitude qu'il avait eue longtemps du monde, du luxe,
lui en avait donn, en mme temps que le ddain, le besoin, de sorte
qu' partir du moment o les rduits les plus modestes lui taient
apparus exactement sur le mme pied que les plus princires demeures,
ses sens taient tellement accoutums aux secondes qu'il et prouv
quelque malaise  se trouver dans les premiers. Il avait la mme
considration-- un degr d'identit qu'ils n'auraient pu croire--pour
des petits bourgeois qui faisaient danser au cinquime tage d'un
escalier D, palier  gauche, que pour la princesse de Parme qui
donnait les plus belles ftes de Paris; mais il n'avait pas la
sensation d'tre au bal en se tenant avec les pres dans la chambre 
coucher de la matresse de la maison et la vue des lavabos recouverts
de serviettes, des lits transforms en vestiaires, sur le couvre-pied
desquels s'entassaient les pardessus et les chapeaux lui donnait la
mme sensation d'touffement que peut causer aujourd'hui  des gens
habitus  vingt ans d'lectricit l'odeur d'une lampe qui charbonne
ou d'une veilleuse qui file.

Le jour o il dnait en ville, il faisait atteler pour sept heures et
demie; il s'habillait tout en songeant  Odette et ainsi il ne se
trouvait pas seul, car la pense constante d'Odette donnait aux
moments o il tait loin d'elle le mme charme particulier qu' ceux
o elle tait l. Il montait en voiture, mais il sentait que cette
pense y avait saut en mme temps et s'installait sur ses genoux
comme une bte aime qu'on emmne partout et qu'il garderait avec lui
 table,  l'insu des convives. Il la caressait, se rchauffait 
elle, et prouvant une sorte de langueur, se laissait aller  un lger
frmissement qui crispait son cou et son nez, et tait nouveau chez
lui, tout en fixant  sa boutonnire le bouquet d'ancolies. Se sentant
souffrant et triste depuis quelque temps, surtout depuis qu'Odette
avait prsent Forcheville aux Verdurin, Swann aurait aim aller se
reposer un peu  la campagne. Mais il n'aurait pas eu le courage de
quitter Paris un seul jour pendant qu'Odette y tait. L'air tait
chaud; c'taient les plus beaux jours du printemps. Et il avait beau
traverser une ville de pierre pour se rendre en quelque htel clos, ce
qui tait sans cesse devant ses yeux, c'tait un parc qu'il possdait
prs de Combray, o, ds quatre heures, avant d'arriver au plant
d'asperges, grce au vent qui vient des champs de Msglise, on
pouvait goter sous une charmille autant de fracheur qu'au bord de
l'tang cern de myosotis et de glaeuls, et o, quand il dnait,
enlaces par son jardinier, couraient autour de la table les
groseilles et les roses.

Aprs dner, si le rendez-vous au bois ou  Saint-Cloud tait de bonne
heure, il partait si vite en sortant de table,--surtout si la pluie
menaait de tomber et de faire rentrer plus tt les fidles,--qu'une
fois la princesse des Laumes (chez qui on avait dn tard et que Swann
avait quitte avant qu'on servt le caf pour rejoindre les Verdurin
dans l'le du Bois) dit:

--Vraiment, si Swann avait trente ans de plus et une maladie de la
vessie, on l'excuserait de filer ainsi. Mais tout de mme il se moque
du monde.

Il se disait que le charme du printemps qu'il ne pouvait pas aller
goter  Combray, il le trouverait du moins dans l'le des Cygnes ou 
Saint-Cloud. Mais comme il ne pouvait penser qu' Odette, il ne savait
mme pas, s'il avait senti l'odeur des feuilles, s'il y avait eu du
clair de lune. Il tait accueilli par la petite phrase de la Sonate
joue dans le jardin sur le piano du restaurant. S'il n'y en avait pas
l, les Verdurin prenaient une grande peine pour en faire descendre un
d'une chambre ou d'une salle  manger: ce n'est pas que Swann ft
rentr en faveur auprs d'eux, au contraire. Mais l'ide d'organiser
un plaisir ingnieux pour quelqu'un, mme pour quelqu'un qu'ils
n'aimaient pas, dveloppait chez eux, pendant les moments ncessaires
 ces prparatifs, des sentiments phmres et occasionnels de
sympathie et de cordialit. Parfois il se disait que c'tait un
nouveau soir de printemps de plus qui passait, il se contraignait 
faire attention aux arbres, au ciel. Mais l'agitation o le mettait la
prsence d'Odette, et aussi un lger malaise fbrile qui ne le
quittait gure depuis quelque temps, le privait du calme et du
bien-tre qui sont le fond indispensable aux impressions que peut
donner la nature.

Un soir o Swann avait accept de dner avec les Verdurin, comme
pendant le dner il venait de dire que le lendemain il avait un
banquet d'anciens camarades, Odette lui avait rpondu en pleine table,
devant Forcheville, qui tait maintenant un des fidles, devant le
peintre, devant Cottard:

--Oui, je sais que vous avez votre banquet, je ne vous verrai donc que
chez moi, mais ne venez pas trop tard.

Bien que Swann n'et encore jamais pris bien srieusement ombrage de
l'amiti d'Odette pour tel ou tel fidle, il prouvait une douceur
profonde  l'entendre avouer ainsi devant tous, avec cette tranquille
impudeur, leurs rendez-vous quotidiens du soir, la situation
privilgie qu'il avait chez elle et la prfrence pour lui qui y
tait implique. Certes Swann avait souvent pens qu'Odette n'tait 
aucun degr une femme remarquable; et la suprmatie qu'il exerait sur
un tre qui lui tait si infrieur n'avait rien qui dt lui paratre
si flatteur  voir proclamer  la face des fidles, mais depuis
qu'il s'tait aperu qu' beaucoup d'hommes Odette semblait une femme
ravissante et dsirable, le charme qu'avait pour eux son corps avait
veill en lui un besoin douloureux de la matriser entirement dans
les moindres parties de son coeur. Et il avait commenc d'attacher un
prix inestimable  ces moments passs chez elle le soir, o il
l'asseyait sur ses genoux, lui faisait dire ce qu'elle pensait d'une
chose, d'une autre, o il recensait les seuls biens  la possession
desquels il tnt maintenant sur terre. Aussi, aprs ce dner, la
prenant  part, il ne manqua pas de la remercier avec effusion,
cherchant  lui enseigner selon les degrs de la reconnaissance qu'il
lui tmoignait, l'chelle des plaisirs qu'elle pouvait lui causer, et
dont le suprme tait de le garantir, pendant le temps que son amour
durerait et l'y rendrait vulnrable, des atteintes de la jalousie.

Quand il sortit le lendemain du banquet, il pleuvait  verse, il
n'avait  sa disposition que sa victoria; un ami lui proposa de le
reconduire chez lui en coup, et comme Odette, par le fait qu'elle lui
avait demand de venir, lui avait donn la certitude qu'elle
n'attendait personne, c'est l'esprit tranquille et le coeur content
que, plutt que de partir ainsi dans la pluie, il serait rentr chez
lui se coucher. Mais peut-tre, si elle voyait qu'il n'avait pas l'air
de tenir  passer toujours avec elle, sans aucune exception, la fin de
la soire, ngligerait-elle de la lui rserver, justement une fois o
il l'aurait particulirement dsir.

Il arriva chez elle aprs onze heures, et, comme il s'excusait de
n'avoir pu venir plus tt, elle se plaignit que ce ft en effet bien
tard, l'orage l'avait rendue souffrante, elle se sentait mal  la tte
et le prvint qu'elle ne le garderait pas plus d'une demi-heure, qu'
minuit, elle le renverrait; et, peu aprs, elle se sentit fatigue et
dsira s'endormir.

--Alors, pas de catleyas ce soir? lui dit-il, moi qui esprais un bon
petit catleya.

Et d'un air un peu boudeur et nerveux, elle lui rpondit:

--Mais non, mon petit, pas de catleyas ce soir, tu vois bien que je
suis souffrante!

--Cela t'aurait peut-tre fait du bien, mais enfin je n'insiste pas.

Elle le pria d'teindre la lumire avant de s'en aller, il referma
lui-mme les rideaux du lit et partit. Mais quand il fut rentr chez
lui, l'ide lui vint brusquement que peut-tre Odette attendait
quelqu'un ce soir, qu'elle avait seulement simul la fatigue et
qu'elle ne lui avait demand d'teindre que pour qu'il crt qu'elle
allait s'endormir, qu'aussitt qu'il avait t parti, elle l'avait
rallume, et fait rentrer celui qui devait passer la nuit auprs
d'elle. Il regarda l'heure. Il y avait  peu prs une heure et demie
qu'il l'avait quitte, il ressortit, prit un fiacre et se fit arrter
tout prs de chez elle, dans une petite rue perpendiculaire  celle
sur laquelle donnait derrire son htel et o il allait quelquefois
frapper  la fentre de sa chambre  coucher pour qu'elle vnt lui
ouvrir; il descendit de voiture, tout tait dsert et noir dans ce
quartier, il n'eut que quelques pas  faire  pied et dboucha presque
devant chez elle. Parmi l'obscurit de toutes les fentres teintes
depuis longtemps dans la rue, il en vit une seule d'o
dbordait,--entre les volets qui en pressaient la pulpe mystrieuse et
dore,--la lumire qui remplissait la chambre et qui, tant d'autres
soirs, du plus loin qu'il l'apercevait, en arrivant dans la rue le
rjouissait et lui annonait: elle est l qui t'attend et qui
maintenant, le torturait en lui disant: elle est l avec celui
qu'elle attendait. Il voulait savoir qui; il se glissa le long du mur
jusqu' la fentre, mais entre les lames obliques des volets il ne
pouvait rien voir; il entendait seulement dans le silence de la nuit
le murmure d'une conversation. Certes, il souffrait de voir cette
lumire dans l'atmosphre d'or de laquelle se mouvait derrire le
chssis le couple invisible et dtest, d'entendre ce murmure qui
rvlait la prsence de celui qui tait venu aprs son dpart, la
fausset d'Odette, le bonheur qu'elle tait en train de goter avec
lui.

Et pourtant il tait content d'tre venu: le tourment qui l'avait
forc de sortir de chez lui avait perdu de son acuit en perdant de
son vague, maintenant que l'autre vie d'Odette, dont il avait eu,  ce
moment-l, le brusque et impuissant soupon, il la tenait l, claire
en plein par la lampe, prisonnire sans le savoir dans cette chambre
o, quand il le voudrait, il entrerait la surprendre et la capturer;
ou plutt il allait frapper aux volets comme il faisait souvent quand
il venait trs tard; ainsi du moins, Odette apprendrait qu'il avait
su, qu'il avait vu la lumire et entendu la causerie, et lui, qui,
tout  l'heure, se la reprsentait comme se riant avec l'autre de ses
illusions, maintenant, c'tait eux qu'il voyait, confiants dans leur
erreur, tromps en somme par lui qu'ils croyaient bien loin d'ici et
qui, lui, savait dj qu'il allait frapper aux volets. Et peut-tre,
ce qu'il ressentait en ce moment de presque agrable, c'tait autre
chose aussi que l'apaisement d'un doute et d'une douleur: un plaisir
de l'intelligence. Si, depuis qu'il tait amoureux, les choses avaient
repris pour lui un peu de l'intrt dlicieux qu'il leur trouvait
autrefois, mais seulement l o elles taient claires par le
souvenir d'Odette, maintenant, c'tait une autre facult de sa
studieuse jeunesse que sa jalousie ranimait, la passion de la vrit,
mais d'une vrit, elle aussi, interpose entre lui et sa matresse,
ne recevant sa lumire que d'elle, vrit tout individuelle qui avait
pour objet unique, d'un prix infini et presque d'une beaut
dsintresse, les actions d'Odette, ses relations, ses projets, son
pass. A toute autre poque de sa vie, les petits faits et gestes
quotidiens d'une personne avaient toujours paru sans valeur  Swann:
si on lui en faisait le commrage, il le trouvait insignifiant, et,
tandis qu'il l'coutait, ce n'tait que sa plus vulgaire attention qui
y tait intresse; c'tait pour lui un des moments o il se sentait
le plus mdiocre. Mais dans cette trange priode de l'amour,
l'individuel prend quelque chose de si profond, que cette curiosit
qu'il sentait s'veiller en lui  l'gard des moindres occupations
d'une femme, c'tait celle qu'il avait eue autrefois pour l'Histoire.
Et tout ce dont il aurait eu honte jusqu'ici, espionner devant une
fentre, qui sait, demain, peut-tre faire parler habilement les
indiffrents, soudoyer les domestiques, couter aux portes, ne lui
semblait plus, aussi bien que le dchiffrement des textes, la
comparaison des tmoignages et l'interprtation des monuments, que des
mthodes d'investigation scientifique d'une vritable valeur
intellectuelle et appropries  la recherche de la vrit.

Sur le point de frapper contre les volets, il eut un moment de honte
en pensant qu'Odette allait savoir qu'il avait eu des soupons, qu'il
tait revenu, qu'il s'tait post dans la rue. Elle lui avait dit
souvent l'horreur qu'elle avait des jaloux, des amants qui espionnent.
Ce qu'il allait faire tait bien maladroit, et elle allait le dtester
dsormais, tandis qu'en ce moment encore, tant qu'il n'avait pas
frapp, peut-tre, mme en le trompant, l'aimait-elle. Que de bonheurs
possibles dont on sacrifie ainsi la ralisation  l'impatience d'un
plaisir immdiat. Mais le dsir de connatre la vrit tait plus fort
et lui sembla plus noble. Il savait que la ralit de circonstances
qu'il et donn sa vie pour restituer exactement, tait lisible
derrire cette fentre strie de lumire, comme sous la couverture
enlumine d'or d'un de ces manuscrits prcieux  la richesse
artistique elle-mme desquels le savant qui les consulte ne peut
rester indiffrent. Il prouvait une volupt  connatre la vrit qui
le passionnait dans cet exemplaire unique, phmre et prcieux, d'une
matire translucide, si chaude et si belle. Et puis l'avantage qu'il
se sentait,--qu'il avait tant besoin de se sentir,--sur eux, tait
peut-tre moins de savoir, que de pouvoir leur montrer qu'il savait.
Il se haussa sur la pointe des pieds. Il frappa. On n'avait pas
entendu, il refrappa plus fort, la conversation s'arrta. Une voix
d'homme dont il chercha  distinguer auquel de ceux des amis d'Odette
qu'il connaissait elle pouvait appartenir, demanda:

--Qui est l?

Il n'tait pas sr de la reconnatre. Il frappa encore une fois. On
ouvrit la fentre, puis les volets. Maintenant, il n'y avait plus
moyen de reculer, et, puisqu'elle allait tout savoir, pour ne pas
avoir l'air trop malheureux, trop jaloux et curieux, il se contenta de
crier d'un air ngligent et gai:

--Ne vous drangez pas, je passais par l, j'ai vu de la lumire, j'ai
voulu savoir si vous n'tiez plus souffrante.

Il regarda. Devant lui, deux vieux messieurs taient  la fentre,
l'un tenant une lampe, et alors, il vit la chambre, une chambre
inconnue. Ayant l'habitude, quand il venait chez Odette trs tard, de
reconnatre sa fentre  ce que c'tait la seule claire entre les
fentres toutes pareilles, il s'tait tromp et avait frapp  la
fentre suivante qui appartenait  la maison voisine. Il s'loigna en
s'excusant et rentra chez lui, heureux que la satisfaction de sa
curiosit et laiss leur amour intact et qu'aprs avoir simul depuis
si longtemps vis--vis d'Odette une sorte d'indiffrence, il ne lui
et pas donn, par sa jalousie, cette preuve qu'il l'aimait trop, qui,
entre deux amants, dispense,  tout jamais, d'aimer assez, celui qui
la reoit. Il ne lui parla pas de cette msaventure, lui-mme n'y
songeait plus. Mais, par moments, un mouvement de sa pense venait en
rencontrer le souvenir qu'elle n'avait pas aperu, le heurtait,
l'enfonait plus avant et Swann avait ressenti une douleur brusque et
profonde. Comme si 'avait t une douleur physique, les penses de
Swann ne pouvaient pas l'amoindrir; mais du moins la douleur physique,
parce qu'elle est indpendante de la pense, la pense peut s'arrter
sur elle, constater qu'elle a diminu, qu'elle a momentanment cess!
Mais cette douleur-l, la pense, rien qu'en se la rappelant, la
recrait. Vouloir n'y pas penser, c'tait y penser encore, en souffrir
encore. Et quand, causant avec des amis, il oubliait son mal, tout
d'un coup un mot qu'on lui disait le faisait changer de visage, comme
un bless dont un maladroit vient de toucher sans prcaution le membre
douloureux. Quand il quittait Odette, il tait heureux, il se sentait
calme, il se rappelait les sourires qu'elle avait eus, railleurs, en
parlant de tel ou tel autre, et tendres pour lui, la lourdeur de sa
tte qu'elle avait dtache de son axe pour l'incliner, la laisser
tomber, presque malgr elle, sur ses lvres, comme elle avait fait la
premire fois en voiture, les regards mourants qu'elle lui avait jets
pendant qu'elle tait dans ses bras, tout en contractant frileusement
contre l'paule sa tte incline.

Mais aussitt sa jalousie, comme si elle tait l'ombre de son amour,
se compltait du double de ce nouveau sourire qu'elle lui avait
adress le soir mme--et qui, inverse maintenant, raillait Swann et se
chargeait d'amour pour un autre--, de cette inclinaison de sa tte mais
renverse vers d'autres lvres, et, donnes  un autre, de toutes les
marques de tendresse qu'elle avait eues pour lui. Et tous les
souvenirs voluptueux qu'il emportait de chez elle, taient comme
autant d'esquisses, de projets pareils  ceux que vous soumet un
dcorateur, et qui permettaient  Swann de se faire une ide des
attitudes ardentes ou pmes qu'elle pouvait avoir avec d'autres. De
sorte qu'il en arrivait  regretter chaque plaisir qu'il gotait prs
d'elle, chaque caresse invente et dont il avait eu l'imprudence de
lui signaler la douceur, chaque grce qu'il lui dcouvrait, car il
savait qu'un instant aprs, elles allaient enrichir d'instruments
nouveaux son supplice.

Celui-ci tait rendu plus cruel encore quand revenait  Swann le
souvenir d'un bref regard qu'il avait surpris, il y avait quelques
jours, et pour la premire fois, dans les yeux d'Odette. C'tait aprs
dner, chez les Verdurin. Soit que Forcheville sentant que Saniette,
son beau-frre, n'tait pas en faveur chez eux, et voulu le prendre
comme tte de Turc et briller devant eux  ses dpens, soit qu'il et
t irrit par un mot maladroit que celui-ci venait de lui dire et
qui, d'ailleurs, passa inaperu pour les assistants qui ne savaient
pas quelle allusion dsobligeante il pouvait renfermer, bien contre le
gr de celui qui le prononait sans malice aucune, soit enfin qu'il
chercht depuis quelque temps une occasion de faire sortir de la
maison quelqu'un qui le connaissait trop bien et qu'il savait trop
dlicat pour qu'il ne se sentt pas gn  certains moments rien que
de sa prsence, Forcheville rpondit  ce propos maladroit de Saniette
avec une telle grossiret, se mettant  l'insulter, s'enhardissant,
au fur et  mesure qu'il vocifrait, de l'effroi, de la douleur, des
supplications de l'autre, que le malheureux, aprs avoir demand  Mme
Verdurin s'il devait rester, et n'ayant pas reu de rponse, s'tait
retir en balbutiant, les larmes aux yeux. Odette avait assist
impassible  cette scne, mais quand la porte se fut referme sur
Saniette, faisant descendre en quelque sorte de plusieurs crans
l'expression habituelle de son visage, pour pouvoir se trouver dans la
bassesse, de plain-pied avec Forcheville, elle avait brillant ses
prunelles d'un sourire sournois de flicitations pour l'audace qu'il
avait eue, d'ironie pour celui qui en avait t victime; elle lui
avait jet un regard de complicit dans le mal, qui voulait si bien
dire: voil une excution, ou je ne m'y connais pas. Avez-vous vu son
air penaud, il en pleurait, que Forcheville, quand ses yeux
rencontrrent ce regard, dgris soudain de la colre ou de la
simulation de colre dont il tait encore chaud, sourit et rpondit:

--Il n'avait qu' tre aimable, il serait encore ici, une bonne
correction peut tre utile  tout ge.

Un jour que Swann tait sorti au milieu de l'aprs-midi pour faire une
visite, n'ayant pas trouv la personne qu'il voulait rencontrer, il
eut l'ide d'entrer chez Odette  cette heure o il n'allait jamais
chez elle, mais o il savait qu'elle tait toujours  la maison 
faire sa sieste ou  crire des lettres avant l'heure du th, et o il
aurait plaisir  la voir un peu sans la dranger. Le concierge lui dit
qu'il croyait qu'elle tait l; il sonna, crut entendre du bruit,
entendre marcher, mais on n'ouvrit pas. Anxieux, irrit, il alla dans
la petite rue o donnait l'autre face de l'htel, se mit devant la
fentre de la chambre d'Odette; les rideaux l'empchaient de rien
voir, il frappa avec force aux carreaux, appela; personne n'ouvrit. Il
vit que des voisins le regardaient. Il partit, pensant qu'aprs tout,
il s'tait peut-tre tromp en croyant entendre des pas; mais il en
resta si proccup qu'il ne pouvait penser  autre chose. Une heure
aprs, il revint. Il la trouva; elle lui dit qu'elle tait chez elle
tantt quand il avait sonn, mais dormait; la sonnette l'avait
veille, elle avait devin que c'tait Swann, elle avait couru aprs
lui, mais il tait dj parti. Elle avait bien entendu frapper aux
carreaux. Swann reconnut tout de suite dans ce dire un de ces
fragments d'un fait exact que les menteurs pris de court se consolent
de faire entrer dans la composition du fait faux qu'ils inventent,
croyant y faire sa part et y drober sa ressemblance  la Vrit.
Certes quand Odette venait de faire quelque chose qu'elle ne voulait
pas rvler, elle le cachait bien au fond d'elle-mme. Mais ds
qu'elle se trouvait en prsence de celui  qui elle voulait mentir, un
trouble la prenait, toutes ses ides s'effondraient, ses facults
d'invention et de raisonnement taient paralyses, elle ne trouvait
plus dans sa tte que le vide, il fallait pourtant dire quelque chose
et elle rencontrait  sa porte prcisment la chose qu'elle avait
voulu dissimuler et qui tant vraie, tait reste l. Elle en
dtachait un petit morceau, sans importance par lui-mme, se disant
qu'aprs tout c'tait mieux ainsi puisque c'tait un dtail vritable
qui n'offrait pas les mmes dangers qu'un dtail faux. a du moins,
c'est vrai, se disait-elle, c'est toujours autant de gagn, il peut
s'informer, il reconnatra que c'est vrai, ce n'est toujours pas a
qui me trahira. Elle se trompait, c'tait cela qui la trahissait,
elle ne se rendait pas compte que ce dtail vrai avait des angles qui
ne pouvaient s'emboter que dans les dtails contigus du fait vrai
dont elle l'avait arbitrairement dtach et qui, quels que fussent les
dtails invents entre lesquels elle le placerait, rvleraient
toujours par la matire excdante et les vides non remplis, que ce
n'tait pas d'entre ceux-l qu'il venait. Elle avoue qu'elle m'avait
entendu sonner, puis frapper, et qu'elle avait cru que c'tait moi,
qu'elle avait envie de me voir, se disait Swann. Mais cela ne
s'arrange pas avec le fait qu'elle n'ait pas fait ouvrir.

Mais il ne lui fit pas remarquer cette contradiction, car il pensait
que, livre  elle-mme, Odette produirait peut-tre quelque mensonge
qui serait un faible indice de la vrit; elle parlait; il ne
l'interrompait pas, il recueillait avec une pit avide et douloureuse
ces mots qu'elle lui disait et qu'il sentait (justement, parce qu'elle
la cachait derrire eux tout en lui parlant) garder vaguement, comme
le voile sacr, l'empreinte, dessiner l'incertain model, de cette
ralit infiniment prcieuse et hlas introuvable:--ce qu'elle faisait
tantt  trois heures, quand il tait venu,--de laquelle il ne
possderait jamais que ces mensonges, illisibles et divins vestiges,
et qui n'existait plus que dans le souvenir receleur de cet tre qui
la contemplait sans savoir l'apprcier, mais ne la lui livrerait pas.
Certes il se doutait bien par moments qu'en elles-mmes les actions
quotidiennes d'Odette n'taient pas passionnment intressantes, et
que les relations qu'elle pouvait avoir avec d'autres hommes
n'exhalaient pas naturellement d'une faon universelle et pour tout
tre pensant, une tristesse morbide, capable de donner la fivre du
suicide. Il se rendait compte alors que cet intrt, cette tristesse
n'existaient qu'en lui comme une maladie, et que quand celle-ci serait
gurie, les actes d'Odette, les baisers qu'elle aurait pu donner
redeviendraient inoffensifs comme ceux de tant d'autres femmes. Mais
que la curiosit douloureuse que Swann y portait maintenant n'et sa
cause qu'en lui, n'tait pas pour lui faire trouver draisonnable de
considrer cette curiosit comme importante et de mettre tout en oeuvre
pour lui donner satisfaction. C'est que Swann arrivait  un ge dont
la philosophie--favorise par celle de l'poque, par celle aussi du
milieu o Swann avait beaucoup vcu, de cette coterie de la princesse
des Laumes o il tait convenu qu'on est intelligent dans la mesure o
on doute de tout et o on ne trouvait de rel et d'incontestable que
les gots de chacun--n'est dj plus celle de la jeunesse, mais une
philosophie positive, presque mdicale, d'hommes qui au lieu
d'extrioriser les objets de leurs aspirations, essayent de dgager de
leurs annes dj coules un rsidu fixe d'habitudes, de passions
qu'ils puissent considrer en eux comme caractristiques et
permanentes et auxquelles, dlibrment, ils veilleront d'abord que le
genre d'existence qu'ils adoptent puisse donner satisfaction. Swann
trouvait sage de faire dans sa vie la part de la souffrance qu'il
prouvait  ignorer ce qu'avait fait Odette, aussi bien que la part de
la recrudescence qu'un climat humide causait  son eczma; de prvoir
dans son budget une disponibilit importante pour obtenir sur l'emploi
des journes d'Odette des renseignements sans lesquels il se sentirait
malheureux, aussi bien qu'il en rservait pour d'autres gots dont il
savait qu'il pouvait attendre du plaisir, au moins avant qu'il ft
amoureux, comme celui des collections et de la bonne cuisine.

Quand il voulut dire adieu  Odette pour rentrer, elle lui demanda de
rester encore et le retint mme vivement, en lui prenant le bras, au
moment o il allait ouvrir l porte pour sortir. Mais il n'y prit pas
garde, car, dans la multitude des gestes, des propos, des petits
incidents qui remplissent une conversation, il est invitable que nous
passions, sans y rien remarquer qui veille notre attention, prs de
ceux qui cachent une vrit que nos soupons cherchent au hasard, et
que nous nous arrtions au contraire  ceux sous lesquels il n'y a
rien. Elle lui redisait tout le temps: Quel malheur que toi, qui ne
viens jamais l'aprs-midi, pour une fois que cela t'arrive, je ne
t'aie pas vu. Il savait bien qu'elle n'tait pas assez amoureuse de
lui pour avoir un regret si vif d'avoir manqu sa visite, mais comme
elle tait bonne, dsireuse de lui faire plaisir, et souvent triste
quand elle l'avait contrari, il trouva tout naturel qu'elle le ft
cette fois de l'avoir priv de ce plaisir de passer une heure ensemble
qui tait trs grand, non pour elle, mais pour lui. C'tait pourtant
une chose assez peu importante pour que l'air douloureux qu'elle
continuait d'avoir fint par l'tonner. Elle rappelait ainsi plus
encore qu'il ne le trouvait d'habitude, les figures de femmes du
peintre de la Primavera. Elle avait en ce moment leur visage abattu et
navr qui semble succomber sous le poids d'une douleur trop lourde
pour elles, simplement quand elles laissent l'enfant Jsus jouer avec
une grenade ou regardent Mose verser de l'eau dans une auge. Il lui
avait dj vu une fois une telle tristesse, mais ne savait plus quand.
Et tout d'un coup, il se rappela: c'tait quand Odette avait menti en
parlant  Mme Verdurin le lendemain de ce dner o elle n'tait pas
venue sous prtexte qu'elle tait malade et en ralit pour rester
avec Swann. Certes, et-elle t la plus scrupuleuse des femmes
qu'elle n'aurait pu avoir de remords d'un mensonge aussi innocent.
Mais ceux que faisait couramment Odette l'taient moins et servaient 
empcher des dcouvertes qui auraient pu lui crer avec les uns ou
avec les autres, de terribles difficults. Aussi quand elle mentait,
prise de peur, se sentant peu arme pour se dfendre, incertaine du
succs, elle avait envie de pleurer, par fatigue, comme certains
enfants qui n'ont pas dormi. Puis elle savait que son mensonge lsait
d'ordinaire gravement l'homme  qui elle le faisait, et  la merci
duquel elle allait peut-tre tomber si elle mentait mal. Alors elle se
sentait  la fois humble et coupable devant lui. Et quand elle avait 
faire un mensonge insignifiant et mondain, par association de
sensations et de souvenirs, elle prouvait le malaise d'un surmenage
et le regret d'une mchancet.

Quel mensonge dprimant tait-elle en train de faire  Swann pour
qu'elle et ce regard douloureux, cette voix plaintive qui semblaient
flchir sous l'effort qu'elle s'imposait, et demander grce? Il eut
l'ide que ce n'tait pas seulement la vrit sur l'incident de
l'aprs-midi qu'elle s'efforait de lui cacher, mais quelque chose de
plus actuel, peut-tre de non encore survenu et de tout prochain, et
qui pourrait l'clairer sur cette vrit. A ce moment, il entendit un
coup de sonnette. Odette ne cessa plus de parler, mais ses paroles
n'taient qu'un gmissement: son regret de ne pas avoir vu Swann dans
l'aprs-midi, de ne pas lui avoir ouvert, tait devenu un vritable
dsespoir.

On entendit la porte d'entre se refermer et le bruit d'une voiture,
comme si repartait une personne--celle probablement que Swann ne devait
pas rencontrer-- qui on avait dit qu'Odette tait sortie. Alors en
songeant que rien qu'en venant  une heure o il n'en avait pas
l'habitude, il s'tait trouv dranger tant de choses qu'elle ne
voulait pas qu'il st, il prouva un sentiment de dcouragement,
presque de dtresse. Mais comme il aimait Odette, comme il avait
l'habitude de tourner vers elle toutes ses penses, la piti qu'il et
pu s'inspirer  lui-mme ce fut pour elle qu'il la ressentit, et il
murmura: Pauvre chrie! Quand il la quitta, elle prit plusieurs
lettres qu'elle avait sur sa table et lui demanda s'il ne pourrait pas
les mettre  la poste. Il les emporta et, une fois rentr, s'aperut
qu'il avait gard les lettres sur lui. Il retourna jusqu' la poste,
les tira de sa poche et avant de les jeter dans la bote regarda les
adresses. Elles taient toutes pour des fournisseurs, sauf une pour
Forcheville. Il la tenait dans sa main. Il se disait: Si je voyais ce
qu'il y a dedans, je saurais comment elle l'appelle, comment elle lui
parle, s'il y a quelque chose entre eux. Peut-tre mme qu'en ne la
regardant pas, je commets une indlicatesse  l'gard d'Odette, car
c'est la seule manire de me dlivrer d'un soupon peut-tre
calomnieux pour elle, destin en tous cas  la faire souffrir et que
rien ne pourrait plus dtruire, une fois la lettre partie.

Il rentra chez lui en quittant la poste, mais il avait gard sur lui
cette dernire lettre. Il alluma une bougie et en approcha l'enveloppe
qu'il n'avait pas os ouvrir. D'abord il ne put rien lire, mais
l'enveloppe tait mince, et en la faisant adhrer  la carte dure qui
y tait incluse, il put  travers sa transparence, lire les derniers
mots. C'tait une formule finale trs froide. Si, au lieu que ce ft
lui qui regardt une lettre adresse  Forcheville, c'et t
Forcheville qui et lu une lettre adresse  Swann, il aurait pu voir
des mots autrement tendres! Il maintint immobile la carte qui dansait
dans l'enveloppe plus grande qu'elle, puis, la faisant glisser avec le
pouce, en amena successivement les diffrentes lignes sous la partie
de l'enveloppe qui n'tait pas double, la seule  travers laquelle on
pouvait lire.

Malgr cela il ne distinguait pas bien. D'ailleurs cela ne faisait
rien car il en avait assez vu pour se rendre compte qu'il s'agissait
d'un petit vnement sans importance et qui ne touchait nullement 
des relations amoureuses, c'tait quelque chose qui se rapportait  un
oncle d'Odette. Swann avait bien lu au commencement de la ligne: J'ai
eu raison, mais ne comprenait pas ce qu'Odette avait eu raison de
faire, quand soudain, un mot qu'il n'avait pas pu dchiffrer d'abord,
apparut et claira le sens de la phrase tout entire: J'ai eu raison
d'ouvrir, c'tait mon oncle. D'ouvrir! alors Forcheville tait l
tantt quand Swann avait sonn et elle l'avait fait partir, d'o le
bruit qu'il avait entendu.

Alors il lut toute la lettre;  la fin elle s'excusait d'avoir agi
aussi sans faon avec lui et lui disait qu'il avait oubli ses
cigarettes chez elle, la mme phrase qu'elle avait crite  Swann une
des premires fois qu'il tait venu. Mais pour Swann elle avait
ajout: puissiez-vous y avoir laiss votre coeur, je ne vous aurais pas
laiss le reprendre. Pour Forcheville rien de tel: aucune allusion qui
pt faire supposer une intrigue entre eux. A vrai dire d'ailleurs,
Forcheville tait en tout ceci plus tromp que lui puisque Odette lui
crivait pour lui faire croire que le visiteur tait son oncle. En
somme, c'tait lui, Swann, l'homme  qui elle attachait de
l'importance et pour qui elle avait congdi l'autre. Et pourtant,
s'il n'y avait rien entre Odette et Forcheville, pourquoi n'avoir pas
ouvert tout de suite, pourquoi avoir dit: J'ai bien fait d'ouvrir,
c'tait mon oncle; si elle ne faisait rien de mal  ce moment-l,
comment Forcheville pourrait-il mme s'expliquer qu'elle et pu ne pas
ouvrir? Swann restait l, dsol, confus et pourtant heureux, devant
cette enveloppe qu'Odette lui avait remise sans crainte, tant tait
absolue la confiance qu'elle avait en sa dlicatesse, mais  travers
le vitrage transparent de laquelle se dvoilait  lui, avec le secret
d'un incident qu'il n'aurait jamais cru possible de connatre, un peu
de la vie d'Odette, comme dans une troite section lumineuse pratique
 mme l'inconnu. Puis sa jalousie s'en rjouissait, comme si cette
jalousie et eu une vitalit indpendante, goste, vorace de tout ce
qui la nourrirait, ft-ce aux dpens de lui-mme. Maintenant elle
avait un aliment et Swann allait pouvoir commencer  s'inquiter
chaque jour des visites qu'Odette avait reues vers cinq heures, 
chercher  apprendre o se trouvait Forcheville  cette heure-l. Car
la tendresse de Swann continuait  garder le mme caractre que lui
avait imprim ds le dbut  la fois l'ignorance o il tait de
l'emploi des journes d'Odette et la paresse crbrale qui l'empchait
de suppler  l'ignorance par l'imagination. Il ne fut pas jaloux
d'abord de toute la vie d'Odette, mais des seuls moments o une
circonstance, peut-tre mal interprte, l'avait amen  supposer
qu'Odette avait pu le tromper. Sa jalousie, comme une pieuvre qui
jette une premire, puis une seconde, puis une troisime amarre,
s'attacha solidement  ce moment de cinq heures du soir, puis  un
autre, puis  un autre encore. Mais Swann ne savait pas inventer ses
souffrances. Elles n'taient que le souvenir, la perptuation d'une
souffrance qui lui tait venue du dehors.

Mais l tout lui en apportait. Il voulut loigner Odette de
Forcheville, l'emmener quelques jours dans le Midi. Mais il croyait
qu'elle tait dsire par tous les hommes qui se trouvaient dans
l'htel et qu'elle-mme les dsirait. Aussi lui qui jadis en voyage
recherchait les gens nouveaux, les assembles nombreuses, on le voyait
sauvage, fuyant la socit des hommes comme si elle l'et cruellement
bless. Et comment n'aurait-il pas t misanthrope quand dans tout
homme il voyait un amant possible pour Odette? Et ainsi sa jalousie
plus encore que n'avait fait le got voluptueux et riant qu'il avait
d'abord pour Odette, altrait le caractre de Swann et changeait du
tout au tout, aux yeux des autres, l'aspect mme des signes extrieurs
par lesquels ce caractre se manifestait.

Un mois aprs le jour o il avait lu la lettre adresse par Odette 
Forcheville, Swann alla  un dner que les Verdurin donnaient au Bois.
Au moment o on se prparait  partir, il remarqua des conciliabules
entre Mme Verdurin et plusieurs des invits et crut comprendre qu'on
rappelait au pianiste de venir le lendemain  une partie  Chatou; or,
lui, Swann, n'y tait pas invit.

Les Verdurin n'avaient parl qu' demi-voix et en termes vagues, mais
le peintre, distrait sans doute, s'cria:

--Il ne faudra aucune lumire et qu'il joue la sonate Clair de lune
dans l'obscurit pour mieux voir s'clairer les choses.

Mme Verdurin, voyant que Swann tait  deux pas, prit cette expression
o le dsir de faire taire celui qui parle et de garder un air
innocent aux yeux de celui qui entend, se neutralise en une nullit
intense du regard, o l'immobile signe d'intelligence du complice se
dissimule sous les sourires de l'ingnu et qui enfin, commune  tous
ceux qui s'aperoivent d'une gaffe, la rvle instantanment sinon 
ceux qui la font, du moins  celui qui en est l'objet. Odette eut
soudain l'air d'une dsespre qui renonce  lutter contre les
difficults crasantes de la vie, et Swann comptait anxieusement les
minutes qui le sparaient du moment o, aprs avoir quitt ce
restaurant, pendant le retour avec elle, il allait pouvoir lui
demander des explications, obtenir qu'elle n'allt pas le lendemain 
Chatou ou qu'elle l'y fit inviter et apaiser dans ses bras l'angoisse
qu'il ressentait. Enfin on demanda leurs voitures. Mme Verdurin dit 
Swann:

--Alors, adieu,  bientt, n'est-ce pas? tchant par l'amabilit du
regard et la contrainte du sourire de l'empcher de penser qu'elle ne
lui disait pas, comme elle et toujours fait jusqu'ici:

A demain  Chatou,  aprs-demain chez moi.

M. et Mme Verdurin firent monter avec eux Forcheville, la voiture de
Swann s'tait range derrire la leur dont il attendait le dpart pour
faire monter Odette dans la sienne.

--Odette, nous vous ramenons, dit Mme Verdurin, nous avons une petite
place pour vous  ct de M. de Forcheville.

--Oui, Madame, rpondit Odette.

--Comment, mais je croyais que je vous reconduisais, s'cria Swann,
disant sans dissimulation, les mots ncessaires, car la portire tait
ouverte, les secondes taient comptes, et il ne pouvait rentrer sans
elle dans l'tat o il tait.

--Mais Mme Verdurin m'a demand...

--Voyons, vous pouvez bien revenir seul, nous vous l'avons laisse
assez de fois, dit Mme Verdurin.

--Mais c'est que j'avais une chose importante  dire  Madame.

--Eh bien! vous la lui crirez...

--Adieu, lui dit Odette en lui tendant la main.

Il essaya de sourire mais il avait l'air atterr.

--As-tu vu les faons que Swann se permet maintenant avec nous? dit Mme
Verdurin  son mari quand ils furent rentrs. J'ai cru qu'il allait me
manger, parce que nous ramenions Odette. C'est d'une inconvenance,
vraiment! Alors, qu'il dise tout de suite que nous tenons une maison
de rendez-vous! Je ne comprends pas qu'Odette supporte des manires
pareilles. Il a absolument l'air de dire: vous m'appartenez. Je dirai
ma manire de penser  Odette, j'espre qu'elle comprendra.

Et elle ajouta encore un instant aprs, avec colre:

--Non, mais voyez-vous, cette sale bte! employant sans s'en rendre
compte, et peut-tre en obissant au mme besoin obscur de se
justifier--comme Franoise  Combray quand le poulet ne voulait pas
mourir--les mots qu'arrachent les derniers sursauts d'un animal
inoffensif qui agonise, au paysan qui est en train de l'craser.

Et quand la voiture de Mme Verdurin fut partie et que celle de Swann
s'avana, son cocher le regardant lui demanda s'il n'tait pas malade
ou s'il n'tait pas arriv de malheur.

Swann le renvoya, il voulait marcher et ce fut  pied, par le Bois,
qu'il rentra. Il parlait seul,  haute voix, et sur le mme ton un peu
factice qu'il avait pris jusqu'ici quand il dtaillait les charmes du
petit noyau et exaltait la magnanimit des Verdurin. Mais de mme que
les propos, les sourires, les baisers d'Odette lui devenaient aussi
odieux qu'il les avait trouvs doux, s'ils taient adresss  d'autres
que lui, de mme, le salon des Verdurin, qui tout  l'heure encore lui
semblait amusant, respirant un got vrai pour l'art et mme une sorte
de noblesse morale, maintenant que c'tait un autre que lui qu'Odette
allait y rencontrer, y aimer librement, lui exhibait ses ridicules, sa
sottise, son ignominie.

Il se reprsentait avec dgot la soire du lendemain  Chatou.
D'abord cette ide d'aller  Chatou! Comme des merciers qui viennent
de fermer leur boutique! vraiment ces gens sont sublimes de
bourgeoisisme, ils ne doivent pas exister rellement, ils doivent
sortir du thtre de Labiche!

Il y aurait l les Cottard, peut-tre Brichot. Est-ce assez grotesque
cette vie de petites gens qui vivent les uns sur les autres, qui se
croiraient perdus, ma parole, s'ils ne se retrouvaient pas tous demain
 Chatou! Hlas! il y aurait aussi le peintre, le peintre qui aimait
 faire des mariages, qui inviterait Forcheville  venir avec Odette
 son atelier. Il voyait Odette avec une toilette trop habille pour
cette partie de campagne, car elle est si vulgaire et surtout, la
pauvre petite, elle est tellement bte!!!

Il entendit les plaisanteries que ferait Mme Verdurin aprs dner, les
plaisanteries qui, quel que ft l'ennuyeux qu'elles eussent pour
cible, l'avaient toujours amus parce qu'il voyait Odette en rire, en
rire avec lui, presque en lui. Maintenant il sentait que c'tait
peut-tre de lui qu'on allait faire rire Odette. Quelle gaiet
ftide! disait-il en donnant  sa bouche une expression de dgot si
forte qu'il avait lui-mme la sensation musculaire de sa grimace
jusque dans son cou rvuls contre le col de sa chemise. Et comment
une crature dont le visage est fait  l'image de Dieu peut-elle
trouver matire  rire dans ces plaisanteries nausabondes? Toute
narine un peu dlicate se dtournerait avec horreur pour ne pas se
laisser offusquer par de tels relents. C'est vraiment incroyable de
penser qu'un tre humain peut ne pas comprendre qu'en se permettant un
sourire  l'gard d'un semblable qui lui a tendu loyalement la main,
il se dgrade jusqu' une fange d'o il ne sera plus possible  la
meilleure volont du monde de jamais le relever. J'habite  trop de
milliers de mtres d'altitude au-dessus des bas-fonds o clapotent et
clabaudent de tels sales papotages, pour que je puisse tre clabouss
par les plaisanteries d'une Verdurin, s'cria-t-il, en relevant la
tte, en redressant firement son corps en arrire. Dieu m'est tmoin
que j'ai sincrement voulu tirer Odette de l, et l'lever dans une
atmosphre plus noble et plus pure. Mais la patience humaine a des
bornes, et la mienne est  bout, se dit-il, comme si cette mission
d'arracher Odette  une atmosphre de sarcasmes datait de plus
longtemps que de quelques minutes, et comme s'il ne se l'tait pas
donne seulement depuis qu'il pensait que ces sarcasmes l'avaient
peut-tre lui-mme pour objet et tentaient de dtacher Odette de lui.

Il voyait le pianiste prt  jouer la sonate Clair de lune et les
mines de Mme Verdurin s'effrayant du mal que la musique de Beethoven
allait faire  ses nerfs: Idiote, menteuse! s'cria-t-il, et a croit
aimer l'Art!. Elle dirait  Odette, aprs lui avoir insinu
adroitement quelques mots louangeurs pour Forcheville, comme elle
avait fait si souvent pour lui: Vous allez faire une petite place 
ct de vous  M. de Forcheville. Dans l'obscurit! maquerelle,
entremetteuse!. Entremetteuse, c'tait le nom qu'il donnait aussi 
la musique qui les convierait  se taire,  rver ensemble,  se
regarder,  se prendre la main. Il trouvait du bon  la svrit
contre les arts, de Platon, de Bossuet, et de la vieille ducation
franaise.

En somme la vie qu'on menait chez les Verdurin et qu'il avait appele
si souvent la vraie vie, lui semblait la pire de toutes, et leur
petit noyau le dernier des milieux. C'est vraiment, disait-il, ce
qu'il y a de plus bas dans l'chelle sociale, le dernier cercle de
Dante. Nul doute que le texte auguste ne se rfre aux Verdurin! Au
fond, comme les gens du monde dont on peut mdire, mais qui tout de
mme sont autre chose que ces bandes de voyous, montrent leur profonde
sagesse en refusant de les connatre, d'y salir mme le bout de leurs
doigts. Quelle divination dans ce Noli me tangere du faubourg
Saint-Germain. Il avait quitt depuis bien longtemps les alles du
Bois, il tait presque arriv chez lui, que, pas encore dgris de sa
douleur et de la verve d'insincrit dont les intonations menteuses,
la sonorit artificielle de sa propre voix lui versaient d'instant en
instant plus abondamment l'ivresse, il continuait encore  prorer
tout haut dans le silence de la nuit: Les gens du monde ont leurs
dfauts que personne ne reconnat mieux que moi, mais enfin ce sont
tout de mme des gens avec qui certaines choses sont impossibles.
Telle femme lgante que j'ai connue tait loin d'tre parfaite, mais
enfin il y avait tout de mme chez elle un fond de dlicatesse, une
loyaut dans les procds qui l'auraient rendue, quoi qu'il arrivt,
incapable d'une flonie et qui suffisent  mettre des abmes entre
elle et une mgre comme la Verdurin. Verdurin! quel nom! Ah! on peut
dire qu'ils sont complets, qu'ils sont beaux dans leur genre! Dieu
merci, il n'tait que temps de ne plus condescendre  la promiscuit
avec cette infamie, avec ces ordures.

Mais, comme les vertus qu'il attribuait tantt encore aux Verdurin,
n'auraient pas suffi, mme s'ils les avaient vraiment possdes, mais
s'ils n'avaient pas favoris et protg son amour,  provoquer chez
Swann cette ivresse o il s'attendrissait sur leur magnanimit et qui,
mme propage  travers d'autres personnes, ne pouvait lui venir que
d'Odette,--de mme, l'immoralit, et-elle t relle, qu'il trouvait
aujourd'hui aux Verdurin aurait t impuissante, s'ils n'avaient pas
invit Odette avec Forcheville et sans lui,  dchaner son
indignation et  lui faire fltrir leur infamie. Et sans doute la
voix de Swann tait plus clairvoyante que lui-mme, quand elle se
refusait  prononcer ces mots pleins de dgot pour le milieu Verdurin
et de la joie d'en avoir fini avec lui, autrement que sur un ton
factice et comme s'ils taient choisis plutt pour assouvir sa colre
que pour exprimer sa pense. Celle-ci, en effet, pendant qu'il se
livrait  ces invectives, tait probablement, sans qu'il s'en apert,
occupe d'un objet tout  fait diffrent, car une fois arriv chez
lui,  peine eut-il referm la porte cochre, que brusquement il se
frappa le front, et, la faisant rouvrir, ressortit en s'criant d'une
voix naturelle cette fois: Je crois que j'ai trouv le moyen de me
faire inviter demain au dner de Chatou! Mais le moyen devait tre
mauvais, car Swann ne fut pas invit: le docteur Cottard qui, appel
en province pour un cas grave, n'avait pas vu les Verdurin depuis
plusieurs jours et n'avait pu aller  Chatou, dit, le lendemain de ce
dner, en se mettant  table chez eux:

--Mais, est-ce que nous ne verrons pas M. Swann, ce soir? Il est bien
ce qu'on appelle un ami personnel du...

--Mais j'espre bien que non! s'cria Mme Verdurin, Dieu nous en
prserve, il est assommant, bte et mal lev.

Cottard  ces mots manifesta en mme temps son tonnement et sa
soumission, comme devant une vrit contraire  tout ce qu'il avait
cru jusque-l, mais d'une vidence irrsistible; et, baissant d'un air
mu et peureux son nez dans son assiette, il se contenta de rpondre:
Ah!-ah!-ah!-ah!-ah! en traversant  reculons, dans sa retraite
replie en bon ordre jusqu'au fond de lui-mme, le long d'une gamme
descendante, tout le registre de sa voix. Et il ne fut plus question
de Swann chez les Verdurin.

Alors ce salon qui avait runi Swann et Odette devint un obstacle 
leurs rendez-vous. Elle ne lui disait plus comme au premier temps de
leur amour: Nous nous venons en tous cas demain soir, il y a un
souper chez les Verdurin. Mais: Nous ne pourrons pas nous voir
demain soir, il y a un souper chez les Verdurin. Ou bien les Verdurin
devaient l'emmener  l'Opra-Comique voir Une nuit de Cloptre et
Swann lisait dans les yeux d'Odette cet effroi qu'il lui demandt de
n'y pas aller, que nagure il n'aurait pu se retenir de baiser au
passage sur le visage de sa matresse, et qui maintenant l'exasprait.
Ce n'est pas de la colre, pourtant, se disait-il  lui-mme, que
j'prouve en voyant l'envie qu'elle a d'aller picorer dans cette
musique stercoraire. C'est du chagrin, non pas certes pour moi, mais
pour elle; du chagrin de voir qu'aprs avoir vcu plus de six mois en
contact quotidien avec moi, elle n'a pas su devenir assez une autre
pour liminer spontanment Victor Mass! Surtout pour ne pas tre
arrive  comprendre qu'il y a des soirs o un tre d'une essence un
peu dlicate doit savoir renoncer  un plaisir, quand on le lui
demande. Elle devrait savoir dire je n'irai pas, ne ft-ce que par
intelligence, puisque c'est sur sa rponse qu'on classera une fois
pour toutes sa qualit d'me. Et s'tant persuad  lui-mme que
c'tait seulement en effet pour pouvoir porter un jugement plus
favorable sur la valeur spirituelle d'Odette qu'il dsirait que ce
soir-l elle restt avec lui au lieu d'aller  l'Opra-Comique, il lui
tenait le mme raisonnement, au mme degr d'insincrit qu'
soi-mme, et mme,  un degr de plus, car alors il obissait aussi au
dsir de la prendre par l'amour-propre.

--Je te jure, lui disait-il, quelques instants avant qu'elle partt
pour le thtre, qu'en te demandant de ne pas sortir, tous mes
souhaits, si j'tais goste, seraient pour que tu me refuses, car
j'ai mille choses  faire ce soir et je me trouverai moi-mme pris au
pige et bien ennuy si contre toute attente tu me rponds que tu
n'iras pas. Mais mes occupations, mes plaisirs, ne sont pas tout, je
dois penser  toi. Il peut venir un jour o me voyant  jamais dtach
de toi tu auras le droit de me reprocher de ne pas t'avoir avertie
dans les minutes dcisives o je sentais que j'allais porter sur toi
un de ces jugements svres auxquels l'amour ne rsiste pas longtemps.
Vois-tu, Une nuit de Cloptre (quel titre!) n'est rien dans la
circonstance. Ce qu'il faut savoir c'est si vraiment tu es cet tre
qui est au dernier rang de l'esprit, et mme du charme, l'tre
mprisable qui n'est pas capable de renoncer  un plaisir. Alors, si
tu es cela, comment pourrait-on t'aimer, car tu n'es mme pas une
personne, une crature dfinie, imparfaite, mais du moins perfectible?
Tu es une eau informe qui coule selon la pente qu'on lui offre, un
poisson sans mmoire et sans rflexion qui tant qu'il vivra dans son
aquarium se heurtera cent fois par jour contre le vitrage qu'il
continuera  prendre pour de l'eau. Comprends-tu que ta rponse, je ne
dis pas aura pour effet que je cesserai de t'aimer immdiatement, bien
entendu, mais te rendra moins sduisante  mes yeux quand je
comprendrai que tu n'es pas une personne, que tu es au-dessous de
toutes les choses et ne sais te placer au-dessus d'aucune? videmment
j'aurais mieux aim te demander comme une chose sans importance, de
renoncer  Une nuit de Cloptre (puisque tu m'obliges  me souiller
les lvres de ce nom abject) dans l'espoir que tu irais cependant.
Mais, dcid  tenir un tel compte,  tirer de telles consquences de
ta rponse, j'ai trouv plus loyal de t'en prvenir.

Odette depuis un moment donnait des signes d'motion et d'incertitude.
A dfaut du sens de ce discours, elle comprenait qu'il pouvait rentrer
dans le genre commun des laus, et scnes de reproches ou de
supplications dont l'habitude qu'elle avait des hommes lui permettait
sans s'attacher aux dtails des mots, de conclure qu'ils ne les
prononceraient pas s'ils n'taient pas amoureux, que du moment qu'ils
taient amoureux, il tait inutile de leur obir, qu'ils ne le
seraient que plus aprs. Aussi aurait-elle cout Swann avec le plus
grand calme si elle n'avait vu que l'heure passait et que pour peu
qu'il parlt encore quelque temps, elle allait, comme elle le lui dit
avec un sourire tendre, obstin et confus, finir par manquer
l'Ouverture!

D'autres fois il lui disait que ce qui plus que tout ferait qu'il
cesserait de l'aimer, c'est qu'elle ne voult pas renoncer  mentir.
Mme au simple point de vue de la coquetterie, lui disait-il, ne
comprends-tu donc pas combien tu perds de ta sduction en t'abaissant
 mentir? Par un aveu! combien de fautes tu pourrais racheter!
Vraiment tu es bien moins intelligente que je ne croyais! Mais c'est
en vain que Swann lui exposait ainsi toutes les raisons qu'elle avait
de ne pas mentir; elles auraient pu ruiner chez Odette un systme
gnral du mensonge; mais Odette n'en possdait pas; elle se
contentait seulement, dans chaque cas o elle voulait que Swann
ignort quelque chose qu'elle avait fait, de ne pas le lui dire. Ainsi
le mensonge tait pour elle un expdient d'ordre particulier; et ce
qui seul pouvait dcider si elle devait s'en servir ou avouer la
vrit, c'tait une raison d'ordre particulier aussi, la chance plus
ou moins grande qu'il y avait pour que Swann pt dcouvrir qu'elle
n'avait pas dit la vrit.

Physiquement, elle traversait une mauvaise phase: elle paississait;
et le charme expressif et dolent, les regards tonns et rveurs
qu'elle avait autrefois semblaient avoir disparu avec sa premire
jeunesse. De sorte qu'elle tait devenue si chre  Swann au moment
pour ainsi dire o il la trouvait prcisment bien moins jolie. Il la
regardait longuement pour tcher de ressaisir le charme qu'il lui
avait connu, et ne le retrouvait pas. Mais savoir que sous cette
chrysalide nouvelle, c'tait toujours Odette qui vivait, toujours la
mme volont fugace, insaisissable et sournoise, suffisait  Swann
pour qu'il continut de mettre la mme passion  chercher  la capter.
Puis il regardait des photographies d'il y avait deux ans, il se
rappelait comme elle avait t dlicieuse. Et cela le consolait un peu
de se donner tant de mal pour elle.

Quand les Verdurin l'emmenaient  Saint-Germain,  Chatou,  Meulan,
souvent, si c'tait dans la belle saison, ils proposaient, sur place,
de rester  coucher et de ne revenir que le lendemain. Mme Verdurin
cherchait  apaiser les scrupules du pianiste dont la tante tait
reste  Paris.

--Elle sera enchante d'tre dbarrasse de vous pour un jour. Et
comment s'inquiterait-elle, elle vous sait avec nous? d'ailleurs je
prends tout sous mon bonnet.

Mais si elle n'y russissait pas, M. Verdurin partait en campagne,
trouvait un bureau de tlgraphe ou un messager et s'informait de ceux
des fidles qui avaient quelqu'un  faire prvenir. Mais Odette le
remerciait et disait qu'elle n'avait de dpche  faire pour personne,
car elle avait dit  Swann une fois pour toutes qu'en lui en envoyant
une aux yeux de tous, elle se compromettrait. Parfois c'tait pour
plusieurs jours qu'elle s'absentait, les Verdurin l'emmenaient voir
les tombeaux de Dreux, ou  Compigne admirer, sur le conseil du
peintre, des couchers de soleil en fort et on poussait jusqu'au
chteau de Pierrefonds.

--Penser qu'elle pourrait visiter de vrais monuments avec moi qui ai
tudi l'architecture pendant dix ans et qui suis tout le temps
suppli de mener  Beauvais ou  Saint-Loup-de-Naud des gens de la
plus haute valeur et ne le ferais que pour elle, et qu' la place elle
va avec les dernires des brutes s'extasier successivement devant les
djections de Louis-Philippe et devant celles de Viollet-le-Duc! Il me
semble qu'il n'y a pas besoin d'tre artiste pour cela et que, mme
sans flair particulirement fin, on ne choisit pas d'aller
villgiaturer dans des latrines pour tre plus  porte de respirer
des excrments.

Mais quand elle tait partie pour Dreux ou pour Pierrefonds,--hlas,
sans lui permettre d'y aller, comme par hasard, de son ct, car cela
ferait un effet dplorable, disait-elle,--il se plongeait dans le plus
enivrant des romans d'amour, l'indicateur des chemins de fer, qui lui
apprenait les moyens de la rejoindre, l'aprs-midi, le soir, ce matin
mme! Le moyen? presque davantage: l'autorisation. Car enfin
l'indicateur et les trains eux-mmes n'taient pas faits pour des
chiens. Si on faisait savoir au public, par voie d'imprims, qu' huit
heures du matin partait un train qui arrivait  Pierrefonds  dix
heures, c'est donc qu'aller  Pierrefonds tait un acte licite, pour
lequel la permission d'Odette tait superflue; et c'tait aussi un
acte qui pouvait avoir un tout autre motif que le dsir de rencontrer
Odette, puisque des gens qui ne la connaissaient pas l'accomplissaient
chaque jour, en assez grand nombre pour que cela valt la peine de
faire chauffer des locomotives.

En somme elle ne pouvait tout de mme pas l'empcher d'aller 
Pierrefonds s'il en avait envie! Or, justement, il sentait qu'il en
avait envie, et que s'il n'avait pas connu Odette, certainement il y
serait all. Il y avait longtemps qu'il voulait se faire une ide plus
prcise des travaux de restauration de Viollet-le-Duc. Et par le temps
qu'il faisait, il prouvait l'imprieux dsir d'une promenade dans la
fort de Compigne.

Ce n'tait vraiment pas de chance qu'elle lui dfendt le seul endroit
qui le tentait aujourd'hui. Aujourd'hui! S'il y allait, malgr son
interdiction, il pourrait la voir aujourd'hui mme! Mais, alors que,
si elle et retrouv  Pierrefonds quelque indiffrent, elle lui et
dit joyeusement: Tiens, vous ici!, et lui aurait demand d'aller la
voir  l'htel o elle tait descendue avec les Verdurin, au contraire
si elle l'y rencontrait, lui, Swann, elle serait froisse, elle se
dirait qu'elle tait suivie, elle l'aimerait moins, peut-tre se
dtournerait-elle avec colre en l'apercevant. Alors, je n'ai plus le
droit de voyager!, lui dirait-elle au retour, tandis qu'en somme
c'tait lui qui n'avait plus le droit de voyager!

Il avait eu un moment l'ide, pour pouvoir aller  Compigne et 
Pierrefonds sans avoir l'air que ce ft pour rencontrer Odette, de s'y
faire emmener par un de ses amis, le marquis de Forestelle, qui avait
un chteau dans le voisinage. Celui-ci,  qui il avait fait part de
son projet sans lui en dire le motif, ne se sentait pas de joie et
s'merveillait que Swann, pour la premire fois depuis quinze ans,
consentt enfin  venir voir sa proprit et, quoiqu'il ne voulait pas
s'y arrter, lui avait-il dit, lui promt du moins de faire ensemble
des promenades et des excursions pendant plusieurs jours. Swann
s'imaginait dj l-bas avec M. de Forestelle. Mme avant d'y voir
Odette, mme s'il ne russissait pas  l'y voir, quel bonheur il
aurait  mettre le pied sur cette terre o ne sachant pas l'endroit
exact,  tel moment, de sa prsence, il sentirait palpiter partout la
possibilit de sa brusque apparition: dans la cour du chteau, devenu
beau pour lui parce que c'tait  cause d'elle qu'il tait all le
voir; dans toutes les rues de la ville, qui lui semblait romanesque;
sur chaque route de la fort, rose par un couchant profond et
tendre;--asiles innombrables et alternatifs, o venait simultanment se
rfugier, dans l'incertaine ubiquit de ses esprances, son coeur
heureux, vagabond et multipli. Surtout, dirait-il  M. de
Forestelle, prenons garde de ne pas tomber sur Odette et les Verdurin;
je viens d'apprendre qu'ils sont justement aujourd'hui  Pierrefonds.
On a assez le temps de se voir  Paris, ce ne serait pas la peine de
le quitter pour ne pas pouvoir faire un pas les uns sans les autres.
Et son ami ne comprendrait pas pourquoi une fois l-bas il changerait
vingt fois de projets, inspecterait les salles  manger de tous les
htels de Compigne sans se dcider  s'asseoir dans aucune de celles
o pourtant on n'avait pas vu trace de Verdurin, ayant l'air de
rechercher ce qu'il disait vouloir fuir et du reste le fuyant ds
qu'il l'aurait trouv, car s'il avait rencontr le petit groupe, il
s'en serait cart avec affectation, content d'avoir vu Odette et
qu'elle l'et vu, surtout qu'elle l'et vu ne se souciant pas d'elle.
Mais non, elle devinerait bien que c'tait pour elle qu'il tait l.
Et quand M. de Forestelle venait le chercher pour partir, il lui
disait: Hlas! non, je ne peux pas aller aujourd'hui  Pierrefonds,
Odette y est justement. Et Swann tait heureux malgr tout de sentir
que, si seul de tous les mortels il n'avait pas le droit en ce jour
d'aller  Pierrefonds, c'tait parce qu'il tait en effet pour Odette
quelqu'un de diffrent des autres, son amant, et que cette restriction
apporte pour lui au droit universel de libre circulation, n'tait
qu'une des formes de cet esclavage, de cet amour qui lui tait si
cher. Dcidment il valait mieux ne pas risquer de se brouiller avec
elle, patienter, attendre son retour. Il passait ses journes pench
sur une carte de la fort de Compigne comme si 'avait t la carte
du Tendre, s'entourait de photographies du chteau de Pierrefonds. Ds
que venait le jour o il tait possible qu'elle revnt, il rouvrait
l'indicateur, calculait quel train elle avait d prendre, et si elle
s'tait attarde, ceux qui lui restaient encore. Il ne sortait pas de
peur de manquer une dpche, ne se couchait pas, pour le cas o,
revenue par le dernier train, elle aurait voulu lui faire la surprise
de venir le voir au milieu de la nuit. Justement il entendait sonner 
la porte cochre, il lui semblait qu'on tardait  ouvrir, il voulait
veiller le concierge, se mettait  la fentre pour appeler Odette si
c'tait elle, car malgr les recommandations qu'il tait descendu
faire plus de dix fois lui-mme, on tait capable de lui dire qu'il
n'tait pas l. C'tait un domestique qui rentrait. Il remarquait le
vol incessant des voitures qui passaient, auquel il n'avait jamais
fait attention autrefois. Il coutait chacune venir au loin,
s'approcher, dpasser sa porte sans s'tre arrte et porter plus loin
un message qui n'tait pas pour lui. Il attendait toute la nuit, bien
inutilement, car les Verdurin ayant avanc leur retour, Odette tait 
Paris depuis midi; elle n'avait pas eu l'ide de l'en prvenir; ne
sachant que faire elle avait t passer sa soire seule au thtre et
il y avait longtemps qu'elle tait rentre se coucher et dormait.

C'est qu'elle n'avait mme pas pens  lui. Et de tels moments o elle
oubliait jusqu' l'existence de Swann taient plus utiles  Odette,
servaient mieux  lui attacher Swann, que toute sa coquetterie. Car
ainsi Swann vivait dans cette agitation douloureuse qui avait dj t
assez puissante pour faire clore son amour le soir o il n'avait pas
trouv Odette chez les Verdurin et l'avait cherche toute la soire.
Et il n'avait pas, comme j'eus  Combray dans mon enfance, des
journes heureuses pendant lesquelles s'oublient les souffrances qui
renatront le soir. Les journes, Swann les passait sans Odette; et
par moments il se disait que laisser une aussi jolie femme sortir
ainsi seule dans Paris tait aussi imprudent que de poser un crin
plein de bijoux au milieu de la rue. Alors il s'indignait contre tous
les passants comme contre autant de voleurs. Mais leur visage
collectif et informe chappant  son imagination ne nourrissait pas sa
jalousie. Il fatiguait la pense de Swann, lequel, se passant la main
sur les yeux, s'criait:  la grce de Dieu, comme ceux qui aprs
s'tre acharns  treindre le problme de la ralit du monde
extrieur ou de l'immortalit de l'me accordent la dtente d'un acte
de foi  leur cerveau lass. Mais toujours la pense de l'absente
tait indissolublement mle aux actes les plus simples de la vie de
Swann,--djeuner, recevoir son courrier, sortir, se coucher,--par la
tristesse mme qu'il avait  les accomplir sans elle, comme ces
initiales de Philibert le Beau que dans l'glise de Brou,  cause du
regret qu'elle avait de lui, Marguerite d'Autriche entrelaa partout
aux siennes. Certains jours, au lieu de rester chez lui, il allait
prendre son djeuner dans un restaurant assez voisin dont il avait
apprci autrefois la bonne cuisine et o maintenant il n'allait plus
que pour une de ces raisons,  la fois mystiques et saugrenues, qu'on
appelle romanesques; c'est que ce restaurant (lequel existe encore)
portait le mme nom que la rue habite par Odette: Laprouse.
Quelquefois, quand elle avait fait un court dplacement ce n'est
qu'aprs plusieurs jours qu'elle songeait  lui faire savoir qu'elle
tait revenue  Paris. Et elle lui disait tout simplement, sans plus
prendre comme autrefois la prcaution de se couvrir  tout hasard d'un
petit morceau emprunt  la vrit, qu'elle venait d'y rentrer 
l'instant mme par le train du matin. Ces paroles taient mensongres;
du moins pour Odette elles taient mensongres, inconsistantes,
n'ayant pas, comme si elles avaient t vraies, un point d'appui dans
le souvenir de son arrive  la gare; mme elle tait empche de se
les reprsenter au moment o elle les prononait, par l'image
contradictoire de ce qu'elle avait fait de tout diffrent au moment o
elle prtendait tre descendue du train. Mais dans l'esprit de Swann
au contraire ces paroles qui ne rencontraient aucun obstacle venaient
s'incruster et prendre l'inamovibilit d'une vrit si indubitable que
si un ami lui disait tre venu par ce train et ne pas avoir vu Odette
il tait persuad que c'tait l'ami qui se trompait de jour ou d'heure
puisque son dire ne se conciliait pas avec les paroles d'Odette.
Celles-ci ne lui eussent paru mensongres que s'il s'tait d'abord
dfi qu'elles le fussent. Pour qu'il crt qu'elle mentait, un soupon
pralable tait une condition ncessaire. C'tait d'ailleurs aussi une
condition suffisante. Alors tout ce que disait Odette lui paraissait
suspect. L'entendait-il citer un nom, c'tait certainement celui d'un
de ses amants; une fois cette supposition forge, il passait des
semaines  se dsoler; il s'aboucha mme une fois avec une agence de
renseignements pour savoir l'adresse, l'emploi du temps de l'inconnu
qui ne le laisserait respirer que quand il serait parti en voyage, et
dont il finit par apprendre que c'tait un oncle d'Odette mort depuis
vingt ans.

Bien qu'elle ne lui permt pas en gnral de la rejoindre dans des
lieux publics disant que cela ferait jaser, il arrivait que dans une
soire o il tait invit comme elle,--chez Forcheville, chez le
peintre, ou  un bal de charit dans un ministre,--il se trouvt en
mme temps qu'elle. Il la voyait mais n'osait pas rester de peur de
l'irriter en ayant l'air d'pier les plaisirs qu'elle prenait avec
d'autres et qui--tandis qu'il rentrait solitaire, qu'il allait se
coucher anxieux comme je devais l'tre moi-mme quelques annes plus
tard les soirs o il viendrait dner  la maison,  Combray--lui
semblaient illimits parce qu'il n'en avait pas vu la fin. Et une fois
ou deux il connut par de tels soirs de ces joies qu'on serait tent,
si elles ne subissaient avec tant de violence le choc en retour de
l'inquitude brusquement arrte, d'appeler des joies calmes, parce
qu'elles consistent en un apaisement: il tait all passer un instant
 un raout chez le peintre et s'apprtait  le quitter; il y laissait
Odette mue en une brillante trangre, au milieu d'hommes  qui ses
regards et sa gaiet qui n'taient pas pour lui, semblaient parler de
quelque volupt, qui serait gote l ou ailleurs (peut-tre au Bal
des Incohrents o il tremblait qu'elle n'allt ensuite) et qui
causait  Swann plus de jalousie que l'union charnelle mme parce
qu'il l'imaginait plus difficilement; il tait dj prt  passer la
porte de l'atelier quand il s'entendait rappeler par ces mots (qui en
retranchant de la fte cette fin qui l'pouvantait, la lui rendaient
rtrospectivement innocente, faisaient du retour d'Odette une chose
non plus inconcevable et terrible, mais douce et connue et qui
tiendrait  ct de lui, pareille  un peu de sa vie de tous les
jours, dans sa voiture, et dpouillait Odette elle-mme de son
apparence trop brillante et gaie, montraient que ce n'tait qu'un
dguisement qu'elle avait revtu un moment, pour lui-mme, non en vue
de mystrieux plaisirs, et duquel elle tait dj lasse), par ces mots
qu'Odette lui jetait, comme il tait dj sur le seuil: Vous ne
voudriez pas m'attendre cinq minutes, je vais partir, nous
reviendrions ensemble, vous me ramneriez chez moi.

Il est vrai qu'un jour Forcheville avait demand  tre ramen en mme
temps, mais comme, arriv devant la porte d'Odette il avait sollicit
la permission d'entrer aussi, Odette lui avait rpondu en montrant
Swann: Ah! cela dpend de ce monsieur-l, demandez-lui. Enfin, entrez
un moment si vous voulez, mais pas longtemps parce que je vous
prviens qu'il aime causer tranquillement avec moi, et qu'il n'aime
pas beaucoup qu'il y ait des visites quand il vient. Ah! si vous
connaissiez cet tre-l autant que je le connais; n'est-ce pas, my
love, il n'y a que moi qui vous connaisse bien?

Et Swann tait peut-tre encore plus touch de la voir ainsi lui
adresser en prsence de Forcheville, non seulement ces paroles de
tendresse, de prdilection, mais encore certaines critiques comme: Je
suis sre que vous n'avez pas encore rpondu  vos amis pour votre
dner de dimanche. N'y allez pas si vous ne voulez pas, mais soyez au
moins poli, ou: Avez-vous laiss seulement ici votre essai sur Ver
Meer pour pouvoir l'avancer un peu demain? Quel paresseux! Je vous
ferai travailler, moi! qui prouvaient qu'Odette se tenait au courant
de ses invitations dans le monde et de ses tudes d'art, qu'ils
avaient bien une vie  eux deux. Et en disant cela elle lui adressait
un sourire au fond duquel il la sentait toute  lui.

Alors  ces moments-l, pendant qu'elle leur faisait de l'orangeade,
tout d'un coup, comme quand un rflecteur mal rgl d'abord promne
autour d'un objet, sur la muraille, de grandes ombres fantastiques qui
viennent ensuite se replier et s'anantir en lui, toutes les ides
terribles et mouvantes qu'il se faisait d'Odette s'vanouissaient,
rejoignaient le corps charmant que Swann avait devant lui. Il avait le
brusque soupon que cette heure passe chez Odette, sous la lampe,
n'tait peut-tre pas une heure factice,  son usage  lui (destine 
masquer cette chose effrayante et dlicieuse  laquelle il pensait
sans cesse sans pouvoir bien se la reprsenter, une heure de la vraie
vie d'Odette, de la vie d'Odette quand lui n'tait pas l), avec des
accessoires de thtre et des fruits de carton, mais tait peut-tre
une heure pour de bon de la vie d'Odette, que s'il n'avait pas t l
elle et avanc  Forcheville le mme fauteuil et lui et vers non un
breuvage inconnu, mais prcisment cette orangeade; que le monde
habit par Odette n'tait pas cet autre monde effroyable et surnaturel
o il passait son temps  la situer et qui n'existait peut-tre que
dans son imagination, mais l'univers rel, ne dgageant aucune
tristesse spciale, comprenant cette table o il allait pouvoir crire
et cette boisson  laquelle il lui serait permis de goter, tous ces
objets qu'il contemplait avec autant de curiosit et d'admiration que
de gratitude, car si en absorbant ses rves ils l'en avaient dlivr,
eux en revanche, s'en taient enrichis, ils lui en montraient la
ralisation palpable, et ils intressaient son esprit, ils prenaient
du relief devant ses regards, en mme temps qu'ils tranquillisaient
son coeur. Ah! si le destin avait permis qu'il pt n'avoir qu'une seule
demeure avec Odette et que chez elle il ft chez lui, si en demandant
au domestique ce qu'il y avait  djeuner c'et t le menu d'Odette
qu'il avait appris en rponse, si quand Odette voulait aller le matin
se promener avenue du Bois-de-Boulogne, son devoir de bon mari l'avait
oblig, n'et-il pas envie de sortir,  l'accompagner, portant son
manteau quand elle avait trop chaud, et le soir aprs le dner si elle
avait envie de rester chez elle en dshabill, s'il avait t forc de
rester l prs d'elle,  faire ce qu'elle voudrait; alors combien tous
les riens de la vie de Swann qui lui semblaient si tristes, au
contraire parce qu'ils auraient en mme temps fait partie de la vie
d'Odette auraient pris, mme les plus familiers,--et comme cette lampe,
cette orangeade, ce fauteuil qui contenaient tant de rve, qui
matrialisaient tant de dsir--une sorte de douceur surabondante et de
densit mystrieuse.

Pourtant il se doutait bien que ce qu'il regrettait ainsi c'tait un
calme, une paix qui n'auraient pas t pour son amour une atmosphre
favorable. Quand Odette cesserait d'tre pour lui une crature
toujours absente, regrette, imaginaire, quand le sentiment qu'il
aurait pour elle ne serait plus ce mme trouble mystrieux que lui
causait la phrase de la sonate, mais de l'affection, de la
reconnaissance quand s'tabliraient entre eux des rapports normaux qui
mettraient fin  sa folie et  sa tristesse, alors sans doute les
actes de la vie d'Odette lui paratraient peu intressants en
eux-mmes--comme il avait dj eu plusieurs fois le soupon qu'ils
taient, par exemple le jour o il avait lu  travers l'enveloppe la
lettre adresse  Forcheville. Considrant son mal avec autant de
sagacit que s'il se l'tait inocul pour en faire l'tude, il se
disait que, quand il serait guri, ce que pourrait faire Odette lui
serait indiffrent. Mais du sein de son tat morbide,  vrai dire, il
redoutait  l'gal de la mort une telle gurison, qui et t en effet
la mort de tout ce qu'il tait actuellement.

Aprs ces tranquilles soires, les soupons de Swann taient calms;
il bnissait Odette et le lendemain, ds le matin, il faisait envoyer
chez elle les plus beaux bijoux, parce que ces bonts de la veille
avaient excit ou sa gratitude, ou le dsir de les voir se renouveler,
ou un paroxysme d'amour qui avait besoin de se dpenser.

Mais,  d'autres moments, sa douleur le reprenait, il s'imaginait
qu'Odette tait la matresse de Forcheville et que quand tous deux
l'avaient vu, du fond du landau des Verdurin, au Bois, la veille de la
fte de Chatou o il n'avait pas t invit, la prier vainement, avec
cet air de dsespoir qu'avait remarqu jusqu' son cocher, de revenir
avec lui, puis s'en retourner de son ct, seul et vaincu, elle avait
d avoir pour le dsigner  Forcheville et lui dire: Hein! ce qu'il
rage! les mmes regards, brillants, malicieux, abaisss et sournois,
que le jour o celui-ci avait chass Saniette de chez les Verdurin.

Alors Swann la dtestait. Mais aussi, je suis trop bte, se
disait-il, je paie avec mon argent le plaisir des autres. Elle fera
tout de mme bien de faire attention et de ne pas trop tirer sur la
corde, car je pourrais bien ne plus rien donner du tout. En tous cas,
renonons provisoirement aux gentillesses supplmentaires! Penser que
pas plus tard qu'hier, comme elle disait avoir envie d'assister  la
saison de Bayreuth, j'ai eu la btise de lui proposer de louer un des
jolis chteaux du roi de Bavire pour nous deux dans les environs. Et
d'ailleurs elle n'a pas paru plus ravie que cela, elle n'a encore dit
ni oui ni non; esprons qu'elle refusera, grand Dieu! Entendre du
Wagner pendant quinze jours avec elle qui s'en soucie comme un poisson
d'une pomme, ce serait gai! Et sa haine, tout comme son amour, ayant
besoin de se manifester et d'agir, il se plaisait  pousser de plus en
plus loin ses imaginations mauvaises, parce que, grce aux perfidies
qu'il prtait  Odette, il la dtestait davantage et pourrait si--ce
qu'il cherchait  se figurer--elles se trouvaient tre vraies, avoir
une occasion de la punir et d'assouvir sur elle sa rage grandissante.
Il alla ainsi jusqu' supposer qu'il allait recevoir une lettre d'elle
o elle lui demanderait de l'argent pour louer ce chteau prs de
Bayreuth, mais en le prvenant qu'il n'y pourrait pas venir, parce
qu'elle avait promis  Forcheville et aux Verdurin de les inviter. Ah!
comme il et aim qu'elle pt avoir cette audace. Quelle joie il
aurait  refuser,  rdiger la rponse vengeresse dont il se
complaisait  choisir,  noncer tout haut les termes, comme s'il
avait reu la lettre en ralit.

Or, c'est ce qui arriva le lendemain mme. Elle lui crivit que les
Verdurin et leurs amis avaient manifest le dsir d'assister  ces
reprsentations de Wagner et que, s'il voulait bien lui envoyer cet
argent, elle aurait enfin, aprs avoir t si souvent reue chez eux,
le plaisir de les inviter  son tour. De lui, elle ne disait pas un
mot, il tait sous-entendu que leur prsence excluait la sienne.

Alors cette terrible rponse dont il avait arrt chaque mot la veille
sans oser esprer qu'elle pourrait servir jamais il avait la joie de
la lui faire porter. Hlas! il sentait bien qu'avec l'argent qu'elle
avait, ou qu'elle trouverait facilement, elle pourrait tout de mme
louer  Bayreuth puisqu'elle en avait envie, elle qui n'tait pas
capable de faire de diffrence entre Bach et Clapisson. Mais elle y
vivrait malgr tout plus chichement. Pas moyen comme s'il lui et
envoy cette fois quelques billets de mille francs, d'organiser chaque
soir, dans un chteau, de ces soupers fins aprs lesquels elle se
serait peut-tre pass la fantaisie,--qu'il tait possible qu'elle
n'et jamais eue encore--, de tomber dans les bras de Forcheville. Et
puis du moins, ce voyage dtest, ce n'tait pas lui, Swann, qui le
paierait!--Ah! s'il avait pu l'empcher, si elle avait pu se fouler le
pied avant de partir, si le cocher de la voiture qui l'emmnerait  la
gare avait consenti,  n'importe quel prix,  la conduire dans un lieu
o elle ft reste quelque temps squestre, cette femme perfide, aux
yeux maills par un sourire de complicit adress  Forcheville,
qu'Odette tait pour Swann depuis quarante-huit heures.

Mais elle ne l'tait jamais pour trs longtemps; au bout de quelques
jours le regard luisant et fourbe perdait de son clat et de sa
duplicit, cette image d'une Odette excre disant  Forcheville: Ce
qu'il rage! commenait  plir,  s'effacer. Alors, progressivement
reparaissait et s'levait en brillant doucement, le visage de l'autre
Odette, de celle qui adressait aussi un sourire  Forcheville, mais un
sourire o il n'y avait pour Swann que de la tendresse, quand elle
disait: Ne restez pas longtemps, car ce monsieur-l n'aime pas
beaucoup que j'aie des visites quand il a envie d'tre auprs de moi.
Ah! si vous connaissiez cet tre-l autant que je le connais!, ce
mme sourire qu'elle avait pour remercier Swann de quelque trait de sa
dlicatesse qu'elle prisait si fort, de quelque conseil qu'elle lui
avait demand dans une de ces circonstances graves o elle n'avait
confiance qu'en lui.

Alors,  cette Odette-l, il se demandait comment il avait pu crire
cette lettre outrageante dont sans doute jusqu'ici elle ne l'et pas
cru capable, et qui avait d le faire descendre du rang lev, unique,
que par sa bont, sa loyaut, il avait conquis dans son estime. Il
allait lui devenir moins cher, car c'tait pour ces qualits-l,
qu'elle ne trouvait ni  Forcheville ni  aucun autre, qu'elle
l'aimait. C'tait  cause d'elles qu'Odette lui tmoignait si souvent
une gentillesse qu'il comptait pour rien au moment o il tait jaloux,
parce qu'elle n'tait pas une marque de dsir, et prouvait mme plutt
de l'affection que de l'amour, mais dont il recommenait  sentir
l'importance au fur et  mesure que la dtente spontane de ses
soupons, souvent accentue par la distraction que lui apportait une
lecture d'art ou la conversation d'un ami, rendait sa passion moins
exigeante de rciprocits.

Maintenant qu'aprs cette oscillation, Odette tait naturellement
revenue  la place d'o la jalousie de Swann l'avait un moment
carte, dans l'angle o il la trouvait charmante, il se la figurait
pleine de tendresse, avec un regard de consentement, si jolie ainsi,
qu'il ne pouvait s'empcher d'avancer les lvres vers elle comme si
elle avait t l et qu'il et pu l'embrasser; et il lui gardait de ce
regard enchanteur et bon autant de reconnaissance que si elle venait
de l'avoir rellement et si cela n'et pas t seulement son
imagination qui venait de le peindre pour donner satisfaction  son
dsir.

Comme il avait d lui faire de la peine! Certes il trouvait des
raisons valables  son ressentiment contre elle, mais elles n'auraient
pas suffi  le lui faire prouver s'il ne l'avait pas autant aime.
N'avait-il pas eu des griefs aussi graves contre d'autres femmes,
auxquelles il et nanmoins volontiers rendu service aujourd'hui,
tant contre elles sans colre parce qu'il ne les aimait plus. S'il
devait jamais un jour se trouver dans le mme tat d'indiffrence
vis--vis d'Odette, il comprendrait que c'tait sa jalousie seule qui
lui avait fait trouver quelque chose d'atroce, d'impardonnable,  ce
dsir, au fond si naturel, provenant d'un peu d'enfantillage et aussi
d'une certaine dlicatesse d'me, de pouvoir  son tour, puisqu'une
occasion s'en prsentait, rendre des politesses aux Verdurin, jouer 
la matresse de maison.

Il revenait  ce point de vue--oppos  celui de son amour et de sa
jalousie et auquel il se plaait quelquefois par une sorte d'quit
intellectuelle et pour faire la part des diverses probabilits--d'o il
essayait de juger Odette comme s'il ne l'avait pas aime, comme si
elle tait pour lui une femme comme les autres, comme si la vie
d'Odette n'avait pas t, ds qu'il n'tait plus l, diffrente,
trame en cachette de lui, ourdie contre lui.

Pourquoi croire qu'elle goterait l-bas avec Forcheville ou avec
d'autres des plaisirs enivrants qu'elle n'avait pas connus auprs de
lui et que seule sa jalousie forgeait de toutes pices? A Bayreuth
comme  Paris, s'il arrivait que Forcheville penst  lui ce n'et pu
tre que comme  quelqu'un qui comptait beaucoup dans la vie d'Odette,
 qui il tait oblig de cder la place, quand ils se rencontraient
chez elle. Si Forcheville et elle triomphaient d'tre l-bas malgr
lui, c'est lui qui l'aurait voulu en cherchant inutilement 
l'empcher d'y aller, tandis que s'il avait approuv son projet,
d'ailleurs dfendable, elle aurait eu l'air d'tre l-bas d'aprs son
avis, elle s'y serait sentie envoye, loge par lui, et le plaisir
qu'elle aurait prouv  recevoir ces gens qui l'avaient tant reue,
c'est  Swann qu'elle en aurait su gr.

Et,--au lieu qu'elle allait partir brouille avec lui, sans l'avoir
revu--, s'il lui envoyait cet argent, s'il l'encourageait  ce voyage
et s'occupait de le lui rendre agrable, elle allait accourir,
heureuse, reconnaissante, et il aurait cette joie de la voir qu'il
n'avait pas gote depuis prs d'une semaine et que rien ne pouvait
lui remplacer. Car sitt que Swann pouvait se la reprsenter sans
horreur, qu'il revoyait de la bont dans son sourire, et que le dsir
de l'enlever  tout autre, n'tait plus ajout par la jalousie  son
amour, cet amour redevenait surtout un got pour les sensations que
lui donnait la personne d'Odette, pour le plaisir qu'il avait 
admirer comme un spectacle ou  interroger comme un phnomne, le
lever d'un de ses regards, la formation d'un de ses sourires,
l'mission d'une intonation de sa voix. Et ce plaisir diffrent de
tous les autres, avait fini par crer en lui un besoin d'elle et
qu'elle seule pouvait assouvir par sa prsence ou ses lettres, presque
aussi dsintress, presque aussi artistique, aussi pervers, qu'un
autre besoin qui caractrisait cette priode nouvelle de la vie de
Swann o  la scheresse,  la dpression des annes antrieures avait
succd une sorte de trop-plein spirituel, sans qu'il st davantage 
quoi il devait cet enrichissement inespr de sa vie intrieure qu'une
personne de sant dlicate qui  partir d'un certain moment se
fortifie, engraisse, et semble pendant quelque temps s'acheminer vers
une complte gurison--cet autre besoin qui se dveloppait aussi en
dehors du monde rel, c'tait celui d'entendre, de connatre de la
musique.

Ainsi, par le chimisme mme de son mal, aprs qu'il avait fait de la
jalousie avec son amour, il recommenait  fabriquer de la tendresse,
de la piti pour Odette. Elle tait redevenue l'Odette charmante et
bonne. Il avait des remords d'avoir t dur pour elle. Il voulait
qu'elle vnt prs de lui et, auparavant, il voulait lui avoir procur
quelque plaisir, pour voir la reconnaissance ptrir son visage et
modeler son sourire.

Aussi Odette, sre de le voir venir aprs quelques jours, aussi tendre
et soumis qu'avant, lui demander une rconciliation, prenait-elle
l'habitude de ne plus craindre de lui dplaire et mme de l'irriter et
lui refusait-elle, quand cela lui tait commode, les faveurs
auxquelles il tenait le plus.

Peut-tre ne savait-elle pas combien il avait t sincre vis--vis
d'elle pendant la brouille, quand il lui avait dit qu'il ne lui
enverrait pas d'argent et chercherait  lui faire du mal. Peut-tre ne
savait-elle pas davantage combien il l'tait, vis--vis sinon d'elle,
du moins de lui-mme, en d'autres cas o dans l'intrt de l'avenir de
leur liaison, pour montrer  Odette qu'il tait capable de se passer
d'elle, qu'une rupture restait toujours possible, il dcidait de
rester quelque temps sans aller chez elle.

Parfois c'tait aprs quelques jours o elle ne lui avait pas caus de
souci nouveau; et comme, des visites prochaines qu'il lui ferait, il
savait qu'il ne pouvait tirer nulle bien grande joie mais plus
probablement quelque chagrin qui mettrait fin au calme o il se
trouvait, il lui crivait qu'tant trs occup il ne pourrait la voir
aucun des jours qu'il lui avait dit. Or une lettre d'elle, se croisant
avec la sienne, le priait prcisment de dplacer un rendez-vous. Il
se demandait pourquoi; ses soupons, sa douleur le reprenaient. Il ne
pouvait plus tenir, dans l'tat nouveau d'agitation o il se trouvait,
l'engagement qu'il avait pris dans l'tat antrieur de calme relatif,
il courait chez elle et exigeait de la voir tous les jours suivants.
Et mme si elle ne lui avait pas crit la premire, si elle rpondait
seulement, cela suffisait pour qu'il ne pt plus rester sans la voir.
Car, contrairement au calcul de Swann, le consentement d'Odette avait
tout chang en lui. Comme tous ceux qui possdent une chose, pour
savoir ce qui arriverait s'il cessait un moment de la possder, il
avait t cette chose de son esprit, en y laissant tout le reste dans
le mme tat que quand elle tait l. Or l'absence d'une chose, ce
n'est pas que cela, ce n'est pas un simple manque partiel, c'est un
bouleversement de tout le reste, c'est un tat nouveau qu'on ne peut
prvoir dans l'ancien.

Mais d'autres fois au contraire,--Odette tait sur le point de partir
en voyage,--c'tait aprs quelque petite querelle dont il choisissait
le prtexte, qu'il se rsolvait  ne pas lui crire et  ne pas la
revoir avant son retour, donnant ainsi les apparences, et demandant le
bnfice d'une grande brouille, qu'elle croirait peut-tre dfinitive,
 une sparation dont la plus longue part tait invitable du fait du
voyage et qu'il faisait commencer seulement un peu plus tt. Dj il
se figurait Odette inquite, afflige, de n'avoir reu ni visite ni
lettre et cette image, en calmant sa jalousie, lui rendait facile de
se dshabituer de la voir. Sans doute, par moments, tout au bout de
son esprit o sa rsolution la refoulait grce  toute la longueur
interpose des trois semaines de sparation accepte, c'tait avec
plaisir qu'il considrait l'ide qu'il reverrait Odette  son retour:
mais c'tait aussi avec si peu d'impatience qu'il commenait  se
demander s'il ne doublerait pas volontairement la dure d'une
abstinence si facile. Elle ne datait encore que de trois jours, temps
beaucoup moins long que celui qu'il avait souvent pass en ne voyant
pas Odette, et sans l'avoir comme maintenant prmdit. Et pourtant
voici qu'une lgre contrarit ou un malaise physique,--en l'incitant
 considrer le moment prsent comme un moment exceptionnel, en dehors
de la rgle, o la sagesse mme admettrait d'accueillir l'apaisement
qu'apporte un plaisir et de donner cong, jusqu' la reprise utile de
l'effort,  la volont--suspendait l'action de celle-ci qui cessait
d'exercer sa compression; ou, moins que cela, le souvenir d'un
renseignement qu'il avait oubli de demander  Odette, si elle avait
dcid la couleur dont elle voulait faire repeindre sa voiture, ou
pour une certaine valeur de bourse, si c'tait des actions ordinaires
ou privilgies qu'elle dsirait acqurir (c'tait trs joli de lui
montrer qu'il pouvait rester sans la voir, mais si aprs a la
peinture tait  refaire ou si les actions ne donnaient pas de
dividende, il serait bien avanc), voici que comme un caoutchouc tendu
qu'on lche ou comme l'air dans une machine pneumatique qu'on
entr'ouvre, l'ide de la revoir, des lointains o elle tait
maintenue, revenait d'un bond dans le champ du prsent et des
possibilits immdiates.

Elle y revenait sans plus trouver de rsistance, et d'ailleurs si
irrsistible que Swann avait eu bien moins de peine  sentir
s'approcher un  un les quinze jours qu'il devait rester spar
d'Odette, qu'il n'en avait  attendre les dix minutes que son cocher
mettait pour atteler la voiture qui allait l'emmener chez elle et
qu'il passait dans des transports d'impatience et de joie o il
ressaisissait mille fois pour lui prodiguer sa tendresse cette ide de
la retrouver qui, par un retour si brusque, au moment o il la croyait
si loin, tait de nouveau prs de lui dans sa plus proche conscience.
C'est qu'elle ne trouvait plus pour lui faire obstacle le dsir de
chercher sans plus tarder  lui rsister qui n'existait plus chez
Swann depuis que s'tant prouv  lui-mme,--il le croyait du
moins,--qu'il en tait si aisment capable, il ne voyait plus aucun
inconvnient  ajourner un essai de sparation qu'il tait certain
maintenant de mettre  excution ds qu'il le voudrait. C'est aussi
que cette ide de la revoir revenait pare pour lui d'une nouveaut,
d'une sduction, doue d'une virulence que l'habitude avait mousses,
mais qui s'taient retrempes dans cette privation non de trois jours
mais de quinze (car la dure d'un renoncement doit se calculer, par
anticipation, sur le terme assign), et de ce qui jusque-l et t un
plaisir attendu qu'on sacrifie aisment, avait fait un bonheur
inespr contre lequel on est sans force. C'est enfin qu'elle y
revenait embellie par l'ignorance o tait Swann de ce qu'Odette avait
pu penser, faire peut-tre en voyant qu'il ne lui avait pas donn
signe de vie, si bien que ce qu'il allait trouver c'tait la
rvlation passionnante d'une Odette presque inconnue.

Mais elle, de mme qu'elle avait cru que son refus d'argent n'tait
qu'une feinte, ne voyait qu'un prtexte dans le renseignement que
Swann venait lui demander, sur la voiture  repeindre, ou la valeur 
acheter. Car elle ne reconstituait pas les diverses phases de ces
crises qu'il traversait et dans l'ide qu'elle s'en faisait, elle
omettait d'en comprendre le mcanisme, ne croyant qu' ce qu'elle
connaissait d'avance,  la ncessaire,  l'infaillible et toujours
identique terminaison. Ide incomplte,--d'autant plus profonde
peut-tre--si on la jugeait du point de vue de Swann qui et sans doute
trouv qu'il tait incompris d'Odette, comme un morphinomane ou un
tuberculeux, persuads qu'ils ont t arrts, l'un par un vnement
extrieur au moment o il allait se dlivrer de son habitude
invtre, l'autre par une indisposition accidentelle au moment o il
allait tre enfin rtabli, se sentent incompris du mdecin qui
n'attache pas la mme importance qu'eux  ces prtendues contingences,
simples dguisements, selon lui, revtus, pour redevenir sensibles 
ses malades, par le vice et l'tat morbide qui, en ralit, n'ont pas
cess de peser incurablement sur eux tandis qu'ils beraient des rves
de sagesse ou de gurison. Et de fait, l'amour de Swann en tait
arriv  ce degr o le mdecin et, dans certaines affections, le
chirurgien le plus audacieux, se demandent si priver un malade de son
vice ou lui ter son mal, est encore raisonnable ou mme possible.

Certes l'tendue de cet amour, Swann n'en avait pas une conscience
directe. Quand il cherchait  le mesurer, il lui arrivait parfois
qu'il semblt diminu, presque rduit  rien; par exemple, le peu de
got, presque le dgot que lui avaient inspir, avant qu'il aimt
Odette, ses traits expressifs, son teint sans fracheur, lui revenait
 certains jours. Vraiment il y a progrs sensible, se disait-il le
lendemain;  voir exactement les choses, je n'avais presque aucun
plaisir hier  tre dans son lit, c'est curieux je la trouvais mme
laide. Et certes, il tait sincre, mais son amour s'tendait bien
au-del des rgions du dsir physique. La personne mme d'Odette n'y
tenait plus une grande place. Quand du regard il rencontrait sur sa
table la photographie d'Odette, ou quand elle venait le voir, il avait
peine  identifier la figure de chair ou de bristol avec le trouble
douloureux et constant qui habitait en lui. Il se disait presque avec
tonnement: C'est elle comme si tout d'un coup on nous montrait
extriorise devant nous une de nos maladies et que nous ne la
trouvions pas ressemblante  ce que nous souffrons. Elle, il
essayait de se demander ce que c'tait; car c'est une ressemblance de
l'amour et de la mort, plutt que celles si vagues, que l'on redit
toujours, de nous faire interroger plus avant, dans la peur que sa
ralit se drobe, le mystre de la personnalit. Et cette maladie
qu'tait l'amour de Swann avait tellement multipli, il tait si
troitement ml  toutes les habitudes de Swann,  tous ses actes, 
sa pense,  sa sant,  son sommeil,  sa vie, mme  ce qu'il
dsirait pour aprs sa mort, il ne faisait tellement plus qu'un avec
lui, qu'on n'aurait pas pu l'arracher de lui sans le dtruire lui-mme
 peu prs tout entier: comme on dit en chirurgie, son amour n'tait
plus oprable.

Par cet amour Swann avait t tellement dtach de tous les intrts,
que quand par hasard il retournait dans le monde en se disant que ses
relations comme une monture lgante qu'elle n'aurait pas d'ailleurs
su estimer trs exactement, pouvaient lui rendre  lui-mme un peu de
prix aux yeux d'Odette (et 'aurait peut-tre t vrai en effet si
elles n'avaient t avilies par cet amour mme, qui pour Odette
dprciait toutes les choses qu'il touchait par le fait qu'il semblait
les proclamer moins prcieuses), il y prouvait,  ct de la dtresse
d'tre dans des lieux, au milieu de gens qu'elle ne connaissait pas,
le plaisir dsintress qu'il aurait pris  un roman ou  un tableau
o sont peints les divertissements d'une classe oisive, comme, chez
lui, il se complaisait  considrer le fonctionnement de sa vie
domestique, l'lgance de sa garde-robe et de sa livre, le bon
placement de ses valeurs, de la mme faon qu' lire dans Saint-Simon,
qui tait un de ses auteurs favoris, la mcanique des journes, le
menu des repas de Mme de Maintenon, ou l'avarice avise et le grand
train de Lulli. Et dans la faible mesure o ce dtachement n'tait pas
absolu, la raison de ce plaisir nouveau que gotait Swann, c'tait de
pouvoir migrer un moment dans les rares parties de lui-mme restes
presque trangres  son amour,  son chagrin. A cet gard cette
personnalit, que lui attribuait ma grand'tante, de fils Swann,
distincte de sa personnalit plus individuelle de Charles Swann, tait
celle o il se plaisait maintenant le mieux. Un jour que, pour
l'anniversaire de la princesse de Parme (et parce qu'elle pouvait
souvent tre indirectement agrable  Odette en lui faisant avoir des
places pour des galas, des jubils), il avait voulu lui envoyer des
fruits, ne sachant pas trop comment les commander, il en avait charg
une cousine de sa mre qui, ravie de faire une commission pour lui,
lui avait crit, en lui rendant compte qu'elle n'avait pas pris tous
les fruits au mme endroit, mais les raisins chez Crapote dont c'est
la spcialit, les fraises chez Jauret, les poires chez Chevet o
elles taient plus belles, etc., chaque fruit visit et examin un
par un par moi. Et en effet, par les remerciements de la princesse,
il avait pu juger du parfum des fraises et du moelleux des poires.
Mais surtout le chaque fruit visit et examin un par un par moi
avait t un apaisement  sa souffrance, en emmenant sa conscience
dans une rgion o il se rendait rarement, bien qu'elle lui appartnt
comme hritier d'une famille de riche et bonne bourgeoisie o
s'taient conservs hrditairement, tout prts  tre mis  son
service ds qu'il le souhaitait, la connaissance des bonnes adresses
et l'art de savoir bien faire une commande.

Certes, il avait trop longtemps oubli qu'il tait le fils Swann
pour ne pas ressentir quand il le redevenait un moment, un plaisir
plus vif que ceux qu'il et pu prouver le reste du temps et sur
lesquels il tait blas; et si l'amabilit des bourgeois, pour
lesquels il restait surtout cela, tait moins vive que celle de
l'aristocratie (mais plus flatteuse d'ailleurs, car chez eux du moins
elle ne se spare jamais de la considration), une lettre d'altesse,
quelques divertissements princiers qu'elle lui propost, ne pouvait
lui tre aussi agrable que celle qui lui demandait d'tre tmoin, ou
seulement d'assister  un mariage dans la famille de vieux amis de ses
parents dont les uns avaient continu  le voir--comme mon grand-pre
qui, l'anne prcdente, l'avait invit au mariage de ma mre--et dont
certains autres le connaissaient personnellement  peine mais se
croyaient des devoirs de politesse envers le fils, envers le digne
successeur de feu M. Swann.

Mais, par les intimits dj anciennes qu'il avait parmi eux, les gens
du monde, dans une certaine mesure, faisaient aussi partie de sa
maison, de son domestique et de sa famille. Il se sentait, 
considrer ses brillantes amitis, le mme appui hors de lui-mme, le
mme confort, qu' regarder les belles terres, la belle argenterie, le
beau linge de table, qui lui venaient des siens. Et la pense que s'il
tombait chez lui frapp d'une attaque ce serait tout naturellement le
duc de Chartres, le prince de Reuss, le duc de Luxembourg et le baron
de Charlus, que son valet de chambre courrait chercher, lui apportait
la mme consolation qu' notre vieille Franoise de savoir qu'elle
serait ensevelie dans des draps fins  elle, marqus, non repriss (ou
si finement que cela ne donnait qu'une plus haute ide du soin de
l'ouvrire), linceul de l'image frquente duquel elle tirait une
certaine satisfaction, sinon de bien-tre, au moins d'amour-propre.
Mais surtout, comme dans toutes celles de ses actions, et de ses
penses qui se rapportaient  Odette, Swann tait constamment domin
et dirig par le sentiment inavou qu'il lui tait peut-tre pas moins
cher, mais moins agrable  voir que quiconque, que le plus ennuyeux
fidle des Verdurin, quand il se reportait  un monde pour qui il
tait l'homme exquis par excellence, qu'on faisait tout pour attirer,
qu'on se dsolait de ne pas voir, il recommenait  croire 
l'existence d'une vie plus heureuse, presque  en prouver l'apptit,
comme il arrive  un malade alit depuis des mois,  la dite, et qui
aperoit dans un journal le menu d'un djeuner officiel ou l'annonce
d'une croisire en Sicile.

S'il tait oblig de donner des excuses aux gens du monde pour ne pas
leur faire de visites, c'tait de lui en faire qu'il cherchait 
s'excuser auprs d'Odette. Encore les payait-il (se demandant  la fin
du mois, pour peu qu'il et un peu abus de sa patience et ft all
souvent la voir, si c'tait assez de lui envoyer quatre mille francs),
et pour chacune trouvait un prtexte, un prsent  lui apporter, un
renseignement dont elle avait besoin, M. de Charlus qu'elle avait
rencontr allant chez elle, et qui avait exig qu'il l'accompagnt. Et
 dfaut d'aucun, il priait M. de Charlus de courir chez elle, de lui
dire comme spontanment, au cours de la conversation, qu'il se
rappelait avoir  parler  Swann, qu'elle voult bien lui faire
demander de passer tout de suite chez elle; mais le plus souvent Swann
attendait en vain et M. de Charlus lui disait le soir que son moyen
n'avait pas russi. De sorte que si elle faisait maintenant de
frquentes absences, mme  Paris, quand elle y restait, elle le
voyait peu, et elle qui, quand elle l'aimait, lui disait: Je suis
toujours libre et Qu'est-ce que l'opinion des autres peut me
faire?, maintenant, chaque fois qu'il voulait la voir, elle invoquait
les convenances ou prtextait des occupations. Quand il parlait
d'aller  une fte de charit,  un vernissage,  une premire, o
elle serait, elle lui disait qu'il voulait afficher leur liaison,
qu'il la traitait comme une fille. C'est au point que pour tcher de
n'tre pas partout priv de la rencontrer, Swann qui savait qu'elle
connaissait et affectionnait beaucoup mon grand-oncle Adolphe dont il
avait t lui-mme l'ami, alla le voir un jour dans son petit
appartement de la rue de Bellechasse afin de lui demander d'user de
son influence sur Odette. Comme elle prenait toujours, quand elle
parlait  Swann, de mon oncle, des airs potiques, disant: Ah! lui,
ce n'est pas comme toi, c'est une si belle chose, si grande, si jolie,
que son amiti pour moi. Ce n'est pas lui qui me considrerait assez
peu pour vouloir se montrer avec moi dans tous les lieux publics,
Swann fut embarrass et ne savait pas  quel ton il devait se hausser
pour parler d'elle  mon oncle. Il posa d'abord l'excellence a priori
d'Odette, l'axiome de sa supra-humanit sraphique, la rvlation de
ses vertus indmontrables et dont la notion ne pouvait driver de
l'exprience. Je veux parler avec vous. Vous, vous savez quelle femme
au-dessus de toutes les femmes, quel tre adorable, quel ange est
Odette. Mais vous savez ce que c'est que la vie de Paris. Tout le
monde ne connat pas Odette sous le jour o nous la connaissons vous
et moi. Alors il y a des gens qui trouvent que je joue un rle un peu
ridicule; elle ne peut mme pas admettre que je la rencontre dehors,
au thtre. Vous, en qui elle a tant de confiance, ne pourriez-vous
lui dire quelques mots pour moi, lui assurer qu'elle s'exagre le tort
qu'un salut de moi lui cause?

Mon oncle conseilla  Swann de rester un peu sans voir Odette qui ne
l'en aimerait que plus, et  Odette de laisser Swann la retrouver
partout o cela lui plairait. Quelques jours aprs, Odette disait 
Swann qu'elle venait d'avoir une dception en voyant que mon oncle
tait pareil  tous les hommes: il venait d'essayer de la prendre de
force. Elle calma Swann qui au premier moment voulait aller provoquer
mon oncle, mais il refusa de lui serrer la main quand il le rencontra.
Il regretta d'autant plus cette brouille avec mon oncle Adolphe qu'il
avait espr, s'il l'avait revu quelquefois et avait pu causer en
toute confiance avec lui, tcher de tirer au clair certains bruits
relatifs  la vie qu'Odette avait mene autrefois  Nice. Or mon oncle
Adolphe y passait l'hiver. Et Swann pensait que c'tait mme peut-tre
l qu'il avait connu Odette. Le peu qui avait chapp  quelqu'un
devant lui, relativement  un homme qui aurait t l'amant d'Odette
avait boulevers Swann. Mais les choses qu'il aurait avant de les
connatre, trouv le plus affreux d'apprendre et le plus impossible de
croire, une fois qu'il les savait, elles taient incorpores  tout
jamais  sa tristesse, il les admettait, il n'aurait plus pu
comprendre qu'elles n'eussent pas t. Seulement chacune oprait sur
l'ide qu'il se faisait de sa matresse une retouche ineffaable. Il
crut mme comprendre, une fois, que cette lgret des moeurs d'Odette
qu'il n'et pas souponne, tait assez connue, et qu' Bade et 
Nice, quand elle y passait jadis plusieurs mois, elle avait eu une
sorte de notorit galante. Il chercha, pour les interroger,  se
rapprocher de certains viveurs; mais ceux-ci savaient qu'il
connaissait Odette; et puis il avait peur de les faire penser de
nouveau  elle, de les mettre sur ses traces. Mais lui  qui jusque-l
rien n'aurait pu paratre aussi fastidieux que tout ce qui se
rapportait  la vie cosmopolite de Bade ou de Nice, apprenant
qu'Odette avait peut-tre fait autrefois la fte dans ces villes de
plaisir, sans qu'il dt jamais arriver  savoir si c'tait seulement
pour satisfaire  des besoins d'argent que grce  lui elle n'avait
plus, ou  des caprices qui pouvaient renatre, maintenant il se
penchait avec une angoisse impuissante, aveugle et vertigineuse vers
l'abme sans fond o taient alles s'engloutir ces annes du dbut du
Septennat pendant lesquelles on passait l'hiver sur la promenade des
Anglais, l't sous les tilleuls de Bade, et il leur trouvait une
profondeur douloureuse mais magnifique comme celle que leur et prte
un pote; et il et mis  reconstituer les petits faits de la
chronique de la Cte d'Azur d'alors, si elle avait pu l'aider 
comprendre quelque chose du sourire ou des regards--pourtant si
honntes et si simples--d'Odette, plus de passion que l'esthticien qui
interroge les documents subsistant de la Florence du XVe sicle pour
tcher d'entrer plus avant dans l'me de la Primavera, de la bella
Vanna, ou de la Vnus, de Botticelli. Souvent sans lui rien dire il la
regardait, il songeait; elle lui disait: Comme tu as l'air triste!
Il n'y avait pas bien longtemps encore, de l'ide qu'elle tait une
crature bonne, analogue aux meilleures qu'il et connues, il avait
pass  l'ide qu'elle tait une femme entretenue; inversement il lui
tait arriv depuis de revenir de l'Odette de Crcy, peut-tre trop
connue des ftards, des hommes  femmes,  ce visage d'une expression
parfois si douce,  cette nature si humaine. Il se disait: Qu'est-ce
que cela veut dire qu' Nice tout le monde sache qui est Odette de
Crcy? Ces rputations-l, mme vraies, sont faites avec les ides des
autres; il pensait que cette lgende--ft-elle authentique--tait
extrieure  Odette, n'tait pas en elle comme une personnalit
irrductible et malfaisante; que la crature qui avait pu tre amene
 mal faire, c'tait une femme aux bons yeux, au coeur plein de piti
pour la souffrance, au corps docile qu'il avait tenu, qu'il avait
serr dans ses bras et mani, une femme qu'il pourrait arriver un jour
 possder toute, s'il russissait  se rendre indispensable  elle.
Elle tait l, souvent fatigue, le visage vid pour un instant de la
proccupation fbrile et joyeuse des choses inconnues qui faisaient
souffrir Swann; elle cartait ses cheveux avec ses mains; son front,
sa figure paraissaient plus larges; alors, tout d'un coup, quelque
pense simplement humaine, quelque bon sentiment comme il en existe
dans toutes les cratures, quand dans un moment de repos ou de
repliement elles sont livres  elles-mmes, jaillissait dans ses yeux
comme un rayon jaune. Et aussitt tout son visage s'clairait comme
une campagne grise, couverte de nuages qui soudain s'cartent, pour sa
transfiguration, au moment du soleil couchant. La vie qui tait en
Odette  ce moment-l, l'avenir mme qu'elle semblait rveusement
regarder, Swann aurait pu les partager avec elle; aucune agitation
mauvaise ne semblait y avoir laiss de rsidu. Si rares qu'ils
devinssent, ces moments-l ne furent pas inutiles. Par le souvenir
Swann reliait ces parcelles, abolissait les intervalles, coulait comme
en or une Odette de bont et de calme pour laquelle il fit plus tard
(comme on le verra dans la deuxime partie de cet ouvrage) des
sacrifices que l'autre Odette n'et pas obtenus. Mais que ces moments
taient rares, et que maintenant il la voyait peu! Mme pour leur
rendez-vous du soir, elle ne lui disait qu' la dernire minute si
elle pourrait le lui accorder car, comptant qu'elle le trouverait
toujours libre, elle voulait d'abord tre certaine que personne
d'autre ne lui proposerait de venir. Elle allguait qu'elle tait
oblige d'attendre une rponse de la plus haute importance pour elle,
et mme si aprs qu'elle avait fait venir Swann des amis demandaient 
Odette, quand la soire tait dj commence, de les rejoindre au
thtre ou  souper, elle faisait un bond joyeux et s'habillait  la
hte. Au fur et  mesure qu'elle avanait dans sa toilette, chaque
mouvement qu'elle faisait rapprochait Swann du moment o il faudrait
la quitter, o elle s'enfuirait d'un lan irrsistible; et quand,
enfin prte, plongeant une dernire fois dans son miroir ses regards
tendus et clairs par l'attention, elle remettait un peu de rouge 
ses lvres, fixait une mche sur son front et demandait son manteau de
soire bleu ciel avec des glands d'or, Swann avait l'air si triste
qu'elle ne pouvait rprimer un geste d'impatience et disait: Voil
comme tu me remercies de t'avoir gard jusqu' la dernire minute. Moi
qui croyais avoir fait quelque chose de gentil. C'est bon  savoir
pour une autre fois! Parfois, au risque de la fcher, il se
promettait de chercher  savoir o elle tait alle, il rvait d'une
alliance avec Forcheville qui peut-tre aurait pu le renseigner.
D'ailleurs quand il savait avec qui elle passait la soire, il tait
bien rare qu'il ne pt pas dcouvrir dans toutes ses relations  lui
quelqu'un qui connaissait ft-ce indirectement l'homme avec qui elle
tait sortie et pouvait facilement en obtenir tel ou tel
renseignement. Et tandis qu'il crivait  un de ses amis pour lui
demander de chercher  claircir tel ou tel point, il prouvait le
repos de cesser de se poser ses questions sans rponses et de
transfrer  un autre la fatigue d'interroger. Il est vrai que Swann
n'tait gure plus avanc quand il avait certains renseignements.
Savoir ne permet pas toujours d'empcher, mais du moins les choses que
nous savons, nous les tenons, sinon entre nos mains, du moins dans
notre pense o nous les disposons  notre gr, ce qui nous donne
l'illusion d'une sorte de pouvoir sur elles. Il tait heureux toutes
les fois o M. de Charlus tait avec Odette. Entre M. de Charlus et
elle, Swann savait qu'il ne pouvait rien se passer, que quand M. de
Charlus sortait avec elle c'tait par amiti pour lui et qu'il ne
ferait pas difficult  lui raconter ce qu'elle avait fait.
Quelquefois elle avait dclar si catgoriquement  Swann qu'il lui
tait impossible de le voir un certain soir, elle avait l'air de tenir
tant  une sortie, que Swann attachait une vritable importance  ce
que M. de Charlus ft libre de l'accompagner. Le lendemain, sans oser
poser beaucoup de questions  M. de Charlus, il le contraignait, en
ayant l'air de ne pas bien comprendre ses premires rponses,  lui en
donner de nouvelles, aprs chacune desquelles il se sentait plus
soulag, car il apprenait bien vite qu'Odette avait occup sa soire
aux plaisirs les plus innocents. Mais comment, mon petit Mm, je ne
comprends pas bien..., ce n'est pas en sortant de chez elle que vous
tes alls au muse Grvin? Vous tiez alls ailleurs d'abord. Non?
Oh! que c'est drle! Vous ne savez pas comme vous m'amusez, mon petit
Mm. Mais quelle drle d'ide elle a eue d'aller ensuite au Chat
Noir, c'est bien une ide d'elle... Non? c'est vous. C'est curieux.
Aprs tout ce n'est pas une mauvaise ide, elle devait y connatre
beaucoup de monde? Non? elle n'a parl  personne? C'est
extraordinaire. Alors vous tes rests l comme cela tous les deux
tous seuls? Je vois d'ici cette scne. Vous tes gentil, mon petit
Mm, je vous aime bien. Swann se sentait soulag. Pour lui,  qui il
tait arriv en causant avec des indiffrents qu'il coutait  peine,
d'entendre quelquefois certaines phrases (celle-ci par exemple: J'ai
vu hier Mme de Crcy, elle tait avec un monsieur que je ne connais
pas), phrases qui aussitt dans le coeur de Swann passaient  l'tat
solide, s'y durcissaient comme une incrustation, le dchiraient, n'en
bougeaient plus, qu'ils taient doux au contraire ces mots: Elle ne
connaissait personne, elle n'a parl  personne, comme ils
circulaient aisment en lui, qu'ils taient fluides, faciles,
respirables! Et pourtant au bout d'un instant il se disait qu'Odette
devait le trouver bien ennuyeux pour que ce fussent l les plaisirs
qu'elle prfrait  sa compagnie. Et leur insignifiance, si elle le
rassurait, lui faisait pourtant de la peine comme une trahison.

Mme quand il ne pouvait savoir o elle tait alle, il lui aurait
suffi pour calmer l'angoisse qu'il prouvait alors, et contre laquelle
la prsence d'Odette, la douceur d'tre auprs d'elle tait le seul
spcifique (un spcifique qui  la longue aggravait le mal avec bien
des remdes, mais du moins calmait momentanment la souffrance), il
lui aurait suffi, si Odette l'avait seulement permis, de rester chez
elle tant qu'elle ne serait pas l, de l'attendre jusqu' cette heure
du retour dans l'apaisement de laquelle seraient venues se confondre
les heures qu'un prestige, un malfice lui avaient fait croire
diffrentes des autres. Mais elle ne le voulait pas; il revenait chez
lui; il se forait en chemin  former divers projets, il cessait de
songer  Odette; mme il arrivait, tout en se dshabillant,  rouler
en lui des penses assez joyeuses; c'est le coeur plein de l'espoir
d'aller le lendemain voir quelque chef-d'oeuvre qu'il se mettait au lit
et teignait sa lumire; mais, ds que, pour se prparer  dormir, il
cessait d'exercer sur lui-mme une contrainte dont il n'avait mme pas
conscience tant elle tait devenue habituelle, au mme instant un
frisson glac refluait en lui et il se mettait  sangloter. Il ne
voulait mme pas savoir pourquoi, s'essuyait les yeux, se disait en
riant: C'est charmant, je deviens nvropathe. Puis il ne pouvait
penser sans une grande lassitude que le lendemain il faudrait
recommencer de chercher  savoir ce qu'Odette avait fait,  mettre en
jeu des influences pour tcher de la voir. Cette ncessit d'une
activit sans trve, sans varit, sans rsultats, lui tait si
cruelle qu'un jour apercevant une grosseur sur son ventre, il
ressentit une vritable joie  la pense qu'il avait peut-tre une
tumeur mortelle, qu'il n'allait plus avoir  s'occuper de rien, que
c'tait la maladie qui allait le gouverner, faire de lui son jouet,
jusqu' la fin prochaine. Et en effet si,  cette poque, il lui
arriva souvent sans se l'avouer de dsirer la mort, c'tait pour
chapper moins  l'acuit de ses souffrances qu' la monotonie de son
effort.

Et pourtant il aurait voulu vivre jusqu' l'poque o il ne l'aimerait
plus, o elle n'aurait aucune raison de lui mentir et o il pourrait
enfin apprendre d'elle si le jour o il tait all la voir dans
l'aprs-midi, elle tait ou non couche avec Forcheville. Souvent
pendant quelques jours, le soupon qu'elle aimait quelqu'un d'autre le
dtournait de se poser cette question relative  Forcheville, la lui
rendait presque indiffrente, comme ces formes nouvelles d'un mme
tat maladif qui semblent momentanment nous avoir dlivrs des
prcdentes. Mme il y avait des jours o il n'tait tourment par
aucun soupon. Il se croyait guri. Mais le lendemain matin, au
rveil, il sentait  la mme place la mme douleur dont, la veille
pendant la journe, il avait comme dilu la sensation dans le torrent
des impressions diffrentes. Mais elle n'avait pas boug de place. Et
mme, c'tait l'acuit de cette douleur qui avait rveill Swann.

Comme Odette ne lui donnait aucun renseignement sur ces choses si
importantes qui l'occupaient tant chaque jour (bien qu'il et assez
vcu pour savoir qu'il n'y en a jamais d'autres que les plaisirs), il
ne pouvait pas chercher longtemps de suite  les imaginer, son cerveau
fonctionnait  vide; alors il passait son doigt sur ses paupires
fatigues comme il aurait essuy le verre de son lorgnon, et cessait
entirement de penser. Il surnageait pourtant  cet inconnu certaines
occupations qui rapparaissaient de temps en temps, vaguement
rattaches par elle  quelque obligation envers des parents loigns
ou des amis d'autrefois, qui, parce qu'ils taient les seuls qu'elle
lui citait souvent comme l'empchant de le voir, paraissaient  Swann
former le cadre fixe, ncessaire, de la vie d'Odette. A cause du ton
dont elle lui disait de temps  autre le jour o je vais avec mon
amie  l'Hippodrome, si, s'tant senti malade et ayant pens:
peut-tre Odette voudrait bien passer chez moi, il se rappelait
brusquement que c'tait justement ce jour-l, il se disait: Ah! non,
ce n'est pas la peine de lui demander de venir, j'aurais d y penser
plus tt, c'est le jour o elle va avec son amie  l'Hippodrome.
Rservons-nous pour ce qui est possible; c'est inutile de s'user 
proposer des choses inacceptables et refuses d'avance. Et ce devoir
qui incombait  Odette d'aller  l'Hippodrome et devant lequel Swann
s'inclinait ainsi ne lui paraissait pas seulement inluctable; mais ce
caractre de ncessit dont il tait empreint semblait rendre
plausible et lgitime tout ce qui de prs ou de loin se rapportait 
lui. Si Odette dans la rue ayant reu d'un passant un salut qui avait
veill la jalousie de Swann, elle rpondait aux questions de celui-ci
en rattachant l'existence de l'inconnu  un des deux ou trois grands
devoirs dont elle lui parlait, si, par exemple, elle disait: C'est un
monsieur qui tait dans la loge de mon amie avec qui je vais 
l'Hippodrome, cette explication calmait les soupons de Swann, qui en
effet trouvait invitable que l'amie et d'autre invits qu'Odette
dans sa loge  l'Hippodrome, mais n'avait jamais cherch ou russi 
se les figurer. Ah! comme il et aim la connatre, l'amie qui allait
 l'Hippodrome, et qu'elle l'y emment avec Odette! Comme il aurait
donn toutes ses relations pour n'importe quelle personne qu'avait
l'habitude de voir Odette, ft-ce une manucure ou une demoiselle de
magasin. Il et fait pour elles plus de frais que pour des reines. Ne
lui auraient-elles pas fourni, dans ce qu'elles contenaient de la vie
d'Odette, le seul calmant efficace pour ses souffrances? Comme il
aurait couru avec joie passer les journes chez telle de ces petites
gens avec lesquelles Odette gardait des relations, soit par intrt,
soit par simplicit vritable. Comme il et volontiers lu domicile 
jamais au cinquime tage de telle maison sordide et envie o Odette
ne l'emmenait pas, et o, s'il y avait habit avec la petite
couturire retire dont il et volontiers fait semblant d'tre
l'amant, il aurait presque chaque jour reu sa visite. Dans ces
quartiers presque populaires, quelle existence modeste, abjecte, mais
douce, mais nourrie de calme et de bonheur, il et accept de vivre
indfiniment.

Il arrivait encore parfois, quand, ayant rencontr Swann, elle voyait
s'approcher d'elle quelqu'un qu'il ne connaissait pas, qu'il pt
remarquer sur le visage d'Odette cette tristesse qu'elle avait eue le
jour o il tait venu pour la voir pendant que Forcheville tait l.
Mais c'tait rare; car les jours o malgr tout ce qu'elle avait 
faire et la crainte de ce que penserait le monde, elle arrivait  voir
Swann, ce qui dominait maintenant dans son attitude tait l'assurance:
grand contraste, peut-tre revanche inconsciente ou raction naturelle
de l'motion craintive qu'aux premiers temps o elle l'avait connu,
elle prouvait auprs de lui, et mme loin de lui, quand elle
commenait une lettre par ces mots: Mon ami, ma main tremble si fort
que je peux  peine crire (elle le prtendait du moins et un peu de
cet moi devait tre sincre pour qu'elle dsirt d'en feindre
davantage). Swann lui plaisait alors. On ne tremble jamais que pour
soi, que pour ceux qu'on aime. Quand notre bonheur n'est plus dans
leurs mains, de quel calme, de quelle aisance, de quelle hardiesse on
jouit auprs d'eux! En lui parlant, en lui crivant, elle n'avait plus
de ces mots par lesquels elle cherchait  se donner l'illusion qu'il
lui appartenait, faisant natre les occasions de dire mon, mien,
quand il s'agissait de lui: Vous tes mon bien, c'est le parfum de
notre amiti, je le garde, de lui parler de l'avenir, de la mort
mme, comme d'une seule chose pour eux deux. Dans ce temps-l,  tout
de qu'il disait, elle rpondait avec admiration: Vous, vous ne serez
jamais comme tout le monde; elle regardait sa longue tte un peu
chauve, dont les gens qui connaissaient les succs de Swann pensaient:
Il n'est pas rgulirement beau si vous voulez, mais il est chic: ce
toupet, ce monocle, ce sourire!, et, plus curieuse peut-tre de
connatre ce qu'il tait que dsireuse d'tre sa matresse, elle
disait:

--Si je pouvais savoir ce qu'il y a dans cette tte l!

Maintenant,  toutes les paroles de Swann elle rpondait d'un ton
parfois irrit, parfois indulgent:

--Ah! tu ne seras donc jamais comme tout le monde!

Elle regardait cette tte qui n'tait qu'un peu plus vieillie par le
souci (mais dont maintenant tous pensaient, en vertu de cette mme
aptitude qui permet de dcouvrir les intentions d'un morceau
symphonique dont on a lu le programme, et les ressemblances d'un
enfant quand on connat sa parent: Il n'est pas positivement laid si
vous voulez, mais il est ridicule: ce monocle, ce toupet, ce
sourire!, ralisant dans leur imagination suggestionne la
dmarcation immatrielle qui spare  quelques mois de distance une
tte d'amant de coeur et une tte de cocu), elle disait:

--Ah! si je pouvais changer, rendre raisonnable ce qu'il y a dans
cette tte-l.

Toujours prt  croire ce qu'il souhaitait si seulement les manires
d'tre d'Odette avec lui laissaient place au doute, il se jetait
avidement sur cette parole:

--Tu le peux si tu le veux, lui disait-il.

Et il tchait de lui montrer que l'apaiser, le diriger, le faire
travailler, serait une noble tche  laquelle ne demandaient qu' se
vouer d'autres femmes qu'elle, entre les mains desquelles il est vrai
d'ajouter que la noble tche ne lui et paru plus qu'une indiscrte et
insupportable usurpation de sa libert. Si elle ne m'aimait pas un
peu, se disait-il, elle ne souhaiterait pas de me transformer. Pour me
transformer, il faudra qu'elle me voie davantage. Ainsi trouvait-il
dans ce reproche qu'elle lui faisait, comme une preuve d'intrt,
d'amour peut-tre; et en effet, elle lui en donnait maintenant si peu
qu'il tait oblig de considrer comme telles les dfenses qu'elle lui
faisait d'une chose ou d'une autre. Un jour, elle lui dclara qu'elle
n'aimait pas son cocher, qu'il lui montait peut-tre la tte contre
elle, qu'en tous cas il n'tait pas avec lui de l'exactitude et de la
dfrence qu'elle voulait. Elle sentait qu'il dsirait lui entendre
dire: Ne le prends plus pour venir chez moi, comme il aurait dsir
un baiser. Comme elle tait de bonne humeur, elle le lui dit; il fut
attendri. Le soir, causant avec M. de Charlus avec qui il avait la
douceur de pouvoir parler d'elle ouvertement (car les moindres propos
qu'il tenait, mme aux personnes qui ne la connaissaient pas, se
rapportaient en quelque manire  elle), il lui dit:

--Je crois pourtant qu'elle m'aime; elle est si gentille pour moi, ce
que je fais ne lui est certainement pas indiffrent.

Et si, au moment d'aller chez elle, montant dans sa voiture avec un
ami qu'il devait laisser en route, l'autre lui disait:

--Tiens, ce n'est pas Lordan qui est sur le sige?, avec quelle joie
mlancolique Swann lui rpondait:

--Oh! sapristi non! je te dirai, je ne peux pas prendre Lordan quand
je vais rue La Prouse. Odette n'aime pas que je prenne Lordan, elle
ne le trouve pas bien pour moi; enfin que veux-tu, les femmes, tu
sais! je sais que a lui dplairait beaucoup. Ah bien oui! je n'aurais
eu qu' prendre Rmi! j'en aurais eu une histoire!

Ces nouvelles faons indiffrentes, distraites, irritables, qui
taient maintenant celles d'Odette avec lui, certes Swann en
souffrait; mais il ne connaissait pas sa souffrance; comme c'tait
progressivement, jour par jour, qu'Odette s'tait refroidie  son
gard, ce n'est qu'en mettant en regard de ce qu'elle tait
aujourd'hui ce qu'elle avait t au dbut, qu'il aurait pu sonder la
profondeur du changement qui s'tait accompli. Or ce changement
c'tait sa profonde, sa secrte blessure, qui lui faisait mal jour et
nuit, et ds qu'il sentait que ses penses allaient un peu trop prs
d'elle, vivement il les dirigeait d'un autre ct de peur de trop
souffrir. Il se disait bien d'une faon abstraite: Il fut un temps o
Odette m'aimait davantage, mais jamais il ne revoyait ce temps. De
mme qu'il y avait dans son cabinet une commode qu'il s'arrangeait 
ne pas regarder, qu'il faisait un crochet pour viter en entrant et en
sortant, parce que dans un tiroir taient serrs le chrysanthme
qu'elle lui avait donn le premier soir o il l'avait reconduite, les
lettres o elle disait: Que n'y avez-vous oubli aussi votre coeur, je
ne vous aurais pas laiss le reprendre et: A quelque heure du jour
et de la nuit que vous ayez besoin de moi, faites-moi signe et
disposez de ma vie, de mme il y avait en lui une place dont il ne
laissait jamais approcher son esprit, lui faisant faire s'il le
fallait le dtour d'un long raisonnement pour qu'il n'et pas  passer
devant elle: c'tait celle o vivait le souvenir des jours heureux.

Mais sa si prcautionneuse prudence fut djoue un soir qu'il tait
all dans le monde.

C'tait chez la marquise de Saint-Euverte,  la dernire, pour cette
anne-l, des soires o elle faisait entendre des artistes qui lui
servaient ensuite pour ses concerts de charit. Swann, qui avait voulu
successivement aller  toutes les prcdentes et n'avait pu s'y
rsoudre, avait reu, tandis qu'il s'habillait pour se rendre 
celle-ci, la visite du baron de Charlus qui venait lui offrir de
retourner avec lui chez la marquise, si sa compagnie devait l'aider 
s'y ennuyer un peu moins,  s'y trouver moins triste. Mais Swann lui
avait rpondu:

--Vous ne doutez pas du plaisir que j'aurais  tre avec vous. Mais le
plus grand plaisir que vous puissiez me faire c'est d'aller plutt
voir Odette. Vous savez l'excellente influence que vous avez sur elle.
Je crois qu'elle ne sort pas ce soir avant d'aller chez son ancienne
couturire o du reste elle sera srement contente que vous
l'accompagniez. En tous cas vous la trouveriez chez elle avant. Tchez
de la distraire et aussi de lui parler raison. Si vous pouviez
arranger quelque chose pour demain qui lui plaise et que nous
pourrions faire tous les trois ensemble. Tchez aussi de poser des
jalons pour cet t, si elle avait envie de quelque chose, d'une
croisire que nous ferions tous les trois, que sais-je? Quant  ce
soir, je ne compte pas la voir; maintenant si elle le dsirait ou si
vous trouviez un joint, vous n'avez qu' m'envoyer un mot chez Mme de
Saint-Euverte jusqu' minuit, et aprs chez moi. Merci de tout ce que
vous faites pour moi, vous savez comme je vous aime.

Le baron lui promit d'aller faire la visite qu'il dsirait aprs qu'il
l'aurait conduit jusqu' la porte de l'htel Saint-Euverte, o Swann
arriva tranquillis par la pense que M. de Charlus passerait la
soire rue La Prouse, mais dans un tat de mlancolique indiffrence
 toutes les choses qui ne touchaient pas Odette, et en particulier
aux choses mondaines, qui leur donnait le charme de ce qui, n'tant
plus un but pour notre volont, nous apparat en soi-mme. Ds sa
descente de voiture, au premier plan de ce rsum fictif de leur vie
domestique que les matresses de maison prtendent offrir  leurs
invits les jours de crmonie et o elles cherchent  respecter la
vrit du costume et celle du dcor, Swann prit plaisir  voir les
hritiers des tigres de Balzac, les grooms, suivants ordinaires de
la promenade, qui, chapeauts et botts, restaient dehors devant
l'htel sur le sol de l'avenue, ou devant les curies, comme des
jardiniers auraient t rangs  l'entre de leurs parterres. La
disposition particulire qu'il avait toujours eue  chercher des
analogies entre les tres vivants et les portraits des muses
s'exerait encore mais d'une faon plus constante et plus gnrale;
c'est la vie mondaine tout entire, maintenant qu'il en tait dtach,
qui se prsentait  lui comme une suite de tableaux. Dans le vestibule
o, autrefois, quand il tait un mondain, il entrait envelopp dans
son pardessus pour en sortir en frac, mais sans savoir ce qui s'y
tait pass, tant par la pense, pendant les quelques instants qu'il
y sjournait, ou bien encore dans la fte qu'il venait de quitter, ou
bien dj dans la fte o on allait l'introduire, pour la premire
fois il remarqua, rveille par l'arrive inopine d'un invit aussi
tardif, la meute parse, magnifique et dsoeuvre de grands valets de
pied qui dormaient  et l sur des banquettes et des coffres et qui,
soulevant leurs nobles profils aigus de lvriers, se dressrent et,
rassembls, formrent le cercle autour de lui.

L'un d'eux, d'aspect particulirement froce et assez semblable 
l'excuteur dans certains tableaux de la Renaissance qui figurent des
supplices, s'avana vers lui d'un air implacable pour lui prendre ses
affaires. Mais la duret de son regard d'acier tait compense par la
douceur de ses gants de fil, si bien qu'en approchant de Swann il
semblait tmoigner du mpris pour sa personne et des gards pour son
chapeau. Il le prit avec un soin auquel l'exactitude de sa pointure
donnait quelque chose de mticuleux et une dlicatesse que rendait
presque touchante l'appareil de sa force. Puis il le passa  un de ses
aides, nouveau, et timide, qui exprimait l'effroi qu'il ressentait en
roulant en tous sens des regards furieux et montrait l'agitation d'une
bte captive dans les premires heures de sa domesticit.

A quelques pas, un grand gaillard en livre rvait, immobile,
sculptural, inutile, comme ce guerrier purement dcoratif qu'on voit
dans les tableaux les plus tumultueux de Mantegna, songer, appuy sur
son bouclier, tandis qu'on se prcipite et qu'on s'gorge  ct de
lui; dtach du groupe de ses camarades qui s'empressaient autour de
Swann, il semblait aussi rsolu  se dsintresser de cette scne,
qu'il suivait vaguement de ses yeux glauques et cruels, que si 'et
t le massacre des Innocents ou le martyre de saint Jacques. Il
semblait prcisment appartenir  cette race disparue--ou qui peut-tre
n'exista jamais que dans le retable de San Zeno et les fresques des
Eremitani o Swann l'avait approche et o elle rve encore--issue de
la fcondation d'une statue antique par quelque modle padouan du
Matre ou quelque saxon d'Albert Drer. Et les mches de ses cheveux
roux crespels par la nature, mais colls par la brillantine, taient
largement traites comme elles sont dans la sculpture grecque
qu'tudiait sans cesse le peintre de Mantoue, et qui, si dans la
cration elle ne figure que l'homme, sait du moins tirer de ses
simples formes des richesses si varies et comme empruntes  toute la
nature vivante, qu'une chevelure, par l'enroulement lisse et les becs
aigus de ses boucles, ou dans la superposition du triple et
fleurissant diadme de ses tresses, a l'air  la fois d'un paquet
d'algues, d'une niche de colombes, d'un bandeau de jacinthes et d'une
torsade de serpent.

D'autres encore, colossaux aussi, se tenaient sur les degrs d'un
escalier monumental que leur prsence dcorative et leur immobilit
marmorenne auraient pu faire nommer comme celui du Palais Ducal:
l'Escalier des Gants et dans lequel Swann s'engagea avec la
tristesse de penser qu'Odette ne l'avait jamais gravi. Ah! avec quelle
joie au contraire il et grimp les tages noirs, mal odorants et
casse-cou de la petite couturire retire, dans le cinquime de
laquelle il aurait t si heureux de payer plus cher qu'une
avant-scne hebdomadaire  l'Opra le droit de passer la soire quand
Odette y venait et mme les autres jours pour pouvoir parler d'elle,
vivre avec les gens qu'elle avait l'habitude de voir quand il n'tait
pas l et qui  cause de cela lui paraissaient recler, de la vie de
sa matresse, quelque chose de plus rel, de plus inaccessible et de
plus mystrieux. Tandis que dans cet escalier pestilentiel et dsir
de l'ancienne couturire, comme il n'y en avait pas un second pour le
service, on voyait le soir devant chaque porte une bote au lait vide
et sale prpare sur le paillasson, dans l'escalier magnifique et
ddaign que Swann montait  ce moment, d'un ct et de l'autre,  des
hauteurs diffrentes, devant chaque anfractuosit que faisait dans le
mur la fentre de la loge, ou la porte d'un appartement, reprsentant
le service intrieur qu'ils dirigeaient et en faisant hommage aux
invits, un concierge, un majordome, un argentier (braves gens qui
vivaient le reste de la semaine un peu indpendants dans leur domaine,
y dnaient chez eux comme de petits boutiquiers et seraient peut-tre
demain au service bourgeois d'un mdecin ou d'un industriel) attentifs
 ne pas manquer aux recommandations qu'on leur avait faites avant de
leur laisser endosser la livre clatante qu'ils ne revtaient qu' de
rares intervalles et dans laquelle ils ne se sentaient pas trs  leur
aise, se tenaient sous l'arcature de leur portail avec un clat
pompeux tempr de bonhomie populaire, comme des saints dans leur
niche; et un norme suisse, habill comme  l'glise, frappait les
dalles de sa canne au passage de chaque arrivant. Parvenu en haut de
l'escalier le long duquel l'avait suivi un domestique  face blme,
avec une petite queue de cheveux, nous d'un catogan, derrire la
tte, comme un sacristain de Goya ou un tabellion du rpertoire, Swann
passa devant un bureau o des valets, assis comme des notaires devant
de grands registres, se levrent et inscrivirent son nom. Il traversa
alors un petit vestibule qui,--tel que certaines pices amnages par
leur propritaire pour servir de cadre  une seule oeuvre d'art, dont
elles tirent leur nom, et d'une nudit voulue, ne contiennent rien
d'autre--, exhibait  son entre, comme quelque prcieuse effigie de
Benvenuto Cellini reprsentant un homme de guet, un jeune valet de
pied, le corps lgrement flchi en avant, dressant sur son hausse-col
rouge une figure plus rouge encore d'o s'chappaient des torrents de
feu, de timidit et de zle, et qui, perant les tapisseries
d'Aubusson tendues devant le salon o on coutait la musique, de son
regard imptueux, vigilant, perdu, avait l'air, avec une
impassibilit militaire ou une foi surnaturelle,--allgorie de
l'alarme, incarnation de l'attente, commmoration du
branle-bas,--d'pier, ange ou vigie, d'une tour de donjon ou de
cathdrale, l'apparition de l'ennemi ou l'heure du Jugement. Il ne
restait plus  Swann qu' pntrer dans la salle du concert dont un
huissier charg de chanes lui ouvrit les portes, en s'inclinant,
comme il lui aurait remis les clefs d'une ville. Mais il pensait  la
maison o il aurait pu se trouver en ce moment mme, si Odette l'avait
permis, et le souvenir entrevu d'une bote au lait vide sur un
paillasson lui serra le coeur.

Swann retrouva rapidement le sentiment de la laideur masculine, quand,
au del de la tenture de tapisserie, au spectacle des domestiques
succda celui des invits. Mais cette laideur mme de visages qu'il
connaissait pourtant si bien, lui semblait neuve depuis que leurs
traits,--au lieu d'tre pour lui des signes pratiquement utilisables 
l'identification de telle personne qui lui avait reprsent jusque-l
un faisceau de plaisirs  poursuivre, d'ennuis  viter, ou de
politesses  rendre,--reposaient, coordonns seulement par des rapports
esthtiques, dans l'autonomie de leurs lignes. Et en ces hommes, au
milieu desquels Swann se trouva enserr, il n'tait pas jusqu'aux
monocles que beaucoup portaient (et qui, autrefois, auraient tout au
plus permis  Swann de dire qu'ils portaient un monocle), qui, dlis
maintenant de signifier une habitude, la mme pour tous, ne lui
apparussent chacun avec une sorte d'individualit. Peut-tre parce
qu'il ne regarda le gnral de Froberville et le marquis de Braut
qui causaient dans l'entre que comme deux personnages dans un
tableau, alors qu'ils avaient t longtemps pour lui les amis utiles
qui l'avaient prsent au Jockey et assist dans des duels, le monocle
du gnral, rest entre ses paupires comme un clat d'obus dans sa
figure vulgaire, balafre et triomphale, au milieu du front qu'il
borgnait comme l'oeil unique du cyclope, apparut  Swann comme une
blessure monstrueuse qu'il pouvait tre glorieux d'avoir reue, mais
qu'il tait indcent d'exhiber; tandis que celui que M. de Braut
ajoutait, en signe de festivit, aux gants gris perle, au gibus, 
la cravate blanche et substituait au binocle familier (comme faisait
Swann lui-mme) pour aller dans le monde, portait coll  son revers,
comme une prparation d'histoire naturelle sous un microscope, un
regard infinitsimal et grouillant d'amabilit, qui ne cessait de
sourire  la hauteur des plafonds,  la beaut des ftes,  l'intrt
des programmes et  la qualit des rafrachissements.

--Tiens, vous voil, mais il y a des ternits qu'on ne vous a vu, dit
 Swann le gnral qui, remarquant ses traits tirs et en concluant
que c'tait peut-tre une maladie grave qui l'loignait du monde,
ajouta: Vous avez bonne mine, vous savez! pendant que M. de Braut
demandait:

--Comment, vous, mon cher, qu'est-ce que vous pouvez bien faire ici?
 un romancier mondain qui venait d'installer au coin de son oeil un
monocle, son seul organe d'investigation psychologique et
d'impitoyable analyse, et rpondit d'un air important et mystrieux,
en roulant l'r:

--J'observe.

Le monocle du marquis de Forestelle tait minuscule, n'avait aucune
bordure et obligeant  une crispation incessante et douloureuse l'oeil
o il s'incrustait comme un cartilage superflu dont la prsence est
inexplicable et la matire recherche, il donnait au visage du marquis
une dlicatesse mlancolique, et le faisait juger par les femmes comme
capable de grands chagrins d'amour. Mais celui de M. de Saint-Cand,
entour d'un gigantesque anneau, comme Saturne, tait le centre de
gravit d'une figure qui s'ordonnait  tout moment par rapport  lui,
dont le nez frmissant et rouge et la bouche lippue et sarcastique
tchaient par leurs grimaces d'tre  la hauteur des feux roulants
d'esprit dont tincelait le disque de verre, et se voyait prfrer aux
plus beaux regards du monde par des jeunes femmes snobs et dpraves
qu'il faisait rver de charmes artificiels et d'un raffinement de
volupt; et cependant, derrire le sien, M. de Palancy qui avec sa
grosse tte de carpe aux yeux ronds, se dplaait lentement au milieu
des ftes, en desserrant d'instant en instant ses mandibules comme
pour chercher son orientation, avait l'air de transporter seulement
avec lui un fragment accidentel, et peut-tre purement symbolique, du
vitrage de son aquarium, partie destine  figurer le tout qui rappela
 Swann, grand admirateur des Vices et des Vertus de Giotto  Padoue,
cet Injuste  ct duquel un rameau feuillu voque les forts o se
cache son repaire.

Swann s'tait avanc, sur l'insistance de Mme de Saint-Euverte et pour
entendre un air d'Orphe qu'excutait un fltiste, s'tait mis dans un
coin o il avait malheureusement comme seule perspective deux dames
dj mres assises l'une  ct de l'autre, la marquise de Cambremer
et la vicomtesse de Franquetot, lesquelles, parce qu'elles taient
cousines, passaient leur temps dans les soires, portant leurs sacs et
suivies de leurs filles,  se chercher comme dans une gare et
n'taient tranquilles que quand elles avaient marqu, par leur
ventail ou leur mouchoir, deux places voisines: Mme de Cambremer,
comme elle avait trs peu de relations, tant d'autant plus heureuse
d'avoir une compagne, Mme de Franquetot, qui tait au contraire trs
lance, trouvait quelque chose d'lgant, d'original,  montrer 
toutes ses belles connaissances qu'elle leur prfrait une dame
obscure avec qui elle avait en commun des souvenirs de jeunesse. Plein
d'une mlancolique ironie, Swann les regardait couter l'intermde de
piano (Saint Franois parlant aux oiseaux, de Liszt) qui avait
succd  l'air de flte, et suivre le jeu vertigineux du virtuose.
Mme de Franquetot anxieusement, les yeux perdus comme si les touches
sur lesquelles il courait avec agilit avaient t une suite de
trapzes d'o il pouvait tomber d'une hauteur de quatre-vingts mtres,
et non sans lancer  sa voisine des regards d'tonnement, de
dngation qui signifiaient: Ce n'est pas croyable, je n'aurais
jamais pens qu'un homme pt faire cela, Mme de Cambremer, en femme
qui a reu une forte ducation musicale, battant la mesure avec sa
tte transforme en balancier de mtronome dont l'amplitude et la
rapidit d'oscillations d'une paule  l'autre taient devenues telles
(avec cette espce d'garement et d'abandon du regard qu'ont les
douleurs qui ne se connaissent plus ni ne cherchent  se matriser et
disent: Que voulez-vous!) qu' tout moment elle accrochait avec ses
solitaires les pattes de son corsage et tait oblige de redresser les
raisins noirs qu'elle avait dans les cheveux, sans cesser pour cela
d'acclrer le mouvement. De l'autre ct de Mme de Franquetot, mais
un peu en avant, tait la marquise de Gallardon, occupe  sa pense
favorite, l'alliance qu'elle avait avec les Guermantes et d'o elle
tirait pour le monde et pour elle-mme beaucoup de gloire avec quelque
honte, les plus brillants d'entre eux la tenant un peu  l'cart,
peut-tre parce qu'elle tait ennuyeuse, ou parce qu'elle tait
mchante, ou parce qu'elle tait d'une branche infrieure, ou
peut-tre sans aucune raison. Quand elle se trouvait auprs de
quelqu'un qu'elle ne connaissait pas, comme en ce moment auprs de Mme
de Franquetot, elle souffrait que la conscience qu'elle avait de sa
parent avec les Guermantes ne pt se manifester extrieurement en
caractres visibles comme ceux qui, dans les mosaques des glises
byzantines, placs les uns au-dessous des autres, inscrivent en une
colonne verticale,  ct d'un Saint Personnage les mots qu'il est
cens prononcer. Elle songeait en ce moment qu'elle n'avait jamais
reu une invitation ni une visite de sa jeune cousine la princesse des
Laumes, depuis six ans que celle-ci tait marie. Cette pense la
remplissait de colre, mais aussi de fiert; car  force de dire aux
personnes qui s'tonnaient de ne pas la voir chez Mme des Laumes, que
c'est parce qu'elle aurait t expose  y rencontrer la princesse
Mathilde--ce que sa famille ultra-lgitimiste ne lui aurait jamais
pardonn, elle avait fini par croire que c'tait en effet la raison
pour laquelle elle n'allait pas chez sa jeune cousine. Elle se
rappelait pourtant qu'elle avait demand plusieurs fois  Mme des
Laumes comment elle pourrait faire pour la rencontrer, mais ne se le
rappelait que confusment et d'ailleurs neutralisait et au del ce
souvenir un peu humiliant en murmurant: Ce n'est tout de mme pas 
moi  faire les premiers pas, j'ai vingt ans de plus qu'elle. Grce 
la vertu de ces paroles intrieures, elle rejetait firement en
arrire ses paules dtaches de son buste et sur lesquelles sa tte
pose presque horizontalement faisait penser  la tte rapporte
d'un orgueilleux faisan qu'on sert sur une table avec toutes ses
plumes. Ce n'est pas qu'elle ne ft par nature courtaude, hommasse et
boulotte; mais les camouflets l'avaient redresse comme ces arbres
qui, ns dans une mauvaise position au bord d'un prcipice, sont
forcs de crotre en arrire pour garder leur quilibre. Oblige, pour
se consoler de ne pas tre tout  fait l'gale des autres Guermantes,
de se dire sans cesse que c'tait par intransigeance de principes et
fiert qu'elle les voyait peu, cette pense avait fini par modeler son
corps et par lui enfanter une sorte de prestance qui passait aux yeux
des bourgeoises pour un signe de race et troublait quelquefois d'un
dsir fugitif le regard fatigu des hommes de cercle. Si on avait fait
subir  la conversation de Mme de Gallardon ces analyses qui en
relevant la frquence plus ou moins grande de chaque terme permettent
de dcouvrir la clef d'un langage chiffr, on se ft rendu compte
qu'aucune expression, mme la plus usuelle, n'y revenait aussi souvent
que chez mes cousins de Guermantes, chez ma tante de Guermantes,
la sant d'Elzar de Guermantes, la baignoire de ma cousine de
Guermantes. Quand on lui parlait d'un personnage illustre, elle
rpondait que, sans le connatre personnellement, elle l'avait
rencontr mille fois chez sa tante de Guermantes, mais elle rpondait
cela d'un ton si glacial et d'une voix si sourde qu'il tait clair que
si elle ne le connaissait pas personnellement c'tait en vertu de tous
les principes indracinables et entts auxquels ses paules
touchaient en arrire, comme  ces chelles sur lesquelles les
professeurs de gymnastique vous font tendre pour vous dvelopper le
thorax.

Or, la princesse des Laumes qu'on ne se serait pas attendu  voir chez
Mme de Saint-Euverte, venait prcisment d'arriver. Pour montrer
qu'elle ne cherchait pas  faire sentir dans un salon o elle ne
venait que par condescendance, la supriorit de son rang, elle tait
entre en effaant les paules l mme o il n'y avait aucune foule 
fendre et personne  laisser passer, restant exprs dans le fond, de
l'air d'y tre  sa place, comme un roi qui fait la queue  la porte
d'un thtre tant que les autorits n'ont pas t prvenues qu'il est
l; et, bornant simplement son regard--pour ne pas avoir l'air de
signaler sa prsence et de rclamer des gards-- la considration d'un
dessin du tapis ou de sa propre jupe, elle se tenait debout 
l'endroit qui lui avait paru le plus modeste (et d'o elle savait bien
qu'une exclamation ravie de Mme de Saint-Euverte allait la tirer ds
que celle-ci l'aurait aperue),  ct de Mme de Cambremer qui lui
tait inconnue. Elle observait la mimique de sa voisine mlomane, mais
ne l'imitait pas. Ce n'est pas que, pour une fois qu'elle venait
passer cinq minutes chez Mme de Saint-Euverte, la princesse des Laumes
n'et souhait, pour que la politesse qu'elle lui faisait comptt
double, se montrer le plus aimable possible. Mais par nature, elle
avait horreur de ce qu'elle appelait les exagrations et tenait 
montrer qu'elle n'avait pas  se livrer  des manifestations qui
n'allaient pas avec le genre de la coterie o elle vivait, mais qui
pourtant d'autre part ne laissaient pas de l'impressionner,  la
faveur de cet esprit d'imitation voisin de la timidit que dveloppe
chez les gens les plus srs d'eux-mmes l'ambiance d'un milieu
nouveau, ft-il infrieur. Elle commenait  se demander si cette
gesticulation n'tait pas rendue ncessaire par le morceau qu'on
jouait et qui ne rentrait peut-tre pas dans le cadre de la musique
qu'elle avait entendue jusqu' ce jour, si s'abstenir n'tait pas
faire preuve d'incomprhension  l'gard de l'oeuvre et d'inconvenance
vis--vis de la matresse de la maison: de sorte que pour exprimer par
une cote mal taille ses sentiments contradictoires, tantt elle se
contentait de remonter la bride de ses paulettes ou d'assurer dans
ses cheveux blonds les petites boules de corail ou d'mail rose,
givres de diamant, qui lui faisaient une coiffure simple et
charmante, en examinant avec une froide curiosit sa fougueuse
voisine, tantt de son ventail elle battait pendant un instant la
mesure, mais, pour ne pas abdiquer son indpendance,  contretemps. Le
pianiste ayant termin le morceau de Liszt et ayant commenc un
prlude de Chopin, Mme de Cambremer lana  Mme de Franquetot un
sourire attendri de satisfaction comptente et d'allusion au pass.
Elle avait appris dans sa jeunesse  caresser les phrases, au long col
sinueux et dmesur, de Chopin, si libres, si flexibles, si tactiles,
qui commencent par chercher et essayer leur place en dehors et bien
loin de la direction de leur dpart, bien loin du point o on avait pu
esprer qu'atteindrait leur attouchement, et qui ne se jouent dans cet
cart de fantaisie que pour revenir plus dlibrment,--d'un retour
plus prmdit, avec plus de prcision, comme sur un cristal qui
rsonnerait jusqu' faire crier,--vous frapper au coeur.

Vivant dans une famille provinciale qui avait peu de relations,
n'allant gure au bal, elle s'tait grise dans la solitude de son
manoir,  ralentir,  prcipiter la danse de tous ces couples
imaginaires,  les grener comme des fleurs,  quitter un moment le
bal pour entendre le vent souffler dans les sapins, au bord du lac, et
 y voir tout d'un coup s'avancer, plus diffrent de tout ce qu'on a
jamais rv que ne sont les amants de la terre, un mince jeune homme 
la voix un peu chantante, trangre et fausse, en gants blancs. Mais
aujourd'hui la beaut dmode de cette musique semblait dfrachie.
Prive depuis quelques annes de l'estime des connaisseurs, elle avait
perdu son honneur et son charme et ceux mmes dont le got est mauvais
n'y trouvaient plus qu'un plaisir inavou et mdiocre. Mme de
Cambremer jeta un regard furtif derrire elle. Elle savait que sa
jeune bru (pleine de respect pour sa nouvelle famille, sauf en ce qui
touchait les choses de l'esprit sur lesquelles, sachant jusqu'
l'harmonie et jusqu'au grec, elle avait des lumires spciales)
mprisait Chopin et souffrait quand elle en entendait jouer. Mais loin
de la surveillance de cette wagnrienne qui tait plus loin avec un
groupe de personnes de son ge, Mme de Cambremer se laissait aller 
des impressions dlicieuses. La princesse des Laumes les prouvait
aussi. Sans tre par nature doue pour la musique, elle avait reu il
y a quinze ans les leons qu'un professeur de piano du faubourg
Saint-Germain, femme de gnie qui avait t  la fin de sa vie rduite
 la misre, avait recommenc,  l'ge de soixante-dix ans,  donner
aux filles et aux petites-filles de ses anciennes lves. Elle tait
morte aujourd'hui. Mais sa mthode, son beau son, renaissaient parfois
sous les doigts de ses lves, mme de celles qui taient devenues
pour le reste des personnes mdiocres, avaient abandonn la musique et
n'ouvraient presque plus jamais un piano. Aussi Mme des Laumes
put-elle secouer la tte, en pleine connaissance de cause, avec une
apprciation juste de la faon dont le pianiste jouait ce prlude
qu'elle savait par coeur. La fin de la phrase commence chanta
d'elle-mme sur ses lvres. Et elle murmura C'est toujours charmant,
avec un double ch au commencement du mot qui tait une marque de
dlicatesse et dont elle sentait ses lvres si romanesquement
froisses comme une belle fleur, qu'elle harmonisa instinctivement son
regard avec elles en lui donnant  ce moment-l une sorte de
sentimentalit et de vague. Cependant Mme de Gallardon tait en train
de se dire qu'il tait fcheux qu'elle n'et que bien rarement
l'occasion de rencontrer la princesse des Laumes, car elle souhaitait
lui donner une leon en ne rpondant pas  son salut. Elle ne savait
pas que sa cousine ft l. Un mouvement de tte de Mme de Franquetot
la lui dcouvrit. Aussitt elle se prcipita vers elle en drangeant
tout le monde; mais dsireuse de garder un air hautain et glacial qui
rappelt  tous qu'elle ne dsirait pas avoir de relations avec une
personne chez qui on pouvait se trouver nez  nez avec la princesse
Mathilde, et au-devant de qui elle n'avait pas  aller car elle
n'tait pas sa contemporaine, elle voulut pourtant compenser cet air
de hauteur et de rserve par quelque propos qui justifit sa dmarche
et fort la princesse  engager la conversation; aussi une fois
arrive prs de sa cousine, Mme de Gallardon, avec un visage dur, une
main tendue comme une carte force, lui dit: Comment va ton mari? de
la mme voix soucieuse que si le prince avait t gravement malade. La
princesse clatant d'un rire qui lui tait particulier et qui tait
destin  la fois  montrer aux autres qu'elle se moquait de quelqu'un
et aussi  se faire paratre plus jolie en concentrant les traits de
son visage autour de sa bouche anime et de son regard brillant, lui
rpondit:

--Mais le mieux du monde!

Et elle rit encore. Cependant tout en redressant sa taille et
refroidissant sa mine, inquite encore pourtant de l'tat du prince,
Mme de Gallardon dit  sa cousine:

--Oriane (ici Mme des Laumes regarda d'un air tonn et rieur un tiers
invisible vis--vis duquel elle semblait tenir  attester qu'elle
n'avait jamais autoris Mme de Gallardon  l'appeler par son prnom),
je tiendrais beaucoup  ce que tu viennes un moment demain soir chez
moi entendre un quintette avec clarinette de Mozart. Je voudrais avoir
ton apprciation.

Elle semblait non pas adresser une invitation, mais demander un
service, et avoir besoin de l'avis de la princesse sur le quintette de
Mozart comme si 'avait t un plat de la composition d'une nouvelle
cuisinire sur les talents de laquelle il lui et t prcieux de
recueillir l'opinion d'un gourmet.

--Mais je connais ce quintette, je peux te dire tout de suite... que je
l'aime!

--Tu sais, mon mari n'est pas bien, son foie..., cela lui ferait grand
plaisir de te voir, reprit Mme de Gallardon, faisant maintenant  la
princesse une obligation de charit de paratre  sa soire.

La princesse n'aimait pas  dire aux gens qu'elle ne voulait pas aller
chez eux. Tous les jours elle crivait son regret d'avoir t
prive--par une visite inopine de sa belle-mre, par une invitation de
son beau-frre, par l'Opra, par une partie de campagne--d'une soire 
laquelle elle n'aurait jamais song  se rendre. Elle donnait ainsi 
beaucoup de gens la joie de croire qu'elle tait de leurs relations,
qu'elle et t volontiers chez eux, qu'elle n'avait t empche de
le faire que par les contretemps princiers qu'ils taient flatts de
voir entrer en concurrence avec leur soire. Puis, faisant partie de
cette spirituelle coterie des Guermantes o survivait quelque chose de
l'esprit alerte, dpouill de lieux communs et de sentiments convenus,
qui descend de Mrime,--et a trouv sa dernire expression dans le
thtre de Meilhac et Halvy,--elle l'adaptait mme aux rapports
sociaux, le transposait jusque dans sa politesse qui s'efforait
d'tre positive, prcise, de se rapprocher de l'humble vrit. Elle ne
dveloppait pas longuement  une matresse de maison l'expression du
dsir qu'elle avait d'aller  sa soire; elle trouvait plus aimable de
lui exposer quelques petits faits d'o dpendrait qu'il lui ft ou non
possible de s'y rendre.

--Ecoute, je vais te dire, dit-elle  Mme de Gallardon, il faut demain
soir que j'aille chez une amie qui m'a demand mon jour depuis
longtemps. Si elle nous emmne au thtre, il n'y aura pas, avec la
meilleure volont, possibilit que j'aille chez toi; mais si nous
restons chez elle, comme je sais que nous serons seuls, je pourrai la
quitter.

--Tiens, tu as vu ton ami M. Swann?

--Mais non, cet amour de Charles, je ne savais pas qu'il ft l, je
vais tcher qu'il me voie.

--C'est drle qu'il aille mme chez la mre Saint-Euverte, dit Mme de
Gallardon. Oh! je sais qu'il est intelligent, ajouta-t-elle en voulant
dire par l intrigant, mais cela ne fait rien, un juif chez la soeur et
la belle-soeur de deux archevques!

--J'avoue  ma honte que je n'en suis pas choque, dit la princesse des
Laumes.

--Je sais qu'il est converti, et mme dj ses parents et ses
grands-parents. Mais on dit que les convertis restent plus attachs 
leur religion que les autres, que c'est une frime, est-ce vrai?

--Je suis sans lumires  ce sujet.

Le pianiste qui avait  jouer deux morceaux de Chopin, aprs avoir
termin le prlude avait attaqu aussitt une polonaise. Mais depuis
que Mme de Gallardon avait signal  sa cousine la prsence de Swann,
Chopin ressuscit aurait pu venir jouer lui-mme toutes ses oeuvres
sans que Mme des Laumes pt y faire attention. Elle faisait partie
d'une de ces deux moitis de l'humanit chez qui la curiosit qu'a
l'autre moiti pour les tres qu'elle ne connat pas est remplace par
l'intrt pour les tres qu'elle connat. Comme beaucoup de femmes du
faubourg Saint-Germain la prsence dans un endroit o elle se trouvait
de quelqu'un de sa coterie, et auquel d'ailleurs elle n'avait rien de
particulier  dire, accaparait exclusivement son attention aux dpens
de tout le reste. A partir de ce moment, dans l'espoir que Swann la
remarquerait, la princesse ne fit plus, comme une souris blanche
apprivoise  qui on tend puis on retire un morceau de sucre, que
tourner sa figure, remplie de mille signes de connivence dnus de
rapports avec le sentiment de la polonaise de Chopin, dans la
direction o tait Swann et si celui-ci changeait de place, elle
dplaait paralllement son sourire aimant.

--Oriane, ne te fche pas, reprit Mme de Gallardon qui ne pouvait
jamais s'empcher de sacrifier ses plus grandes esprances sociales et
d'blouir un jour le monde, au plaisir obscur, immdiat et priv, de
dire quelque chose de dsagrable, il y a des gens qui prtendent que
ce M. Swann, c'est quelqu'un qu'on ne peut pas recevoir chez soi,
est-ce vrai?

--Mais... tu dois bien savoir que c'est vrai, rpondit la princesse des
Laumes, puisque tu l'as invit cinquante fois et qu'il n'est jamais
venu.

Et quittant sa cousine mortifie, elle clata de nouveau d'un rire qui
scandalisa les personnes qui coutaient la musique, mais attira
l'attention de Mme de Saint-Euverte, reste par politesse prs du
piano et qui aperut seulement alors la princesse. Mme de
Saint-Euverte tait d'autant plus ravie de voir Mme des Laumes qu'elle
la croyait encore  Guermantes en train de soigner son beau-pre
malade.

--Mais comment, princesse, vous tiez l?

--Oui, je m'tais mise dans un petit coin, j'ai entendu de belles
choses.

--Comment, vous tes l depuis dj un long moment!

--Mais oui, un trs long moment qui m'a sembl trs court, long
seulement parce que je ne vous voyais pas.

Mme de Saint-Euverte voulut donner son fauteuil  la princesse qui
rpondit:

--Mais pas du tout! Pourquoi? Je suis bien n'importe o!

Et, avisant avec intention, pour mieux manifester sa simplicit de
grande dame, un petit sige sans dossier:

--Tenez, ce pouf, c'est tout ce qu'il me faut. Cela me fera tenir
droite. Oh! mon Dieu, je fais encore du bruit, je vais me faire
conspuer.

Cependant le pianiste redoublant de vitesse, l'motion musicale tait
 son comble, un domestique passait des rafrachissements sur un
plateau et faisait tinter des cuillers et, comme chaque semaine, Mme
de Saint-Euverte lui faisait, sans qu'il la vt, des signes de s'en
aller. Une nouvelle marie,  qui on avait appris qu'une jeune femme
ne doit pas avoir l'air blas, souriait de plaisir, et cherchait des
yeux la matresse de maison pour lui tmoigner par son regard sa
reconnaissance d'avoir pens  elle pour un pareil rgal. Pourtant,
quoique avec plus de calme que Mme de Franquetot, ce n'est pas sans
inquitude qu'elle suivait le morceau; mais la sienne avait pour
objet, au lieu du pianiste, le piano sur lequel une bougie tressautant
 chaque fortissimo, risquait, sinon de mettre le feu  l'abat-jour,
du moins de faire des taches sur le palissandre.  la fin elle n'y
tint plus et, escaladant les deux marches de l'estrade, sur laquelle
tait plac le piano, se prcipita pour enlever la bobche. Mais 
peine ses mains allaient-elles la toucher que sur un dernier accord,
le morceau finit et le pianiste se leva. Nanmoins l'initiative hardie
de cette jeune femme, la courte promiscuit qui en rsulta entre elle
et l'instrumentiste, produisirent une impression gnralement
favorable.

--Vous avez remarqu ce qu'a fait cette personne, princesse, dit le
gnral de Froberville  la princesse des Laumes qu'il tait venu
saluer et que Mme de Saint-Euverte quitta un instant. C'est curieux.
Est-ce donc une artiste?

--Non, c'est une petite Mme de Cambremer, rpondit tourdiment la
princesse et elle ajouta vivement: Je vous rpte ce que j'ai entendu
dire, je n'ai aucune espce de notion de qui c'est, on a dit derrire
moi que c'taient des voisins de campagne de Mme de Saint-Euverte,
mais je ne crois pas que personne les connaisse. a doit tre des
gens de la campagne! Du reste, je ne sais pas si vous tes trs
rpandu dans la brillante socit qui se trouve ici, mais je n'ai pas
ide du nom de toutes ces tonnantes personnes. A quoi pensez-vous
qu'ils passent leur vie en dehors des soires de Mme de Saint-Euverte?
Elle a d les faire venir avec les musiciens, les chaises et les
rafrachissements. Avouez que ces invits de chez Belloir sont
magnifiques. Est-ce que vraiment elle a le courage de louer ces
figurants toutes les semaines. Ce n'est pas possible!

--Ah! Mais Cambremer, c'est un nom authentique et ancien, dit le
gnral.

--Je ne vois aucun mal  ce que ce soit ancien, rpondit schement la
princesse, mais en tous cas ce n'est-ce pas euphonique, ajouta-t-elle
en dtachant le mot euphonique comme s'il tait entre guillemets,
petite affectation de dpit qui tait particulire  la coterie
Guermantes.

--Vous trouvez? Elle est jolie  croquer, dit le gnral qui ne perdait
pas Mme de Cambremer de vue. Ce n'est pas votre avis, princesse?

--Elle se met trop en avant, je trouve que chez une si jeune femme, ce
n'est pas agrable, car je ne crois pas qu'elle soit ma contemporaine,
rpondit Mme des Laumes (cette expression tant commune aux Gallardon
et aux Guermantes).

Mais la princesse voyant que M. de Froberville continuait  regarder
Mme de Cambremer, ajouta moiti par mchancet pour celle-ci, moiti
par amabilit pour le gnral: Pas agrable... pour son mari! Je
regrette de ne pas la connatre puisqu'elle vous tient  coeur, je vous
aurais prsent, dit la princesse qui probablement n'en aurait rien
fait si elle avait connu la jeune femme. Je vais tre oblige de vous
dire bonsoir, parce que c'est la fte d'une amie  qui je dois aller
la souhaiter, dit-elle d'un ton modeste et vrai, rduisant la runion
mondaine  laquelle elle se rendait  la simplicit d'une crmonie
ennuyeuse mais o il tait obligatoire et touchant d'aller. D'ailleurs
je dois y retrouver Basin qui, pendant que j'tais ici, est all voir
ses amis que vous connaissez, je crois, qui ont un nom de pont, les
Ina.

--'a t d'abord un nom de victoire, princesse, dit le gnral.
Qu'est-ce que vous voulez, pour un vieux briscard comme moi,
ajouta-t-il en tant son monocle pour l'essuyer, comme il aurait
chang un pansement, tandis que la princesse dtournait
instinctivement les yeux, cette noblesse d'Empire, c'est autre chose
bien entendu, mais enfin, pour ce que c'est, c'est trs beau dans son
genre, ce sont des gens qui en somme se sont battus en hros.

--Mais je suis pleine de respect pour les hros, dit la princesse, sur
un ton lgrement ironique: si je ne vais pas avec Basin chez cette
princesse d'Ina, ce n'est pas du tout pour a, c'est tout simplement
parce que je ne les connais pas. Basin les connat, les chrit. Oh!
non, ce n'est pas ce que vous pouvez penser, ce n'est pas un flirt, je
n'ai pas  m'y opposer! Du reste, pour ce que cela sert quand je veux
m'y opposer! ajouta-t-elle d'une voix mlancolique, car tout le monde
savait que ds le lendemain du jour o le prince des Laumes avait
pous sa ravissante cousine, il n'avait pas cess de la tromper. Mais
enfin ce n'est pas le cas, ce sont des gens qu'il a connus autrefois,
il en fait ses choux gras, je trouve cela trs bien. D'abord je vous
dirai que rien que ce qu'il m'a dit de leur maison... Pensez que tous
leurs meubles sont Empire!

--Mais, princesse, naturellement, c'est parce que c'est le mobilier de
leurs grands-parents.

--Mais je ne vous dis pas, mais a n'est pas moins laid pour a. Je
comprends trs bien qu'on ne puisse pas avoir de jolies choses, mais
au moins qu'on n'ait pas de choses ridicules. Qu'est-ce que vous
voulez? je ne connais rien de plus pompier, de plus bourgeois que cet
horrible style avec ces commodes qui ont des ttes de cygnes comme des
baignoires.

--Mais je crois mme qu'ils ont de belles choses, ils doivent avoir la
fameuse table de mosaque sur laquelle a t sign le trait de...

--Ah! Mais qu'ils aient des choses intressantes au point de vue de
l'histoire, je ne vous dis pas. Mais a ne peut pas tre beau...
puisque c'est horrible! Moi j'ai aussi des choses comme a que Basin a
hrites des Montesquiou. Seulement elles sont dans les greniers de
Guermantes o personne ne les voit. Enfin, du reste, ce n'est pas la
question, je me prcipiterais chez eux avec Basin, j'irais les voir
mme au milieu de leurs sphinx et de leur cuivre si je les
connaissais, mais... je ne les connais pas! Moi, on m'a toujours dit
quand j'tais petite que ce n'tait pas poli d'aller chez les gens
qu'on ne connaissait pas, dit-elle en prenant un ton puril. Alors, je
fais ce qu'on m'a appris. Voyez-vous ces braves gens s'ils voyaient
entrer une personne qu'ils ne connaissent pas? Ils me recevraient
peut-tre trs mal! dit la princesse.

Et par coquetterie elle embellit le sourire que cette supposition lui
arrachait, en donnant  son regard fix sur le gnral une expression
rveuse et douce.

--Ah! princesse, vous savez bien qu'ils ne se tiendraient pas de
joie...

--Mais non, pourquoi? lui demanda-t-elle avec une extrme vivacit,
soit pour ne pas avoir l'air de savoir que c'est parce qu'elle tait
une des plus grandes dames de France, soit pour avoir le plaisir de
l'entendre dire au gnral. Pourquoi? Qu'en savez-vous? Cela leur
serait peut-tre tout ce qu'il y a de plus dsagrable. Moi je ne sais
pas, mais si j'en juge par moi, cela m'ennuie dj tant de voir les
personnes que je connais, je crois que s'il fallait voir des gens que
je ne connais pas, mme hroques, je deviendrais folle. D'ailleurs,
voyons, sauf lorsqu'il s'agit de vieux amis comme vous qu'on connat
sans cela, je ne sais pas si l'hrosme serait d'un format trs
portatif dans le monde. a m'ennuie dj souvent de donner des dners,
mais s'il fallait offrir le bras  Spartacus pour aller  table... Non
vraiment, ce ne serait jamais  Vercingtorix que je ferais signe
comme quatorzime. Je sens que je le rserverais pour les grandes
soires. Et comme je n'en donne pas...

--Ah! princesse, vous n'tes pas Guermantes pour des prunes. Le
possdez-vous assez, l'esprit des Guermantes!

--Mais on dit toujours l'esprit des Guermantes, je n'ai jamais pu
comprendre pourquoi. Vous en connaissez donc d'autres qui en aient,
ajouta-t-elle dans un clat de rire cumant et joyeux, les traits de
son visage concentrs, accoupls dans le rseau de son animation, les
yeux tincelants, enflamms d'un ensoleillement radieux de gat que
seuls avaient le pouvoir de faire rayonner ainsi les propos,
fussent-ils tenus par la princesse elle-mme, qui taient une louange
de son esprit ou de sa beaut. Tenez, voil Swann qui a l'air de
saluer votre Cambremer; l... il est  ct de la mre Saint-Euverte,
vous ne voyez pas! Demandez-lui de vous prsenter. Mais dpchez-vous,
il cherche  s'en aller!

--Avez-vous remarqu quelle affreuse mine il a? dit le gnral.

--Mon petit Charles! Ah! enfin il vient, je commenais  supposer qu'il
ne voulait pas me voir!

Swann aimait beaucoup la princesse des Laumes, puis sa vue lui
rappelait Guermantes, terre voisine de Combray, tout ce pays qu'il
aimait tant et o il ne retournait plus pour ne pas s'loigner
d'Odette. Usant des formes mi-artistes, mi-galantes, par lesquelles il
savait plaire  la princesse et qu'il retrouvait tout naturellement
quand il se retrempait un instant dans son ancien milieu,--et voulant
d'autre part pour lui-mme exprimer la nostalgie qu'il avait de la
campagne:

--Ah! dit-il  la cantonade, pour tre entendu  la fois de Mme de
Saint-Euverte  qui il parlait et de Mme des Laumes pour qui il
parlait, voici la charmante princesse! Voyez, elle est venue tout
exprs de Guermantes pour entendre le Saint-Franois d'Assise de Liszt
et elle n'a eu le temps, comme une jolie msange, que d'aller piquer
pour les mettre sur sa tte quelques petits fruits de prunier des
oiseaux et d'aubpine; il y a mme encore de petites gouttes de rose,
un peu de la gele blanche qui doit faire gmir la duchesse. C'est
trs joli, ma chre princesse.

--Comment la princesse est venue exprs de Guermantes? Mais c'est trop!
Je ne savais pas, je suis confuse, s'crie navement Mme de
Saint-Euverte qui tait peu habitue au tour d'esprit de Swann. Et
examinant la coiffure de la princesse: Mais c'est vrai, cela imite...
comment dirais-je, pas les chtaignes, non, oh! c'est une ide
ravissante, mais comment la princesse pouvait-elle connatre mon
programme. Les musiciens ne me l'ont mme pas communiqu  moi.

Swann, habitu quand il tait auprs d'une femme avec qui il avait
gard des habitudes galantes de langage, de dire des choses dlicates
que beaucoup de gens du monde ne comprenaient pas, ne daigna pas
expliquer  Mme de Saint-Euverte qu'il n'avait parl que par
mtaphore. Quant  la princesse, elle se mit  rire aux clats, parce
que l'esprit de Swann tait extrmement apprci dans sa coterie et
aussi parce qu'elle ne pouvait entendre un compliment s'adressant 
elle sans lui trouver les grces les plus fines et une irrsistible
drlerie.

--H bien! je suis ravie, Charles, si mes petits fruits d'aubpine vous
plaisent. Pourquoi est-ce que vous saluez cette Cambremer, est-ce que
vous tes aussi son voisin de campagne?

Mme de Saint-Euverte voyant que la princesse avait l'air content de
causer avec Swann s'tait loigne.

--Mais vous l'tes vous-mme, princesse.

--Moi, mais ils ont donc des campagnes partout, ces gens! Mais comme
j'aimerais tre  leur place!

--Ce ne sont pas les Cambremer, c'taient ses parents  elle; elle est
une demoiselle Legrandin qui venait  Combray. Je ne sais pas si vous
savez que vous tes la comtesse de Combray et que le chapitre vous
doit une redevance.

--Je ne sais pas ce que me doit le chapitre mais je sais que je suis
tape de cent francs tous les ans par le cur, ce dont je me
passerais. Enfin ces Cambremer ont un nom bien tonnant. Il finit
juste  temps, mais il finit mal! dit-elle en riant.

--Il ne commence pas mieux, rpondit Swann.

--En effet cette double abrviation!...

--C'est quelqu'un de trs en colre et de trs convenable qui n'a pas
os aller jusqu'au bout du premier mot.

--Mais puisqu'il ne devait pas pouvoir s'empcher de commencer le
second, il aurait mieux fait d'achever le premier pour en finir une
bonne fois. Nous sommes en train de faire des plaisanteries d'un got
charmant, mon petit Charles, mais comme c'est ennuyeux de ne plus vous
voir, ajouta-t-elle d'un ton clin, j'aime tant causer avec vous.
Pensez que je n'aurais mme pas pu faire comprendre  cet idiot de
Froberville que le nom de Cambremer tait tonnant. Avouez que la vie
est une chose affreuse. Il n'y a que quand je vous vois que je cesse
de m'ennuyer.

Et sans doute cela n'tait pas vrai. Mais Swann et la princesse
avaient une mme manire de juger les petites choses qui avait pour
effet-- moins que ce ne ft pour cause--une grande analogie dans la
faon de s'exprimer et jusque dans la prononciation. Cette
ressemblance ne frappait pas parce que rien n'tait plus diffrent que
leurs deux voix. Mais si on parvenait par la pense  ter aux propos
de Swann la sonorit qui les enveloppait, les moustaches d'entre
lesquelles ils sortaient, on se rendait compte que c'taient les mmes
phrases, les mmes inflexions, le tour de la coterie Guermantes. Pour
les choses importantes, Swann et la princesse n'avaient les mmes
ides sur rien. Mais depuis que Swann tait si triste, ressentant
toujours cette espce de frisson qui prcde le moment o l'on va
pleurer, il avait le mme besoin de parler du chagrin qu'un assassin a
de parler de son crime. En entendant la princesse lui dire que la vie
tait une chose affreuse, il prouva la mme douceur que si elle lui
avait parl d'Odette.

--Oh! oui, la vie est une chose affreuse. Il faut que nous nous
voyions, ma chre amie. Ce qu'il y a de gentil avec vous, c'est que
vous n'tes pas gaie. On pourrait passer une soire ensemble.

--Mais je crois bien, pourquoi ne viendriez-vous pas  Guermantes, ma
belle-mre serait folle de joie. Cela passe pour trs laid, mais je
vous dirai que ce pays ne me dplat pas, j'ai horreur des pays
pittoresques.

--Je crois bien, c'est admirable, rpondit Swann, c'est presque trop
beau, trop vivant pour moi, en ce moment; c'est un pays pour tre
heureux. C'est peut-tre parce que j'y ai vcu, mais les choses m'y
parlent tellement. Ds qu'il se lve un souffle d'air, que les bls
commencent  remuer, il me semble qu'il y a quelqu'un qui va arriver,
que je vais recevoir une nouvelle; et ces petites maisons au bord de
l'eau... je serais bien malheureux!

--Oh! mon petit Charles, prenez garde, voil l'affreuse Rampillon qui
m'a vue, cachez-moi, rappelez-moi donc ce qui lui est arriv, je
confonds, elle a mari sa fille ou son amant, je ne sais plus;
peut-tre les deux... et ensemble!... Ah! non, je me rappelle, elle a
t rpudie par son prince... ayez l'air de me parler pour que cette
Brnice ne vienne pas m'inviter  dner. Du reste, je me sauve.
Ecoutez, mon petit Charles, pour une fois que je vous vois, vous ne
voulez pas vous laisser enlever et que je vous emmne chez la
princesse de Parme qui serait tellement contente, et Basin aussi qui
doit m'y rejoindre. Si on n'avait pas de vos nouvelles par Mm...
Pensez que je ne vous vois plus jamais!

Swann refusa; ayant prvenu M. de Charlus qu'en quittant de chez Mme
de Saint-Euverte il rentrerait directement chez lui, il ne se souciait
pas en allant chez la princesse de Parme de risquer de manquer un mot
qu'il avait tout le temps espr se voir remettre par un domestique
pendant la soire, et que peut-tre il allait trouver chez son
concierge. Ce pauvre Swann, dit ce soir-l Mme des Laumes  son mari,
il est toujours gentil, mais il a l'air bien malheureux. Vous le
verrez, car il a promis de venir dner un de ces jours. Je trouve
ridicule au fond qu'un homme de son intelligence souffre pour une
personne de ce genre et qui n'est mme pas intressante, car on la dit
idiote, ajouta-t-elle avec la sagesse des gens non amoureux qui
trouvent qu'un homme d'esprit ne devrait tre malheureux que pour une
personne qui en valt la peine; c'est  peu prs comme s'tonner qu'on
daigne souffrir du cholra par le fait d'un tre aussi petit que le
bacille virgule.

Swann voulait partir, mais au moment o il allait enfin s'chapper, le
gnral de Froberville lui demanda  connatre Mme de Cambremer et il
fut oblig de rentrer avec lui dans le salon pour la chercher.

--Dites donc, Swann, j'aimerais mieux tre le mari de cette femme-l
que d'tre massacr par les sauvages, qu'en dites-vous?

Ces mots massacr par les sauvages percrent douloureusement le coeur
de Swann; aussitt il prouva le besoin de continuer la conversation
avec le gnral:

--Ah! lui dit-il, il y a eu de bien belles vies qui ont fini de cette
faon... Ainsi vous savez... ce navigateur dont Dumont d'Urville
ramena les cendres, La Prouse...(et Swann tait dj heureux comme
s'il avait parl d'Odette.) C'est un beau caractre et qui
m'intresse beaucoup que celui de La Prouse, ajouta-t-il d'un air
mlancolique.

--Ah! parfaitement, La Prouse, dit le gnral. C'est un nom connu. Il
a sa rue.

--Vous connaissez quelqu'un rue La Prouse? demanda Swann d'un air
agit.

--Je ne connais que Mme de Chanlivault, la soeur de ce brave
Chaussepierre. Elle nous a donn une jolie soire de comdie l'autre
jour. C'est un salon qui sera un jour trs lgant, vous verrez!

--Ah! elle demeure rue La Prouse. C'est sympathique, c'est une jolie
rue, si triste.

--Mais non; c'est que vous n'y tes pas all depuis quelque temps; ce
n'est plus triste, cela commence  se construire, tout ce quartier-l.

Quand enfin Swann prsenta M. de Froberville  la jeune Mme de
Cambremer, comme c'tait la premire fois qu'elle entendait le nom du
gnral, elle esquissa le sourire de joie et de surprise qu'elle
aurait eu si on n'en avait jamais prononc devant elle d'autre que
celui-l, car ne connaissant pas les amis de sa nouvelle famille, 
chaque personne qu'on lui amenait, elle croyait que c'tait l'un
d'eux, et pensant qu'elle faisait preuve de tact en ayant l'air d'en
avoir tant entendu parler depuis qu'elle tait marie, elle tendait la
main d'un air hsitant destin  prouver la rserve apprise qu'elle
avait  vaincre et la sympathie spontane qui russissait  en
triompher. Aussi ses beaux-parents, qu'elle croyait encore les gens
les plus brillants de France, dclaraient-ils qu'elle tait un ange;
d'autant plus qu'ils prfraient paratre, en la faisant pouser 
leur fils, avoir cd  l'attrait plutt de ses qualits que de sa
grande fortune.

--On voit que vous tes musicienne dans l'me, madame, lui dit le
gnral en faisant inconsciemment allusion  l'incident de la bobche.

Mais le concert recommena et Swann comprit qu'il ne pourrait pas s'en
aller avant la fin de ce nouveau numro du programme. Il souffrait de
rester enferm au milieu de ces gens dont la btise et les ridicules
le frappaient d'autant plus douloureusement qu'ignorant son amour,
incapables, s'ils l'avaient connu, de s'y intresser et de faire autre
chose que d'en sourire comme d'un enfantillage ou de le dplorer comme
une folie, ils le lui faisaient apparatre sous l'aspect d'un tat
subjectif qui n'existait que pour lui, dont rien d'extrieur ne lui
affirmait la ralit; il souffrait surtout, et au point que mme le
son des instruments lui donnait envie de crier, de prolonger son exil
dans ce lieu o Odette ne viendrait jamais, o personne, o rien ne la
connaissait, d'o elle tait entirement absente.

Mais tout  coup ce fut comme si elle tait entre, et cette
apparition lui fut une si dchirante souffrance qu'il dut porter la
main  son coeur. C'est que le violon tait mont  des notes hautes o
il restait comme pour une attente, une attente qui se prolongeait sans
qu'il cesst de les tenir, dans l'exaltation o il tait d'apercevoir
dj l'objet de son attente qui s'approchait, et avec un effort
dsespr pour tcher de durer jusqu' son arrive, de l'accueillir
avant d'expirer, de lui maintenir encore un moment de toutes ses
dernires forces le chemin ouvert pour qu'il pt passer, comme on
soutient une porte qui sans cela retomberait. Et avant que Swann et
eu le temps de comprendre, et de se dire: C'est la petite phrase de
la sonate de Vinteuil, n'coutons pas! tous ses souvenirs du temps o
Odette tait prise de lui, et qu'il avait russi jusqu' ce jour 
maintenir invisibles dans les profondeurs de son tre, tromps par ce
brusque rayon du temps d'amour qu'ils crurent revenu, s'taient
rveills, et  tire d'aile, taient remonts lui chanter perdument,
sans piti pour son infortune prsente, les refrains oublis du
bonheur.

Au lieu des expressions abstraites temps o j'tais heureux, temps
o j'tais aim, qu'il avait souvent prononces jusque-l et sans
trop souffrir, car son intelligence n'y avait enferm du pass que de
prtendus extraits qui n'en conservaient rien, il retrouva tout ce qui
de ce bonheur perdu avait fix  jamais la spcifique et volatile
essence; il revit tout, les ptales neigeux et friss du chrysanthme
qu'elle lui avait jet dans sa voiture, qu'il avait gard contre ses
lvres--l'adresse en relief de la Maison Dore sur la lettre o il
avait lu: Ma main tremble si fort en vous crivant--le rapprochement
de ses sourcils quand elle lui avait dit d'un air suppliant: Ce n'est
pas dans trop longtemps que vous me ferez signe?, il sentit l'odeur
du fer du coiffeur par lequel il se faisait relever sa brosse
pendant que Lordan allait chercher la petite ouvrire, les pluies
d'orage qui tombrent si souvent ce printemps-l, le retour glacial
dans sa victoria, au clair de lune, toutes les mailles d'habitudes
mentales, d'impressions saisonnires, de crations cutanes, qui
avaient tendu sur une suite de semaines un rseau uniforme dans
lequel son corps se trouvait repris. A ce moment-l, il satisfaisait
une curiosit voluptueuse en connaissant les plaisirs des gens qui
vivent par l'amour. Il avait cru qu'il pourrait s'en tenir l, qu'il
ne serait pas oblig d'en apprendre les douleurs; comme maintenant le
charme d'Odette lui tait peu de chose auprs de cette formidable
terreur qui le prolongeait comme un trouble halo, cette immense
angoisse de ne pas savoir  tous moments ce qu'elle avait fait, de ne
pas la possder partout et toujours! Hlas, il se rappela l'accent
dont elle s'tait crie: Mais je pourrai toujours vous voir, je suis
toujours libre! elle qui ne l'tait plus jamais! l'intrt, la
curiosit qu'elle avait eus pour sa vie  lui, le dsir passionn
qu'il lui fit la faveur,--redoute au contraire par lui en ce temps-l
comme une cause d'ennuyeux drangements--de l'y laisser pntrer; comme
elle avait t oblige de le prier pour qu'il se laisst mener chez
les Verdurin; et, quand il la faisait venir chez lui une fois par
mois, comme il avait fallu, avant qu'il se laisst flchir, qu'elle
lui rptt le dlice que serait cette habitude de se voir tous les
jours dont elle rvait alors qu'elle ne lui semblait  lui qu'un
fastidieux tracas, puis qu'elle avait prise en dgot et
dfinitivement rompue, pendant qu'elle tait devenue pour lui un si
invincible et si douloureux besoin. Il ne savait pas dire si vrai
quand,  la troisime fois qu'il l'avait vue, comme elle lui rptait:
Mais pourquoi ne me laissez-vous pas venir plus souvent, il lui
avait dit en riant, avec galanterie: par peur de souffrir.
Maintenant, hlas! il arrivait encore parfois qu'elle lui crivt d'un
restaurant ou d'un htel sur du papier qui en portait le nom imprim;
mais c'tait comme des lettres de feu qui le brlaient. C'est crit
de l'htel Vouillemont? Qu'y peut-elle tre alle faire! avec qui? que
s'y est-il pass? Il se rappela les becs de gaz qu'on teignait
boulevard des Italiens quand il l'avait rencontre contre tout espoir
parmi les ombres errantes dans cette nuit qui lui avait sembl presque
surnaturelle et qui en effet--nuit d'un temps o il n'avait mme pas 
se demander s'il ne la contrarierait pas en la cherchant, en la
retrouvant, tant il tait sr qu'elle n'avait pas de plus grande joie
que de le voir et de rentrer avec lui,--appartenait bien  un monde
mystrieux o on ne peut jamais revenir quand les portes s'en sont
refermes. Et Swann aperut, immobile en face de ce bonheur revcu, un
malheureux qui lui fit piti parce qu'il ne le reconnut pas tout de
suite, si bien qu'il dut baisser les yeux pour qu'on ne vt pas qu'ils
taient pleins de larmes. C'tait lui-mme.

Quand il l'eut compris, sa piti cessa, mais il fut jaloux de l'autre
lui-mme qu'elle avait aim, il fut jaloux de ceux dont il s'tait dit
souvent sans trop souffrir, elle les aime peut-tre, maintenant
qu'il avait chang l'ide vague d'aimer, dans laquelle il n'y a pas
d'amour, contre les ptales du chrysanthme et l'en tte de la
Maison d'Or, qui, eux en taient pleins. Puis sa souffrance devenant
trop vive, il passa sa main sur son front, laissa tomber son monocle,
en essuya le verre. Et sans doute s'il s'tait vu  ce moment-l, il
eut ajout  la collection de ceux qu'il avait distingus le monocle
qu'il dplaait comme une pense importune et sur la face embue
duquel, avec un mouchoir, il cherchait  effacer des soucis.

Il y a dans le violon,--si ne voyant pas l'instrument, on ne peut pas
rapporter ce qu'on entend  son image laquelle modifie la sonorit--des
accents qui lui sont si communs avec certaines voix de contralto,
qu'on a l'illusion qu'une chanteuse s'est ajoute au concert. On lve
les yeux, on ne voit que les tuis, prcieux comme des botes
chinoises, mais, par moment, on est encore tromp par l'appel dcevant
de la sirne; parfois aussi on croit entendre un gnie captif qui se
dbat au fond de la docte bote, ensorcele et frmissante, comme un
diable dans un bnitier; parfois enfin, c'est, dans l'air, comme un
tre surnaturel et pur qui passe en droulant son message invisible.

Comme si les instrumentistes, beaucoup moins jouaient la petite phrase
qu'ils n'excutaient les rites exigs d'elle pour qu'elle appart, et
procdaient aux incantations ncessaires pour obtenir et prolonger
quelques instants le prodige de son vocation, Swann, qui ne pouvait
pas plus la voir que si elle avait appartenu  un monde ultra-violet,
et qui gotait comme le rafrachissement d'une mtamorphose dans la
ccit momentane dont il tait frapp en approchant d'elle, Swann la
sentait prsente, comme une desse protectrice et confidente de son
amour, et qui pour pouvoir arriver jusqu' lui devant la foule et
l'emmener  l'cart pour lui parler, avait revtu le dguisement de
cette apparence sonore. Et tandis qu'elle passait, lgre, apaisante
et murmure comme un parfum, lui disant ce qu'elle avait  lui dire et
dont il scrutait tous les mots, regrettant de les voir s'envoler si
vite, il faisait involontairement avec ses lvres le mouvement de
baiser au passage le corps harmonieux et fuyant. Il ne se sentait plus
exil et seul puisque, elle, qui s'adressait  lui, lui parlait 
mi-voix d'Odette. Car il n'avait plus comme autrefois l'impression
qu'Odette et lui n'taient pas connus de la petite phrase. C'est que
si souvent elle avait t tmoin de leurs joies! Il est vrai que
souvent aussi elle l'avait averti de leur fragilit. Et mme, alors
que dans ce temps-l il devinait de la souffrance dans son sourire,
dans son intonation limpide et dsenchante, aujourd'hui il y trouvait
plutt la grce d'une rsignation presque gaie. De ces chagrins dont
elle lui parlait autrefois et qu'il la voyait, sans qu'il ft atteint
par eux, entraner en souriant dans son cours sinueux et rapide, de
ces chagrins qui maintenant taient devenus les siens sans qu'il et
l'esprance d'en tre jamais dlivr, elle semblait lui dire comme
jadis de son bonheur: Qu'est-ce, cela? tout cela n'est rien. Et la
pense de Swann se porta pour la premire fois dans un lan de piti
et de tendresse vers ce Vinteuil, vers ce frre inconnu et sublime qui
lui aussi avait d tant souffrir; qu'avait pu tre sa vie? au fond de
quelles douleurs avait-il puis cette force de dieu, cette puissance
illimite de crer? Quand c'tait la petite phrase qui lui parlait de
la vanit de ses souffrances, Swann trouvait de la douceur  cette
mme sagesse qui tout  l'heure pourtant lui avait paru intolrable,
quand il croyait la lire dans les visages des indiffrents qui
considraient son amour comme une divagation sans importance. C'est
que la petite phrase au contraire, quelque opinion qu'elle pt avoir
sur la brve dure de ces tats de l'me, y voyait quelque chose, non
pas comme faisaient tous ces gens, de moins srieux que la vie
positive, mais au contraire de si suprieur  elle que seul il valait
la peine d'tre exprim. Ces charmes d'une tristesse intime, c'tait
eux qu'elle essayait d'imiter, de recrer, et jusqu' leur essence qui
est pourtant d'tre incommunicables et de sembler frivoles  tout
autre qu' celui qui les prouve, la petite phrase l'avait capte,
rendue visible. Si bien qu'elle faisait confesser leur prix et goter
leur douceur divine, par tous ces mmes assistants--si seulement ils
taient un peu musiciens--qui ensuite les mconnatraient dans la vie,
en chaque amour particulier qu'ils verraient natre prs d'eux. Sans
doute la forme sous laquelle elle les avait codifis ne pouvait pas se
rsoudre en raisonnements. Mais depuis plus d'une anne que lui
rvlant  lui-mme bien des richesses de son me, l'amour de la
musique tait pour quelque temps au moins n en lui, Swann tenait les
motifs musicaux pour de vritables ides, d'un autre monde, d'un autre
ordre, ides voiles de tnbres, inconnues, impntrables 
l'intelligence, mais qui n'en sont pas moins parfaitement distinctes
les unes des autres, ingales entre elles de valeur et de
signification. Quand aprs la soire Verdurin, se faisant rejouer la
petite phrase, il avait cherch  dmler comment  la faon d'un
parfum, d'une caresse, elle le circonvenait, elle l'enveloppait, il
s'tait rendu compte que c'tait au faible cart entre les cinq notes
qui la composaient et au rappel constant de deux d'entre elles
qu'tait due cette impression de douceur rtracte et frileuse; mais
en ralit il savait qu'il raisonnait ainsi non sur la phrase
elle-mme mais sur de simples valeurs, substitues pour la commodit
de son intelligence  la mystrieuse entit qu'il avait perue, avant
de connatre les Verdurin,  cette soire o il avait entendu pour la
premire fois la sonate. Il savait que le souvenir mme du piano
faussait encore le plan dans lequel il voyait les choses de la
musique, que le champ ouvert au musicien n'est pas un clavier mesquin
de sept notes, mais un clavier incommensurable, encore presque tout
entier inconnu, o seulement  et l, spares par d'paisses
tnbres inexplores, quelques-unes des millions de touches de
tendresse, de passion, de courage, de srnit, qui le composent,
chacune aussi diffrente des autres qu'un univers d'un autre univers,
ont t dcouvertes par quelques grands artistes qui nous rendent le
service, en veillant en nous le correspondant du thme qu'ils ont
trouv, de nous montrer quelle richesse, quelle varit, cache  notre
insu cette grande nuit impntre et dcourageante de notre me que
nous prenons pour du vide et pour du nant. Vinteuil avait t l'un de
ces musiciens. En sa petite phrase, quoiqu'elle prsentt  la raison
une surface obscure, on sentait un contenu si consistant, si
explicite, auquel elle donnait une force si nouvelle, si originale,
que ceux qui l'avaient entendue la conservaient en eux de plain-pied
avec les ides de l'intelligence. Swann s'y reportait comme  une
conception de l'amour et du bonheur dont immdiatement il savait aussi
bien en quoi elle tait particulire, qu'il le savait pour la
Princesse de Clves, ou pour Ren, quand leur nom se prsentait 
sa mmoire. Mme quand il ne pensait pas  la petite phrase, elle
existait latente dans son esprit au mme titre que certaines autres
notions sans quivalent, comme les notions de la lumire, du son, du
relief, de la volupt physique, qui sont les riches possessions dont
se diversifie et se pare notre domaine intrieur. Peut-tre les
perdrons-nous, peut-tre s'effaceront-elles, si nous retournons au
nant. Mais tant que nous vivons nous ne pouvons pas plus faire que
nous ne les ayons connues que nous ne le pouvons pour quelque objet
rel, que nous ne pouvons, par exemple, douter de la lumire de la
lampe qu'on allume devant les objets mtamorphoss de notre chambre
d'o s'est chapp jusqu'au souvenir de l'obscurit. Par l, la phrase
de Vinteuil avait, comme tel thme de Tristan par exemple, qui nous
reprsente aussi une certaine acquisition sentimentale, pous notre
condition mortelle, pris quelque chose d'humain qui tait assez
touchant. Son sort tait li  l'avenir,  la ralit de notre me
dont elle tait un des ornements les plus particuliers, les mieux
diffrencis. Peut-tre est-ce le nant qui est le vrai et tout notre
rve est-il inexistant, mais alors nous sentons qu'il faudra que ces
phrases musicales, ces notions qui existent par rapport  lui, ne
soient rien non plus. Nous prirons mais nous avons pour otages ces
captives divines qui suivront notre chance. Et la mort avec elles a
quelque chose de moins amer, de moins inglorieux, peut-tre de moins
probable.

Swann n'avait donc pas tort de croire que la phrase de la sonate
existt rellement. Certes, humaine  ce point de vue, elle
appartenait pourtant  un ordre de cratures surnaturelles et que nous
n'avons jamais vues, mais que malgr cela nous reconnaissons avec
ravissement quand quelque explorateur de l'invisible arrive  en
capter une,  l'amener, du monde divin o il a accs, briller quelques
instants au-dessus du ntre. C'est ce que Vinteuil avait fait pour la
petite phrase. Swann sentait que le compositeur s'tait content, avec
ses instruments de musique, de la dvoiler, de la rendre visible, d'en
suivre et d'en respecter le dessin d'une main si tendre, si prudente,
si dlicate et si sre que le son s'altrait  tout moment,
s'estompant pour indiquer une ombre, revivifi quand il lui fallait
suivre  la piste un plus hardi contour. Et une preuve que Swann ne se
trompait pas quand il croyait  l'existence relle de cette phrase,
c'est que tout amateur un peu fin se ft tout de suite aperu de
l'imposture, si Vinteuil ayant eu moins de puissance pour en voir et
en rendre les formes, avait cherch  dissimuler, en ajoutant  et l
des traits de son cru, les lacunes de sa vision ou les dfaillances de
sa main.

Elle avait disparu. Swann savait qu'elle reparatrait  la fin du
dernier mouvement, aprs tout un long morceau que le pianiste de Mme
Verdurin sautait toujours. Il y avait l d'admirables ides que Swann
n'avait pas distingues  la premire audition et qu'il percevait
maintenant, comme si elles se fussent, dans le vestiaire de sa
mmoire, dbarrasses du dguisement uniforme de la nouveaut. Swann
coutait tous les thmes pars qui entreraient dans la composition de
la phrase, comme les prmisses dans la conclusion ncessaire, il
assistait  sa gense. O audace aussi gniale peut-tre, se
disait-il, que celle d'un Lavoisier, d'un Ampre, l'audace d'un
Vinteuil exprimentant, dcouvrant les lois secrtes d'une force
inconnue, menant  travers l'inexplor, vers le seul but possible,
l'attelage invisible auquel il se fie et qu'il n'apercevra jamais. Le
beau dialogue que Swann entendit entre le piano et le violon au
commencement du dernier morceau! La suppression des mots humains, loin
d'y laisser rgner la fantaisie, comme on aurait pu croire, l'en avait
limine; jamais le langage parl ne fut si inflexiblement ncessit,
ne connut  ce point la pertinence des questions, l'vidence des
rponses. D'abord le piano solitaire se plaignit, comme un oiseau
abandonn de sa compagne; le violon l'entendit, lui rpondit comme
d'un arbre voisin. C'tait comme au commencement du monde, comme s'il
n'y avait encore eu qu'eux deux sur la terre, ou plutt dans ce monde
ferm  tout le reste, construit par la logique d'un crateur et o
ils ne seraient jamais que tous les deux: cette sonate. Est-ce un
oiseau, est-ce l'me incomplte encore de la petite phrase, est-ce une
fe, invisible et gmissant dont le piano ensuite redisait tendrement
la plainte? Ses cris taient si soudains que le violoniste devait se
prcipiter sur son archet pour les recueillir. Merveilleux oiseau! le
violoniste semblait vouloir le charmer, l'apprivoiser, le capter. Dj
il avait pass dans son me, dj la petite phrase voque agitait
comme celui d'un mdium le corps vraiment possd du violoniste. Swann
savait qu'elle allait parler encore une fois. Et il s'tait si bien
ddoubl que l'attente de l'instant imminent o il allait se retrouver
en face d'elle le secoua d'un de ces sanglots qu'un beau vers ou une
triste nouvelle provoquent en nous, non pas quand nous sommes seuls,
mais si nous les apprenons  des amis en qui nous nous apercevons
comme un autre dont l'motion probable les attendrit. Elle reparut,
mais cette fois pour se suspendre dans l'air et se jouer un instant
seulement, comme immobile, et pour expirer aprs. Aussi Swann ne
perdait-il rien du temps si court o elle se prorogeait. Elle tait
encore l comme une bulle irise qui se soutient. Tel un arc-en-ciel,
dont l'clat faiblit, s'abaisse, puis se relve et avant de
s'teindre, s'exalte un moment comme il n'avait pas encore fait: aux
deux couleurs qu'elle avait jusque-l laiss paratre, elle ajouta
d'autres cordes diapres, toutes celles du prisme, et les fit chanter.
Swann n'osait pas bouger et aurait voulu faire tenir tranquilles aussi
les autres personnes, comme si le moindre mouvement avait pu
compromettre le prestige surnaturel, dlicieux et fragile qui tait si
prs de s'vanouir. Personne,  dire vrai, ne songeait  parler. La
parole ineffable d'un seul absent, peut-tre d'un mort (Swann ne
savait pas si Vinteuil vivait encore) s'exhalant au-dessus des rites
de ces officiants, suffisait  tenir en chec l'attention de trois
cents personnes, et faisait de cette estrade o une me tait ainsi
voque un des plus nobles autels o pt s'accomplir une crmonie
surnaturelle. De sorte que quand la phrase se fut enfin dfaite
flottant en lambeaux dans les motifs suivants qui dj avaient pris sa
place, si Swann au premier instant fut irrit de voir la comtesse de
Monteriender, clbre par ses navets, se pencher vers lui pour lui
confier ses impressions avant mme que la sonate ft finie, il ne put
s'empcher de sourire, et peut-tre de trouver aussi un sens profond
qu'elle n'y voyait pas, dans les mots dont elle se servit. merveille
par la virtuosit des excutants, la comtesse s'cria en s'adressant 
Swann: C'est prodigieux, je n'ai jamais rien vu d'aussi fort... Mais
un scrupule d'exactitude lui faisant corriger cette premire
assertion, elle ajouta cette rserve: rien d'aussi fort... depuis les
tables tournantes!

A partir de cette soire, Swann comprit que le sentiment qu'Odette
avait eu pour lui ne renatrait jamais, que ses esprances de bonheur
ne se raliseraient plus. Et les jours o par hasard elle avait encore
t gentille et tendre avec lui, si elle avait eu quelque attention,
il notait ces signes apparents et menteurs d'un lger retour vers lui,
avec cette sollicitude attendrie et sceptique, cette joie dsespre
de ceux qui, soignant un ami arriv aux derniers jours d'une maladie
incurable, relatent comme des faits prcieux hier, il a fait ses
comptes lui-mme et c'est lui qui a relev une erreur d'addition que
nous avions faite; il a mang un oeuf avec plaisir, s'il le digre bien
on essaiera demain d'une ctelette, quoiqu'ils les sachent dnus de
signification  la veille d'une mort invitable. Sans doute Swann
tait certain que s'il avait vcu maintenant loin d'Odette, elle
aurait fini par lui devenir indiffrente, de sorte qu'il aurait t
content qu'elle quittt Paris pour toujours; il aurait eu le courage
de rester; mais il n'avait pas celui de partir.

Il en avait eu souvent la pense. Maintenant qu'il s'tait remis  son
tude sur Ver Meer il aurait eu besoin de retourner au moins quelques
jours  la Haye,  Dresde,  Brunswick. Il tait persuad qu'une
Toilette de Diane qui avait t achete par le Mauritshuis  la
vente Goldschmidt comme un Nicolas Maes tait en ralit de Ver Meer.
Et il aurait voulu pouvoir tudier le tableau sur place pour tayer sa
conviction. Mais quitter Paris pendant qu'Odette y tait et mme quand
elle tait absente--car dans des lieux nouveaux o les sensations ne
sont pas amorties par l'habitude, on retrempe, on ranime une
douleur--c'tait pour lui un projet si cruel, qu'il ne se sentait
capable d'y penser sans cesse que parce qu'il se savait rsolu  ne
l'excuter jamais. Mais il arrivait qu'en dormant, l'intention du
voyage renaissait en lui,--sans qu'il se rappelt que ce voyage tait
impossible--et elle s'y ralisait. Un jour il rva qu'il partait pour
un an; pench  la portire du wagon vers un jeune homme qui sur le
quai lui disait adieu en pleurant, Swann cherchait  le convaincre de
partir avec lui. Le train s'branlant, l'anxit le rveilla, il se
rappela qu'il ne partait pas, qu'il verrait Odette ce soir-l, le
lendemain et presque chaque jour. Alors encore tout mu de son rve,
il bnit les circonstances particulires qui le rendaient indpendant,
grce auxquelles il pouvait rester prs d'Odette, et aussi russir 
ce qu'elle lui permt de la voir quelquefois; et, rcapitulant tous
ces avantages: sa situation,--sa fortune, dont elle avait souvent trop
besoin pour ne pas reculer devant une rupture (ayant mme, disait-on,
une arrire-pense de se faire pouser par lui),--cette amiti de M. de
Charlus, qui  vrai dire ne lui avait jamais fait obtenir grand'chose
d'Odette, mais lui donnait la douceur de sentir qu'elle entendait
parler de lui d'une manire flatteuse par cet ami commun pour qui elle
avait une si grande estime--et jusqu' son intelligence enfin, qu'il
employait tout entire  combiner chaque jour une intrigue nouvelle
qui rendt sa prsence sinon agrable, du moins ncessaire  Odette--il
songea  ce qu'il serait devenu si tout cela lui avait manqu, il
songea que s'il avait t, comme tant d'autres, pauvre, humble, dnu,
oblig d'accepter toute besogne, ou li  des parents,  une pouse,
il aurait pu tre oblig de quitter Odette, que ce rve dont l'effroi
tait encore si proche aurait pu tre vrai, et il se dit: On ne
connat pas son bonheur. On n'est jamais aussi malheureux qu'on
croit. Mais il compta que cette existence durait dj depuis
plusieurs annes, que tout ce qu'il pouvait esprer c'est qu'elle
durt toujours, qu'il sacrifierait ses travaux, ses plaisirs, ses
amis, finalement toute sa vie  l'attente quotidienne d'un rendez-vous
qui ne pouvait rien lui apporter d'heureux, et il se demanda s'il ne
se trompait pas, si ce qui avait favoris sa liaison et en avait
empch la rupture n'avait pas desservi sa destine, si l'vnement
dsirable, ce n'aurait pas t celui dont il se rjouissait tant qu'il
n'et eu lieu qu'en rve: son dpart; il se dit qu'on ne connat pas
son malheur, qu'on n'est jamais si heureux qu'on croit.

Quelquefois il esprait qu'elle mourrait sans souffrances dans un
accident, elle qui tait dehors, dans les rues, sur les routes, du
matin au soir. Et comme elle revenait saine et sauve, il admirait que
le corps humain ft si souple et si fort, qu'il pt continuellement
tenir en chec, djouer tous les prils qui l'environnent (et que
Swann trouvait innombrables depuis que son secret dsir les avait
supputs), et permt ainsi aux tres de se livrer chaque jour et  peu
prs impunment  leur oeuvre de mensonge,  la poursuite du plaisir.
Et Swann sentait bien prs de son coeur ce Mahomet II dont il aimait le
portrait par Bellini et qui, ayant senti qu'il tait devenu amoureux
fou d'une de ses femmes la poignarda afin, dit navement son biographe
vnitien, de retrouver sa libert d'esprit. Puis il s'indignait de ne
penser ainsi qu' soi, et les souffrances qu'il avait prouves lui
semblaient ne mriter aucune piti puisque lui-mme faisait si bon
march de la vie d'Odette.

Ne pouvant se sparer d'elle sans retour, du moins, s'il l'avait vue
sans sparations, sa douleur aurait fini par s'apaiser et peut-tre
son amour par s'teindre. Et du moment qu'elle ne voulait pas quitter
Paris  jamais, il et souhait qu'elle ne le quittt jamais. Du moins
comme il savait que la seule grande absence qu'elle faisait tait tous
les ans celle d'aot et septembre, il avait le loisir plusieurs mois
d'avance d'en dissoudre l'ide amre dans tout le Temps  venir qu'il
portait en lui par anticipation et qui, compos de jours homognes aux
jours actuels, circulait transparent et froid en son esprit o il
entretenait la tristesse, mais sans lui causer de trop vives
souffrances. Mais cet avenir intrieur, ce fleuve, incolore, et libre,
voici qu'une seule parole d'Odette venait l'atteindre jusqu'en Swann
et, comme un morceau de glace, l'immobilisait, durcissait sa fluidit,
le faisait geler tout entier; et Swann s'tait senti soudain rempli
d'une masse norme et infrangible qui pesait sur les parois
intrieures de son tre jusqu' le faire clater: c'est qu'Odette lui
avait dit, avec un regard souriant et sournois qui l'observait:
Forcheville va faire un beau voyage,  la Pentecte. Il va en
gypte, et Swann avait aussitt compris que cela signifiait: Je vais
aller en gypte  la Pentecte avec Forcheville. Et en effet, si
quelques jours aprs, Swann lui disait: Voyons,  propos de ce voyage
que tu m'as dit que tu ferais avec Forcheville, elle rpondait
tourdiment: Oui, mon petit, nous partons le 19, on t'enverra une vue
des Pyramides. Alors il voulait apprendre si elle tait la matresse
de Forcheville, le lui demander  elle-mme. Il savait que,
superstitieuse comme elle tait, il y avait certains parjures qu'elle
ne ferait pas et puis la crainte, qui l'avait retenu jusqu'ici,
d'irriter Odette en l'interrogeant, de se faire dtester d'elle,
n'existait plus maintenant qu'il avait perdu tout espoir d'en tre
jamais aim.

Un jour il reut une lettre anonyme, qui lui disait qu'Odette avait
t la matresse d'innombrables hommes (dont on lui citait
quelques-uns parmi lesquels Forcheville, M. de Braut et le peintre),
de femmes, et qu'elle frquentait les maisons de passe. Il fut
tourment de penser qu'il y avait parmi ses amis un tre capable de
lui avoir adress cette lettre (car par certains dtails elle rvlait
chez celui qui l'avait crite une connaissance familire de la vie de
Swann). Il chercha qui cela pouvait tre. Mais il n'avait jamais eu
aucun soupon des actions inconnues des tres, de celles qui sont sans
liens visibles avec leurs propos. Et quand il voulut savoir si c'tait
plutt sous le caractre apparent de M. de Charlus, de M. des Laumes,
de M. d'Orsan, qu'il devait situer la rgion inconnue o cet acte
ignoble avait d natre, comme aucun de ces hommes n'avait jamais
approuv devant lui les lettres anonymes et que tout ce qu'ils lui
avaient dit impliquait qu'ils les rprouvaient, il ne vit pas de
raisons pour relier cette infamie plutt  la nature de l'un que de
l'autre. Celle de M. de Charlus tait un peu d'un dtraqu mais
foncirement bonne et tendre; celle de M. des Laumes un peu sche mais
saine et droite. Quant  M. d'Orsan, Swann, n'avait jamais rencontr
personne qui dans les circonstances mme les plus tristes vnt  lui
avec une parole plus sentie, un geste plus discret et plus juste.
C'tait au point qu'il ne pouvait comprendre le rle peu dlicat qu'on
prtait  M. d'Orsan dans la liaison qu'il avait avec une femme riche,
et que chaque fois que Swann pensait  lui il tait oblig de laisser
de ct cette mauvaise rputation inconciliable avec tant de
tmoignages certains de dlicatesse. Un instant Swann sentit que son
esprit s'obscurcissait et il pensa  autre chose pour retrouver un peu
de lumire. Puis il eut le courage de revenir vers ces rflexions.
Mais alors aprs n'avoir pu souponner personne, il lui fallut
souponner tout le monde. Aprs tout M. de Charlus l'aimait, avait bon
coeur. Mais c'tait un nvropathe, peut-tre demain pleurerait-il de le
savoir malade, et aujourd'hui par jalousie, par colre, sur quelque
ide subite qui s'tait empare de lui, avait-il dsir lui faire du
mal. Au fond, cette race d'hommes est la pire de toutes. Certes, le
prince des Laumes tait bien loin d'aimer Swann autant que M. de
Charlus. Mais  cause de cela mme il n'avait pas avec lui les mmes
susceptibilits; et puis c'tait une nature froide sans doute, mais
aussi incapable de vilenies que de grandes actions. Swann se repentait
de ne s'tre pas attach, dans la vie, qu' de tels tres. Puis il
songeait que ce qui empche les hommes de faire du mal  leur
prochain, c'est la bont, qu'il ne pouvait au fond rpondre que de
natures analogues  la sienne, comme tait,  l'gard du coeur, celle
de M. de Charlus. La seule pense de faire cette peine  Swann et
rvolt celui-ci. Mais avec un homme insensible, d'une autre humanit,
comme tait le prince des Laumes, comment prvoir  quels actes
pouvaient le conduire des mobiles d'une essence diffrente. Avoir du
coeur c'est tout, et M. de Charlus en avait. M. d'Orsan n'en manquait
pas non plus et ses relations cordiales mais peu intimes avec Swann,
nes de l'agrment que, pensant de mme sur tout, ils avaient  causer
ensemble, taient de plus de repos que l'affection exalte de M. de
Charlus, capable de se porter  des actes de passion, bons ou mauvais.
S'il y avait quelqu'un par qui Swann s'tait toujours senti compris et
dlicatement aim, c'tait par M. d'Orsan. Oui, mais cette vie peu
honorable qu'il menait? Swann regrettait de n'en avoir pas tenu
compte, d'avoir souvent avou en plaisantant qu'il n'avait jamais
prouv si vivement des sentiments de sympathie et d'estime que dans
la socit d'une canaille. Ce n'est pas pour rien, se disait-il
maintenant, que depuis que les hommes jugent leur prochain, c'est sur
ses actes. Il n'y a que cela qui signifie quelque chose, et nullement
ce que nous disons, ce que nous pensons. Charlus et des Laumes peuvent
avoir tels ou tels dfauts, ce sont d'honntes gens. Orsan n'en a
peut-tre pas, mais ce n'est pas un honnte homme. Il a pu mal agir
une fois de plus. Puis Swann souponna Rmi, qui il est vrai n'aurait
pu qu'inspirer la lettre, mais cette piste lui parut un instant la
bonne. D'abord Lordan avait des raisons d'en vouloir  Odette. Et
puis comment ne pas supposer que nos domestiques, vivant dans une
situation infrieure  la ntre, ajoutant  notre fortune et  nos
dfauts des richesses et des vices imaginaires pour lesquels ils nous
envient et nous mprisent, se trouveront fatalement amens  agir
autrement que des gens de notre monde. Il souponna aussi mon
grand-pre. Chaque fois que Swann lui avait demand un service, ne le
lui avait-il pas toujours refus? puis avec ses ides bourgeoises il
avait pu croire agir pour le bien de Swann. Celui-ci souponna encore
Bergotte, le peintre, les Verdurin, admira une fois de plus au passage
la sagesse des gens du monde de ne pas vouloir frayer avec ces milieux
artistes o de telles choses sont possibles, peut-tre mme avoues
sous le nom de bonnes farces; mais il se rappelait des traits de
droiture de ces bohmes, et les rapprocha de la vie d'expdients,
presque d'escroqueries, o le manque d'argent, le besoin de luxe, la
corruption des plaisirs conduisent souvent l'aristocratie. Bref cette
lettre anonyme prouvait qu'il connaissait un tre capable de
sclratesse, mais il ne voyait pas plus de raison pour que cette
sclratesse ft cache dans le tuf--inexplor d'autrui--du caractre de
l'homme tendre que de l'homme froid, de l'artiste que du bourgeois, du
grand seigneur que du valet. Quel critrium adopter pour juger les
hommes? au fond il n'y avait pas une seule des personnes qu'il
connaissait qui ne pt tre capable d'une infamie. Fallait-il cesser
de les voir toutes? Son esprit se voila; il passa deux ou trois fois
ses mains sur son front, essuya les verres de son lorgnon avec son
mouchoir, et, songeant qu'aprs tout, des gens qui le valaient
frquentaient M. de Charlus, le prince des Laumes, et les autres, il
se dit que cela signifiait sinon qu'ils fussent incapables d'infamie,
du moins, que c'est une ncessit de la vie  laquelle chacun se
soumet de frquenter des gens qui n'en sont peut-tre pas incapables.
Et il continua  serrer la main  tous ces amis qu'il avait
souponns, avec cette rserve de pur style qu'ils avaient peut-tre
cherch  le dsesprer. Quant au fond mme de la lettre, il ne s'en
inquita pas, car pas une des accusations formules contre Odette
n'avait l'ombre de vraisemblance. Swann comme beaucoup de gens avait
l'esprit paresseux et manquait d'invention. Il savait bien comme une
vrit gnrale que la vie des tres est pleine de contrastes, mais
pour chaque tre en particulier il imaginait toute la partie de sa vie
qu'il ne connaissait pas comme identique  la partie qu'il
connaissait. Il imaginait ce qu'on lui taisait  l'aide de ce qu'on
lui disait. Dans les moments o Odette tait auprs de lui, s'ils
parlaient ensemble d'une action indlicate commise, ou d'un sentiment
indlicat prouv, par un autre, elle les fltrissait en vertu des
mmes principes que Swann avait toujours entendu professer par ses
parents et auxquels il tait rest fidle; et puis elle arrangeait ses
fleurs, elle buvait une tasse de th, elle s'inquitait des travaux de
Swann. Donc Swann tendait ces habitudes au reste de la vie d'Odette,
il rptait ces gestes quand il voulait se reprsenter les moments o
elle tait loin de lui. Si on la lui avait dpeinte telle qu'elle
tait, ou plutt qu'elle avait t si longtemps avec lui, mais auprs
d'un autre homme, il et souffert, car cette image lui et paru
vraisemblable. Mais qu'elle allt chez des maquerelles, se livrt 
des orgies avec des femmes, qu'elle ment la vie crapuleuse de
cratures abjectes, quelle divagation insense  la ralisation de
laquelle, Dieu merci, les chrysanthmes imagins, les ths successifs,
les indignations vertueuses ne laissaient aucune place. Seulement de
temps  autre, il laissait entendre  Odette que par mchancet, on
lui racontait tout ce qu'elle faisait; et, se servant  propos, d'un
dtail insignifiant mais vrai, qu'il avait appris par hasard, comme
s'il tait le seul petit bout qu'il laisst passer malgr lui, entre
tant d'autres, d'une reconstitution complte de la vie d'Odette qu'il
tenait cache en lui, il l'amenait  supposer qu'il tait renseign
sur des choses qu'en ralit il ne savait ni mme ne souponnait, car
si bien souvent il adjurait Odette de ne pas altrer la vrit,
c'tait seulement, qu'il s'en rendt compte ou non, pour qu'Odette lui
dt tout ce qu'elle faisait. Sans doute, comme il le disait  Odette,
il aimait la sincrit, mais il l'aimait comme une proxnte pouvant
le tenir au courant de la vie de sa matresse. Aussi son amour de la
sincrit n'tant pas dsintress, ne l'avait pas rendu meilleur. La
vrit qu'il chrissait c'tait celle que lui dirait Odette; mais
lui-mme, pour obtenir cette vrit, ne craignait pas de recourir au
mensonge, le mensonge qu'il ne cessait de peindre  Odette comme
conduisant  la dgradation toute crature humaine. En somme il
mentait autant qu'Odette parce que plus malheureux qu'elle, il n'tait
pas moins goste. Et elle, entendant Swann lui raconter ainsi 
elle-mme des choses qu'elle avait faites, le regardait d'un air
mfiant, et,  toute aventure, fch, pour ne pas avoir l'air de
s'humilier et de rougir de ses actes.

Un jour, tant dans la priode de calme la plus longue qu'il et
encore pu traverser sans tre repris d'accs de jalousie, il avait
accept d'aller le soir au thtre avec la princesse des Laumes. Ayant
ouvert le journal, pour chercher ce qu'on jouait, la vue du titre: Les
Filles de Marbre de Thodore Barrire le frappa si cruellement qu'il
eut un mouvement de recul et dtourna la tte. clair comme par la
lumire de la rampe,  la place nouvelle o il figurait, ce mot de
marbre qu'il avait perdu la facult de distinguer tant il avait
l'habitude de l'avoir souvent sous les yeux, lui tait soudain
redevenu visible et l'avait aussitt fait souvenir de cette histoire
qu'Odette lui avait raconte autrefois, d'une visite qu'elle avait
faite au Salon du Palais de l'Industrie avec Mme Verdurin et o
celle-ci lui avait dit: Prends garde, je saurai bien te dgeler, tu
n'es pas de marbre. Odette lui avait affirm que ce n'tait qu'une
plaisanterie, et il n'y avait attach aucune importance. Mais il avait
alors plus de confiance en elle qu'aujourd'hui. Et justement la lettre
anonyme parlait d'amour de ce genre. Sans oser lever les yeux vers le
journal, il le dplia, tourna une feuille pour ne plus voir ce mot:
Les Filles de Marbre et commena  lire machinalement les nouvelles
des dpartements. Il y avait eu une tempte dans la Manche, on
signalait des dgts  Dieppe,  Cabourg,  Beuzeval. Aussitt il fit
un nouveau mouvement en arrire.

Le nom de Beuzeval l'avait fait penser  celui d'une autre localit de
cette rgion, Beuzeville, qui porte uni  celui-l par un trait
d'union, un autre nom, celui de Braut, qu'il avait vu souvent sur
les cartes, mais dont pour la premire fois il remarquait que c'tait
le mme que celui de son ami M. de Braut dont la lettre anonyme
disait qu'il avait t l'amant d'Odette. Aprs tout, pour M. de
Braut, l'accusation n'tait pas invraisemblable; mais en ce qui
concernait Mme Verdurin, il y avait impossibilit. De ce qu'Odette
mentait quelquefois, on ne pouvait conclure qu'elle ne disait jamais
la vrit et dans ces propos qu'elle avait changs avec Mme Verdurin
et qu'elle avait raconts elle-mme  Swann, il avait reconnu ces
plaisanteries inutiles et dangereuses que, par inexprience de la vie
et ignorance du vice, tiennent des femmes dont ils rvlent
l'innocence, et qui--comme par exemple Odette--sont plus loignes
qu'aucune d'prouver une tendresse exalte pour une autre femme.
Tandis qu'au contraire, l'indignation avec laquelle elle avait
repouss les soupons qu'elle avait involontairement fait natre un
instant en lui par son rcit, cadrait avec tout ce qu'il savait des
gots, du temprament de sa matresse. Mais  ce moment, par une de
ces inspirations de jaloux, analogues  celle qui apporte au pote ou
au savant, qui n'a encore qu'une rime ou qu'une observation, l'ide ou
la loi qui leur donnera toute leur puissance, Swann se rappela pour la
premire fois une phrase qu'Odette lui avait dite il y avait dj deux
ans: Oh! Mme Verdurin, en ce moment il n'y en a que pour moi, je suis
un amour, elle m'embrasse, elle veut que je fasse des courses avec
elle, elle veut que je la tutoie. Loin de voir alors dans cette
phrase un rapport quelconque avec les absurdes propos destins 
simuler le vice que lui avait raconts Odette, il l'avait accueillie
comme la preuve d'une chaleureuse amiti. Maintenant voil que le
souvenir de cette tendresse de Mme Verdurin tait venu brusquement
rejoindre le souvenir de sa conversation de mauvais got. Il ne
pouvait plus les sparer dans son esprit, et les vit mles aussi dans
la ralit, la tendresse donnant quelque chose de srieux et
d'important  ces plaisanteries qui en retour lui faisaient perdre de
son innocence. Il alla chez Odette. Il s'assit loin d'elle. Il n'osait
l'embrasser, ne sachant si en elle, si en lui, c'tait l'affection ou
la colre qu'un baiser rveillerait. Il se taisait, il regardait
mourir leur amour. Tout  coup il prit une rsolution.

--Odette, lui dit-il, mon chri, je sais bien que je suis odieux, mais
il faut que je te demande des choses. Tu te souviens de l'ide que
j'avais eue  propos de toi et de Mme Verdurin? Dis-moi si c'tait
vrai, avec elle ou avec une autre.

Elle secoua la tte en fronant la bouche, signe frquemment employ
par les gens pour rpondre qu'ils n'iront pas, que cela les ennuie a
quelqu'un qui leur a demand: Viendrez-vous voir passer la cavalcade,
assisterez-vous  la Revue? Mais ce hochement de tte affect ainsi
d'habitude  un vnement  venir mle  cause de cela de quelque
incertitude la dngation d'un vnement pass. De plus il n'voque
que des raisons de convenance personnelle plutt que la rprobation,
qu'une impossibilit morale. En voyant Odette lui faire ainsi le signe
que c'tait faux, Swann comprit que c'tait peut-tre vrai.

--Je te l'ai dit, tu le sais bien, ajouta-t-elle d'un air irrit et
malheureux.

--Oui, je sais, mais en es-tu sre? Ne me dis pas: Tu le sais bien,
dis-moi: Je n'ai jamais fait ce genre de choses avec aucune femme.

Elle rpta comme une leon, sur un ton ironique et comme si elle
voulait se dbarrasser de lui:

--Je n'ai jamais fait ce genre de choses avec aucune femme.

--Peux-tu me le jurer sur ta mdaille de Notre-Dame de Laghet?

Swann savait qu'Odette ne se parjurerait pas sur cette mdaille-l.

--Oh! que tu me rends malheureuse, s'cria-t-elle en se drobant par
un sursaut  l'treinte de sa question. Mais as-tu bientt fini?
Qu'est-ce que tu as aujourd'hui? Tu as donc dcid qu'il fallait que
je te dteste, que je t'excre? Voil, je voulais reprendre avec toi
le bon temps comme autrefois et voil ton remerciement!

Mais, ne la lchant pas, comme un chirurgien attend la fin du spasme
qui interrompt son intervention mais ne l'y fait pas renoncer:

--Tu as bien tort de te figurer que je t'en voudrais le moins du monde,
Odette, lui dit-il avec une douceur persuasive et menteuse. Je ne te
parle jamais que de ce que je sais, et j'en sais toujours bien plus
long que je ne dis. Mais toi seule peux adoucir par ton aveu ce qui me
fait te har tant que cela ne m'a t dnonc que par d'autres. Ma
colre contre toi ne vient pas de tes actions, je te pardonne tout
puisque je t'aime, mais de ta fausset, de ta fausset absurde qui te
fait persvrer  nier des choses que je sais. Mais comment veux-tu
que je puisse continuer  t'aimer, quand je te vois me soutenir, me
jurer une chose que je sais fausse. Odette, ne prolonge pas cet
instant qui est une torture pour nous deux. Si tu le veux ce sera fini
dans une seconde, tu seras pour toujours dlivre. Dis-moi sur ta
mdaille, si oui ou non, tu as jamais fais ces choses.

--Mais je n'en sais rien, moi, s'cria-t-elle avec colre, peut-tre il
y a trs longtemps, sans me rendre compte de ce que je faisais,
peut-tre deux ou trois fois.

Swann avait envisag toutes les possibilits. La ralit est donc
quelque chose qui n'a aucun rapport avec les possibilits, pas plus
qu'un coup de couteau que nous recevons avec les lgers mouvements des
nuages au-dessus de notre tte, puisque ces mots: deux ou trois fois
marqurent  vif une sorte de croix dans son coeur. Chose trange que
ces mots deux ou trois fois, rien que des mots, des mots prononcs
dans l'air,  distance, puissent ainsi dchirer le coeur comme s'ils le
touchaient vritablement, puissent rendre malade, comme un poison
qu'on absorberait. Involontairement Swann pensa  ce mot qu'il avait
entendu chez Mme de Saint-Euverte: C'est ce que j'ai vu de plus fort
depuis les tables tournantes. Cette souffrance qu'il ressentait ne
ressemblait  rien de ce qu'il avait cru. Non pas seulement parce que
dans ses heures de plus entire mfiance il avait rarement imagin si
loin dans le mal, mais parce que mme quand il imaginait cette chose,
elle restait vague, incertaine, dnue de cette horreur particulire
qui s'tait chappe des mots peut-tre deux ou trois fois,
dpourvue de cette cruaut spcifique aussi diffrente de tout ce
qu'il avait connu qu'une maladie dont on est atteint pour la premire
fois. Et pourtant cette Odette d'o lui venait tout ce mal, ne lui
tait pas moins chre, bien au contraire plus prcieuse, comme si au
fur et  mesure que grandissait la souffrance, grandissait en mme
temps le prix du calmant, du contrepoison que seule cette femme
possdait. Il voulait lui donner plus de soins comme  une maladie
qu'on dcouvre soudain plus grave. Il voulait que la chose affreuse
qu'elle lui avait dit avoir faite deux ou trois fois ne pt pas se
renouveler. Pour cela il lui fallait veiller sur Odette. On dit
souvent qu'en dnonant  un ami les fautes de sa matresse, on ne
russit qu' le rapprocher d'elle parce qu'il ne leur ajoute pas foi,
mais combien davantage s'il leur ajoute foi. Mais, se disait Swann,
comment russir  la protger? Il pouvait peut-tre la prserver d'une
certaine femme mais il y en avait des centaines d'autres et il comprit
quelle folie avait pass sur lui quand il avait le soir o il n'avait
pas trouv Odette chez les Verdurin, commenc de dsirer la
possession, toujours impossible, d'un autre tre. Heureusement pour
Swann, sous les souffrances nouvelles qui venaient d'entrer dans son
me comme des hordes d'envahisseurs, il existait un fond de nature
plus ancien, plus doux et silencieusement laborieux, comme les
cellules d'un organe bless qui se mettent aussitt en mesure de
refaire les tissus lss, comme les muscles d'un membre paralys qui
tendent  reprendre leurs mouvements. Ces plus anciens, plus
autochtones habitants de son me, employrent un instant toutes les
forces de Swann  ce travail obscurment rparateur qui donne
l'illusion du repos  un convalescent,  un opr. Cette fois-ci ce
fut moins comme d'habitude dans le cerveau de Swann que se produisit
cette dtente par puisement, ce fut plutt dans son coeur. Mais toutes
les choses de la vie qui ont exist une fois tendent  se rcrer, et
comme un animal expirant qu'agite de nouveau le sursaut d'une
convulsion qui semblait finie, sur le coeur, un instant pargn, de
Swann, d'elle-mme la mme souffrance vint retracer la mme croix. Il
se rappela ces soirs de clair de lune, o allong dans sa victoria qui
le menait rue La Prouse, il cultivait voluptueusement en lui les
motions de l'homme amoureux, sans savoir le fruit empoisonn qu'elles
produiraient ncessairement. Mais toutes ces penses ne durrent que
l'espace d'une seconde, le temps qu'il portt la main  son coeur,
reprit sa respiration et parvint  sourire pour dissimuler sa torture.
Dj il recommenait  poser ses questions. Car sa jalousie qui avait
pris une peine qu'un ennemi ne se serait pas donne pour arriver  lui
faire assner ce coup,  lui faire faire la connaissance de la douleur
la plus cruelle qu'il et encore jamais connue, sa jalousie ne
trouvait pas qu'il eut assez souffert et cherchait  lui faire
recevoir une blessure plus profonde encore. Telle comme une divinit
mchante, sa jalousie inspirait Swann et le poussait  sa perte. Ce ne
fut pas sa faute, mais celle d'Odette seulement si d'abord son
supplice ne s'aggrava pas.

--Ma chrie, lui dit-il, c'est fini, tait-ce avec une personne que je
connais?

--Mais non je te jure, d'ailleurs je crois que j'ai exagr, que je
n'ai pas t jusque-l.

Il sourit et reprit:

--Que veux-tu? cela ne fait rien, mais c'est malheureux que tu ne
puisses pas me dire le nom. De pouvoir me reprsenter la personne,
cela m'empcherait de plus jamais y penser. Je le dis pour toi parce
que je ne t'ennuierais plus. C'est si calmant de se reprsenter les
choses. Ce qui est affreux c'est ce qu'on ne peut pas imaginer. Mais
tu as dj t si gentille, je ne veux pas te fatiguer. Je te remercie
de tout mon coeur de tout le bien que tu m'as fait. C'est fini.
Seulement ce mot: Il y a combien de temps?

--Oh! Charles, mais tu ne vois pas que tu me tues, c'est tout ce qu'il
y a de plus ancien. Je n'y avais jamais repens, on dirait que tu veux
absolument me redonner ces ides-l. Tu seras bien avanc, dit-elle,
avec une sottise inconsciente et une mchancet voulue.

--Oh! je voulais seulement savoir si c'est depuis que je te connais.
Mais ce serait si naturel, est-ce que a se passait ici; tu ne peux
pas me dire un certain soir, que je me reprsente ce que je faisais ce
soir-l; tu comprends bien qu'il n'est pas possible que tu ne te
rappelles pas avec qui, Odette, mon amour.

--Mais je ne sais pas, moi, je crois que c'tait au Bois un soir o tu
es venu nous retrouver dans l'le. Tu avais dn chez la princesse des
Laumes, dit-elle, heureuse de fournir un dtail prcis qui attestait
sa vracit. A une table voisine il y avait une femme que je n'avais
pas vue depuis trs longtemps. Elle m'a dit: Venez donc derrire le
petit rocher voir l'effet du clair de lune sur l'eau. D'abord j'ai
bill et j'ai rpondu: Non, je suis fatigue et je suis bien ici.
Elle a assur qu'il n'y avait jamais eu un clair de lune pareil. Je
lui ai dit cette blague! je savais bien o elle voulait en venir.

Odette racontait cela presque en riant, soit que cela lui part tout
naturel, ou parce qu'elle croyait en attnuer ainsi l'importance, ou
pour ne pas avoir l'air humili. En voyant le visage de Swann, elle
changea de ton:

--Tu es un misrable, tu te plais  me torturer,  me faire faire des
mensonges que je dis afin que tu me laisses tranquille.

Ce second coup port  Swann tait plus atroce encore que le premier.
Jamais il n'avait suppos que ce ft une chose aussi rcente, cache 
ses yeux qui n'avaient pas su la dcouvrir, non dans un pass qu'il
n'avait pas connu, mais dans des soirs qu'il se rappelait si bien,
qu'il avait vcus avec Odette, qu'il avait cru connus si bien par lui
et qui maintenant prenaient rtrospectivement quelque chose de fourbe
et d'atroce; au milieu d'eux tout d'un coup se creusait cette
ouverture bante, ce moment dans l'Ile du Bois. Odette sans tre
intelligente avait le charme du naturel. Elle avait racont, elle
avait mim cette scne avec tant de simplicit que Swann haletant
voyait tout; le billement d'Odette, le petit rocher. Il l'entendait
rpondre--gaiement, hlas!: Cette blague!!! Il sentait qu'elle ne
dirait rien de plus ce soir, qu'il n'y avait aucune rvlation
nouvelle  attendre en ce moment; il se taisait; il lui dit:

--Mon pauvre chri, pardonne-moi, je sens que je te fais de la peine,
c'est fini, je n'y pense plus.

Mais elle vit que ses yeux restaient fixs sur les choses qu'il ne
savait pas et sur ce pass de leur amour, monotone et doux dans sa
mmoire parce qu'il tait vague, et que dchirait maintenant comme une
blessure cette minute dans l'le du Bois, au clair de lune, aprs le
dner chez la princesse des Laumes. Mais il avait tellement pris
l'habitude de trouver la vie intressante--d'admirer les curieuses
dcouvertes qu'on peut y faire--que tout en souffrant au point de
croire qu'il ne pourrait pas supporter longtemps une pareille douleur,
il se disait: La vie est vraiment tonnante et rserve de belles
surprises; en somme le vice est quelque chose de plus rpandu qu'on ne
croit. Voil une femme en qui j'avais confiance, qui a l'air si
simple, si honnte, en tous cas, si mme elle tait lgre, qui
semblait bien normale et saine dans ses gots: sur une dnonciation
invraisemblable, je l'interroge et le peu qu'elle m'avoue rvle bien
plus que ce qu'on et pu souponner. Mais il ne pouvait pas se borner
 ces remarques dsintresses. Il cherchait  apprcier exactement la
valeur de ce qu'elle lui avait racont, afin de savoir s'il devait
conclure que ces choses, elle les avait faites souvent, qu'elles se
renouvelleraient. Il se rptait ces mots qu'elle avait dits: Je
voyais bien o elle voulait en venir, Deux ou trois fois, Cette
blague! mais ils ne reparaissaient pas dsarms dans la mmoire de
Swann, chacun d'eux tenait son couteau et lui en portait un nouveau
coup. Pendant bien longtemps, comme un malade ne peut s'empcher
d'essayer  toute minute de faire le mouvement qui lui est douloureux,
il se redisait ces mots: Je suis bien ici, Cette blague!, mais la
souffrance tait si forte qu'il tait oblig de s'arrter. Il
s'merveillait que des actes que toujours il avait jugs si
lgrement, si gaiement, maintenant fussent devenus pour lui graves
comme une maladie dont on peut mourir. Il connaissait bien des femmes
 qui il et pu demander de surveiller Odette. Mais comment esprer
qu'elles se placeraient au mme point de vue que lui et ne resteraient
pas  celui qui avait t si longtemps le sien, qui avait toujours
guid sa vie voluptueuse, ne lui diraient pas en riant: Vilain jaloux
qui veut priver les autres d'un plaisir. Par quelle trappe
soudainement abaisse (lui qui n'avait eu autrefois de son amour pour
Odette que des plaisirs dlicats) avait-il t brusquement prcipit
dans ce nouveau cercle de l'enfer d'o il n'apercevait pas comment il
pourrait jamais sortir. Pauvre Odette! il ne lui en voulait pas. Elle
n'tait qu' demi coupable. Ne disait-on pas que c'tait par sa propre
mre qu'elle avait t livre, presque enfant,  Nice,  un riche
Anglais. Mais quelle vrit douloureuse prenait pour lui ces lignes du
Journal d'un Pote d'Alfred de Vigny qu'il avait lues avec
indiffrence autrefois: Quand on se sent pris d'amour pour une femme,
on devrait se dire: Comment est-elle entoure? Quelle a t sa vie?
Tout le bonheur de la vie est appuy l-dessus. Swann s'tonnait que
de simples phrases peles par sa pense, comme Cette blague!, Je
voyais bien o elle voulait en venir pussent lui faire si mal. Mais
il comprenait que ce qu'il croyait de simples phrases n'tait que les
pices de l'armature entre lesquelles tenait, pouvait lui tre rendue,
la souffrance qu'il avait prouve pendant le rcit d'Odette. Car
c'tait bien cette souffrance-l qu'il prouvait de nouveau. Il avait
beau savoir maintenant,--mme, il eut beau, le temps passant, avoir un
peu oubli, avoir pardonn--, au moment o il se redisait ses mots, la
souffrance ancienne le refaisait tel qu'il tait avant qu'Odette ne
parlt: ignorant, confiant; sa cruelle jalousie le replaait pour le
faire frapper par l'aveu d'Odette dans la position de quelqu'un qui ne
sait pas encore, et au bout de plusieurs mois cette vieille histoire
le bouleversait toujours comme une rvlation. Il admirait la terrible
puissance recratrice de sa mmoire. Ce n'est que de l'affaiblissement
de cette gnratrice dont la fcondit diminue avec l'ge qu'il
pouvait esprer un apaisement  sa torture. Mais quand paraissait un
peu puis le pouvoir qu'avait de le faire souffrir un des mots
prononcs par Odette, alors un de ceux sur lesquels l'esprit de Swann
s'tait moins arrt jusque-l, un mot presque nouveau venait relayer
les autres et le frappait avec une vigueur intacte. La mmoire du soir
o il avait dn chez la princesse des Laumes lui tait douloureuse,
mais ce n'tait que le centre de son mal. Celui-ci irradiait
confusment  l'entour dans tous les jours avoisinants. Et  quelque
point d'elle qu'il voult toucher dans ses souvenirs, c'est la saison
tout entire o les Verdurin avaient si souvent dn dans l'le du
Bois qui lui faisait mal. Si mal que peu  peu les curiosits
qu'excitait en lui sa jalousie furent neutralises par la peur des
tortures nouvelles qu'il s'infligerait en les satisfaisant. Il se
rendait compte que toute la priode de la vie d'Odette coule avant
qu'elle ne le rencontrt, priode qu'il n'avait jamais cherch  se
reprsenter, n'tait pas l'tendue abstraite qu'il voyait vaguement,
mais avait t faite d'annes particulires, remplie d'incidents
concrets. Mais en les apprenant, il craignait que ce pass incolore,
fluide et supportable, ne prt un corps tangible et immonde, un visage
individuel et diabolique. Et il continuait  ne pas chercher  le
concevoir non plus par paresse de penser, mais par peur de souffrir.
Il esprait qu'un jour il finirait par pouvoir entendre le nom de
l'le du Bois, de la princesse des Laumes, sans ressentir le
dchirement ancien, et trouvait imprudent de provoquer Odette  lui
fournir de nouvelles paroles, le nom d'endroits, de circonstances
diffrentes qui, son mal  peine calm, le feraient renatre sous une
autre forme.

Mais souvent les choses qu'il ne connaissait pas, qu'il redoutait
maintenant de connatre, c'est Odette elle-mme qui les lui rvlait
spontanment, et sans s'en rendre compte; en effet l'cart que le vice
mettait entre la vie relle d'Odette et la vie relativement innocente
que Swann avait cru, et bien souvent croyait encore, que menait sa
matresse, cet cart Odette en ignorait l'tendue: un tre vicieux,
affectant toujours la mme vertu devant les tres de qui il ne veut
pas que soient souponns ses vices, n'a pas de contrle pour se
rendre compte combien ceux-ci, dont la croissance continue est
insensible pour lui-mme l'entranent peu  peu loin des faons de
vivre normales. Dans leur cohabitation, au sein de l'esprit d'Odette,
avec le souvenir des actions qu'elle cachait  Swann, d'autres peu 
peu en recevaient le reflet, taient contagionnes par elles, sans
qu'elle pt leur trouver rien d'trange, sans qu'elles dtonassent
dans le milieu particulier o elle les faisait vivre en elle; mais si
elle les racontait  Swann, il tait pouvant par la rvlation de
l'ambiance qu'elles trahissaient. Un jour il cherchait, sans blesser
Odette,  lui demander si elle n'avait jamais t chez des
entremetteuses. A vrai dire il tait convaincu que non; la lecture de
la lettre anonyme en avait introduit la supposition dans son
intelligence, mais d'une faon mcanique; elle n'y avait rencontr
aucune crance, mais en fait y tait reste, et Swann, pour tre
dbarrass de la prsence purement matrielle mais pourtant gnante du
soupon, souhaitait qu'Odette l'extirpt. Oh! non! Ce n'est pas que
je ne sois pas perscute pour cela, ajouta-t-elle, en dvoilant dans
un sourire une satisfaction de vanit qu'elle ne s'apercevait plus ne
pas pouvoir paratre lgitime  Swann. Il y en a une qui est encore
reste plus de deux heures hier  m'attendre, elle me proposait
n'importe quel prix. Il parat qu'il y a un ambassadeur qui lui a dit:
Je me tue si vous ne me l'amenez pas. On lui a dit que j'tais
sortie, j'ai fini par aller moi-mme lui parler pour qu'elle s'en
aille. J'aurais voulu que tu voies comme je l'ai reue, ma femme de
chambre qui m'entendait de la pice voisine m'a dit que je criais 
tue-tte: Mais puisque je vous dis que je ne veux pas! C'est une ide
comme a, a ne me plat pas. Je pense que je suis libre de faire ce
que je veux tout de mme! Si j'avais besoin d'argent, je comprends...
Le concierge a ordre de ne plus la laisser entrer, il dira que je suis
 la campagne. Ah! j'aurais voulu que tu sois cach quelque part. Je
crois que tu aurais t content, mon chri. Elle a du bon, tout de
mme, tu vois, ta petite Odette, quoiqu'on la trouve si dtestable.

D'ailleurs ses aveux mme, quand elle lui en faisait, de fautes
qu'elle le supposait avoir dcouvertes, servaient plutt pour Swann de
point de dpart  de nouveaux doutes qu'ils ne mettaient un terme aux
anciens. Car ils n'taient jamais exactement proportionns  ceux-ci.
Odette avait eu beau retrancher de sa confession tout l'essentiel, il
restait dans l'accessoire quelque chose que Swann n'avait jamais
imagin, qui l'accablait de sa nouveaut et allait lui permettre de
changer les termes du problme de sa jalousie. Et ces aveux il ne
pouvait plus les oublier. Son me les charriait, les rejetait, les
berait, comme des cadavres. Et elle en tait empoisonne.

Une fois elle lui parla d'une visite que Forcheville lui avait faite
le jour de la Fte de Paris-Murcie. Comment, tu le connaissais dj?
Ah! oui, c'est vrai, dit-il en se reprenant pour ne pas paratre
l'avoir ignor. Et tout d'un coup il se mit  trembler  la pense
que le jour de cette fte de Paris-Murcie o il avait reu d'elle la
lettre qu'il avait si prcieusement garde, elle djeunait peut-tre
avec Forcheville  la Maison d'Or. Elle lui jura que non. Pourtant la
Maison d'Or me rappelle je ne sais quoi que j'ai su ne pas tre vrai,
lui dit-il pour l'effrayer.--Oui, que je n'y tais pas alle le soir
o je t'ai dit que j'en sortais quand tu m'avais cherche chez
Prvost, lui rpondit-elle (croyant  son air qu'il le savait), avec
une dcision o il y avait, beaucoup plus que du cynisme, de la
timidit, une peur de contrarier Swann et que par amour-propre elle
voulait cacher, puis le dsir de lui montrer qu'elle pouvait tre
franche. Aussi frappa-t-elle avec une nettet et une vigueur de
bourreau et qui taient exemptes de cruaut car Odette n'avait pas
conscience du mal qu'elle faisait  Swann; et mme elle se mit  rire,
peut-tre il est vrai, surtout pour ne pas avoir l'air humili,
confus. C'est vrai que je n'avais pas t  la Maison Dore, que je
sortais de chez Forcheville. J'avais vraiment t chez Prvost, a
c'tait pas de la blague, il m'y avait rencontre et m'avait demand
d'entrer regarder ses gravures. Mais il tait venu quelqu'un pour le
voir. Je t'ai dit que je venais de la Maison d'Or parce que j'avais
peur que cela ne t'ennuie. Tu vois, c'tait plutt gentil de ma part.
Mettons que j'aie eu tort, au moins je te le dis carrment. Quel
intrt aurais-je  ne pas te dire aussi bien que j'avais djeun avec
lui le jour de la Fte Paris-Murcie, si c'tait vrai? D'autant plus
qu' ce moment-l on ne se connaissait pas encore beaucoup tous les
deux, dis, chri. Il lui sourit avec la lchet soudaine de l'tre
sans forces qu'avaient fait de lui ces accablantes paroles. Ainsi,
mme dans les mois auxquels il n'avait jamais plus os repenser parce
qu'ils avaient t trop heureux, dans ces mois o elle l'avait aim,
elle lui mentait dj! Aussi bien que ce moment (le premier soir
qu'ils avaient fait catleya) o elle lui avait dit sortir de la
Maison Dore, combien devait-il y en avoir eu d'autres, recleurs eux
aussi d'un mensonge que Swann n'avait pas souponn. Il se rappela
qu'elle lui avait dit un jour: Je n'aurais qu' dire  Mme Verdurin
que ma robe n'a pas t prte, que mon cab est venu en retard. Il y a
toujours moyen de s'arranger. A lui aussi probablement, bien des fois
o elle lui avait gliss de ces mots qui expliquent un retard,
justifient un changement d'heure dans un rendezvous, ils avaient d
cacher sans qu'il s'en ft dout alors, quelque chose qu'elle avait 
faire avec un autre  qui elle avait dit: Je n'aurai qu' dire 
Swann que ma robe n'a pas t prte, que mon cab est arriv en retard,
il y a toujours moyen de s'arranger. Et sous tous les souvenirs les
plus doux de Swann, sous les paroles les plus simples que lui avait
dites autrefois Odette, qu'il avait crues comme paroles d'vangile,
sous les actions quotidiennes qu'elle lui avait racontes, sous les
lieux les plus accoutums, la maison de sa couturire, l'avenue du
Bois, l'Hippodrome, il sentait (dissimule  la faveur de cet excdent
de temps qui dans les journes les plus dtailles laisse encore du
jeu, de la place, et peut servir de cachette  certaines actions), il
sentait s'insinuer la prsence possible et souterraine de mensonges
qui lui rendaient ignoble tout ce qui lui tait rest le plus cher,
ses meilleurs soirs, la rue La Prouse elle-mme, qu'Odette avait
toujours d quitter  d'autres heures que celles qu'elle lui avait
dites, faisant circuler partout un peu de la tnbreuse horreur qu'il
avait ressentie en entendant l'aveu relatif  la Maison Dore, et,
comme les btes immondes dans la Dsolation de Ninive, branlant
pierre  pierre tout son pass. Si maintenant il se dtournait chaque
fois que sa mmoire lui disait le nom cruel de la Maison Dore, ce
n'tait plus comme tout rcemment encore  la soire de Mme de
Saint-Euverte, parce qu'il lui rappelait un bonheur qu'il avait perdu
depuis longtemps, mais un malheur qu'il venait seulement d'apprendre.
Puis il en fut du nom de la Maison Dore comme de celui de l'Ile du
Bois, il cessa peu  peu de faire souffrir Swann. Car ce que nous
croyons notre amour, notre jalousie, n'est pas une mme passion
continue, indivisible. Ils se composent d'une infinit d'amours
successifs, de jalousies diffrentes et qui sont phmres, mais par
leur multitude ininterrompue donnent l'impression de la continuit,
l'illusion de l'unit. La vie de l'amour de Swann, la fidlit de sa
jalousie, taient faites de la mort, de l'infidlit, d'innombrables
dsirs, d'innombrables doutes, qui avaient tous Odette pour objet.
S'il tait rest longtemps sans la voir, ceux qui mouraient n'auraient
pas t remplacs par d'autres. Mais la prsence d'Odette continuait
d'ensemencer le coeur de Swann de tendresse et de soupons alterns.

Certains soirs elle redevenait tout d'un coup avec lui d'une
gentillesse dont elle l'avertissait durement qu'il devait profiter
tout de suite, sous peine de ne pas la voir se renouveler avant des
annes; il fallait rentrer immdiatement chez elle faire catleya et
ce dsir qu'elle prtendait avoir de lui tait si soudain, si
inexplicable, si imprieux, les caresses qu'elle lui prodiguait
ensuite si dmonstratives et si insolites, que cette tendresse brutale
et sans vraisemblance faisait autant de chagrin  Swann qu'un mensonge
et qu'une mchancet. Un soir qu'il tait ainsi, sur l'ordre qu'elle
lui en avait donn, rentr avec elle, et qu'elle entremlait ses
baisers de paroles passionnes qui contrastaient avec sa scheresse
ordinaire, il crut tout d'un coup entendre du bruit; il se leva,
chercha partout, ne trouva personne, mais n'eut pas le courage de
reprendre sa place auprs d'elle qui alors, au comble de la rage,
brisa un vase et dit  Swann: On ne peut jamais rien faire avec toi!
Et il resta incertain si elle n'avait pas cach quelqu'un dont elle
avait voulu faire souffrir la jalousie ou allumer les sens.

Quelquefois il allait dans des maisons de rendez-vous, esprant
apprendre quelque chose d'elle, sans oser la nommer cependant. J'ai
une petite qui va vous plaire, disait l'entremetteuse. Et il restait
une heure  causer tristement avec quelque pauvre fille tonne qu'il
ne fit rien de plus. Une toute jeune et ravissante lui dit un jour:
Ce que je voudrais, c'est trouver un ami, alors il pourrait tre sr,
je n'irais plus jamais avec personne.--Vraiment, crois-tu que ce soit
possible qu'une femme soit touche qu'on l'aime, ne vous trompe
jamais? lui demanda Swann anxieusement. Pour sr! a dpend des
caractres! Swann ne pouvait s'empcher de dire  ces filles les
mmes choses qui auraient plu  la princesse des Laumes. A celle qui
cherchait un ami, il dit en souriant: C'est gentil, tu as mis des
yeux bleus de la couleur de ta ceinture.--Vous aussi, vous avez des
manchettes bleues.--Comme nous avons une belle conversation, pour un
endroit de ce genre! Je ne t'ennuie pas, tu as peut-tre 
faire?--Non, j'ai tout mon temps. Si vous m'aviez ennuye, je vous
l'aurais dit. Au contraire j'aime bien vous entendre causer.--Je suis
trs flatt. N'est-ce pas que nous causons gentiment? dit-il 
l'entremetteuse qui venait d'entrer.--Mais oui, c'est justement ce que
je me disais. Comme ils sont sages! Voil! on vient maintenant pour
causer chez moi. Le Prince le disait, l'autre jour, c'est bien mieux
ici que chez sa femme. Il parat que maintenant dans le monde elles
ont toutes un genre, c'est un vrai scandale! Je vous quitte, je suis
discrte. Et elle laissa Swann avec la fille qui avait les yeux
bleus. Mais bientt il se leva et lui dit adieu, elle lui tait
indiffrente, elle ne connaissait pas Odette.

Le peintre ayant t malade, le docteur Cottard lui conseilla un
voyage en mer; plusieurs fidles parlrent de partir avec lui; les
Verdurin ne purent se rsoudre  rester seuls, lourent un yacht, puis
s'en rendirent acqureurs et ainsi Odette fit de frquentes
croisires. Chaque fois qu'elle tait partie depuis un peu de temps,
Swann sentait qu'il commenait  se dtacher d'elle, mais comme si
cette distance morale tait proportionne  la distance matrielle,
ds qu'il savait Odette de retour, il ne pouvait pas rester sans la
voir. Une fois, partis pour un mois seulement, croyaient-ils, soit
qu'ils eussent t tents en route, soit que M. Verdurin et
sournoisement arrang les choses d'avance pour faire plaisir  sa
femme et n'et averti les fidles qu'au fur et  mesure, d'Alger ils
allrent  Tunis, puis en Italie, puis en Grce,  Constantinople, en
Asie Mineure. Le voyage durait depuis prs d'un an. Swann se sentait
absolument tranquille, presque heureux. Bien que M. Verdurin et
cherch  persuader au pianiste et au docteur Cottard que la tante de
l'un et les malades de l'autre n'avaient aucun besoin d'eux, et, qu'en
tous cas, il tait imprudent de laisser Mme Cottard rentrer  Paris
que Mme Verdurin assurait tre en rvolution, il fut oblig de leur
rendre leur libert  Constantinople. Et le peintre partit avec eux.
Un jour, peu aprs le retour de ces trois voyageurs, Swann voyant
passer un omnibus pour le Luxembourg o il avait  faire, avait saut
dedans, et s'y tait trouv assis en face de Mme Cottard qui faisait
sa tourne de visites de jours en grande tenue, plumet au chapeau,
robe de soie, manchon, en-tout-cas, porte-cartes et gants blancs
nettoys. Revtue de ces insignes, quand il faisait sec, elle allait 
pied d'une maison  l'autre, dans un mme quartier, mais pour passer
ensuite dans un quartier diffrent usait de l'omnibus avec
correspondance. Pendant les premiers instants, avant que la
gentillesse native de la femme et pu percer l'empes de la petite
bourgeoise, et ne sachant trop d'ailleurs si elle devait parler des
Verdurin  Swann, elle tint tout naturellement, de sa voix lente,
gauche et douce que par moments l'omnibus couvrait compltement de son
tonnerre, des propos choisis parmi ceux qu'elle entendait et rptait
dans les vingt-cinq maisons dont elle montait les tages dans une
journe:

--Je ne vous demande pas, monsieur, si un homme dans le mouvement
comme vous, a vu, aux Mirlitons, le portrait de Machard qui fait
courir tout Paris. Eh bien! qu'en dites-vous? Etes-vous dans le camp
de ceux qui approuvent ou dans le camp de ceux qui blment? Dans tous
les salons on ne parle que du portrait de Machard, on n'est pas chic,
on n'est pas pur, on n'est pas dans le train, si on ne donne pas son
opinion sur le portrait de Machard.

Swann ayant rpondu qu'il n'avait pas vu ce portrait, Mme Cottard eut
peur de l'avoir bless en l'obligeant  le confesser.

--Ah! c'est trs bien, au moins vous l'avouez franchement, vous ne
vous croyez pas dshonor parce que vous n'avez pas vu le portrait de
Machard. Je trouve cela trs beau de votre part. H bien, moi je l'ai
vu, les avis sont partags, il y en a qui trouvent que c'est un peu
lch, un peu crme fouette, moi, je le trouve idal. videmment elle
ne ressemble pas aux femmes bleues et jaunes de notre ami Biche. Mais
je dois vous l'avouer franchement, vous ne me trouverez pas trs fin
de sicle, mais je le dis comme je le pense, je ne comprends pas. Mon
Dieu je reconnais les qualits qu'il y a dans le portrait de mon mari,
c'est moins trange que ce qu'il fait d'habitude mais il a fallu qu'il
lui fasse des moustaches bleues. Tandis que Machard! Tenez justement
le mari de l'amie chez qui je vais en ce moment (ce qui me donne le
trs grand plaisir de faire route avec vous) lui a promis s'il est
nomm  l'Acadmie (c'est un des collgues du docteur) de lui faire
faire son portrait par Machard. videmment c'est un beau rve! j'ai
une autre amie qui prtend qu'elle aime mieux Leloir. Je ne suis
qu'une pauvre profane et Leloir est peut-tre encore suprieur comme
science. Mais je trouve que la premire qualit d'un portrait, surtout
quand il cote 10.000 francs, est d'tre ressemblant et d'une
ressemblance agrable.

Ayant tenu ces propos que lui inspiraient la hauteur de son aigrette,
le chiffre de son porte-cartes, le petit numro trac  l'encre dans
ses gants par le teinturier, et l'embarras de parler  Swann des
Verdurin, Mme Cottard, voyant qu'on tait encore loin du coin de la
rue Bonaparte o le conducteur devait l'arrter, couta son coeur qui
lui conseillait d'autres paroles.

--Les oreilles ont d vous tinter, monsieur, lui dit-elle, pendant le
voyage que nous avons fait avec Mme Verdurin. On ne parlait que de
vous.

Swann fut bien tonn, il supposait que son nom n'tait jamais profr
devant les Verdurin.

--D'ailleurs, ajouta Mme Cottard, Mme de Crcy tait l et c'est tout
dire. Quand Odette est quelque part elle ne peut jamais rester bien
longtemps sans parler de vous. Et vous pensez que ce n'est pas en mal.
Comment! vous en doutez, dit-elle, en voyant un geste sceptique de
Swann?

Et emporte par la sincrit de sa conviction, ne mettant d'ailleurs
aucune mauvaise pense sous ce mot qu'elle prenait seulement dans le
sens o on l'emploie pour parler de l'affection qui unit des amis:

--Mais elle vous adore! Ah! je crois qu'il ne faudrait pas dire a de
vous devant elle! On serait bien arrang! A propos de tout, si on
voyait un tableau par exemple elle disait: Ah! s'il tait l, c'est
lui qui saurait vous dire si c'est authentique ou non. Il n'y a
personne comme lui pour a. Et  tout moment elle demandait:
Qu'est-ce qu'il peut faire en ce moment? Si seulement il travaillait
un peu! C'est malheureux, un garon si dou, qu'il soit si paresseux.
(Vous me pardonnez, n'est-ce pas?) En ce moment je le vois, il pense
 nous, il se demande o nous sommes. Elle a mme eu un mot que j'ai
trouv bien joli; M. Verdurin lui disait: Mais comment pouvez-vous
voir ce qu'il fait en ce moment puisque vous tes  huit cents lieues
de lui? Alors Odette lui a rpondu: Rien n'est impossible  l'oeil
d'une amie. Non je vous jure, je ne vous dis pas cela pour vous
flatter, vous avez l une vraie amie comme on n'en a pas beaucoup. Je
vous dirai du reste que si vous ne le savez pas, vous tes le seul.
Mme Verdurin me le disait encore le dernier jour (vous savez les
veilles de dpart on cause mieux): Je ne dis pas qu'Odette ne nous
aime pas, mais tout ce que nous lui disons ne pserait pas lourd
auprs de ce que lui dirait M. Swann. Oh! mon Dieu, voil que le
conducteur m'arrte, en bavardant avec vous j'allais laisser passer la
rue Bonaparte... me rendriez-vous le service de me dire si mon
aigrette est droite?

Et Mme Cottard sortit de son manchon pour la tendre  Swann sa main
gante de blanc d'o s'chappa, avec une correspondance, une vision de
haute vie qui remplit l'omnibus, mle  l'odeur du teinturier. Et
Swann se sentit dborder de tendresse pour elle, autant que pour Mme
Verdurin (et presque autant que pour Odette, car le sentiment qu'il
prouvait pour cette dernire n'tant plus ml de douleur, n'tait
plus gure de l'amour), tandis que de la plate-forme il la suivait de
ses yeux attendris, qui enfilait courageusement la rue Bonaparte,
l'aigrette haute, d'une main relevant sa jupe, de l'autre tenant son
en-tout-cas et son porte-cartes dont elle laissait voir le chiffre,
laissant baller devant elle son manchon.

Pour faire concurrence aux sentiments maladifs que Swann avait pour
Odette, Mme Cottard, meilleur thrapeute que n'et t son mari, avait
greff  ct d'eux d'autres sentiments, normaux ceux-l, de
gratitude, d'amiti, des sentiments qui dans l'esprit de Swann
rendraient Odette plus humaine (plus semblable aux autres femmes,
parce que d'autres femmes aussi pouvaient les lui inspirer),
hteraient sa transformation dfinitive en cette Odette aime
d'affection paisible, qui l'avait ramen un soir aprs une fte chez
le peintre boire un verre d'orangeade avec Forcheville et prs de qui
Swann avait entrevu qu'il pourrait vivre heureux.

Jadis ayant souvent pens avec terreur qu'un jour il cesserait d'tre
pris d'Odette, il s'tait promis d'tre vigilant, et ds qu'il
sentirait que son amour commencerait  le quitter, de s'accrocher 
lui, de le retenir. Mais voici qu' l'affaiblissement de son amour
correspondait simultanment un affaiblissement du dsir de rester
amoureux. Car on ne peut pas changer, c'est--dire devenir une autre
personne, tout en continuant  obir aux sentiments de celle qu'on
n'est plus. Parfois le nom aperu dans un journal, d'un des hommes
qu'il supposait avoir pu tre les amants d'Odette, lui redonnait de la
jalousie. Mais elle tait bien lgre et comme elle lui prouvait qu'il
n'tait pas encore compltement sorti de ce temps o il avait tant
souffert--mais aussi o il avait connu une manire de sentir si
voluptueuse,--et que les hasards de la route lui permettraient
peut-tre d'en apercevoir encore furtivement et de loin les beauts,
cette jalousie lui procurait plutt une excitation agrable comme au
morne Parisien qui quitte Venise pour retrouver la France, un dernier
moustique prouve que l'Italie et l't ne sont pas encore bien loin.
Mais le plus souvent le temps si particulier de sa vie d'o il
sortait, quand il faisait effort sinon pour y rester, du moins pour en
avoir une vision claire pendant qu'il le pouvait encore, il
s'apercevait qu'il ne le pouvait dj plus; il aurait voulu apercevoir
comme un paysage qui allait disparatre cet amour qu'il venait de
quitter; mais il est si difficile d'tre double et de se donner le
spectacle vridique d'un sentiment qu'on a cess de possder, que
bientt l'obscurit se faisant dans son cerveau, il ne voyait plus
rien, renonait  regarder, retirait son lorgnon, en essuyait les
verres; et il se disait qu'il valait mieux se reposer un peu, qu'il
serait encore temps tout  l'heure, et se rencognait, avec
l'incuriosit, dans l'engourdissement, du voyageur ensommeill qui
rabat son chapeau sur ses yeux pour dormir dans le wagon qu'il sent
l'entraner de plus en plus vite, loin du pays, o il a si longtemps
vcu et qu'il s'tait promis de ne pas laisser fuir sans lui donner un
dernier adieu. Mme, comme ce voyageur s'il se rveille seulement en
France, quand Swann ramassa par hasard prs de lui la preuve que
Forcheville avait t l'amant d'Odette, il s'aperut qu'il n'en
ressentait aucune douleur, que l'amour tait loin maintenant et
regretta de n'avoir pas t averti du moment o il le quittait pour
toujours. Et de mme qu'avant d'embrasser Odette pour la premire fois
il avait cherch  imprimer dans sa mmoire le visage qu'elle avait eu
si longtemps pour lui et qu'allait transformer le souvenir de ce
baiser, de mme il et voulu, en pense au moins, avoir pu faire ses
adieux, pendant qu'elle existait encore,  cette Odette lui inspirant
de l'amour, de la jalousie,  cette Odette lui causant des souffrances
et que maintenant il ne reverrait jamais. Il se trompait. Il devait la
revoir une fois encore, quelques semaines plus tard. Ce fut en
dormant, dans le crpuscule d'un rve. Il se promenait avec Mme
Verdurin, le docteur Cottard, un jeune homme en fez qu'il ne pouvait
identifier, le peintre, Odette, Napolon III et mon grand-pre, sur un
chemin qui suivait la mer et la surplombait  pic tantt de trs haut,
tantt de quelques mtres seulement, de sorte qu'on montait et
redescendait constamment; ceux des promeneurs qui redescendaient dj
n'taient plus visibles  ceux qui montaient encore, le peu de jour
qui restt faiblissait et il semblait alors qu'une nuit noire allait
s'tendre immdiatement. Par moment les vagues sautaient jusqu'au bord
et Swann sentait sur sa joue des claboussures glaces. Odette lui
disait de les essuyer, il ne pouvait pas et en tait confus vis--vis
d'elle, ainsi que d'tre en chemise de nuit. Il esprait qu' cause de
l'obscurit on ne s'en rendait pas compt, mais cependant Mme Verdurin
le fixa d'un regard tonn durant un long moment pendant lequel il vit
sa figure se dformer, son nez s'allonger et qu'elle avait de grandes
moustaches. Il se dtourna pour regarder Odette, ses joues taient
ples, avec des petits points rouges, ses traits tirs, cerns, mais
elle le regardait avec des yeux pleins de tendresse prts  se
dtacher comme des larmes pour tomber sur lui et il se sentait l'aimer
tellement qu'il aurait voulu l'emmener tout de suite. Tout d'un coup
Odette tourna son poignet, regarda une petite montre et dit: Il faut
que je m'en aille, elle prenait cong de tout le monde, de la mme
faon, sans prendre  part  Swann, sans lui dire o elle le reverrait
le soir ou un autre jour. Il n'osa pas le lui demander, il aurait
voulu la suivre et tait oblig, sans se retourner vers elle, de
rpondre en souriant  une question de Mme Verdurin, mais son coeur
battait horriblement, il prouvait de la haine pour Odette, il aurait
voulu crever ses yeux qu'il aimait tant tout  l'heure, craser ses
joues sans fracheur. Il continuait  monter avec Mme Verdurin,
c'est--dire  s'loigner  chaque pas d'Odette, qui descendait en
sens inverse. Au bout d'une seconde il y eut beaucoup d'heures qu'elle
tait partie. Le peintre fit remarquer  Swann que Napolon III
s'tait clips un instant aprs elle. C'tait certainement entendu
entre eux, ajouta-t-il, ils ont d se rejoindre en bas de la cte mais
n'ont pas voulu dire adieu ensemble  cause des convenances. Elle est
sa matresse. Le jeune homme inconnu se mit  pleurer. Swann essaya
de le consoler. Aprs tout elle a raison, lui dit-il en lui essuyant
les yeux et en lui tant son fez pour qu'il ft plus  son aise. Je le
lui ai conseill dix fois. Pourquoi en tre triste? C'tait bien
l'homme qui pouvait la comprendre. Ainsi Swann se parlait-il 
lui-mme, car le jeune homme qu'il n'avait pu identifier d'abord tait
aussi lui; comme certains romanciers, il avait distribu sa
personnalit  deux personnages, celui qui faisait le rve, et un
qu'il voyait devant lui coiff d'un fez.

Quant  Napolon III, c'est  Forcheville que quelque vague
association d'ides, puis une certaine modification dans la
physionomie habituelle du baron, enfin le grand cordon de la Lgion
d'honneur en sautoir, lui avaient fait donner ce nom; mais en ralit,
et pour tout ce que le personnage prsent dans le rve lui
reprsentait et lui rappelait, c'tait bien Forcheville. Car, d'images
incompltes et changeantes Swann endormi tirait des dductions
fausses, ayant d'ailleurs momentanment un tel pouvoir crateur qu'il
se reproduisait par simple division comme certains organismes
infrieurs; avec la chaleur sentie de sa propre paume il modelait le
creux d'une main trangre qu'il croyait serrer et, de sentiments et
d'impressions dont il n'avait pas conscience encore faisait natre
comme des pripties qui, par leur enchanement logique amneraient 
point nomm dans le sommeil de Swann le personnage ncessaire pour
recevoir son amour ou provoquer son rveil. Une nuit noire se fit tout
d'un coup, un tocsin sonna, des habitants passrent en courant, se
sauvant des maisons en flammes; Swann entendait le bruit des vagues
qui sautaient et son coeur qui, avec la mme violence, battait
d'anxit dans sa poitrine. Tout d'un coup ses palpitations de coeur
redoublrent de vitesse, il prouva une souffrance, une nause
inexplicables; un paysan couvert de brlures lui jetait en passant:
Venez demander  Charlus o Odette est alle finir la soire avec son
camarade, il a t avec elle autrefois et elle lui dit tout. C'est eux
qui ont mis le feu. C'tait son valet de chambre qui venait
l'veiller et lui disait:

--Monsieur, il est huit heures et le coiffeur est l, je lui ai dit de
repasser dans une heure.

Mais ces paroles en pntrant dans les ondes du sommeil o Swann tait
plong, n'taient arrives jusqu' sa conscience qu'en subissant cette
dviation qui fait qu'au fond de l'eau un rayon parat un soleil, de
mme qu'un moment auparavant le bruit de la sonnette prenant au fond
de ces abmes une sonorit de tocsin avait enfant l'pisode de
l'incendie. Cependant le dcor qu'il avait sous les yeux vola en
poussire, il ouvrit les yeux, entendit une dernire fois le bruit
d'une des vagues de la mer qui s'loignait. Il toucha sa joue. Elle
tait sche. Et pourtant il se rappelait la sensation de l'eau froide
et le got du sel. Il se leva, s'habilla. Il avait fait venir le
coiffeur de bonne heure parce qu'il avait crit la veille  mon
grand-pre qu'il irait dans l'aprs-midi  Combray, ayant appris que
Mme de Cambremer--Mlle Legrandin--devait y passer quelques jours.
Associant dans son souvenir au charme de ce jeune visage celui d'une
campagne o il n'tait pas all depuis si longtemps, ils lui offraient
ensemble un attrait qui l'avait dcid  quitter enfin Paris pour
quelques jours. Comme les diffrents hasards qui nous mettent en
prsence de certaines personnes ne concident pas avec le temps o
nous les aimons, mais, le dpassant, peuvent se produire avant qu'il
commence et se rpter aprs qu'il a fini, les premires apparitions
que fait dans notre vie un tre destin plus tard  nous plaire,
prennent rtrospectivement  nos yeux une valeur d'avertissement, de
prsage. C'est de cette faon que Swann s'tait souvent report 
l'image d'Odette rencontre au thtre, ce premier soir o il ne
songeait pas  la revoir jamais,--et qu'il se rappelait maintenant la
soire de Mme de Saint-Euverte o il avait prsent le gnral de
Froberville  Mme de Cambremer. Les intrts de notre vie sont si
multiples qu'il n'est pas rare que dans une mme circonstance les
jalons d'un bonheur qui n'existe pas encore soient poss  ct de
l'aggravation d'un chagrin dont nous souffrons. Et sans doute cela
aurait pu arriver  Swann ailleurs que chez Mme de Saint-Euverte. Qui
sait mme, dans le cas o, ce soir-l, il se ft trouv ailleurs, si
d'autres bonheurs, d'autres chagrins ne lui seraient pas arrivs, et
qui ensuite lui eussent paru avoir t invitables? Mais ce qui lui
semblait l'avoir t, c'tait ce qui avait eu lieu, et il n'tait pas
loin de voir quelque chose de providentiel dans ce qu'il se ft dcid
 aller  la soire de Mme de Saint-Euverte, parce que son esprit
dsireux d'admirer la richesse d'invention de la vie et incapable de
se poser longtemps une question difficile, comme de savoir ce qui et
t le plus  souhaiter, considrait dans les souffrances qu'il avait
prouves ce soir-l et les plaisirs encore insouponns qui germaient
dj,--et entre lesquels la balance tait trop difficile  tablir--,
une sorte d'enchanement ncessaire.

Mais tandis que, une heure aprs son rveil, il donnait des
indications au coiffeur pour que sa brosse ne se dranget pas en
wagon, il repensa  son rve, il revit comme il les avait sentis tout
prs de lui, le teint ple d'Odette, les joues trop maigres, les
traits tirs, les yeux battus, tout ce que--au cours des tendresses
successives qui avaient fait de son durable amour pour Odette un long
oubli de l'image premire qu'il avait reue d'elle--il avait cess de
remarquer depuis les premiers temps de leur liaison dans lesquels sans
doute, pendant qu'il dormait, sa mmoire en avait t chercher la
sensation exacte. Et avec cette muflerie intermittente qui
reparaissait chez lui ds qu'il n'tait plus malheureux et que
baissait du mme coup le niveau de sa moralit, il s'cria en
lui-mme: Dire que j'ai gch des annes de ma vie, que j'ai voulu
mourir, que j'ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me
plaisait pas, qui n'tait pas mon genre!



TROISIME PARTIE

NOMS DE PAYS: LE NOM

Parmi les chambres dont j'voquais le plus souvent l'image dans mes
nuits d'insomnie, aucune ne ressemblait moins aux chambres de Combray,
saupoudres d'une atmosphre grenue, pollinise, comestible et dvote,
que celle du Grand-Htel de la Plage,  Balbec, dont les murs passs
au ripolin contenaient comme les parois polies d'une piscine o l'eau
bleuit, un air pur, azur et salin. Le tapissier bavarois qui avait
t charg de l'amnagement de cet htel avait vari la dcoration des
pices et sur trois cts, fait courir le long des murs, dans celle
que je me trouvai habiter, des bibliothques basses,  vitrines en
glace, dans lesquelles selon la place qu'elles occupaient, et par un
effet qu'il n'avait pas prvu, telle ou telle partie du tableau
changeant de la mer se refltait, droulant une frise de claires
marines, qu'interrompaient seuls les pleins de l'acajou. Si bien que
toute la pice avait l'air d'un de ces dortoirs modles qu'on prsente
dans les expositions modern style du mobilier o ils sont orns
d'oeuvres d'art qu'on a supposes capables de rjouir les yeux de celui
qui couchera l et auxquelles on a donn des sujets en rapport avec le
genre de site o l'habitation doit se trouver.

Mais rien ne ressemblait moins non plus  ce Balbec rel que celui
dont j'avais souvent rv, les jours de tempte, quand le vent tait
si fort que Franoise en me menant aux Champs-lyses me recommandait
de ne pas marcher trop prs des murs pour ne pas recevoir de tuiles
sur la tte et parlait en gmissant des grands sinistres et naufrages
annoncs par les journaux. Je n'avais pas de plus grand dsir que de
voir une tempte sur la mer, moins comme un beau spectacle que comme
un moment dvoil de la vie relle de la nature; ou plutt il n'y
avait pour moi de beaux spectacles que ceux que je savais qui
n'taient pas artificiellement combins pour mon plaisir, mais taient
ncessaires, inchangeables,--les beauts des paysages ou du grand art.
Je n'tais curieux, je n'tais avide de connatre que ce que je
croyais plus vrai que moi-mme, ce qui avait pour moi le prix de me
montrer un peu de la pense d'un grand gnie, ou de la force ou de la
grce de la nature telle qu'elle se manifeste livre  elle-mme, sans
l'intervention des hommes. De mme que le beau son de sa voix,
isolment reproduit par le phonographe, ne nous consolerait pas
d'avoir perdu notre mre, de mme une tempte mcaniquement imite
m'aurait laiss aussi indiffrent que les fontaines lumineuses de
l'Exposition. Je voulais aussi pour que la tempte ft absolument
vraie, que le rivage lui-mme ft un rivage naturel, non une digue
rcemment cre par une municipalit. D'ailleurs la nature par tous
les sentiments qu'elle veillait en moi, me semblait ce qu'il y avait
de plus oppos aux productions mcaniques des hommes. Moins elle
portait leur empreinte et plus elle offrait d'espace  l'expansion de
mon coeur. Or j'avais retenu le nom de Balbec que nous avait cit
Legrandin, comme d'une plage toute proche de ces ctes funbres,
fameuses par tant de naufrages qu'enveloppent six mois de l'anne le
linceul des brumes et l'cume des vagues.

On y sent encore sous ses pas, disait-il, bien plus qu'au Finistre
lui-mme (et quand bien mme des htels s'y superposeraient maintenant
sans pouvoir y modifier la plus antique ossature de la terre), on y
sent la vritable fin de la terre franaise, europenne, de la Terre
antique. Et c'est le dernier campement de pcheurs, pareils  tous les
pcheurs qui ont vcu depuis le commencement du monde, en face du
royaume ternel des brouillards de la mer et des ombres. Un jour qu'
Combray j'avais parl de cette plage de Balbec devant M. Swann afin
d'apprendre de lui si c'tait le point le mieux choisi pour voir les
plus fortes temptes, il m'avait rpondu: Je crois bien que je
connais Balbec! L'glise de Balbec, du XIIe et XIIIe sicle, encore 
moiti romane, est peut-tre le plus curieux chantillon du gothique
normand, et si singulire, on dirait de l'art persan. Et ces lieux
qui jusque-l ne m'avaient sembl que de la nature immmoriale, reste
contemporaine des grands phnomnes gologiques,--et tout aussi en
dehors de l'histoire humaine que l'Ocan ou la grande Ourse, avec ces
sauvages pcheurs pour qui, pas plus que pour les baleines, il n'y eut
de moyen ge--, 'avait t un grand charme pour moi de les voir tout
d'un coup entrs dans la srie des sicles, ayant connu l'poque
romane, et de savoir que le trfle gothique tait venu nervurer aussi
ces rochers sauvages  l'heure voulue, comme ces plantes frles mais
vivaces qui, quand c'est le printemps, toilent  et l la neige des
ples. Et si le gothique apportait  ces lieux et  ces hommes une
dtermination qui leur manquait, eux aussi lui en confraient une en
retour. J'essayais de me reprsenter comment ces pcheurs avaient
vcu, le timide et insouponn essai de rapports sociaux qu'ils
avaient tent l, pendant le moyen ge, ramasss sur un point des
ctes d'Enfer, aux pieds des falaises de la mort; et le gothique me
semblait plus vivant maintenant que, spar des villes o je l'avais
toujours imagin jusque-l, je pouvais voir comment, dans un cas
particulier, sur des rochers sauvages, il avait germ et fleuri en un
fin clocher. On me mena voir des reproductions des plus clbres
statues de Balbec--les aptres moutonnants et camus, la Vierge du
porche, et de joie ma respiration s'arrtait dans ma poitrine quand je
pensais que je pourrais les voir se modeler en relief sur le
brouillard ternel et sal. Alors, par les soirs orageux et doux de
fvrier, le vent,--soufflant dans mon coeur, qu'il ne faisait pas
trembler moins fort que la chemine de ma chambre, le projet d'un
voyage  Balbec--mlait en moi le dsir de l'architecture gothique avec
celui d'une tempte sur la mer.

J'aurais voulu prendre ds le lendemain le beau train gnreux d'une
heure vingt-deux dont je ne pouvais jamais sans que mon coeur palpitt
lire, dans les rclames des Compagnies de chemin de fer, dans les
annonces de voyages circulaires, l'heure de dpart: elle me semblait
inciser  un point prcis de l'aprs-midi une savoureuse entaille, une
marque mystrieuse  partir de laquelle les heures dvies
conduisaient bien encore au soir, au matin du lendemain, mais qu'on
verrait, au lieu de Paris, dans l'une de ces villes par o le train
passe et entre lesquelles il nous permettait de choisir; car il
s'arrtait  Bayeux,  Coutances,  Vitr,  Questambert,  Pontorson,
 Balbec,  Lannion,  Lamballe,  Benodet,  Pont-Aven,  Quimperl,
et s'avanait magnifiquement surcharg de noms qu'il m'offrait et
entre lesquels je ne savais lequel j'aurais prfr, par impossibilit
d'en sacrifier aucun. Mais sans mme l'attendre, j'aurais pu en
m'habillant  la hte partir le soir mme, si mes parents me l'avaient
permis, et arriver  Balbec quand le petit jour se lverait sur la mer
furieuse, contre les cumes envoles de laquelle j'irais me rfugier
dans l'glise de style persan. Mais  l'approche des vacances de
Pques, quand mes parents m'eurent promis de me les faire passer une
fois dans le nord de l'Italie, voil qu' ces rves de tempte dont
j'avais t rempli tout entier, ne souhaitant voir que des vagues
accourant de partout, toujours plus haut, sur la cte la plus sauvage,
prs d'glises escarpes et rugueuses comme des falaises et dans les
tours desquelles crieraient les oiseaux de mer, voil que tout  coup
les effaant, leur tant tout charme, les excluant parce qu'ils lui
taient opposs et n'auraient pu que l'affaiblir, se substituaient en
moi le rve contraire du printemps le plus diapr, non pas le
printemps de Combray qui piquait encore aigrement avec toutes les
aiguilles du givre, mais celui qui couvrait dj de lys et d'anmones
les champs de Fisole et blouissait Florence de fonds d'or pareils 
ceux de l'Angelico. Ds lors, seuls les rayons, les parfums, les
couleurs me semblaient avoir du prix; car l'alternance des images
avait amen en moi un changement de front du dsir, et,--aussi brusque
que ceux qu'il y a parfois en musique, un complet changement de ton
dans ma sensibilit. Puis il arriva qu'une simple variation
atmosphrique suffit  provoquer en moi cette modulation sans qu'il y
et besoin d'attendre le retour d'une saison. Car souvent dans l'une,
on trouve gar un jour d'une autre, qui nous y fait vivre, en voque
aussitt, en fait dsirer les plaisirs particuliers et interrompt les
rves que nous tions en train de faire, en plaant, plus tt ou plus
tard qu' son tour, ce feuillet dtach d'un autre chapitre, dans le
calendrier interpol du Bonheur. Mais bientt comme ces phnomnes
naturels dont notre confort ou notre sant ne peuvent tirer qu'un
bnfice accidentel et assez mince jusqu'au jour o la science
s'empare d'eux, et les produisant  volont, remet en nos mains la
possibilit de leur apparition, soustraite  la tutelle et dispense
de l'agrment du hasard, de mme la production de ces rves
d'Atlantique et d'Italie cessa d'tre soumise uniquement aux
changements des saisons et du temps. Je n'eus besoin pour les faire
renatre que de prononcer ces noms: Balbec, Venise, Florence, dans
l'intrieur desquels avait fini par s'accumuler le dsir que m'avaient
inspir les lieux qu'ils dsignaient. Mme au printemps, trouver dans
un livre le nom de Balbec suffisait  rveiller en moi le dsir des
temptes et du gothique normand; mme par un jour de tempte le nom de
Florence ou de Venise me donnait le dsir du soleil, des lys, du
palais des Doges et de Sainte-Marie-des-Fleurs.

Mais si ces noms absorbrent  tout jamais l'image que j'avais de ces
villes, ce ne fut qu'en la transformant, qu'en soumettant sa
rapparition en moi  leurs lois propres; ils eurent ainsi pour
consquence de la rendre plus belle, mais aussi plus diffrente de ce
que les villes de Normandie ou de Toscane pouvaient tre en ralit,
et, en accroissant les joies arbitraires de mon imagination,
d'aggraver la dception future de mes voyages. Ils exaltrent l'ide
que je me faisais de certains lieux de la terre, en les faisant plus
particuliers, par consquent plus rels. Je ne me reprsentais pas
alors les villes, les paysages, les monuments, comme des tableaux plus
ou moins agrables, dcoups  et l dans une mme matire, mais
chacun d'eux comme un inconnu, essentiellement diffrent des autres,
dont mon me avait soif et qu'elle aurait profit  connatre. Combien
ils prirent quelque chose de plus individuel encore, d'tre dsigns
par des noms, des noms qui n'taient que pour eux, des noms comme en
ont les personnes. Les mots nous prsentent des choses une petite
image claire et usuelle comme celles que l'on suspend aux murs des
coles pour donner aux enfants l'exemple de ce qu'est un tabli, un
oiseau, une fourmilire, choses conues comme pareilles  toutes
celles de mme sorte. Mais les noms prsentent des personnes--et des
villes qu'ils nous habituent  croire individuelles, uniques comme des
personnes--une image confuse qui tire d'eux, de leur sonorit clatante
ou sombre, la couleur dont elle est peinte uniformment comme une de
ces affiches, entirement bleues ou entirement rouges, dans
lesquelles,  cause des limites du procd employ ou par un caprice
du dcorateur, sont bleus ou rouges, non seulement le ciel et la mer,
mais les barques, l'glise, les passants. Le nom de Parme, une des
villes o je dsirais le plus aller, depuis que j'avais lu la
Chartreuse, m'apparaissant compact, lisse, mauve et doux; si on me
parlait d'une maison quelconque de Parme dans laquelle je serais reu,
on me causait le plaisir de penser que j'habiterais une demeure lisse,
compacte, mauve et douce, qui n'avait de rapport avec les demeures
d'aucune ville d'Italie puisque je l'imaginais seulement  l'aide de
cette syllabe lourde du nom de Parme, o ne circule aucun air, et de
tout ce que je lui avais fait absorber de douceur stendhalienne et du
reflet des violettes. Et quand je pensais  Florence, c'tait comme 
une ville miraculeusement embaume et semblable  une corolle, parce
qu'elle s'appelait la cit des lys et sa cathdrale,
Sainte-Marie-des-Fleurs. Quant  Balbec, c'tait un de ces noms o
comme sur une vieille poterie normande qui garde la couleur de la
terre d'o elle fut tire, on voit se peindre encore la reprsentation
de quelque usage aboli, de quelque droit fodal, d'un tat ancien de
lieux, d'une manire dsute de prononcer qui en avait form les
syllabes htroclites et que je ne doutais pas de retrouver jusque
chez l'aubergiste qui me servirait du caf au lait  mon arrive, me
menant voir la mer dchane devant l'glise et auquel je prtais
l'aspect disputeur, solennel et mdival d'un personnage de fabliau.

Si ma sant s'affermissait et que mes parents me permissent, sinon
d'aller sjourner  Balbec, du moins de prendre une fois, pour faire
connaissance avec l'architecture et les paysages de la Normandie ou de
la Bretagne, ce train d'une heure vingt-deux dans lequel j'tais mont
tant de fois en imagination, j'aurais voulu m'arrter de prfrence
dans les villes les plus belles; mais j'avais beau les comparer,
comment choisir plus qu'entre des tres individuels, qui ne sont pas
interchangeables, entre Bayeux si haute dans sa noble dentelle
rougetre et dont le fate tait illumin par le vieil or de sa
dernire syllabe; Vitr dont l'accent aigu losangeait de bois noir le
vitrage ancien; le doux Lamballe qui, dans son blanc, va du jaune
coquille d'oeuf au gris perle; Coutances, cathdrale normande, que sa
diphtongue finale, grasse et jaunissante couronne par une tour de
beurre; Lannion avec le bruit, dans son silence villageois, du coche
suivi de la mouche; Questambert, Pontorson, risibles et nafs, plumes
blanches et becs jaunes parpills sur la route de ces lieux
fluviatiles et potiques; Benodet, nom  peine amarr que semble
vouloir entraner la rivire au milieu de ses algues, Pont-Aven,
envole blanche et rose de l'aile d'une coiffe lgre qui se reflte
en tremblant dans une eau verdie de canal; Quimperl, lui, mieux
attach et, depuis le moyen ge, entre les ruisseaux dont il gazouille
et s'emperle en une grisaille pareille  celle que dessinent, 
travers les toiles d'araignes d'une verrire, les rayons de soleil
changs en pointes mousses d'argent bruni?

Ces images taient fausses pour une autre raison encore; c'est
qu'elles taient forcment trs simplifies; sans doute ce  quoi
aspirait mon imagination et que mes sens ne percevaient
qu'incompltement et sans plaisir dans le prsent, je l'avais enferm
dans le refuge des noms; sans doute, parce que j'y avais accumul du
rve, ils aimantaient maintenant mes dsirs; mais les noms ne sont pas
trs vastes; c'est tout au plus si je pouvais y faire entrer deux ou
trois des curiosits principales de la ville et elles s'y
juxtaposaient sans intermdiaires; dans le nom de Balbec, comme dans
le verre grossissant de ces porte-plume qu'on achte aux bains de mer,
j'apercevais des vagues souleves autour d'une glise de style persan.
Peut-tre mme la simplification de ces images fut-elle une des causes
de l'empire qu'elles prirent sur moi. Quand mon pre eut dcid, une
anne, que nous irions passer les vacances de Pques  Florence et 
Venise, n'ayant pas la place de faire entrer dans le nom de Florence
les lments qui composent d'habitude les villes, je fus contraint 
faire sortir une cit surnaturelle de la fcondation, par certains
parfums printaniers, de ce que je croyais tre, en son essence, le
gnie de Giotto. Tout au plus--et parce qu'on ne peut pas faire tenir
dans un nom beaucoup plus de dure que d'espace--comme certains
tableaux de Giotto eux-mmes qui montrent  deux moments diffrents de
l'action un mme personnage, ici couch dans son lit, l s'apprtant 
monter  cheval, le nom de Florence tait-il divis en deux
compartiments. Dans l'un, sous un dais architectural, je contemplais
une fresque  laquelle tait partiellement superpos un rideau de
soleil matinal, poudreux, oblique et progressif; dans l'autre (car ne
pensant pas aux noms comme  un idal inaccessible mais comme  une
ambiance relle dans laquelle j'irais me plonger, la vie non vcue
encore, la vie intacte et pure que j'y enfermais donnait aux plaisirs
les plus matriels, aux scnes les plus simples, cet attrait qu'ils
ont dans les oeuvres des primitifs), je traversais rapidement,--pour
trouver plus vite le djeuner qui m'attendait avec des fruits et du
vin de Chianti--le Ponte-Vecchio encombr de jonquilles, de narcisses
et d'anmones. Voil (bien que je fusse  Paris) ce que je voyais et
non ce qui tait autour de moi. Mme  un simple point de vue
raliste, les pays que nous dsirons tiennent  chaque moment beaucoup
plus de place dans notre vie vritable, que le pays o nous nous
trouvons effectivement. Sans doute si alors j'avais fait moi-mme plus
attention  ce qu'il y avait dans ma pense quand je prononais les
mots aller  Florence,  Parme,  Pise,  Venise, je me serais rendu
compte que ce que je voyais n'tait nullement une ville, mais quelque
chose d'aussi diffrent de tout ce que je connaissais, d'aussi
dlicieux, que pourrait tre pour une humanit dont la vie se serait
toujours coule dans des fins d'aprs-midi d'hiver, cette merveille
inconnue: une matine de printemps. Ces images irrelles, fixes,
toujours pareilles, remplissant mes nuits et mes jours,
diffrencirent cette poque de ma vie de celles qui l'avaient
prcde (et qui auraient pu se confondre avec elle aux yeux d'un
observateur qui ne voit les choses que du dehors, c'est--dire qui ne
voit rien), comme dans un opra un motif mlodique introduit une
nouveaut qu'on ne pourrait pas souponner si on ne faisait que lire
le livret, moins encore si on restait en dehors du thtre  compter
seulement les quarts d'heure qui s'coulent. Et encore, mme  ce
point de vue de simple quantit, dans notre vie les jours ne sont pas
gaux. Pour parcourir les jours, les natures un peu nerveuses, comme
tait la mienne, disposent, comme les voitures automobiles, de
vitesses diffrentes. Il y a des jours montueux et malaiss qu'on
met un temps infini  gravir et des jours en pente qui se laissent
descendre  fond de train en chantant. Pendant ce mois--o je ressassai
comme une mlodie, sans pouvoir m'en rassasier, ces images de
Florence, de Venise et de Pise desquelles le dsir qu'elles excitaient
en moi gardait quelque chose d'aussi profondment individuel que si
'avait t un amour, un amour pour une personne--je ne cessai pas de
croire qu'elles correspondaient  une ralit indpendante de moi, et
elles me firent connatre une aussi belle esprance que pouvait en
nourrir un chrtien des premiers ges  la veille d'entrer dans le
paradis. Aussi sans que je me souciasse de la contradiction qu'il y
avait  vouloir regarder et toucher avec les organes des sens, ce qui
avait t labor par la rverie et non peru par eux--et d'autant plus
tentant pour eux, plus diffrent de ce qu'ils connaissaient--c'est ce
qui me rappelait la ralit de ces images, qui enflammait le plus mon
dsir, parce que c'tait comme une promesse qu'il serait content. Et,
bien que mon exaltation et pour motif un dsir de jouissances
artistiques, les guides l'entretenaient encore plus que les livres
d'esthtiques et, plus que les guides, l'indicateur des chemins de
fer. Ce qui m'mouvait c'tait de penser que cette Florence que je
voyais proche mais inaccessible dans mon imagination, si le trajet qui
la sparait de moi, en moi-mme, n'tait pas viable, je pourrais
l'atteindre par un biais, par un dtour, en prenant la voie de
terre. Certes, quand je me rptais, donnant ainsi tant de valeur 
ce que j'allais voir, que Venise tait l'cole de Giorgione, la
demeure du Titien, le plus complet muse de l'architecture domestique
au moyen ge, je me sentais heureux. Je l'tais pourtant davantage
quand, sorti pour une course, marchant vite  cause du temps qui,
aprs quelques jours de printemps prcoce tait redevenu un temps
d'hiver (comme celui que nous trouvions d'habitude  Combray, la
Semaine Sainte),--voyant sur les boulevards les marronniers qui,
plongs dans un air glacial et liquide comme de l'eau, n'en
commenaient pas moins, invits exacts, dj en tenue, et qui ne se
sont pas laiss dcourager,  arrondir et  ciseler en leurs blocs
congels, l'irrsistible verdure dont la puissance abortive du froid
contrariait mais ne parvenait pas  rfrner la progressive pousse--,
je pensais que dj le Ponte-Vecchio tait jonch  foison de
jacinthes et d'anmones et que le soleil du printemps teignait dj
les flots du Grand Canal d'un si sombre azur et de si nobles meraudes
qu'en venant se briser aux pieds des peintures du Titien, ils
pouvaient rivaliser de riche coloris avec elles. Je ne pus plus
contenir ma joie quand mon pre, tout en consultant le baromtre et en
dplorant le froid, commena  chercher quels seraient les meilleurs
trains, et quand je compris qu'en pntrant aprs le djeuner dans le
laboratoire charbonneux, dans la chambre magique qui se chargeait
d'oprer la transmutation tout autour d'elle, on pouvait s'veiller le
lendemain dans la cit de marbre et d'or rehausse de jaspe et pave
d'meraudes. Ainsi elle et la Cit des lys n'taient pas seulement
des tableaux fictifs qu'on mettait  volont devant son imagination,
mais existaient  une certaine distance de Paris qu'il fallait
absolument franchir si l'on voulait les voir,  une certaine place
dtermine de la terre, et  aucune autre, en un mot taient bien
relles. Elles le devinrent encore plus pour moi, quand mon pre en
disant: En somme, vous pourriez rester  Venise du 20 avril au 29 et
arriver  Florence ds le matin de Pques, les fit sortir toutes deux
non plus seulement de l'Espace abstrait, mais de ce Temps imaginaire
o nous situons non pas un seul voyage  la fois, mais d'autres,
simultans et sans trop d'motion puisqu'ils ne sont que possibles,--ce
Temps qui se refabrique si bien qu'on peut encore le passer dans une
ville aprs qu'on l'a pass dans une autre--et leur consacra de ces
jours particuliers qui sont le certificat d'authenticit des objets
auxquels on les emploie, car ces jours uniques, ils se consument par
l'usage, ils ne reviennent pas, on ne peut plus les vivre ici quand on
les a vcus l; je sentis que c'tait vers la semaine qui commenait
le lundi o la blanchisseuse devait rapporter le gilet blanc que
j'avais couvert d'encre, que se dirigeaient pour s'y absorber au
sortir du temps idal o elles n'existaient pas encore, les deux Cits
Reines dont j'allais avoir, par la plus mouvante des gomtries, 
inscrire les dmes et les tours dans le plan de ma propre vie. Mais je
n'tais encore qu'en chemin vers le dernier degr de l'allgresse; je
l'atteignis enfin (ayant seulement alors la rvlation que sur les
rues clapotantes, rougies du reflet des fresques de Giorgione, ce
n'tait pas, comme j'avais, malgr tant d'avertissements, continu 
l'imaginer, les hommes majestueux et terribles comme la mer, portant
leur armure aux reflets de bronze sous les plis de leur manteau
sanglant qui se promneraient dans Venise la semaine prochaine, la
veille de Pques, mais que ce pourrait tre moi le personnage
minuscule que, dans une grande photographie de Saint-Marc qu'on
m'avait prte, l'illustrateur avait reprsent, en chapeau melon,
devant les proches), quand j'entendis mon pre me dire: Il doit faire
encore froid sur le Grand Canal, tu ferais bien de mettre  tout
hasard dans ta malle ton pardessus d'hiver et ton gros veston. A ces
mots je m'levai  une sorte d'extase; ce que j'avais cru jusque-l
impossible, je me sentis vraiment pntrer entre ces rochers
d'amthyste pareils  un rcif de la mer des Indes; par une
gymnastique suprme et au-dessus de mes forces, me dvtant comme
d'une carapace sans objet de l'air de ma chambre qui m'entourait, je
le remplaai par des parties gales d'air vnitien, cette atmosphre
marine, indicible et particulire comme celle des rves que mon
imagination avait enferme dans le nom de Venise, je sentis s'oprer
en moi une miraculeuse dsincarnation; elle se doubla aussitt de la
vague envie de vomir qu'on prouve quand on vient de prendre un gros
mal de gorge, et on dut me mettre au lit avec une fivre si tenace,
que le docteur dclara qu'il fallait renoncer non seulement  me
laisser partir maintenant  Florence et  Venise mais, mme quand je
serais entirement rtabli, m'viter d'ici au moins un an, tout projet
de voyage et toute cause d'agitation.

Et hlas, il dfendit aussi d'une faon absolue qu'on me laisst aller
au thtre entendre la Berma; l'artiste sublime,  laquelle Bergotte
trouvait du gnie, m'aurait en me faisant connatre quelque chose qui
tait peut-tre aussi important et aussi beau, consol de n'avoir pas
t  Florence et  Venise, de n'aller pas  Balbec. On devait se
contenter de m'envoyer chaque jour aux Champs-lyses, sous la
surveillance d'une personne qui m'empcherait de me fatiguer et qui
fut Franoise, entre  notre service aprs la mort de ma tante
Lonie. Aller aux Champs-lyses me fut insupportable. Si seulement
Bergotte les et dcrits dans un de ses livres, sans doute j'aurais
dsir de les connatre, comme toutes les choses dont on avait
commenc par mettre le double dans mon imagination. Elle les
rchauffait, les faisait vivre, leur donnait une personnalit, et je
voulais les retrouver dans la ralit; mais dans ce jardin public rien
ne se rattachait  mes rves.

Un jour, comme je m'ennuyais  notre place familire,  ct des
chevaux de bois, Franoise m'avait emmen en excursion--au del de la
frontire que gardent  intervalles gaux les petits bastions des
marchandes de sucre d'orge--, dans ces rgions voisines mais trangres
o les visages sont inconnus, o passe la voiture aux chvres; puis
elle tait revenue prendre ses affaires sur sa chaise adosse  un
massif de lauriers; en l'attendant je foulais la grande pelouse
chtive et rase, jaunie par le soleil, au bout de laquelle le bassin
est domin par une statue quand, de l'alle, s'adressant  une
fillette  cheveux roux qui jouait au volant devant la vasque, une
autre, en train de mettre son manteau et de serrer sa raquette, lui
cria, d'une voix brve: Adieu, Gilberte, je rentre, n'oublie pas que
nous venons ce soir chez toi aprs dner. Ce nom de Gilberte passa
prs de moi, voquant d'autant plus l'existence de celle qu'il
dsignait qu'il ne la nommait pas seulement comme un absent dont on
parle, mais l'interpellait; il passa ainsi prs de moi, en action pour
ainsi dire, avec une puissance qu'accroissait la courbe de son jet et
l'approche de son but;--transportant  son bord, je le sentais, la
connaissance, les notions qu'avait de celle  qui il tait adress,
non pas moi, mais l'amie qui l'appelait, tout ce que, tandis qu'elle
le prononait, elle revoyait ou du moins, possdait en sa mmoire, de
leur intimit quotidienne, des visites qu'elles se faisaient l'une
chez l'autre, de tout cet inconnu encore plus inaccessible et plus
douloureux pour moi d'tre au contraire si familier et si maniable
pour cette fille heureuse qui m'en frlait sans que j'y puisse
pntrer et le jetait en plein air dans un cri;--laissant dj flotter
dans l'air l'manation dlicieuse qu'il avait fait se dgager, en les
touchant avec prcision, de quelques points invisibles de la vie de
Mlle Swann, du soir qui allait venir, tel qu'il serait, aprs dner,
chez elle,--formant, passager cleste au milieu des enfants et des
bonnes, un petit nuage d'une couleur prcieuse, pareil  celui qui,
bomb au-dessus d'un beau jardin du Poussin, reflte minutieusement
comme un nuage d'opra, plein de chevaux et de chars, quelque
apparition de la vie des dieux;--jetant enfin, sur cette herbe pele, 
l'endroit o elle tait un morceau  la fois de pelouse fltrie et un
moment de l'aprs-midi de la blonde joueuse de volant (qui ne s'arrta
de le lancer et de le rattraper que quand une institutrice  plumet
bleu l'eut appele), une petite bande merveilleuse et couleur
d'hliotrope impalpable comme un reflet et superpose comme un tapis
sur lequel je ne pus me lasser de promener mes pas attards,
nostalgiques et profanateurs, tandis que Franoise me criait: Allons,
aboutonnez voir votre paletot et filons et que je remarquais pour la
premire fois avec irritation qu'elle avait un langage vulgaire, et
hlas, pas de plumet bleu  son chapeau.

Retournerait-elle seulement aux Champs-lyses? Le lendemain elle n'y
tait pas; mais je l'y vis les jours suivants; je tournais tout le
temps autour de l'endroit o elle jouait avec ses amies, si bien
qu'une fois o elles ne se trouvrent pas en nombre pour leur partie
de barres, elle me fit demander si je voulais complter leur camp, et
je jouai dsormais avec elle chaque fois qu'elle tait l. Mais ce
n'tait pas tous les jours; il y en avait o elle tait empche de
venir par ses cours, le catchisme, un goter, toute cette vie spare
de la mienne que par deux fois, condense dans le nom de Gilberte,
j'avais senti passer si douloureusement prs de moi, dans le raidillon
de Combray et sur la pelouse des Champs-lyses. Ces jours-l, elle
annonait d'avance qu'on ne la verrait pas; si c'tait  cause de ses
tudes, elle disait: C'est rasant, je ne pourrai pas venir demain;
vous allez tous vous amuser sans moi, d'un air chagrin qui me
consolait un peu; mais en revanche quand elle tait invite  une
matine, et que, ne le sachant pas je lui demandais si elle viendrait
jouer, elle me rpondait: J'espre bien que non! J'espre bien que
maman me laissera aller chez mon amie. Du moins ces jours-l, je
savais que je ne la verrais pas, tandis que d'autres fois, c'tait 
l'improviste que sa mre l'emmenait faire des courses avec elle, et le
lendemain elle disait: Ah! oui, je suis sortie avec maman, comme une
chose naturelle, et qui n'et pas t pour quelqu'un le plus grand
malheur possible. Il y avait aussi les jours de mauvais temps o son
institutrice, qui pour elle-mme craignait la pluie, ne voulait pas
l'emmener aux Champs-lyses.

Aussi si le ciel tait douteux, ds le matin je ne cessais de
l'interroger et je tenais compte de tous les prsages. Si je voyais la
dame d'en face qui, prs de la fentre, mettait son chapeau, je me
disais: Cette dame va sortir; donc il fait un temps o l'on peut
sortir: pourquoi Gilberte ne ferait-elle pas comme cette dame? Mais
le temps s'assombrissait, ma mre disait qu'il pouvait se lever
encore, qu'il suffirait pour cela d'un rayon de soleil, mais que plus
probablement il pleuvrait; et s'il pleuvait  quoi bon aller aux
Champs-lyses? Aussi depuis le djeuner mes regards anxieux ne
quittaient plus le ciel incertain et nuageux. Il restait sombre.
Devant la fentre, le balcon tait gris. Tout d'un coup, sur sa pierre
maussade je ne voyais pas une couleur moins terne, mais je sentais
comme un effort vers une couleur moins terne, la pulsation d'un rayon
hsitant qui voudrait librer sa lumire. Un instant aprs, le balcon
tait ple et rflchissant comme une eau matinale, et mille reflets
de la ferronnerie de son treillage taient venus s'y poser. Un souffle
de vent les dispersait, la pierre s'tait de nouveau assombrie, mais,
comme apprivoiss, ils revenaient; elle recommenait imperceptiblement
 blanchir et par un de ces crescendos continus comme ceux qui, en
musique,  la fin d'une Ouverture, mnent une seule note jusqu'au
fortissimo suprme en la faisant passer rapidement par tous les degrs
intermdiaires, je la voyais atteindre  cet or inaltrable et fixe
des beaux jours, sur lequel l'ombre dcoupe de l'appui ouvrag de la
balustrade se dtachait en noir comme une vgtation capricieuse, avec
une tnuit dans la dlination des moindres dtails qui semblait
trahir une conscience applique, une satisfaction d'artiste, et avec
un tel relief, un tel velours dans le repos de ses masses sombres et
heureuses qu'en vrit ces reflets larges et feuillus qui reposaient
sur ce lac de soleil semblaient savoir qu'ils taient des gages de
calme et de bonheur.

Lierre instantan, flore paritaire et fugitive! la plus incolore, la
plus triste, au gr de beaucoup, de celles qui peuvent ramper sur le
mur ou dcorer la croise; pour moi, de toutes la plus chre depuis le
jour o elle tait apparue sur notre balcon, comme l'ombre mme de la
prsence de Gilberte qui tait peut-tre dj aux Champs-lyses, et
ds que j'y arriverais, me dirait: Commenons tout de suite  jouer
aux barres, vous tes dans mon camp; fragile, emporte par un
souffle, mais aussi en rapport non pas avec la saison, mais avec
l'heure; promesse du bonheur immdiat que la journe refuse ou
accomplira, et par l du bonheur immdiat par excellence, le bonheur
de l'amour; plus douce, plus chaude sur la pierre que n'est la mousse
mme; vivace,  qui il suffit d'un rayon pour natre et faire clore
de la joie, mme au coeur de l'hiver.

Et jusque dans ces jours o toute autre vgtation a disparu, o le
beau cuir vert qui enveloppe le tronc des vieux arbres est cach sous
la neige, quand celle-ci cessait de tomber, mais que le temps restait
trop couvert pour esprer que Gilberte sortt, alors tout d'un coup,
faisant dire  ma mre: Tiens voil justement qu'il fait beau, vous
pourriez peut-tre essayer tout de mme d'aller aux Champs-lyses,
sur le manteau de neige qui couvrait le balcon, le soleil apparu
entrelaait des fils d'or et brodait des reflets noirs. Ce jour-l
nous ne trouvions personne ou une seule fillette prte  partir qui
m'assurait que Gilberte ne viendrait pas. Les chaises dsertes par
l'assemble imposante mais frileuse des institutrices taient vides.
Seule, prs de la pelouse, tait assise une dame d'un certain ge qui
venait par tous les temps, toujours hanarche d'une toilette
identique, magnifique et sombre, et pour faire la connaissance de
laquelle j'aurais  cette poque sacrifi, si l'change m'avait t
permis, tous les plus grands avantages futurs de ma vie. Car Gilberte
allait tous les jours la saluer; elle demandait  Gilberte des
nouvelles de son amour de mre; et il me semblait que si je l'avais
connue, j'avais t pour Gilberte quelqu'un de tout autre, quelqu'un
qui connaissait les relations de ses parents. Pendant que ses
petits-enfants jouaient plus loin, elle lisait toujours les Dbats
qu'elle appelait mes vieux Dbats et, par genre aristocratique,
disait en parlant du sergent de ville ou de la loueuse de chaises:
Mon vieil ami le sergent de ville, la loueuse de chaises et moi qui
sommes de vieux amis.

Franoise avait trop froid pour rester immobile, nous allmes jusqu'au
pont de la Concorde voir la Seine prise, dont chacun et mme les
enfants s'approchaient sans peur comme d'une immense baleine choue,
sans dfense, et qu'on allait dpecer. Nous revenions aux
Champs-lyses; je languissais de douleur entre les chevaux de bois
immobiles et la pelouse blanche prise dans le rseau noir des alles
dont on avait enlev la neige et sur laquelle la statue avait  la
main un jet de glace ajout qui semblait l'explication de son geste.
La vieille dame elle-mme ayant pli ses Dbats, demanda l'heure  une
bonne d'enfants qui passait et qu'elle remercia en lui disant: Comme
vous tes aimable! puis, priant le cantonnier de dire  ses petits
enfants de revenir, qu'elle avait froid, ajouta: Vous serez mille
fois bon. Vous savez que je suis confuse! Tout  coup l'air se
dchira: entre le guignol et le cirque,  l'horizon embelli, sur le
ciel entr'ouvert, je venais d'apercevoir, comme un signe fabuleux, le
plumet bleu de Mademoiselle. Et dj Gilberte courait  toute vitesse
dans ma direction, tincelante et rouge sous un bonnet carr de
fourrure, anime par le froid, le retard et le dsir du jeu; un peu
avant d'arriver  moi, elle se laissa glisser sur la glace et, soit
pour mieux garder son quilibre, soit parce qu'elle trouvait cela plus
gracieux, ou par affectation du maintien d'une patineuse, c'est les
bras grands ouverts qu'elle avanait en souriant, comme si elle avait
voulu m'y recevoir. Brava! Brava! a c'est trs bien, je dirais comme
vous que c'est chic, que c'est crne, si je n'tais pas d'un autre
temps, du temps de l'ancien rgime, s'cria la vieille dame prenant la
parole au nom des Champs-lyses silencieux pour remercier Gilberte
d'tre venue sans se laisser intimider par le temps. Vous tes comme
moi, fidle quand mme  nos vieux Champs-lyses; nous sommes deux
intrpides. Si je vous disais que je les aime, mme ainsi. Cette
neige, vous allez rire de moi, a me fait penser  de l'hermine! Et
la vieille dame se mit  rire.

Le premier de ces jours--auxquels la neige, image des puissances qui
pouvaient me priver de voir Gilberte, donnait la tristesse d'un jour
de sparation et jusqu' l'aspect d'un jour de dpart parce qu'il
changeait la figure et empchait presque l'usage du lieu habituel de
nos seules entrevues maintenant chang, tout envelopp de housses--, ce
jour fit pourtant faire un progrs  mon amour, car il fut comme un
premier chagrin qu'elle et partag avec moi. Il n'y avait que nous
deux de notre bande, et tre ainsi le seul qui ft avec elle, c'tait
non seulement comme un commencement d'intimit, mais aussi de sa
part,--comme si elle ne ft venue rien que pour moi par un temps
pareil--cela me semblait aussi touchant que si un de ces jours o elle
tait invite  une matine, elle y avait renonc pour venir me
retrouver aux Champs-lyses; je prenais plus de confiance en la
vitalit et en l'avenir de notre amiti qui restait vivace au milieu
de l'engourdissement, de la solitude et de la ruine des choses
environnantes; et tandis qu'elle me mettait des boules de neige dans
le cou, je souriais avec attendrissement  ce qui me semblait  la
fois une prdilection qu'elle me marquait en me tolrant comme
compagnon de voyage dans ce pays hivernal et nouveau, et une sorte de
fidlit qu'elle me gardait au milieu du malheur. Bientt l'une aprs
l'autre, comme des moineaux hsitants, ses amies arrivrent toutes
noires sur la neige. Nous commenmes  jouer et comme ce jour si
tristement commenc devait finir dans la joie, comme je m'approchais,
avant de jouer aux barres, de l'amie  la voix brve que j'avais
entendue le premier jour crier le nom de Gilberte, elle me dit: Non,
non, on sait bien que vous aimez mieux tre dans le camp de Gilberte,
d'ailleurs vous voyez elle vous fait signe. Elle m'appelait en effet
pour que je vinsse sur la pelouse de neige, dans son camp, dont le
soleil en lui donnant les reflets roses, l'usure mtallique des
brocarts anciens, faisait un camp du drap d'or.

Ce jour que j'avais tant redout fut au contraire un des seuls o je
ne fus pas trop malheureux.

Car, moi qui ne pensais plus qu' ne jamais rester un jour sans voir
Gilberte (au point qu'une fois ma grand'mre n'tant pas rentre pour
l'heure du dner, je ne pus m'empcher de me dire tout de suite que si
elle avait t crase par une voiture, je ne pourrais pas aller de
quelque temps aux Champs-lyses; on n'aime plus personne ds qu'on
aime) pourtant ces moments o j'tais auprs d'elle et que depuis la
veille j'avais si impatiemment attendus, pour lesquels j'avais
trembl, auxquels j'aurais sacrifi tout le reste, n'taient nullement
des moments heureux; et je le savais bien car c'tait les seuls
moments de ma vie sur lesquels je concentrasse une attention
mticuleuse, acharne, et elle ne dcouvrait pas en eux un atome de
plaisir.

Tout le temps que j'tais loin de Gilberte, j'avais besoin de la voir,
parce que cherchant sans cesse  me reprsenter son image, je
finissais par ne plus y russir, et par ne plus savoir exactement 
quoi correspondait mon amour. Puis, elle ne m'avait encore jamais dit
qu'elle m'aimait. Bien au contraire, elle avait souvent prtendu
qu'elle avait des amis qu'elle me prfrait, que j'tais un bon
camarade avec qui elle jouait volontiers quoique trop distrait, pas
assez au jeu; enfin elle m'avait donn souvent des marques apparentes
de froideur qui auraient pu branler ma croyance que j'tais pour elle
un tre diffrent des autres, si cette croyance avait pris sa source
dans un amour que Gilberte aurait eu pour moi, et non pas, comme cela
tait, dans l'amour que j'avais pour elle, ce qui la rendait autrement
rsistante, puisque cela la faisait dpendre de la manire mme dont
j'tais oblig, par une ncessit intrieure, de penser  Gilberte.
Mais les sentiments que je ressentais pour elle, moi-mme je ne les
lui avais pas encore dclars. Certes,  toutes les pages de mes
cahiers, j'crivais indfiniment son nom et son adresse, mais  la vue
de ces vagues lignes que je traais sans qu'elle penst pour cela 
moi, qui lui faisaient prendre autour de moi tant de place apparente
sans qu'elle ft mle davantage  ma vie, je me sentais dcourag
parce qu'elles ne me parlaient pas de Gilberte qui ne les verrait mme
pas, mais de mon propre dsir qu'elles semblaient me montrer comme
quelque chose de purement personnel, d'irrel, de fastidieux et
d'impuissant. Le plus press tait que nous nous vissions Gilberte et
moi, et que nous puissions nous faire l'aveu rciproque de notre
amour, qui jusque-l n'aurait pour ainsi dire pas commenc. Sans doute
les diverses raisons qui me rendaient si impatient de la voir auraient
t moins imprieuses pour un homme mr. Plus tard, il arrive que
devenus habiles dans la culture de nos plaisirs, nous nous contentions
de celui que nous avons  penser  une femme comme je pensais 
Gilberte, sans tre inquiets de savoir si cette image correspond  la
ralit, et aussi de celui de l'aimer sans avoir besoin d'tre certain
qu'elle nous aime; ou encore que nous renoncions au plaisir de lui
avouer notre inclination pour elle, afin d'entretenir plus vivace
l'inclination qu'elle a pour nous, imitant ces jardiniers japonais qui
pour obtenir une plus belle fleur, en sacrifient plusieurs autres.
Mais  l'poque o j'aimais Gilberte, je croyais encore que l'Amour
existait rellement en dehors de nous; que, en permettant tout au plus
que nous cartions les obstacles, il offrait ses bonheurs dans un
ordre auquel on n'tait pas libre de rien changer; il me semblait que
si j'avais, de mon chef, substitu  la douceur de l'aveu la
simulation de l'indiffrence, je ne me serais pas seulement priv
d'une des joies dont j'avais le plus rv mais que je me serais
fabriqu  ma guise un amour factice et sans valeur, sans
communication avec le vrai, dont j'aurais renonc  suivre les chemins
mystrieux et prexistants.

Mais quand j'arrivais aux Champs-lyses,--et que d'abord j'allais
pouvoir confronter mon amour pour lui faire subir les rectifications
ncessaires  sa cause vivante, indpendante de moi--, ds que j'tais
en prsence de cette Gilberte Swann sur la vue de laquelle j'avais
compt pour rafrachir les images que ma mmoire fatigue ne
retrouvait plus, de cette Gilberte Swann avec qui j'avais jou hier,
et que venait de me faire saluer et reconnatre un instinct aveugle
comme celui qui dans la marche nous met un pied devant l'autre avant
que nous ayons eu le temps de penser, aussitt tout se passait comme
si elle et la fillette qui tait l'objet de mes rves avaient t deux
tres diffrents. Par exemple si depuis la veille je portais dans ma
mmoire deux yeux de feu dans des joues pleines et brillantes, la
figure de Gilberte m'offrait maintenant avec insistance quelque chose
que prcisment je ne m'tais pas rappel, un certain effilement aigu
du nez qui, s'associant instantanment  d'autres traits, prenait
l'importance de ces caractres qui en histoire naturelle dfinissent
une espce, et la transmuait en une fillette du genre de celles 
museau pointu. Tandis que je m'apprtais  profiter de cet instant
dsir pour me livrer, sur l'image de Gilberte que j'avais prpare
avant de venir et que je ne retrouvais plus dans ma tte,  la mise au
point qui me permettrait dans les longues heures o j'tais seul
d'tre sr que c'tait bien elle que je me rappelais, que c'tait bien
mon amour pour elle que j'accroissais peu  peu comme un ouvrage qu'on
compose, elle me passait une balle; et comme le philosophe idaliste
dont le corps tient compte du monde extrieur  la ralit duquel son
intelligence ne croit pas, le mme moi qui m'avait fait la saluer
avant que je l'eusse identifie, s'empressait de me faire saisir la
balle qu'elle me tendait (comme si elle tait une camarade avec qui
j'tais venu jouer, et non une me soeur que j'tais venu rejoindre),
me faisait lui tenir par biensance jusqu' l'heure o elle s'en
allait, mille propos aimables et insignifiants et m'empchait ainsi,
ou de garder le silence pendant lequel j'aurais pu enfin remettre la
main sur l'image urgente et gare, ou de lui dire les paroles qui
pouvaient faire faire  notre amour les progrs dcisifs sur lesquels
j'tais chaque fois oblig de ne plus compter que pour l'aprs-midi
suivante. Il en faisait pourtant quelques-uns. Un jour que nous tions
alls avec Gilberte jusqu' la baraque de notre marchande qui tait
particulirement aimable pour nous,--car c'tait chez elle que M. Swann
faisait acheter son pain d'pices, et par hygine, il en consommait
beaucoup, souffrant d'un eczma ethnique et de la constipation des
Prophtes,--Gilberte me montrait en riant deux petits garons qui
taient comme le petit coloriste et le petit naturaliste des livres
d'enfants. Car l'un ne voulait pas d'un sucre d'orge rouge parce qu'il
prfrait le violet et l'autre, les larmes aux yeux, refusait une
prune que voulait lui acheter sa bonne, parce que, finit-il par dire
d'une voix passionne: J'aime mieux l'autre prune, parce qu'elle a un
ver! J'achetai deux billes d'un sou. Je regardais avec admiration,
lumineuses et captives dans une sbile isole, les billes d'agate qui
me semblaient prcieuses parce qu'elles taient souriantes et blondes
comme des jeunes filles et parce qu'elles cotaient cinquante centimes
pice. Gilberte  qui on donnait beaucoup plus d'argent qu' moi me
demanda laquelle je trouvais la plus belle. Elles avaient la
transparence et le fondu de la vie. Je n'aurais voulu lui en faire
sacrifier aucune. J'aurais aim qu'elle pt les acheter, les dlivrer
toutes. Pourtant je lui en dsignai une qui avait la couleur de ses
yeux. Gilberte la prit, chercha son rayon dor, la caressa, paya sa
ranon, mais aussitt me remit sa captive en me disant: Tenez, elle
est  vous, je vous la donne, gardez-la comme souvenir.

Une autre fois, toujours proccup du dsir d'entendre la Berma dans
une pice classique, je lui avais demand si elle ne possdait pas une
brochure o Bergotte parlait de Racine, et qui ne se trouvait plus
dans le commerce. Elle m'avait pri de lui en rappeler le titre exact,
et le soir je lui avais adress un petit tlgramme en crivant sur
l'enveloppe ce nom de Gilberte Swann que j'avais tant de fois trac
sur mes cahiers. Le lendemain elle m'apporta dans un paquet nou de
faveurs mauves et scell de cire blanche, la brochure qu'elle avait
fait chercher. Vous voyez que c'est bien ce que vous m'avez demand,
me dit-elle, tirant de son manchon le tlgramme que je lui avais
envoy. Mais dans l'adresse de ce pneumatique,--qui, hier encore
n'tait rien, n'tait qu'un petit bleu que j'avais crit, et qui
depuis qu'un tlgraphiste l'avait remis au concierge de Gilberte et
qu'un domestique l'avait port jusqu' sa chambre, tait devenu cette
chose sans prix, un des petits bleus qu'elle avait reus ce
jour-l,--j'eus peine  reconnatre les lignes vaines et solitaires de
mon criture sous les cercles imprims qu'y avait apposs la poste,
sous les inscriptions qu'y avait ajoutes au crayon un des facteurs,
signes de ralisation effective, cachets du monde extrieur, violettes
ceintures symboliques de la vie, qui pour la premire fois venaient
pouser, maintenir, relever, rjouir mon rve.

Et il y eut un jour aussi o elle me dit: Vous savez, vous pouvez
m'appeler Gilberte, en tous cas moi, je vous appellerai par votre nom
de baptme. C'est trop gnant. Pourtant elle continua encore un
moment  se contenter de me dire vous et comme je le lui faisais
remarquer, elle sourit, et composant, construisant une phrase comme
celles qui dans les grammaires trangres n'ont d'autre but que de
nous faire employer un mot nouveau, elle la termina par mon petit nom.
Et me souvenant plus tard de ce que j'avais senti alors, j'y ai dml
l'impression d'avoir t tenu un instant dans sa bouche, moi-mme, nu,
sans plus aucune des modalits sociales qui appartenaient aussi, soit
 ses autres camarades, soit, quand elle disait mon nom de famille, 
mes parents, et dont ses lvres--en l'effort qu'elle faisait, un peu
comme son pre, pour articuler les mots qu'elle voulait mettre en
valeur--eurent l'air de me dpouiller, de me dvtir, comme de sa peau
un fruit dont on ne peut avaler que la pulpe, tandis que son regard,
se mettant au mme degr nouveau d'intimit que prenait sa parole,
m'atteignait aussi plus directement, non sans tmoigner la conscience,
le plaisir et jusque la gratitude qu'il en avait, en se faisant
accompagner d'un sourire.

Mais au moment mme, je ne pouvais apprcier la valeur de ces plaisirs
nouveaux. Ils n'taient pas donns par la fillette que j'aimais, au
moi qui l'aimait, mais par l'autre, par celle avec qui je jouais, 
cet autre moi qui ne possdait ni le souvenir de la vraie Gilberte, ni
le coeur indisponible qui seul aurait pu savoir le prix d'un bonheur,
parce que seul il l'avait dsir. Mme aprs tre rentr  la maison
je ne les gotais pas, car, chaque jour, la ncessit qui me faisait
esprer que le lendemain j'aurais la contemplation exacte, calme,
heureuse de Gilberte, qu'elle m'avouerait enfin son amour, en
m'expliquant pour quelles raisons elle avait d me le cacher
jusqu'ici, cette mme ncessit me forait  tenir le pass pour rien,
 ne jamais regarder que devant moi,  considrer les petits avantages
qu'elle m'avait donns non pas en eux-mmes et comme s'ils se
suffisaient, mais comme des chelons nouveaux o poser le pied, qui
allaient me permettre de faire un pas de plus en avant et d'atteindre
enfin le bonheur que je n'avais pas encore rencontr.

Si elle me donnait parfois de ces marques d'amiti, elle me faisait
aussi de la peine en ayant l'air de ne pas avoir de plaisir  me voir,
et cela arrivait souvent les jours mmes sur lesquels j'avais le plus
compt pour raliser mes esprances. J'tais sr que Gilberte
viendrait aux Champs-lyses et j'prouvais une allgresse qui me
paraissait seulement la vague anticipation d'un grand bonheur
quand,--entrant ds le matin au salon pour embrasser maman dj toute
prte, la tour de ses cheveux noirs entirement construite, et ses
belles mains blanches et poteles sentant encore le savon,--j'avais
appris, en voyant une colonne de poussire se tenir debout toute seule
au-dessus du piano, et en entendant un orgue de Barbarie jouer sous la
fentre: En revenant de la revue, que l'hiver recevait jusqu'au soir
la visite inopine et radieuse d'une journe de printemps. Pendant que
nous djeunions, en ouvrant sa croise, la dame d'en face avait fait
dcamper en un clin d'oeil, d' ct de ma chaise,--rayant d'un seul
bond toute la largeur de notre salle  manger--un rayon qui y avait
commenc sa sieste et tait dj revenu la continuer l'instant
d'aprs. Au collge,  la classe d'une heure, le soleil me faisait
languir d'impatience et d'ennui en laissant traner une lueur dore
jusque sur mon pupitre, comme une invitation  la fte o je ne
pourrais arriver avant trois heures, jusqu'au moment o Franoise
venait me chercher  la sortie, et o nous nous acheminions vers les
Champs-lyses par les rues dcores de lumire, encombres par la
foule, et o les balcons, descells par le soleil et vaporeux,
flottaient devant les maisons comme des nuages d'or. Hlas! aux
Champs-lyses je ne trouvais pas Gilberte, elle n'tait pas encore
arrive. Immobile sur la pelouse nourrie par le soleil invisible qui
 et l faisait flamboyer la pointe d'un brin d'herbe, et sur
laquelle les pigeons qui s'y taient poss avaient l'air de sculptures
antiques que la pioche du jardinier a ramenes  la surface d'un sol
auguste, je restais les yeux fixs sur l'horizon, je m'attendais 
tout moment  voir apparatre l'image de Gilberte suivant son
institutrice, derrire la statue qui semblait tendre l'enfant qu'elle
portait et qui ruisselait de rayons,  la bndiction du soleil. La
vieille lectrice des Dbats tait assise sur son fauteuil, toujours 
la mme place, elle interpellait un gardien  qui elle faisait un
geste amical de la main en lui criant: Quel joli temps! Et la
prpose s'tant approche d'elle pour percevoir le prix du fauteuil,
elle faisait mille minauderies en mettant dans l'ouverture de son gant
le ticket de dix centimes comme si 'avait t un bouquet, pour qui
elle cherchait, par amabilit pour le donateur, la place la plus
flatteuse possible. Quand elle l'avait trouve, elle faisait excuter
une volution circulaire  son cou, redressait son boa, et plantait
sur la chaisire, en lui montrant le bout de papier jaune qui
dpassait sur son poignet, le beau sourire dont une femme, en
indiquant son corsage  un jeune homme, lui dit: Vous reconnaissez
vos roses!

J'emmenais Franoise au-devant de Gilberte jusqu' l'Arc-de-Triomphe,
nous ne la rencontrions pas, et je revenais vers la pelouse persuad
qu'elle ne viendrait plus, quand, devant les chevaux de bois, la
fillette  la voix brve se jetait sur moi: Vite, vite, il y a dj
un quart d'heure que Gilberte est arrive. Elle va repartir bientt.
On vous attend pour faire une partie de barres. Pendant que je
montais l'avenue des Champs-lyses, Gilberte tait venue par la rue
Boissy-d'Anglas, Mademoiselle ayant profit du beau temps pour faire
des courses pour elle; et M. Swann allait venir chercher sa fille.
Aussi c'tait ma faute; je n'aurais pas d m'loigner de la pelouse;
car on ne savait jamais srement par quel ct Gilberte viendrait, si
ce serait plus ou moins tard, et cette attente finissait par me rendre
plus mouvants, non seulement les Champs-lyses entiers et toute la
dure de l'aprs-midi, comme une immense tendue d'espace et de temps
sur chacun des points et  chacun des moments de laquelle il tait
possible qu'appart l'image de Gilberte, mais encore cette image,
elle-mme, parce que derrire cette image je sentais se cacher la
raison pour laquelle elle m'tait dcoche en plein coeur,  quatre
heures au lieu de deux heures et demie, surmonte d'un chapeau de
visite  la place d'un bret de jeu, devant les Ambassadeurs et non
entre les deux guignols, je devinais quelqu'une de ces occupations o
je ne pouvais suivre Gilberte et qui la foraient  sortir ou  rester
 la maison, j'tais en contact avec le mystre de sa vie inconnue.
C'tait ce mystre aussi qui me troublait quand, courant sur l'ordre
de la fillette  la voix brve pour commencer tout de suite notre
partie de barres, j'apercevais Gilberte, si vive et brusque avec nous,
faisant une rvrence  la dame aux Dbats (qui lui disait: Quel beau
soleil, on dirait du feu), lui parlant avec un sourire timide, d'un
air compass qui m'voquait la jeune fille diffrente que Gilberte
devait tre chez ses parents, avec les amis de ses parents, en visite,
dans toute son autre existence qui m'chappait. Mais de cette
existence personne ne me donnait l'impression comme M. Swann qui
venait un peu aprs pour retrouver sa fille. C'est que lui et Mme
Swann,--parce que leur fille habitait chez eux, parce que ses tudes,
ses jeux, ses amitis dpendaient d'eux--contenaient pour moi, comme
Gilberte, peut-tre mme plus que Gilberte, comme il convenait  des
lieux tout-puissants sur elle en qui il aurait eu sa source, un
inconnu inaccessible, un charme douloureux. Tout ce qui les concernait
tait de ma part l'objet d'une proccupation si constante que les
jours o, comme ceux-l, M. Swann (que j'avais vu si souvent autrefois
sans qu'il excitt ma curiosit, quand il tait li avec mes parents)
venait chercher Gilberte aux Champs-lyses, une fois calms les
battements de coeur qu'avait excits en moi l'apparition de son chapeau
gris et de son manteau  plerine, son aspect m'impressionnait encore
comme celui d'un personnage historique sur lequel nous venons de lire
une srie d'ouvrages et dont les moindres particularits nous
passionnent. Ses relations avec le comte de Paris qui, quand j'en
entendais parler  Combray, me semblaient indiffrentes, prenaient
maintenant pour moi quelque chose de merveilleux, comme si personne
d'autre n'et jamais connu les Orlans; elles le faisaient se dtacher
vivement sur le fond vulgaire des promeneurs de diffrentes classes
qui encombraient cette alle des Champs-lyses, et au milieu desquels
j'admirais qu'il consentt  figurer sans rclamer d'eux d'gards
spciaux, qu'aucun d'ailleurs ne songeait  lui rendre, tant tait
profond l'incognito dont il tait envelopp.

Il rpondait poliment aux saluts des camarades de Gilberte, mme au
mien quoiqu'il ft brouill avec ma famille, mais sans avoir l'air de
me connatre. (Cela me rappela qu'il m'avait pourtant vu bien souvent
 la campagne; souvenir que j'avais gard mais dans l'ombre, parce que
depuis que j'avais revu Gilberte, pour moi Swann tait surtout son
pre, et non plus le Swann de Combray; comme les ides sur lesquelles
j'embranchais maintenant son nom taient diffrentes des ides dans le
rseau desquelles il tait autrefois compris et que je n'utilisais
plus jamais quand j'avais  penser  lui, il tait devenu un
personnage nouveau; je le rattachai pourtant par une ligne
artificielle secondaire et transversale  notre invit d'autrefois; et
comme rien n'avait plus pour moi de prix que dans la mesure o mon
amour pouvait en profiter, ce fut avec un mouvement de honte et le
regret de ne pouvoir les effacer que je retrouvai les annes o, aux
yeux de ce mme Swann qui tait en ce moment devant moi aux
Champs-lyses et  qui heureusement Gilberte n'avait peut-tre pas
dit mon nom, je m'tais si souvent le soir rendu ridicule en envoyant
demander  maman de monter dans ma chambre me dire bonsoir, pendant
qu'elle prenait le caf avec lui, mon pre et mes grands-parents  la
table du jardin.) Il disait  Gilberte qu'il lui permettait de faire
une partie, qu'il pouvait attendre un quart d'heure, et s'asseyant
comme tout le monde sur une chaise de fer payait son ticket de cette
main que Philippe VII avait si souvent retenue dans la sienne, tandis
que nous commencions  jouer sur la pelouse, faisant envoler les
pigeons dont les beaux corps iriss qui ont la forme d'un coeur et sont
comme les lilas du rgne des oiseaux, venaient se rfugier comme en
des lieux d'asile, tel sur le grand vase de pierre  qui son bec en y
disparaissant faisait faire le geste et assignait la destination
d'offrir en abondance les fruits ou les graines qu'il avait l'air d'y
picorer, tel autre sur le front de la statue, qu'il semblait surmonter
d'un de ces objets en mail desquels la polychromie varie dans
certaines oeuvres antiques la monotonie de la pierre et d'un attribut
qui, quand la desse le porte, lui vaut une pithte particulire et
en fait, comme pour une mortelle un prnom diffrent, une divinit
nouvelle.

Un de ces jours de soleil qui n'avait pas ralis mes esprances, je
n'eus pas le courage de cacher ma dception  Gilberte.

--J'avais justement beaucoup de choses  vous demander, lui dis-je. Je
croyais que ce jour compterait beaucoup dans notre amiti. Et aussitt
arrive, vous allez partir! Tchez de venir demain de bonne heure, que
je puisse enfin vous parler.

Sa figure resplendit et ce fut en sautant de joie qu'elle me rpondit:

--Demain, comptez-y, mon bel ami, mais je ne viendrai pas! j'ai un
grand goter; aprs-demain non plus, je vais chez une amie pour voir
de ses fentres l'arrive du roi Thodose, ce sera superbe, et le
lendemain encore  Michel Strogoff et puis aprs, cela va tre bientt
Nol et les vacances du jour de l'An. Peut-tre on va m'emmener dans
le midi. Ce que ce serait chic! quoique cela me fera manquer un arbre
de Nol; en tous cas si je reste  Paris, je ne viendrai pas ici car
j'irai faire des visites avec maman. Adieu, voil papa qui m'appelle.

Je revins avec Franoise par les rues qui taient encore pavoises de
soleil, comme au soir d'une fte qui est finie. Je ne pouvais pas
traner mes jambes.

--a n'est pas tonnant, dit Franoise, ce n'est pas un temps de
saison, il fait trop chaud. Hlas! mon Dieu, de partout il doit y
avoir bien des pauvres malades, c'est  croire que l-haut aussi tout
se dtraque.

Je me redisais en touffant mes sanglots les mots o Gilberte avait
laiss clater sa joie de ne pas venir de longtemps aux
Champs-lyses. Mais dj le charme dont, par son simple
fonctionnement, se remplissait mon esprit ds qu'il songeait  elle,
la position particulire, unique,--ft elle affligeante,--o me plaait
invitablement par rapport  Gilberte, la contrainte interne d'un pli
mental, avaient commenc  ajouter, mme  cette marque
d'indiffrence, quelque chose de romanesque, et au milieu de mes
larmes se formait un sourire qui n'tait que l'bauche timide d'un
baiser. Et quand vint l'heure du courrier, je me dis ce soir-l comme
tous les autres: Je vais recevoir une lettre de Gilberte, elle va me
dire enfin qu'elle n'a jamais cess de m'aimer, et m'expliquera la
raison mystrieuse pour laquelle elle a t force de me le cacher
jusqu'ici, de faire semblant de pouvoir tre heureuse sans me voir, la
raison pour laquelle elle a pris l'apparence de la Gilberte simple
camarade.

Tous les soirs je me plaisais  imaginer cette lettre, je croyais la
lire, je m'en rcitais chaque phrase. Tout d'un coup je m'arrtais
effray. Je comprenais que si je devais recevoir une lettre de
Gilberte, ce ne pourrait pas en tous cas tre celle-l puisque c'tait
moi qui venais de la composer. Et ds lors, je m'efforais de
dtourner ma pense des mots que j'aurais aim qu'elle m'crivt, par
peur en les nonant, d'exclure justement ceux-l,--les plus chers, les
plus dsirs--, du champ des ralisations possibles. Mme si par une
invraisemblable concidence, c'et t justement la lettre que j'avais
invente que de son ct m'et adresse Gilberte, y reconnaissant mon
oeuvre je n'eusse pas eu l'impression de recevoir quelque chose qui ne
vnt pas de moi, quelque chose de rel, de nouveau, un bonheur
extrieur  mon esprit, indpendant de ma volont, vraiment donn par
l'amour.

En attendant je relisais une page que ne m'avait pas crite Gilberte,
mais qui du moins me venait d'elle, cette page de Bergotte sur la
beaut des vieux mythes dont s'est inspir Racine, et que,  ct de
la bille d'agathe, je gardais toujours auprs de moi. J'tais attendri
par la bont de mon amie qui me l'avait fait rechercher; et comme
chacun a besoin de trouver des raisons  sa passion, jusqu' tre
heureux de reconnatre dans l'tre qu'il aime des qualits que la
littrature ou la conversation lui ont appris tre de celles qui sont
dignes d'exciter l'amour, jusqu' les assimiler par imitation et en
faire des raisons nouvelles de son amour, ces qualits fussent-elles
les plus oppresses  celles que cet amour et recherches tant qu'il
tait spontan--comme Swann autrefois le caractre esthtique de la
beaut d'Odette,--moi, qui avais d'abord aim Gilberte, ds Combray, 
cause de tout l'inconnu de sa vie, dans lequel j'aurais voulu me
prcipiter, m'incarner, en dlaissant la mienne qui ne m'tait plus
rien, je pensais maintenant comme  un inestimable avantage, que de
cette mienne vie trop connue, ddaigne, Gilberte pourrait devenir un
jour l'humble servante, la commode et confortable collaboratrice, qui
le soir m'aidant dans mes travaux, collationnerait pour moi des
brochures. Quant  Bergotte, ce vieillard infiniment sage et presque
divin  cause de qui j'avais d'abord aim Gilberte, avant mme de
l'avoir vue, maintenant c'tait surtout  cause de Gilberte que je
l'aimais. Avec autant de plaisir que les pages qu'il avait crites sur
Racine, je regardais le papier ferm de grands cachets de cire blancs
et nou d'un flot de rubans mauves dans lequel elle me les avait
apportes. Je baisais la bille d'agate qui tait la meilleure part du
coeur de mon amie, la part qui n'tait pas frivole, mais fidle, et qui
bien que pare du charme mystrieux de la vie de Gilberte demeurait
prs de moi, habitait ma chambre, couchait dans mon lit. Mais la
beaut de cette pierre, et la beaut aussi de ces pages de Bergotte,
que j'tais heureux d'associer  l'ide de mon amour pour Gilberte
comme si dans les moments o celui-ci ne m'apparaissait plus que comme
un nant, elles lui donnaient une sorte de consistance, je
m'apercevais qu'elles taient antrieures  cet amour, qu'elles ne lui
ressemblaient pas, que leurs lments avaient t fixs par le talent
ou par les lois minralogiques avant que Gilberte ne me connt, que
rien dans le livre ni dans la pierre n'et t autre si Gilberte ne
m'avait pas aim et que rien par consquent ne m'autorisait  lire en
eux un message de bonheur. Et tandis que mon amour attendant sans
cesse du lendemain l'aveu de celui de Gilberte, annulait, dfaisait
chaque soir le travail mal fait de la journe, dans l'ombre de
moi-mme une ouvrire inconnue ne laissait pas au rebut les fils
arrachs et les disposait, sans souci de me plaire et de travailler 
mon bonheur, dans un ordre diffrent qu'elle donnait  tous ses
ouvrages. Ne portant aucun intrt particulier  mon amour, ne
commenant pas par dcider que j'tais aim, elle recueillait les
actions de Gilberte qui m'avaient sembl inexplicables et ses fautes
que j'avais excuses. Alors les unes et les autres prenaient un sens.
Il semblait dire, cet ordre nouveau, qu'en voyant Gilberte, au lieu
qu'elle vnt aux Champs-lyses, aller  une matine, faire des
courses avec son institutrice et se prparer  une absence pour les
vacances du jour de l'an, j'avais tort de penser, me dire: c'est
qu'elle est frivole ou docile. Car elle et cess d'tre l'un ou
l'autre si elle m'avait aim, et si elle avait t force d'obir
c'et t avec le mme dsespoir que j'avais les jours o je ne la
voyais pas. Il disait encore, cet ordre nouveau, que je devais
pourtant savoir ce que c'tait qu'aimer puisque j'aimais Gilberte; il
me faisait remarquer le souci perptuel que j'avais de me faire valoir
 ses yeux,  cause duquel j'essayais de persuader  ma mre d'acheter
 Franoise un caoutchouc et un chapeau avec un plumet bleu, ou plutt
de ne plus m'envoyer aux Champs-lyses avec cette bonne dont je
rougissais ( quoi ma mre rpondait que j'tais injuste pour
Franoise, que c'tait une brave femme qui nous tait dvoue), et
aussi ce besoin unique de voir Gilberte qui faisait que des mois
d'avance je ne pensais qu' tcher d'apprendre  quelle poque elle
quitterait Paris et o elle irait, trouvant le pays le plus agrable
un lieu d'exil si elle ne devait pas y tre, et ne dsirant que rester
toujours  Paris tant que je pourrais la voir aux Champs-lyses; et
il n'avait pas de peine  me montrer que ce souci-l, ni ce besoin, je
ne les trouverais sous les actions de Gilberte. Elle au contraire
apprciait son institutrice, sans s'inquiter de ce que j'en pensais.
Elle trouvait naturel de ne pas venir aux Champs-lyses, si c'tait
pour aller faire des emplettes avec Mademoiselle, agrable si c'tait
pour sortir avec sa mre. Et  supposer mme qu'elle m'et permis
d'aller passer les vacances au mme endroit qu'elle, du moins pour
choisir cet endroit elle s'occupait du dsir de ses parents, de mille
amusements dont on lui avait parl et nullement que ce ft celui o ma
famille avait l'intention de m'envoyer. Quand elle m'assurait parfois
qu'elle m'aimait moins qu'un de ses amis, moins qu'elle ne m'aimait la
veille parce que je lui avais fait perdre sa partie par une
ngligence, je lui demandais pardon, je lui demandais ce qu'il fallait
faire pour qu'elle recomment  m'aimer autant, pour qu'elle m'aimt
plus que les autres; je voulais qu'elle me dt que c'tait dj fait,
je l'en suppliais comme si elle avait pu modifier son affection pour
moi  son gr, au mien, pour me faire plaisir, rien que par les mots
qu'elle dirait, selon ma bonne ou ma mauvaise conduite. Ne savais-je
donc pas que ce que j'prouvais, moi, pour elle, ne dpendait ni de
ses actions, ni de ma volont?

Il disait enfin, l'ordre nouveau dessin par l'ouvrire invisible, que
si nous pouvons dsirer que les actions d'une personne qui nous a
peins jusqu'ici n'aient pas t sincres, il y a dans leur suite une
clart contre quoi notre dsir ne peut rien et  laquelle, plutt qu'
lui, nous devons demander quelles seront ses actions de demain.

Ces paroles nouvelles, mon amour les entendait; elles le persuadaient
que le lendemain ne serait pas diffrent de ce qu'avaient t tous les
autres jours; que le sentiment de Gilberte pour moi, trop ancien dj
pour pouvoir changer, c'tait l'indiffrence; que dans mon amiti avec
Gilberte, c'est moi seul qui aimais. C'est vrai, rpondait mon amour,
il n'y a plus rien  faire de cette amiti-l, elle ne changera pas.
Alors ds le lendemain (ou attendant une fte s'il y en avait une
prochaine, un anniversaire, le nouvel an peut-tre, un de ces jours
qui ne sont pas pareils aux autres, o le temps recommence sur de
nouveaux frais en rejetant l'hritage du pass, en n'acceptant pas le
legs de ses tristesses) je demandais  Gilberte de renoncer  notre
amiti ancienne et de jeter les bases d'une nouvelle amiti.

J'avais toujours  porte de ma main un plan de Paris qui, parce qu'on
pouvait y distinguer la rue o habitaient M. et Mme Swann, me semblait
contenir un trsor. Et par plaisir, par une sorte de fidlit
chevaleresque aussi,  propos de n'importe quoi, je disais le nom de
cette rue, si bien que mon pre me demandait, n'tant pas comme ma
mre et ma grand'mre au courant de mon amour:

--Mais pourquoi parles-tu tout le temps de cette rue, elle n'a rien
d'extraordinaire, elle est trs agrable  habiter parce qu'elle est 
deux pas du Bois, mais il y en a dix autres dans le mme cas.

Je m'arrangeais  tout propos  faire prononcer  mes parents le nom
de Swann: certes je me le rptais mentalement sans cesse: mais
j'avais besoin aussi d'entendre sa sonorit dlicieuse et de me faire
jouer cette musique dont la lecture muette ne me suffisait pas. Ce nom
de Swann d'ailleurs que je connaissais depuis si longtemps, tait
maintenant pour moi, ainsi qu'il arrive  certains aphasiques 
l'gard des mots les plus usuels, un nom nouveau. Il tait toujours
prsent  ma pense et pourtant elle ne pouvait pas s'habituer  lui.
Je le dcomposais, je l'pelais, son orthographe tait pour moi une
surprise. Et en mme temps que d'tre familier, il avait cess de me
paratre innocent. Les joies que je prenais  l'entendre, je les
croyais si coupables, qu'il me semblait qu'on devinait ma pense et
qu'on changeait la conversation si je cherchais  l'y amener. Je me
rabattais sur les sujets qui touchaient encore  Gilberte, je
rabchais sans fin les mmes paroles, et j'avais beau savoir que ce
n'tait que des paroles,--des paroles prononces loin d'elle, qu'elle
n'entendait pas, des paroles sans vertu qui rptaient ce qui tait,
mais ne le pouvaient modifier,--pourtant il me semblait qu' force de
manier, de brasser ainsi tout ce qui avoisinait Gilberte j'en ferais
peut-tre sortir quelque chose d'heureux. Je redisais  mes parents
que Gilberte aimait bien son institutrice, comme si cette proposition
nonce pour la centime fois allait avoir enfin pour effet de faire
brusquement entrer Gilberte venant  tout jamais vivre avec nous. Je
reprenais l'loge de la vieille dame qui lisait les Dbats (j'avais
insinu  mes parents que c'tait une ambassadrice ou peut-tre une
altesse) et je continuais  clbrer sa beaut, sa magnificence, sa
noblesse, jusqu'au jour o je dis que d'aprs le nom qu'avait prononc
Gilberte elle devait s'appeler Mme Blatin.

--Oh! mais je vois ce que c'est, s'cria ma mre tandis que je me
sentais rougir de honte.  la garde!  la garde! comme aurait dit ton
pauvre grand-pre. Et c'est elle que tu trouves belle! Mais elle est
horrible et elle l'a toujours t. C'est la veuve d'un huissier. Tu ne
te rappelles pas quand tu tais enfant les manges que je faisais pour
l'viter  la leon de gymnastique o, sans me connatre, elle voulait
venir me parler sous prtexte de me dire que tu tais trop beau pour
un garon. Elle a toujours eu la rage de connatre du monde et il
faut bien qu'elle soit une espce de folle comme j'ai toujours pens,
si elle connat vraiment Mme Swann. Car si elle tait d'un milieu fort
commun, au moins il n'y a jamais rien eu que je sache  dire sur elle.
Mais il fallait toujours qu'elle se fasse des relations. Elle est
horrible, affreusement vulgaire, et avec cela faiseuse d'embarras.

Quant  Swann, pour tcher de lui ressembler, je passais tout mon
temps  table,  me tirer sur le nez et  me frotter les yeux. Mon
pre disait: cet enfant est idiot, il deviendra affreux. J'aurais
surtout voulu tre aussi chauve que Swann. Il me semblait un tre si
extraordinaire que je trouvais merveilleux que des personnes que je
frquentais le connussent aussi et que dans les hasards d'une journe
quelconque on pt tre amen  le rencontrer. Et une fois, ma mre, en
train de nous raconter comme chaque soir  dner, les courses qu'elle
avait faites dans l'aprs-midi, rien qu'en disant: A ce propos,
devinez qui j'ai rencontr aux Trois Quartiers, au rayon des
parapluies: Swann, fit clore au milieu de son rcit, fort aride pour
moi, une fleur mystrieuse. Quelle mlancolique volupt, d'apprendre
que cet aprs-midi-l, profilant dans la foule sa forme surnaturelle,
Swann avait t acheter un parapluie. Au milieu des vnements grands
et minimes, galement indiffrents, celui-l veillait en moi ces
vibrations particulires dont tait perptuellement mu mon amour pour
Gilberte. Mon pre disait que je ne m'intressais  rien parce que je
n'coutais pas quand on parlait des consquences politiques que
pouvait avoir la visite du roi Thodose, en ce moment l'hte de la
France et, prtendait-on, son alli. Mais combien en revanche, j'avais
envie de savoir si Swann avait son manteau  plerine!

--Est-ce que vous vous tes dit bonjour? demandai-je.

--Mais naturellement, rpondit ma mre qui avait toujours l'air de
craindre que si elle et avou que nous tions en froid avec Swann, on
et cherch  les rconcilier plus qu'elle ne souhaitait,  cause de
Mme Swann qu'elle ne voulait pas connatre. C'est lui qui est venu me
saluer, je ne le voyais pas.

--Mais alors, vous n'tes pas brouills?

--Brouills? mais pourquoi veux-tu que nous soyons brouills,
rpondit-elle vivement comme si j'avais attent  la fiction de ses
bons rapports avec Swann et essay de travailler  un rapprochement.

--Il pourrait t'en vouloir de ne plus l'inviter.

--On n'est pas oblig d'inviter tout le monde; est-ce qu'il m'invite?
Je ne connais pas sa femme.

--Mais il venait bien  Combray.

--Eh bien oui! il venait  Combray, et puis  Paris il a autre chose 
faire et moi aussi. Mais je t'assure que nous n'avions pas du tout
l'air de deux personnes brouilles. Nous sommes rests un moment
ensemble parce qu'on ne lui apportait pas son paquet. Il m'a demand
de tes nouvelles, il m'a dit que tu jouais avec sa fille, ajouta ma
mre, m'merveillant du prodige que j'existasse dans l'esprit de
Swann, bien plus, que ce ft d'une faon assez complte, pour que,
quand je tremblais d'amour devant lui aux Champs-lyses, il st mon
nom, qui tait ma mre, et pt amalgamer autour de ma qualit de
camarade de sa fille quelques renseignements sur mes grands-parents,
leur famille, l'endroit que nous habitions, certaines particularits
de notre vie d'autrefois, peut-tre mme inconnues de moi. Mais ma
mre ne paraissait pas avoir trouv un charme particulier  ce rayon
des Trois Quartiers o elle avait reprsent pour Swann, au moment o
il l'avait vue, une personne dfinie avec qui il avait des souvenirs
communs qui avaient motiv chez lui le mouvement de s'approcher
d'elle, le geste de la saluer.

Ni elle d'ailleurs ni mon pre ne semblaient non plus trouver  parler
des grands-parents de Swann, du titre d'agent de change honoraire, un
plaisir qui passt tous les autres. Mon imagination avait isol et
consacr dans le Paris social une certaine famille comme elle avait
fait dans le Paris de pierre pour une certaine maison dont elle avait
sculpt la porte cochre et rendu prcieuses les fentres. Mais ces
ornements, j'tais seul  les voir. De mme que mon pre et ma mre
trouvaient la maison qu'habitait Swann pareille aux autres maisons
construites en mme temps dans le quartier du Bois, de mme la famille
de Swann leur semblait du mme genre que beaucoup d'autres familles
d'agents de change. Ils la jugeaient plus ou moins favorablement selon
le degr o elle avait particip  des mrites communs au reste de
l'univers et ne lui trouvaient rien d'unique. Ce qu'au contraire ils y
apprciaient, ils le rencontraient  un degr gal, ou plus lev,
ailleurs. Aussi aprs avoir trouv la maison bien situe, ils
parlaient d'une autre qui l'tait mieux, mais qui n'avait rien  voir
avec Gilberte, ou de financiers d'un cran suprieur  son grand-pre;
et s'ils avaient eu l'air un moment d'tre du mme avis que moi,
c'tait par un malentendu qui ne tardait pas  se dissiper. C'est que,
pour percevoir dans tout ce qui entourait Gilberte, une qualit
inconnue analogue dans le monde des motions  ce que peut tre dans
celui des couleurs l'infra-rouge, mes parents taient dpourvus de ce
sens supplmentaire et momentan dont m'avait dot l'amour.

Les jours o Gilberte m'avait annonc qu'elle ne devait pas venir aux
Champs-lyses, je tchais de faire des promenades qui me
rapprochassent un peu d'elle. Parfois j'emmenais Franoise en
plerinage devant la maison qu'habitaient les Swann. Je lui faisais
rpter sans fin ce que, par l'institutrice, elle avait appris
relativement  Mme Swann. Il parat qu'elle a bien confiance  des
mdailles. Jamais elle ne partira en voyage si elle a entendu la
chouette, ou bien comme un tic-tac d'horloge dans le mur, ou si elle a
vu un chat  minuit, ou si le bois d'un meuble, il a craqu. Ah! c'est
une personne trs croyante! J'tais si amoureux de Gilberte que si
sur le chemin j'apercevais leur vieux matre d'htel promenant un
chien, l'motion m'obligeait  m'arrter, j'attachais sur ses favoris
blancs des regards pleins de passion. Franoise me disait:

--Qu'est-ce que vous avez?

Puis, nous poursuivions notre route jusque devant leur porte cochre
o un concierge diffrent de tout concierge, et pntr jusque dans
les galons de sa livre du mme charme douloureux que j'avais ressenti
dans le nom de Gilberte, avait l'air de savoir que j'tais de ceux 
qui une indignit originelle interdirait toujours de pntrer dans la
vie mystrieuse qu'il tait charg de garder et sur laquelle les
fentres de l'entre-sol paraissaient conscientes d'tre refermes,
ressemblant beaucoup moins entre la noble retombe de leurs rideaux de
mousseline  n'importe quelles autres fentres, qu'aux regards de
Gilberte. D'autres fois nous allions sur les boulevards et je me
postais  l'entre de la rue Duphot; on m'avait dit qu'on pouvait
souvent y voir passer Swann se rendant chez son dentiste; et mon
imagination diffrenciait tellement le pre de Gilberte du reste de
l'humanit, sa prsence au milieu du monde rel y introduisait tant de
merveilleux, que, avant mme d'arriver  la Madeleine, j'tais mu 
la pense d'approcher d'une rue o pouvait se produire inopinment
l'apparition surnaturelle.

Mais le plus souvent,--quand je ne devais pas voir Gilberte--comme
j'avais appris que Mme Swann se promenait presque chaque jour dans
l'alle des Acacias, autour du grand Lac, et dans l'alle de la
Reine Marguerite, je dirigeais Franoise du ct du bois de
Boulogne. Il tait pour moi comme ces jardins zoologiques o l'on voit
rassembls des flores diverses et des paysages opposs; o, aprs une
colline on trouve une grotte, un pr, des rochers, une rivire, une
fosse, une colline, un marais, mais o l'on sait qu'ils ne sont l que
pour fournir aux bats de l'hippopotame, des zbres, des crocodiles,
des lapins russes, des ours et du hron, un milieu appropri ou un
cadre pittoresque; lui, le Bois, complexe aussi, runissant des petits
mondes divers et clos,--faisant succder quelque ferme plante d'arbres
rouges, de chnes d'Amrique, comme une exploitation agricole dans la
Virginie,  une sapinire au bord du lac, ou  une futaie d'o surgit
tout  coup dans sa souple fourrure, avec les beaux yeux d'une bte,
quelque promeneuse rapide,--il tait le Jardin des femmes; et,--comme
l'alle de Myrtes de l'Enide,--plante pour elles d'arbres d'une seule
essence, l'alle des Acacias tait frquente par les Beauts
clbres. Comme, de loin, la culmination du rocher d'o elle se jette
dans l'eau, transporte de joie les enfants qui savent qu'ils vont voir
l'otarie, bien avant d'arriver  l'alle des Acacias, leur parfum qui,
irradiant alentour, faisait sentir de loin l'approche et la
singularit d'une puissante et molle individualit vgtale; puis,
quand je me rapprochais, le fate aperu de leur frondaison lgre et
mivre, d'une lgance facile, d'une coupe coquette et d'un mince
tissu, sur laquelle des centaines de fleurs s'taient abattues comme
des colonies ailes et vibratiles de parasites prcieux; enfin jusqu'
leur nom fminin, dsoeuvr et doux, me faisaient battre le coeur mais
d'un dsir mondain, comme ces valses qui ne nous voquent plus que le
nom des belles invites que l'huissier annonce  l'entre d'un bal. On
m'avait dit que je verrais dans l'alle certaines lgantes que, bien
qu'elles n'eussent pas toutes t pouses, l'on citait habituellement
 ct de Mme Swann, mais le plus souvent sous leur nom de guerre;
leur nouveau nom, quand il y en avait un, n'tait qu'une sorte
d'incognito que ceux qui voulaient parler d'elles avaient soin de
lever pour se faire comprendre. Pensant que le Beau--dans l'ordre des
lgances fminines--tait rgi par des lois occultes  la connaissance
desquelles elles avaient t inities, et qu'elles avaient le pouvoir
de le raliser, j'acceptais d'avance comme une rvlation l'apparition
de leur toilette, de leur attelage, de mille dtails au sein desquels
je mettais ma croyance comme une me intrieure qui donnait la
cohsion d'un chef-d'oeuvre  cet ensemble phmre et mouvant. Mais
c'est Mme Swann que je voulais voir, et j'attendais qu'elle passt,
mu comme si 'avait t Gilberte, dont les parents, imprgns comme
tout ce qui l'entourait, de son charme, excitaient en moi autant
d'amour qu'elle, mme un trouble plus douloureux (parce que leur point
de contact avec elle tait cette partie intestine de sa vie qui
m'tait interdite), et enfin (car je sus bientt, comme on le verra,
qu'ils n'aimaient pas que je jouasse avec elle), ce sentiment de
vnration que nous vouons toujours  ceux qui exercent sans frein la
puissance de nous faire du mal.

J'assignais la premire place  la simplicit, dans l'ordre des
mrites esthtiques et des grandeurs mondaines quand j'apercevais Mme
Swann  pied, dans une polonaise de drap, sur la tte un petit toquet
agrment d'une aile de lophophore, un bouquet de violettes au
corsage, presse, traversant l'alle des Acacias comme si 'avait t
seulement le chemin le plus court pour rentrer chez elle et rpondant
d'un clin d'oeil aux messieurs en voiture qui, reconnaissant de loin
sa silhouette, la saluaient et se disaient que personne n'avait autant
de chic. Mais au lieu de la simplicit, c'est le faste que je mettais
au plus haut rang, si, aprs que j'avais forc Franoise, qui n'en
pouvait plus et disait que les jambes lui rentraient,  faire les
cent pas pendant une heure, je voyais enfin, dbouchant de l'alle qui
vient de la Porte Dauphine--image pour moi d'un prestige royal, d'une
arrive souveraine telle qu'aucune reine vritable n'a pu m'en donner
l'impression dans la suite, parce que j'avais de leur pouvoir une
notion moins vague et plus exprimentale,--emporte par le vol de deux
chevaux ardents, minces et contourns comme on en voit dans les
dessins de Constantin Guys, portant tabli sur son sige un norme
cocher fourr comme un cosaque,  ct d'un petit groom rappelant le
tigre de feu Baudenord, je voyais--ou plutt je sentais imprimer sa
forme dans mon coeur par une nette et puisante blessure--une
incomparable victoria,  dessein un peu haute et laissant passer 
travers son luxe dernier cri des allusions aux formes anciennes, au
fond de laquelle reposait avec abandon Mme Swann, ses cheveux
maintenant blonds avec une seule mche grise ceints d'un mince bandeau
de fleurs, le plus souvent des violettes, d'o descendaient de longs
voiles,  la main une ombrelle mauve, aux lvres un sourire ambigu o
je ne voyais que la bienveillance d'une Majest et o il y avait
surtout la provocation de la cocotte, et qu'elle inclinait avec
douceur sur les personnes qui la saluaient. Ce sourire en ralit
disait aux uns: Je me rappelle trs bien, c'tait exquis!; 
d'autres: Comme j'aurais aim! 'a t la mauvaise chance!; 
d'autres: Mais si vous voulez! Je vais suivre encore un moment la
file et ds que je pourrai, je couperai. Quand passaient des
inconnus, elle laissait cependant autour de ses lvres un sourire
oisif, comme tourn vers l'attente ou le souvenir d'un ami et qui
faisait dire: Comme elle est belle! Et pour certains hommes
seulement elle avait un sourire aigre, contraint, timide et froid et
qui signifiait: Oui, rosse, je sais que vous avez une langue de
vipre, que vous ne pouvez pas vous tenir de parler! Est-ce que je
m'occupe de vous, moi! Coquelin passait en discourant au milieu
d'amis qui l'coutaient et faisait avec la main  des personnes en
voiture, un large bonjour de thtre. Mais je ne pensais qu' Mme
Swann et je faisais semblant de ne pas l'avoir vue, car je savais
qu'arrive  la hauteur du Tir aux pigeons elle dirait  son cocher de
couper la file et de l'arrter pour qu'elle pt descendre l'alle 
pied. Et les jours o je me sentais le courage de passer  ct
d'elle, j'entranais Franoise dans cette direction. A un moment en
effet, c'est dans l'alle des pitons, marchant vers nous que
j'apercevais Mme Swann laissant s'taler derrire elle la longue
trane de sa robe mauve, vtue, comme le peuple imagine les reines,
d'toffes et de riches atours que les autres femmes ne portaient pas,
abaissant parfois son regard sur le manche de son ombrelle, faisant
peu attention aux personnes qui passaient, comme si sa grande affaire
et son but avaient t de prendre de l'exercice, sans penser qu'elle
tait vue et que toutes les ttes taient tournes vers elle. Parfois
pourtant quand elle s'tait retourne pour appeler son lvrier, elle
jetait imperceptiblement un regard circulaire autour d'elle.

Ceux mme qui ne la connaissaient pas taient avertis par quelque
chose de singulier et d'excessif--ou peut-tre par une radiation
tlpathique comme celles qui dchanaient des applaudissements dans
la foule ignorante aux moments o la Berma tait sublime,--que ce
devait tre quelque personne connue. Ils se demandaient: Qui
est-ce?, interrogeaient quelquefois un passant, ou se promettaient de
se rappeler la toilette comme un point de repre pour des amis plus
instruits qui les renseigneraient aussitt. D'autres promeneurs,
s'arrtant  demi, disaient:

--Vous savez qui c'est? Mme Swann! Cela ne vous dit rien? Odette de
Crcy?

--Odette de Crcy? Mais je me disais aussi, ces yeux tristes... Mais
savez-vous qu'elle ne doit plus tre de la premire jeunesse! Je me
rappelle que j'ai couch avec elle le jour de la dmission de
Mac-Mahon.

--Je crois que vous ferez bien de ne pas le lui rappeler. Elle est
maintenant Mme Swann, la femme d'un monsieur du Jockey, ami du prince
de Galles. Elle est du reste encore superbe.

--Oui, mais si vous l'aviez connue  ce moment-l, ce qu'elle tait
jolie! Elle habitait un petit htel trs trange avec des
chinoiseries. Je me rappelle que nous tions embts par le bruit des
crieurs de journaux, elle a fini par me faire lever.

Sans entendre les rflexions, je percevais autour d'elle le murmure
indistinct de la clbrit. Mon coeur battait d'impatience quand je
pensais qu'il allait se passer un instant encore avant que tous ces
gens, au milieu desquels je remarquais avec dsolation que n'tait pas
un banquier multre par lequel je me sentais mpris, vissent le jeune
homme inconnu auquel ils ne prtaient aucune attention, saluer (sans
la connatre,  vrai dire, mais je m'y croyais autoris parce que mes
parents connaissaient son mari et que j'tais le camarade de sa
fille), cette femme dont la rputation de beaut, d'inconduite et
d'lgance tait universelle. Mais dj j'tais tout prs de Mme
Swann, alors je lui tirais un si grand coup de chapeau, si tendu, si
prolong, qu'elle ne pouvait s'empcher de sourire. Des gens riaient.
Quant  elle, elle ne m'avait jamais vu avec Gilberte, elle ne savait
pas mon nom, mais j'tais pour elle--comme un des gardes du Bois, ou le
batelier ou les canards du lac  qui elle jetait du pain--un des
personnages secondaires, familiers, anonymes, aussi dnus de
caractres individuels qu'un emploi de thtre, de ses promenades au
bois. Certains jours o je ne l'avais pas vue alle des Acacias, il
m'arrivait de la rencontrer dans l'alle de la Reine-Marguerite o
vont les femmes qui cherchent  tre seules, ou  avoir l'air de
chercher  l'tre; elle ne le restait pas longtemps, bientt rejointe
par quelque ami, souvent coiff d'un tube gris, que je ne
connaissais pas et qui causait longuement avec elle, tandis que leurs
deux voitures suivaient.

Cette complexit du bois de Boulogne qui en fait un lieu factice et,
dans le sens zoologique ou mythologique du mot, un Jardin, je l'ai
retrouve cette anne comme je le traversais pour aller  Trianon, un
des premiers matins de ce mois de novembre o,  Paris, dans les
maisons, la proximit et la privation du spectacle de l'automne qui
s'achve si vite sans qu'on y assiste, donnent une nostalgie, une
vritable fivre des feuilles mortes qui peut aller jusqu' empcher
de dormir. Dans ma chambre ferme, elles s'interposaient depuis un
mois, voques par mon dsir de les voir, entre ma pense et n'importe
quel objet auquel je m'appliquais, et tourbillonnaient comme ces
taches jaunes qui parfois, quoi que nous regardions, dansent devant
nos yeux. Et ce matin-l, n'entendant plus la pluie tomber comme les
jours prcdents, voyant le beau temps sourire aux coins des rideaux
ferms comme aux coins d'une bouche close qui laisse chapper le
secret de son bonheur, j'avais senti que ces feuilles jaunes, je
pourrais les regarder traverses par la lumire, dans leur suprme
beaut; et ne pouvant pas davantage me tenir d'aller voir des arbres
qu'autrefois, quand le vent soufflait trop fort dans ma chemine, de
partir pour le bord de la mer, j'tais sorti pour aller  Trianon, en
passant par le bois de Boulogne. C'tait l'heure et c'tait la saison
o le Bois semble peut-tre le plus multiple, non seulement parce
qu'il est plus subdivis, mais encore parce qu'il l'est autrement.
Mme dans les parties dcouvertes o l'on embrasse un grand espace, 
et l, en face des sombres masses lointaines des arbres qui n'avaient
pas de feuilles ou qui avaient encore leurs feuilles de l't, un
double rang de marronniers orangs semblait, comme dans un tableau 
peine commenc, avoir seul encore t peint par le dcorateur qui
n'aurait pas mis de couleur sur le reste, et tendait son alle en
pleine lumire pour la promenade pisodique de personnages qui ne
seraient ajouts que plus tard.

Plus loin, l o toutes leurs feuilles vertes couvraient les arbres,
un seul, petit, trapu, tt et ttu, secouait au vent une vilaine
chevelure rouge. Ailleurs encore c'tait le premier veil de ce mois
de mai des feuilles, et celles d'un empelopsis merveilleux et
souriant, comme une pine rose de l'hiver, depuis le matin mme
taient tout en fleur. Et le Bois avait l'aspect provisoire et factice
d'une ppinire ou d'un parc, o soit dans un intrt botanique, soit
pour la prparation d'une fte, on vient d'installer, au milieu des
arbres de sorte commune qui n'ont pas encore t dplants, deux ou
trois espces prcieuses aux feuillages fantastiques et qui semblent
autour d'eux rserver du vide, donner de l'air, faire de la clart.
Ainsi c'tait la saison o le Bois de Boulogne trahit le plus
d'essences diverses et juxtapose le plus de parties distinctes en un
assemblage composite. Et c'tait aussi l'heure. Dans les endroits o
les arbres gardaient encore leurs feuilles, ils semblaient subir une
altration de leur matire  partir du point o ils taient touchs
par la lumire du soleil, presque horizontale le matin comme elle le
redeviendrait quelques heures plus tard au moment o dans le
crpuscule commenant, elle s'allume comme une lampe, projette 
distance sur le feuillage un reflet artificiel et chaud, et fait
flamber les suprmes feuilles d'un arbre qui reste le candlabre
incombustible et terne de son fate incendi. Ici, elle paississait
comme des briques, et, comme une jaune maonnerie persane  dessins
bleus, cimentait grossirement contre le ciel les feuilles des
marronniers, l au contraire les dtachait de lui, vers qui elles
crispaient leurs doigts d'or. A mi-hauteur d'un arbre habill de vigne
vierge, elle greffait et faisait panouir, impossible  discerner
nettement dans l'blouissement, un immense bouquet comme de fleurs
rouges, peut-tre une varit d'oeillet. Les diffrentes parties du
Bois, mieux confondues l't dans l'paisseur et la monotonie des
verdures se trouvaient dgages. Des espaces plus claircis laissaient
voir l'entre de presque toutes, ou bien un feuillage somptueux la
dsignait comme une oriflamme. On distinguait, comme sur une carte en
couleur, Armenonville, le Pr Catelan, Madrid, le Champ de courses,
les bords du Lac. Par moments apparaissait quelque construction
inutile, une fausse grotte, un moulin  qui les arbres en s'cartant
faisaient place ou qu'une pelouse portait en avant sur sa moelleuse
plateforme. On sentait que le Bois n'tait pas qu'un bois, qu'il
rpondait  une destination trangre  la vie de ses arbres,
l'exaltation que j'prouvais n'tait pas cause que par l'admiration
de l'automne, mais par un dsir. Grande source d'une joie que l'me
ressent d'abord sans en reconnatre la cause, sans comprendre que rien
au dehors ne la motive. Ainsi regardais-je les arbres avec une
tendresse insatisfaite qui les dpassait et se portait  mon insu vers
ce chef-d'oeuvre des belles promeneuses qu'ils enferment chaque jour
pendant quelques heures. J'allais vers l'alle des Acacias. Je
traversais des futaies o la lumire du matin qui leur imposait des
divisions nouvelles, mondait les arbres, mariait ensemble les tiges
diverses et composait des bouquets. Elle attirait adroitement  elle
deux arbres; s'aidant du ciseau puissant du rayon et de l'ombre, elle
retranchait  chacun une moiti de son tronc et de ses branches, et,
tressant ensemble les deux moitis qui restaient, en faisait soit un
seul pilier d'ombre, que dlimitait l'ensoleillement d'alentour, soit
un seul fantme de clart dont un rseau d'ombre noire cernait le
factice et tremblant contour. Quand un rayon de soleil dorait les plus
hautes branches, elles semblaient, trempes d'une humidit
tincelante, merger seules de l'atmosphre liquide et couleur
d'meraude o la futaie tout entire tait plonge comme sous la mer.
Car les arbres continuaient  vivre de leur vie propre et quand ils
n'avaient plus de feuilles, elle brillait mieux sur le fourreau de
velours vert qui enveloppait leurs troncs ou dans l'mail blanc des
sphres de gui qui taient semes au fate des peupliers, rondes comme
le soleil et la lune dans la Cration de Michel-Ange. Mais forcs
depuis tant d'annes par une sorte de greffe  vivre en commun avec la
femme, ils m'voquaient la dryade, la belle mondaine rapide et colore
qu'au passage ils couvrent de leurs branches et obligent  ressentir
comme eux la puissance de la saison; ils me rappelaient le temps
heureux de ma croyante jeunesse, quand je venais avidement aux lieux
o des chefs-d'oeuvre d'lgance fminine se raliseraient pour
quelques instants entre les feuillages inconscients et complices. Mais
la beaut que faisaient dsirer les sapins et les acacias du bois de
Boulogne, plus troublants en cela que les marronniers et les lilas de
Trianon que j'allais voir, n'tait pas fixe en dehors de moi dans les
souvenirs d'une poque historique, dans des oeuvres d'art, dans un
petit temple  l'amour au pied duquel s'amoncellent les feuilles
palmes d'or. Je rejoignis les bords du Lac, j'allai jusqu'au Tir aux
pigeons. L'ide de perfection que je portais en moi, je l'avais prte
alors  la hauteur d'une victoria,  la maigreur de ces chevaux
furieux et lgers comme des gupes, les yeux injects de sang comme
les cruels chevaux de Diomde, et que maintenant, pris d'un dsir de
revoir ce que j'avais aim, aussi ardent que celui qui me poussait
bien des annes auparavant dans ces mmes chemins, je voulais avoir de
nouveau sous les yeux au moment o l'norme cocher de Mme Swann,
surveill par un petit groom gros comme le poing et aussi enfantin que
saint Georges, essayait de matriser leurs ailes d'acier qui se
dbattaient effarouches et palpitantes. Hlas! il n'y avait plus que
des automobiles conduites par des mcaniciens moustachus
qu'accompagnaient de grands valets de pied. Je voulais tenir sous les
yeux de mon corps pour savoir s'ils taient aussi charmants que les
voyaient les yeux de ma mmoire, de petits chapeaux de femmes si bas
qu'ils semblaient une simple couronne. Tous maintenant taient
immenses, couverts de fruits et de fleurs et d'oiseaux varis. Au lieu
des belles robes dans lesquelles Mme Swann avait l'air d'une reine,
des tuniques grco-saxonnes relevaient avec les plis des Tanagra, et
quelquefois dans le style du Directoire, des chiffrons liberty sems
de fleurs comme un papier peint. Sur la tte des messieurs qui
auraient pu se promener avec Mme Swann dans l'alle de la
Reine-Marguerite, je ne trouvais pas le chapeau gris d'autrefois, ni
mme un autre. Ils sortaient nu-tte. Et toutes ces parties nouvelles
du spectacle, je n'avais plus de croyance  y introduire pour leur
donner la consistance, l'unit, l'existence; elles passaient parses
devant moi, au hasard, sans vrit, ne contenant en elles aucune
beaut que mes yeux eussent pu essayer comme autrefois de composer.
C'taient des femmes quelconques, en l'lgance desquelles je n'avais
aucune foi et dont les toilettes me semblaient sans importance. Mais
quand disparat une croyance, il lui survit--et de plus en plus vivace
pour masquer le manque de la puissance que nous avons perdue de donner
de la ralit  des choses nouvelles--un attachement ftichiste aux
anciennes qu'elle avait animes, comme si c'tait en elles et non en
nous que le divin rsidait et si notre incrdulit actuelle avait une
cause contingente, la mort des Dieux.

Quelle horreur! me disais-je: peut-on trouver ces automobiles
lgantes comme taient les anciens attelages? je suis sans doute dj
trop vieux--mais je ne suis pas fait pour un monde o les femmes
s'entravent dans des robes qui ne sont pas mme en toffe. A quoi bon
venir sous ces arbres, si rien n'est plus de ce qui s'assemblait sous
ces dlicats feuillages rougissants, si la vulgarit et la folie ont
remplac ce qu'ils encadraient d'exquis. Quelle horreur! Ma
consolation c'est de penser aux femmes que j'ai connues, aujourd'hui
qu'il n'y a plus d'lgance. Mais comment des gens qui contemplent ces
horribles cratures sous leurs chapeaux couverts d'une volire ou d'un
potager, pourraient-ils mme sentir ce qu'il y avait de charmant 
voir Mme Swann coiffe d'une simple capote mauve ou d'un petit chapeau
que dpassait une seule fleur d'iris toute droite. Aurais-je mme pu
leur faire comprendre l'motion que j'prouvais par les matins d'hiver
 rencontrer Mme Swann  pied, en paletot de loutre, coiffe d'un
simple bret que dpassaient deux couteaux de plumes de perdrix, mais
autour de laquelle la tideur factice de son appartement tait
voque, rien que par le bouquet de violettes qui s'crasait  son
corsage et dont le fleurissement vivant et bleu en face du ciel gris,
de l'air glac, des arbres aux branches nues, avait le mme charme de
ne prendre la saison et le temps que comme un cadre, et de vivre dans
une atmosphre humaine, dans l'atmosphre de cette femme, qu'avaient
dans les vases et les jardinires de son salon, prs du feu allum,
devant le canap de soie, les fleurs qui regardaient par la fentre
close la neige tomber? D'ailleurs il ne m'et pas suffi que les
toilettes fussent les mmes qu'en ces annes-l. A cause de la
solidarit qu'ont entre elles les diffrentes parties d'un souvenir et
que notre mmoire maintient quilibres dans un assemblage o il ne
nous est pas permis de rien distraire, ni refuser, j'aurais voulu
pouvoir aller finir la journe chez une de ces femmes, devant une
tasse de th, dans un appartement aux murs peints de couleurs sombres,
comme tait encore celui de Mme Swann (l'anne d'aprs celle o se
termine la premire partie de ce rcit) et o luiraient les feux
orangs, la rouge combustion, la flamme rose et blanche des
chrysanthmes dans le crpuscule de novembre pendant des instants
pareils  ceux o (comme on le verra plus tard) je n'avais pas su
dcouvrir les plaisirs que je dsirais. Mais maintenant, mme ne me
conduisant  rien, ces instants me semblaient avoir eu eux-mmes assez
de charme. Je voudrais les retrouver tels que je me les rappelais.
Hlas! il n'y avait plus que des appartements Louis XVI tout blancs,
maills d'hortensias bleus. D'ailleurs, on ne revenait plus  Paris
que trs tard. Mme Swann m'et rpondu d'un chteau qu'elle ne
rentrerait qu'en fvrier, bien aprs le temps des chrysanthmes, si je
lui avais demand de reconstituer pour moi les lments de ce souvenir
que je sentais attach  une anne lointaine,  un millsime vers
lequel il ne m'tait pas permis de remonter, les lments de ce dsir
devenu lui-mme inaccessible comme le plaisir qu'il avait jadis
vainement poursuivi. Et il m'et fallu aussi que ce fussent les mmes
femmes, celles dont la toilette m'intressait parce que, au temps o
je croyais encore, mon imagination les avait individualises et les
avait pourvues d'une lgende. Hlas! dans l'avenue des Acacias--l'alle
de Myrtes--j'en revis quelques-unes, vieilles, et qui n'taient plus
que les ombres terribles de ce qu'elles avaient t, errant, cherchant
dsesprment on ne sait quoi dans les bosquets virgiliens. Elles
avaient fui depuis longtemps que j'tais encore  interroger vainement
les chemins dserts. Le soleil s'tait cach. La nature recommenait
 rgner sur le Bois d'o s'tait envole l'ide qu'il tait le Jardin
lysen de la Femme; au-dessus du moulin factice le vrai ciel tait
gris; le vent ridait le Grand Lac de petites vaguelettes, comme un
lac; de gros oiseaux parcouraient rapidement le Bois, comme un bois,
et poussant des cris aigus se posaient l'un aprs l'autre sur les
grands chnes qui sous leur couronne druidique et avec une majest
dodonenne semblaient proclamer le vide inhumain de la fort
dsaffecte, et m'aidaient  mieux comprendre la contradiction que
c'est de chercher dans la ralit les tableaux de la mmoire, auxquels
manquerait toujours le charme qui leur vient de la mmoire mme et de
n'tre pas perus par les sens. La ralit que j'avais connue
n'existait plus. Il suffisait que Mme Swann n'arrivt pas toute
pareille au mme moment, pour que l'Avenue ft autre. Les lieux que
nous avons connus n'appartiennent pas qu'au monde de l'espace o nous
les situons pour plus de facilit. Ils n'taient qu'une mince tranche
au milieu d'impressions contigus qui formaient notre vie d'alors; le
souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain
instant; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives,
hlas, comme les annes.










End of the Project Gutenberg EBook of Du Ct de Chez Swann, by Marcel Proust

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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