The Project Gutenberg EBook of Mmoires du duc de Rovigo, pour servir 
l'histoire de l'empereur Napolon, Tome 4, by Duc de Rovigo

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Title: Mmoires du duc de Rovigo, pour servir  l'histoire de l'empereur Napolon, Tome 4

Author: Duc de Rovigo

Release Date: June 10, 2007 [EBook #21792]

Language: French

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MMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR  L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
NAPOLON.

TOME QUATRIME.

PARIS,

A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N 22.

MAME ET DELAUNAY-VALLE, RUE GUNGAUD, N 25.

1828.




CHAPITRE PREMIER.

Nouvelles de Portugal.--Concessions rciproques.--L'empereur Napolon
m'offre l'ambassade de Russie.--Fin des confrences d'Erfurth.--Adieux
des deux souverains.--Le comte de Romanzow.--Conversation avec ce
seigneur.--Rponse ngative de l'Angleterre aux ouvertures pacifiques
convenues  Erfurth.--Confiance de l'empereur dans son trait d'alliance
avec la Russie.


C'est pendant le sjour d'Erfurth que l'empereur reut du gnral Junot
le rapport de ce qui tait survenu en Portugal. Il lui envoyait le
trait qu'il avait conclu avec le gnral anglais Darlrymple pour
l'vacuation du Portugal.

Par le mme courrier, l'empereur reut des nouvelles de la flotte russe,
commande par l'amiral Siniavine, que le gnral Junot avait trouv 
Lisbonne. Cet amiral venait de son ct d'entrer en arrangement avec les
Anglais et avait consenti  mettre son escadre en otage en Angleterre,
jusqu' la paix entre cette puissance et la Russie. L'empereur Napolon
communiqua ces dtails  l'empereur Alexandre, sans y ajouter aucune
rflexion, et l'empereur de Russie, de son ct, dsapprouva la conduite
de son amiral; mais c'tait un mal sans remde.

Les confrences d'Erfurth tiraient  leur fin sans avoir prsent le
moindre sujet d'inquitude. Je me rappelle que notre ministre des
relations extrieures, me dit un jour en conversant, que l'empereur
n'obtiendrait rien de plus que ce qui avait t convenu prcdemment;
que la Russie tait fixe sur ces bases-l et n'en dmordrait pas; il ne
m'en a pas dit davantage. J'ai cherch  quoi cela pouvait avoir
rapport, et je crois que ce ne pouvait tre qu' des propositions
d'arrangemens nouveaux dont la Prusse, et particulirement la Silsie,
auraient t le sujet; je le crois d'autant plus que nous vacumes de
suite cette province, et que ce n'est rellement qu'alors que le trait
de Tilsit reut sa pleine excution. L'empereur se relcha mme un peu
sur l'article des contributions, et j'ai vu l'empereur de Russie en tre
particulirement satisfait. Il avait obtenu tout ce qu'il dsirait, et
avait de mme reconnu tout ce qui intressait l'empereur Napolon.

L'empereur de Russie envoya un ministre prs du roi de Naples; il donna
ordre  celui qu'il avait eu prs du roi Charles IV en Espagne, de
reprendre ses fonctions prs du roi Joseph. Voil donc galement
l'empereur Napolon satisfait, c'tait  lui, aprs cela,  mettre son
frre sur le trne, il allait s'en occuper et y employer tous les moyens
de sa puissance. Il abandonna donc l'Allemagne  la foi des traits
qu'il avait signs, et crut que la paix ne pouvait tre trouble,
puisqu'on regardait sa prsence, c'est--dire, celle de ses troupes en
ce pays comme un motif d'inquitude continuelle, et qu'il les retirait
pour les porter en Espagne.

Tout tant fini  Erfurth, on se disposa  se sparer, et auparavant
l'on rsolut de faire encore une dmarche en commun prs de
l'Angleterre, pour tcher de nouer seulement une ngociation. Il fut
convenu que le comte de Romanzow, ministre des relations extrieures de
Russie, se rendrait  Paris avec des pleins-pouvoirs, pour donner suite,
en ce qui concernait la Russie,  la rponse que l'on devait attendre du
gouvernement anglais.

La veille du jour o l'empereur Alexandre quitta Erfurth, l'empereur me
fit appeler la nuit; il tait couch et voulait me faire causer comme
cela lui arrivait quelquefois. Il me parla d'abord de tout autre chose
que de ce qu'il voulait me dire, puis me demanda si je retournerais
volontiers en Russie. Non, Sire, lui dis-je, parce que c'est un climat
effroyable, et ensuite parce que si j'y retournais sur le pied de faveur
o j'y ai vcu six mois, j'y ferais mal vos affaires, pour lesquelles il
faut ne rien perdre des avantages que donne la gravit du caractre
ministriel. Autrement je ne pourrais jamais tre que le courtisan de
l'empereur Alexandre, et non pas l'ambassadeur de France.

Ma rponse prouva  l'empereur que je comprenais pourquoi il avait song
 me renvoyer en Russie; il insista un peu, mais j'opposai de la
rsistance; il me gronda lgrement, mais je tins bon. Il me dit: Je
vois que vous tes piqu de n'avoir pas t le premier ambassadeur aprs
la paix de Tilsit. Je lui rpliquai, en riant: Un peu, Sire, quoique
j'aie fait des instances pour quitter Ptersbourg. Je voulais connatre
le terrain sur lequel on me faisait marcher, et on m'a rpondu par la
nomination de M. de Caulaincourt. Maintenant je ne pourrais plus lui
succder, parce que je courrais risque de gter vos affaires, en voulant
suivre une marche toute diffrente de celle qu'il parat avoir adopte.

L'empereur me rpliqua: Ainsi vous ne voulez pas y aller?

Rponse. Sire, je suis loin de le dsirer; ensuite, si V. M. l'ordonne,
je suis prt; mais je crois que vous n'y gagneriez pas la peine d'un tel
changement.

L'empereur me rpondit: On m'avait dit que vous regrettiez la Russie,
et que vous y retourneriez avec plaisir.

Je n'avais rien  dire de plus, sinon que j'avais joui en Russie de tout
ce qui peut blouir l'ambition et la vanit; que j'tais confiant dans
l'opinion qu'on y aurait conserve de moi; mais qu' moins d'ordre de sa
part, je dsirais poursuivre ma carrire militaire. Alors, me dit
l'empereur, n'en parlons plus.

Je me reprochais en secret de n'avoir pas accept, parce que j'tais sr
de pouvoir dtourner de grands malheurs, tout en mnageant la dignit et
mme l'amour-propre des deux souverains. C'tait tout ce qu'il y avait 
faire alors entre la France et la Russie; il fallait un ministre et un
ambassadeur sans raideur, qui se comptt lui-mme pour rien, et qui
n'envisaget que l'harmonie des deux pays, laquelle consistait dans
celle des deux souverains, qui alors taient dans la ferveur de leur
rapprochement. Nous verrons comment tout cela a tourn.

Le moment des adieux arriva; ils furent gracieux de part et d'autre.
L'empereur Alexandre vint dire adieu  l'empereur; ils eurent une longue
conversation, et se quittrent pour monter  cheval. Ils sortirent
ensemble de la ville; et allrent au pas jusqu' la distance de deux
lieues, o les voitures de l'empereur Alexandre l'attendaient. Quant 
ce qu'ils se dirent pendant le trajet, personne n'en sut rien; mais il
est bien vident qu'ils s'intressaient tous deux, parce que l'on ne
trotta mme pas, et que par discrtion les deux suites restrent  une
assez bonne distance en arrire. On arriva enfin aux voitures; ils
mirent tous deux pied  terre, se promenrent encore  pied quelques
momens, puis se dirent adieu en s'embrassant. Je courus me rappeler aux
bonts de l'empereur Alexandre, qui m'embrassa en me disant: Je ne
change jamais quand j'ai une fois accord mon estime. J'y ai compt
dans l'adversit, et j'ai eu tort.

Ainsi finit cette entrevue d'Erfurth, qui sera clbre dans l'histoire.
Elle devait assurer le repos et le bonheur du monde, et elle ne fut
suivie que de calamits.

L'empereur revint  Erfurth au petit pas, n'articulant pas un mot, et
paraissant rveur et pensif. Il avait donn cong  tous les souverains
et princes trangers qui taient  Erfurth. Il partit le lendemain pour
revenir  Paris sans s'arrter nulle part. Nous y arrivmes dans les
derniers jours d'octobre.

Le comte de Romanzow, qui nous suivait, arriva peu de jours aprs nous.
Il descendit d'abord dans un htel garni, puis l'empereur lui donna
l'htel du vice-roi d'Italie, qu'il fit pourvoir de laquais et de tout
ce qui tait ncessaire  une grande reprsentation. Le comte de
Romanzow donna plusieurs dners dans cet htel, et c'est  un de ces
repas que j'eus avec lui une conversation qui, dans l'intrt de
l'empereur, augmenta encore mes regrets de n'avoir pas accept
l'ambassade de Russie, en remplacement de M. de Caulaincourt, qui
sollicitait son retour  Paris.

Le comte de Romanzow me disait des choses si obligeantes, que quand bien
mme il les aurait exagres de moiti, je n'aurais pu qu'tre
excessivement flatt de tout ce que l'empereur de Russie avait conu de
moi. Il m'apprit dans cette conversation le prochain mariage de S.A.I.
la grande-duchesse Catherine avec un prince d'Oldembourg. Je me gardai
bien de lui supposer d'autre motif, en me faisant cette confidence, que
l'intention de me faire plaisir, en m'apprenant cet vnement heureux
pour une princesse dont j'tais l'admirateur, et qui m'a toujours parue
digne d'occuper un des premiers trnes du monde; mais sans lui tmoigner
autre chose que la part que je prenais  ce que sa majest l'impratrice
mre allait trouver de bonheur dans une union forme par ses soins,
j'avoue que je ne pus comprendre comment notre ambassadeur ne traversait
pas ce dessein-l, mme sans avoir d'instructions positives  ce sujet.
Quel mal y aurait-il eu pour l'Europe  ce qu'un prince d'Oldembourg
restt clibataire un an de plus ou de moins, tandis que la main de la
grande-duchesse Catherine pouvait tre un lien de paix ternelle pour
deux pays entre lesquels il ne pouvait exister trop d'harmonie ou
d'intrt d'union? c'tait  quoi il fallait que travaillassent sans
cesse ceux qui par leurs fonctions taient chargs de ces
rapprochemens-l.

Toutefois, je rends justice  M. de Caulaincourt: il en a eu la pense.
J'ai lu ce qu'il crivit sur ce sujet  un tiers, dans la persuasion que
cela serait mis sous les yeux de l'empereur; mais c'tait prcisment un
moyen de faire manquer un projet qu'il avait conu que de l'venter. La
premire consquence que l'on dt en tirer, c'est que cette
communication de sa part n'tait que la suite d'une ouverture qui lui
avait t faite, et sur laquelle il aurait consenti  ne pas donner
d'explication avant d'avoir eu une rponse  la lettre dont je viens de
parler. Je sais qu'elle donna beaucoup d'humeur  l'empereur, parce
qu'il n'aimait ni  tre devin, ni  tre prvenu, encore moins 
paratre influenc; et M. de Caulaincourt ignorait sans doute la scne
de M. Fouch, qui avait eu lieu l'hiver prcdent; mais l'empereur
pouvait croire qu'il en avait t inform; aussi la lettre de M. de
Caulaincourt  ce tiers resta-t-elle sans rponse. Mais je donne 
penser  un homme raisonnable de quel ct l'empereur aurait pench, ou
du ct d'une princesse, belle, aimable, d'une instruction peu commune,
mme parmi les souveraines clbres, et dont la main resserrait une
alliance utile avec son frre, pour lequel l'empereur Napolon avait
vritablement une amiti qu'il tait ais d'entretenir, ou bien d'une
princesse qui tait alors inconnue  toute la France, dont les liens de
parent seuls effarouchaient tout ce qui avait eu quelque part  la
rvolution, et dont le pre enfin avait t arm quatre fois contre
nous, souvent avec des circonstances que la politique seule pouvait
excuser. Il est vrai de dire que l'on fut bien rassur et ddommag de
la perte de la premire, lorsque l'on connut tous les avantages
personnels de la seconde qui arriva parmi nous; mais cela tait
indpendant de ce qu'il tait possible de faire en Russie, en traversant
le mariage de la grande-duchesse Catherine; et puisque l'ambassadeur
avait lui-mme song  ce mariage, il devait agir de telle sorte que
cette princesse ft encore libre, lorsqu'on s'occupa en France d'en
chercher une.

Le comte de Romanzow resta  Paris jusqu' l'arrive de la rponse de
Londres; elle n'tait autre chose qu'un refus qu'il tait facile de
deviner, parce qu'il n'tait pas raisonnable de supposer que
l'Angleterre entrt en arrangement avec la France depuis l'entreprise de
celle-ci sur l'Espagne, lorsqu'elle avait auparavant refus la mdiation
de la Russie aprs le trait de Tilsit, et il faut convenir que, dans
ces deux occasions, la Russie s'y livra de bonne foi, et voulait amener
une paix gnrale, autant, je crois bien, par bonne intention
philanthropique, que pour voir la France dsarmer et pouvoir elle-mme
bientt reprendre des relations commerciales, de la privation desquelles
elle souffrait trop, le pays ne pouvant s'en passer.

Je crois bien aussi que s'il y avait eu des ngociations ouvertes avec
l'Angleterre, l'empereur Napolon se serait relch de beaucoup de
choses, particulirement en Allemagne; mais je ne sais  quelle fatalit
il a tenu que tout ce qui a t fait et crit pour amener des
pourparlers, a toujours port le caractre de dfi ou un ton d'aigreur,
qui a constamment loign au lieu de calmer et de rapprocher. La mission
du comte de Romanzow tant ainsi termine, il reprit le chemin de
Saint-Ptersbourg.

Vers cette poque, l'empereur ouvrit la session du corps-lgislatif, et
dans le discours d'usage dans ces circonstances, il s'exprima en ces
termes:

L'empereur de Russie, mon illustre alli, et moi sommes unis dans la
paix comme dans la guerre. Je vais avec confiance rejoindre mon arme;
nous nous sommes mutuellement ncessaires, etc. S'il n'y avait pas eu 
Erfurth une rciprocit d'engagemens et de confidences sur les projets
de l'avenir, il ne se serait pas expliqu de cette manire en face de la
nation, quinze jours aprs avoir quitt l'empereur de Russie. Il
comptait donc sur une paix profonde en Allemagne.




CHAPITRE II.

Arrive de l'empereur  Bayonne.--Son entre en Espagne.--Combat de
Somo-Sierra.--Madrid est somm d'ouvrir ses portes.--Embarras des grands
de la cour d'Espagne.--Attaque.--Entre  Madrid.--Correspondance de la
reine de Naples et de Ferdinand VII.--Nouvelles de l'arme
anglaise.--Marche pnible et prilleuse du Guadarama.--L'empereur 
pied  la tte de la colonne.--Poursuite de l'arme anglaise.--Tmrit
du gnral Lefvre-Desnouettes.--Arrive d'un courrier de
France.--L'empereur investit le marchal Soult du commandement de
l'arme.


L'empereur prit la route d'Espagne avec toute son arme. Il arriva 
Bayonne avec la rapidit d'un trait, de mme que de Bayonne  Vittoria.
Il fit ce dernier trajet  cheval, en deux courses: de la premire il
alla  Tolosa, et de la seconde  Vittoria, o il rejoignit le roi
Joseph qui y tait retir avec les dbris de la premire arme qui tait
entre en Espagne.

Il pressa tant qu'il put l'arrive de toutes les troupes, et fit
commencer les oprations d'abord sur Saint-Ander, et en mme temps sur
la Navarre et l'Aragon. Nous avions une telle supriorit, que toutes
ces expditions se rduisirent  des marches, except en avant de
Burgos, o il fallut faire quelques efforts, et  Tudela, en Navarre, o
le marchal Lannes livra bataille; le reste ne mrite pas la peine
d'tre cit.

L'empereur se transporta  Burgos, o les troupes le rejoignirent; c'est
de l qu'il ordonna de recommencer le sige de Sarragosse, et fit
avancer son infanterie par la route de Arandadel-Duero, pendant que sa
cavalerie prenait le chemin de la plaine, par Valladolid.

Lui-mme suivit, avec toute sa garde, la mme route que son infanterie;
il n'allait jamais qu' cheval. Le jour de son dpart de Burgos, il vint
 Aranda, et le lendemain il s'approcha jusqu' l'entre de la gorge de
la Somo-Sierra,  un lieu nomm Boceguillas, o il campa au milieu de
ses troupes.

Le jour suivant, de trs-bonne heure, il fut rejoint par le corps du
marchal Victor, qui avait d'abord t envoy pour appuyer le marchal
Lannes, mais que l'on avait rappel avant de partir d'Aranda, o l'on
avait appris la brillante affaire du marchal Lannes  Tudela.
L'empereur fit de suite pntrer le corps du marchal Victor par la
valle. Nous tions  la fin de novembre 1808, et comme la valle est
borde de montagnes trs-hautes, dont le sommet est cach dans les
nuages, les Espagnols qui y taient posts ne nous dcouvrirent que
lorsque nous tions dj sur eux, sans quoi ils auraient pu nous faire
bien du mal.

Au puerto de la Somo-Sierra, ils avaient quinze pices de canons qui, si
nous avions t aperus de plus loin, nous auraient fait payer cher la
hardiesse avec laquelle elles furent enleves. L'empereur tait l de sa
personne; il fit former les lanciers polonais en colonne sur le grand
chemin; ils le montrent ainsi au pas, jusqu' ce que la batterie et
commenc  tirer, alors, prenant le grand galop, ils l'enlevrent avant
d'avoir reu la seconde vole.

Cette audacieuse entreprise tait commande par le gnral Montbrun, et
fut excute par la cavalerie polonaise, qui, aprs avoir forc le
passage, continua le galop jusqu' Buitrago, o l'empereur vint coucher
ce soir-l.

Le lendemain il vint  Saint-Augustin, qui est le second relais de poste
en partant de Madrid par cette route l. Il attendit dans cette position
le reste de l'arme qui n'avait pu le suivre; il y fut galement
rejoint, le 1er dcembre, par son frre le roi Joseph.

L'empereur s'attendait que, si prs de Madrid, la junte qui y gouvernait
enverrait faire des propositions; mais l'on ne considrait pas que nous
arrivions aussi vite que les mauvaises nouvelles, et que cette junte ne
pouvait pas encore tre informe du mauvais tat de ses affaires; elle
ignorait la bataille de Tudela, et croyait l'empereur encore bien loin,
lorsque le 2 dcembre, de grand matin, il fit faire la circonvallation
de Madrid, et planter sa tente  porte de canon de la muraille.

Le gnral qui commandait les premires troupes qui s'approchrent de la
ville la somma, selon l'usage, d'ouvrir ses portes. Il s'engagea un
parlementage  la gauche, pendant que l'on faisait attaquer le quartier
des gardes-du-corps et une des portes de la ville qui taient  la
droite.

La marche de l'empereur avait t si rapide, que pas un des grands
personnages de la cour d'Espagne qui, aprs avoir prt serment de
fidlit au roi Joseph, l'avaient abandonn pour rester parmi les
insurgs n'avait eu le temps de faire des dispositions pour s'enfuir.
Presque tous ceux qui taient venus  Bayonne se trouvaient dans Madrid.
L'inquitude commena  s'emparer d'eux; ils ne voyaient point de moyens
de rsistance au dedans, et se regardaient comme perdus s'ils ne
parvenaient pas  dsarmer la vengeance d'un vainqueur irrit. Ils
songrent donc  employer leur influence pour lui faire ouvrir les
portes d'une capitale, de laquelle on ne se serait point rendu matre
sans des torrens de sang et des monceaux de ruines.

Ils portrent tous les esprits  la modration, et parvinrent petit 
petit  faire abandonner l'ide d'une rsistance inutile  l'intrt de
la patrie, pour couter des propositions plus conformes  l'intrt de
chacun, d'autant plus que ce dernier parti tait command par la
ncessit.

Malgr cela, on n'obtenait rien, et chaque fois que l'on approchait ou
de la muraille ou d'une porte, on y tait reu  coups de fusil.
L'empereur se dtermina  faire ouvrir la muraille sur trois ou quatre
points o il y avait assez de distance entre elle et les premires
maisons de la ville pour y former des troupes.

Il choisit, entr'autres, le ct extrieur du jardin du Retiro, dont la
muraille en brique et crnele fut dmolie  coups de canon, sur une
largeur d' peu prs vingt toises.

On y fit de suite entrer les troupes en bon ordre. Ce seul mouvement
dgagea la porte d'Alcala, et porta les troupes jusqu'aux bords de la
promenade du Prado.

Les trois grandes rues qui aboutissent de la ville  cette promenade
taient dfendues par des coupures, derrire lesquelles il y avait un
bon parapet. Dans les premiers momens, il partit un feu de mousqueterie
assez vif des croises des maisons qui se trouvent  l'entre de ces
rues, particulirement de l'htel Medina-Celi, mais on lui riposta si
vivement qu'on le fit taire, et comme on avait eu la maladresse de
laisser la porte cochre ouverte, nos soldats y entrrent, turent tout
ce qu'ils trouvrent ayant les armes  la main; en mme temps la maison
fut mise au pillage, de telle faon qu'on ta aux autres l'envie de
s'exposer au mme sort.

Le gnral Labruyre, qui tait  la tte du 9e rgiment d'infanterie
lgre, fut tu d'un coup de fusil tir d'une des fentres de cet htel
de Medina-Celi.

Cette position fit ouvrir les yeux aux membres de la junte, qui ne
voulurent pas exposer Madrid  un saccage qui allait devenir invitable,
si une fois les troupes se rpandaient dans les maisons.

Ils envoyrent donc bien vite au camp de l'empereur des parlementaires
avec de pleins pouvoirs pour traiter de la reddition de Madrid, qui se
soumit et reconnut le roi Joseph; mais, comme nous n'avions pas pu
entourer la ville,  cause de son grand dveloppement, il y eut une
migration considrable la nuit suivante. La population, ainsi que les
milices andalouses qui composaient la garnison, sortirent par la porte
d'Aranjuez, et se rendirent par toutes les directions vers Valence, la
Manche et l'Estramadoure. On ne fit point d'efforts pour les en
empcher; on laissa au temps le soin de les ramener.

Les troupes franaises entrrent  Madrid, mais l'empereur ne s'y
tablit point; il resta  Chamartin, distant de la ville d'environ deux
lieues. Le roi Joseph n'entra pas non plus dans sa capitale; il resta au
Pardo, chteau des rois d'Espagne, situ  une lieue de Madrid; mais de
l il commanda et organisa l'administration.

Les grands d'Espagne qui, aprs tre venus  Bayonne, y avoir reconnu le
roi Joseph et lui avoir prt serment de fidlit, l'avaient trahi,
taient pour la plupart rests  Madrid et voulurent de nouveau
s'arranger avec lui, mais il ne voulut pas les recevoir; tous furent
arrts comme tratres et envoys en France, o ils furent dtenus fort
long-temps. Un d'entre eux, M. le duc de St-Simon, manqua de perdre la
vie, parce qu'tant dans le mme cas que les autres il avait t pris
les armes  la main, commandant une troupe d'insurgs: il aurait t
infailliblement victime de la svrit des lois militaires, si
l'empereur ne se ft laiss toucher par les larmes de sa famille et ne
lui et fait grce.

On en usa envers les chefs de l'insurrection espagnole  peu prs comme
ils en avaient agi envers le gnral Dupont, qu'ils dpouillrent aprs
lui avoir accord une capitulation. On s'empara donc de tout ce qu'ils
possdaient et on ne les mnagea en rien, comme on agit avec des hommes
qui n'ont point de foi.

Il n'est pas indiffrent que l'on sache ici qu'en faisant la visite du
cabinet du duc de l'Infantado l'on trouva la correspondance de la reine
de Naples et du prince Royal de ce pays, avec le prince des Asturies,
qui, comme l'on sait, avait pous une fille de la reine de Naples.

La plupart de ces lettres avaient t crites dans le temps que les
Franais s'emparaient du royaume de Naples,  la suite de l'ouverture du
port aux troupes russes et anglaises en 1805. On y voyait que dans ses
lettres, auxquelles celles-ci faisaient rponse, le prince des Asturies
avait tmoign  sa belle-mre une grande impatience de rgner pour
contribuer  la venger.

Il est inconcevable que M. de l'Infantado n'et pas pris plus de soin de
cacher des lettres de cette importance. Elles furent trouves sur la
table de son cabinet dans deux vieilles botes o il y avait eu
auparavant des cigares de la Havanne.

L'empereur resta  Chamartin jusque vers la fin de dcembre; il
cherchait partout des nouvelles de l'arme anglaise et tait persuad en
venant  Madrid qu'il la trouverait. Il le supposait parce qu'il la
considrait comme la principale force de l'insurrection, et qu'ainsi
elle n'aurait pas t loin de Madrid, afin de pouvoir l'animer d'une
part et de se retirer sur Cadix, si elle y tait force. Mais tel tait
le silence des Espagnols  notre gard, et la fatale insouciance de ceux
qui dirigeaient notre cavalerie, que, pendant que l'empereur envoyait
des troupes  cheval de Burgos sur Valladolid pour avoir des nouvelles,
l'arme anglaise tait tout entire sur le Douro, occupant Zamora et
Toro sur cette rivire, et ayant son quartier-gnral  Salamanque.

L'empereur tait livr  son impatience  Chamartin, lorsque le gnral
qui commandait  Valladolid lui envoya trois Franais qui avaient t
faits prisonniers avec le corps du gnral Dupont et que la misre avait
forcs  prendre du service dans les corps francs que faisait lever
l'Angleterre. Ils avaient dsert aussitt qu'ils avaient su les
Franais arrivs  Valladolid, et venaient donner avis que toute l'arme
anglaise tait  Salamanque ayant son avant-garde  Zamora; qu'ils l'y
avaient laisse, je crois le 10 ou le 11 du mois, et qu'elle ne songeait
pas encore  se retirer, parce que les btimens de transports n'taient
pas arrivs. Ces soldats parlaient si clairement de tout ce qu'ils
avaient vu que l'empereur ajouta foi  leur rapport: il les fit
rcompenser; mais il prit de l'humeur de n'avoir appris ces dtails que
par le zle de ces trois soldats, tandis qu'il avait dans les environs
de Valladolid plus de dix rgimens de cavalerie qui ne lui donnaient
aucune nouvelle.

Que l'on juge des regrets qu'il dut prouver d'avoir t amen  Madrid,
qui ne pouvait pas lui chapper, lorsqu'il tait encore en mesure de
prendre tous les avantages possibles sur l'arme anglaise, dont la
prsence faisait toute la force de l'insurrection d'Espagne!

Il donna sur-le-champ ordre  l'arme de partir dans le jour mme pour
traverser la chane de montagnes qui spare la province de Madrid de
celle de Sgovie, en se dirigeant par le Guadarama, c'est--dire la
route de Madrid au palais et couvent de l'Escurial. L'empereur partit le
lendemain matin, veille de Nol; il faisait beau en partant, et le
soleil nous accompagna jusqu'au pied de la montagne. Nous trouvmes la
route remplie d'une profonde colonne d'infanterie qui gravissait
lentement cette montagne, assez leve pour conserver de la neige
jusqu'au mois de juin. Il y avait en avant de cette infanterie un convoi
d'artillerie qui rtrogradait, parce qu'un ouragan de neige et de
verglas, accompagn d'un vent effroyable, rendait le passage dangereux;
il faisait obscur comme  la fin du jour. Les paysans espagnols nous
disaient qu'il y avait  craindre d'tre enseveli sous la neige, comme
cela tait arriv quelquefois. Nous ne nous rappelions pas d'avoir eu
aussi froid en Pologne; cependant l'empereur tait press de faire
passer ce dfil  son arme, qui s'accumulait au pied de la montagne,
o il n'y avait aucune provision. Il fit donner ordre qu'on le suivt,
et qu'il allait lui-mme se mettre  la tte de la colonne.
Effectivement il passa avec le rgiment des chasseurs de sa garde 
travers les rangs de l'infanterie; il fit ensuite former ce rgiment en
colonne serre, occupant toute la largeur du chemin; puis ayant fait
mettre pied  terre aux chasseurs, il se plaa lui-mme  pied derrire
le premier peloton et fit commencer la marche. Les chasseurs marchaient
 pied ple-mle avec leurs chevaux, dont la masse rendait l'ouragan nul
pour ceux qui les suivaient, et en mme temps ils foulaient la neige de
manire  indiquer une trace bien marque  l'infanterie.

Il n'y avait que le peloton de la tte qui souffrait beaucoup.
L'empereur tait bien fatigu de marcher, mais il n'y avait aucune
possibilit de se tenir  cheval. Je marchais  ct de lui; il prit mon
bras pour s'aider, et le garda jusqu'au pied de la montagne, de l'autre
ct du Guadarama. Il avait le projet d'aller ce soir-l jusqu'
Villa-Castin, mais il trouva tout le monde si puis et le froid si
excessif qu'il arrta  la maison de poste, au pied de la montagne; elle
se nomme Espinar.

Tel tait le zle avec lequel tout le monde le servait, que dans cette
mauvaise maison qui tait seule pour l'immensit de monde qui tait l,
on fit arriver le mulet qui portait son bagage; de sorte qu'il eut un
bon feu, un lit et un souper passable. Dans ces occasions-l, l'empereur
n'tait pas goste, comme on a voulu le faire croire: il ne savait pas
ce que c'tait que de penser au lendemain, lorsqu'il n'tait question
que de lui; il partageait son souper et son feu avec tout ce qui avait
pu le suivre; il allait jusqu' forcer  manger ceux qu'il voyait en
avoir besoin, et qui taient retenus par la discrtion.

On passa  cette maison d'Espinar une triste nuit. Des soldats prirent
mme de froid, mais enfin l'exemple que l'empereur avait donn, avait
fait passer tout le monde par un dfil qui aurait demand deux jours
pour tout autre que lui.

Il s'arrta un jour  Villa-Castin pour rallier les tranards, puis on
partit  longue marche pour arriver sur le Douro, que l'on passa 
Tordesillas le second jour.

L'empereur allait lui-mme fort vite pour tre plus tt inform de ce
qu'on aurait pu dcouvrir en avant. Il apprit  Tordesillas que l'arme
anglaise tait partie de Salamanque et avait pass le Douro  Zamora,
prenant sa route vers le royaume de Lon. Il tait d'une impatience sans
pareille de ne point voir son infanterie arriver, et tait bien
mcontent qu'on ne lui et pas fait connatre huit jours plus tt la
prsence de l'arme anglaise  Salamanque; nanmoins il esprait encore
en avoir quelques dbris. Le corps du marchal Ney tant arriv le
premier, il partit lui-mme avec, et se rendit, par un temps affreux, 
peu prs  travers champs, jusqu' Valderas, o il eut connaissance de
l'arrive  Lon d'un corps qu'il y avait fait marcher de Burgos.

Il s'arrta  Valderas pour attendre des nouvelles de tout ce qui le
suivait, et envoyer des reconnaissances dans toutes les directions; on
commenait dj  sentir que l'on approchait de l'arme anglaise. Les
paysans rpondaient, lorsqu'on leur faisait des questions sur les
troupes anglaises, qu'elles avaient pass il y avait tant d'heures, et
suivaient le chemin de Benavente. L'empereur pressait tant qu'il
pouvait, mais les boues taient pouvantables, et l'artillerie ne
pouvant pas suivre, les autres troupes taient obliges de l'attendre;
cela donna quelqu'avance  l'arme anglaise. Enfin l'impatience fit
envoyer le rgiment des chasseurs  cheval de la garde en avant pour
atteindre l'arrire-garde de l'arme ennemie. Le gnral
Lefvre-Desnouettes qui le commandait, impatient d'en venir aux prises,
se lana sans prcaution, et arriva au bord de l'Exla, au moment o les
ennemis venaient de rompre le pont sur lequel on passait cette rivire
pour arriver  Benavente. Il voit la cavalerie ennemie  l'autre bord,
et forme de suite le hardi projet d'aller la culbuter. Il cherche
long-temps un gu dans les eaux de la rivire, considrablement enfle
par les pluies qui tombaient depuis quelques jours; mais enfin il en
trouve un, et passe la rivire avec quatre escadrons de chasseurs de la
garde,  la tte desquels il marche  la cavalerie anglaise qui tait de
l'autre ct; il est bientt assailli par le nombre, qui le ramne
battant jusqu'au gu, o tout aurait t pris sans l'adresse des
chasseurs qui le repassrent promptement; mais le gnral Lefvre
voulut, en brave homme, ne repasser que le dernier, et fut pris avec
soixante chasseurs de son rgiment.

L'empereur reut cette nouvelle  Valderas; elle lui fit beaucoup de
peine, parce qu'il aimait les chasseurs de la garde par-dessus tout.
Mais il ne condamnait pas la dtermination courageuse de leur colonel,
qu'il aurait cependant voulu voir plus prudent.

Il partit lui-mme de Valderas aussitt que la cavalerie y arriva, et se
porta avec elle sur Benavente, ordonnant  l'infanterie de suivre. Les
pluies avaient encore augment la rivire de l'Exla au point que l'on ne
pouvait plus passer au gu qui avait favoris les chasseurs. Il fallut
en chercher un autre; on ne le trouva que trs tard au-dessous du pont;
on y fit passer toute la cavalerie; l'empereur y passa lui-mme, et on
marcha de suite sur Benavente, que l'on dpassa encore de beaucoup dans
la nuit, en prenant le chemin d'Astorga. On trouva dans la ville de
Benavente des matriaux pour raccommoder le pont de l'Exla, sur lequel
l'infanterie passa toute la nuit.

L'empereur coucha  Benavente, et y resta le lendemain pour faire
prendre de l'avance  l'arme. L'on suivait les Anglais de prs, mais
ils ne nous abandonnaient rien. Nous trouvions beaucoup de chevaux de la
cavalerie anglaise morts sur le chemin, et nous remarquions qu'il leur
manquait  tous un pied. Nous apprmes depuis que le cavalier anglais
qui perdait son cheval tait oblig d'en apporter le pied  son
capitaine pour lui prouver qu'il tait mort; autrement il aurait t
suspect de l'avoir vendu.

Nous commencions  les serrer de prs; notre avant-garde couchait tous
les soirs en vue de l'arrire-garde ennemie; mais notre colonne tait
d'une longueur infinie, et avait de la peine  se serrer et  se runir.
C'tait l'ouragan que nous avions prouv en passant le Guadarama, ainsi
que la boue et les pluies de Valderas, qui nous avaient mis dans cet
tat de procession, qui durait depuis plusieurs jours.

L'empereur tait si impatient qu'enfin il partit de Benavente pour
suivre l'arme sur le chemin de la Corogne; j'tais avec lui; il allait
au grand galop, lorsqu'un officier, qui venait de Benavente, d'o il
tait parti quelques instans aprs nous, nous dit qu'il venait de
quitter un courrier de Paris qui courait aprs l'empereur. Sur ce
rapport l'empereur arrta, mit pied  terre, et fit tablir un feu de
bivouac sur le chemin, o il resta par une neige trs-froide et
trs-paisse, jusqu' l'arrive du courrier. Le prince de Neuchtel
tait avec lui; il ouvrit la valise du courrier, et remit  l'empereur
les lettres qui taient pour lui.

Quoique sa figure ne changet presque jamais, je crus cependant
remarquer que ce qu'il venait de lire lui donnait  penser, d'autant
plus que nous remontmes  cheval, et qu'il ne dit pas un mot jusqu'
Astorga, o il arriva sans avoir repris le galop.

 Astorga, il ne parla plus d'aller  la Corogne. Il y attendit toute
l'arme, et passa la revue des diffrens corps de troupes  mesure
qu'ils arrivaient.

Le parti de l'arme anglaise tait pris; elle se retirait, et ne pouvait
pas aller moins loin qu' la Corogne. La question tait de savoir si
elle y trouverait ses transports arrivs lorsqu'elle-mme le serait:
dans ce cas rien ne pouvait s'opposer  son embarquement, ou bien si
elle serait oblige d'attendre ses transports, ce qui alors aurait donn
 notre arme un temps qu'elle aurait pu mettre  profit.

L'empereur donna le commandement de l'arme au marchal Soult, et lui
recommanda de marcher promptement de manire  ne pas laisser prendre
haleine aux Anglais. Il le prvint qu'il allait de sa personne rester
encore un jour ou deux  Astorga; qu'il en demeurerait davantage 
Benavente, o il attendrait de ses nouvelles, soit pour revenir sur la
Corogne, si les Anglais taient forcs de tenir dans cette province,
soit pour aller  Valladolid, si les Anglais se rembarquaient.

Le marchal Soult partit et poussa l'arrire-garde anglaise de si prs,
que son avant-garde avait souvent affaire avec elle. Le gnral Auguste
Colbert fut tu dans une de ces rencontres, et emporta les regrets de
tous ses camarades. Tous les jours l'empereur recevait de l'arme des
nouvelles qui lui faisaient connatre jusqu'o elle avait march, et o
taient les Anglais. Il tait encore  Benavente lorsqu'il apprit
l'entre de nos troupes dans Lugo, et peu de jours aprs il eut avis de
l'arrive  la Corogne des transports destins  embarquer l'arme
anglaise. Il vit ds lors que rien n'empcherait cette arme d'arriver
en Angleterre, et il ne songea plus qu' partir de Benavente.




CHAPITRE III.

L'empereur  Valladolid.--Le gnral Legendre.--Dputation de la ville
de Madrid.--Audience que lui accorde l'empereur.--Le roi Joseph entre 
Madrid.--Nouvelles de France.--Conversation avec l'empereur  ce
sujet.--Disposition des relais.--Retour de l'empereur  Paris.--M. de
Metternich.


L'empereur fit placer ses relais pour arriver  Valladolid dans un seul
jour; il ramena toute la garde  pied et  cheval dans cette ville, o
il resta quelque temps; il envoya de l le marchal Lannes commander le
sige de Sarragosse, et il prit plusieurs autres dispositions relatives
 la sret de l'arme et  la promptitude de ses oprations.

Il reut,  Valladolid, un officier de la cour de Milan, qui venait lui
apporter la nouvelle de la naissance d'un enfant du vice-roi d'Italie;
mais il eut de l'impatience en recevant un de ses anciens officiers
d'ordonnance qui, en remplissant une mission  la Corogne, au
commencement de l'insurrection, y avait t fait prisonnier: on l'avait
gard prisonnier  bord d'un vaisseau pendant cinq ou six mois, et il
venait de recouvrer sa libert, par l'entre des troupes franaises  la
Corogne. Il vint nous apprendre que le jour o l'affaire qui avait eu
lieu entre le marchal Soult et les Anglais, en avant de la Corogne, et
dans laquelle le gnral en chef de l'arme anglaise Moore avait t
tu; ce jour, dis-je, les transports de l'arme anglaise n'taient pas
encore arrivs. L'empereur ne put tre matre d'un mouvement d'humeur;
il renouvela encore sa plainte de n'avoir pas t prvenu comme il
aurait d l'tre de la prsence des Anglais  Salamanque et  Zamora; il
aurait t  eux avant d'aller  Madrid, et il les aurait combattus avec
une supriorit de quatre contre un. Il gronda les uns et les autres,
mais il le faisait toujours en riant, et jamais il n'tait si prs
d'accorder une marque de bont  quelqu'un que lorsqu'il venait de lui
bien laver la tte.

C'est aussi pendant qu'il tait  Valladolid qu'il apprit du ministre de
la guerre l'arrive  Toulon des gnraux Dupont et Marescot, les mmes
qui avaient sign la capitulation de Baylen. Cela lui chauffa de
nouveau la bile, et il donna des ordres svres  leur gard.

Le gnral Legendre, qui tait le chef d'tat-major de ce corps d'arme,
tait revenu en France quelque temps avant, et n'avait pas craint de
venir trouver l'empereur  Valladolid. L'empereur le reut  une parade,
et ne voulut pas le voir auparavant; c'tait le 17e rgiment
d'infanterie qui tait pass en revue ce jour-l. Il y avait trente
gnraux et plus de trois cents officiers prsens, lorsque l'empereur
fit approcher le gnral Legendre; il le traita svrement, et lui dit,
entre autres choses: Vous tiez un des colonels de l'arme que
j'estimais le plus, et vous vous tes rendu un des instrumens de cette
honteuse transaction de Baylen! Comment, vous, ancien soldat de l'arme
d'Italie! votre main n'a-t-elle pas sch avant de signer une pareille
iniquit? et, pour couronner l'oeuvre, vous vous rendez l'organe d'une
fourberie pour abuser votre camarade Videl qui tait hors d'affaire, et
le forcer  subir le dshonneur impos  ses troupes, sans lui dire
pourquoi vous veniez le chercher!

Le gnral Legendre s'excusait du moins mal qu'il pouvait: il disait
qu'il n'avait rien pris sur lui; qu'il n'avait fait qu'excuter les
ordres du gnral en chef. L'empereur eut l'air de se laisser persuader,
mais sans tre dupe; il se fchait d'autant plus fort qu'il y avait un
grand nombre d'officiers de tous grades qui l'coutaient, et qui
pouvaient d'un jour  l'autre se trouver dans la mme position o
s'taient trouves les troupes du gnral Dupont. Il ne punit pas le
gnral Legendre, parce que tel tait l'empereur: quand un homme lui
tait connu par plusieurs actions de courage, une faute ne le perdait
pas dans son esprit, surtout lorsque cet homme n'tait,  proprement
parler, qu'un tre obissant. Un autre individu qui aurait eu pour lui
plus d'actions de courage que le premier, mais qui, n'agissant qu'avec
mditation et rflexion, aurait commis une faute semblable, il la lui
aurait compte en raison des moyens que son jugement, son ducation et
sa position lui fournissaient pour l'viter, en sorte que dans une
circonstance pareille, commune  deux hommes diffrens, l'un tait
trait avec indulgence et l'autre perdu sans retour dans son esprit,
c'est--dire que, sans le priver de ce que ses services lui avaient
acquis, il ne fallait plus rien demander pour lui.

C'est  Valladolid que l'empereur reut une dputation considrable de
la ville de Madrid. Elle venait lui demander de permettre que le roi
Joseph entrt  Madrid; il tait toujours rest au Pardo, parce que
l'empereur voulait voir comment les affaires d'Espagne se dessineraient
avant de faire entrer le roi dans une capitale d'o il aurait pu tre
dans le cas de sortir une seconde fois.

J'tais prsent lorsqu'il reut cette dputation. Il avait pour
interprte M. Hdouville, ministre de France prs le prince primat
d'Allemagne, qu'il avait fait venir  son quartier-gnral, parce qu'il
parlait trs-bien l'espagnol. Il aimait M. Hdouville, qu'il avait connu
avant la rvolution.

L'empereur demanda  la dputation si c'tait une dmarche libre et
exempte de toute insinuation qu'elle faisait en ce moment, et ajouta
que, si cette mission n'tait pas la suite d'un mouvement sincre de
leur part, elle ne pouvait lui tre agrable, et qu'il leur rendait leur
libert.

Il aurait fallu les voir tous se prosterner et jurer qu'ils taient
venus d'eux-mmes, aprs s'tre runis entre eux  Madrid, avec
l'approbation du roi, dont ils avaient l'autorisation, pour venir prs
de l'empereur exprimer leurs voeux.

L'empereur leur rpondit: Si c'est ainsi, votre dmarche m'est
agrable, et je vais m'expliquer avec vous.

Si vous dsirez avoir le roi parmi vous pour l'aider  clairer vos
compatriotes, et  viter une guerre civile, pour le servir comme de
bons Espagnols et ne pas faire comme ceux qui, aprs lui avoir prt
serment de fidlit  Bayonne, l'ont abandonn  la plus lgre
apparence d'un danger, je consens  ce qu'il aille demeurer avec vous;
mais alors, messieurs, vous m'en rpondez tous personnellement.

Si, au contraire, vous ne demandez le roi que comme un moyen de vous
soustraire aux charges insparables de la prsence d'une aussi grande
arme, je veux vous dsabuser. Tout ce que vous souffrez me fait
d'autant plus de mal, que je voulais l'viter en faisant par vous-mmes
les changemens que je suis oblig d'appuyer par les armes. La prsence
du roi  Madrid ne changera rien  cette position-l,  moins que vous
ne vous htiez de lui rallier tous les hommes senss de votre patrie,
lesquels, une fois qu'ils se seront prononcs, produiront bientt un
grand changement et amneront le calme, sans lequel il ne sera pas
possible de rtablir l'ordre dans vos cits, en proie aux agitations et
aux troubles.

Rflchissez-y bien, et ne vous exposez pas  quelques rsultats
fcheux, si vous n'avez pas la ferme rsolution de le servir.

Tous protestrent de leurs sentimens, et furent tonns de la franchise
du discours de l'empereur. Ils le supplirent de croire  la sincrit
avec laquelle ils serviraient le roi, ajoutant que jamais ils ne
prendraient aucune part directe ni indirecte aux agitations politiques
dont le pays tait afflig: enfin ils renouvelrent leurs instances pour
avoir le roi.

L'empereur leur rpondit qu'il se fiait  leur parole; qu'ils pouvaient
s'en retourner et voir le roi au Pardo; qu'il allait lui crire et lui
faire connatre qu'il ne mettait plus aucun obstacle  son entre 
Madrid. Elle eut effectivement lieu, et l'administration espagnole se
mit en devoir de s'tablir et de faire respecter son autorit. Si, avant
cela, on et pu joindre l'arme anglaise et la forcer  une bataille
qu'elle et infailliblement perdue, l'administration du roi Joseph
aurait fait plus de proslytes; mais, faute de ce succs, les Espagnols
restrent froids. D'un autre ct, nos troupes devenaient tellement 
charge par leur exigence et par les vexations de beaucoup d'officiers
suprieurs, et mme de gnraux, que les habitans se livrrent au
dsespoir.

Ils commencrent par opposer de l'inertie  ce qu'on leur demandait; les
difficults de vivre et de communiquer, au lieu de s'aplanir,
s'accrurent; les plus forts voulurent tre obis en conqurans, et les
Espagnols, que l'on aurait pu persuader, ne voulurent point tre
asservis. On s'excita des deux cts, et bientt tout fut en armes. Il
ne faut pas mettre en doute que la mauvaise conduite d'une bonne partie
des officiers qui ont exerc des commandemens particuliers en Espagne, a
plus contribu au soulvement absolu du pays que les vnemens de guerre
qui nous ont t dfavorables.

L'empereur attendit  Valladolid la nouvelle de l'entre du roi 
Madrid. Il y reut plusieurs courriers de Paris qui lui donnrent de
l'humeur. Il me fit un jour appeler pour me questionner sur des choses
dont il supposait que je serais inform.

C'est le cas de dire ici qu'avant de partir de Paris il avait eu plus
d'un motif pour faire partir le grand-duc de Berg. Je partageais
l'opinion de ceux qui lui supposaient le projet de succder 
l'empereur; son esprit avait assez de complaisance pour se laisser aller
 cette illusion, et des intrigans en France n'auraient pas demand
mieux que de voir  la tte du gouvernement un homme qui aurait eu
continuellement besoin d'eux, et dont ils auraient tir tel parti que
bon leur et sembl. Je ne crois pas que le grand-duc de Berg se ft
jamais prt  quelque tentative sur la personne de l'empereur; mais
comme les machinateurs d'intrigues avaient mis en principe que
l'empereur prirait ou  la guerre ou par un assassinat, chaque fois
qu'on le voyait partir pour l'arme, on tenait prt quelque projet qui
tait toujours dsappoint par son heureux retour.

Lorsqu'on le vit partir pour l'Espagne, cela fut bien pis; ces mmes
hommes parlaient qu'il y serait assassin avant d'avoir fait dix lieues;
et comme ils savaient que l'habitude de l'empereur tait d'tre  cheval
et partout, ils se plaisaient  n'entrevoir aucun moyen pour lui
d'viter un malheureux sort. En consquence, ils mirent les fers au feu
de plus belle. Voil pourtant comment l'empereur tait servi par des
hommes dont le devoir tait de rassurer l'opinion et de l'clairer, au
lieu de la laisser errer en lui donnant eux-mmes l'exemple d'une
vacillation qui ne put jamais s'arrter.

Chaque fois qu'ils voyaient l'empereur revenir heureusement, ils ne
trouvaient d'autre moyen de se tirer du mauvais pas o ils s'taient mis
qu'en se dnonant rciproquement.

L'empereur me demanda si j'tais dans l'habitude de recevoir des lettres
de Paris. Je lui rpondis que non, hormis celles de ma famille, qui ne
me parlait jamais d'affaires. C'est dans cet entretien qu'il me dit
qu'on le servait mal; qu'il fallait qu'il ft tout, et qu'au lieu de lui
faciliter la besogne il ne rencontrait que des gens qui avaient pris
l'habitude de le traverser. Il ajouta: C'est ainsi que ces gens-l
entretiennent les esprances des trangers, et me prparent sans cesse
de nouveaux embarras, en leur laissant entrevoir la possibilit d'une
dsunion en France; mais qu'y faire? ce sont des hommes qu'il faut user
tels qu'ils sont.

Je lui disais tout ce que je pensais, et mon opinion sur cette matire
tait forme sur la manire de voir de plusieurs bons serviteurs qui
dsiraient autant que moi la continuation de ses succs, et auxquels je
faisais part de mes craintes sur les rsultats de toutes ces intrigues.

Il ne me dit pas un mot de son retour prochain  Paris. Il me dit qu'il
allait envoyer un officier d'ordonnance  Saint-Ptersbourg; c'est ce
qui me fit penser que ce retour  Paris avait t rsolu dans sa rverie
de Benavente  Astorga, d'autant plus que le courrier dont il avait lu
les dpches sur le grand chemin tait expdi par M. de Champagny. Je
sus par le prince de Neuchtel, qui avait reu une lettre du roi de
Bavire, que ce souverain avait mand  l'empereur de se mettre en
mesure vis--vis de l'Autriche, qui armait et prparait tous les
ressorts de la monarchie; c'tait la premire fois qu'elle levait la
landwehr. Il lui envoyait copie de la dpche que lui avait adresse son
ministre  Vienne. Je m'expliquai alors tout ce que j'avais remarqu
depuis huit jours, et je devinai la cause de l'envoi d'un officier
d'ordonnance  Saint-Ptersbourg.

L'empereur donna ses instructions sur la marche qu'il voulait que l'on
suivt pour les oprations militaires tant en Navarre qu'en Aragon et en
Catalogne; il organisa la formation de l'arme mobile, pour l'emploi de
laquelle il laissa une instruction gnrale, et fit partir la garde pour
Burgos, o elle devait rester jusqu' de nouveaux ordres. Il ne l'emmena
pas d'abord, parce qu'il ne savait encore rien de positif sur ce qu'il
ferait; ses projets taient subordonns  ce qu'entreprendraient les
ennemis.

Il fit mettre ses chevaux de selle en relais sur le chemin de Valladolid
 Burgos, avec un piquet de chasseurs  chacun des relais, de manire 
n'avoir que trois  quatre lieues d'un relais  l'autre. Ces
dispositions se prenaient souvent et sans bruit chez l'empereur. Pour
les comprendre, il faut savoir que son curie de chevaux de selle tait
divise par brigades de neuf chevaux, dont deux taient pour lui, et les
sept autres pour les personnes de son service qui ne le quittaient pas.
L'curie des chevaux de traits tait divise par relais; un relais tait
compos de trois attelages. Il y avait un piquet attach  chaque
brigade, comme  chaque relais. Ainsi, lorsque l'empereur avait vingt
lieues  parcourir  cheval, c'tait ordinairement six brigades qui
allaient se placer sur le chemin  faire. Les chevaux des palefreniers
portaient des porte-manteaux o taient des rechanges complets et des
portefeuilles avec papier, plume, encre et cartes de gographie; ils
portaient aussi des lunettes d'approche. S'il fallait faire vingt lieues
en calche ou en voiture, c'taient six relais qui marchaient au lieu de
six brigades de chevaux de selle. Les uns et les autres taient
numrots ainsi que les piquets d'escorte, et pouvaient s'assembler la
nuit sans que cela caust le moindre mouvement.

Les aides-de-camp de l'empereur taient tenus d'avoir dans ces cas-l un
cheval  chaque brigade; mais lorsque l'on voyageait en voiture, ils y
avaient place.

L'empereur partit donc ainsi de Valladolid de grand matin, par une belle
gele, et vint au grand galop de chasse jusqu' Burgos. Il y arriva en
cinq ou six heures: jamais souverain n'a fait autant de chemin  cheval
aussi rapidement. Il avait galement fait placer des relais d'attelage
depuis Burgos jusqu' Bayonne, en sorte qu'il n'arrta qu'un moment 
Burgos et alla  Bayonne sans sortir de sa voiture. Il n'y resta qu'une
matine, et partit de suite pour Paris. Il allait si vite, que personne
ne put le suivre. Il y arriva seul vers les derniers jours de janvier.
Son retour aussi subit fut un vnement: on ne l'attendait pas de tout
l'hiver; les plaisirs de cette saison y occupaient la socit, et en
gnral celle de Paris tourne peu ses regards vers les affaires; une
comdie nouvelle y fait parler bien plus que dix batailles perdues ou
gagnes. Un tranger apprend  Paris tout ce qu'il veut savoir, et un
Franais y peut ignorer tout ce qui l'intresse, sans pour cela cesser
d'avoir sa journe bien employe.

C'tait M. le comte de Metternich qui tait dans ce moment-l
ambassadeur d'Autriche en France. Il tait revtu de ce caractre depuis
 peu prs 1806. Il y avait eu, entre la paix qui a termin la campagne
de 1805 et son arrive, un intrim rempli par le gnral baron de
Vincent. Je ne suis pas bien fix sur l'poque  laquelle il prsenta
ses lettres de crance; mais il n'y avait pas fort long-temps qu'il
tait parmi nous, qu'il avait dj une connaissance trs approfondie de
toutes les intrigues dont le pav de Paris fourmille toujours. L'on eut
beau appeler l'attention de M. Fouch sur les personnes qui
frquentaient les intimits des ambassadeurs; on n'en obtint rien, et
j'ai connu tels ambassadeurs qui avaient  Paris un espionnage mont
dans toutes les parties; politique, administration, opinion et
galanterie, tout y tait soign. Ils s'en servaient habilement pour
faire lancer des sornettes au ministre de la police, qui a t souvent
leur dupe.

M. de Metternich avait pouss ses informations si loin, qu'il serait
devenu impntrable pour un autre que l'empereur. Il tait parvenu 
faire arriver  l'oreille du ministre de la police tout ce qu'il lui
convenait de lui faire dire, parce qu'il disposait en dominateur d'une
personne (la discrtion m'empche de la nommer, ce serait une rvlation
inutile) dont M. Fouch avait un besoin indispensable.

De sorte que c'tait souvent lui qui tait l'auteur de quelques contes
dont M. Fouch venait entretenir l'empereur. Il se persuadait qu'il le
mettait dans une lanterne; mais il y avait longtemps que l'empereur ne
croyait plus  ses informations. L'on ne tarda pas  voir l'aigreur se
manifester dans nos relations avec l'Autriche; cette puissance fit
paratre (je crois dans le courant de fvrier ou vers la fin de ce mois)
une sorte de manifeste dans lequel elle dclarait que, dans le but
d'assurer son indpendance, elle allait prendre des mesures propres  la
mettre  l'abri de toutes les entreprises qui pourraient tre formes
contre elle. Cette dclaration en pleine paix, lorsque la France venait
de retirer ses armes de l'Allemagne, ne pouvait assurment pas reposer
sur des motifs d'inquitude raisonnables; elle paraissait plutt tre le
signal d'une nouvelle croisade dans une circonstance que l'on
considrait comme favorable au recouvrement de ce que cette puissance
avait perdu dans les guerres prcdentes. C'est ainsi que cela fut
envisag.




CHAPITRE IV.

Rception du corps diplomatique.--Paroles de l'empereur  M. de
Metternich.--Protestations de la cour de Saint-Ptersbourg.--Degr de
confiance qu'y ajoute l'empereur.--Prparatifs de guerre.--Opinion
publique.


Cette dclaration de l'Autriche venait de paratre depuis trs-peu de
temps, lorsqu'arriva un des jours d'tiquette o l'empereur tait dans
la coutume de recevoir le corps diplomatique.

Toutes les personnes qui le composaient avaient l'habitude de se former
en cercle dans la salle du trne, dans laquelle elles entraient selon
leur date de rsidence  Paris (usage adopt entre les envoys des
grandes puissances), et l'empereur commenait par sa droite  en faire
le tour, en causant successivement avec chacun des ambassadeurs,
ministres, envoys, etc. Ce jour-l, en arrivant  M. de Metternich, il
s'arrta, et comme l'on s'attendait  quelque scne, d'aprs la
connaissance que tout le monde avait de la dclaration du gouvernement
autrichien, il rgna un silence profond lorsqu'on vit l'empereur en face
de M. de Metternich. Aprs le compliment d'usage, il lui dit: Eh bien!
voil du nouveau  Vienne; qu'est-ce que cela signifie? est-on piqu de
la tarentule? qui est-ce qui vous menace?  qui en voulez-vous?
voulez-vous encore mettre le monde en combustion? Comment! lorsque
j'avais mon arme en Allemagne, vous ne trouviez pas votre existence
menace, et c'est  prsent, qu'elle est en Espagne, que vous la trouvez
compromise! Voil un trange raisonnement. Que va-t-il rsulter de cela?
c'est que je vais armer, puisque vous armez; car enfin je dois craindre,
et je suis pay pour tre prudent.

M. de Metternich protestait que sa cour n'avait aucun projet semblable,
que ce n'taient que des prcautions que l'on prenait dans une
circonstance o la situation de l'Europe paraissait le commander, mais
que cela ne couvrait aucun autre projet.

L'empereur rpliqua: Mais o avez-vous pris ces inquitudes? Si c'est
vous, monsieur, qui les avez communiques  votre cour, parlez, je vais
vous donner moi-mme toutes les explications dont vous aurez besoin pour
la rassurer. Vous voyez qu'en voulant porter votre cour  affermir sa
scurit, vous avez troubl la mienne, et en mme temps celle de
beaucoup d'autres.

M. de Metternich se dfendait, et il lui tardait de voir rompre cet
entretien, lorsque l'empereur lui dit: Monsieur, j'ai toujours t dupe
dans toutes mes transactions avec votre cour; il faut parler net, elle
fait trop de bruit pour la continuation de la paix et trop peu pour la
guerre.

Il passa ensuite  un autre ambassadeur, et acheva ainsi l'audience, 
la suite de laquelle il y eut assurment plus d'un courrier expdi.
Celui de M. de Metternich  sa cour fut sans doute pressant, car
l'Autriche rassemblait dj ses armes, tandis que l'empereur n'avait
pas encore les premiers lmens de la sienne  sa disposition. On appela
sur-le-champ une conscription; on l'habilla  la hte, et on la fit
partir en voiture. La garde, qui tait encore  Burgos en Espagne, eut
ordre de se rendre en Allemagne.

Jamais l'empereur n'avait t pris si fort au dpourvu. Il ne revenait
pas de cette guerre; il nous disait: Il faut qu'il y ait quelques
projets que je n'aperois pas, car il y a de la folie  me faire la
guerre. Ils me croient mort, nous allons voir comment cela ira cette
fois-ci. Et puis ils diront que c'est moi qui ne peux rester en repos;
que j'ai de l'ambition, lorsque ce sont leurs btises qui me forcent
d'en avoir. Au reste, il n'est pas possible qu'ils aient song  me
faire la guerre seuls; j'attends un courrier de Russie: si les choses y
vont comme j'ai lieu de l'esprer, je la leur donnerai belle.

Ce courrier attendu de Russie ne tarda pas  arriver; il apportait la
rponse aux dpches dont l'officier d'ordonnance qui avait t expdi
de Valladolid tait charg. Alexandre renouvelait l'assurance de ses
sentimens, apprenait succinctement  l'empereur Napolon ce qui avait eu
lieu entre lui et l'Autriche au sujet des projets de cette dernire
puissance. Notre ambassadeur, M. de Caulaincourt, crivait d'une manire
plus positive encore. Il racontait que l'Autriche avait envoy M. le
prince Schwartzemberg[1]  Saint-Ptersbourg pour solliciter une
alliance et faire entrer la Russie dans un nouveau projet de guerre
contre la France, mais que l'empereur Alexandre avait rejet toutes ces
propositions, et se montrait ferme dans la rsolution qu'il avait prise
de rester dans les sentimens qu'il avait manifests  l'empereur
Napolon. Bien plus, il dclarait qu'il ne resterait pas indiffrent 
l'agression  laquelle son alli pourrait tre expos par suite du refus
qu'il exprimait  l'ambassadeur d'Autriche. M. de Caulaincourt tait
fort rassurant: ce qu'il voyait, comme ce qu'on lui disait, lui
inspirait une scurit parfaite. Le colonel Boutourlin nous a appris
plus tard combien tout cela tait cependant peu sincre. L'empereur
Alexandre, nous dit-il, ne pouvait mconnatre l'esprit des dispositions
du trait de Tilsit; mais les circonstances malheureuses o se trouvait
l'Europe  l'poque o il l'avait souscrit, lui avaient prescrit
d'loigner  tout prix la guerre. Il s'agissait surtout de gagner le
temps ncessaire pour se prparer  soutenir convenablement la lutte que
l'on savait bien tre dans le cas de se renouveler un jour. Voil dans
quelles dispositions Alexandre avait trait, la bonne foi avec laquelle
il avait pos les armes. Sa conduite ne fut pas plus franche dans
l'alliance qu'elle ne l'avait t dans la ngociation, et s'il ne viola
pas, presque au sortir d'Erfurth, les engagemens qu'il avait pris, s'il
ne fit pas cause commune avec l'Autriche, ce fut par suite de
l'impossibilit o l'avait mis la dispersion de ses armes, occupes
contre la Sude et la Turquie, de soutenir efficacement cette
puissance[2]. Mais l'enthousiasme qu'il avait affect durait encore. On
tait bien loin d'exagrer la profonde duplicit que nous a rvle
Boutourlin. Il est vrai cependant qu'il y a une rgle naturelle o tout
se mesure, et qui est comme la pierre de touche  laquelle on reconnat
les fausses monnaies: cette rgle, que l'ambassadeur n'et pas d
mconnatre, est le bon sens et la droiture.

Il y avait  peine quatre mois que l'entrevue d'Erfurth avait eu lieu:
on ne pouvait avoir oubli tout ce qui y avait t dit. Or, que nous
fallait-il pour nous donner le temps de finir, si ce n'tait de
maintenir la paix en Allemagne? Qui est-ce qui le pouvait, ou du
souverain qui venait d'en retirer son arme, ou de celui qui y avait
tout le poids de sa puissance physique et morale? surtout quand cette
mme puissance avait suffi en 1805 pour dcider l'Autriche  une guerre
 laquelle elle a dclar qu'elle n'avait pas pens auparavant. tait-ce
une chose draisonnable de supposer que cette puissance (la Russie),
runie d'intention et d'efforts avec la France, empcherait l'Autriche
d'entrer seule en campagne, lorsque cette mme Autriche avait eu besoin,
quatre ans auparavant, d'tre stimule par la Russie pour entrer dans la
coalition contre la France? Ce serait choquer le bon sens que de vouloir
persuader que les Autrichiens eussent os commencer la guerre, si les
Russes leur avaient dclar positivement qu'ils entreraient aussitt en
campagne avec nous, ou qu'ils eussent mme paru disposs  le faire. Si
donc les Autrichiens ont commenc, c'est qu'ils ont t assurs au moins
d'une neutralit arme, semblable  celle qu'eux-mmes avaient observe
aprs la bataille d'Eylau. Voil ce qu'il tait si important 
l'empereur de savoir, et ce qu'il ne sut que trop tard par l'exprience
des faits.

Ce qui commena  donner de l'inquitude, c'est que l'on apprit que dans
le conseil de guerre qui fut tenu  Vienne au retour du prince
Schwartzemberg de Saint-Ptersbourg, la guerre fut rsolue, malgr les
objections du gnral Meyer, membre de ce conseil, qui dclara net que
faire la guerre  la France sans le concours de la Russie tait une
folie. L'opinion du gnral Meyer tait de quelque poids  cette
poque-l, et pour que l'on ne s'y rendt pas, il fallait que l'on et
quelques esprances dont on n'avait pas entretenu le conseil.

L'empereur se flattait toujours, d'aprs ce que lui avait mand M. de
Caulaincourt, que la Russie ne s'en tiendrait pas  observer la
neutralit, et que ses menaces seraient suivies de quelques effets qui
retiendraient l'Autriche. Mais il fut dsabus en apprenant par son
ambassadeur  Vienne, ce qui s'tait pass au retour du prince
Schwartzemberg. Il prit bien vite son parti, c'est--dire la rsolution
de ne compter que sur lui; et tout ce qui lui avait t promis  Tilsitt
et  Erfurth se rduisit de la part de la Russie,  faire paisiblement
ses affaires avec ses ennemis, et  nous laisser le soin de nous
arranger avec les ntres, supposant sans doute que c'tait nous faire
une grande grce que de ne pas se joindre  eux. Je n'ai jamais vu
l'empereur aussi calme qu'en apprenant ces dtails. Il disait: Nous
allons voir si la Russie est une puissance, et si elle marchera pour moi
comme elle a march pour les Autrichiens en 1805. Je suis son alli; on
m'attaque; je rclame son secours; nous verrons comment je serai
secouru.

Il se plaignait de la manire dont il tait servi, et il avait bien
quelque raison; mais il n'y avait pas de temps  perdre pour se mettre
en mesure; il demanda au plus vite les contingens des souverains et
princes confdrs; ces troupes devaient former la majeure partie de son
arme. Il donna ses ordres en Italie, en mme temps prpara en France
tout ce qui devait prcder et s'excuter aprs son dpart.

Cette leve de boucliers de la part de l'Autriche fut un coup
d'assommoir pour l'opinion publique. On se voyait de nouveau dans des
guerres interminables, et comme la session du corps-lgislatif tait
termine, on ne put se servir de ce moyen pour clairer les esprits sur
cet vnement et calmer les inquitudes que causait cette guerre
inattendue. Lorsque l'opinion en France n'est point dirige, elle
divague et devient le jouet des intrigues qui la font servir  quelques
projets. C'est ce qui arriva dans ce cas-ci. Faute d'avoir fait
connatre la conduite de l'Autriche, la malveillance lui donna tous les
honneurs de cette nouvelle guerre, dont on eut soin de rattacher la
cause  l'entreprise sur l'Espagne.

L'ambassadeur d'Autriche, qui tait rest  Paris, d'o il servait
trs-bien les projets de sa cour, eut grand soin de profiter d'une
disposition d'opinion qui lui tait si favorable, en se servant des
moyens dont j'ai parl plus haut pour faire croire que l'Autriche ne se
dvouait que pour la cause de l'Espagne, qui tait celle de toutes les
puissances. Il l'avait tellement dit qu'il le faisait rpter par le
ministre de la police lui-mme, dont il avait fait sa dupe. Il m'a t
rapport au ministre de la police mme, des choses extraordinaires 
cette occasion, et qui m'ont, avec plusieurs autres, dmontr que M.
Fouch n'avait jamais persuad que des hommes connus pour tre crdules,
et qu'il avait toujours t dup par tous ceux un peu clairvoyans qu'il
avait cru jouer. Il fit  l'empereur un tort notable cette anne en
laissant tablir cette opinion qui n'avait d'autre but que de le
dpopulariser, lorsqu'au contraire il aurait d lutter contre elle,
l'clairer, ou au moins en combattre les effets.

Cela lui aurait t d'autant moins difficile que la guerre que
commenait l'Autriche n'avait pas pour motif l'entreprise de la France
sur l'Espagne; mais au contraire c'tait dans cette entreprise, o elle
savait toute l'arme franaise engage, qu'elle puisait l'esprance des
succs qu'elle se flattait d'obtenir, et au moyen desquels elle aurait
justifi son agression.

Il est au moins juste d'observer que, quoi que l'on et pu dire ou
faire, on n'et pas calm les esprits, ni ramen cette faveur d'opinion
dont l'empereur jouissait aprs le trait de Tilsitt. On avait obtenu 
cette poque une paix qui avait cot tant de sacrifices, que l'on ne
put s'accoutumer  l'ide de voir vanouir si promptement toutes les
esprances qui s'y taient dj rattaches. On n'avait plus la guerre
qu'avec l'Angleterre, et on ne pouvait pas comprendre qu'il fallt
passer par Madrid pour arriver aussi  faire une paix avec ce pays-l.
On ignorait que l'affaire d'Espagne avait, par un concours particulier
d'vnemens, pris une autre tournure que celle qu'on voulait lui donner
d'abord, si les choses avaient t conduites comme elles devaient
l'tre, et l'on ne pardonnait pas qu'un projet mdit et prpar et eu
pour rsultat de remettre en question tout ce qui semblait devoir tre
immuablement fix aprs le trait de Tilsitt.

Si l'on avait t heureux tout aurait t trouv le mieux du monde; on
ne le fut pas, et tout fut blm. Je ne rpterai pas ici tout ce qui
fut dit  ce sujet. La plupart des personnes qui parlaient d'affaires en
draisonnaient. Il suffira de dire qu'aprs le trait de Tilsitt nous
n'avions plus de paix  conclure qu'avec l'Angleterre, et que dix-huit
mois aprs nous avions de plus la guerre avec l'Espagne et l'Autriche,
ce qui, pour la politique anglaise, tait la mme chose que si nous
avions continu  l'avoir avec la Russie et la Prusse; et, tout bien
considr, cette situation tait plus dsavantageuse pour nous que si
nous eussions continu la guerre au lieu de faire la paix  Tilsitt,
parce que nos deux adversaires alors taient puiss, tandis que les
deux nouveaux taient en trs-bon tat, frais et dispos. En effet,
c'tait la mme chose pour le peuple en France, c'est--dire que c'tait
encore des conscriptions et autres charges publiques, qui taient
toujours mises en contraste avec les prosprits et les accroissemens
des autres intrts nationaux, qui taient si encourageans. Il y avait
mille bons raisonnemens  faire pour entretenir l'esprit national,
l'empcher de se dtriorer et de s'abandonner au dcouragement comme
cela arriva.

Il n'y avait qu' rapporter les choses comme elles s'taient passes; on
ne pouvait rien y perdre, et peut-tre au contraire y et-on gagn; mais
en s'enttant  garder le silence, on laissa le champ libre  la
malveillance, qui, petit  petit, dtacha de l'empereur l'intrt
national. Il ne s'abusait pas; il voyait bien la diffrence de sa
situation prsente d'avec celle de Tilsitt, et il aurait bien voulu en
tre encore  ce point-l; mais tout cela tait indpendant de lui, et
il ne dut songer qu' ne pas tre victime de ses ennemis ni de la
confiance qu'il avait mise en des allis, sur l'attachement desquels il
avait compt jusqu'alors. Il avait besoin d'tre rassur sur ce dernier
point. Il semblait qu'un sentiment secret lui disait qu'il ne devait pas
beaucoup en esprer. Cependant il s'arrtait avec plaisir  l'ide que
cette circonstance allait resserrer l'alliance entre lui et l'empereur
de Russie.

Un jour que j'avais l'honneur d'tre dans sa voiture seul avec lui, il
me dit: Il parat que cela va bien en Russie[3]; ils font marcher
cinquante mille hommes en Pologne pour m'appuyer; c'est quelque chose,
mais je comptais sur davantage.--Je lui rpondis: Ainsi la Russie fait
pour nous  peu prs ce que fit la Bavire. Certes ce ne sont pas ses
cinquante mille hommes qui empcheraient les Autrichiens de
commencer[4]; il y a plus, dis-je, c'est que je crois que, s'ils ne
donnent que ce nombre-l, cette arme n'agira pas, et je ne serais pas
tonn que cela ft convenu d'avance parce que cela est trop ridicule,
lorsqu'ils ont mis en 1805 plus de deux cent mille hommes contre nous.

L'empereur me rpondit: Aussi je compte plus sur moi que sur eux.

Il tait cependant bien cruel d'tre oblig de se rendre  d'aussi
tristes penses, aprs avoir eu son ennemi  sa discrtion en 1807, et
ne lui avoir impos de condition que celle de devenir son ami. Que l'on
se rappelle tout ce que l'empereur pouvait faire au lieu de conclure la
paix  Tilsitt; on va voir tout ce qui lui en a cot pour avoir t
gnreux envers ses ennemis. La Russie avait une arme occupe en
Finlande contre les Sudois; mais les Sudois ne menaaient point
Ptersbourg. Elle avait une autre arme en Moldavie contre les Turcs:
ceux-ci taient aussi bien loigns de prendre l'offensive, et, mme en
supposant qu'ils eussent pu la prendre, les armes turques ne peuvent
jamais tre dangereuses pour une arme europenne lorsqu'elles ont de
longues marches  faire. Malgr tout cela la Russie devait encore faire
plus qu'elle n'a fait pour remplir son alliance avec nous. Elle pouvait
bien lever du monde; elle a su le faire toutes les fois que cela lui est
devenu ncessaire. Des dmonstrations seules eussent suffi pour arrter
les Autrichiens et nous donner le temps d'avancer prodigieusement les
affaires d'Espagne. Mais il fallut y renoncer; l'empereur donna pour
instruction dans ce pays de faire le sige de Sarragosse et des places
de Catalogne, de pacifier la Castille, mais de ne pas pntrer dans le
sud au-del de la Manche. Il reut  la fin de fvrier la nouvelle de la
reddition de Sarragosse aprs une dfense dont l'histoire offre peu
d'exemples. Il ne se passait pas un jour qu'il ne fit quelques crations
nouvelles pour augmenter l'arme qu'il devait emmener en Allemagne et
qui n'existait encore que sur le papier.




CHAPITRE V.

Rappel des Franais qui servent  l'tranger.--Motifs de cette
mesure.--Situation de l'arme.--Mesures diverses.--L'empereur passe le
Rhin.--Le garde forestier et sa fille.--Arrive  l'arme.--Position
critique de Davout.--Berthier.--Mission que je reois.--Je russis 
franchir les avant-postes ennemis.--Dfense de Ratisbonne.--Le marchal
Davout fait son mouvement.--Situation dans laquelle se trouve
l'empereur.


Au mois de mars l'empereur fit partir le marchal Berthier pour aller
runir sur le Danube les divers contingens des troupes des princes
confdrs. Pour lui, il avait encore quelques affaires qui le
retenaient  Paris.

C'est  cette poque qu'il faisait prendre une mesur lgislative pour
obliger tous les Franais de naissance, ou ceux qui l'taient devenus
par la runion de quelque nouveau territoire,  quitter le service
militaire tranger. L'empereur observait qu'en Prusse, comme en Russie
et en Autriche, la plupart des officiers  talens taient Franais, et
il trouvait inconvenant que, quand la patrie ne repoussait pas un
citoyen, il allt porter chez ses ennemis le fruit de l'ducation qu'il
avait reue dans les institutions de son pays.

On a beaucoup cri contre cette mesure, qu'il n'a cependant tendue
qu'aux militaires; les ngocians ou artisans ont toujours t les
matres d'aller o bon leur semblait. Il faisait courir dans tous les
dpts des rgimens pour que l'on en ft partir tous les hommes en tat
de faire la campagne, et qu'on les envoyt en poste  Strasbourg. Tout
cela se faisait  peu prs comme il l'ordonnait; il partait des hommes
des dpts; il en arrivait  l'arme; mais dj l'administration
militaire, tant de l'intrieur que de l'arme, n'avait presque plus de
ces hommes  grandes ressources qui trouvent toujours ce dont ils ont
besoin. On les avait parpills en faisant des conqutes, de sorte que
l'arme prouva des besoins dans tout ce qui tait particulirement
confi aux soins de ces messieurs. L'empereur fut oblig d'y pourvoir
lui-mme, et d'ajouter aux combinaisons du gnral les embarras du
munitionnaire[5]. Ces choses-l paraissent des misres, mais l'on ne
tarde gure  reconnatre que c'est un point capital.

L'empereur voulait s'tourdir sur les observations qu'on lui en faisait,
et d'ailleurs il n'avait pas de remde  y apporter; il tait pris au
dpourvu, et s'il n'avait pas t l lui-mme jamais on n'et tir une
arme des ressources qu'il avait. Le moment de l'employer arriva
beaucoup plus tt qu'il n'aurait fallu. Il est ncessaire de dire
d'abord que le seul corps franais que nous eussions alors en Allemagne
tait celui du marchal Davout, que l'on avait fait venir du duch de
Varsovie (o il tait rest), par la Saxe et les pays neutres et
confdrs, jusque sur les bords du Danube,  Ratisbonne. Les troupes
venant de France formrent les corps du marchal Massna et du gnral
Oudinot. Les Bavarois donnrent trois belles divisions; les
Wurtembergeois une trs-forte; les Badois de mme, et le reste des
troupes des petits princes formrent une autre division.

Les ordres que l'empereur avait donns au prince de Neuchtel, en
l'envoyant  l'arme, taient ceux-ci:

Si les ennemis n'entreprennent rien, vous laisserez les troupes dans
leurs positions jusqu' mon arrive; mais s'ils commencent les
hostilits, vous runirez bien vite l'arme derrire le Lech[6].

Il tait dans une pleine scurit  Paris, lorsqu'il reut un courrier
du roi de Bavire, qui lui apprenait que les Autrichiens avaient pass
l'Inn (rivire qui spare l'Autriche de la Bavire), ayant toutefois
publi une dclaration par laquelle ils annonaient qu'ils entraient en
Bavire, et ayant, je crois, somm quelques unes de nos troupes qui s'y
trouvaient de se retirer.

L'empereur tait tranquille, quoique cette dclaration vnt un peu trop
tt. Il expdia un courrier  Saint-Ptersbourg pour prvenir qu'il
marchait, et recommandait  son ambassadeur de faire en sorte que son
alliance avec ce pays ne lui ft pas inutile. Il expdia aussi en Italie
pour que l'on se prpart  prendre l'offensive; mais, comme on le
verra, les Autrichiens y prvinrent le vice-roi, qui y commandait notre
arme. Ayant donn ses derniers ordres  Paris, l'empereur partit le 11
avril 1809, et alla sans s'arrter jusqu' Strasbourg, o il se fit
rendre quelques comptes, puis il passa le Rhin. Il descendit  Kehl pour
visiter les travaux de fortifications qu'il y faisait excuter[7], et
recommanda aux ingnieurs beaucoup d'activit. Il alla de l par Rastadt
 Durlach, o il vit le prince et la princesse de Baden, qui y taient
venus pour lui rendre hommage  son passage. Il ne s'y reposa que deux
heures, et partit pour Stuttgard. Le roi de Wurtemberg envoya  sa
rencontre jusqu' sa frontire, et le fit accompagner jusqu'
Louisbourg, rsidence d't, o la cour de Wurtemberg tait dj
tablie.

L'empereur ne s'y arrta qu'une nuit; il venait d'apprendre que le roi
de Bavire, avec toute sa famille, avait t oblige de se retirer de
Munich, et se trouvait  Dillingen, sur le Danube, et que les troupes
bavaroises taient vers Abensberg, pour se mettre en communication avec
le marchal Davout, qu'il sut par l tre encore  Ratisbonne, car il
l'en croyait parti. Il ne pouvait pas s'expliquer comment ce marchal
tait encore l, ou comment le roi de Bavire avait t oblig de
quitter sa capitale: ces deux ides taient incohrentes. Cela le
tourmenta, et il partit de suite pour se rendre  l'arme. Le prince de
Neuchtel avait son quartier-gnral  Donawert, o l'empereur lui avait
dit de l'tablir.

En partant de Louisbourg, nous ne prmes pas la route qui mne  Ulm,
nous prmes la mme que nous avions suivie en 1805, et nous vnmes
dboucher des montagnes (o le Neker prend sa source)  Dillingen.
L'empereur ne s'tait point arrt depuis Louisbourg. Il soupa ce soir
chez un officier forestier du roi de Wurtemberg, o le grand-marchal
avait fait prparer un repas. L'empereur aimait  causer avec les
propritaires de toutes les maisons dans lesquelles on le faisait
descendre. Cet officier forestier tait un fort brave homme. L'empereur
lui fit beaucoup de questions sur sa famille, et il apprit qu'il n'avait
qu'une fille en ge d'tre marie, mais qu'il tait sans fortune.
L'empereur dota cette demoiselle d'une manire proportionne  sa
condition, en sorte que ce jour vit luire pour elle l'esprance d'un
avenir heureux, dont elle vouera sans doute la reconnaissance  son
bienfaiteur.

Nous arrivmes  Dillingen la nuit, et nous descendmes chez le roi de
Bavire, qui tait couch, n'ayant pas t prvenu de l'arrive de
l'empereur. Il se leva, et ils causrent une heure ensemble, puis nous
repartmes  l'instant pour Donawert. Nous y trouvmes le prince de
Neuchtel; mais peu aprs nous vmes l'empereur dans une colre que nous
ne pouvions pas nous expliquer: il disait  Berthier: Mais ce que vous
avez fait l me parat si trange, que, si vous n'tiez pas mon ami, je
croirais que vous me trahissez; car enfin Davout se trouve en ce moment
plus  la disposition de l'archiduc Charles qu' la mienne.

Cela tait vrai par le fait; le prince de Neuchtel avait interprt
l'ordre de l'empereur d'une manire particulire, qui faillit nous
amener un grand dsastre tout en commenant la campagne.

On se rappelle que l'empereur lui avait crit en ces termes: Si les
ennemis commencent les hostilits, vous rassemblerez l'arme derrire le
Lech.

Mais ce prince n'avait pas pris pour un commencement d'hostilits le
passage de l'Inn, celui de l'Iser, et l'occupation de la moiti de la
Bavire par les Autrichiens ( la vrit il n'y avait pas eu un coup de
canon de tir); en sorte qu'il avait laiss le corps du marchal Davout
 Ratisbonne et les Bavarois  Abensberg.

L'empereur partit de suite pour Neubourg, prsageant dj quelque
fcheux vnement. Il passa par Ran, o il faisait construire une tte
de pont sur le Lech, et o se rassemblaient les contingens de plusieurs
princes d'Allemagne; il s'y arrta un moment pour voir en quel tat elle
tait, et continua jusqu' Neubourg, o il arriva en mme temps que les
divisions de cuirassiers qui taient aussi restes en Allemagne. Le soir
il reut du marchal Lefvre (auquel il avait donn le commandement des
Bavarois) l'avis que la communication entre lui et le marchal Davout
tait coupe; qu'il venait de lui arriver un officier de hussards avec
un piquet, qui avait laiss le marchal coup en arrire de Ratisbonne.
Cet officier voulant venir avec son piquet par le grand chemin, avait
t men vivement par des chevau-lgers autrichiens jusqu'aux portes
d'Abensberg. Ce rapport donna de vives inquitudes  l'empereur; il
m'envoya chercher et me donna l'ordre suivant: Lisez ce rapport de
Lefvre que je viens de recevoir. Il faut, cote que cote, que vous me
trouviez un moyen de pntrer chez le marchal Davout, que Berthier a
laiss  Ratisbonne: voici ce que je dsire qu'il fasse, mais qui est
subordonn  ce qui se passe autour de lui, dont je n'ai pas de
nouvelles assez certaines pour donner un ordre prcis. S'il pouvait
garder sa position de Ratisbonne en restant en communication avec moi,
jusqu' ce que je sois joint par Massna, Oudinot et les autres troupes
confdres, ce serait un grand avantage, parce qu'en gardant Ratisbonne
il empche la runion du corps autrichien qui est en Bohme (command
par le gnral Klenau[9]) avec l'arme de l'archiduc Charles, et me
donne par l une force double pour battre celui-ci, surtout si, comme je
l'espre, je parviens  lui couper sa retraite sur l'Inn: ce serait l
le mieux. Mais je ne crois pas que Davout puisse m'attendre; il sera
attaqu avant que je puisse aller  son secours: c'est l ce qui
m'occupe. S'il peut garder Ratisbonne, c'est une chose immense pour les
suites de la campagne, mais s'il ne le peut pas, qu'il rompe le pont de
manire  ce que l'on ne puisse pas le raccommoder et qu'il vienne se
mettre en communication avec moi; de cette manire la runion du gnral
Klenau  l'archiduc n'aura pas lieu, et nous verrons aprs; mais qu'il
se garde bien de rien risquer ni d'engager ses troupes avant de m'avoir
rejoint.

L'empereur tait  Neubourg lorsqu'il m'expdia. Je partis de suite et
vins par Ingolstadt joindre le quartier-gnral du marchal Lefvre, o
celui du prince royal de Bavire, qui commandait une division de l'arme
de son pre, tait tabli. Je demandai au marchal une escorte pour
Ratisbonne, et pour rponse il me mena en avant d'Abensberg et me montra
effectivement les postes autrichiens, qui taient placs  une porte de
canon d'Abensberg sur le chemin mme de Ratisbonne. Nanmoins je
m'arrangeai de telle sorte qu' l'aide d'une escarmouche que le prince
royal de Bavire fit engager et d'un dtachement de cinquante
chevau-lgers de son propre rgiment qui devaient me servir d'escorte,
je me jetai  gauche dans les bois qui bordent le Danube. J'y laissai
respirer les chevaux un moment, et m'abandonnant  la conduite d'un des
chevau-lgers bavarois qui tait natif des environs, il me mena
dboucher juste  l'entre de la plaine qui se trouve au bord du Danube,
entre le bois que nous venions de traverser et le bourg appel Abbach,
sur la grande route,  deux milles allemands de Ratisbonne.

Avant de sortir du bois j'entendais un tiraillement qui me donnait de
l'inquitude sur la rencontre que j'allais faire de l'autre ct.
Effectivement un des chevau-lgers qui taient en avant revint me dire
que l'on voyait des piquets de cavalerie qui tiraillaient dans la plaine
en avant d'Abbach. J'y courus, et je vis des troupes opposes les unes
aux autres, sans pouvoir distinguer quelles pouvaient tre les ntres.
J'attendis dans cette incertitude une bonne demi-heure que l'escarmouche
m'apprt quelque chose, et je vis effectivement dboucher d'Abbach des
hussards habills en blanc. Comme les Autrichiens n'en avaient pas de
vtus ainsi, je jugeai que ce ne pouvaient tre que des hommes de notre
5e rgiment, que je savais tre au corps du marchal Davout.

Je courus  eux, et je ne m'tais pas tromp; mais ils ne savaient rien
du marchal Davout, en sorte que je fus oblig d'aller  Ratisbonne. J'y
trouvai le 65e rgiment d'infanterie, command par le colonel Coutard,
homme du premier mrite, comme on va en juger.

Il m'apprit que le marchal Davout tait parti le matin avec toute
l'arme sur l'avis d'un mouvement de l'archiduc Charles tendant  le
tourner par sa droite; que l'on avait fait des efforts pour dtruire le
pont, mais que c'tait une maonnerie indestructible[10]; qu'il avait
fallu abandonner cette ide, de sorte que le marchal Davout ayant eu
peur de livrer ce passage au corps autrichien de M. de Klenau qui serait
venu aussitt l'attaquer, n'avait laiss ce colonel  Ratisbonne avec
son rgiment uniquement que pour dfendre le pont.

La ville est tout entire sur la rive droite; elle est entoure d'un bon
foss et d'une muraille  la romaine, mais d'un dveloppement beaucoup
trop tendu pour tre dfendu par un seul rgiment. D'ailleurs, l'arme
manoeuvrant sur la rive droite du Danube, il ne paraissait pas que ce
serait par l qu'il serait forc.

Ce colonel avait fait des dispositions admirables pour dfendre son pont
et pour employer son rgiment de la manire la plus avantageuse
possible. Je restai deux heures avec lui pour lui expliquer les
intentions de l'empereur, dont il devenait l'excuteur, puisque le
marchal Davout les avait prvenus en ce qui concernait son corps
d'arme. On commenait  entendre le canon au loin dans la campagne; je
me dirigeai sur le bruit, et ne tardai pas  trouver le marchal Davout
engag avec son corps d'arme contre toute celle de l'archiduc Charles.
L'affaire se passait  la hauteur d'Abbach,  une lieue sur la droite du
chemin, en allant d'Abbach  Ratisbonne; je crois que le village
s'appelle Tanereberg. Je le joignis sur le champ de bataille, au moment
o il remportait un avantage, et je lui appris l'arrive de l'empereur 
l'arme, en lui faisant connatre ce dont il m'avait charg pour lui; il
avait dj manoeuvr comme s'il en avait t inform.  la vrit, ne
sachant pas l'arrive de l'empereur, il ne comptait pas faire de
mouvement par sa droite; il projetait au contraire ne pas trop
s'loigner de Ratisbonne, tant pour porter secours aux troupes qu'il y
avait laisses que pour empcher la jonction du gnral Klenau avec
l'archiduc Charles.

Mais l'empereur voulait tirer encore un parti de plus de ce mme corps
d'arme; en consquence, le marchal Davout fit de suite ses
dispositions. Il envoya d'abord des cartouches d'infanterie au rgiment
qui tait dans Ratisbonne. Malheureusement la route tait dj
intercepte, et ces munitions furent prises. Ce petit accident, qui ne
semble qu'une bagatelle, eut des consquences bien malheureuses, comme
on va le voir.

Le marchal Davout fit marcher son arme par son flanc droit, ayant en
tte les deux divisions Morand et Gudin, avec une division de
cuirassiers, et vint le soir de ce mme jour se mettre en communication
avec les Bavarois, en prenant position  porte de canon d'Abensberg.
J'tais revenu avec mon dtachement de chevau-lgers bavarois, par le
mme chemin que j'avais pris le matin, et du quartier du marchal
Lefvre je vins la nuit trouver l'empereur  Ingolstadt. Il tait couch
sur un banc de bois, les pieds prs d'un pole dans lequel il y avait du
feu, et la tte sur un havre-sac de soldat, ayant une carte de
gographie tendue  ct de lui. Le marchal Duroc seul tait dans la
mme pice que lui.

L'empereur attendait avec impatience des nouvelles du marchal Davout.
Il avait reu toutes sortes de rapports sur la canonnade que l'on avait
entendue toute la matine, et ne croyait pas que j'aurais pu parvenir
jusque l.

Il commena d'abord par me gronder d'avoir entrepris,  ce qu'il disait,
cette extravagance; mais bref il fut bien aise d'avoir des nouvelles du
marchal Davout, tellement que j'avais  peine achev de lui dire ce que
j'avais vu, qu'il monta  cheval et partit au galop  travers toutes les
troupes confdres, et arriva lui-mme  Abensberg.




CHAPITRE VI.

L'arme prend les armes.--Le prince royal de Bavire.--Distribution des
forces autrichiennes.--Affaire d'Abensberg.--Prise de
Landshut.--Bataille d'Eckmuhl.--Massna.--Prise de Ratisbonne.--Le
prince Charles russit  s'chapper.


Selon sa coutume, l'empereur commena sa visite par les bivouacs des
troupes, qui, de la droite  la gauche, l'eurent bientt vu et reconnu;
en sorte qu'aucun soldat ne doutait plus de la campagne. Il fit de suite
prendre les armes  l'arme bavaroise, et la forma en avant d'Abensberg.
Il n'tait escort et accompagn que d'officiers et de troupes
bavaroises; le prince royal de Bavire tait  ct de lui dans ce
moment-l. L'empereur lui frappant sur l'paule, lui dit: Eh bien,
prince royal, voil comme il faut tre roi de Bavire, quand ce sera
votre tour, et ces messieurs vous suivront toujours; autrement, si vous
restez chez vous, chacun ira se coucher; alors, adieu l'tat et la
gloire.

Les officiers bavarois qui parlaient franais le rptrent en allemand,
et cela courut parmi les soldats bavarois, qui, comme ceux des autres
nations, jugent bien de la vrit.

Les deux divisions Gudin et Morand tant prtes, l'empereur en fit pour
le moment un corps d'arme dont il donna le commandement au marchal
Lannes, qui, la veille ou l'avant-veille, tait arriv de Sarragosse. Il
joignit  ce corps une brigade de chasseurs  cheval avec la division de
cuirassiers du gnral Saint-Sulpice. Les Bavarois, c'est--dire deux
divisions, celle du prince royal et celle du gnral Deroy, marchrent
avec le marchal Lefvre,  la suite du reste du corps du marchal
Davout, qui avait encore avec lui les deux divisions Saint-Hilaire et
Friant.

La division bavaroise du gnral Wrede tant plus  droite, elle suivit
la direction du corps du marchal Lannes. C'est de ce jour-l que
l'empereur  commenc les manoeuvres qui eurent un si brillant rsultat.

Les Autrichiens avaient commenc la campagne avec quatre armes; savoir:
une en Italie, sous l'archiduc Jean; une en Gallicie, sous l'archiduc
Ferdinand; une en Bohme, sous M. de Klenau; la grande arme, sous
l'archiduc Charles, en Bavire, et un petit corps dtach pour appuyer
les insurgs du Tyrol, tait command par M. de Bellegarde.

La grande arme, sous l'archiduc Charles, avais pris sa ligne
d'oprations par Vienne, Wels, Braunau, et tait venue passer l'Iser 
Landshut, d'o elle avait jet un corps passablement fort sur Abensberg,
puis avait pris la route de Ratisbonne avec toutes ses forces pour y
attaquer le marchal Davout.  la suite de l'arme de l'archiduc, se
trouvait la rserve de grenadiers, commande par le prince Jean
Lichtenstein, puis les quipages de ponts, etc., etc. Indpendamment des
troupes rgulires, ils avaient lev et arm la landwehr (garde
nationale), ce qui leur donnait un personnel de troupes considrable.

Le mouvement de l'archiduc sur Ratisbonne avait eu pour but de rallier 
lui le corps de Bohme, et au moyen de ce qu'il aurait occup la ville
qui couvre le pont, tous les vnemens de la campagne se seraient passs
autour de cette ville, par l'occupation de laquelle il aurait couvert
Vienne. Pendant que l'archiduc travaillait  l'excution de cette partie
de son plan d'oprations, l'empereur fit forcer et mener l'pe dans les
reins le corps autrichien qui tait venu de Landshut sur Abensberg; on
le culbuta et on le mit dans une droute complte; la nuit seule empcha
qu'il ne ft entirement pris ce jour-l. On recommena le lendemain de
trs bonne heure  le poursuivre, et l'on entra ple-mle avec lui dans
Landshut. Il voulut en dfendre le pont; il s'engagea une fusillade d'un
bord de l'Iser  l'autre, et nous aurions infailliblement vu le pont de
l'Iser brl, si le gnral Mouton, aide-de-camp de l'empereur, ne ft
venu l'enlever de vive force avec un bataillon du 57e rgiment.

On prit  Landshut des bagages et des parcs  l'infini, des ponts de
bateaux, en un mot, un matriel immense.

Mais nous y apprmes que toute la rserve de grenadiers, aux ordres du
prince Jean de Lichtenstein, tait partie de Landshut deux jours avant
pour Ratisbonne, en sorte que toute l'arme de l'archiduc Charles se
trouvait runie et en tat d'agir. Comme elle tait beaucoup plus forte
que le marchal Davout, il se trouvait dans un danger imminent.
L'empereur, heureusement, fut rejoint  Landshut par le marchal
Massna[11], auquel il avait crit ces paroles flatteuses: _Activit,
activit, vitesse, je me recommande  vous_. Le marchal, dont ces mots
avaient stimul le zle, avait prcipit son mouvement, et tait arriv
sur le champ de bataille comme l'action finissait. Il n'amenait que de
bien jeunes soldats, ainsi que le gnral Oudinot; mais encore c'tait
un assez bon renfort. Ils venaient l'un et l'autre d'Augsbourg.

Les Wurtembergeois arrivrent aussi. L'empereur passa la journe 
Landshut, ne faisant qu'y questionner tout le monde. Il s'impatientait
de ne pas voir arriver ses secrtaires, ni le matriel de son cabinet.
Il tait venu depuis Paris avec une telle rapidit que rien n'avait pu
le suivre. Il vivait comme un soldat, et avait  peine de quoi se
changer. Il n'avait pour chevaux de monture que ceux que le roi de
Bavire lui avait prts, les siens tant fort loin en arrire; ils
n'taient pas mme arrivs  Strasbourg.

Son habitude de juger les Autrichiens tait si extraordinaire, qu'il
arrivait toujours  point nomm lorsqu'il ordonnait un mouvement contre
eux. Il calcula qu'il n'avait pas de temps  perdre pour manoeuvrer sur
l'archiduc Charles, qui aussitt qu'il aurait su sa ligne d'oprations
sur Landshut coupe, ne mnagerait rien, soit pour forcer Ratisbonne,
soit pour craser le marchal Davout.

En consquence, il ne laissa qu'un faible corps; il donna le
commandement de ce corps au marchal Bessires (duc d'Istrie), parce que
la garde, qui venait d'Espagne  marches forces, devait arriver 
Landshut peu de jours aprs. Le marchal Bessires la commandait en chef
en avant de Landshut, pour observer le corps des Autrichiens, command
par le gnral Hiller, qu'on venait de dloger, et il partit avec le
reste de l'arme par la route de Ratisbonne, le lendemain du jour o il
tait parti d'Abensberg pour venir  Landshut.

Un peu avant d'arriver  Eckmuhl, distant de cinq lieues de Ratisbonne,
nous trouvmes les avant-postes de l'aile gauche de l'arme de
l'archiduc Charles, qui tait appuye au bourg d'Eckmuhl mme, et dont
tout le front tait couvert par une petite rivire que l'on nomme le
Laber.

L'empereur ne prit que le temps de les reconnatre pendant que l'on
formait les troupes  mesure qu'elles arrivaient sur le bord de la
rivire. Dans le mme temps, le marchal Davout se mettait en
communication avec nous en prenant position sur le prolongement de notre
gauche; il y avait trois jours qu'il tait dans une horrible situation,
depuis le jour o j'avais t lui porter les ordres de l'empereur, et
qu'il avait d se sparer des divisions Gudin et Morand.  la vrit, il
avait avec lui le marchal Lefvre, avec deux divisions bavaroises,
pouvant tre enlev d'un moment  l'autre.

On ne dpensa pas son temps  manoeuvrer, on attaqua de suite, en
dbordant la gauche des ennemis. Ils avaient flanqu le village
d'Eckmuhl de beaucoup d'artillerie; le village lui-mme tait garni
d'infanterie. On fit passer la rivire par l'infanterie de notre droite,
au moyen d'une quantit de moulins et autres usines, dont le cours d'eau
est bord, et qui ont presque toutes un moyen de passer d'un bord 
l'autre.

Ce mouvement seul dconcerta l'infanterie qui tait dans le village
d'Eckmuhl, et c'est dans ce mme instant que l'empereur m'envoya porter
au gnral Saint-Sulpice l'ordre de former sa division en colonne par
division, et de forcer le passage d'Eckmuhl, de manire  enlever toute
l'artillerie autrichienne qui flanquait le village.

Le gnral Saint-Sulpice eut pendant deux cents toises  essuyer un feu
de canon qui lui aurait caus un mal effroyable s'il n'avait pas men sa
cavalerie si rapidement. Son premier escadron eut  souffrir, mais les
autres n'eurent rien; il enleva toute l'artillerie ennemie, et repoussa
sa cavalerie fort loin, sans lui laisser reprendre aucun avantage dans
le reste de la journe. Le gnral qui commandait sa premire brigade,
et qui comme tel se trouvait  la tte de la colonne, tait le gnral
Clment; il aurait d y tre tu mille fois, et ne perdit qu'un bras. Le
colonel du rgiment de cuirassiers qui formait la tte de la colonne
tait M. de Berkeim.

L'empereur fut fort content de la hardiesse de ce mouvement, qui
facilita le dbouquement de toute l'arme par le village d'Eckmuhl. Le
reste de l'aprs-midi se passa en manoeuvres pour dborder successivement
toutes les positions que les ennemis prenaient en se retirant.

Il n'y avait plus moyen pour les Autrichiens d'viter une grande
bataille; ce  quoi l'empereur voulait les amener, ou bien  repasser le
Danube s'ils avaient un pont, ce que l'on ignorait encore. On les serra
le plus prs que l'on put, et jusqu' la nuit on les fit charger par
notre cavalerie jusque dans les plaines de Ratisbonne.

Une bataille tait invitable pour le lendemain; nous y comptions
lorsque nous apprmes par les prisonniers faits dans la journe que la
ville de Ratisbonne s'tait rendue depuis deux jours par capitulation,
et que le 65e rgiment avait t fait prisonnier et conduit en Bohme.

Cette nouvelle drangea nos esprances, soit que l'archiduc Charles
livrt bataille, parce qu'alors il aurait avec lui le corps du gnral
Klenau, soit qu'il ne voult pas la livrer, parce qu'il avait le pont de
Ratisbonne pour se retirer, et que la ville seulement pouvant tre
dfendue, elle nous aurait occups long-temps. Nous nous en approchmes
tant que nous pmes, et l'empereur vint mettre son quartier-gnral ce
soir-l, 22 avril, (onzime jour de son dpart de Paris) dans un chteau
o l'archiduc Charles avait eu le sien toute la journe. Il n'avait mme
abandonn le projet d'y passer encore cette nuit que fort tard dans
l'aprs-midi, car nous soupmes avec les mets qui avaient t prpars
pour lui et sa suite.

Ce mouvement nous donna  craindre qu'il n'et adopt le parti de la
retraite. L'empereur, selon sa coutume, ne voulut prendre aucun repos
qu'il ne st o chaque division de son arme avait pu se placer aprs la
marche et les travaux de la journe, et il ordonna que l'on se tnt prt
pour commencer le lendemain  la pointe du jour, si l'ennemi tait dans
sa position.

Comme on ne vit pas beaucoup de feux la nuit, on jugea qu'ils taient en
mouvement, et effectivement le lendemain nous ne trouvmes plus dans la
plaine que leur cavalerie avec quelques pices d'artillerie; on se porta
dessus sans les tter, et aprs deux charges de cuirassiers on les avait
tellement acculs  la ville que tous leurs canons ne purent y entrer.
Ils les abandonnrent aprs en avoir dtel les chevaux, qu'ils
emmenrent, et fermrent les portes avec prcipitation dans la crainte
que nous ne pntrassions en ville avec eux.

C'est dans ces deux charges que nous vmes qu'indpendamment du pont de
Ratisbonne, ils avaient jet un pont de bateaux au-dessous du pont de
pierre, et c'est par ce pont que se retira toute la cavalerie ennemie.

La ville tait encore encombre de troupes tant  pied qu' cheval;
aussi fut-elle dfendue toute la journe, et l'on fut oblig d'attendre
l'arrive de nos colonnes d'infanterie pour en commencer l'attaque.

Ainsi que je l'ai dit, Ratisbonne est entoure d'une muraille soutenant
une banquette  sa partie suprieure, et ayant ses portes flanques de
tours. Les Autrichiens avaient garni les unes et les autres de soldats
d'infanterie, ce qui rendait l'approche de la muraille dangereuse et
empchait d'enfoncer les portes. On fut oblig d'avoir recours 
l'emploi de l'artillerie. Tout le monde tait si fatigu, et l'empereur
entre autres, que chacun s'endormait, et quelqu'ordre qu'on et pu
donner, il aurait t mal excut.

On fit approcher des pices de douze bavaroises si prs, que dans moins
de deux heures elles eurent abattu un pan tout entier de la muraille
d'enceinte de la ville.




CHAPITRE VII.

Attaque de Ratisbonne.--L'empereur est bless.--Alarmes des soldats.--Le
colonel Coutard.--L'empereur suit l'ennemi.--Affaires d'Italie.--Le
gnral Cohorn.--Bataille d'Ebersberg.--Horrible aspect du champ de
bataille.--Paroles de l'empereur.--Arrive  Saint-Polten.


L'empereur tait impatient d'entrer dans Ratisbonne; il se leva de
dessus le manteau sur lequel il tait tendu, pour ordonner l'attaque;
il tait  pied  ct du marchal Lannes. Il appelait le prince de
Neuchtel, lorsqu'une balle tire de la muraille de la ville vint lui
frapper au gros orteil du pied gauche; elle ne pera point sa botte,
mais malgr cela lui fit une blessure fort douloureuse, en ce qu'elle
tait sur le nerf, qui tait enfl par la chaleur de ses bottes, qu'il
n'avait pas quittes depuis plusieurs jours.

J'tais prsent lorsque cela est arriv. On appela de suite M. Yvan, son
chirurgien, qui le pansa devant nous et tous les soldats qui taient
aussi prsens: on leur disait bien de s'loigner; mais ils approchaient
encore davantage. Cet accident passa de bouche en bouche; tous les
soldats accoururent depuis la premire ligne jusqu' la troisime. Il y
eut un moment de trouble, qui n'tait que la consquence du dvouement
des troupes  sa personne; il fut oblig aussitt qu'il fut pans de
monter  cheval pour se montrer aux troupes. Il souffrait assez pour
tre oblig d'y monter du ct hors montoir, tant soutenu par dessous
les bras. Si la balle et donn sur le cou-de-pied, au lieu de donner
sur l'orteil, elle l'aurait infailliblement travers; l'heureuse toile
fit encore son devoir cette fois-ci. Aprs ce petit accident,
l'ouverture faite  la muraille ayant t reconnue praticable, on
disposa l'assaut. De plus, on trouva dans le fond du foss une petite
porte de jardin qui communiquait dans la ville; on profita des deux
moyens: on descendait des deux fosss par beaucoup d'chelles, et on
entrait en ville par l'ouverture faite  la muraille et par la porte du
jardin.

Pendant toute cette attaque, l'artillerie foudroyait les parties de la
muraille ainsi que les tours d'o il partait de la mousqueterie
autrichienne, et l'artillerie bavaroise entre autres se fit remarquer.

L'attaque russit compltement; on pntra dans Ratisbonne, on s'empara
d'un grand nombre de soldats autrichiens qui taient encore dans les
rues et de tous ceux qui garnissaient les remparts, ainsi que des
rserves destines  les soutenir qui ne purent pas regagner le pont du
Danube. On fit de suite passer ce fleuve  quelques troupes pour suivre
les Autrichiens; mais le reste de l'arme, sans perdre de temps,
s'achemina vers Straubing. L'empereur s'tablit  Ratisbonne, o il
resta quelques jours, pour disposer un autre mouvement, et donner de
l'avance  l'arme pendant qu'il gurissait son pied.

Nous trouvmes dans Ratisbonne le colonel du 65e rgiment, qui avait
trouv moyen de ne pas tre emmen prisonnier, et qui s'tait cach en
ville jusqu' l'entre de nos troupes. Il nous apprit que, dans
l'aprs-midi du jour o le marchal Davout avait quitt les hauteurs en
avant de la ville, il avait t attaqu au pont du Danube par le corps
de M. de St-Siran, qui avait fait de vains efforts ce jour-l et le
lendemain pour forcer le passage, et qu'au contraire lui, colonel du 65e
rgiment, l'avait tellement repouss, qu'il lui avait fait huit cents
prisonniers, mais qu'il avait presque totalement brl ses munitions; au
point qu'il fit distribuer  son rgiment les cartouches qui se
trouvrent dans les gibernes des prisonniers et des morts. Nanmoins il
serait encore parvenu  dfendre le pont contre le gnral Klenau,
lorsque la rserve de grenadiers commande par le prince Jean de
Lichtenstein, arrivant de Landshut par la route d'Eckmuhl, menaa de
donner l'escalade  la ville, et de passer tout au fil de l'pe, s'il
n'entrait pas de suite en capitulation; une rsistance tait impossible,
il n'avait pas de quoi garnir le quart de la muraille. Aprs avoir
soign la dfense du pont, il fut donc oblig d'en passer par des
conditions dures pour lesquelles il n'tait pas fait; sa glorieuse
rsistance tait digne d'un meilleur sort.

Ceci se passait  Ratisbonne, moins de soixante-douze heures avant
l'arrive de l'empereur avec toute son arme; que l'on juge maintenant
de ce qui serait arriv ou de ce qui aurait pu arriver, si, au lieu
d'avoir eu un rgiment dans Ratisbonne, le marchal Davout avait pu y
mettre une brigade avec des munitions;  coup sr la ville aurait t
dfendue en mme temps que le pont; alors comment aurait fui l'archiduc
Charles, qui n'avait que ce point de retraite?

On n'est pas fond  croire qu'il aurait livr bataille, n'tant pas
rejoint par le corps de M. de Klenau, puisqu'il n'a pas cru devoir le
faire aprs que ce gnral eut opr sa jonction. Il n'aurait pas pu
jeter un pont de bateaux sous les murs de Ratisbonne; d'ailleurs de la
ville on l'aurait dtruit en lanant des radeaux chargs de pierres au
courant du fleuve. On ne peut rien avancer sur ce qui n'est pas arriv;
mais si l'archiduc Charles n'avait pu s'ouvrir un chemin  travers nos
rangs, il aurait t rduit  la plus triste des extrmits pour un
gnral d'arme. Que l'on compulse l'histoire et que l'on y trouve une
combinaison aussi hardie, mene  point nomm d'aussi loin, et excute
le douzime jour du dpart de Paris, avec une arme dont la moiti des
soldats taient encore un mois auparavant dans leurs champs, la pioche 
la main, et ne comprenaient rien  tout ce qu'ils avaient fait depuis si
peu de temps.

Cette manoeuvre est un des chefs-d'oeuvre des immortels travaux de
l'empereur.

Il fit, comme je viens de le dire, marcher l'arme par Straubing,
Scharding et Etturding. Elle se trouvait avoir moins de chemin  faire
pour arriver  Vienne que l'archiduc Charles, et l'on ne rencontra pas
d'arbustes jusqu' la Traun, au-del de Lintz.

L'empereur revint de Ratisbonne  Landshut, o il trouva la garde  pied
et  cheval runie, arrivant d'Espagne. Il marcha de suite de Landshut 
Muhldorf, o il passa l'Iser, et vint s'arrter  Burckhausen, sur la
Salza. Il avait fait marcher  sa droite la division bavaroise du
gnral Wrede, pour repousser le corps autrichien du gnral Bellegarde,
qui tait dans le pays de Salzbourg, et qu'il voulait empcher de se
jeter sur Vienne, en l'obligeant  parcourir un grand arc de cercle,
dont la division Wrede ne parcourait que la corde, et cela russit
effectivement. Le corps ne put arriver  Vienne, et fut oblig d'aller
gagner le Danube beaucoup plus bas.

Nous trouvions les ponts brls partout. Cela nous fit perdre du temps
pour les raccommoder; heureusement le bois est extrmement commun dans
ces pays-l, sans quoi les difficults nous seraient devenues bien
prjudiciables; nous en surmontions beaucoup  l'aide de l'quipage des
pontons autrichiens que nous avions pris  Landshut.

Le gnral autrichien Hiller, qui commandait le corps qui depuis les
bords de l'Iser se retirait devant nous, avait toujours le temps de
s'tablir, et nous le trouvions tout repos lorsque nous arrivions; il
reprenait ensuite de l'avance pendant que nous rtablissions un pont.

Pendant le sjour de quarante-huit heures que l'empereur fit  Landshut,
avant d'en partir pour venir sur Vienne, il reut du vice-roi d'Italie
la fcheuse nouvelle que les Autrichiens, au dbut de la campagne,
avaient eu sur lui des avantages marqus. Il avait d'abord pass l'Adige
et marchait aux ennemis, qui taient sur le Tagliamento, lorsqu'il fut
attaqu  Sacile, o il prouva des pertes qui l'obligrent  se retirer
derrire la Piave.

Les Autrichiens ne purent pas donner beaucoup de suite  leurs succs,
parce qu'ils apprirent presque aussitt la marche de l'empereur sur
Vienne, et qu'ils furent obligs par ce mouvement d'vacuer toute
l'Italie; en sorte que l'arme d'Italie, sous les ordres du vice-roi,
reprit l'offensive presque aussitt, et n'eut plus que des succs
pendant tout le reste de la campagne.

On eut beaucoup de peine  rparer les passages de la Salza, mais on
regagna le temps perdu au moyen de ce que l'on eut deux ponts pour la
passer, savoir: celui de la ville que l'on avait raccommod, et celui de
bateaux que l'on avait jet. On croyait tre retard  Braunau; mais, 
notre grande satisfaction, les ennemis en avaient dtruit les
fortifications depuis la guerre; ainsi nous arrivmes  Wels, sur la
Traun, sans nous arrter, et en mme temps que l'arme, qui avait pass
par Scharding, et arrivait sur cette mme rivire par Lintz. Le point o
elle devait la traverser se nomme Ebersberg; en cet endroit, la rivire
est divise en une quantit de bras, qui ont oblig de construire un
pont d'une longueur gale  celle des plus larges fleuves, et fort
troit, et, pour surcrot de contrarit, la rive autrichienne,
c'est--dire la droite, tait escarpe au point de nous dcouvrir de
fort loin, mme avant d'arriver  l'entre du pont sur la rive gauche.

En dbouchant de Lintz pour s'approcher de la rivire, le marchal
Massna avait la tte de la colonne.

L'empereur tait rest  Wels, pour voir si l'on parviendrait  forcer
le passage d'Ebersberg; dans le cas contraire, il aurait fait dboucher
par Wels et marcher sur l'Ems (l'Ems coule dans la mme direction que la
Traun,  quelques lieues plus loin vers Vienne), mais malheureusement
cela ne devint pas ncessaire: le marchal Massna fit forcer le pont
d'Ebersberg, o il se passa un fait d'armes qu'on peut regarder comme
une des plus grandes extravagances de courage dont les histoires
militaires offrent l'exemple.

Il y avait dans le corps d'arme un gnral Cohorn, descendant du fameux
ingnieur de ce nom, qui,  la tte de sa brigade, passa au pas de
course toute la longueur de ce pont sous le feu de six pices de canon
places  l'extrmit et sous une grle de mitraille et de mousqueterie
qui lui tait tire de plusieurs tages de l'autre rive, et qui devenait
plus meurtrire  mesure qu'il approchait de la rive droite. Il y avait
de quoi reculer d'effroi en voyant la difficult naturelle; mais rien ne
pouvait intimider cet intrpide gnral, dont le caractre se raidissait
au danger; il arrive malgr tout  la rive oppose. Les ennemis
n'avaient pas eu le temps de brler le pont, ils en avaient seulement
t quelques solives auprs de la porte de la ville; mais le gnral
Cohorn pntre partout, et parvient jusqu' l'intrieur d'Ebersberg,
repoussant devant lui tout ce qui lui avait disput le passage du pont.

Les ennemis vont se rallier  quelques centaines de toises dans la
plaine au-del, et Cohorn, ne consultant que son courage, va les
attaquer, au lieu de rester embusqu dans les haies et jardins dont la
ville tait entoure du ct de la campagne, et d'attendre dans cette
position que le marchal Massna et fait passer assez de troupes pour
l'appuyer. Cette tmrit lui cota cher: il fut repouss et ramen en
droute jusque sur la porte d'Ebersberg; on n'observait plus de rangs;
chaque soldat allait par le chemin qu'il croyait le plus court; la
compagnie qui tait de garde  la porte de la ville imagine de fermer la
porte pour arrter par-l la droute et sauver le pont.

Elle fit bien en cela, mais cette opration devint funeste  la brigade
de Cohorn, qui, s'tant enfile dans un chemin creux fort profond, ne
put pas se servir de sa mousqueterie, et resta ainsi fusille de la
partie suprieure pendant quelques minutes, jusqu' ce qu'elle ft
dgage par les troupes que le marchal Massna avait fait passer 
gauche de la ville pour venir prendre  dos celles qui faisaient tant de
mal au gnral Cohorn. Sans ce mouvement, il tait perdu sans ressource.

Les Autrichiens en se retirant canonnrent les vergers d'Ebersberg, dans
lesquels nos troupes s'tablissaient, et mirent ainsi le feu  la ville,
qui fut rduite en cendre jusqu' la dernire maison; tous les
malheureux blesss qui s'y taient rfugis furent brls. Nous en
trouvmes deux ou trois de vivans au milieu de la place, o les flammes
n'avaient pu les atteindre; mais le reste des rues et des maisons
prsentait le plus hideux spectacle des maux que souffre l'humanit pour
les querelles des rois, et il n'y a pas d'amour de la gloire qui puisse
justifier un pareil massacre. Pour achever le tableau, il suffira de
dire que l'incendie tait  peine achev que l'on fut oblig de faire
passer les cuirassiers d'abord, puis l'artillerie  travers la ville
pour les porter sur la route de Vienne. Que l'on se figure tous ces
hommes morts, cuits par l'incendie, fouls ensuite aux pieds des
chevaux, et rduits en hachis sous les roues du train d'artillerie. Pour
sortir de la ville par la porte o le gnral Cohorn avait perdu tant de
monde, on marchait dans un bourbier de chair humaine cuite qui rpandait
une odeur infecte. Cela fut au point que pour tout enterrer, on fut
oblig de se servir de pelles comme pour nettoyer un chemin bourbeux.

L'empereur vint voir cet horrible tableau; en le parcourant il nous dit:
Il faudrait que tous les agitateurs de guerres vissent une pareille
monstruosit; ils sauraient ce que leurs projets cotent de maux 
l'humanit.

Cohorn avait avec lui un rgiment d'infanterie lgre, compos de
Corses, qui avait tenu la tte de la colonne pendant son attaque.
L'empereur passait  ct d'eux et leur parlait en italien pour voir
s'ils n'taient pas dmoraliss par la perte qu'ils avaient prouve. Un
d'eux lui rpondit: Oh! il y en a encore pour deux fois.

Il parla ensuite au gnral Cohorn avec bont de son trait de courage,
mais lui fit observer que s'il n'avait pas t aussi emport et qu'il
et attendu les troupes qui le suivaient avant d'attaquer, toute cette
perte n'aurait pas eu lieu; nanmoins Cohorn resta dans son esprit
recommand comme un homme d'une grande valeur.

L'arme se mit en marche de suite, et arriva de bonne heure  Ems. Cette
ville est sur la rive gauche de la rivire de ce nom, laquelle est
encore trs-forte, et a un pont en bois que le gnral Hiller avait
aussi brl. Nous fmes obligs de rester l deux jours pour le
raccommoder et en faire un de bateaux. Aprs que l'on et pass la Salza
 Burckhausen, on se contenta du pont sur pilotis qui y tait, on
rechargea sur les haquets les pontons autrichiens avec lesquels on avait
fait le pont de bateaux. Ils servirent  en faire un  Ens, ainsi que
quelques bateaux que l'on trouva au bord du Danube,  l'embouchure de
l'Ens, qui n'est pas  une lieue de l.

De cette manire on faisait passer l'arme sur les deux ponts  la fois,
et on rparait ainsi le temps perdu pour la marche  la reconstruction
de tous ces ponts.

De Ens, petite ville  cinq lieues de Lintz, l'empereur alla sans
s'arrter jusqu' Moelck; il logea  l'abbaye, et y resta un jour plein,
tant pour donner  toutes les troupes le temps d'arriver, que pour faire
prendre de l'avance  celles qui taient dj en avant.

De Moelck il vint jusqu' Saint-Polten, o il apprit que le corps du
gnral Hiller avait pris en totalit ou au moins en grande partie le
chemin de Krems. Il s'arrta  Saint-Polten pour voir ce que devenait le
mouvement, et s'il ne se liait pas avec l'arrive de l'arme de
l'archiduc Charles, quoiqu'il ne ft gure prsumable qu'elle pt tre
dj arrive  cette hauteur, en ce qu'elle avait plus de chemin  faire
et de trs-mauvaises routes.

Ce fut moi que l'empereur envoya pour observer le mouvement sur Krems.
Il m'expdia de Saint-Polten avec une brigade de cuirassiers, une
compagnie d'artillerie  cheval, et un rgiment d'infanterie.

Je vins m'tablir  Mautern, o j'appris qu'effectivement la veille, les
troupes du gnral Hiller avaient repass le Danube, sur le pont qui
tait reconstruit  neuf depuis la dernire guerre; mais je fus frapp
en remarquant que le gnral Hiller ne l'avait pas brl, et avait
seulement retir les madriers de deux arches  notre bord; on avait mme
laiss les poutres, de sorte qu'en deux heures de travail, une compagnie
d'ouvriers aurait rtabli le pont d'autant plus aisment que par la
nature du terrain, le feu de la rive gauche l'aurait protg contre
celui de la rive droite.

Les gens de l'endroit o j'tais, qui avaient t la veille  Krems (
l'autre bord) me rapportrent qu'on y attendait dans peu de jours
l'archiduc Charles, et je ne doutai point qu'on ne gardt le pont de
Krems que pour lui faciliter un passage lorsqu'il serait arriv, et lui
donner par-l les moyens de couvrir Vienne. J'envoyai un de mes
aides-de-camp faire ce rapport  l'empereur, qui tait encore 
Saint-Polten. Il me le renvoya de suite avec ordre de brler le pont et
de revenir le joindre  Vienne.

Je fis tirer quelques coups de canon sur les postes qui taient 
l'autre bord, et je fis prendre les armes  mes troupes. Les ennemis
crurent que j'allais entreprendre le passage, ils allumrent eux-mmes
le pont, qui fut consum en quelques heures sans qu'il en restt
vestige; il faut croire qu'ils avaient prvu ce cas, et qu'ils avaient
fait des dispositions pour l'incendier.

Aprs cette opration je remis mes troupes en marche pour Vienne, o
j'arrivai le lendemain.




CHAPITRE VIII.

L'empereur  Schoenbrunn.--Sige de Vienne.--Passage d'un bras du
Danube.--Bombardement.--Capitulation.--Position des armes.--Passage du
Danube la nuit.--J'accompagne le premier dbarquement.--Construction des
ponts.--L'arme passe le fleuve.


L'empereur tait pour la seconde fois au chteau de Schoenbrunn, o il
avait eu son quartier-gnral en 1805. Il avait fait occuper les
faubourgs de Vienne, mais la ville avait ferm ses portes, et avait mme
envoy quelques coups de canon des remparts.

L'archiduc Maximilien y tait enferm; mais il n'y avait d'autres
troupes que quelques dpts et la bourgeoisie,  laquelle on avait
distribu les fusils de l'arsenal.

Vienne a une bonne enceinte rgulire et moderne, des fosss d'une
trs-grande profondeur, un chemin couvert, mais point d'ouvrages
avancs. Le glacis est bien dcouvert, et les faubourgs sont btis  la
distance voulue par les rglemens militaires. Les faubourgs sont
trs-grands, et depuis l'irruption des Turcs on les a entours d'un
retranchement revtu en maonnerie, ce qui forme un vaste camp
retranch, qui ferme avec de bonnes barrires, et que l'on ne pourrait
pas escalader. L'empereur vit bien que si Vienne ne se rendait pas sous
peu de jours, l'archiduc Charles arriverait, et que rien ne
l'empcherait d'accumuler son arme dans cette vaste enceinte des
faubourgs, d'o elle dboucherait sur nous par autant de points qu'elle
voudrait, et nous mettrait par-l dans une position d'autant plus
fcheuse que l'empereur comptait sur les ressources qu'il allait trouver
dans Vienne, et dont il voulait augmenter ses moyens. Il fit le tour de
cette immense enceinte, et, avant de rentrer chez lui, il ordonna au
gnral d'artillerie Androssi, qui tait avec lui, et qui auparavant
tait notre ambassadeur  Vienne, de faire runir le soir de ce mme
jour tous les obusiers de l'arme, et de les placer comme il le jugerait
convenable pour qu' commencer de dix heures du soir il ouvrt un feu de
bombardement, qu'il ne cesserait que lorsque la ville aurait demand 
parlementer. Il fit en mme temps sommer l'archiduc de remettre la
place[12]. Ce prince ne rpondit pas d'une manire satisfaisante; le
gnral Androssi excuta l'ordre, et runit, je crois, trente-deux
obusiers, qui furent placs dans un lieu reconnu  l'avance, et d'o, 
trs-petite porte, on pouvait faire sillonner les obus dans la plus
grande largeur de la ville.

Indpendamment de cette disposition, l'empereur alla lui-mme, avec une
des divisions du corps de Massna, faire excuter  l'extrmit de la
promenade du Prater le passage du bras du Danube qui spare cette le de
la terre ferme; le point tait dfendu par quelques milices qu'on
loigna  coups de canon, et au moyen de bateaux que l'on alla dtacher
 la nage de l'autre bord[13], on passa d'abord les troupes, puis on
construisit un pont. Ds lors nous tions les matres d'incendier le
grand pont, appel du Tabor, parce que rien ne pouvait s'opposer  ce
que nous pntrassions jusque-l.

L'empereur ordonna de faire passer dans l'le du Prater la division du
gnral Boudet, et il revenait  son quartier-gnral  Schoenbrunn la
nuit lorsqu'en passant  hauteur des faubourgs de Vienne, nous vmes
commencer le feu des obusiers, qui tait un vritable bouquet
d'artifice; il y avait toujours dix ou douze obus en l'air; aussi le feu
clata-t-il presque aussitt dans plusieurs endroits. Cela, joint 
l'occupation de l'le du Prater, ayant sans doute dmontr aux gnraux
ennemis que l'arme de l'archiduc Charles arriverait en vain; qu'elle
trouverait le pont du Tabor dtruit, et qu'il tait par consquent
inutile d'exposer Vienne  un incendie total, ils se dterminrent 
parlementer. Ils firent la nuit mme repasser le Danube au peu de
troupes qu'ils avaient; l'archiduc Maximilien donna ses pouvoirs pour
que l'on entrt en capitulation pour la ville, et il suivit les troupes
sur la rive gauche du Danube, en faisant brler le pont du Tabor
aussitt aprs son passage.

Le lendemain Vienne se rendit, sans autres conditions que celles que
l'on stipule ordinairement pour les villes de guerre, et le 12 mai,  un
mois du dpart de l'empereur de Paris, nos troupes en prirent
possession.

On y trouva des ressources en tout genre, et en un mot nous nous
trouvmes riches d'une capitale de laquelle nous pouvions disposer comme
de Paris.

Ds les premiers jours de l'occupation de Vienne, nous apprmes
l'arrive de l'arme de l'archiduc Charles de l'autre ct de Danube.
Elle tait bien plus nombreuse que la ntre, et elle aurait pu nous
donner de l'inquitude si elle avait entrepris de suite un passage du
fleuve; c'tait le seul moyen de nous faire vacuer Vienne sur-le-champ,
et je crois que c'est l la principale raison qui a dtermin l'empereur
 tant hter son passage du Danube, afin de tenir l'archiduc Charles sur
la dfensive. Les frondeurs ont beaucoup parl sur une opration de
cette importance entreprise avec aussi peu de moyens, mais ils n'ont pas
observ tous les motifs que l'empereur avait de s'y dcider; c'est le
cas de dire que la critique est aise, mais l'art difficile.

Effectivement, l'empereur n'avait pas le tiers des moyens qui taient
indispensablement ncessaires au passage du Danube, soit en bateaux,
soit en cordages et autres apprts. Il avait, ds que la guerre lui
avait paru invitable, charg le ministre de la marine de lui expdier
des marins de la flottille[14], mais notre marche avait t si rapide,
qu'ils n'avaient pas eu le temps d'arriver. L'empereur avait des
officiers d'artillerie et du gnie si laborieux et crateurs de
ressources, qu'il lui a suffi de leur dire qu'il tait dtermin 
l'excuter pour qu'ils trouvassent les moyens de faire russir cette
entreprise. On peut dire ici que si l'arme russe avait fait une
diversion en notre faveur, nous n'eussions pas t obligs de passer le
Danube;  la vrit, elle n'tait pas prte; mais pourquoi ne
l'tait-elle pas? Elle n'avait pas plus de chemin  faire que nous, qui
avions amen des troupes depuis Burgos.

Nous voyions arriver toutes les semaines un officier de l'empereur de
Russie  notre quartier-gnral; il y avait un commerce de lettres fort
actif entre la Russie et nous; c'tait un commerce de bataillons qu'il
nous aurait fallu, mais enfin l'on en tait priv, et il n'y eut de
ressources que celles que l'on pouvait trouver en soi-mme.

L'arme tait poste depuis les environs de Saint-Polten jusqu'en face
de Presbourg; l'empereur avait t oblig d'envoyer un petit corps
d'observation dans la valle de Neustadt, pour dfendre le dfil qui
conduit en Italie. Les esprits de la population taient plus ports  la
rsistance, et mme disposs  l'exaltation, que dans la guerre
prcdente; en sorte que la position de l'arme avait cet inconvnient
de plus, lequel aurait pu devenir grave, en cas qu'elle et prouv un
revers.

L'arme autrichienne de Gallicie venait d'entrer dans le duch de
Varsovie et avait pntr jusqu' la capitale, que la brave petite arme
polonaise avait t oblige d'vacuer en passant sur la rive droite de
la Vistule, dans l'esprance qu'elle y serait bientt jointe par l'arme
russe (l'arme autrichienne tait arrive par la rive gauche). Le prince
Poniatowski, qui commandait les Polonais, dploya dans cette campagne un
grand courage et un grand talent.

L'empereur, matre de Vienne, tait entour de difficults sans nombre;
il avait en outre  craindre l'arme autrichienne d'Italie, qui, en se
retirant, pouvait lui faire un mal incalculable avant qu'il pt tre
rejoint par l'arme du vice-roi. C'et t bien pis si dans ces
conjonctures l'arme de l'archiduc Charles et pass le Danube.

Ce sont toutes ces considrations qui ont forc l'empereur  le passer
lui-mme. Il eut encore dans cette occasion du courage pour tout le
monde; car personne n'augurait bien de cette opration, qui paraissait
lgre,  laquelle on n'osait rien objecter  cause de l'empereur, dont
on craignait de combattre les dcisions. Enfin, le 19 mai au soir, il
fit descendre de Vienne tous les moyens de navigation qui avaient t
runis dans le bras du Danube qui entoure le Prater; nous n'avions
qu'une compagnie de pontonniers, il en aurait fallu six.

Tous ces moyens furent rassembls ainsi que les troupes au bord du
fleuve,  quelques centaines de toises au-dessus du village
d'Elbersdorf, lequel est lui-mme  prs de deux lieues au-dessous de
Vienne.

Il tait presque nuit, au moins on ne pouvait pas tre aperu de la rive
ennemie, lorsque l'empereur lui-mme fit embarquer les premiers
bataillons qui devaient aller prendre poste  la rive gauche; il faisait
lui-mme placer les soldats dans les bateaux, o il les arrangeait de
manire  ce qu'il en tnt le plus grand nombre possible; il fit devant
lui distribuer des cartouches, et parla presque  chaque soldat. Il fit
suivre le transport, d'un bateau dispos pour recevoir deux pices de
canon qu'il y fit embarquer sans leurs caissons, mais avec un nombre de
gargousses et de botes  mitraille suffisant pour ce qu'on allait
entreprendre. Le convoi quitta la rive droite du Danube  la nuit close,
le 19 mai, et aborda  la rive gauche du fleuve, dans une vaste le
appele la Lobau, qui avait t reconnue et juge d'avance convenable 
cet objet. Elle se trouve prcisment en face du village d'Elbersdorf 
la rive droite; elle est trs-grande, et tait alors toute couverte de
bois comme une fort. Elle est traverse dans sa plus grande longueur de
deux petits bras du Danube, qui peuvent avoir chacun dix-huit ou vingt
pieds de large. Lorsque le Danube est bas, ils n'ont qu'un filet d'eau,
guable partout pour des enfans; mais du jour au lendemain ils sont
eux-mmes de petits fleuves; aprs les deux bras on trouve celui qui
spare dfinitivement l'le de Lobau de la rive gauche; il est aussi
fort que la Moselle en France, trs rapide et sans gu. Les Autrichiens
avaient un fort poste dans l'le. Ils le relevaient tous les jours au
moyen d'un bateau qui tait plac en face de la petite ville
d'Euzerfdorf ( la rive gauche) qui jouissait des pturages de l'le. Ce
poste ne mettait que deux ou trois sentinelles sur le bord du grand
fleuve, et se tenait  une cahutte appele la Maison du Garde-Chasse,
qui conservait les faisans dont l'le entire tait pleine.

L'empereur m'ordonna d'accompagner le premier dbarquement et de revenir
dans la nuit lui dire comment cela aurait t. Je me mis dans une
nacelle conduite par deux pontonniers, et j'arrivai avec tout le convoi
 la rive ennemie. Les sentinelles donnrent l'alerte, mais on ne nous
opposa aucune rsistance, et toute la nuit fut employe  passer de
nouvelles troupes dans l'le de Lobau, en mme temps que les officiers
d'artillerie faisaient construire le pont. Ce dernier devait tre d'une
longueur immense, et divis en deux parties, parce qu'il se trouvait un
lot de sable au milieu du fleuve; mais les deux ponts ensemble
formaient une longueur de deux cent quarante toises. On employa toute la
journe du 20 mai  achever cette construction, pendant laquelle
l'empereur ne quitta pas le bord du fleuve, veillant lui-mme  ce que
le passage des troupes en bateaux ne discontinut point pendant que l'on
achevait les ponts.

Dans la matine du 20 on vint rendre compte  l'empereur que les ennemis
avaient effectu un dbarquement au-dessus de Vienne  un village appel
Nusdorf, qui est,  proprement parler, un des faubourgs de la ville,
tant il en est prs. Il ne craignait pas un grand vnement  la suite
de ce passage, parce que les troupes qui se rendaient de Saint-Polten 
Vienne, pour se trouver au passage du Danube, arrivaient prcisment 
cette hauteur-l dans le moment du passage des Autrichiens, aussi
n'eut-il aucune suite; il se rduisit  nous donner de l'inquitude
pendant deux heures. L'empereur tait si soigneux de ne rien laisser
derrire lui qui pt compliquer son entreprise, qu'il profita du moment
o l'on faisait les ponts pour m'envoyer  Nusdorf avec une brigade de
cuirassiers, afin d'tre rassur sur ce que pouvait devenir le
dbarquement, que je trouvai repass  la rive gauche. Je n'eus donc
qu' aller et revenir joindre l'arme.

Le 21, les ponts taient entirement achevs; ils n'avaient cot tant
de peines que parce que l'on manquait de moyens, et que, pour remplacer
les ancres, par exemple, on avait t oblig de se servir de fardeaux,
tels que des pices de canon autrichiennes que l'on fixait  l'extrmit
des cbles, mais ces fardeaux tombant sur un fond de gravier ne s'y
enfonaient pas assez pour rsister  la chasse du courant, en sorte que
les bateaux descendaient malgr tout ce que l'on faisait pour les tenir
en position fixe. Les officiers d'artillerie qui travaillrent  ce pont
firent un tour de force en le mettant en tat de passer l'arme.

L'arme dfila toute l'aprs-midi du 20 et la journe du 21 mai; on jeta
le pont sur le dernier bras du Danube avec les pontons autrichiens pris
 Landshut. Ils taient sur des haquets et pouvaient se transporter
partout.  la faveur d'un rivage fourr de bois d'une assez grande
profondeur, on dboucha  la rive gauche, entre les villages d'Essling
et d'Aspern, cependant un peu plus prs de ce dernier que du premier. On
les occupa comme points de dfense en utilisant les cltures de
muraille, les cimetires et les jardins.  mesure que les troupes
dbouchaient on se dveloppait en prenant du terrain en avant.




CHAPITRE IX.

Affaire d'Ebersdorf.--Ardeur des troupes.--Ordre de bataille de
l'arme.--Bataille d'Essling.--Le pont sur le Danube est rompu.--Belle
conduite du gnral Mouton.--Le marchal Lannes mortellement
bless.--Douleur et regrets de Napolon.--Mort du gnral
Saint-Hilaire.--Retraite.--Napolon tient conseil au bord du fleuve avec
Massna et Berthier.


Le corps du marchal Massna tait dj pass ainsi que deux divisions
de cuirassiers, lorsque les Autrichiens, qui occupaient une position non
loin de l, arrivrent. Depuis le 19, ou au moins le 20, c'est--dire la
veille, ils ne pouvaient plus avoir d'incertitude sur le point de notre
passage; ils avaient donc eu le temps de rassembler leur arme et de
marcher; nanmoins ils ne furent pas entreprenans, et je crois que si
nous n'avions pas cherch  nous tendre trop ce soir-l, ils ne nous
auraient pas attaqu, et nous aurions vit une mauvaise affaire, dans
laquelle nous avons prouv des pertes qui nous ont fait faute le
lendemain.

Le soleil se couchait, lorsqu'on fit dboucher d'entre les villages
d'Essling et d'Aspern. On ne marcha pas cent toises dans cette vaste
plaine, que l'on y fut sillonn de coups de canon qui venaient dans
toutes les directions. On voulut carter cette foudroyante artillerie en
faisant charger la cavalerie  outrance. On parvint effectivement  se
donner du large  notre droite, mais  notre gauche nous fmes acculs
jusqu'au village d'Aspern, dont les ennemis occuprent la moiti sans
que nous pussions les en dloger. La nuit fit cesser le combat qui avait
t meurtrier pour nous. Nous y prouvmes une perte en tus et blesss
qui n'allait gure moins qu' cinq ou six mille hommes; mais surtout
nous y consummes une grande quantit de munitions. Nous passmes la
nuit  une petite porte de fusil des Autrichiens, et les sentinelles
taient, dans certains endroits,  moins de trente pas les unes des
autres. Dans cette position, il tait difficile qu'une des deux armes
ft un mouvement sans que l'autre en ft avertie aussitt, d'autant plus
qu'elles n'taient spares par aucun obstacle et se trouvaient sur le
mme terrain.

L'empereur vint passer la nuit au bivouac sur le sable, au bord du
Danube, qu'il ne repassa pas; il tait ainsi  moins de trois cents
toises de l'arme autrichienne. Toute la nuit fut employe  faire
passer les troupes de la rive droite  la rive gauche; cela allait
lentement parce qu' chaque instant il arrivait des accidens au pont. Ce
fut avec beaucoup de peines et de soins que l'on parvint  faire arriver
sur la rive gauche tout le corps du marchal Oudinot et du marchal
Lannes, la garde  pied et quelques troupes de rserve. On fut en
mouvement toute la nuit pour se trouver en mesure contre une attaque que
l'on craignait de la part des ennemis pour le lendemain  la pointe du
jour. C'tait le 22 mai; le jour commenait  deux ou trois heures du
matin; l'empereur tait dj  cheval, et allait parcourir les lignes de
son arme; chaque fois qu'il paraissait, il y excitait le dlire: on
commena  crier _Vive l'empereur!_ et comme l'on tait  porte de
fusil de l'arme ennemie, elle prit aussi les armes et commena la
premire  nous envoyer quelques coups de canon,  travers les
brouillards qui nous masquaient, et qui rgnent toujours le long des
bords du Danube. Un de ces coups de canon tua le cheval du gnral
Monthion, dans le groupe de l'empereur.

Les gnraux pressaient l'empereur pour qu'il leur permt de commencer
l'attaque, afin, disaient-ils, de profiter du premier lan des soldats.
Il ne le voulait pas trop, parce qu'il attendait le corps du marchal
Davout qui tait encore de l'autre ct du Danube, ainsi que la division
de cuirassiers du gnral Nansouty, avec la majeure partie de la garde 
cheval et beaucoup de troupes allies; mais on le poussa tant, qu'il se
rendit, et laissa commencer les mouvemens offensifs  trois heures et
demie du matin. Le marchal Massna dboucha  la gauche par le village
d'Aspern; il avait avec lui les divisions des gnraux Molitor, Legrand,
Carra-Saint-Cyr, et une division de rserve, commande par le gnral
Dmont. Le marchal Lannes dboucha  la droite du marchal Massna,
entre Aspern et Essling; il avait avec lui la division Saint-Hilaire et
la division du gnral Oudinot, et en rserve, la division du gnral
Boudet. Derrire, en deuxime ligne, tait la garde  pied, compose de
deux rgimens de fusiliers, de deux rgimens de tirailleurs et de deux
rgimens de la vieille garde; savoir: un de grenadiers et un de
chasseurs. En cavalerie, nous avions une brigade de cavalerie lgre aux
ordres du gnral Marulaz; deux autres sous les ordres du gnral
Lasalle; la division de cuirassiers que commandait avant le gnral
d'Espagne (tu la veille), et la division du gnral Saint-Sulpice;
quelques escadrons de la garde, Polonais, chasseurs et dragons. Sur la
rive droite, prt  passer, se trouvait le marchal Davout avec la
division du gnral Friant et celles des gnraux Morand et Gudin qui
taient rentrs  son corps d'arme; le gnral Vandamme avec les
Wurtembergeois, la division Nansouty et le reste de la garde  cheval.
Les Bavarois avaient t envoys dans le Tyrol pour combattre les
insurgs et couvrir Munich; je crois qu'ils avaient une de leurs
divisions, celle du gnral Wrede, vers Lintz: l'empereur aimait le
gnral Wrede, et le tenait prs de lui toutes les fois qu'il le
pouvait.

Nous permes, dans cet ordre, par notre gauche et par notre centre,
nous tenant en observation  notre droite, o tait place notre
cavalerie. Je marchais avec le marchal Lannes, qui se tenait  la
division Saint-Hilaire. Comme nous traversions une plaine immense,
toutes les troupes taient formes selon l'ordre profond, les unes en
carrs et les autres en colonnes.

La canonnade commena presque aussitt que nous fmes branls; elle
tait meurtrire parce que, outre que nous tions prs, nous prsentions
des masses. Les ennemis taient aussi forms en carrs par chiquier et
commencrent un feu de mousqueterie qui ne nous faisait pas autant de
mal qu'il aurait pu nous en faire s'ils avaient eu quelques bataillons
dploys, comme, de notre ct, nous les eussions bien maltraits, si,
au lieu d'avoir eu des troupes composes de soldats aussi neufs, nous
eussions eu des troupes exerces comme l'taient celles du camp de
Boulogne que l'on pouvait hardiment ployer et dployer sous le feu sans
craindre le dsordre. Nous persistions  pntrer dans cette ligne
d'chiquier lorsque la mitraille et la mousqueterie dcomposant nos
colonnes, nous forcrent d'arrter et d'engager un feu de canon et de
mousqueterie, avec le dsavantage du nombre. Chaque quart d'heure que
nous passions dans cette position rendait encore le dsavantage plus
grand. Il fut ds lors facile de prvoir que non-seulement la journe ne
pouvait pas avoir une issue heureuse, mais qu'au contraire elle se
terminerait probablement par quelqu'vnement fcheux; on essaya de
balancer tous ces dsavantages par des charges de cuirassiers que l'on
fit donner successivement dans plusieurs directions; mais il avaient 
peine perc la ligne d'infanterie des Autrichiens qu'ils taient ramens
battant par leur cavalerie trois fois suprieure.  tous ces
inconvniens se joignit celui du manque de munitions, qui fut gnral
vers huit heures et demie du matin.  cette heure on voyait courir par
tout le champ de bataille des officiers qui demandaient o tait le parc
aux munitions, et il tait encore de l'autre ct du Danube. On
prouvait de mme le besoin de troupes nouvelles; on attendait avec
impatience le corps du marchal Davout, lorsque des officiers qui
avaient t envoys pour le chercher vinrent apprendre que le grand pont
du Danube tait rompu.

Les ennemis, en nous repoussant la veille, avaient pris, au bord du
fleuve, une position d'o ils dcouvraient notre pont d'un bout 
l'autre; ils s'imaginrent de remplir de pierres les plus gros bateaux
qu'ils purent se procurer, et de les lancer au courant du fleuve. Ce
moyen leur russit trop bien, car, de nos deux ponts, un fut enlev en
entier et l'autre dtruit dans une bonne moiti de sa longueur.
L'insuffisance de barques et de pontonniers de notre ct nous avait
empch de construire une estacade pour couvrir notre pont, et cela nous
devint funeste. Cet vnement, qui fut bientt connu des troupes qui
combattaient, leur fit perdre l'esprance d'tre secourus, et l'on vit
petit  petit la retraite des divers corps s'oprer successivement. Dans
le fait, on ne pouvait pas exiger d'eux que, sans munitions, ils
restassent dans une position o leur destruction tait certaine.

L'empereur ordonna la retraite et la dirigea lui-mme en restant au
milieu d'une canonnade  laquelle nous ne rpondions plus; elle devenait
plus incommode  mesure que nous nous retirions sur le pont qui
communiquait  l'le de la Lobau, lequel faisait le centre d'un cercle
dont l'artillerie occupait la circonfrence. Notre gauche ainsi que
notre centre ne rendaient le terrain que pied  pied, et n'taient pas
encore rentrs entre les villages d'Essling et d'Aspern, d'o ils
avaient dbouch le matin, lorsque les ennemis firent une attaque de
vive force  notre droite et enlevrent le village d'Essling qui tait
dfendu par la division Boudet. Le salut de notre retraite tait dans la
reprise prompte de ce poste duquel les ennemis seraient arrivs  notre
pont bien avant les marchaux Massna et Lannes. La situation tait des
plus critiques; le dsordre allait commencer, lorsque l'empereur donna
l'ordre  son aide-de-camp, le gnral Mouton, de prendre la brigade des
fusiliers de la garde et d'attaquer sur-le-champ. Le gnral Mouton, qui
avait bien jug de l'importance de son succs, ne perd pas un moment, se
met lui-mme  la tte des fusiliers et les fait entrer au pas de charge
dans le village d'Essling, sans s'inquiter du nombre de troupes auquel
il avait affaire, et il emporte le village o l'on se maintint jusqu'
ce qu'on eut l'ordre de l'vacuer. Ce coup de vigueur nous donna les
moyens de faire notre retraite. Le brave gnral Mouton, grivement
bless, fut forc de quitter le champ de bataille.

Le marchal Lannes rentra dans la position de laquelle il tait parti le
matin pour attaquer; il essaya de la garder, et il avait mis pied 
terre, parce que le canon des ennemis s'tait tellement rapproch qu'il
y avait de la tmrit  rester  cheval; la cavalerie avait depuis
long-temps repass le bras du Danube, et tait dans l'le de Lobau;
l'empereur venait lui-mme de quitter le champ de bataille o il avait
donn ses derniers ordres sur la manire dont on devait repasser le
pont, et il tait occup  faire placer de l'artillerie dans l'le de
Lobau pour protger la retraite de nos colonnes, lorsqu'on vint lui
annoncer que le marchal Lannes venait d'avoir les jambes emportes d'un
coup de canon. Il en fut vivement affect et versa des larmes. Pendant
qu'on lui racontait les dtails de cet vnement, il aperut le brancard
sur lequel on rapportait le marchal Lannes du champ de bataille. Il le
fit diriger  l'cart, et voulut tre seul auprs de lui; il l'embrassa
en fondant en larmes; le marchal Lannes, puis par une grande perte de
sang, lui dit d'une voix basse: Adieu, sire; vivez pour tous, et
accordez quelque souvenir  un de vos meilleurs amis, qui dans deux
heures n'existera plus. Cette scne fut touchante et causa une vive
motion  l'empereur. Peu de temps auparavant on avait rapport le
gnral Saint-Hilaire, bless aussi d'un coup de canon au pied; il en
mourut quinze jours aprs. La perte du marchal Lannes fut sentie de
toute l'arme: elle mettait le complment aux malheurs de la journe.

Les ennemis ne furent point entreprenans dans notre retraite, ils nous
laissrent toute l'aprs-midi entre Aspern et Essling, et ce ne fut que
vers les quatre heures du soir que nous nous retirmes dans le bois qui
couvre l'extrme bord du fleuve, que nous repassmes la nuit sans tre
inquits. On reploya le pont de bateaux qui tait sur le bras du
fleuve. On jeta sur des haquets les pontons dont il tait form, ainsi
que les ancres, poutrelles, cordages, madriers, et on les envoya au pont
du grand bras, o ils servirent  remplacer les bateaux que le courant
avait emports[15]. Ds le 24 au matin, toute l'arme se trouvait dans
l'le de Lobau, infanterie, cavalerie, artillerie, tat-major, blesss,
en un mot tout. Le 22,  la nuit close, l'empereur y tait lui-mme
encore; il vint sur le bord du grand fleuve dont le pont tait dtruit:
le Danube tait enfl, parce que nous tions dans la saison de la fonte
des neiges du Tyrol, en sorte que, mme les deux petits bras qui
traversaient l'le et que l'on avait toujours passs  pied sec ou au
moins  gu, taient devenus des torrens dangereux, sur lesquels il
fallut construire des ponts en chevalets.

L'empereur les passa en nacelle; j'tais avec lui ainsi que le prince de
Neuchtel. Nous ne pmes pas faire passer nos chevaux, et fmes obligs
de continuer notre marche  pied. Arrivs au bord du Danube, l'empereur
s'assit sous un arbre en attendant le marchal Massna qu'il avait
envoy chercher. Il arriva bientt, et l'empereur forma un petit conseil
pour avoir les opinions de ce qui tait l, sur ce qu'il convenait de
faire dans la situation o l'on tait.

Que l'on se figure l'empereur assis entre Berthier et Massna au bord du
Danube, regardant le pont dont il restait  peine quelques dbris. Le
corps du marchal Davout de l'autre ct du grand fleuve et toute
l'arme derrire eux dans cette le de Lobau, spars des ennemis par un
seul bras du Danube de trente ou quarante toises de large, et n'ayant
aucun moyen de l'en retirer: il fallait bien une me comme la sienne
pour ne pas en tre dcourag. Il s'attendait bien aux opinions que l'on
allait lui mettre, de repasser le Danube comme l'on pourrait,
abandonnant ce que l'on n'aurait aucun moyen d'enlever, c'est--dire
toute l'artillerie, les chevaux, etc., etc.

L'empereur couta toutes les raisons qu'on voulut lui donner, puis il
dit: Mais, Messieurs, c'est comme si vous me donniez le conseil d'aller
 Strasbourg: si je repasse le Danube, il faut que j'vacue Vienne,
parce que les ennemis vont le repasser aprs moi, et ds lors ils me
mneront peut-tre  Strasbourg. Dans l'tat o je suis, la seule
dfense que j'aie contre eux maintenant, c'est de pouvoir passer sur la
rive gauche du fleuve s'ils passaient sur la rive droite, de manoeuvrer
ainsi autour de Vienne, qui est ma capitale et le centre de mes
ressources. Si je repasse le Danube, et que l'archiduc aille le passer 
Lintz par exemple, il faudra que je marche  Lintz, au lieu que dans la
position o je suis, s'il l'entreprend, je passerai et le suivrai
jusqu' ce qu'il soit revenu sur moi. Il est impossible que je m'loigne
de Vienne sans y laisser une perte de vingt mille hommes, dont dix mille
rentreront dans leurs rangs avant un mois.

Il ramena tout le monde  son opinion, et quoique l'on n'et pas t
fch de pouvoir aller se reposer au-del du Danube, il fallut faire son
sacrifice et rester dans l'le. Le marchal Massna prit le commandement
de toutes les troupes qui s'y trouvaient; l'empereur lui donna une
instruction crite sur la dfense qu'il voulait qu'il ft, si, comme il
le croyait, il venait  tre attaqu.




CHAPITRE X

L'empereur repasse le fleuve.--Arrive de douze cents marins de la
garde.--Stratagme des Autrichiens pour dtruire nos ponts.--Prodigieuse
activit de l'empereur.--Construction d'un pont sur pilotis.--L'empereur
expdie des ordres au prince Eugne, en Italie, et  Marmont, en
Dalmatie.--Dispositions gnrales.--Gratifications distribues dans les
hpitaux.--Reconnaissance des blesss.


Cette disposition prise, il fit embarquer sur les dbris du pont les
ingnieurs et sapeurs qui se trouvaient dans l'le, pour les faire
repasser  la rive droite, et lui-mme s'embarqua avec le prince de
Neuchtel et moi pour la mme destination. Nous traversmes le Danube
vers minuit; l'empereur tait extnu de fatigue; je lui donnai le bras
pour marcher jusqu' la maison qu'il occupait au village d'Ebersdorf
avant le passage du fleuve. Son esprit travaillait, mais n'tait point
agit; en arrivant, il se jeta sur de la paille et prit quelques momens
de repos. Il n'y avait pas deux heures qu'il faisait jour, que dj il
tait  cheval, parcourant les bivouacs des troupes qui n'avaient pu se
trouver  l'affaire,  cause de la rupture du pont.

La mchancet s'est plu  reprsenter l'empereur comme un homme mfiant,
et dans cette circonstance, o des hommes malintentionns pouvaient
entreprendre sur sa personne tout ce qu'ils auraient voulu, il n'eut
pour garde,  son quartier-gnral, que la lgion portugaise, qui le
soignait avec autant d'exactitude qu'auraient pu le faire des vtrans
de l'arme d'Italie.

La premire chose dont il s'occupa fut de runir quelques bateaux pour
envoyer des subsistances dans l'le Lobau; on fut assez heureux pour
russir  en pourvoir l'arme.

On s'occupa de faire descendre de tous les points du Danube des bateaux
et des agrs pour reconstruire des ponts, et l'on y parvint. Ils taient
dj rtablis, et on allait faire repasser la cavalerie, lorsque les
Autrichiens recommencrent  nous lancer des bateaux chargs de pierres,
qui les rompirent de nouveau. Heureusement que cela arriva en plein
jour, et que l'on put faire courir aprs les dbris du pont avec des
nacelles qui, en descendant plus rapidement, rattrapaient les dbris,
les conduisaient  la rive gauche, d'o, avec beaucoup d'efforts, on les
remontait jusqu'aux ponts. Ce pnible travail aurait encore t sans
rsultat si nous n'avions vu arriver un corps de douze cents matelots,
venant d'Anvers, commands par des officiers de la marine. Ce corps
tait suivi d'un bataillon d'ouvriers de toutes professions, aussi de la
marine; cet envoi nous sauva. Les matelots furent sur-le-champ runis
aux pontonniers; on tint en croisire, dans le courant du fleuve, une
quantit de trs-petites nacelles, toutes montes par un nombre
proportionn de ces matelots. Les nacelles se tenaient sur les bancs de
sable qui bordent les les dont le cours du Danube est parsem, et
lorsqu'elles voyaient arriver un bateau ou radeau, elles foraient de
rames pour le joindre, les matelots montaient  bord et conduisaient
l'embarcation  bon port, en sorte que les mmes bateaux qui
dtruisaient nos ponts la veille finirent par nous donner des moyens de
les rparer. Ds-lors ils ne furent plus rompus, et l'on put faire
repasser  la rive droite toute la cavalerie, l'artillerie, ainsi que
tout ce qui tait inutile; les chevaux n'avaient vcu que de l'herbe et
des feuilles de l'le depuis le jour de la bataille.

C'tait un grand avantage que d'avoir rtabli les ponts et de les avoir
mis  l'abri d'une rupture au moyen de toutes les nacelles garnies de
matelots, et desquelles on avait form une estacade.

L'empereur renvoya les troupes dans les cantonnemens qu'elles occupaient
avant cette malheureuse opration; il ne laissa dans l'le que le
marchal Massna avec son corps. Il ne concevait pas que, le lendemain
de la bataille, les Autrichiens n'eussent pas approch toute leur
artillerie sur le bord du bras du Danube qui les sparait de l'le, et
qu'ils n'eussent pas fait un feu de canon dont pas un coup n'aurait t
perdu; ils auraient eu d'autant plus beau jeu que nous n'avions pas de
quoi leur rpondre, et que nous tions les uns sur les autres dans cette
le. Cela nous fit prsumer qu'ils mditaient un passage du fleuve sur
un point plus haut que Vienne.

L'empereur plaa son arme de manire  pouvoir la runir en un jour; il
garda prs de lui toute l'infanterie qui avait repass de l'le sur la
rive droite et la fit camper. Il travailla  la rorganisation de son
artillerie; c'est  cette occasion qu'il nomma le gnral La Riboissire
premier inspecteur de l'artillerie,  la place du gnral Songis,
atteint d'une maladie mortelle. On prit galement des mesures pour
procurer des chevaux de remonte  la cavalerie; tous les ordres qu'il
avait  donner pour cela furent expdis dans une soire, et il songea
ds le lendemain  recrer les matriaux ncessaires pour effectuer un
nouveau passage, qu'il voulait excuter, disait-il, dans un mois. Il
n'avait eu qu'un pont sur le bras du Danube qui le sparait des ennemis,
et il voulut en avoir quatre, quoiqu'il n'et pas le premier bateau pour
la construction des trois qu'il demandait. Il fit tablir dans l'le de
Lobau le bataillon des ouvriers de la marine avec les ingnieurs de ce
corps qui taient venus avec eux; il y fit conduire de Vienne des bois
de toute grandeur et de toute espce.

En trs-peu de jours, tous les bateaux dont il avait besoin furent sur
leur quille, et bientt aprs lancs  l'eau, dans un des petits bras
qui traversent l'le. Ce travail fit beaucoup d'honneur aux
ingnieurs-constructeurs de la marine. En mme temps que l'on faisait
ces pontons dans l'le de Lobau, l'empereur faisait excuter la
construction d'un pont sur pilotis, sur toute la largeur du Danube. Ce
fut le gnral Bertrand, son aide-de-camp, qui excuta ce magnifique
ouvrage; Bertrand tait, en sa qualit d'officier du gnie, un des
meilleurs que la France ait eus depuis M. de Vauban; il s'tablit
lui-mme avec tous les officiers du gnie et les bataillons de sapeurs,
aux bords du fleuve.

On avait trouv dans l'inpuisable arsenal de Vienne des bois en
profusion destins  la rparation des ponts de Vienne et de Krems; des
cordages, des ferrures, et enfin quarante moutons  sonnettes pour
frapper les pilotis. Tout cela fut amen  Ebersdorf, et on changea les
environs de ce village en chantiers de construction semblables  ceux
d'un grand port. On travaillait tout  la fois  enfoncer les pilotis, 
scier les bois, les planches et  faire des bateaux. Jamais
l'intelligence humaine n'embrassa autant de dtails  la fois. Pendant
que l'on s'occupait des moyens de franchir le fleuve, on ne ngligeait
pas ceux de dfendre l'le de Lobau, qui devaient aussi tre ceux qui
protgeraient le passage  la rive gauche. On borda le bras du Danube
d'paulemens et d'embrasures, que l'on garnit de pices d'artillerie
autrichiennes, tires de l'arsenal de Vienne, dont le gnral La
Riboissire avait runi tous les ouvriers, lesquels tant
trs-malheureux, avaient consenti  travailler pour avoir la ration du
soldat. Cette partie de l'administration de l'arme cra des prodiges,
et mit sur pied une artillerie immense de tout calibre. L'activit que
l'on dploya pour crer des ressources ne pouvait  peine se concevoir
par ceux mme qui en taient les tmoins, et,  plus forte raison, ne
peut se peindre par une narration qui aurait toujours l'air exagr.

En mme temps qu'il faisait travailler dans les arsenaux et les
chantiers, l'empereur songea  recomposer un personnel tellement
nombreux, qu'il ne ft plus expos  une mauvaise journe comme celle du
22 mai, ni mme  une affaire douteuse. Ce que son gnie imagina, et ce
que son esprit eut d'obstacles  surmonter n'est pas croyable. Il envoya
d'abord ordre au vice-roi, qui commandait l'arme d'Italie, de ne pas
perdre de temps pour lui amener son arme, ce que ce prince fit
sur-le-champ; il avait quatre belles divisions. Il manda galement au
gnral Marmont, qui commandait en Dalmatie, de venir le rejoindre sans
perdre un moment; ce gnral avait avec lui deux divisions, et ne
pouvait arriver  Vienne qu' travers un nombre infini de difficults,
presque toutes capitales. L'vnement d'Essling avait t rpandu avec
soin et profusion par les agens de l'Autriche, qui ne ngligeaient rien
de ce qui pouvait soutenir l'esprance des sujets de leur monarchie; en
sorte que le gnral Marmont, en traversant toutes ces provinces, ne
rencontra partout que soulvement et mauvaise volont. Il fallait tre
anim par un sentiment plus fort que celui de l'amour du devoir, pour
vaincre toutes ces difficults et amener un corps de vieilles troupes en
bon tat; ce service fut senti par l'empereur, qui aimait Marmont, et
fut bien aise d'avoir une occasion de lui tmoigner qu'il tait content
de lui.

Au commencement de la campagne, il avait envoy des marchaux ou
gnraux franais pour commander les contingens des diffrens princes
confdrs; cela tait ainsi convenu, sans prjudice  l'autorit des
gnraux de ces princes, qui commandaient tout ce qui tait relatif aux
dtails militaires et  la discipline des corps. Il n'avait mis ces
gnraux  la tte de ces contingens que parce qu'ils taient plus
accoutums  sa manire de vouloir tre obi, et pour correspondre avec
le prince de Neuchtel, dans la mme forme que les autres gnraux
franais. C'est ainsi que le marchal Bernadotte avait t envoy pour
prendre le commandement de l'arme saxonne, qui formait deux belles
divisions d'infanterie et une de cavalerie. Avant que l'arme
autrichienne qui tait en Bohme ft runie  celle de l'archiduc
Charles, le corps saxon couvrait Dresde; mais depuis que cette jonction
avait eu lieu, et qu'il n'y avait plus que quelques partisans qui
entraient en Saxe, l'empereur avait appel  lui ce corps saxon, qui
arriva le dernier,  cause des dtours qu'il eut  faire. Il manda aussi
au roi de Bavire de faire quelques efforts extraordinaires de plus
contre les insurgs du Tyrol, afin de pouvoir en retirer une division
bavaroise, pour l'appeler  lui au besoin. Tous les ordres ncessaires 
la recomposition du personnel de son arme taient donns et expdis
dans les premiers jours qui suivirent le 22 mai. Il ne lui restait plus
qu' soigner les troupes qu'il avait avec lui et  les empcher de se
fondre, comme cela arrive d'ordinaire dans des circonstances de guerre
difficiles. Il s'attacha aux hpitaux; il les faisait visiter
rgulirement par ses aides-de-camp. Aprs la bataille, il fit porter
par les mmes officiers une gratification de 60 fr. en cus  chaque
soldat bless, et depuis 150 jusqu' 1,500 fr. aux officiers, selon les
diffrens grades; il en envoya de plus considrables aux gnraux qui
taient dans cet tat. Pendant plusieurs jours, les aides-de-camp de
l'empereur n'eurent que cela  faire: pour mon compte, j'ai t employ
deux jours entiers pour faire cette distribution dans trois hpitaux.
L'empereur avait recommand qu'on ajoutt tout ce qui tait fait pour
consoler ces malheureux blesss. Par exemple, on procdait  ces visites
d'hpitaux en grand uniforme, accompagn du commissaire des guerres, des
officiers de sant et du directeur. Le secrtaire de l'hpital marchait
en avant avec le registre des malades; il les nommait, ainsi que le
rgiment auquel ils appartenaient, et l'on mettait douze cus de cinq
francs  la tte du lit du bless; pour cela, on tait suivi de quatre
hommes de la livre de l'empereur, qui portaient des corbeilles pleines
d'argent; l'argent de ces gratifications n'tait pas pris dans les
caisses de l'arme: c'tait celui de la cassette particulire de
l'empereur qui y fournissait.

On aurait fait un recueil bien prcieux pour l'histoire et pour la
gloire de l'empereur de toutes les expressions de la reconnaissance de
ces braves gens, ainsi que de celles qu'ils employaient pour exprimer
leur amour et leur dvouement  sa personne. Quelques-uns ne devaient
mme pas dpenser ces douze cus; mais aux portes du tombeau, de grosses
larmes disaient encore qu'ils taient sensibles  ce souvenir de leur
gnral. L'empereur en toutes choses ne me parut jamais si admirable que
quand il s'occupait de ses soldats; c'tait lui dilater le coeur que de
leur faire du bien et de lui dire qu'il en tait aim. On l'a accus de
ne les avoir pas mnags! mais ils n'ont jamais eu  affronter aucun
danger qu'il ne ft  leur tte; il faisait tous les mtiers en un jour,
et il n'y a que la plus lche malveillance qui puisse calomnier le
sentiment qui lui tait le plus naturel, et qui est un des mille droits
que ses immenses travaux lui donnent aux hommages de la postrit. Les
soldats le chrissaient, et il les aimait tous; aucun ne peut lui avoir
conserv plus d'attachement qu'il n'en avait pour eux[16].

Il passa un mois de juin excessivement laborieux. Il tait encore 
Ebersdorf, o il avait le projet de rester jusqu'au moment de passer le
Danube, lorsqu'il fut oblig d'en partir pour venir remettre son
quartier-gnral  Schoenbrunn; il restait  Ebersdorf parce qu'il se
persuadait que les ennemis ne le laisseraient pas tranquille, et il
voulait tre prt  saisir ce que la fortune lui prsenterait d'heureux.




CHAPITRE XI.

Fcheuse impression que fait la bataille d'Essling.--Dtresse des
Viennois.--L'empereur d'Autriche persiste  intercepter les
arrivages.--Dtails sur la mort du marchal Lannes.--Conduite de la
Russie.--Rorganisation de l'arme.--L'archiduc Jean menace de dboucher
par Presbourg.--Dispositions pour attaquer la place.--Le prince Charles
demande qu'on les suspende.--Les proclamations des archiducs.


La bataille d'Essling semblait avoir volcanis toutes les ttes
allemandes; en Prusse particulirement, on voulait clater, et si l'on
n'avait regard un second succs comme indubitable de la part des
Autrichiens, on n'et t retenu par rien; on voulait agir  coup sr.
L'opinion tait telle, qu'un colonel d'un rgiment de hussards, nomm
Schill, ne craignit pas de sortir de sa garnison,  la tte de son
rgiment, et de l'emmener faire le vagabond et le partisan dans des
contres o il n'y avait pas de troupes franaises. Le roi de Prusse
dsavoua la conduite de ce colonel; mais l'on est autoris  penser que,
si le colonel Schill n'avait pas connu les sentimens secrets du prince
et de la nation, il n'et pas os agir ainsi, et compromettre de nouveau
la monarchie prussienne. On le fit poursuivre par des troupes
westphaliennes, et il fut tu vers Stralsund.

L'effet moral avait agi tout--fait contre nous; il avait suffi aux
autorits allemandes de dfendre dans tout le pays, d'apporter aucune
subsistance  Vienne, pour qu'elles fussent obies; on n'entendait
parler que d'insurrection dans les pays que nos troupes vacuaient pour
venir grossir l'arme. La position tait difficile, et elle devint
critique, parce que la disette se fit sentir. Il n'y eut plus de pain
chez les boulangers; les groupes, les queues de populace s'attroupaient
 leurs portes; on fut oblig d'y mettre des gardes. C'est alors qu'on
vit l'empereur se promener  cheval dans les faubourgs et travailler
avec l'intendant de l'arme  ramener l'abondance  Vienne, avec le mme
zle que s'il avait travaill pour la population de Paris. Cependant,
que craignait-il pour ses troupes? les magasins de l'arme taient
pleins, et si la populace de Vienne avait voulu se rvolter, il ne lui
devait aucun mnagement.

Il nous disait quelquefois: Par Dieu! l'empereur d'Autriche se ferait
bien plus d'honneur en repassant le Danube et dlivrant sa capitale, que
d'affamer ses sujets, et me laisser le soin de les prserver des maux
auxquels sa haine pour moi les expose.

Il ne faut pas omettre de dire que, dans cette affligeante position, les
magistrats de Vienne vinrent supplier l'empereur de leur permettre
d'envoyer une dputation  l'empereur d'Autriche, pour obtenir de lui
qu'il lui donnt des ordres pour laisser passer sur le Danube et par la
frontire de la Hongrie des subsistances dont ses sujets de Vienne
avaient besoin.

L'empereur leur accorda leur demande, et les fit conduire aux
avant-postes. Ils allrent effectivement au quartier-gnral de leur
souverain; mais, soit que le prince ait cru que c'tait une ruse de
notre part pour avoir des subsistances, soit qu'il ait eu d'autres
motifs pour ne pas accorder  la dputation tout ce qu'elle demandait,
elle revint avec la douleur de n'avoir pas obtenu ce qu'elle avait
dsir; ce ne fut qu'un peu plus tard que l'empereur d'Autriche donna
une latitude entire  cet gard, et nous connmes que ce ne fut
qu'aprs qu'il eut appris que nous n'tions pas les premiers intresss
 cet acte d'humanit.

Pendant le sjour que l'empereur fit  Ebersdorf, il allait tous les
jours aprs midi voir le marchal Lannes, qui n'avait pu tre transport
plus loin que dans une maison du village. Un jour, on vint lui dire que
le marchal Lannes voulait le voir; il y courut. Le dlire commenait 
prendre cet infortun gnral, dont les esprits se ranimrent en voyant
l'empereur. Il avait rv qu'on voulait l'assassiner, et lui disait que
ne pouvant pas marcher, il l'avait pri de venir pour qu'il puisse le
dfendre. L'empereur fut afflig de le voir en cet tat; les mdecins le
prirent de sortir parce que le malade tait au plus mal; il revint chez
lui tout triste. Deux heures aprs, on vint encore lui dire que le
marchal Lannes voulait lui dire adieu. Il y alla; mais en arrivant, le
mdecin, M. Yvan, vint  sa rencontre pour lui dire qu'il tait mort
depuis quelques minutes. Ainsi finit un des hommes les plus braves qui
aient t dans nos armes. Il eut une carrire trop courte pour ses
amis, mais sans gale pour l'honneur et la gloire.

L'empereur fut trs sensible  cette perte sous beaucoup de rapports. Il
partit d'Ebersdorf le soir mme: nous tions dans les premiers jours de
juin, la chaleur tait excessive; pour viter l'incommodit de la
poussire, l'empereur fit rester derrire tout ce qui l'accompagnait,
c'est--dire  peu prs une cinquantaine de personnes de tous les
grades.

Il m'emmena seul en avant; je me doutais qu'il voulait me parler de
Russie, et effectivement c'tait ce qui l'occupait. Il me demanda ce que
je pensais du tour qu'on lui avait jou dans ce pays-l, en ajoutant:
Bien m'a valu de ne pas compter sur des allis comme ceux-l; que
pouvait-il m'arriver de pis en ne faisant pas la paix avec les Russes?
et quel avantage ai-je  leur alliance, s'ils ne sont pas en tat de
m'assurer la paix en Allemagne? Il est plus vraisemblable qu'ils se
seraient aussi mis contre moi, si un reste de respect humain ne les et
empch de trahir aussitt la foi jure; il ne faut pas s'abuser: ils se
sont tous donns rendez-vous sur ma tombe, mais ils n'osent s'y runir.

Que l'empereur Alexandre ne vienne pas  mon secours, c'est concevable;
mais qu'il laisse envahir Varsovie  la face de son arme, on peut en
croire tout ce que l'on veut; ce n'est pas une alliance que j'ai l, et
j'y suis dup. Il croit peut-tre me faire une grande grce en ne me
faisant pas la guerre; parbleu! si j'avais pu me douter de cela avant de
commencer les affaires d'Espagne, je m'inquiterais peu du parti qu'il
pourrait prendre. Et puis, on dira que je manque  mes engagemens et que
je ne peux pas rester tranquille!

Il m'adressait ensuite la parole pour me demander ce que je croyais de
St-Ptersbourg; ma rponse fut celle-ci: Je crois, Sire, que tout
sentiment personnel de l'empereur de Russie pour V. M. tant mis  part,
il n'est pas fch de vous voir occup, et que les Autrichiens
n'auraient jamais commenc la guerre injuste dans laquelle nous voil
engags, s'ils n'avaient t assurs au moins de l'inaction des Russes.
Mais je crois aussi que dans toute la Russie, l'empereur est encore le
seul qui tienne encore  l'alliance avec nous; que de tous cts on le
tiraille pour le faire dclarer, et que, si nous lui en fournissons le
prtexte, ce sera lui ter le peu de force qu'il oppose encore 
l'opinion de tout ce qui l'entoure, et consquemment lui donner beau
jeu. Il est bien vrai aussi que nous ne gagnons rien  cette alliance,
sinon que la Russie ne nous fera pas la guerre; mais elle n'empchera
pas qu'on nous la fasse, et je crois que ce sera fort bien faire que de
n'tre pas dans le cas de compter sur ses efforts, quoiqu'il ne puisse
gure se rencontrer une occasion dans laquelle nous en ayions plus
besoin.

L'empereur m'couta, mais ne rpliqua pas un mot; il continua  marcher
au pas jusqu' la porte des faubourgs de Vienne, o il prit le galop
jusqu' Schoenbrunn. Son quartier-gnral resta  ce chteau jusqu'au
moment de rouvrir la campagne; mais tous les jours il venait visiter
l'le de Lobau ainsi que les travaux du grand pont.

Chaque semaine qui s'coulait ainsi dans le repos, lui donnait un
avantage immense; les rgimens se recomposaient, l'artillerie se
rorganisait; les munitions de guerre autrichiennes nous furent d'un
grand secours. L'empereur travaillait continuellement et chacun suivait
son exemple. Les travaux les plus extraordinaires qu'on et jamais faits
en campagne furent ceux que le gnie excuta sur le Danube, cette
anne-l. Les armes romaines n'ont rien fait de pareil dans leurs
immortels travaux. On n'attendait que l'entire perfection des ntres
pour commencer les oprations qui devaient mettre fin  la campagne. Les
armes autrichiennes ne restaient pas oisives, mais elles n'allaient pas
aussi vite que nous en besogne. La plus considrable, sous les ordres de
l'archiduc Charles, qui avait runi  lui celle du gnral Klenau, tait
campe presque perpendiculairement au Danube, ayant sa gauche au village
de Margraff-Neusiedl, son centre  Wagram et sa droite vers Aderklaw.
Cette arme avait une avant-garde le long du bord du Danube, en face de
l'le de Lobau. Celle qui tait dans le duch de Varsovie, quoique du
double plus forte que l'arme polonaise du prince Poniatowski, ne put
jamais la forcer  un engagement dsavantageux  celle-ci, qui se
couvrit d'honneur dans toutes les occasions o elle tait oblige
d'accepter le dfi. Si elle eut t aide en la moindre chose, elle et
pris l'offensive en grand et aurait indubitablement obtenu des succs
dignes de son patriotisme et du courage particulier aux militaires de
cette nation. Mais les Russes promettaient sans cesse de marcher, et ne
bougeaient jamais. Ces assurances de secours n'avaient pour but que de
les compromettre[17].

La grande arme autrichienne faisait faire quelques prparatifs d'un
passage  Presbourg. Il y avait un quipage de pont, et les Autrichiens
venaient de s'emparer, en face de cette ville, d'une petite le trs
rapproche de la rive droite dont elle n'tait spare que par un
trs-petit bras du Danube, en sorte qu'ils auraient pu tablir leur
grand pont tout  leur aise. Si ce passage leur avait russi, la
position de l'empereur aurait t critique, parce que la jonction des
armes autrichiennes aurait t opre par ce seul fait, et, comme il
n'y a que six lieues de Presbourg  Vienne, tous nos travaux d'Ebersdorf
auraient t abandonns, malgr l'importance dont il tait pour nous de
les continuer.

L'empereur ordonna au marchal Davout de forcer les ennemis  vacuer
cette le, et cela fut aussitt excut; il accompagna l'attaque qu'il
en fit d'une centaine d'obus qu'il envoya dans Presbourg. Ces
dmonstrations suffirent: l'tat-major autrichien se plaignit de voir
cette grande ville expose aux ravages de l'incendie, et demanda qu'elle
ft pargne. L'empereur y consentit[18]; ds ce moment, les projets de
passage furent abandonns.

L'arme autrichienne qui venait d'vacuer l'Italie tait arrive sur le
plateau en avant de la ville de Raab, sur la rivire de ce nom, en mme
temps que l'arme sous les ordres du vice-roi d'Italie venait de
traverser les montagnes qui sparent l'Allemagne de l'Italie.

Le vice-roi avait march contre l'arme qui tait en avant de Raab. Il
eut un peu de peine  se maintenir sur le plateau, mais en payant de sa
personne, il ramena les troupes  la charge, et non seulement il parvint
 s'y maintenir, mais il entama l'arme autrichienne et la fora 
repasser la Raab aprs avoir mis une garnison dans la ville de ce nom,
dont il fit le blocus sur-le-champ. L'empereur tait press d'avoir
cette place pour qu'il ne restt plus de passage aux ennemis sur cette
rivire, et qu'il pt appeler le vice-roi  prendre part aux grands
vnemens qu'il prparait et dont le moment approchait.

On pressa tant les travailleurs qu'en peu de jours l'on put ouvrir le
feu de la tranche. Les ennemis ne voulurent sans doute point sacrifier
une ville importante en pure perte, puisqu'ils avaient adopt une autre
manire d'employer l'arme qu'ils avaient dans cette partie. Ils la
rappelrent sur la rive gauche du Danube et elle vint se placer 
Presbourg, d'o elle se tint en communication avec l'archiduc Charles
par les ponts tablis sur la Marche, rivire qui spare la Hongrie de la
Moravie.

Les Autrichiens taient alors vraiment en mesure; ils auraient mme pu
rappeler les corps qu'ils avaient en Pologne; les Polonais n'taient
point  craindre pour une masse comme celle qu'ils avaient alors. En
supposant mme que les Russes eussent t franchement contre eux, ils
taient si loigns qu'ils n'auraient pu arriver qu'aprs l'vnement.
Mais au lieu de cela, ils attendaient que l'empereur ft prt; la
frayeur que son nom leur inspirait tait telle qu'ils ne songeaient qu'
ce qu'il allait faire, sans envisager ce que leur force permettait
d'entreprendre.

L'empereur ne manquait pas un seul jour de passer la revue de quelques
troupes, d'examiner lui-mme si les ordres qu'il avait donns avaient
t excuts; il allait tous les aprs-midi dans l'le de Lobau visiter
les constructions; c'est dans ces revues qu'il faisait le contrle des
ordres qu'il avait donns. Lorsqu'il tait ainsi au milieu des officiers
d'artillerie et du gnie on ne pouvait plus l'en arracher, et il tait
toujours nuit close lorsque nous rentrions  Schoenbrunn.

Le moment tant dsir arriva enfin. En vingt-deux jours d'un travail
sans exemple, le gnie de l'arme, sous les ordres du gnral Bertrand,
mit  perfection un pont sur pilotis d'une rive du Danube jusqu'
l'autre, c'est--dire d'une longueur de deux cent-quarante toises; ce
pont servait d'estacade  celui de bateaux qui resta au-dessous; et
au-dessus de celui sur pilotis, il y en avait un autre sur pilotis, de
huit  dix pieds de large, qui servait  la fois d'estacade au grand et
en mme temps au passage pour les petites communications continuelles
qui auraient pu interrompre celui des colonnes qui dfilaient sur les
deux grands ponts. Indpendamment de ces moyens-l, il y avait trois
larges ponts sur chevalets pour passer les deux petits bras qui
traversaient l'le de Lobau, et enfin, dans une espce de cloaque qui
communiquait au bras qui nous sparait des ennemis, se trouvait: 1
l'quipage des ponts qui avaient servi au passage du 20 mai, plus trois
autres quipages neufs que l'empereur avait fait construire dans l'le
sur le bord de ce cloaque. Ils taient ainsi rangs: les deux qui
taient dans le fond taient forms par fraction de deux bateaux garnis
de leurs agrs, dj recouverts de leurs poutrelles et madriers, de
manire que, pour construire le pont, cela se rduisait  assembler cinq
ou six de ces pices ainsi disposes. Celui qui tait  l'embouchure du
cloaque tait tout compos, recouvert de ses madriers, et devait tre
ainsi lanc d'une seule pice, quoiqu'il et deux cent quarante pieds de
long. C'est un officier du corps du gnie de la marine qui en fut
l'inventeur et qui se chargea de le mettre en place. Cet ouvrage a paru
si extraordinaire que l'artillerie en a pris le modle que j'ai vu
depuis  Paris dans la salle du Conservatoire des objets d'art de ce
corps. Le pont qui avait servi au premier passage fut recharg sur des
haquets, et de plus encore un pont fait en bateaux du commerce, fut
dispos dans le grand Danube, de manire  pouvoir tre jet 
l'embouchure du bras que nous avions  franchir. Le bord de ce dernier
bras du fleuve tait dans toute sa longueur garni d'un grand nombre de
pices d'artillerie autrichiennes, auxquelles on avait fait faire des
affts neufs  l'arsenal de Vienne. La plupart de ces pices taient
d'un trs-gros calibre, et se trouvaient auparavant sur les remparts de
Vienne, sans affts ou dans les fosss. On avait runi  Ebersdorf des
subsistances pour toute l'immense arme qui allait s'y rendre;
l'administration de l'arme tait prpare aussi sous le rapport des
hpitaux.

Le mois de juin s'tait coul sans orage ni au loin ni autour de nous;
l'empereur fit expdier  tous les corps les ordres de runion 
Ebersdorf; ils taient crits et signs depuis plusieurs jours; ils
portaient la date prcise de leur expdition et l'heure du jour 
laquelle il fallait tre rendu  Ebersdorf. Les officiers qui devaient
les porter taient retenus au quartier-gnral, d'o ils ne pouvaient
pas s'absenter. Toutes ces dispositions tant prises, l'empereur resta
encore un ou deux jours  Schoenbrunn, o il travailla avec M. Maret, qui
lui apportait rgulirement les portefeuilles des ministres, lesquels
arrivaient chaque semaine  l'arme par un auditeur au conseil d'tat,
comme je l'ai dj dit.




CHAPITRE XII.

L'arme se concentre dans l'le de Lobau--Disposition d'attaque.--Le
parlementaire autrichien.--Pont d'une seule pice.--Violent
orage.--L'empereur est  cheval toute la nuit.--Le corps d'Oudinot
engage l'action.


L'empereur partit de Schoenbrunn le 2 juillet dans l'aprs-midi, pour
venir mettre de nouveau son quartier-gnral  Ebersdorf; il me donna
l'ordre d'y faire venir le lendemain le reste des bagages de tout le
grand quartier-gnral, et de ne laisser aucun Franais  Schoenbrunn.

Le 3,  la pointe du jour, il monta  cheval, et donna des ordres pour
que toute sa suite se rendt  ses tentes, qui taient dresses dans
l'le de Lobau.

Ds l'aprs-midi de la journe du 2 juillet les troupes commencrent 
arriver dans toutes les directions, dans la nuit du 2 au 3, dans la
journe du 3, dans la nuit du 3 au 4 et enfin dans la journe du 4.
Elles dfilrent sur les deux ponts pour tre places dans l'le de
Lobau. Cent cinquante mille hommes d'infanterie, sept cent cinquante
pices de campagne et trois cents escadrons de cavalerie composaient
l'arme de l'empereur. Les diffrens corps d'arme se plaaient dans
l'le selon l'ordre dans lequel ils devaient passer les ponts du dernier
bras, afin d'viter les encombremens.

Le gnral Oudinot prit l'extrme droite, derrire lui tait le corps du
marchal Davout,  la gauche, derrire le corps de Massna, tait
l'arme d'Italie,  ct d'elle le corps de Marmont qui arrivait de
Dalmatie,  sa gauche tait Bernadotte qui venait d'arriver avec les
Saxons. Je ne me rappelle pas o taient placs les Wurtembergeois; je
crois qu'ils ne devaient arriver qu'en rserve.

La cavalerie fut place derrire l'infanterie. On tait tellement serr
dans cette le qu'on s'y touchait en tous sens.

Le 4, l'empereur fit rejeter  la mme place qu'au 20 mai le pont qui
avait servi au premier passage, et le marchal Massna fit de suite
occuper les bois fourrs qui bordent le cours du bras du Danube dans
cette partie, mais rien de plus. Vraisemblablement cela donna un grand
veil aux ennemis, puisque le mme jour ils envoyrent un
officier-gnral en parlementaire, sous un prtexte dont je ne me
souviens plus, mais au fait pour tcher de savoir ce que nous faisions
dans cette le. On amena ce parlementaire  l'empereur, qui ordonna de
lui dbander les yeux et lui dit: Monsieur, je me doute pourquoi l'on
vous a envoy ici: tant pis pour votre gnral s'il ne sait pas que
demain je passe le Danube avec tout ce que vous voyez. Il y a cent
quatre-vingt mille hommes; les jours sont longs; malheur aux vaincus! Je
ne puis vous laisser retourner  votre arme, on va vous conduire 
Vienne dans votre famille, o vous resterez jusqu' l'issue de
l'vnement.

L'empereur savait que ce gnral, qui s'appelait Wolf, tait frre de
Mme de Kaunitz, laquelle tait du nombre des dames qui n'avaient pas eu
le temps de sortir de Vienne  notre approche, et il le fit
effectivement conduire chez elle.

On a peine  concevoir comment l'arme autrichienne, au centre de son
pays, ignorait nos dispositions au point de n'avoir pas eu la prcaution
d'appeler l'arme qui tait  Presbourg, d'o elle aurait d tre partie
le 2 au plus tard. Mais la fortune couronnait les veilles et les travaux
de l'empereur; elle voulut que son arme ft prte la premire. Cette
le de Lobau tait une valle de Josaphat; tels qui s'taient quitts
depuis six ans sans jamais s'tre rencontrs depuis, se retrouvaient l
sur le bord du Danube. Le corps du gnral Marmont, qui arrivait de
Dalmatie, tait compos de quelques corps qu'on n'avait pas vus depuis
le camp de Boulogne.

Le 4 aprs midi tout tait prt, et l'on n'apercevait sur la rive
ennemie aucune disposition extraordinaire. Aussitt que la nuit fut
arrive, l'empereur tant  cheval fit commencer lui-mme l'opration
par la droite o tait le corps du gnral Oudinot; tout tait si bien
dispos que le pont fut jet dans un instant; que ces troupes y
passrent et occuprent le point qu'elles taient charges d'enlever.
J'ai omis de dire que dans la matine du 4, il fit jeter un second pont
pour le corps du marchal Massna,  deux cents toises environ
au-dessous de celui qui avait servi au premier passage. Ce second pont
fut canonn par les Autrichiens toute la journe, sans que non seulement
aucun homme, mais encore aucun bateau ne ft touch. On avait form ce
pont avec les excdans des matriaux.

Aprs avoir vu tablir le pont destin au corps du gnral Oudinot,
l'empereur vint faire jeter les trois ponts qui taient runis dans le
cloaque dont je viens de parler. Comme on n'avait plus eu besoin du
corps des matelots pour la conservation du grand pont de bateaux, on
l'avait dparti au service de tous ces diffrens ponts, en sorte qu'il y
avait une surabondance de bras partout.

Le pont d'une seule pice sortit le premier; il tait prcd d'une
nacelle monte par des pontonniers vigoureux. Ils avaient avec eux une
ancre qu'ils allrent jeter  la rive oppose, et sur laquelle d'autres
pontonniers hlaient le pont o ils taient eux-mmes placs. La
cinquenelle qui devait le fixer tait dispose d'avance, et il n'y eut
plus qu' l'amarrer aux deux extrmits; cette besogne fut si bien faite
qu' la dixime minute aprs la sortie de ce pont hors du cloaque, les
troupes passaient dessus.

Les deux autres ponts furent jets dans le mme moment, mais demandrent
un peu plus de temps, nanmoins le tout russit  point nomm. Les
ennemis s'en taient  peine aperus d'abord: il fit cette nuit-l un
orage qui avait tremp tout le monde, et les gardes se tenaient  l'abri
d'une pluie qui tombait par torrens; elle tait si violente, que
personne n'aurait travaill si l'empereur n'avait pas t l lui-mme.
Il tait  pied au bord du fleuve, coutant ce qui passait  la rive
ennemie, examinant lui-mme les pontonniers qui le reconnaissaient au
milieu de l'obscurit, et mouill comme s'il avait t tremp dans le
Danube.  cet orage accompagn d'clairs et de tonnerre se joignait le
vacarme effroyable de toute cette artillerie qui garnissait les
batteries le long du fleuve; elles vomirent pendant deux heures des
boulets, des obus et de la mitraille sur la rive ennemie; aussi nos
troupes y descendirent-elles sans rencontrer aucune difficult.

Tous les ponts ayant t jets, l'empereur ordonna que l'on ft passer
les troupes, et pendant qu'elles dfilaient il vint prendre un peu de
repos, ayant t toute la nuit  cheval par cet orage; il n'y avait avec
lui que le vice-roi d'Italie, le prince de Neuchtel et moi. Il ne resta
pas long-temps sans remonter  cheval; c'tait alors le 5 au matin. Il
passa sur la rive gauche, et commena  rectifier l'ordre de bataille de
son arme, qui, aprs avoir pass, se trouva dans l'ordre suivant:

Massna  la gauche, ayant sous ses ordres Molitor, Boudet, Legrand et
Carra Saint-Cyr;

 sa droite Bernadotte avec les Saxons;  la droite de celui-ci Oudinot,
et enfin  l'extrme droite le marchal Davout avec les divisions
Friant, Gudin et Morand;

En seconde ligne tait  gauche le vice-roi avec les quatre divisions de
l'arme d'Italie;  sa droite, Marmont avec deux divisions;

En rserve, la garde  pied, compose de six rgimens;

En troisime ligne, la cavalerie, compose de quatre divisions de
cavalerie lgre, de trois de dragons, de trois de cuirassiers; de la
garde, ayant quatre rgimens, et enfin de la cavalerie saxonne. Le
premier mouvement que fit toute cette arme, aprs avoir effectu son
passage, c'est--dire  dix heures du matin, fut de changer de front sur
l'extrmit de l'aile gauche, portant l'aile droite en avant. Ce
mouvement fut trs-long. La droite avait plus de deux lieues  faire
pour arriver en ligne. L'empereur ne faisait que courir  et l pour
reconnatre le terrain, en attendant que son arme ft place; il fit ce
jour-l un chemin incroyable. Il avait encore sa brillante sant, et
pouvait rester  cheval autant qu'il le voulait. Dans les soixante-douze
heures des journes des 4, 5 et 6 juillet, il passa au moins soixante
heures  cheval. Il tait environ deux heures aprs midi lorsque son
arme eut achev son mouvement, et qu'il put la pousser en avant. Il
s'attendait  rencontrer quelques obstacles dans la plaine de l'autre
ct du Danube, comme des redoutes fermes qui auraient empch le
dploiement de ses colonnes; au lieu de cela, tout se retirait devant
lui, et le seul moment o l'on pouvait le combattre avantageusement,
celui du passage des ponts, ne lui cota pas un homme. Il tmoignait son
tonnement de ne pas trouver l'arme autrichienne, et qu'on lui laisst
ainsi franchir autant d'obstacles sans lui rien disputer. On ne savait
pas encore d'une manire positive le parti qu'avait pris l'arme de
l'archiduc qui tait  Presbourg. L'empereur avait admis l'hypothse o
elle aurait rejoint l'archiduc Charles, qu'il supposait inform de son
passage. Lorsque son arme fut prte, il la fit marcher droit devant
elle, et ce ne fut que vers quatre heures du soir qu'elle arriva en vue
de l'arme autrichienne, qui n'avait point boug de sa position de
Wagram[19].  cette heure seulement nous apprmes que le corps qui tait
 Presbourg ne l'avait pas rejoint. Or, comme il ne pouvait plus
effectuer cette jonction sans faire un grand dtour, l'empereur ne
s'occupa point de lui, et ne songea qu' faire attaquer l'archiduc
Charles, dont la position, quoique fort bonne, tait trop tendue pour
ne pas prsenter des points faibles.

Vers six heures du soir, la canonnade s'engagea au centre des deux
armes; notre droite marchait encore, parce que la position de la gauche
des ennemis refusait un peu, en sorte qu'il ne s'y passa rien ce
soir-l.

Notre gauche eut affaire avec la droite des ennemis, mais ce ne fut que
peu de chose: il n'y avait de part et d'autre que le projet de se placer
pour le lendemain. Au centre, cela fut plus srieux: l'empereur voyant
l'arme ennemie si prs, essaya de faire dboucher par notre centre,
pour pntrer s'il tait possible et s'tablir sur le plateau o se
trouvait l'arme autrichienne, ne voulant toutefois mettre de
l'opinitret qu' ce qu'il tait possible d'obtenir.

On laissa reposer les troupes un moment. Le point o se trouvait le
gnral Oudinot tant le plus avanc, il fut le premier en mesure
d'attaquer; on le fit appuyer par une division de l'arme d'Italie.
L'empereur avait ordonn que ces deux colonnes attaquassent ensemble: la
division de l'arme d'Italie avait un peu plus d'espace  parcourir, en
sorte qu'elles ne montrent point ensemble. La division du gnral
Oudinot se prsenta la premire  la crte du plateau, d'o elle fut
presque aussitt culbute et repousse dans un grand dsordre, que l'on
rpara en tablissant de la cavalerie pour rallier les soldats, qui, 
la vrit, rentrrent de suite dans leurs rangs malgr le feu du canon.

La division de l'arme d'Italie ne fut pas plus heureuse: elle avait en
tte le 106e rgiment; il fut charg tout en se montrant sur le plateau
et ramen battant jusqu'en bas, sous la protection de notre artillerie;
il perdit un de ses aigles dans cette occasion.

L'empereur tait prsent dans ce moment de confusion, et ne voulut pas
donner de suite  ces deux attaques, parce que la nuit approchait.
D'ailleurs un vnement dcisif pour le lendemain tait infaillible. On
avait eu un exemple du mal que nous avait fait la perte du 21 mai au
soir pour la bataille du lendemain 22. En sorte que l'empereur ordonna
de prendre position, et de ne pas commencer d'hostilits, afin de passer
la nuit tranquillement. Il tablit son bivouac entre les grenadiers et
chasseurs  pied de la garde, qu'il avait fait approcher jusqu' la
premire ligne; il fit appeler les gnraux qui commandaient en chef des
corps d'arme, et passa une grande partie de la nuit avec eux  causer
de tout ce qu'il tait possible qui arrivt le lendemain.

Le marchal Massna avait fait la veille du passage du Danube une chute
de cheval qui l'obligea de se faire conduire en calche sur le champ de
bataille. L'empereur avait voulu lui donner un successeur, mais il le
supplia de n'en rien faire; nanmoins l'empereur prvoyant bien que dans
une journe qui allait tre aussi laborieuse, le marchal Massna ne
pourrait pas se transporter en calche partout o il pourrait aller 
cheval, il mit prs de lui un de ses aides-de-camp.

L'empereur avait d'abord eu la pense de m'y envoyer; il m'en avait mme
parl, quoique je fusse charg prs de lui du service de M. de
Caulaincourt, et que je lui fusse trs-ncessaire; mais il ne voulait
pas dsobliger le marchal Massna, qui dans ce cas aurait quitt son
corps d'arme. Il prfra envoyer Reille, qui avait t aide-de-camp du
marchal, et accoutum  lui obir, afin qu'il et avec lui quelqu'un de
confiance.

Le corps du marchal Massna n'tait pas encore en ligne avec nous;
l'empereur en renvoyant le marchal Massna  ses troupes, lui dit de
les amener le lendemain matin pour se runir  la grande arme.

Il renvoya successivement  leurs corps tous les officiers-gnraux; il
n'y eut que le marchal Davout qui demeura prs de lui une grande partie
de la nuit.

La plaine sur laquelle tait bivouaque l'arme tait si dpouille
d'arbres et d'habitations, qu'il n'y eut pas un feu depuis la droite
jusqu' la gauche. On eut beaucoup de peine  trouver une couple de
bottes de paille, et quelques dbris de portes pour faire un trs-petit
feu  l'empereur; tout le monde coucha dans son manteau, et l'on eut
grand froid toute la nuit.

Je la passai debout prs du feu, parce que l'empereur m'avait charg de
veiller  ce qu'on rpondt aux officiers et ordonnances, qui dans ces
circonstances-l courent la nuit  travers les lignes, cherchant le plus
souvent l'empereur et les gnraux qui commandent les corps d'arme; il
tait soigneux des plus petites choses la veille d'une bataille, et
voulait qu'on ne laisst passer personne sans lui donner les indications
dont il avait besoin.

Il ne dormit pas beaucoup cette nuit-l; je m'tais mis devant lui pour
lui garantir les yeux de l'ardeur du feu avec les pans de mon manteau,
et soit qu'il et froid, ou qu'il et l'esprit trop occup, il tait
debout avec le jour; il ne fit prendre les armes que vers quatre heures
du matin: c'tait le 6 juillet 1809.




CHAPITRE XIII.

L'ennemi commence l'attaque.--Notre gauche est dfaite.--L'empereur
parcourt la ligne deux fois au milieu d'une grle de boulets.--Mort de
Bessires.--Paroles de l'empereur.--Le gnral
Reille.--Macdonald.--Rsultats de la bataille de Wagram.--Pressentiment
du gnral Lasalle avant la bataille.--Sa mort.


Les ennemis commencrent l'attaque par leur gauche sur notre droite,
c'est--dire sur le corps du marchal Davout, qui se prsentait au
village de Margraff-Neusiedl. Du point o nous tions, nous appelions le
village la Tour-Carre, parce qu'il y a effectivement un vieux chteau
fodal, surmont d'une grosse tour carre que l'on apercevait de tous
les points de la plaine.

J'ai ou dire que c'tait le prince Jean de Lichtenstein qui conduisait
l'attaque contre le marchal Davout; elle fut mene avec assez de
vivacit pour nous persuader qu'elle tait une entreprise srieuse de la
part des ennemis sur ce point; nous pouvions leur supposer le projet de
dborder notre droite pour communiquer avec le corps qui devait tre en
marche de Presbourg. Mais, quel que ft leur projet, l'empereur ordonna
au marchal Davout de les repousser vivement, et lui envoya la division
de cavalerie de Nansouty qui avait une compagnie d'artillerie  cheval,
pour lui aider  profiter d'un succs. Il est  observer que le marchal
avait dj la division de cuirassiers du duc de Padoue, laquelle tait,
avant la bataille d'Essling, celle que commandait le gnral d'Espagne.
Le combat fut bientt engag. L'empereur s'y porta, et fit marcher dans
cette direction toute la garde  pied et  cheval, avec toute son
artillerie, s'attendant  voir paratre le corps qui venait de
Presbourg; mais  peine l'empereur tait-il arriv, que nous vmes
l'arme autrichienne en mouvement pour se retirer de devant le marchal
Davout, et faisant la manoeuvre oppose  la ntre. L'empereur arrta le
mouvement de la garde, et se mit  observer ce que faisaient les
ennemis. Le gnral Reille arriva du corps de Massna dans ce moment-l,
et nous annona que les choses allaient mal de ce ct-l, que tout
l'effort de l'arme autrichienne se portait sur ce point, et qu'il n'y
avait pas un moment  perdre pour s'y porter, c'est--dire traverser le
champ de bataille entier de la droite  la gauche. L'empereur commena
par renvoyer avec le gnral Reille le prince de Neuchtel, qui, un jour
de bataille, ne se mnageait pas et observait bien; il fit faire  la
garde le mouvement inverse  celui qu'elle venait de faire. Elle
l'excuta en faisant marcher en tte son artillerie compose de
quatre-vingts bouches  feu. L'empereur passa le long du front de
bandire de toutes les troupes et arriva  la gauche qui n'existait
plus, c'est--dire, que le corps du marchal Massna tait dans un tat
complet de dissolution, et les quatre divisions qui le composaient ne
prsentaient pas un seul corps runi; en sorte que la gauche de notre
arme tait effectivement le corps des Saxons command par Bernadotte,
qui, une heure avant, tait  la droite du marchal Massna.

Voici comment cela s'tait pass.

Le marchal Massna avait manoeuvr toute la matine pour se rallier  la
grande arme. Pendant qu'il faisait ce mouvement, l'arme autrichienne
renforait considrablement sa droite dans le projet d'attaquer notre
gauche; il arriva de l que le marchal Massna fut cras dans un si
court espace de temps, que l'on eut  peine le temps d'aviser  lui
porter du secours. En effectuant son mouvement de jonction avec
l'empereur, il avait d faire attaquer le village d'Aderklaw; la
division du gnral Carra-Saint-Cyr en fut charge. Le 24e rgiment
d'infanterie lgre, ayant la tte de la colonne, donna le premier et si
vivement, qu'il emporta le village; la fortune semblait avoir pris le
soin de faire trouver de l'autre ct de ce village d'Aderklaw un large
chemin creux (celui qui mne  Wagram), o ce brave rgiment aurait t
 couvert jusqu' hauteur des paules des soldats. Le bon sens indiquait
de se mettre dans ce chemin, qui tait une redoute naturelle; mais, par
une faute capitale de celui qui commandait l, on fit franchir le chemin
creux au 24e rgiment pour le poster  l'entre du village, o, tant
dcouvert de la tte aux pieds, il prouva un feu de mousqueterie des
plus meurtriers, fut charg aprs avoir essuy une grande perte, et dans
le dsordre de sa retraite, il entrana le reste de la division de
Saint-Cyr, qui avait beaucoup de troupes allies, telles que les Badois,
Darmstadt, etc., etc.

La droute de ces troupes amena celle des troupes commandes par les
gnraux Legrand et Boudet. Ce dernier perdit toute son artillerie, et,
en un mot, notre gauche n'tait plus qu'une large troue par laquelle la
droite de l'arme autrichienne pntrait si avant, que les b ies de
l'le de Lobau, qui avaient protg notre passage, furent obliges de
recommencer leur pouvantable feu pour arrter les colonnes ennemies,
qui marchaient effrontment  nos ponts; la droite des ennemis prenait
position perpendiculairement  l'extrmit de notre gauche, ce qui nous
avait obligs de faire faire un coude  celle-ci, afin d'opposer du feu
 celui des ennemis.

Ils avaient plac de l'artillerie qui tirait  l'angle, c'est--dire au
coude, en mme temps qu'ils nous canonnaient sur les deux cts de
l'angle.

Je ne sais pas ce qu'avait l'empereur, mais il resta une bonne heure 
cet angle qui tait vritablement un gout  boulets; comme il n'y avait
point de mousqueterie, le soldat tait immobile et se dmoralisait.
L'empereur sentait bien mieux que personne que cette situation ne
pouvait durer long-temps, et il ne voulait pas s'loigner afin de
pouvoir remdier aux dsordres; dans le moment du plus grand danger, il
passa en avant de la ligne des troupes, mont sur un cheval blanc comme
la neige (on appelait ce cheval l'Euphrate; il venait du sophi de Perse,
qui lui en avait fait prsent). Il alla d'un bout  l'autre de la ligne,
et revint sur ses pas par le mme chemin; je laisse  penser combien il
passa de boulets autour de lui; je le suivais, je n'avais les yeux que
sur lui, et je m'attendais  chaque instant  le voir tomber.

Lorsqu'il eut vu ce qu'il voulait voir, il fit ses dispositions; toute
la garde venait d'arriver  cette prilleuse gauche.

Il ordonna  son aide-de-camp, le gnral Lauriston, qui en commandait
les quatre-vingts pices d'artillerie, de les porter dans une seule
batterie sur le centre de l'arme ennemie.

Il fit suivre cette batterie par la division de la jeune garde, que
commanda pour cette opration le gnral Reille, qui auparavant tait
prs du marchal Massna. Il se plaa  la gauche de Lauriston,  la
droite de cette mme batterie, et fit marcher les deux divisions de
l'arme d'Italie, qui taient sous les ordres du marchal Macdonald.

Ces trois masses s'avancrent dans la direction d'Aderklaw; elles furent
suivies de la cavalerie de la garde, dont l'empereur ne garda avec lui
que le rgiment des grenadiers  cheval.

Le reste de la cavalerie fut dirig pour arrter la marche de la droite
des Autrichiens.

L'empereur avait ordonn qu'aussitt que la troue qu'il allait faire au
centre serait excute, on ft charger toute la cavalerie, en prenant 
revers tout ce qui avait pntr  l'extrmit de notre gauche; il
venait de donner des ordres en consquence au marchal Bessires[20],
qui partait pour les excuter, lorsqu'il fut abattu par le plus
extraordinaire coup de canon que l'on ait vu: un boulet en plein fouet
lui ouvrit sa culotte depuis le haut de la cuisse jusqu'au genou, en lui
sillonnant la cuisse d'un zigzag comme si c'et t la foudre qui l'et
frapp; il en fut jet  bas de cheval au point que nous le crmes tous
tu roide; le mme boulet emporta sa fonte de pistolet et le pistolet.
L'empereur l'avait vu tomber aussi, mais ne le reconnaissant pas dans le
premier moment, il avait demand: Qui est celui-l? (c'tait son
expression ordinaire) on lui rpondit: C'est Bessires, sire; il
retourna son cheval en disant: Allons-nous-en, car je n'ai pas le temps
de pleurer; vitons encore une scne. (Il voulait parler des regrets
que lui avait cots le marchal Lannes.) Il m'envoya voir si Bessires
vivait encore, on venait de l'emporter; la connaissance lui tait
revenue; il n'avait que la cuisse paralyse.

Ce malheureux coup de canon mit la cavalerie sans chef pendant le quart
d'heure le plus important de la journe, et o l'on devait en tirer un
parti immense. Immdiatement aprs cet accident, l'empereur m'envoya
porter au gnral Nansouty l'ordre de charger ce qui tait devant lui,
c'est--dire la droite des Autrichiens qui s'taient runie en grosse
masse. La division Nansouty avait six rgimens, parmi lesquels taient
les deux de carabiniers; il avait derrire lui celle du gnral
Saint-Sulpice, qui en avait quatre.

Je le trouvai dans une situation peu propre  encourager; il tait sous
une canonnade extrmement meurtrire; il reut l'ordre de charger, et se
mit en devoir de l'excuter; il partit au trot; mais la canonnade des
Autrichiens tait tellement vive qu'elle arrta cette division, qui
perdit sur place douze cents chevaux emports par le boulet; elle ne
pouvait pas en perdre davantage en chargeant  fond, et si elle avait pu
le faire elle aurait obtenu un rsultat immense, en ce qu'elle aurait
pris une bonne partie de la droite des Autrichiens. Pendant ce temps,
l'artillerie de la garde faisait au centre des ennemis un ravage
effroyable et tel que pouvaient le faire quatre-vingts pices de canon
de douze et de huit servies par l'lite de l'artillerie. Les troupes du
gnral Reille s'avancrent jusqu' Aderklaw; et le gnral Macdonald,
qui tait  la droite de cette batterie, donna  toute l'arme le
spectacle d'un courage admirable, en marchant  la tte de ses deux
divisions formes en colonnes et les conduisant sous une pluie de
mitraille et de boulets jusque dans les lignes ennemies, et cela en les
faisant marcher au pas sans quelles prouvassent le moindre
dsordre[21].

Le feu du canon et la marche de Macdonald ouvrirent le centre des
ennemis, et sparrent leur droite du reste de l'arme. L'empereur, qui
tait prsent sur le terrain, voulut encore faire profiter la cavalerie
de cette belle occasion; il envoya dire  la garde de charger; mais soit
que l'ordre ft mal rapport, il ne s'excuta point; et cette immense et
superbe cavalerie ne nous fit pas un prisonnier, tandis que si elle
avait t entre les mains d'un homme vaillant et rsolu, elle en aurait
fait sans nombre. Il y eut un moment o un grand quart de l'arme
autrichienne tait  prendre: c'est dans cette occasion-l que nous
avons regrett le grand-duc de Berg; c'tait l'homme qu'il aurait fallu
dans un moment comme celui-l.

L'empereur tait fort mcontent de la cavalerie, et disait sur le
terrain mme: Mais elle ne m'a jamais rien fait de pareil. Elle sera
cause que cette journe sera sans rsultat. Il en a gard rancune trs
long-temps aux gnraux qui commandaient les rgimens de cavalerie de sa
garde, et sans d'autres services anciens et recommandables ils les
aurait punis exemplairement.

Malgr toutes ces fautes l'vnement tait dcid en notre faveur; 
deux heures et demie aprs midi, la droite des ennemis tait retire, et
cherchait  se runir  son arme, en vitant la troue que nous avions
faite  son centre.  notre droite, le marchal Davout tait mont sur
le plateau de Margraff-Neusiedl, et s'y maintenait avec succs.

L'empereur fit attaquer Wagram par le corps d'Oudinot, appuy des deux
autres divisions de l'arme d'Italie. Cette colonne pntra aussi sur la
position des Autrichiens, et s'y maintint toute la soire; l'ennemi se
mit en retraite sur tous les points, vers les quatre heures, nous
abandonnant le champ de bataille, mais sans prisonniers ni canons, et
aprs s'tre battu d'une manire  rendre prudens tous les hommes 
entreprise tmraire; on le suivit sans trop le presser, car enfin il
n'avait pas t entam, et nous ne nous soucions pas de le faire
remettre en bataille avant d'en avoir dtach quelque lambeau. Le corps
du marchal Massna s'tait rorganis et avait repris sa position.

Quoiqu'il n'y et rien de douteux pour la gloire de nos armes, nous ne
menmes pas notre poursuite fort loin; car nous n'allmes pas jusqu' la
grande route qui conduit de Vienne  Brme. Les Autrichiens marchrent
toute la nuit, et se retirrent par la route de Vienne  Znaim, et par
la traverse de Wolkersdorf aussi sur cette ville de Znaim. L'empereur
coucha sur le champ de bataille au milieu de ses troupes. Sa tente tait
 peine dresse qu'il y eut une alerte qui se communiqua dans un instant
par toute l'arme, o elle faillit mettre le dsordre; elle commena par
des maraudeurs, qui s'tant loigns furent chasss par des partis de
cavalerie de l'arme de l'archiduc Ferdinand, qui tait arriv sur la
rivire de la Marche, et qui cherchait sans doute  se mettre en
communication avec la grande arme. On courut aux armes de toutes parts,
mais cette alerte n'eut aucune suite.

Ainsi se termina cette mmorable journe de Wagram, dont les rsultats
sur le champ de bataille ne rpondirent pas aux laborieux travaux et aux
savantes conceptions qui en avaient prcd les dispositions; il aurait
fallu dans l'arme encore quelques-uns de ces hommes accoutums  tirer
parti d'un succs, et  enlever les troupes dans un moment dcisif.
C'est l'empereur seul qui y a tout fait, et qui, par sa prsence a
contenu tout au moment du dsastre de notre gauche.

La population entire de Vienne monta sur les difices de la ville et
sur les remparts, d'o elle fut tmoin de la bataille; le matin les
dames y taient dans l'esprance de notre dfaite, et  deux heures
aprs midi tout le monde  Vienne tait dans la tristesse. On pouvait
voir la retraite de l'arme autrichienne comme si l'on avait t sur le
terrain mme.

L'arme autrichienne nous tint tte presque partout; elle tait
trs-nombreuse, elle aurait mme d avoir encore l'arme qui tait 
Presbourg, et quoiqu'elle et beaucoup de landwehr mdiocrement
instruite, elle a eu dans la journe deux circonstances notables o elle
pouvait mieux faire. La premire tait de ne pas abandonner l'attaque
faite sur notre droite au commencement de l'action; par l elle aurait
retenu ce grand mouvement de troupes que nous reportmes de notre droite
 notre gauche. La seconde tait de donner suite au succs obtenu par sa
droite sur le corps d'arme de Massna, et de faire agir vivement son
centre avant d'attendre que nous eussions amen sur le point o tait
Massna, cent pices de canon et autant d'escadrons avec trois divisions
d'infanterie frache, qui ont rpar nos affaires. L'arme autrichienne
n'avait aucune raison pour se retirer; elle tait plus forte que nous,
en ce qu'un tiers de notre arme tait compos de troupes trangres,
dont l'amalgame avec les ntres avait plus d'un inconvnient. Mais enfin
elle s'est retire, et elle n'a sans doute pas cru pouvoir s'exposer
plus long-temps  d'autres vnemens dans l'issue desquels elle n'avait
pas de confiance.

L'empereur parcourait le champ de bataille le soir lorsqu'on vint lui
annoncer la mort du gnral Lasalle, qui venait d'tre tu par un des
derniers coups de fusil qui avaient t tirs. Il en avait eu un
singulier pressentiment le matin. Il s'tait toujours plus occup de sa
gloire que de sa fortune. La nuit qui prcda la bataille il paraissait
avoir pens  ses enfans, il s'veilla pour crire  la hte une
ptition  l'empereur en leur faveur; il l'avait mise dans sa
sabredache. Lorsque l'empereur passa le matin devant sa division, le
gnral Lasalle ne lui parla pas; mais il arrta M. Maret, qui passa un
moment aprs, pour lui dire que, n'ayant jamais rien demand 
l'empereur, il le priait de se charger de cette ptition, en cas qu'il
lui arrivt malheur: et quelques heures aprs il n'tait plus.

L'empereur fut mdiocrement content de la bataille de Wagram; il aurait
voulu une seconde reprsentation de Marengo, d'Austerlitz ou de Ina, et
il avait soign tout pour obtenir ce rsultat; mais bien loin de l,
l'arme autrichienne tait entire; elle partait pour aller se jeter
dans quelque position qui aurait ncessit encore de nouveaux efforts de
conception pour l'amener  un engagement suivi d'un meilleur rsultat.
De plus, elle pouvait parvenir  runir  elle l'arme qui venait de
Presbourg, et nous n'avions de notre ct plus de renforts  attendre.
Nous n'tions que trop persuads qu'il ne fallait pas compter sur
l'arme russe; tout ce que nous avions gagn de ce ct, c'est qu'elle
ne se runirait pas aux Autrichiens dans un moment qui ne semblait pas
encore tre celui de l'abandon des faveurs de la fortune envers nous;
elle ne mit en mouvement qu'un corps de quinze mille hommes, et sa
coopration se borna  essayer de gagner de vitesse les Polonais 
Cracovie: ce qui a toujours paru suspect  l'empereur.

Les grands vnemens de guerre sont toujours suivis d'un tat moral qui
forme l'opinion pour ou contre un des deux partis; la bataille d'Essling
nous avait rendu l'opinion dfavorable; celle de Wagram dtruisit ce que
la premire avait produit de fcheux, et nous rendit un peu de notre
premire popularit; ce qui acheva de nous ramener l'opinion, qui
s'enttait  douter de notre succs, c'est que nous suivmes l'arme
autrichienne dans sa retraite.




CHAPITRE XIV.

L'empereur  la recherche des blesss.--Paroles de l'empereur  la vue
d'un colonel tu la veille.--Le marchal des logis des
carabiniers.--Paroles de l'empereur  Macdonald.--Bernadotte.--Ordre du
jour secret de l'empereur, au sujet de ce marchal.--Schwartzenberg
propose un armistice.--L'empereur l'accepte.


Le lendemain, 7, l'empereur parcourut  cheval le champ de la bataille
comme cela tait sa coutume, et pour voir si l'administration avait fait
exactement enlever les blesss; nous tions au moment de la rcolte, les
bls taient fort hauts et l'on ne voyait pas les hommes couchs par
terre. Il y avait plusieurs de ces malheureux blesss qui avaient mis
leur mouchoir au bout de leur fusil, et qui le tenaient en l'air pour
que l'on vnt  eux. L'empereur fut lui-mme  chaque endroit o il
apercevait de ces signaux; il parlait aux blesss, et ne voulut point se
porter en avant que le dernier ne ft enlev. Il ne garda personne avec
lui, et il ordonna au marchal Duroc de se charger de les faire relever
tous et de faire activer le service des ambulances; le gnral Duroc
tait connu par son exactitude et sa svrit, c'est pourquoi l'empereur
aimait  lui donner quelquefois des commissions comme celle-l.

En parcourant le champ de bataille il s'arrta sur l'emplacement
qu'avaient occup les deux divisions de Macdonald; il prsentait le
tableau d'une perte qui avait gal leur valeur. La terre tait laboure
de boulets. L'empereur reconnut parmi les morts un colonel dont il avait
eu  se plaindre. Cet officier, qui avait fait la campagne d'gypte,
s'tait mal conduit aprs le dpart du gnral Bonaparte et avait montr
de l'ingratitude envers son bienfaiteur, croyant sans doute plaire au
gnral qui lui avait succd. Au retour de l'arme d'gypte en France,
l'empereur, qui avait eu des bonts pour lui dans la guerre d'Italie, ne
lui tmoigna aucun ressentiment, mais il ne lui accorda aucune des
faveurs dont il comblait tous ceux qui avaient t en gypte. En le
voyant tendu sur le champ de bataille, l'empereur dit: Je suis fch
de n'avoir pu lui parler avant la bataille, pour lui dire que j'avais
tout oubli depuis long-temps.

 quelques pas de l, il trouva un jeune marchal-des-logis de
carabiniers qui vivait encore quoiqu'il et la tte traverse d'un
biscayen; mais la chaleur et la poussire avaient coagul le sang
presque aussitt, de sorte que le cerveau ne reut aucune impression de
l'air. L'empereur mit pied  terre; lui tta le pouls, et, avec son
mouchoir, il lui dbouchait les narines, qui taient pleines de terre.
Lui ayant mis un peu d'eau-de-vie sur les lvres, le bless ouvrit les
yeux, parut d'abord insensible  l'acte d'humanit dont il tait
l'objet; puis, les ayant ouverts de nouveau, il les fixa sur l'empereur,
qu'il reconnut; ils se remplirent de larmes, et il aurait sanglot s'il
en avait eu la force. Le malheureux devait mourir,  ce que dirent les
chirurgiens qu'on appela.

Aprs avoir parcouru le terrain sur lequel l'arme avait combattu,
l'empereur fut au milieu des troupes, qui commenaient  se mettre en
marche pour suivre l'arme ennemie. En passant prs de Macdonald il
s'arrta, et lui tendit la main en lui disant: Touchez l, Macdonald!
Sans rancune: d'aujourd'hui nous serons amis, et je vous enverrai, pour
gage, votre bton de marchal que vous avez si glorieusement gagn
hier. Macdonald avait t dans une sorte de disgrce depuis plusieurs
annes; on aurait eu de la peine  expliquer pourquoi, autrement que par
l'intrigue et la jalousie  laquelle un noble caractre est toujours en
butte. La mchancet tait parvenue  le faire loigner par l'empereur,
et la fiert naturelle de son me l'avait empch de faire aucune
dmarche pour se rapprocher d'un souverain qui le traitait moins bien
qu'il croyait le mriter.

Les annes de gloire se passaient et Macdonald ne prenait part  rien,
lorsque la dclaration de guerre de 1809 dtermina l'empereur 
l'envoyer commander un corps d'arme sous les ordres du vice-roi
d'Italie. La fortune couronna sa constance, et la victoire le remit  un
poste qu'il s'est montr digne d'occuper dans des circonstances o tant
d'autres le dgradaient  l'envi et perdirent l'estime de leurs
compatriotes.

L'arme prit les deux routes de Vienne  Znaim et de Vienne  Brenn;
l'empereur suivit cette dernire route jusqu' Wolkersdorf, et fit
prendre, de l, la traverse qui mne  Znaim.

Il coucha le 7  Wolkersdorf, d'o il crivit encore  l'empereur de
Russie.

Le 8 il alla coucher en arrire de la position de ses troupes, qui
taient dj arrives  Znaim, o l'on avait atteint l'arrire-garde des
Autrichiens.

Le 9, de grand matin, il expdia des ordres dans plusieurs directions,
et eut une assez forte indisposition, rsultat de tous ses travaux et de
toutes ses veilles. Cela l'obligea  prendre un peu de repos pendant que
les troupes marchaient.

Le marchal Bernadotte vint dans ce moment-l pour voir l'empereur, qui
avait dfendu qu'on le dranget avant qu'il et lui-mme appel; je
refusai de l'introduire. J'ignorais encore ce qui l'amenait. J'avais vu
la mollesse avec laquelle ses troupes avaient combattu; il n'avait
cess, ds le dbut de la campagne, de se plaindre du peu d'lan, de
l'inexprience de ses soldats[22], et du peu de confiance que montraient
leurs chefs[23]. J'aurais puis toutes suppositions avant d'imaginer
que, dmentant tout  coup l'opinion fcheuse qu'il avait donne de leur
courage, il avait rv que c'taient eux qui avaient dcid la victoire
que nous venions de remporter. L'empereur connut bientt cet
inconcevable ordre du jour, manda le trop avantageux marchal, et lui
retira ses troupes. La leon ne suffit pas; Bernadotte, persistant 
soutenir les ridicules flicitations qu'il avait adresses aux Saxons,
les fit insrer dans les journaux. L'empereur fut outr de cette
conduite; il ne pouvait tolrer qu'on inventt  la fois une
inconvenance et un mensonge, mais ne voulait pas non plus blesser des
hommes qui avaient expos leur vie pour le servir. L'incartade tait
nanmoins trop forte, il ne crut pas pouvoir la laisser passer. Il donna
un ordre du jour qu'il chargea le major-gnral de ne laisser connatre
ni au public ni aux Saxons, dont il avait donn le commandement au
gnral Reynier. Mon cousin, lui crivait-il, vous trouverez ci-joint
un ordre du jour que vous enverrez aux marchaux, en leur faisant
connatre que c'est pour eux seuls; vous ne l'enverrez pas au gnral
Reynier; vous l'enverrez aux deux ministres de la guerre; vous
l'enverrez aussi au roi de Westphalie.

Sur ce, je prie Dieu, etc., etc.

       *       *       *       *       *

     _Ordre du jour._

     En notre camp imprial  Schoenbrunn, le 11 juillet 1809.

Sa Majest tmoigne son mcontentement au marchal prince de Ponte-Corvo
pour son ordre du jour dat de Lopoldau, le 7 juillet, qui a t insr
 une mme poque dans presque tous les journaux, dans les termes
suivans: Saxons, dans la journe du 5 juillet, sept  huit mille
d'entre vous ont perc le centre de l'arme ennemie, et se sont ports 
Deutsch-Wagram, malgr les efforts de quarante mille hommes, soutenus
par cinquante bouches  feu; vous avez combattu jusqu' minuit, et
bivouaqu au milieu des lignes autrichiennes. Le 6, ds la pointe du
jour, vous avez recommenc le combat avec la mme persvrance, et au
milieu des ravages de l'artillerie ennemie, vos colonnes vivantes sont
restes immobiles comme l'airain. Le grand Napolon a vu votre
dvouement; il vous compte parmi ses braves. Saxons, la fortune d'un
soldat consiste  remplir ses devoirs; vous avez dignement fait le
vtre. Au bivouac de Lopoldau, le 7 juillet 1809. Le marchal
commandant le 9e corps, Bernadotte. Indpendamment de ce que Sa Majest
commande son arme en personne, c'est  elle seule qu'il appartient de
distribuer le degr de gloire que chacun a mrit--Sa Majest doit le
succs de ses armes aux troupes franaises et non  aucun tranger.
L'ordre du jour du prince de Ponte-Corvo, tendant  donner de fausses
prtentions  des troupes au moins mdiocres, est contraire  la vrit,
 la politique et  l'honneur national. Le succs de la journe du 5 est
d aux corps des marchaux duc de Rivoli et Oudinot, qui ont perc le
centre de l'ennemi, en mme temps que le corps du duc d'Auerstedt le
tournait par sa gauche.--Le village de Deutsch-Wagram n'a pas t en
notre pouvoir dans la journe du 5; ce village a t pris, mais il ne
l'a t que le 6  midi par le corps du marchal Oudinot.--Le corps du
prince de Ponte-Corvo n'est pas rest _immobile comme l'airain_: il a
battu le premier en retraite; Sa Majest a t oblige de le faire
couvrir par le corps du vice-roi, par les divisions Broussier et
Lamarque, commandes par le marchal Macdonald, par la division de
grosse cavalerie aux ordres du gnral Nansouty et par une partie de la
cavalerie de la garde. C'est  ce marchal et  ses troupes qu'est d
l'loge que le prince de Ponte-Corvo s'attribue.--Sa Majest dsire que
ce tmoignage de son mcontentement serve d'exemple, pour qu'aucun
marchal ne s'attribue la gloire qui appartient aux autres.--Sa Majest
cependant ordonne que le prsent ordre du jour, qui pourrait affliger
l'arme saxonne, quoique les soldats sachent bien qu'ils ne mritent pas
les loges qu'on leur donne, restera secret, et sera seulement envoy
aux marchaux commandant le corps d'arme. NAPOLON.

Aprs quelques heures de sommeil, l'indisposition qui avait forc
l'empereur  s'arrter se passa, et il partit de suite pour se diriger
sur Znaim, o l'on entendait une assez vive canonnade.

Nous y arrivmes en coupant la grande route de communication de Znaim 
Brunn, et nous nous arrtmes au corps du gnral Marmont, qui tait
engag avec l'arrire-garde ennemie. Un orage survint qui spara un
moment les combattans, et, de notre ct, il gta les chemins au point
que l'on ne pouvait plus faire avancer l'artillerie dans les terres
fortes de la Moravie.

L'empereur, qui avait eu de la fivre de fatigue toute la nuit, eut
encore cette averse sur les paules sans qu'il se trouvt l un toit
pour le mettre  l'abri.

Marmont avait reu le matin un parlementaire du prince de Schwartzemberg
qui couvrait la retraite des Autrichiens; il lui proposait un armistice;
Marmont n'tant pas autoris  le conclure, ne put que rpondre qu'il
allait en rfrer  l'empereur, et qu'en attendant sa rponse il
donnerait suite  ses oprations.

L'empereur avait reu cet avis avant de partir de son quartier-gnral;
il ne voulut point donner de rponse avant d'avoir vu lui-mme l'tat
des choses, et ce que la fortune pourrait offrir d'avantageux 
entreprendre.

Lorsqu'il fut arriv sur le terrain, il reconnut que l'arme
autrichienne tait dj en retraite, et qu'il allait tre oblig
d'entrer dans un systme de manoeuvres compliques pour la forcer  une
nouvelle bataille, c'est--dire recommencer un calcul de probabilits,
de chances pour et contre, et enfin remettre tout en problme.

Je suis fermement convaincu que s'il avait compt sur le secours de
l'arme russe, il n'aurait pas balanc  chercher une nouvelle occasion
d'amener les Autrichiens  un autre engagement; mais les Russes, qui lui
donnaient de belles paroles, n'agissaient pas, et l'empereur dut
craindre que s'il avait avec les Autrichiens une affaire malheureuse
comme il n'avait pas de rserve, les Russes ne se runissent  eux pour
achever notre destruction.

Une foule de considrations de tout genre le dterminrent  finir cette
guerre, dans laquelle il avait t engag bien malgr lui. On s'est plu
 le peindre comme un homme qui ne pouvait vivre sans une guerre; et
cependant, dans toute sa carrire, c'est lui qui a toujours fait la
premire dmarche pacifique, et j'ai t mille fois le tmoin de tout ce
qu'il lui en cotait de regrets quand il fallait recommencer la guerre.
Avant la premire et inoue agression dont il fut l'objet en 1805, il
croyait fermement  la foi jure, et ne se serait jamais persuad
qu'aucun monarque chercht  acqurir de la gloire par des moyens comme
ceux qui furent employs contre lui cette anne-l. Il regardait un
trait comme inviolable tant que les conditions en taient exactement
observes, et ce n'est qu'aprs avoir t convaincu, dans trois
occasions, que les monarques ne reconnaissaient point de bornes lorsque
leur puissance leur permettait de les franchir, qu'alors il s'est de son
ct dtermin  faire usage de la sienne.

Je viens de dire qu'il se dtermina  finir cette guerre. Voici comment
il s'y prit. Il saisit le prtexte de la rponse  faire au
parlementaire du prince Schwartzenberg.

Il m'envoya porter au gnral Marmont l'ordre d'envoyer un de ses
aides-de-camp dire au prince de Schwartzenberg, que l'empereur venait de
l'autoriser  conclure l'armistice au sujet duquel il lui avait crit le
matin, si toutefois cela tait encore dans ses intentions, ce dont il le
priait de l'informer, afin qu'il pt prendre ses dispositions en
consquence, et en rendre compte  l'empereur.

Les troupes taient encore en prsence lorsque le parlementaire du
gnral Marmont arriva chez les Autrichiens, et le prince de
Schwartzenberg, qui tait l, rpondit de suite qu'il acceptait
l'armistice, et nomma des commissaires pour rgler les limites du pays
que les deux armes allaient occuper; le soir mme, au camp de
l'empereur l'armistice fut sign entre le prince de Neufchtel et les
commissaires autrichiens. Notre arme reprit absolument les mmes
positions qu'elle avait occupes aprs la bataille d'Austerlitz, et ds
le lendemain chaque corps de troupes partit pour un cantonnement,
passant ainsi rapidement d'un tat de guerre outr  celui d'un repos
parfait. L'empereur nomma ce mme soir trois marchaux d'empire, qui
furent les gnraux Macdonald, Marmont et Oudinot. Pour le premier, cela
parut juste.

De ce camp au-dessus de Znaim, l'empereur revint mettre son
quartier-gnral  Schoenbrunn o il arriva le 10 ou le 11 au soir; il en
tait parti le 1er ou le 2, et avait men pendant ces huit ou neuf jours
une vie extrmement fatigante. Au milieu des occupations que lui
donnaient les affaires de l'arme, il ne laissait pas d'ouvrir les
dpches de Paris, et de prter l'oreille  ce que les lettres des uns
et des autres apprenaient.




CHAPITRE XV.

Nouvelles de Portugal.--Le marchal Soult.--Bruits
singuliers.--Expdition anglaise  Walcheren.--Prise de Flessingue par
les Anglais.--La garde nationale est mobilise pour couvrir
Anvers.--Conduite de Fouch  cette occasion.--Le pape.--Troubles 
Rome.--Cette ville est runie  l'empire.--Soulvement dans le
Tyrol.--Hoffer.--M. de Metternich.--Le prince Jean de
Lichtenstein.--Confrences pour traiter de la paix.--L'empereur fait
camper l'arme.--Il passe la revue des diffrens corps.--Sentimens du
marchal Marmont pour l'empereur.--Paroles de Napolon aux autorits de
Brunn.--Singulier recours en grce d'un soldat.--Clmence de l'empereur.


La bataille d'Essling avait glac tout le monde, et nos intrigans ayant
conu de nouvelles esprances  Paris y avaient remis les fers au feu
pour profiter de plusieurs circonstances qui leur parurent propres 
favoriser leurs projets.

Les Anglais, qui avaient vacu l'Espagne au mois de janvier, y taient
retourns par Lisbonne, et avaient march contre le marchal Soult, qui,
de la Corogne, s'tait avanc  Oporto. Il fut oblig d'abandonner son
artillerie et de se retirer par des chemins difficiles,  travers mille
obstacles que son talent lui fit surmonter.

Il parvint jusqu' Schoenbrunn des bruits tendant  faire croire qu'il se
serait pass des choses extraordinaires dans ce pays-l, dont on
supposait que le marchal Soult voulait usurper la souverainet; il est
certain que l'on a fait l-dessus mille versions. Quelques-unes
paraissaient mriter attention, parce que l'on avait gnralement cru
que l'empereur tait perdu aprs la bataille d'Essling, et qu'ayant vu
le grand-duc de Berg devenir roi de Naples,  la suite de faits d'armes
glorieux, on pouvait supposer que chacun de ses contemporains tait
atteint de la mme ambition. L'empereur traita tout cela de folie; cette
affaire lui parut absurde; il en rit beaucoup. Nanmoins, il crivit au
marchal Soult, _qu'il ne conservait que le souvenir d'Austerlitz_[24],
parce que l'on en avait trop parl autour de lui pour que le marchal
Soult pt se persuader que l'empereur avait tout ignor, et si
l'empereur avait gard le silence, cela aurait inquit le marchal.

L'empereur ne conserva effectivement de ressentiment contre personne, il
fit approfondir cette affaire, dont on ne connut jamais bien le fond;
lui seul put en avoir une opinion motive, mais je ne l'ai jamais
entendu parler sur ce sujet. Depuis ce temps il est rest dans ma pense
qu'il avait accord  ces bruits plus d'intrt que nous n'avions cru
d'abord, et que cela ne contribuerait pas peu  le dterminer  finir
ses guerres le plus tt qu'il pourrait.

L'information de cette affaire fut suivie de la mise en jugement d'un
officier de dragons, qui fut convaincu d'avoir t plusieurs fois
clandestinement  l'arme anglaise; il allguait pour sa dfense qu'il y
avait t envoy; mais comme il ne put pas en exhiber la preuve, il fut
trait comme un transfuge, et subit la peine prononce contre les
coupables de ce crime.

Une autre expdition anglaise venait de dbarquer dans l'le de
Walcheren  l'embouchure de l'Escaut; j'ai dit plus haut que l'on avait
pris tout ce qu'il y avait dans les dpts pour composer l'arme que
l'on tait forc de ramener encore une fois en Autriche. En sorte que
l'on eut recours aux Hollandais pour dfendre l'le et la place de
Flessingue, o il n'y avait qu'une faible garnison franaise, commande
par le gnral Monnet, dans lequel l'empereur avait une grande
confiance, quoiqu'il lui ft revenu sur son compte quelques rapports
dfavorables: on l'accusait d'avoir favoris le commerce interlope, et
d'avoir gagn de grosses sommes par ce moyen.

Au grand tonnement de l'empereur, Flessingue se rendit, ainsi que toute
l'le de Walcheren; ds ce moment il crut  tous les rapports qu'on lui
avait faits, mais il n'tait plus temps, et il fallait s'occuper tout 
la fois de reprendre l'le, et de couvrir le port d'Anvers dans lequel
l'empereur avait dj enfoui des millions en constructions, en
approvisionnemens de toute espce, et o de plus il avait une flotte. 
cette mme poque, les Anglais vinrent brler une escadre franaise qui
tait  l'ancre dans la rade de l'le d'Aix. Nous y perdmes cinq
vaisseaux. L'empereur fut fort mcontent de la conduite de la marine
dans cette occasion; il observait que quand on aurait voulu favoriser
les Anglais, on n'aurait pas fait pis, parce que le bon sens indiquait
pour dernire ressource de faire rentrer l'escadre dans la Charente.

Ce n'tait pas de Vienne qu'il pouvait faire un mouvement de troupes en
faveur de cette partie de la frontire; d'ailleurs la paix n'tait pas
faite, et il tait loin d'avoir des troupes de trop. Si la guerre avait
d continuer, il aurait mme t impolitique de paratre rduit  cette
extrmit.

Il ordonna donc en France de prendre des mesures pour couvrir Anvers et
former une arme  opposer  celle des Anglais. Le ministre de
l'intrieur, qui tait M. Cretet, venait de mourir, l'empereur n'avait
pas eu le temps de pourvoir  son remplacement, et il avait charg M.
Fouch, ministre de la police, de soigner par intrim le travail du
ministre de l'intrieur. Pour excuter les ordres de l'empereur, il n'y
avait pas d'autre moyen que de mobiliser une partie de la garde
nationale, et l'on profita de la latitude que l'empereur avait donne
pour appeler aux armes les gardes nationaux, non-seulement dans les
dpartemens voisins de la frontire menace, mais encore dans toute la
France, et jusque dans le Pimont. Celle de Paris fut prte la premire,
M. Fouch se mit  la tte de ce mouvement. L'empereur n'en tait point
inquiet, parce qu'il tait en position de faire la paix, si cela tait
devenu ncessaire; mais on lui adressa beaucoup de rapports sur des
projets que l'on supposait au ministre de la police, dans le cas o il
surviendrait une occasion favorable  leur excution. Dans le fait, il
parut singulier  tout le monde de voir lever la garde nationale du
Pimont pour marcher au secours d'Anvers contre une entreprise qui
partait de Flessingue; cela donna  penser  l'empereur, surtout
lorsqu'il sut que M. Fouch lui proposait pour commander les gardes
nationaux qui se rassemblaient  Anvers, le marchal Bernadotte, qui
venait d'tre renvoy de l'arme; nanmoins il n'en fit aucune
observation, mais il devint attentif.  ces inconvniens il s'en joignit
d'autres: l'Italie avait t entirement vacue de troupes qui toutes
avaient t appeles  l'arme; on venait d'y demander une conscription
qui avait excit de petits soulvemens dans quelques endroits: la
douceur n'ayant pas suffi pour les calmer, on employa des moyens
coercitifs qui ne russirent pas mieux.

D'un autre ct le pape, encourag par les vnemens qui se passaient,
et qu'on lui exagrait, rompit tout--fait avec nous. La source de cette
aigreur tenait  des circonstances politiques qui taient dj loin de
l'poque dont il s'agit. La coalition de 1805 avait surpris un corps de
quinze  vingt mille Franais dans la presqu'le d'Otrante. Les Anglais
croisaient dans la Mditerrane; les Russes taient attendus  Naples;
les allis pouvaient d'un instant  l'autre se saisir de la citadelle
d'Ancne qui tait sur notre ligne de communication, et que le pape
n'avait point arme. Napolon demanda au souverain pontife de la mettre
en tat ou de la laisser occuper par un corps capable d'assurer nos
derrires. Pie VII s'y refusa, prtendit qu'il tait galement le pre
de tous les fidles, qu'il ne pouvait ni ne devait armer contre aucun
d'eux. La France rpliqua que ce n'tait point contre des fidles qu'il
s'agissait d'agir, mais seulement de fermer l'Italie aux hrtiques;
qu'il n'y avait pas encore long-temps que le cabinet papal avait arm;
la bannire de saint Pierre avait rcemment march contre la France 
ct de l'aigle autrichienne; elle pouvait donc marcher aujourd'hui
contre l'Autriche  ct de l'aigle franaise. Le pape persista,
accueillant tous les agens de troubles que la coalition soudoyait en
Italie; les circonstances devinrent plus fcheuses, il fallut assurer
nos communications avec Naples; on fut oblig d'occuper Rome et de
saisir les Marches. Le conclave se rpandit en menaces, on les mprisa.
La cour pontificale,  laquelle on laissait librement exhaler sa bile,
s'imagina qu'on la craignait et devint plus audacieuse. La guerre
d'Autriche clata, elle crut la circonstance favorable et lana sa bulle
d'excommunication. La bataille d'Essling eut lieu, l'agitation se
rpandit dans le peuple, le pape se barricada; les troupes franaises
taient braves, insultes, l'exaspration tait  son comble. Un
engagement pouvait avoir lieu d'un instant  l'autre; le gnral
franais ne voulut pas en courir la responsabilit. Il fit prvenir le
pape du danger auquel ses mesures de dfense l'exposaient, il n'obtint
rien et fit enlever ce souverain pontife, afin de prvenir un malheur
qu'une balle perdue, un incident imprvu pouvait amener.

L'empereur n'apprit l'vnement qu'aprs coup; il n'y avait plus  s'en
ddire. Il approuva ce qui avait t fait, tablit le pape  Savone,
puis runit Rome  l'empire franais, en annulant la donation de
Charlemagne. Tout le monde fut fch de cette runion, parce que tout le
monde dsirait la paix; on ne prit intrt au pape que parce que cela
offrait un moyen de nuire  l'empereur.

Depuis long-temps, l'empereur tait mcontent de la cour de Rome; elle
avait cherch  souffler la discorde en France en envoyant secrtement
des bulles  des maisons religieuses, quoique cette conduite ft oppose
aux stipulations du concordat. L'administration publique avait t
oblige d'intervenir dans cette affaire. Au moment de toutes les
insurrections partielles de l'Italie, l'on souponna les prtres d'en
tre les moteurs et de n'agir qu'en vertu des instructions de Rome;
c'est en grande partie parce que l'on reconnut cette cour ennemie des
ides librales que l'on voulait consolider en France et en Italie, que
l'on se dtermina  l'attaquer ouvertement, parce que l'on crut que cela
ne coterait pas plus de temps ni de soins qu'il n'en faudrait pour
triompher de toutes les tracasseries qu'elle ne cessait de susciter
partout o elle faisait pntrer son influence. On y serait
indubitablement parvenu si l'empereur n'et pas t engag dans des
travaux qui fixaient son attention, et l'empchaient de donner aux
affaires de Rome toute celle qu'elles mritaient. J'aurai encore
plusieurs occasions de parler du mal qu'elles nous ont fait, et de
dplorer que nous n'ayons pu les viter.

En Allemagne les esprits taient plus tranquilles, mais n'taient pas
plus contens: les Westphaliens se soulevaient; un fils du duc de
Brunswick avait lev une lgion avec laquelle il courait le pays, et les
Tyroliens rsistaient avec avantage aux Bavarois. Presque toute l'arme
de ce pays tait occupe  cette guerre d'insurrection. Ces montagnards
taient commands par un de leurs compatriotes, nomm Hoffer, artisan et
propritaire. Cet homme, n brave et actif, tait dirig par le baron
d'Homayr. Il souleva ses compatriotes, les mena avec beaucoup d'adresse
et les ramena victorieux de plusieurs entreprises. Dans cette position,
l'empereur avait plus d'embarras aprs sa victoire qu'il n'en avait eu
en commenant la campagne. Tout cela le dtermina  traiter le plus tt
qu'il pourrait.

L'Autriche avait laiss  Paris son ambassadeur M. le comte de
Metternich; nous tions dj matres de Vienne, qu'il tait encore dans
son htel  Paris, o on lui en voulait un peu de cette guerre, que l'on
regardait comme la consquence des rapports qu'il avait faits  sa cour.
On a su depuis qu'il n'y avait eu qu'une part ordinaire, mais non
instigative.

Le ministre de la police, qui s'tait plaint plusieurs fois de sa
prsence au milieu de la capitale, avait reu ordre de le faire conduire
 Vienne, o il tait arriv depuis peu, escort par un officier de
gendarmerie. Par suite de l'armistice conclu, il avait t renvoy 
l'arme autrichienne. Peu de temps aprs, il s'tablit des
communications entre les quartiers-gnraux des deux armes. Elles
commencrent, selon l'usage, par n'tre relatives qu' l'change des
prisonniers; il n'y en avait pas beaucoup des deux cts, car je ne
crois pas que, pendant tout le cours de la campagne, nous en eussions
fait plus de vingt mille, et les Autrichiens ne nous en avaient fait
gure moins. Le commissaire qui vint le premier de la part de l'empereur
d'Autriche, fut le prince Jean de Lichtenstein. On tait accoutum  le
voir arriver chaque fois qu'il tait question d'ouvertures pacifiques,
et il n'tait malgr cela jamais le dernier lorsqu'il fallait nous faire
la guerre.

L'empereur l'estimait particulirement beaucoup, et je lui ai entendu
dire qu'il aurait voulu le voir arriver comme ambassadeur  Paris, parce
qu'avec un esprit comme le sien, les deux tats n'auraient jamais t en
guerre.

J'ai eu occasion de voir ce prince chez lui  Vienne, o nous parlmes
des affaires qui occupaient tout le monde dans ce moment-l, et dans le
cours de la conversation, il me montra un pouvoir que lui avait donn
l'empereur d'Autriche pour traiter de la paix. Quoiqu'il ne ft conu
qu'en quatre lignes, crites sur une simple feuille de papier  lettre,
il tait au moins la preuve de la grande estime dont jouissait le prince
Jean de Lichtenstein en Autriche, et de celle que son matre avait pour
lui. De notre ct, l'empereur lui en accordait aussi, et il avait
spcialement recommand que l'on plat des sauvegardes  son chteau de
Fellerberg prs de Vienne, et qu'on n'y loget aucune troupe, (cela ne
lui avait t demand par personne). Je crois que c'est en traitant de
l'change des prisonniers que l'on a commenc  parler d'une paix
dfinitive. L'Autriche la dsirait d'autant plus, que nous crasions le
pays, et nous avions aussi beaucoup de raisons de ne pas la rejeter. On
fut donc bientt d'accord sur un lieu de confrences, o se rendirent,
de la part de l'Autriche, MM. de Metternich, et, je crois M. de Stadion
(je n'ose assurer que ce dernier y ft); de notre ct, ce fut M. de
Champagny qui y assista. On choisit d'abord une petite ville situe sur
la route de Presbourg  Raab, que je crois tre Altenbourg. Ce lieu fut
choisi parce que, depuis l'armistice, toute la grande arme autrichienne
avait fait une marche considrable par sa gauche, pour aller se runir 
l'arme de l'archiduc Jean, dans la Hongrie: la ntre tait reste dans
ses cantonnemens, et le lieu dans lequel les confrences se tiendraient
lui tait indiffrent. Cette runion, dans laquelle on se faisait
rciproquement beaucoup des politesses, sembla bientt ne devoir pas
tre aussi expditive en affaires qu'on s'en tait flatt. La peur tait
passe, et chacun commenait  lever des difficults qui n'eussent pas
manqu de ramener encore des batailles.

L'Autriche, au milieu de toutes ses guerres, avait eu aussi des ttes
ardentes; et en mme temps qu'il se formait dans ses armes des hommes
impatiens de recommencer une guerre avec la France, il se formait aussi,
dans ses cits, des philosophes qui rflchissaient sur la source de
toutes ces entreprises si souvent renouveles contre un souverain qui
avait le premier consacr les droits des peuples, qui tenait le sceptre
par la volont et le voeu d'un peuple qui l'avait proclam et lev sur
le pavois.

Les philosophes, tout en maudissant la guerre, ne pouvaient s'empcher
de condamner les agresseurs, et de justifier celui dont les trophes
taient cependant si coteux  leur patrie. Ils faisaient partout des
proslytes, et nous emes occasion de reconnatre combien l'on est dans
l'erreur en France lorsqu'on croit que des contres loignes manquent
de lumires et de civilisation: nous avons trouv plus d'ides librales
et philosophiques dans des pays que nous croyions  peine civiliss, que
dans des provinces de France qui sont la patrie de plusieurs hommes
clbres par l'tendue de leurs connaissances et de leurs lumires. Tous
les philosophes allemands nous offraient plus d'un moyen de troubler la
socit; les Hongrois nous envoyrent des dputs chargs de connatre
jusqu' quel point nous serions disposs  appuyer une insurrection
tendant de leur part  recouvrer leur indpendance.

Il n'aurait pas t impossible d'exciter du mcontentement en Bohme;
tous ces diffrens moyens furent offerts  l'empereur, qui les fit
couter, mais qui ne reut aucun des envoys qui taient venus dans les
environs de son quartier-gnral. Il voulait sincrement la paix, et
trouvait de quoi la faire honorable sans dmembrer la monarchie
autrichienne. Il avait parfois de l'humeur contre les plnipotentiaires
qui ne terminaient rien, et dans la crainte d'tre encore jou, il fit
camper toute l'arme dans chacun des arrondissemens qu'elle occupait. En
mme temps il fit construire un vaste camp retranch sur la rive gauche
du Danube en face de Vienne.

Il y fit rtablir le pont sur pilotis qui avait t brl, et ajouta
deux ponts de bateaux  cette communication.

De tous cts on recommena  dployer de l'activit, et  se prparer 
tout vnement; c'est  cette poque qu'il fit la revue des diffrens
corps de l'arme, l'un aprs l'autre, se rendant lui-mme aux lieux o
ils taient camps. Il commena par celui du gnral Marmont, qui tait
camp  Krems; il en fut si content qu'il suffisait que le nouveau
marchal lui demandt quelque chose pour qu'il le lui accordt de suite.
Le marchal Marmont, dans son dlire d'tre marchal de France, ne
savait comment exprimer sa reconnaissance pour l'empereur d'avoir t
lev  la premire dignit militaire; quoique depuis Marengo il ne se
ft pas mme trouv sur un champ de bataille. Le sort l'en avait
loign, et il voyait bien que cette distinction de l'empereur, dans la
premire occasion o il s'tait fait voir en ligne, n'tait qu'une
marque de sa bienveillance pour lui. Il se regardait donc comme oblig 
la justifier, plutt qu'il ne la considrait comme une rcompense,
puisqu'il n'avait pas encore eu l'occasion de la mriter. Je me rappelle
qu'un jour, tant all  la chasse avec l'empereur, dans le parc du
chteau imprial de Luxembourg, o rsidait ordinairement l'empereur
d'Autriche, je me trouvai revenir avec le marchal Marmont. Nous tions
tous deux seuls dans la mme calche; il ne m'entretenait que de son
bonheur, me rptant mille fois que la fortune l'avait servi  souhait,
qu'il n'avait point d'enfans et n'en aurait vraisemblablement point;
que, consquemment, il n'avait pas besoin de s'occuper d'acqurir des
richesses, parce qu'en servant bien l'empereur, il lui ferait bien, tt
ou tard, cent mille cus de rente; qu'avec cela, pourvu qu'il lui permt
de vivre prs de lui comme un de ses plus anciens amis, lorsqu'il
n'aurait plus de guerre  faire, il serait heureux de lui consacrer sa
vie et de l'employer  la direction de travaux qui intressassent sa
gloire. Rien ne paraissait plus noble que de tels sentimens.

De Krems l'empereur alla  Brunn pour voir le corps du marchal Davout,
qui tait camp en grande partie sur l'ancien champ de bataille
d'Austerlitz.

L'empereur logea  Brunn dans le mme local qu'il avait occup en 1805.
Il reut les autorits de la province, qui profitrent de l'occasion
pour solliciter des dgrvemens de charges. L'empereur leur rpondit:
Messieurs, je sens tout ce que vous souffrez; je gmis avec vous des
maux que la conduite de votre gouvernement a fait tomber sur vous; je
n'y puis rien. Il y a  peine quatre ans que votre souverain me jura non
loin d'ici,  la bataille d'Austerlitz, que jamais il ne s'armerait
contre moi; je croyais  une paix ternelle entre nous deux, et ce n'est
pas moi qui l'ai viole. Certainement si je n'avais pas cru  la loyaut
dont on m'avait fait tant de protestations, je ne m'en serais pas all
comme je l'ai fait alors. Lorsque les monarques abusent des droits dont
les a investis la confiance des peuples, et qu'ils attirent sur eux
autant de calamits, ceux-ci ont le droit de la leur retirer.

Un des membres des autorits prit la parole pour justifier son matre,
et finit sa rplique par cette phrase. Rien ne pourra nous dtacher de
notre bon Franois.

L'empereur reprit avec humeur: Vous ne m'avez pas compris, Monsieur, ou
vous avez mal interprt ce que je viens de dire comme principe gnral.
Qui vous parle de vous dtacher de l'empereur Franois? je ne vous ai
pas dit un mot de cela; soyez-lui fidle dans la bonne comme dans la
mauvaise fortune; mais alors souffrez et ne vous plaignez pas, parce
qu'autrement c'est un reproche que vous lui adressez.

Aprs avoir congdi les autorits, il alla visiter la citadelle de
Brunn qu'il faisait armer et approvisionner. En en faisant le tour, il
vit pendre un cordon par une des fentres de la prison;  l'extrmit
tait attach un morceau de papier avec ces mots: Grce! grce!
L'empereur me chargea de m'informer de ce que cela voulait dire, et, sur
mon rapport, il ordonna qu'on ft paratre le soldat qui tait dans
cette prison,  la revue du corps d'arme du marchal Davout, qu'il
passait le lendemain. Il alla parcourir toutes les positions qu'il avait
fait occuper en 1805, et reconnaissait tous les chemins et les sentiers,
aussi bien que s'ils avaient t ceux des environs de Saint-Cloud.

Le lendemain il visita la position qu'il avait la veille de la bataille,
remonta sur le centon que dfendait notre gauche, puis il revint  la
butte o son bivouac avait t tabli la nuit qui avait prcd la
bataille. Il fit placer le corps du marchal Davout dans le mme ordre
qu'observaient ceux des marchaux Lannes et Soult avant de commencer
l'action, et dans cette position, il en passa la revue, selon sa
coutume, rgiment par rgiment, et n'en omettant pas un sans avoir
parcouru les rangs de chaque compagnie, et vu chaque soldat. Il arriva
au rgiment auquel appartenait le soldat qui l'avait implor la veille;
son colonel l'avait fait mettre  sa droite. L'empereur tait  pied; en
s'approchant de la compagnie des grenadiers, il s'arrta devant le
soldat qui s'tait mis  genoux, et demanda ce que cela voulait dire. Le
colonel rpondit que c'tait l'homme qui lui avait demand grce hier 
la citadelle. L-dessus l'empereur, qui ne s'en souvenait plus,
questionna et demanda dans quel cas il tait. Ce malheureux homme, dans
un moment d'ivresse, avait port la main sur son suprieur, et il devait
passer  un conseil de guerre, d'o il n'y avait aucune esprance de le
sauver. L'empereur demanda tout haut: Est-ce un brave homme? Tous les
grenadiers rpondirent: Oh! oui, Sire, un bon soldat que nous
connaissons, et qui ne reste pas derrire. Alors l'empereur,
s'approchant de ce malheureux qui tait toujours  genoux, le prit par
les deux oreilles, et lui secouant la tte, moiti par bont et moiti
avec un air de svrit! il lui dit: Comment, tu es un bon soldat, et
tu fais des choses comme celles-l! Dis-moi ce que tu serais devenu si
j'avais tard  venir, seulement d'un jour. Puis lui ayant donn deux
tapes avec la main creuse, il lui dit: Va-t-en  ta compagnie, et
n'oublie pas cette leon. Dans ce moment il partit un cri de vive
l'empereur! de la droite  la gauche du rgiment. Il aurait fallu
entendre ces acclamations! Comment pouvait-on s'tonner du dlire qui
s'emparait de l'esprit des troupes lorsqu'elles le voyaient passer? Il
leur laissait dire tout ce qu'elles voulaient, lorsqu'elles souffraient,
et jamais elles ne lui auraient refus de faire un effort, parce
qu'elles taient toujours enleves et lectrises par sa prsence.

La revue du corps d'arme dura trs tard, et l'empereur ne rentra 
Brunn, qu' la nuit. Tous les gnraux dnrent avec lui ce soir-l. En
causant avec eux, il leur adressa cette question. Voici la deuxime
fois que je viens sur le champ de bataille d'Austerlitz; y viendrai-je
encore une troisime? On lui rpondit: Sire, d'aprs ce que l'on voit
tous les jours, personne n'oserait parier que non.

Il partit de Brunn le lendemain, et vint par Goding, tout le long de la
rivire de la Marche, jusqu' Marchek, et rentra  Vienne aprs avoir
parcouru le champ de bataille de Wagram.




CHAPITRE XVI.

Grandes parades de Schoenbrunn.--L'empereur court le danger d'tre
assassin.--Dtails sur l'assassin.--L'empereur le fait comparatre
devant lui.--Conversation avec ce jeune fanatique.--Distribution de
faveurs au 15 aot.--Nouvelles de l'tat des affaires
d'Espagne.--Rflexions de l'empereur  ce sujet.


Peu de jours aprs cette course, l'empereur alla passer la revue des
Saxons, dont le quartier-gnral tait  Presbourg; il revint de cette
visite faire celle de Raab et du cours de la rivire de ce nom. Il
traversa le lieu des confrences diplomatiques, o il donna une courte
audience aux plnipotentiaires. En rentrant  Vienne, au retour de cette
revue d'une grande partie des cantonnemens de l'arme, il pressa encore
davantage les travaux militaires: on travaillait comme si l'armistice
allait tre rompu. On le croyait, parce que l'on ne voyait rien de
rassurant dans tout ce qui se passait depuis l'ouverture des
confrences.

L'empereur avait tous les jours, dans la cour du chteau de Schoenbrunn,
une grande parade,  laquelle il faisait venir successivement les hommes
qui sortaient des hpitaux, ainsi que tous les rgimens qui avaient le
plus souffert, afin de s'assurer par lui-mme si on les soignait, et
s'il leur rentrait du monde. Ces parades attiraient beaucoup de curieux,
qui venaient exprs de Vienne pour voir cet imposant spectacle.

Il avait soin de faire assister  ces crmonies militaires tous les
gnraux et administrateurs de l'arme qui taient  une distance
raisonnable, et c'tait dans ces occasions-l qu'il se faisait rendre
compte des causes de la non-excution des ordres qu'il avait donns.

C'est  une de ces parades qu'il manqua d'arriver un vnement sur
lequel on a fait mille versions draisonnables. Nous tions  la fin de
septembre; l'empereur passait la revue de quelques rgimens de ligne
dans la cour du chteau de Schoenbrunn; il y avait toujours un monde
prodigieux  ces parades, et l'on mettait des sentinelles de distance en
distance pour carter la foule.

L'empereur venait de descendre le perron du chteau, et traversait la
cour pour gagner la droite du rgiment qui formait la premire ligne,
lorsqu'un jeune homme de bonne mine s'chappa de la foule dans laquelle
il tait  attendre l'arrive de l'empereur, et vint au devant de lui,
en demandant  lui parler. Comme il s'expliquait assez mal en franais,
l'empereur dit au gnral Rapp, qui tait l, de voir ce que voulait ce
jeune homme. Le gnral Rapp vint lui parler; mais ne pouvant pas
comprendre ce qu'il lui disait, il le regarda comme un ptitionnaire
importun, et dit  l'officier de gendarmerie de service de le faire
retirer. Celui-ci appelle un sous-officier, et fait conduire le jeune
homme en dehors du cercle, sans y donner plus d'attention. On n'y
pensait plus, lorsque l'empereur revenant  la droite de la ligne des
troupes, le mme jeune homme qui avait pass en arrire de la foule,
sortit prcipitamment du point o il s'tait port en second lieu, et
vint de nouveau parler  l'empereur qui lui rpondit: Je ne puis vous
comprendre; voyez le gnral Rapp. Le jeune homme portait la main
droite dans la poitrine comme pour prendre une ptition, lorsque le
prince de Neuchtel, en le prenant par le bras, lui dit: Monsieur, vous
prenez mal votre temps; on vous a dit de voir le gnral Rapp. Pendant
ce temps, l'empereur avait march dix pas le long du front des troupes,
et Rapp l'avait suivi. C'est alors que le prince de Neuchtel dit 
l'officier de gendarmerie de conduire ce jeune homme hors du cercle et
de l'empcher d'importuner l'empereur.

L'officier de gendarmerie avait de l'humeur d'tre ainsi dans le cas de
renvoyer deux fois le mme homme. Il le fit un peu rudoyer, et c'est en
le prenant au collet qu'un des gendarmes s'aperut qu'il avait quelque
chose dans sa poitrine, d'o l'on tira un norme couteau de cuisine,
tout neuf, auquel il avait fait une gane de plusieurs feuilles de
papier gris, ficele avec du gros fil. Les gendarmes le menrent chez
moi, pendant que l'un d'eux venait me chercher. Pour viter des
longueurs, je rapporterai en peu de mots son aventure.

Ce jeune homme tait le fils d'un ministre protestant d'Erfurth; il
n'avait pas plus de dix-huit  dix-neuf ans, avec une physionomie qui
n'aurait pas t mal  une femme; il avait entrepris de tuer l'empereur,
parce qu'on lui avait dit que les autres souverains ne feraient jamais
la paix avec lui; et comme l'empereur tait plus fort qu'eux tous, il
avait rsolu de le tuer, pour que l'on et plus tt la paix.

On lui demanda quelle lecture il aimait. Il rpondit: L'histoire; et
dans toutes celles que j'ai lues, il n'y a que la vie de la Vierge
d'Orlans[25] qui m'ait fait envie, parce qu'elle avait dlivr la
France du joug de ses ennemis; et je voulais l'imiter.

Il tait parti d'Erfurth sur sa seule rsolution, emmenant un cheval de
son pre; le besoin le lui avait fait vendre en chemin, et il avait
crit  son pre de ne pas s'en mettre en peine; que c'tait lui qui
l'avait pris, pour excuter un voyage qu'il avait promis de faire,
ajoutant que l'on entendrait bientt parler de lui. Il avait t deux
jours  Vienne  prendre des renseignemens sur les habitudes de
l'empereur, et tait venu  la parade une premire fois pour tudier son
rle et voir o il pourrait se placer. Lorsqu'il eut tout reconnu, il
alla chez un coutelier acheter cet norme couteau de cuisine que l'on
trouva sur lui, et revint  la parade pour excuter son projet.

Pendant que le jeune homme me faisait cet aveu, la parade dfilait, et
je ne rejoignis l'empereur que dans son cabinet, pour lui rendre compte
du danger qu'il avait couru sans s'en douter. Le gnral Rapp le lui
avait dj rapport, et il ne voulait pas y croire, jusqu' ce que, lui
ayant montr le couteau pris sur le jeune homme, il rpondit d'un air 
moiti moqueur: Ah! cependant il parat qu'il y a quelque chose; allez
me chercher le jeune homme, je veux le voir.

Il retint les gnraux qui avaient assist  la parade, et qui taient
encore dans les salles du chteau, et leur parla de cette aventure.
J'arrivai avec le jeune homme. En le voyant entrer, l'empereur fut saisi
d'un mouvement de piti, et dit: Oh! oh! cela n'est pas possible, c'est
un enfant. Puis il lui demanda s'il le connaissait. Celui-ci, sans
s'branler, lui rpondit: Oui, Sire.

L'empereur. Et o m'avez-vous vu?

Rponse.  Erfurth, Sire, l'automne pass.

L'empereur. Pourquoi vouliez-vous me tuer?

Rponse. Sire, parce que votre gnie est trop suprieur  celui de vos
ennemis et vous a rendu le flau de notre patrie.

L'empereur. Mais ce n'est pas moi qui ai commenc la guerre; pourquoi
ne tuez-vous pas l'agresseur? cela serait plus juste.

Rponse. Oh non! Sire! Ce n'est pas votre majest qui a fait la guerre;
mais comme elle est toujours plus forte et plus heureuse que tous les
autres souverains ensemble, il tait plus ais de vous tuer que d'en
tuer tant d'autres, vos ennemis, qui ne sont pas aussi  craindre parce
qu'ils n'ont pas autant d'esprit.

L'empereur. Comment auriez-vous fait pour me tuer?

Rponse. Je voulais vous demander si nous aurions bientt la paix, et
si vous ne m'aviez pas rpondu, je vous aurais plong le couteau dans le
coeur.

L'empereur. Mais les militaires qui m'entourent vous auraient d'abord
arrt avant que vous n'eussiez pu me frapper, ensuite ils vous auraient
mis en pices.

Rponse. Je m'y attendais bien, mais j'tais rsolu  mourir.

L'empereur. Si je vous faisais mettre en libert, iriez-vous chez vos
parens, et abandonneriez-vous votre projet?

Rponse. Sire, si nous avions la paix, oui; mais si nous avons encore
la guerre je l'excuterai.

L'empereur fit appeler le docteur Corvisart qui avait t mand quelques
jours auparavant de Paris  Vienne, o il tait arriv. Comme dans ce
moment il se trouvait dans les appartemens de l'empereur, il le fit
entrer, et, sans lui rien expliquer, il lui fit tter le pouls  ce
jeune homme et lui demanda comment il tait. M. Corvisart lui rpondit
que le pouls tait un peu agit, mais que l'homme n'tait point malade;
que cette agitation n'tait qu'une lgre motion nerveuse. Ce fut alors
que l'empereur lui dit: Eh bien! ce jeune homme vient de cent lieues
d'ici pour me tuer; il lui conta ce que je viens de dire.

On ramena ce malheureux jeune homme  Vienne, o il fut traduit  un
conseil de guerre et excut. On l'avait mis en prison  Vienne;
l'empereur partit pour Paris sans donner d'ordre  son gard: ces
dtails-l ne le regardaient pas, et ce fut l'autorit qui remettait
Vienne aux Autrichiens, qui traduisit ce jeune homme devant une
commission militaire avec les documens qui existaient sur lui. Il tait
difficile que l'on ost prendre sur soi de ne pas en dbarrasser la
socit.

Cette singulire aventure fit penser plus d'une bonne tte: on avait vu
combien il s'en tait peu fallu qu'elle ne russt, et on commena 
craindre que l'exemple de ce jeune fanatique ne trouvt des imitateurs.
Puis, comme on oublie tout, cette affaire passa comme les autres.

Elle fut cependant sue  Vienne, et on ne manqua pas de trouver des
hommes qui prtendirent qu'elle avait des ramifications; on eut beaucoup
de peine  se convaincre que le projet n'tait sorti que de cette jeune
tte.

Aprs que l'empereur eut runi son arme en aussi bon tat qu'elle
pouvait l'tre aprs une si laborieuse campagne, il la fit manoeuvrer
souvent, et entretenait ainsi dans l'esprit des habitans une opinion
morale, qui lui aurait t favorable, s'il avait d recommencer les
hostilits. C'est au 15 aot 1809 que l'empereur, tant  Vienne, nomma
le prince de Neuchtel prince de Wagram, le marchal Massna prince
d'Essling, et le marchal Davout prince d'Eckmuhl. Il cra ducs les
ministres de la guerre, de la justice, des finances et des relations
extrieures (c'est--dire MM. Clarke, Reynier, Gaudin et Champagny),
ainsi que le ministre-secrtaire d'tat, M. Maret. Les marchaux
Macdonald et Oudinot furent galement nomms, le premier duc de Tarente,
et le second duc de Reggio.

Il y eut ce jour du 15 aot, anniversaire de la naissance de l'empereur,
un _Te Deum_ chant  la mtropole de Vienne, auquel assistrent les
gnraux de l'arme ainsi que les magistrats de la ville.

On venait d'apprendre par la voix publique, et particulirement par les
journaux anglais, qu'il s'tait livr en Espagne une bataille entre
notre arme et l'arme anglaise, et que le rsultat avait t heureux
pour celle-ci. Nous attendions tous les jours le courrier qui devait en
apporter l'avis officiel avec des dtails; mais la difficult des
communications entre Madrid et Bayonne ne permettait pas que
l'impatience de l'empereur ft satisfaite. On attendit environ quinze
jours avant de voir arriver M. Carion de Nisas, qui tait porteur de
cette nouvelle; il avait assist  la bataille, et tait bien inform de
tout ce qui concernait nos affaires en Espagne.

Tout ce qu'il raconta  l'empereur lui donna beaucoup d'humeur, et il
disait hautement que, bien que sa meilleure arme ft en Espagne, on n'y
faisait que des sottises. Je n'ai point fait cette campagne, mais voici
ce que j'en ai appris.

Le marchal Soult, aprs sa malheureuse affaire d'Oporto, s'tait retir
par Guimarens, Montolegne et Orense sur Luego, o il rejoignit le
marchal Ney, qui avait vacu la Corogne et runi son corps d'arme. Il
avait t oblig de prendre cette route, parce que les Anglais l'avaient
dbord, et prolonger son mouvement en passant par Amarante et Chavez.

Ces troupes anglaises taient un dtachement considrable de l'arme de
lord Wellington, qui, pendant cette opration d'une partie de son arme,
remontait la valle du Tage avec le reste, en mme temps qu'une arme
espagnole s'avanait par la Manche sur Tolde.

Les marchaux Soult et Ney, runis  Luego, se concertrent et
convinrent de faire ensemble un mouvement sur Orense pour battre les
Anglais, et disperser les rassemblemens d'insurgs qui les avaient dj
rejoints.

Ils partirent en effet pour se porter sur Orense; mais, avant d'arriver
 ce point, le marchal Soult prit  sa gauche et vint gagner Sanabria;
le marchal Ney prtendit qu'il ne l'avait pas prvenu de ce changement
de rsolution, qui le mit dans une position critique, ne l'ayant appris
que par un incident; le marchal Soult dit lui en avoir fait part.
Lequel des deux croire? Je n'en sais rien; mais il n'est pas prsumable
que le marchal Soult ait pris plaisir  compromettre le marchal Ney:
ce qui est plus vraisemblable, c'est que l'ordonnance ou officier
porteur de l'avis aura t pris en chemin.

Quelle que soit la manire dont le marchal Ney ait t averti, il
suivit le mouvement du marchal Soult en vacuant toute la Galice, et
ces deux corps vinrent passer l'Exla  Saint-Cbrian, pour se porter sur
Zamora. Ils vinrent ensuite par Salamanque  Plasencia, o ils furent
rejoints par le corps du marchal Mortier, qui arrivait directement de
Valladolid.

Ces trois corps taient runis  Plasencia, lorsque M. de Wellington, en
remontant la valle du Tage avec toute son arme, s'avana jusqu'
Talavera de la Reyna. Au bruit de son approche, le roi tait parti de
Madrid, avec les marchaux Jourdan, Victor, et le corps du gnral
Sbastiani. Cette arme s'avana  la rencontre des Espagnols sur la
route de Madrid  Tolde, et  la rencontre des Anglais sur celle de
Madrid  Talavera.

Le roi fit prvenir les marchaux runis  Plasencia de son mouvement,
et leur ordonna de passer et de descendre dans la valle du Tage. Soit
que son ordre arrivt trop tard, soit que lui-mme et trop prcipit
son mouvement offensif sur l'arme anglaise, on n'obtint pas ce que l'on
avait espr par un mouvement de manoeuvre; on runit tout ce que l'on
pt du corps qui observait les Espagnols (c'tait celui de Sbastiani) 
celui que les marchaux Jourdan et Victor commandaient en avant sur
Talavera, et on attaqua maladroitement l'arme anglaise, qui se trouvait
dans la situation la plus avantageuse o la fortune pouvait la placer
pour nous, si les corps de Plasencia avaient pu prendre part  l'action.
Au lieu de cela, on l'engagea avec des troupes venues de Madrid; on se
disputa les hauteurs des positions, on perdit des deux cts beaucoup de
monde, et on n'obtint aucun rsultat. L'arme du roi, ne comptant plus
sur l'attaque des trois marchaux qui taient  Plasencia, se retira
pour se runir au corps qui tait oppos aux Espagnols, et couvrir
Madrid.

L'arme anglaise fut oblige de se retirer le lendemain, ayant eu avis
de la marche de l'arme des trois marchaux, qui, tant partie de
Plasencia, pouvait arriver avant elle, non seulement au pont d'Almaraza,
mais  celui de l'Arzobispo, qui taient, surtout ce dernier, les seuls
points de retraite du gnral Wellington.

Il ne fallait pas l'attaquer avant qu'on ne ft en mesure de les occuper
lorsqu'il se serait prsent pour repasser le Tage; il n'y avait mme
aucun inconvnient  laisser attaquer les trois marchaux les premiers,
et  se tenir prt  suivre l'arme anglaise dans le mouvement
rtrograde qu'elle aurait d faire pour aller dfendre son point de
retraite. On aurait pu alors l'engager; et mme la forcer  une action
dsastreuse pour elle; au lieu de cela, on a t lui prsenter une
occasion d'assurer sa retraite en faisant battre le corps destin par sa
position  la poursuivre: aussi arriva-t-elle sans accident au pont de
l'Arzobispo, qu'elle trouva libre, et elle n'eut aucun engagement avec
l'arme des marchaux. Cette campagne tait le dbut de M. Wellington
dans la carrire de gloire qu'il a parcourue avec tant d'clat depuis;
et nous tions destins  voir les meilleures troupes de France, celles
de Boulogne, d'Austerlitz et de Friedland, condamnes  recevoir des
humiliations des ennemis, parce qu'elles taient confies  des mains
qui n'en surent pas tirer parti.

L'empereur levait les paules de piti en coutant ces dtails, et nous
qui tions tmoins de la diffrence qu'il y avait entre l'arme
d'Espagne et celle qu'avait l'empereur en Allemagne, o il venait
d'excuter de si prodigieuses choses, nous faisions dj de tristes
rflexions sur l'tat o la France pourrait tre rduite lorsqu'il n'y
serait plus.

L'empereur nous disait, en parlant de ceux qui commandaient en Espagne
(sans dsigner personne): Ces gens-l ont bien de la prsomption; on
m'accorde un peu plus de talent qu' un autre, et pour livrer bataille 
un ennemi que je suis accoutum  battre, je ne crois jamais avoir assez
de troupes; j'appelle  moi tout ce que je puis runir: eux s'en vont
avec confiance attaquer un ennemi qu'ils ne connaissent pas, et
n'emmnent que la moiti de leur monde! Peut-on manoeuvrer ainsi? Il
faudrait que je fusse partout. Que n'ai-je eu ici les trois corps de
Soult, Ney et Mortier, j'en aurais fait voir de belles  ceux-ci (les
Autrichiens)!

Il n'avait effectivement qu'un seul corps d'infanterie, celui du
marchal Davout, qui ft compos d'aussi bonne troupes que celles qui
taient en Espagne. Cette bataille de Talavera donna  l'empereur un
chagrin qui dura plusieurs jours; il concevait aisment une mauvaise
fortune de guerre, mais une faute que l'on pouvait viter diminuait tout
de suite la bonne opinion qu'il avait eue de celui qui l'avait commise.
Malgr cela, il avait une bont naturelle pour tous ceux qui avaient
servi sous lui longtemps, et quoiqu'il les grondt parfois, il leur
fournissait presque aussitt les moyens de rentrer en grce. Il ne
pardonnait rien aussi facilement que les torts que l'on avait eus envers
lui personnellement. Une bonne action dtruisait, dans son esprit,
l'effet de dix fautes; mais un manque  l'honneur ou un manque de
courage perdait sans retour celui qui s'en rendait coupable.




CHAPITRE XVII.

Les confrences sont transportes  Vienne.--Chimres de quelques
intrigans.--Anecdote  ce sujet.--La paix est signe.--On fait sauter
les remparts de Vienne.--Deux enfans viennent de France demander la
grce de leur mre.--Regret de l'empereur.--Singulire mprise.


On avait les yeux trop ouverts sur nos affaires dans toute l'Allemagne,
pour ignorer les moindres de nos revers; nos ennemis les comptaient
comme autant d'avantages pour eux, et en devenaient plus difficiles dans
les confrences o l'on traitait de la paix.

L'empereur tait impatient des lenteurs des ngociations, et, voulant
avoir ses plnipotentiaires plus  sa porte, il avait transfr 
Vienne le sige des confrences. C'tait alors le prince Jean de
Lichtenstein qui tait le principal plnipotentiaire pour l'Autriche. Ce
changement fut cause que l'on savait  peu prs dans tout Vienne les
plus petits dtails de ce qui se passait  ces confrences; cela
intressait trop de monde pour que l'on et rien nglig de ce qui
pouvait faire dcouvrir quelques particularits. Il y avait autour de
l'empereur quelques hommes qui s'opinitraient  croire que l'Autriche
tait dispose  ne pas rester plus long-temps sous le joug d'un
gouvernement qui attirait sur elle autant de maux. Ces hommes ne
laissaient chapper aucune occasion d'entretenir l'empereur de chimres
qu'ils lui rapportaient comme l'opinion de plusieurs citoyens clairs
de Vienne, tandis que ce n'taient que les rves de quelques hommes 
mouvement, dont les capitales ne manquent jamais. Dans presque tous les
pays, ces intrigans paraissent avoir le privilge de duper les hommes de
bien, et ceux de Vienne semblrent avoir compltement russi prs des
hommes les plus marquans de tout ce qui tait  l'arme de l'empereur.
Voici une anecdote qui m'a t raconte par un tmoin oculaire. Le
marchal Bessires tait  sa premire sortie, depuis la blessure qu'il
avait reue  Wagram; il tait venu voir l'empereur  l'heure de son
djeuner, ce qui avait lieu aprs la parade; l'empereur avait fait
entrer le marchal Bessires depuis quelques instans, lorsqu'on lui
annona un personnage qu'il fit entrer sans le laisser attendre.
L'empereur, qui n'tait pas accoutum  le voir  cette heure-l, lui
demanda d'un ton gai: Qu'y a-t-il de nouveau? que disent les habitans
de Vienne? Croirait-on qu'il rpondit de bonne foi: Sire, ils sont
pntrs d'admiration pour V. M., et chacun d'eux voit, dans le soldat
qu'il a  loger, un protecteur prs du nouveau souverain qu'il plaira 
V. M. de leur donner?

L'empereur ne rpondit pas, parce qu'il ne croyait pas un mot de cela.
Il finissait son djeuner, lorsque je me fis annoncer comme ayant un
compte  lui rendre; il tait en assez belle humeur, et me demanda aussi
ce que disaient les Viennois. Je lui rpondis qu'ils nous donnaient 
tous les diables du matin au soir, et que bien srement ils
entreprendraient de se dfaire de nous, si nous devions prolonger notre
sjour parmi eux. L'empereur me rpliqua (le marchal Bessires
prsent): Ceci me parat plus croyable, et il ne faut pas s'abuser. Si
la paix ne se fait pas, nous allons tre entours de mille Vendes; je
n'coute pas les faiseurs de contes: il est temps de s'arrter. Aussi
j'espre finir dans deux ou trois jours; cela ne tient qu' des
bagatelles. Effectivement, la paix fut signe trs peu de jours aprs.
Avait-on fait circuler le bruit d'un projet de changement de dynastie
pour effrayer la maison d'Autriche et la faire hter dans ses dcisions?
Je l'ignore; mais, bien certainement, l'empereur n'a pas eu cette
ide-l, qui pouvait lui amener la guerre avec les Russes,
indpendamment des deux guerres qu'il avait dj, et qu'il soutenait au
moyen de tous les efforts de son habilet. Je sais bien qu'on lui a
suppos le projet de former un parti dans la nation, et de proclamer le
grand-duc de Wurtzbourg empereur d'Autriche; mais je ne crois pas qu'il
ait jamais song  une pareille chose. Il avait trop  faire en France
et en Espagne pour s'engager dans une entreprise qui aurait
infailliblement prolong son sjour  Vienne.

Je me rappelle mme qu' cette poque, il me donna ordre de faire partir
de Paris un quipage de campagne en chevaux de selle, train, etc., pour
Bayonne, et, en mme temps, d'crire au grand-cuyer du roi d'Espagne,
pour que le roi lui envoyt quelques uns de ses meilleurs chevaux 
Burgos, o il comptait se rendre de suite[26].

La paix ayant t signe, elle fut envoye  la ratification de
l'empereur d'Autriche, qui ne tarda pas  la donner. L'empereur fit une
proclamation aux habitans de Vienne, dans laquelle il les remerciait des
soins qu'ils avaient donns aux blesss de l'arme; il leur tmoignait
combien il avait souffert de ne pouvoir allger les maux qui avaient
pes sur eux, ajoutant que cette considration l'avait en partie dcid
 terminer la guerre, plus que la crainte de la chance des batailles.

Il terminait par leur dire que, si, pendant son long sjour prs de leur
capitale, il ne s'tait pas montr davantage au milieu d'eux, c'tait
parce qu'il n'avait pas voulu dtourner leurs respects et leurs hommages
de l'amour qu'ils portaient  leur souverain. Ces adieux firent beaucoup
de plaisir aux habitans de Vienne.

L'empereur leur avait laiss prendre un peu de licence. L'hiver
approchait; le petit peuple tait trs malheureux; il leur laissa couper
du bois dans les forts impriales, et rpondait aux employs
autrichiens, qui voulaient les en empcher en faisant faire des
reprsentations  l'empereur: Mais comment ferait l'empereur votre
matre? Il faudra bien que, non seulement il chauffe les malheureux,
mais il faudra qu'il les nourrisse: laissez-leur prendre du bois, et
mettez cela sur mon compte[27].

Les magistrats de Vienne vinrent prendre cong de lui; ils lui
demandrent d'pargner les remparts de la ville, que l'on avait mins
depuis un mois pour les faire sauter. L'empereur le leur refusa, en
observant qu'il tait mme dans leur intrt qu'ils fussent dtruits,
parce qu'il ne prendrait plus fantaisie  qui que ce ft d'exposer leur
ville  tre brle, pour satisfaire une ambition particulire. Il dit
que cela avait mme t son projet en 1805; mais qu'ayant t expos,
cette fois-ci, ou  incendier Vienne, ou  courir des chances fcheuses,
s'il n'avait pu s'en faire ouvrir les portes, il ne voulait plus 
l'avenir tre dans ce cas.

Les magistrats furent obligs de se retirer, et lorsque l'empereur fut
parti, on mit le feu aux diffrens fourneaux de mine qui avaient t
tablis sous les angles saillans de l'enceinte de la place; il y eut,
aprs l'explosion, seize ouvertures considrables. On fut trs sensible
 Vienne  cette opration; on la regarda comme une fltrissure: mais
l'empereur n'avait que l'intention d'ouvrir la place de manire  ce
qu'on ne pt pas la dfendre, et nullement celle d'humilier la
population.

Nous entendmes la dtonation de ces fourneaux  quelque distance de
Schoenbrunn. Par le trait de paix, on avait stipul un temps dtermin
pour vacuer la capitale et les tats autrichiens; ce fut le marchal
Davout qui fut charg de l'arrire-garde, et de remettre le pays aux
autorits autrichiennes. Il resta, en consquence, encore quelque temps
 Vienne.

On a souvent parl d'excutions et on a mis sur le compte de l'empereur
des actes de rigueur auxquels il n'avait aucune part; il a toujours
sanctionn des jugemens rendus, mais jamais il n'a ordonn que l'on
traduist qui que ce soit en jugement sans qu'auparavant il n'y ait eu
une information de suite, et qu'on ne lui ait prsent un rapport
accompagn d'une proposition, soit pour la mise en jugement ou en
libert; et toujours il approuvait ce qu'on lui proposait. Avant de
partir de Vienne, il arriva une circonstance qui l'indisposa contre le
ministre de la police.

L'empereur rentrait un jour d'une course  cheval; il trouva dans la
cour du chteau une dame, d'un extrieur respectable accompagne de deux
petits enfans; tous trois taient en noir. L'empereur crut un instant
que c'tait la veuve de quelque officier tu  la bataille. Il
s'approcha d'eux avec intrt. Sa contenance changea quand il apprit
qu'elle amenait ces enfans de Caen en Normandie pour solliciter de
l'empereur la grce de leur mre, condamne  mort par le tribunal
criminel de cette ville.

L'empereur n'avait, pour le moment, aucun souvenir d'avoir entendu
parler de cette affaire; il voyait cependant qu'elle devait tre bien
srieuse pour que l'on ft venu de si loin pour lui demander la grce
d'une condamne. Cette dame n'tait munie d'aucune lettre de
recommandation; elle venait absolument surprendre un mouvement de
sensibilit  l'empereur, qui lui demanda le nom de la personne en
faveur de laquelle elle intercdait. C'est alors qu'elle nomma madame de
D***; ce nom rappela  l'empereur toute l'affaire, et il rpondit 
cette dame qu'il tait fch de ne pouvoir la ddommager d'un aussi
pnible voyage que celui qu'elle venait de faire, mais qu'il ne pouvait
lui rpondre sans connatre l'opinion du conseil, surtout sur un cas
comme celui dont il tait question, parce qu'il rappelait  son esprit
des circonstances tellement graves, qu'il ne croyait pas pouvoir user du
droit de faire grce dans cette occasion.

J'ai vu le moment o il allait l'accorder; son coeur avait dj prononc,
mais d'autres considrations lui parlaient plus haut que la sensibilit;
il tait fort en colre contre le ministre de la police, qui, aprs
avoir fait un grand clat de cette affaire et s'en tre fait un mrite,
donnait ensuite des passe-ports pour que l'on vnt lui demander grce de
l'excution d'un jugement sur lequel il ne lui avait rien crit; il
disait avec raison: Si c'est un cas graciable, pourquoi ne me l'avoir
pas crit? et s'il ne l'est pas, pourquoi avoir donn des passe-ports 
une famille que je suis oblig de renvoyer dsole? Il se plaignit
beaucoup de ce manque de tact de la part du ministre de la police.

La personne pour laquelle on demandait grce  l'empereur tait une
madame D***, divorce d'avec son mari, et vivant fort lgrement avec
tout le monde. Aprs son divorce elle s'tait retire chez sa mre avec
ses deux enfans; elle habitait un chteau  sept ou huit lieues de Caen,
sur le bord d'une route.

Plusieurs fois la messagerie avait t arrte et vole non loin de l,
sans que l'on pt parvenir  dcouvrir les auteurs de ce brigandage, qui
tait exerc par des hommes se disant chouans et royalistes, pour cacher
leur honteux trafic, mais qui, au fait, ne faisaient que voler pour leur
compte particulier. On cherchait partout des traces de ces voleurs,
lorsqu'un incident, qu'il serait trop long de raconter, vint en faire
dcouvrir quelques uns; on eut bientt les autres: ils taient tous de
ce qu'on appelait autrefois des gens comme il faut, appartenant  de
bonnes familles; mais ayant frquent de mauvaises compagnies, ils
s'taient perdus. Madame D*** s'tait associe  eux au point de leur
donner asile dans son chteau, o ils se runissaient pour aller
commettre le vol, et o ils revenaient ensuite pour le partager aprs
l'avoir excut. Ses dsordres l'avaient conduite  cet tat
d'abaissement. Elle fut traduite devant le tribunal d'aprs les
dpositions des complices; elle y fut convaincue et condamne.

Son avocat lui avait probablement conseill de se dclarer enceinte,
afin d'obtenir une suspension  son excution, et avoir le temps
d'envoyer sa mre et ses enfans demander sa grce.

Si elle pouvait l'obtenir sans blesser la morale publique, c'tait au
ministre  en informer l'empereur; si elle ne le pouvait pas, le
ministre ne devait pas laisser entreprendre un voyage  une famille qui
s'en est retourne pleurant tout le long du chemin, et laissant croire
qu'elle tait victime de la cruaut de l'empereur.

Il arriva encore, avant de partir de Vienne, une aventure d'une autre
espce qui aurait pu avoir des suites dsagrables, si l'empereur
n'avait pas t si bien servi, que l'on y remdia sur-le-champ, sans que
cela pt paratre.

Il venait de signer la paix, et avait dict  M. de Menneval, son
secrtaire intime, deux lettres, l'une pour l'empereur d'Autriche, et
l'autre pour l'empereur de Russie. Il n'attendit pas qu'elles fussent
copies, et alla voir dfiler la parade. M. de Menneval, les ayant
acheves, les mit sur le bureau de l'empereur afin qu'il les lt et les
signt  son retour (l'empereur avait l'habitude de relire ce qu'il
dictait); il disposa aussi deux enveloppes auxquelles il mit d'avance
les adresses pour avoir plus tt expdi les lettres au retour de
l'empereur, qui ne tarda pas  rentrer.

Il lut et signa les deux lettres, et, pendant que M. de Menneval
ajoutait  l'une d'elles ce qu'il venait de lui ordonner, il s'amuse 
ployer l'autre lui-mme,  la mettre dans l'enveloppe,  la cacheter, et
va lui-mme la donner au gnral autrichien Bubna, qui tait, depuis la
parade,  attendre dans le salon voisin. Celui-ci tait dj parti pour
le quartier-gnral de l'empereur d'Autriche, lorsque Menneval, voulant
mettre la deuxime lettre dans l'enveloppe, trouva que c'tait
l'enveloppe de l'empereur de Russie qui tait reste, et il avait en
main la lettre destine  l'empereur d'Autriche; en sorte que le gnral
Bubna tait parti avec la lettre destine  l'empereur de Russie, dans
l'enveloppe  l'adresse de l'empereur d'Autriche. Il n'est pas
ncessaire, je crois, d'ajouter que ce n'tait pas la mme chose: aussi
l'empereur vint-il lui-mme pour faire courir aprs le gnral Bubna,
que l'on joignit hors des grilles du chteau; on lui dit que l'empereur
dsirait qu'il revnt, parce qu'il avait quelque chose  ajouter  la
lettre dont il tait porteur. On les remit chacune dans leur enveloppe,
et cela ne se sut pas. Depuis cette anecdote, l'empereur ne se mla plus
de l'expdition de ses dpches, et laissa ce soin  M. de Menneval, qui
ne le quittait pas un seul jour.




CHAPITRE XVIII.

Pertes de l'Autriche.--Dpart pour la France.--Arrive 
Fontainebleau.--M. de Montalivet.--Opinion de l'empereur sur cette
famille.--Les rois de Saxe, de Wurtemberg et de Bavire 
Paris.--Vritable motif du divorce de l'empereur.--Le prince Eugne
charg d'en parler  l'impratrice.--Crmonie du divorce.


Par le trait de paix, l'Autriche perdit  peu prs trois millions
d'habitans; elle cda la Gallicie avec les provinces illyriennes, et
quelques territoires dans l'Innviertel, ainsi que le pays de Salzbourg.
Les princes confdrs d'Allemagne eurent quelques augmentations de
territoire; la Bavire particulirement se trouvait double en
population depuis 1805, et dans les deux guerres l'empereur avait remis
deux fois sur le trne le souverain de ce pays; son arme avait acquis
une gloire nationale en combattant avec nous. L'empereur aimait les
Bavarois; le gnral Wrede, entre autres, tait un de ceux qu'il
distinguait le plus. Avant de quitter l'Allemagne, il lui donna une
terre de 36,000 livres de rente; elle tait situe  la frontire de la
Bavire, dans la portion de territoire qu'elle acqurait sur l'Autriche
par ce trait de paix.

Il fallait que l'Autriche et eu bien peur des suites d'une reprise
d'hostilits pour s'tre impos de pareils sacrifices, ou bien qu'en y
souscrivant elle et conserv une arrire-pense, parce que dans le
nombre il y en avait d'incompatibles avec son existence. Il me semble
que, si cela m'et concern, je me serais fort mfi de cette
rsignation. Je ne sais pas si l'empereur y croyait beaucoup; mais ce
qui est certain, c'est qu'en partant de Vienne il vint  Passau sur
l'Inn, o il faisait excuter des travaux de fortifications immenses, et
qu'en les visitant tous, non seulement il n'ordonna pas d'en ralentir
l'activit, mais au contraire il recommanda de mettre cette place dans
le meilleur tat de dfense. Il avait ordonn que l'on y conduist
l'artillerie qu'on avait prise  Vienne. Il resta deux jours  Passau 
attendre un courrier de Vienne que devait lui expdier M. de Champagny,
et ce n'est qu'aprs l'avoir reu que dfinitivement il partit pour la
France.

Nous vnmes de Passau  Landshut, et de Freysing  Munich, o l'empereur
fut reu comme un vritable librateur; la cour tait au chteau de
Nymphenbourg: c'est l o l'empereur descendit; il resta deux ou trois
jours chez le roi de Bavire, et vint ensuite  Augsbourg chez l'ancien
lecteur de Trves, qui, depuis le congrs de Ratisbonne tait vque
d'Augsbourg. Il dna avec lui, et partit de suite pour Stuttgard. Il
voulut s'arrter  Ulm chez M. de Grawenrenth, gouverneur civil du
cercle, qui avait t ministre du roi de Bavire prs de lui pendant la
campagne de 1805. Il y soupa, et, ayant voyag la nuit, il arriva le
lendemain de bonne heure chez le roi de Wurtemberg, dont la cour tait
rentre  Stuttgard: on lui fit une rception trs-brillante; il y resta
galement un jour, passa de mme quelques instans  Carlsruhe, et arriva
 Strasbourg, o il ne s'arrta que le temps ncessaire pour recevoir
des rapports sur tout ce qu'il avait ordonn de faire dans cette place
et  Kehl. De l il ne s'arrta plus jusqu' Fontainebleau, o il avait
ordonn  sa maison de venir le recevoir, ainsi qu'aux ministres de lui
apporter leur travail.

Mais il avait voyag si vite, qu'il arriva le premier. Il n'y avait pas
encore un domestique d'arriv; il attendit tout le monde en visitant les
appartemens neufs qu'il avait fait faire. C'est cette anne que l'on
s'est servi, pour la premire fois, du btiment situ dans la cour du
Cheval Blanc, o tait auparavant l'cole militaire, qui venait d'tre
transfre  Saint-Cyr. Il l'avait fait arranger en appartemens
d'honneur, pour donner de l'ouvrage aux manufactures de Lyon et aux
ouvriers de Paris. Ce qu'il vint de monde de toutes parts, pour le voir,
ne peut se rendre; on ne trouvait pas d'expressions assez fortes pour
lui exprimer son amour et son dvoment. S'il est un monarque autoris 
compter sur les hommages des peuples qu'il gouverne, quel est celui qui
en a reu plus de tmoignages que l'empereur n'en a reu des Franais et
des populations d'un grand nombre d'autres pays?

L'impratrice, qui tait  Saint-Cloud, vint  Fontainebleau, et peu
d'heures aprs son arrive dans cette rsidence, il y eut une runion de
toutes les dames les plus gracieuses dont cette cour a t le modle. Il
y en avait trs peu qui n'eussent pas un mari, un frre, ou un fils,
soit avec l'empereur, soit dans l'arme, et je ne crois pas qu'il ait
oubli une seule fois de leur en donner lui-mme des nouvelles en mme
temps qu'il leur en demandait des leurs. Dans ces occasions-l, il tait
moins un monarque qui venait recevoir des hommages et des marques de
soumission, qu'un bon et excellent pre qui aimait  voir runi autour
de lui tout ce qui touchait de prs aux familles qu'il avait associes 
sa destine. Ce palais de Fontainebleau avait t tir de l'tat de
ruine dans lequel il tait tomb, et se trouvait, comme par magie,
rtabli dans un tat de magnificence qu'on n'y vit jamais, mme dans les
plus beaux jours de Louis XIV.

Nous tions arrivs  Fontainebleau le 29 octobre 1809, et l'empereur y
resta jusqu'au 21 novembre suivant. Pendant ces trois semaines, il
remplaa le ministre de l'intrieur, qui tait mort pendant la campagne.
Entre plusieurs candidats, il choisit M. de Montalivet, alors
directeur-gnral des ponts et chausses; il aimait beaucoup cette
famille. En en parlant, il se servait de cette expression: C'est une
famille d'une rigoureuse probit, et compose d'individus d'affection;
je crois beaucoup  leur attachement. Il avait bien raison, et il n'a
pas eu affaire  des ingrats, car M. de Montalivet tait un homme de
bien dans toute l'extension du mot.

L'empereur partit pour rentrer  Paris et en mme temps pour voir le roi
de Saxe, qui venait d'y arriver uniquement pour lui faire une visite et
le remercier d'avoir dlivr ses tats, et en second lieu de les avoir
agrandis. L'empereur lui fit donner le palais de l'lyse, que l'on
avait garni de tout ce qui tait ncessaire  sa reprsentation, et tout
ce qui composait les principales autorits de l'tat s'empressa d'aller
offrir ses hommages  ce vertueux monarque. Son exemple fut suivi par
les autres princes confdrs, et nous vmes arriver successivement le
roi de Wurtemberg, que l'empereur fit loger au palais du Luxembourg, et
le roi de Bavire, qui arriva un peu plus tard. Le prince primat ainsi
que d'autres des bords du Rhin vinrent galement.

Cet hiver fut remarquable par ses ftes et ses plaisirs, et en mme
temps par le plus grand vnement que nous eussions encore vu. Il y a eu
mille contes de dbits sur les motifs qui ont dtermin l'empereur 
rompre les liens dans lesquels il s'tait engag depuis plus de quinze
ans, et  se sparer d'une personne qui fut la compagne de sa vie
pendant les circonstances les plus orageuses de sa glorieuse carrire.
On lui a suppos l'ambition de s'allier au sang des rois et on s'est plu
 rpandre le bruit qu'il avait sacrifi toutes les autres
considrations  celle-l; on a t l-dessus dans une erreur absolue,
et aussi injuste  son gard qu'on l'est d'ordinaire envers ceux qui
sont au-dessus de nous. La vrit la plus exacte est que le sacrifice de
l'objet de ses affections a t le plus pnible qu'il ait prouv
pendant sa vie, et qu'il n'y a rien qu'il n'et prfr  ce qu'il a t
oblig de faire par des motifs que je vais dcrire.

On fut gnralement injuste envers l'empereur, lorsqu'il mit la couronne
impriale sur sa tte; on ne l'a cru m que par un sentiment d'ambition
personnelle, et on tait dans une grande erreur. J'ai dj dit qu'il lui
en avait cot pour changer la forme du gouvernement, et que, sans la
crainte de voir l'tat troubl de nouveau par les divisions qui sont
insparables d'un gouvernement lectif, il n'et peut-tre pas chang un
ordre de choses qui semblait tre la premire conqute de la rvolution.

Depuis qu'il avait ramen la nation aux principes monarchiques, il
n'avait rien nglig pour consolider des institutions qui assuraient
tout  la fois le retour des premiers, et qui maintenaient la
supriorit des ides modernes sur les anciennes. La diversit
d'opinions ne pouvait plus aprs lui amener de troubles, relativement 
la forme du gouvernement; mais cela ne suffisait pas: il fallait encore
que la ligne d'hrdit ft dtermine d'une manire si prcise, qu'elle
n'offrt plus  sa mort une occasion de querelles entre des prtendans,
parce que, si ce malheur tait arriv, il aurait suffi de la moindre
intervention trangre pour rallumer la discorde parmi nous. Son
sentiment d'ambition particulire, dans ce cas, consistait  vouloir
faire passer son ouvrage  la postrit, et  transmettre  son
successeur un tat fortement tabli sur ses nombreux trophes.

Il ne pouvait se dissimuler que cette suite de guerres continuelles
qu'on lui suscitait, dans le dessein de diminuer sa puissance, n'avait
rellement d'autre but que de l'abattre personnellement, parce qu'avec
lui tombait toute cette puissance qui n'tait plus soutenue par
l'nergie rvolutionnaire qu'il avait lui-mme comprime, et pour
continuer  imprimer au dehors une terreur dominatrice, il aurait fallu
entretenir dans l'intrieur cette fivre volcanique qui souvent sauve
les empires, mais qui, dirige par une main habile, les mne quelquefois
 leur asservissement.

Il tait toujours sorti victorieux des entreprises qui avaient t
formes contre lui; presque toutes avaient produit un effet contraire 
celui que ses ennemis s'taient propos, et c'est ainsi qu'eux-mmes
avaient runi dans sa main cette masse de moyens qui leur parut plus
redoutable encore avec un gnie comme le sien; mais aussi, puisqu'ils
cherchaient si souvent  les lui arracher  lui-mme, lorsqu'il
commandait ses armes en personne, que ne devait-on pas craindre qu'ils
entreprissent sous son successeur, qui d'abord ne pouvait tre qu'un
collatral, et, en deuxime lieu, qui aurait trouv la nation puise,
l'arme dgote et les ressorts de l'esprit public uss!

Ce sont ces considrations qui l'ont dtermin, et qui lui faisaient
quelquefois dire, en parlant de ses ennemis: Ils se sont donn
rendez-vous sur ma tombe; mais c'est  qui n'y viendra pas le premier.
Ce sont ces considrations, dis-je, qui l'ont dtermin  s'occuper du
choix de son successeur.

L'empereur n'avait point d'enfans; l'impratrice en avait deux, dont les
destines semblaient dj fixes, et il n'aurait pu tourner sa pense
vers eux, sans tomber dans de graves inconvniens, et sans faire quelque
chose d'imparfait, qui aurait port son principe de destruction avec son
institution mme. Je crois cependant que, si les deux enfans de
l'impratrice avaient t seuls dans sa famille, il aurait pris quelque
arrangement pour assurer son hritage au vice-roi, parce que la nation
et pass par cette transaction sans secousse ni dchirement, et que
rien n'et t drang de l'ordre qu'il avait tabli. Le vice-roi tait
un prince laborieux, ayant une me leve, connaissant trs-bien
l'tendue de ses devoirs envers l'empereur, et il se serait lui-mme
impos l'obligation de consolider tout le systme du gouvernement qui
lui aurait t remis.

Ce qui m'a donn cette opinion, c'est que j'ai toujours vu l'empereur
content de sa soumission, et il disait quelquefois qu'il n'avait pas
encore prouv un dsagrment de la part du vice-roi. Il ne s'arrta
pourtant pas  l'ide de fixer son hritage sur lui, parce que d'une
part il avait des parens plus proches, et que par l il serait tomb
dans les discordes qu'il voulait principalement viter. Mais ensuite il
reconnaissait la ncessit de se donner une alliance assez puissante
pour que, dans le cas o son systme et t menac par un vnement
quelconque, elle et pu lui servir d'appui et se prserver d'une ruine
totale. Il esprait aussi que ce serait un moyen de mettre fin  cette
suite de guerres dont il voulait sortir  tout prix.

Tels furent les motifs qui le dterminrent  rompre un lien auquel il
tait attach depuis tant d'annes: c'tait moins pour lui que pour
intresser un tat puissant  l'ordre de choses tabli en France. Il
pensa plusieurs fois  cette communication qu'il voulait faire 
l'impratrice, sans oser lui parler; il craignait pour elle les suites
de sa sensibilit, les larmes ont toujours trouv le chemin le plus sr
de son coeur. Cependant il crut avoir rencontr une occasion favorable 
son projet avant de quitter Fontainebleau; il en dit quelques mots 
l'impratrice, mais il ne s'expliqua pas avant l'arrive du vice-roi,
auquel il avait mand de venir: ce fut lui-mme qui parla  sa mre et
la porta  ce grand sacrifice; il se conduisit dans cette occasion en
bon fils et en homme reconnaissant et dvou  son bienfaiteur, en lui
vitant des explications douloureuses avec une compagne dont
l'loignement tait un sacrifice aussi pnible qu'il tait sensible pour
elle. L'empereur ayant rgl tout ce qui tait relatif au sort de
l'impratrice, qu'il tablit d'une manire grande et gnreuse, pressa
le moment de la dissolution du mariage, sans doute parce qu'il souffrait
de l'tat dans lequel tait l'impratrice elle-mme, qui dnait tous les
jours et passait le reste de la soire en prsence de personnes qui
taient les tmoins de sa descente du trne. Il n'y avait entre lui et
l'impratrice Josphine aucun autre lien qu'un acte civil tel que cela
tait d'usage dans le temps o il s'tait mari. Or, les lois avaient
prvu la dissolution de ces sortes de contrats; en consquence  un jour
fixe, il y eut le soir chez l'empereur une runion des personnes dont
l'office tait ncessaire dans cette circonstance, parmi lesquelles
taient M. l'archi-chancelier et M. Rgnault de Saint-Jean-d'Angely. L,
l'empereur fit  haute voix la dclaration de l'intention dans laquelle
il tait de rompre son mariage avec Josphine, qui tait prsente, et
l'impratrice, de son ct, fit en sanglotant la mme dclaration.

Le prince archi-chancelier ayant fait donner lecture de l'article de la
loi, en fit l'application au cas prsent, et dclara le mariage dissous.




CHAPITRE XIX.

L'impratrice Josphine, son caractre, sa bont.--Dmls de Napolon
et de son frre Louis, roi de Hollande.--Ordre d'intercepter des
dpches.--Encore M. Fouch.--Position politique de l'empereur.


Les formalits une fois remplies, l'impratrice prit cong de
l'empereur, et descendit dans son appartement qui tait au
rez-de-chausse. D'aprs des arrangemens convenus  l'avance, elle
partit le lendemain matin, pour aller s'tablir  la Malmaison. De son
ct, l'empereur alla le mme jour  Trianon; il ne voulait pas rester
seul dans cet immense chteau des Tuileries, qui tait encore tout plein
du souvenir de l'impratrice Josphine. Elle descendit du rang suprme
avec beaucoup de rsignation, en disant qu'elle tait ddommage de la
perte des honneurs par la consolation d'avoir obi  la volont de
l'empereur. Elle quitta la cour, mais les coeurs ne la quittrent point;
on l'avait toujours aime, parce que jamais personne ne fut si bonne. Sa
prvenance envers tout le monde fut la mme tant impratrice qu'elle
l'avait t auparavant; elle donnait avec profusion et avec tant de
bonne grce, qu'on aurait cru tre impoli que de ne pas accepter; on ne
pouvait entrer chez elle sans en revenir combl. Elle n'a jamais nui 
personne dans le temps de sa puissance; ses ennemis mme en ont t
protgs; il n'y a presque pas eu un jour de sa vie o elle n'ait
demand quelque grce pour quelqu'un que souvent elle ne connaissait
pas, mais qu'elle savait mriter son intrt; elle a tabli un grand
nombre de familles, et dans ses dernires annes elle tait entoure
d'une peuplade d'enfans dont les mres avaient t maries et dotes par
ses bonts. La mchancet lui reprochait un peu de prodigalit dans ses
dpenses: faut-il l'en blmer? On n'a pas mis le mme soin  compter les
ducations qu'elle payait pour des enfans de parens indigens; on n'a
point parl des aumnes qu'elle faisait porter  domicile. Toute sa
journe se dpensait  s'occuper des autres, et fort peu d'elle. Tout le
monde la regretta pour l'empereur parce qu'on savait qu'elle ne lui
disait jamais que du bien de presque tout ce qui le servait. Elle fut
mme utile  M. Fouch, qui avait voulu en quelque sorte se rendre
l'instrument de son divorce un an plus tt[28].

Pendant son sjour  Malmaison, le grand chemin de Paris  ce chteau ne
fut qu'une procession, malgr la mauvaise saison; chacun regardait comme
un devoir de s'y prsenter au moins une fois la semaine.

L'empereur de son ct faisait ce qu'il pouvait pour s'accoutumer  tre
seul  Trianon, o il avait t s'tablir; il envoyait souvent savoir
des nouvelles de l'impratrice  Malmaison; je crois que sans ses
occupations il y aurait t le plus souvent lui-mme.

 l'occasion de cet vnement, il avait appel  Paris quelques membres
de sa famille; ils vinrent lui tenir compagnie  Trianon; le roi et la
reine de Bavire arrivrent aussi  Paris dans ce temps-l. Ce fut celui
des souverains de l'Allemagne qui y resta le dernier. L'hiver se passa
gaiement en bals masqus et autres divertissement de ce genre.
L'empereur recommanda lui-mme que l'on procurt beaucoup de distraction
aux princes qui taient venus lui faire visite. Il avait pris un soin
particulier de ce qui concernait la reine de Bavire, au service
d'honneur de laquelle il avait fait attacher des dames du palais de
l'impratrice.  la fin de janvier, tous les princes taient retourns
chez eux; il ne restait  Paris que quelques membres de la famille de
l'empereur.

Au milieu de toutes ces distractions, l'empereur ne ngligeait pas les
affaires publiques. Les Anglais avaient t forcs d'vacuer Flessingue
avec l'le de Walcheren, o les maladies avaient mis leur arme presque
tout entire  l'hpital. Par suite de cette occupation de Flessingue
par les Anglais, l'empereur se plaignit au roi de Hollande de ce que ses
troupes n'avaient pas fait leur devoir[29]. Il y avait un petit fort
dans l'Escaut, appel le fort de Bast, qui se rendit  la flotte
anglaise sans avoir tir un coup de canon. Il prtendit que le port et
l'arsenal d'Anvers n'taient pas suffisamment  couvert, avec des
voisins comme les Hollandais, et voulut, par suite de cette opinion,
prendre des arrangemens pour obtenir de lui une partie de la frontire
militaire de la Hollande de ce ct-l. Il trouva de la rsistance dans
son frre, qui tait aussi venu  Paris  l'occasion de la rupture du
mariage. Cette rsistance devint srieuse. Je ne sais qui est-ce qui
avait mis dans l'esprit du roi de Hollande que, pendant qu'il tait 
Paris, l'empereur donnait des ordres aux troupes qui, depuis la paix
taient revenues  Anvers, d'entrer  Berg-op-Zoom, Bois-le-Duc et
Breda, qui taient les places de la nouvelle frontire que l'on voulait
occuper pour tre matre de l'Escaut oriental et du reste du cours de la
Meuse, mais il est certain qu'il y avait un tratre qui rapportait au
roi de Hollande des projets qu'il avait peut-tre supposs lui-mme 
l'empereur; car l'empereur, qui avait toujours des moyens particuliers
pour tre inform de tout, fut averti que le roi se proposait d'envoyer
un courrier en Hollande, pour que ces trois places rsistassent si les
troupes franaises se prsentaient pour les occuper. On prtendit de
plus qu'il avait prescrit que quand mme il y aurait un ordre de sa part
pour les remettre aux Franais, il ne fallait pas y obtemprer avant
qu'il ne ft de retour dans ses tats, voulant ainsi donner  penser
qu'il aurait peut-tre perdu sa libert, ou qu'on lui aurait surpris
cette transaction.

L'empereur, justement mcontent qu'on lui suppost un tel projet, le fut
particulirement du mal que pouvait produire en Hollande une pareille
lettre, surtout lorsqu'il n'y avait aucun motif pour l'crire. Il tait
au Thtre franais, le soir du jour o il apprit ces dtails; j'avais
eu l'honneur de l'accompagner. Il parat qu'il tait proccup de ce
qu'on lui avait dit, parce qu'il me fit approcher pour me donner  voix
basse l'ordre d'aller dire de sa part au ministre de la police de
prendre des mesures pour saisir aux barrires tous les courriers qui
partiraient de Paris pour la Hollande. Je trouvai le ministre chez lui;
il donna ses ordres en ma prsence, et demanda ses chevaux en me disant
qu'il allait lui-mme voir le roi de Hollande.

Il fallait bien qu'il craignt quelque chose par suite de ce qui avait
t rapport  l'empereur, ou de ce que le roi de Hollande se proposait
de faire, parce que je ne lui avais rien dit, ne sachant rien moi-mme.
Je vins rendre compte  l'empereur de l'excution de ses ordres; il
tait encore au spectacle, et parut un peu tonn que le ministre de la
police ait t voir le roi de Hollande aussi promptement. Voici comment
je me suis expliqu cela: le ministre de la police aimait  se mler un
peu de tout, et mnageait tous les partis. Il est entr dans ma pense
que c'tait lui-mme qui, aprs avoir jet de l'inquitude dans l'esprit
du roi, l'aurait entendu tenir quelques propos qu'il avait t rapporter
 l'empereur, et que, voyant l'ordre qu'il recevait de faire arrter ses
courriers, il s'tait ht d'aller l'en avertir, afin qu'il prt des
prcautions pour les dpches importantes, laissant toutefois les
insignifiantes, afin que l'on saist quelque chose qui prouvt que l'on
avait excut l'ordre donn. Arriva-t-il chez le roi avant ou aprs le
dpart du courrier qui tait parti ce soir-l, et qui fut arrt  la
barrire: c'est ce que je ne sais pas; mais ce que j'ai fortement
souponn depuis, c'est que le courrier ayant t amen chez le ministre
de la police, celui-ci ne remit  l'empereur que ce qu'il convenait au
roi de Hollande de laisser voir, c'est--dire que si le courrier tait
dj parti lorsque le ministre a t chez le roi, il lui a rendu ses
dpches, dont le roi a soustrait ce qu'il voulait, ou que s'il n'tait
parti qu'aprs la visite du ministre, l'infidlit a t encore plus
facile.

Ce qu'il y a de certain, c'est que l'intention du roi tait de rsister
ouvertement, et que l'on attendait ses ordres en Hollande. Que portait
le courrier, si ce n'tait cet ordre? L'empereur savait bien en quels
termes il tait sur ce point avec le roi son frre, et n'tait pas
surpris qu'il crivt en consquence en Hollande, o il savait que l'on
se disposait  la dfense. Il fut bien plus tonn de ne rien voir dans
les dpches qu'on lui apportait. Cela m'a donn  penser que le
ministre de la police ayant eu peur pour lui des suites d'une
explication qui aurait vraisemblablement eu lieu entre l'empereur et le
roi, si le ton des dpches y avait donn lieu, il avait imagin de les
duper tous deux, parce qu'indubitablement le roi se serait justifi en
disant que ses craintes venaient du ministre, et que l'empereur n'et
pas manqu de dire  son frre que c'tait ce mme ministre qui l'avait
averti.

L'empereur ne dit rien, mais il n'en pensa pas moins, et je crois qu'il
mit cette anecdote au nombre de celles qu'il se proposait de ne pas
oublier lorsqu'il en serait temps.

Le roi de Hollande eut une belle occasion de se plaindre de la violence
qu'on lui faisait; les torts n'avaient pas l'air d'tre de son ct;
mais cependant lorsqu'il vit l'empereur tellement prononc pour obtenir
ce qu'il avait fait traiter officiellement par les relations
extrieures, il cda, et le marchal Oudinot, qui tait sur la
frontire, reut ordre d'entrer en Hollande, et de prendre possession de
la partie cde.

Aprs la paix, l'empereur avait fait retourner une grande quantit de
troupes vers l'Espagne, et le reste de l'arme tait venu prendre des
quartiers dans les provinces allemandes dont le sort avait t remis 
sa disposition par les traits antrieurs. On s'cria beaucoup contre
cette mesure, qu'elle tait une preuve que l'empereur cherchait dj une
nouvelle guerre; on tait domin par la calomnieuse mchancet, qui
empchait de rflchir que les troupes qui vivaient sur les provinces
trangres, et qui taient payes avec leur revenu, taient autant de
dgrvement pour le trsor public, qui aurait t dans l'obligation
d'envoyer au dehors des sommes normes pour leur solde et entretien.

Les mmes passions rpliquaient qu'il n'y avait qu' faire la paix! Mais
ce n'tait que pour faire la paix qu'il gardait les provinces trangres
et une aussi forte arme. Il avait d la proportionner  toutes celles
que ses ennemis pouvaient lui opposer; il gardait les provinces
allemandes pour les rendre en retour de ce qu'il avait  demander 
l'Angleterre, tant pour lui que pour ses allis.

Il n'avait aucun moyen de reconqurir les possessions franaises et
hollandaises d'outre-mer, dont les deux nations ont un gal besoin; mais
il avait en sa possession des provinces allemandes et des tats entiers
 rendre ou  leur indpendance ou  leur ancienne domination, qui
taient tous des allis de l'Angleterre. Il fallait qu'il parvnt 
faire la paix avec elle de cette manire, ou que la guerre ft
ternelle.

L'Angleterre augmentait sa puissance dans les quatre parties du monde;
l'empereur n'augmentait la sienne qu'en Europe, et il ne retenait que ce
qui intressait l'Angleterre, pour avoir en main de quoi rgler ses
comptes avec elle. Croit-on, par exemple, que l'empereur et jamais
voulu garder Dantzig, Lubeck, Hambourg, le Hanovre, la Hollande,
Erfurth, Fulde, etc, etc., etc.? Il aurait rendu tout cela pour le
rtablissement d'un quilibre dans les possessions d'outre-mer entre les
diffrentes puissances maritimes. Il y a mme plus: c'est qu'il aurait
fini par sparer l'Italie de la France, si l'Espagne avait pu faire sa
rvolution sans secousse ni guerre. Il n'a gard l'Italie que pour la
prserver de ses anciennes habitudes, et en mme temps pour en tirer des
moyens de rsister  cette suite de coalitions qui se reformaient contre
lui aussitt qu'il les avaient dissipes; s'il n'avait pas eu l'Italie,
il aurait succomb  la premire entreprise qui et t bien dirige.
Elle lui donnait des hommes, de l'argent, des magasins, et mettait de
l'intervalle et des obstacles entre lui et ses ennemis. S'il avait
consenti  tre indiffrent envers l'Italie, il serait tomb de suite
moins qu'au rang de deuxime puissance. L'Italie ne pouvait tre neutre;
la force des habitudes y reprenant son influence, elle et t ingrate,
et et bientt port tous nos moyens  nos ennemis; et l'empereur
n'ayant ni Naples ni l'Espagne, aurait t moins fort que ne l'tait la
France avant la rvolution, surtout lorsque le temps serait revenu o
les deux tats auraient t gouverns par des princes administrateurs,
et tout  la fois belliqueux qui auraient cherch  affermir leur
puissance en l'tendant.

Les princes, qui lui faisaient la guerre sous prtexte que sa puissance
troublait la scurit de tout le monde, ne permettaient pas que l'on
s'effrayt de la leur, qui avait pris, pendant notre rvolution et
avant, une extension au-del de toutes bornes.




CHAPITRE XX.

Projets d'alliance.--L'empereur penche vers la Russie.--Rponse de
l'empereur Alexandre.--Intrigue.--Le chevalier de Florette.--M. de
Semonville.--Rponse de la cour de Vienne.--Embarras de l'empereur.--Il
consulte son conseil.--Diversit des opinions.


Nous tions  la fin de janvier 1810. Le divorce de l'empereur avait t
prononc dans le mois prcdent, et vraisemblablement il avait dj
song  former une nouvelle union avec une princesse qui, en resserrant
les liens d'une alliance utile pour la France, pourrait lui donner un
hritier que chacun regardait comme le seul obstacle au retour des
dissensions intestines.

Il n'y avait,  cette poque, de princesse en ge d'tre marie, dans
les familles qui rgnaient sur de grands tats, qu'en Russie; et en
Autriche S.A.I. madame l'archiduchesse Marie-Louise et une de ses soeurs,
plus ges toutes deux que la princesse de Russie.

L'empereur n'avait alors que quarante ans, et quoique la disproportion
d'ge ft trs-grande, il y avait plusieurs raisons qui l'avaient port
 sacrifier les convenances particulires  la politique de l'tat. Il
tait, par inclination, attach  l'empereur de Russie, avec lequel il
tait en alliance, et, malgr le ressentiment que lui avait donn la
conduite de son arme dans la campagne qu'il venait de terminer, il
aurait encore saisi une occasion de resserrer des liens qui avaient paru
tant convenir  tous deux, d'autant plus que l'alliance avec la Russie
tant bien entretenue, et par consquent bien observe, la paix ne
pouvait jamais tre trouble en Europe. En second lieu, il n'y avait
rien entre ces deux grandes puissances qui s'oppost  une parfaite
intimit: elles taient indpendantes l'une de l'autre, et leurs armes,
en se rencontrant, n'avaient appris qu' s'estimer rciproquement; au
lieu qu'aprs tout ce qui s'tait pass entre nous et l'Autriche, on ne
pouvait pas s'arrter  l'ide de tourner ses regards vers ce ct.

On croit que c'est  la fin de dcembre, ou au commencement de janvier
que l'empereur crivit confidentiellement  M. de Caulaincourt, son
ambassadeur en Russie, relativement au projet qu'il avait de s'unir avec
la princesse Anne Paulowna, parce que je me rappelle qu' un cercle au
chteau des Tuileries, aprs qu'il fut de retour de Trianon, il me
demanda  voix basse de lui dsigner, parmi les dames qui taient dans
le salon, quelle tait celle dont la figure avait le plus de rapport
avec celle de la grande-duchesse Anne de Russie. Je me trouvais tre le
seul Franais de tout ce qui tait l, qui avait eu l'honneur de la
voir; mais elle n'avait alors que seize ans, et quoiqu'elle promt dj
beaucoup, j'eus de la peine  satisfaire sa curiosit. Il m'en reparla
encore une fois depuis, et je crois que si la rponse  la lettre qu'il
avait fait remettre par M. de Caulaincourt avait t telle qu'il la
dsirait, il n'et pas diffr un moment  donner suite  ce projet. Il
l'attendait avec impatience, lorsqu'au lieu de ce qu'il esprait, il
reut une lettre de l'empereur de Russie, qui n'acceptait ni ne
refusait[30].

Il fallait six semaines pour avoir une rponse  une demande faite de
Paris  Saint-Ptersbourg, parce que l'on accordait quinze jours pour la
communication officielle, et quinze jours  chaque courrier. Les six
premires semaines taient donc passes en pure perte; mais pendant ce
temps-l les esprits travaillaient: on pariait pour et contre, parce que
dans une ville comme Paris, on sait tout, et on conjecture de tant de
manires diffrentes sur les choses que l'on ne sait pas, que souvent on
met le doigt sur la vrit.

On parlait assez du prochain mariage de l'empereur avec une princesse de
Russie, pour qu'il n'y ait plus qu'une opinion l-dessus, et chacun
cherchait dj  se faire une position  la cour de la nouvelle
souveraine, lorsqu'un incident, oeuvre d'une intrigue, vint dranger tous
les calculs.

Depuis le dernier trait de paix, l'Autriche avait envoy  Paris, comme
ambassadeur, M. le prince de Schwartzenberg (l'officier-gnral) sa
position tait rellement pnible; et il fallait un bien grand
dvouement  son souverain pour venir occuper ce poste  Paris, aprs
des vnemens aussi malheureux que ceux que l'Autriche avait prouvs;
nanmoins il eut la constance d'y rester. Il avait chez lui des
assembles auxquelles un grand nombre de personnes se rendaient.

La maison d'un ambassadeur ne manque jamais d'hommes assidus, lorsque le
dner y est bon, et qu'avec cela le matre de la maison est poli. On
avait dj commenc  prendre des habitudes chez le prince de
Schwartzenberg qui avait avec lui, comme chef d'ambassade, le chevalier
de Florette; celui-ci tait fort connu  Paris, et je crois que c'est la
raison qui avait dtermin le choix qui en avait t fait.

M. de S***, snateur, avait t autrefois ambassadeur de France en
Hollande, o il avait connu M. de Florette, qui y tait employ  la
lgation autrichienne dans ce pays[31].

Un certain soir, S*** tant chez l'ambassadeur d'Autriche (prince de
Schwartzenberg) y rencontra Florette, et dans un  part que les
diplomates aiment toujours, S*** l'entretint des affaires du temps, et
du bruit qui courait du mariage prochain de l'empereur avec une
princesse de Russie; mais que cela n'tait encore qu'un projet, parce
que rien n'tait arrt; en mme temps il tmoigna au chevalier de
Florette son tonnement de ce que la cour d'Autriche, qui avait de
belles princesses, ne faisait aucune dmarche pour les faire prfrer,
ajoutant que cela tait maladroit, parce que c'tait le seul moyen de
rparer les affaires; qu'il tait d'ailleurs connu en Autriche que,
cette occasion une fois manque, elles pourraient encore aller pis.

Le chevalier de Florette, soit qu'il souponnt quelque chose d'officiel
dans cette communication, ou qu'il la regardt comme une simple
conversation, ne manqua pas de rpondre  M. de S*** comme un homme qui
tait enchant de l'entendre; et pour connatre le fond de la vrit de
ce qu'il lui disait, il lui rpliqua que l'on serait sans doute trs
flatt  Vienne de recevoir une proposition de cette nature, mais que la
biensance ne permettait pas de parler de princesses dont le nom devait
tre respect, et qu'avant tout, il faudrait savoir comment cela serait
reu aux Tuileries. Leur conversation finit l. M. de S*** vint
directement chez M. le duc de Bassano, secrtaire d'tat; il le trouva
au moment o il allait partir pour travailler avec l'empereur. Il lui
rapporta la conversation qu'il venait d'avoir avec le chevalier de
Florette, avec cette diffrence qu'il la raconta comme si c'tait M. de
Florette qui et commenc  entrer en matire, et qui aurait dit: Nous
n'osons point parler de nos princesses, parce que nous ne savons pas
comment cette proposition serait reue, et malgr le dsir que nous en
avons, nous devons attendre que les regards se tournent de notre
ct[32].

Cette version tait bien diffrente de la vrit l'on pouvait en induire
que l'Autriche dsirait ce mariage, et avait mme donn des instructions
secrtes  son ambassadeur, soit pour chercher  en parler, ou pour
rpondre sur ce point, si le cas s'en tait prsent. Dans la premire
conversation, M. de S*** avait donn une sorte d'avis particulier  M.
de Florette, et il rsultait de ce qu'il rapportait  M. de Bassano que
c'tait M. de Florette qui lui avait fait entendre que l'Autriche
dsirait cette alliance, pour laquelle elle n'osait se prsenter de
crainte d'un refus. M. le duc de Bassano n'eut garde d'oublier de rendre
compte de cela  l'empereur; il le dsirait, et l'empereur y prta
l'oreille d'autant mieux, qu'il ne voyait pas net dans ce qui se passait
en Russie relativement  la question qu'il y faisait traiter. Comme rien
ne lui disait qu'elle se terminerait au gr de ses dsirs, il chargea 
tout vnement M. de Bassano de voir semi-officiellement le prince de
Schwartzenberg, comme s'il n'et t question que d'approfondir quelles
seraient les intentions dans lesquelles on trouverait le cabinet de
Vienne sur cette proposition, si on la hasardait. L'ambassadeur ne put
que donner les meilleures assurances; mais demanda, pour plus de sret,
le temps d'expdier un courrier dont il ferait connatre la rponse  M.
le duc de Bassano: cela fut fait ainsi. Il y avait tant de brillant pour
les amours-propres particuliers dans cet vnement, que l'on n'oublia
rien de tout ce qui pouvait le faire russir; et en consquence, le
snateur, qui tait ami du duc de Bassano, courut bien vite chez M. de
Florette pour lui dire o l'on en tait avec la cour de Russie, afin
qu'il part  la cour comme un homme bien inform, et qu'ils en
retirassent tout le petit crdit qui devait leur en revenir pour avoir
fait hter cette ngociation qui intressait les deux pays.

Voil donc un courrier sur le chemin de Vienne, pendant que l'on en
attendait un de Saint-Ptersbourg; il va et revient deux fois avant que
l'autre ait fait la moiti du chemin. Je ne pouvais comprendre quel
mauvais gnie avait souffl sur nos affaires avec ce pays-l, surtout
lorsque je vis que l'inquitude de l'impratrice-mre sur l'ge trop
tendre de sa fille tait  peu prs sans rplique; mais au moins il n'y
aurait pas eu cette raison-l  allguer, si l'ane, qui avait alors
vingt ou vingt-un ans, avait encore t  marier. Que de conjectures il
est permis de tirer de cette malencontre! Pendant que la Russie faisait
des objections (car il fut un moment o l'empereur regardait la chose
comme faite, au point qu'il disait que cet vnement amnerait sans
doute l'empereur de Russie  Paris); pendant, dis-je, qu'elle tardait 
se dcider, le courrier de Vienne revint, apportant une rponse
satisfaisante  tout ce que l'on pouvait dsirer, et  laquelle la
biensance imposait de rpondre avec le mme empressement.

L'empereur se trouva donc plac entre une esprance, et une proposition
dont la conclusion dpendait de lui.

Il y avait beaucoup de raisons pour dsirer de fixer promptement tous
les esprits, car chacun avait pris part  cet vnement comme si cela
avait t sa propre affaire.  Paris, on aime tant  causer de tout, que
le mariage de l'empereur tait devenu l'anecdote du jour et le sujet de
toutes les conversations. De son ct, il tait aussi bien aise de se
voir mari, afin d'avoir l'esprit libre pour autre chose. Il voulut
cependant, dans cette grande occasion, consulter son conseil priv; il
fut assembl aux Tuileries. Le roi de Naples, qui y fut un des plus
nergiques opposans  l'alliance autrichienne, M. l'archi-chancelier, M.
l'archi-trsorier, M. de Talleyrand, les ministres, au nombre desquels
tait M. Fouch, en faisaient partie.

L'tat de la question y fut pos tel qu'il tait, c'est--dire, la
Russie ne disant pas non, mais allguant des motifs de retard qui
couvraient peut-tre d'autres projets trangers  cet vnement, tels
que quelques transactions politiques; et l'Autriche dsirant l'alliance
de suite, et la prsentant de bonne grce.

L'empereur aimait  connatre les opinions de tout le monde; il demanda
d'abord ce qui vaudrait mieux pour la France, d'pouser une princesse de
Russie ou une princesse autrichienne. Beaucoup de voix furent en faveur
de la Russie, et l'empereur, en ayant demand les motifs, eut occasion
de remarquer que le principal tait la crainte qu'une princesse
autrichienne ne ft accessible  quelque ressentiment particulier par
suite de la mort du roi et de la reine de France, sa grande-tante. Or,
ce n'tait l qu'une considration secondaire, qui intressait quelques
personnes qui penchaient, par cette raison, pour la Russie, et
l'empereur n'ayant pas vu qu'on lui assignt des motifs raisonnables
pour en agir autrement, se dcida pour S. A. I. madame l'archiduchesse
Marie-Louise, parce que son ge lui convenait mieux, et que la manire
avec laquelle l'Autriche la prsentait tait faite pour inspirer
beaucoup de confiance.

Cette dcision une fois prise, on en mena l'excution si rapidement, que
le mme soir le contrat de mariage de l'empereur fut dress, sign par
lui et envoy  Vienne, en mme temps que la demande en forme de la main
de S. A. I. madame l'archiduchesse Marie-Louise. Consquemment, on
crivit en Russie pour qu'il ne ft plus donn suite au projet que l'on
y avait form. J'ai eu occasion, depuis, de me convaincre de l'opinion
que beaucoup de petits intrts personnels avaient concouru  faire
changer aussi promptement les rsolutions de l'empereur, et mme que
quelqu'un, qui avait les facilits de l'approcher de trs prs, n'avait
pas nui aux projets de l'Autriche, pour rclamer, dans un autre temps,
l'intervention de cette puissance en faveur d'autres intrts qui
devenaient trangers  la France.

Comme ceci est purement une anecdote, quelque fonde qu'elle soit, je
n'ai pas jug convenable de l'expliquer davantage. Lorsque l'empereur se
fut prononc, tout le monde trouva qu'il avait pris le meilleur parti:
les uns disaient qu'une princesse russe aurait amen un schisme dans la
religion; d'autres, que l'influence russe nous aurait domins de la mme
manire qu'elle cherchait  s'tablir partout. On aurait cependant pu
observer que l'exercice du rite grec n'aurait pas plus troubl l'glise
que les protestans et les juifs.

Le peuple, c'est--dire la classe marchande, qui n'avait pas tout--fait
perdu confiance dans les augures, disait que les alliances avec
l'Autriche avaient toujours t fatales  la France, que l'empereur
serait malheureux, et mille autres prdictions superstitieuses dont la
fatalit a voulu qu'une partie se ralist.




CHAPITRE XXI.

Voyage de Marie-Louise vers la France.--Impatience de l'empereur.--Il va
au-devant de la nouvelle impratrice.--Rencontre sur la route.--Arrive
 Compigne.--Propos indiscrets.--Crmonie du mariage civil.


 cette grande poque de sa vie, l'empereur songea  y asseoir les noms
de ses plus anciens compagnons, et en les proclamant ainsi  la face de
la France, il leur donnait le tmoignage d'un sentiment qui surpassait
sa bienveillance. Il envoya le prince de Neufchtel pour demander la
main de l'archiduchesse Marie-Louise, en mme temps qu'il envoya 
l'archiduc Charles une procuration pour l'pouser en son nom.

Depuis fort long-temps, il aimait le gnral Lauriston, qui avait t
son aide-de-camp. Il lui donna la commission d'aller  Vienne, et
d'accompagner l'impratrice jusqu' Paris, comme capitaine des gardes.

Pour honorer la mmoire du marchal Lannes (duc de Montebello), il nomma
sa veuve dame d'honneur de la nouvelle impratrice; il ne pouvait pas
lui donner une plus grande marque de son estime, car elle n'avait encore
alors aucun titre pour arriver  une position qui devait la mettre tout
d'un coup  la tte de la haute socit.

Il fit partir sa soeur, la reine de Naples, pour aller jusqu' Braunau, 
la rencontre de l'impratrice; elle tait accompagne de quatre dames
d'honneur. Nous avions encore  cette poque-l,  Braunau, le corps du
marchal Davout qui achevait l'vacuation de l'Autriche. Il prit les
armes  l'arrive de l'impratrice, et lui fit une rception aussi
brillante que cette petite ville pouvait le permettre.

La reine de Naples reut l'impratrice  Braunau[33], o se fit la
crmonie de la remise de sa personne par les officiers chargs par son
pre de l'accompagner, de mme que la remise de ses effets, et
l'impratrice, une fois habille avec tout ce qui avait t apport de
la garde-robe qui lui tait destine  Paris, passa tout--fait avec le
service de ses dames du palais, et donna audience de cong  tout ce qui
l'avait accompagn de Vienne, et qui allait y retourner. Tout cela se
fit  l'instant mme, c'est--dire qu'une heure aprs son arrive 
Braunau, tout tait fini.

On partit de suite pour Munich, Augsbourg, Stuttgard, Carlsruhe et
Strasbourg. Elle fut reue dans les cours trangres avec un trs-grand
clat, et  Strasbourg avec enthousiasme: on attachait tant d'esprances
 ce mariage, que tous les coeurs volaient  sa rencontre.

L'empereur avait t  Compigne pour la recevoir; toute la cour y
tait. Il lui crivait tous les jours par un page, qui allait  franc
trier lui porter sa lettre et en rapporter la rponse. Je me rappelle
que, lorsque la premire arriva, l'empereur ayant laiss tomber
l'enveloppe, on s'empressa de la ramasser et de venir la montrer au
salon, pour juger de l'criture de l'impratrice: il semblait que ce ft
son portrait que l'on courait voir. On interrogeait les pages qui
revenaient d'auprs d'elle; en un mot, nous tions dj devenus des
courtisans aussi empresss que le furent jamais ceux de Louis XIV, et
nous n'tions presque plus ces hommes qui avaient dompt tant de
peuples.

L'empereur n'tait pas moins impatient que nous, et tait plus intress
 connatre ce qui lui arrivait; il avait vraiment l'air amoureux. Il
avait ordonn que l'impratrice vnt par Nancy, Chlons, Reims et
Soissons. Il savait, pour ainsi dire, o elle se trouvait  chaque heure
de la journe.

Le jour de son arrive, il partit lui-mme le matin avec son
grand-marchal, et s'en alla seul avec lui dans une voiture simple,
aprs avoir laiss ses ordres au marchal Bessires, qui tait rest 
Compigne.

L'empereur prit ainsi le chemin de Soissons et de Reims, jusqu' ce
qu'il rencontrt la voiture de l'impratrice, que son courrier fit
arrter sans mot dire. L'empereur sortit de la sienne, courut  la
portire de celle de l'impratrice, qu'il ouvrit lui-mme, et monta dans
la voiture. La reine de Naples, voyant l'tonnement de l'impratrice,
qui ne comprenait pas ce que cela voulait dire, lui dit: Madame, c'est
l'empereur; et il revint avec elle et la reine de Naples jusqu'
Compigne.

Le marchal Bessires avait fait monter  cheval toute la cavalerie qui
tait  la rsidence. Cette troupe, ainsi que tous les gnraux et
aides-de-camp de l'empereur, se rendit sur la route de Soissons,  un
pont de pierre, dont je ne me rappelle pas le nom, qui est cependant
trs connu; mais c'est  ce mme pont que Louis XV alla recevoir madame
la dauphine, fille de Marie-Thrse, qui fut l'infortune reine de
France.

Il tait nuit lorsque l'impratrice arriva, et nous avions t mouills
en l'attendant. Bien heureusement, il tait inutile de chercher 
l'apercevoir, car je crois que nous nous serions mis sous les roues de
sa voiture pour en dcouvrir quelque chose.

La population de Compigne avait trouv moyen de se placer dans les
vestibules du chteau, et lorsque l'impratrice arriva, elle fut reue
au pied du grand escalier par la mre et la famille de l'empereur, toute
la cour, les ministres et un grand nombre de personnes considrables. Il
est inutile de dire sur qui les yeux furent fixs depuis le commencement
de l'ouverture de la portire de la voiture jusqu' la porte des
appartemens; tout tait dans l'ivresse et dans la joie.

Il n'y eut point de cercle ce soir-l, chacun se retira de bonne heure.

Selon l'tiquette entre les cours trangres, l'empereur tait bien
l'poux de l'archiduchesse Marie-Louise; mais d'aprs le Code civil il
ne l'tait pas encore: nanmoins on dit qu'il fit un peu comme Henri IV
avec Marie de Mdicis. Au reste, je ne rpte que les mauvais propos du
lendemain, parce que j'ai fait profession d'tre vridique. Le monde
prtendait tout voir et tout savoir; quant  moi, qui y voyais clair
tout autant qu'un autre, je n'ai rien trouv  redire  ce que je n'ai
pas vu, malgr ce qu'on en dit: mais si cela m'et regard, j'en eusse
fait tout autant.

C'tait mon tour  coucher cette nuit-l dans le salon de service;
l'empereur avait t s'tablir hors du chteau,  sa maison de la
chancellerie: on serait venu la nuit me dire que Paris brlait, que je
n'aurais pas t le rveiller, dans la crainte de ne trouver personne.

Le lendemain fut un jour fatigant pour la jeune souveraine, en ce que
des personnes qu'elle connaissait  peine lui en prsentaient une foule
d'autres qu'elle ne connaissait pas du tout.

L'empereur prsenta lui-mme ses aides-de-camp, qui furent flatts de
cette marque de bont de sa part; la dame d'honneur prsenta les dames
du palais et les autres personnes du service d'honneur.

Le lendemain du jour de cette prsentation, l'empereur partit pour
Saint-Cloud avec l'impratrice; les deux services d'honneur suivirent
dans des voitures spares; on n'entra point  Paris: on vint gagner
Saint-Denis, le bois de Boulogne et Saint-Cloud; toutes les autorits de
Paris s'taient rendues  la frontire du dpartement de la Seine, du
ct de Compigne; elles taient suivies de la plus grande partie de la
population, qui se livrait  la joie et  l'enthousiasme.

Il y avait  Saint-Cloud, pour la recevoir, un monde prodigieux: les
princesses de la famille impriale d'abord, parmi lesquelles on
remarquait la vice-reine d'Italie, qui venait pour la premire fois 
Paris; la princesse de Bade, les dignitaires, les marchaux de France,
les snateurs, les conseillers d'tat. Il tait grand jour, lorsqu'on
arriva  Saint-Cloud.

Ce ne fut que le surlendemain qu'eut lieu la crmonie du mariage civil
dans la galerie de Saint-Cloud. On avait dress une estrade  son
extrmit, sur laquelle tait une table avec des fauteuils pour
l'empereur et l'impratrice, des chaises et des tabourets pour les
princes et princesses; il n'y avait de prsens que les personnes qui
taient attaches  ces diffrentes cours. Lorsque tout fut dispos, le
cortge se mit en marche depuis les appartemens de l'impratrice, et
vint, en traversant les grands appartemens, par le salon d'Hercule dans
la galerie, o il se plaa, d'aprs l'ordre de l'tiquette, sur
l'estrade qui avait t prpare. Tout le monde avait sa place dsigne,
de sorte que, dans un instant, il rgna beaucoup d'ordre et un grand
silence.

L'archi-chancelier tait  ct d'une table recouverte d'un riche tapis
de velours, sur laquelle tait un registre que tenait M. le comte
Regnault de Saint-Jean-d'Angely, secrtaire de l'tat civil de la
famille impriale. Aprs avoir pris les ordres de l'empereur, le prince
archi-chancelier lui demanda  haute voix: Sire, Votre Majest a-t-elle
intention de prendre pour sa lgitime pouse S. A. I. madame
l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche, ici prsente? L'empereur
rpondit: Oui, monsieur. Alors, l'archi-chancelier, s'adressant 
l'impratrice, lui dit: Madame, est-ce la libre volont de V. A. I. de
prendre pour son lgitime poux S. M. l'empereur Napolon, ici prsent?
Elle rpondit: Oui, monsieur. Alors l'archi-chancelier, reprenant la
parole, dclara au nom de la loi et des institutions de l'empire que S.
M. l'empereur Napolon et S. A. I. madame l'archiduchesse Marie-Louise
d'Autriche taient unis en mariage. Le comte Regnault de
Saint-Jean-d'Angely prsenta l'acte  signer  l'empereur, puis 
l'impratrice, et ensuite  tous les membres de la famille[34], ainsi
qu'aux personnes dont l'office leur permettait d'avoir cet honneur.

Aprs la crmonie, le cortge se remit dans le mme ordre pour
retourner aux appartemens. C'tait pour le lendemain que chacun
rservait sa curiosit, et effectivement personne n'tait prpar 
l'imposant spectacle dont un million de Franais furent tmoins. Pour le
reprsenter fidlement, il n'est pas besoin de prparer son imagination
 voir tout en beau, parce que l'on ne peut pas tomber dans
l'exagration en peignant tout ce qui fut tal en pompe, en
magnificence et en luxe ce jour-l.




CHAPITRE XXII.

Cortge.--Entre  Paris.--Crmonie religieuse aux Tuileries.--Conduite
des cardinaux.--Explication  ce sujet.--Dpart de l'empereur et de
l'impratrice pour la Belgique.--Canal de Saint-Quentin.--Anvers.--M.
Decrs.--Immenses rsultats dus aux talens et  l'activit de ce
ministre.--Retour de l'empereur  Paris.--Effet que produit la nouvelle
impratrice.


Jamais aucune cour ne dploya autant de magnificence, et quoique je
parle en prsence de beaucoup de contemporains qui liront ces Mmoires,
je ne puis m'empcher de retracer au souvenir de ceux qui auront encore
du plaisir  se les rappeler, les dtails de cet vnement, auquel
chacun participait  l'envi, et que personne n'et os croire aussi
voisin d'une catastrophe[35].

L'empereur et l'impratrice partirent de Saint-Cloud dans la mme
voiture, attele de huit chevaux isabelles; une autre voiture vide,
attele de huit chevaux gris, la prcdait[36]; c'tait celle destine
pour l'impratrice. Trente autres voitures  fond d'or, superbement
atteles, composaient le cortge; elles taient remplies des dames et
officiers des services d'honneur, ainsi que ce qui devait, par ses
emplois, avoir l'honneur d'y tre admis. Toute la garde  cheval
escortait ce convoi, qui partit de Saint-Cloud vers huit  neuf heures
du matin. Il passa par le bois de Boulogne, la porte Maillot, les
Champs-lyses, la place de la Rvolution, le jardin des Tuileries, o
toutes les voitures passrent par-dessous le grand pristyle, en
s'arrtant pour donner aux personnes qui taient dedans le temps de
mettre pied  terre.

Depuis la grille de la cour du chteau de Saint-Cloud, les deux cts du
chemin taient bords d'une multitude qui paraissait si considrable,
qu'il fallait que la population des campagnes ft accourue  Saint-Cloud
et  Paris ce jour-l.

Cette foule allait en augmentant  mesure que l'on approchait de Paris;
 partir de la barrire jusqu'au chteau des Tuileries, elle tait
inconcevable. Le long des Champs-lyses, il y avait, de distance en
distance, des orchestres qui excutaient des morceaux de musique. La
France avait l'air d'tre dans l'ivresse. Comme chacun faisait 
l'empereur des sermens de fidlit, de dvoment! Comme il et t tax
de folie celui qui et os prdire alors tout ce que l'on a vu depuis!

Lorsque toutes les voitures furent arrives, le cortge se reforma en
ordre dans la galerie de Diane aux Tuileries, et marcha par un couloir
qui avait t pratiqu exprs pour arriver  la galerie du Museum, dans
laquelle il entra par la porte qui est  son extrmit du ct du
pavillon de Flore.

Ici commenait un nouveau spectacle: les deux cts de cette immense
galerie taient garnis, d'un bout  l'autre, d'un triple rang de dames
de la bourgeoisie de Paris; rien n'galait la varit du tableau
qu'offrait cette quantit de jeunes personnes de toutes conditions,
pares de leur jeunesse encore plus que de leurs ajustemens.

Le long des deux cts de la galerie rgnait une balustrade, afin que
personne ne dpasst l'alignement, en sorte que le milieu de ce beau
vaisseau restait libre; et c'est par l que s'avanait le cortge, que
tout le monde put dvorer des yeux jusqu' l'autel. Le vaste salon qui
est au bout de la galerie o se faisait ordinairement l'exposition des
tableaux, avait t dispos en chapelle. On avait tabli dans tout son
pourtour un triple rang de loges magnifiquement ornes; elles taient
toutes remplies des dames les mieux mises, ainsi que de tout ce qu'il y
avait de plus considrable  Paris  cette poque. Le grand-matre des
crmonies plaait les personnes du cortge  mesure qu'elles arrivaient
dans la chapelle; on ne pouvait pas dsirer plus d'ordre qu'on en
observa dans cette crmonie.

La messe fut clbre par S. E. monseigneur le cardinal Fesch, et le
mariage la suivit. C'est ici le moment de parler d'une anecdote qui fut
remarque de beaucoup de monde, et qui eut des suites fcheuses.

Le ministre des cultes avait convoqu tout le haut clerg qui se
trouvait  Paris, ainsi que les vques les plus voisins. Tous
assistrent  la crmonie en habits pontificaux; il n'y manqua que les
cardinaux, qui, except deux qui se prsentrent  la messe, ne prirent
pas mme le soin de faire connatre les motifs de leur absence.
J'expliquerai cela tout  l'heure; mais le mariage n'en eut pas moins
lieu. Le cortge retourna dans le mme ordre au chteau des Tuileries,
o l'empereur resta quelques jours pour recevoir les flicitations de
toutes les autorits et des diffrens corps administratifs.

Il avait la conduite insolente des cardinaux dans l'esprit. Il blma
d'abord le ministre de la police de n'avoir pas su leur projet ou de ne
l'avoir pas prvenu; mais les cardinaux n'y perdirent rien: il commena
par les exiler de Paris, et les envoya demeurer dans des lieux
diffrens,  cinquante lieues de la capitale au moins.

Ces cardinaux se trouvaient  Paris depuis que le pape avait t amen 
Savone. L'empereur attendait qu'il et un moment de loisir pour
s'occuper des affaires ecclsiastiques, et,  cette fin, il avait mand
prs de lui le sacr collge; le mariage arriva avant qu'il et pu y
donner quelques soins, et ces prlats saisirent cette occasion de
montrer le mauvais esprit dont ils taient anims.

 Paris, ils taient sous la direction du ministre des cultes, qui
n'avait pas manqu de les inviter, chacun sparment et par crit,  se
trouver  la chapelle des Tuileries le jour du mariage de l'empereur; et
leur bouderie aurait pu faire grand mal  l'effet moral que produisait
ce grand vnement, si le bon sens n'avait pas t plus fort que les
passions des ennemis de l'empereur, qui, n'osant pas approuver la
conduite des princes de l'glise, ne manqurent pas de rpandre que le
pape leur avait dfendu d'assister  cet hymen. Dans un autre temps, on
aurait lev les paules de piti  une pareille conduite; mais comme
nous avions beaucoup d'mes pieuses sur lesquelles elle pouvait faire un
mauvais effet, on jugea  propos de la rprimer d'une manire
exemplaire. L'empereur aurait eu grand tort d'en agir autrement: il
devait svir contre des hommes qui venaient, dans le palais mme du
gouvernement, dire  l'pouse du chef de l'tat qu'elle ne pouvait pas
tre unie lgitimement en mariage avec celui qu'elle pousait de l'aveu
de sa famille, en prsence de l'Europe entire et de la patrie; c'est
comme s'ils lui avaient dit: Vous ne pouvez pas tre la femme lgitime
de l'empereur; c'est  vous de voir si vous consentez  tre sa
concubine. Il n'y avait pas d'autre interprtation  donner  leur
conduite, et c'est ce qui irrita particulirement l'empereur, qui, dans
cette occasion, fut trop bon envers des insenss qui, oubliant la
saintet de leur ministre, ne s'en servaient que pour jeter de l'odieux
sur une jeune princesse qu'il y avait tant d'intrt  montrer dans
toute sa puret  la nation entire, dont les regards taient fixs sur
elle.

Quel motif prtendaient-ils allguer? Que l'empereur tait mari, que le
pape n'avait point autoris son divorce? Il y a eu un acte dlivr  ce
sujet par l'officialit de Paris. J'ai dj dit que l'empereur n'avait
point t mari devant l'glise avec l'impratrice Josphine,
consquemment l'glise n'avait rien  voir dans son divorce; il tait
mari civilement: or, les lois prvoyaient le cas de divorce; l'on
n'avait rien fait que d'aprs elles. Suivant les dogmes de ces
perturbateurs, ce devait plutt tre la premire femme de l'empereur qui
aurait d tre considre comme une concubine que celle qu'il prenait
devant l'glise.

Mais si ce n'tait pas ce motif qui les a ports  commettre cet acte
d'inconvenance, il ne pouvait y avoir que la raison d'excommunication:
or, s'il en et t ainsi, l'empereur aurait encore eu un bien grand
tort de ne pas faire enfermer des excitateurs qui ne venaient en France
que pour prcher la dsobissance et mettre le schisme dans l'glise;
car enfin il en serait rsult, tt ou tard, que les prtres des
paroisses auraient d prcher la croisade contre lui.

Il n'y a pas un souverain qui n'et tir une vengeance clatante de
cette conduite; et s'il ne l'a pas punie comme elle le mritait, c'est
qu'un esprit fort comme le sien s'est mis au-dessus de cette
tracasserie. Il en a cependant tir de la force pour rpondre aux
argumens qu'on lui fit, lorsque, quelques mois aprs, il voulut terminer
les affaires du clerg. J'en parlerai un peu plus bas.

Peu de jours aprs les grandes crmonies du mariage, l'empereur
retourna  Compigne avec l'impratrice. Ce voyage fut compos d'une
socit brillante et choisie, et le temps se passait en plaisirs. Tout
le monde admirait comme l'empereur tait aux petits soins pour sa
nouvelle pouse; il faisait tous les jours inviter quelques personnes 
dner, pour lui fournir des occasions de connatre celles dont il
voulait la voir approcher. Elle avait une grande timidit qui lui avait
gagn beaucoup de coeurs, et on tait heureux pour elle de voir
l'empereur la soigner autant qu'il le faisait.

On ne resta pas plus de huit jours  Compigne. Avant qu'il emment
l'impratrice faire un voyage en Belgique, il passa par St-Quentin; de
Saint-Quentin pour venir  Cambrai, il passa sous la vote souterraine
du canal qui joint l'Escaut  l'Oise; ce canal tait achev, et avant
d'y introduire les eaux, l'empereur voulut passer dans le lit encore 
sec. Ce grand travail est tout--fait son ouvrage, et il portera  la
postrit le tmoignage de ses sollicitudes pour tout ce qui intressait
l'amlioration de position des provinces o il tait possible d'excuter
d'aussi grandes conceptions. Certainement si l'empereur ne ft pas venu
au gouvernement, ce canal, qui tait projet long-temps avant lui,
n'aurait jamais t achev.

De Cambrai, il alla  Bruxelles, et de Bruxelles  Anvers. Ce voyage
tait un vritable triomphe, on n'tait fatigu que de plaisirs et
d'honneurs.

Le grand-duc de Wurtzbourg en faisait partie, ainsi que la reine de
Naples; plusieurs ministres, tant Franais qu'trangers, accompagnaient
aussi l'empereur. M. le comte de Metternich tait du nombre. De
Bruxelles  Malines, l'empereur fit voyager l'impratrice en bateau par
le canal de navigation qui joint ces deux villes. Il s'arrta avant
d'arriver  Malines pour s'embarquer sur le Ruppel, dans des chaloupes
de la marine militaire, que le ministre de la marine avait fait remonter
dans cette rivire jusqu' Ruppelmonde.

Nous fmes de l par eau jusqu' Anvers, et l'empereur n'avait pris ce
moyen que pour voir lui-mme les vaisseaux de l'escadre d'Anvers, que le
ministre de la marine avait t oblig de faire remonter jusque dans la
rivire de Ruppel pendant que les Anglais occupaient Flessingue, d'o
l'on craignait qu'ils n'entreprissent de les brler, comme ils avaient
fait de ceux de Rochefort dans la mme campagne.

Quelques vaisseaux taient redescendus  Anvers, et nous n'en trouvmes
plus que six dans le Ruppel. Nous arrivmes  Anvers  travers un nuage
pais de fume de poudre  canon, occasionn par le salut que fit chaque
btiment de guerre en voyant passer les canots qui portaient l'empereur
et sa suite. C'tait presque l'effet d'une bataille navale.

Nous restmes huit jours  Anvers; l'empereur y fut retenu aussi
long-temps, parce qu'il fallut rsoudre une difficult qui se
renouvelait tous les ans; c'tait de trouver un moyen d'abriter les
vaisseaux des dommages que leur occasionnaient les glaces  la fin de
chaque hiver. On avait t oblig jusqu'alors d'avoir recours  des
expdiens sur lesquels on ne pouvait pas trop compter. De la multitude
de projets qui furent soumis  l'empereur, il n'adopta que celui de
creuser un bassin dans l'intrieur de la ville, et de lui donner assez
de capacit pour contenir toute l'escadre. Il n'y avait que la
prodigieuse activit de l'empereur qui pt faire excuter de pareils
projets presque aussitt qu'ils taient conus; je dis presque aussitt,
car je crois que cet norme bassin fut en tat de recevoir la flotte au
mois de novembre ou de dcembre, et nous tions alors dans les premiers
jours de mai.

Ce port d'Anvers prsentait chaque anne quelque nouveau prodige.
Certes, le ministre de la marine, M. Decrs, contre lequel on criait
tant, ne pouvait pas mieux rpondre  ses ennemis qu'en leur disant:
Imitez-moi; car, toute partialit  part, il est un des hommes de cette
poque qui savait le mieux entendre et excuter les ides de l'empereur.

Il a cr plus de moyens maritimes, c'est--dire de vaisseaux et de
frgates, qu'on n'en avait construit avant lui depuis Louis XIV,  quoi
il faut ajouter le port de Cherbourg, ouvrage au-dessus de tout ce qu'on
vante tant des Romains; celui d'Anvers, ses chantiers, son bassin;
l'largissement de l'ouverture de celui de Flessingue, de manire  y
faire entrer les plus gros vaisseaux de guerre; l'augmentation du port
de Brest, et enfin, dans le temps, la nombreuse flottille de Boulogne.
Si avec tous ces immenses rsultats nous n'avons pas eu une marine,
est-ce de la faute de cet habile ministre? Non, sans doute, il ne
manquait que des hommes.

On n'embarquait plus que des conscrits, que l'on faisait matelots comme
on les aurait faits soldats. Aussi toutes les fois qu'un btiment tait
rencontr en sortant, il tait pris; mais s'il parvenait  gagner la
haute mer, et  la tenir pendant quelques mois, son quipage s'tait
form, et il pouvait, sans aucun danger, se mesurer avec un btiment de
la mme force que lui. On a t fort injuste envers le ministre de la
marine, en lui attribuant nos dsastres.

L'empereur vit lancer un vaisseau, puis il fut faire une reconnaissance
du cours de l'Escaut et de tous ses bras.

Son frre, le roi de Hollande, qui retournait de Paris  Amsterdam,
passa  Anvers pour prendre cong de lui. En poursuivant son voyage, il
vita de passer par le pays qu'il venait d'tre forc de cder  la
France.

En partant d'Anvers, l'empereur alla voir Berg-op-Zoom, Breda,
Gertruidenberg, Bois-le-Duc, ainsi que toute la fortification du cours
de la Meuse. Il revint par Laken, Gand, Ostende, Lille, Calais,
Boulogne, Dieppe, le Havre et Rouen. Il tait de retour  Saint-Cloud le
1er juin.

Attaqu d'une fivre violente  Breda, j'avais obtenu de revenir 
Paris. J'ai t bien tonn de lire, il n'y a pas long-temps, dans les
Mmoires de M. Ouvrard, que l'empereur m'avait envoy  Paris pour
l'observer, lui, M. Ouvrard. En vrit, il se fait bien de l'honneur, et
il se croit sans doute un personnage bien important. Il aurait t, en
tout cas, le premier individu qui et t pour moi l'objet d'une
semblable mission. D'ailleurs, qu'il se persuade bien que, si la chose
avait t comme il le dit, je ne lui aurais pas fait d'autre honneur que
de le placer en lieu sr, si cela en avait valu la peine; comme je l'ai
fait la seule fois qu'on m'ait jamais parl de lui, ainsi qu'on le verra
dans le chapitre suivant.

Au retour de ce voyage de Belgique, l'impratrice avait dj une ide
des Franais; elle en avait t bien reue partout, et commenait
elle-mme  s'accoutumer  un pays o tout ce qu'elle voyait pouvait lui
donner l'esprance d'y vivre heureuse long-temps. Elle avait reu cette
excellente ducation qui l'avait persuade qu'une femme ne doit pas
avoir de volont, parce qu'elle ne pouvait pas savoir  qui elle tait
destine; il aurait t question d'aller vivre dans les dserts, qu'elle
n'aurait pas fait la moindre observation. Habitudes passives qui plus
tard nous ont fait bien du mal.

On commenait  l'aimer et  se fliciter d'avoir une souveraine exempte
d'intrigues, et dans l'esprit de laquelle chacun pourrait tre en bonne
situation, sans avoir rien  redouter des suites des bavardages de cour.
Les personnes qui venaient  la cour de loin en loin, et qui ds-lors la
voyaient moins, prenaient pour de la roideur cette timidit naturelle
qu'elle a conserve jusqu'au jour o elle nous a quitts. Ces personnes
avaient tort, et je crois qu'elles s'en faisaient accroire 
elles-mmes, par suite de leur habitude de tout rapporter  la vieille
cour de Versailles. Une chose contribuait encore  rendre l'impratrice
timide pendant les premiers mois de son sjour en France; c'est qu'elle
parlait le franais moins facilement en arrivant qu'elle ne l'a parl
depuis. Elle le comprenait trs-bien; mais dans une conversation o elle
aurait t oblige de s'observer parler, la construction de nos phrases
lui demandait quelque soin, ce qui l'obligeait en quelque sorte  faire
mentalement la traduction de la phrase allemande, qui lui venait sans
effort, en langue franaise, dont les expressions n'arrivaient pas aussi
vite.

Elle ne s'est jamais aperue combien ce lger embarras que l'on
remarquait en elle, dans ces occasions, lui donnait de grces.




CHAPITRE XXIII.

M. Ouvrard.--Ordre de son arrestation.--Dtails  ce sujet.--Anecdote
curieuse.--Le snateur dsappoint.--L'empereur me nomme ministre de la
police.--Sensation que fait cette nouvelle  Paris.--M. Fouch me laisse
un renseignement.--Instructions que me donne l'empereur.


Il y avait  peine huit jours que l'empereur tait de retour 
Saint-Cloud, qu'il arriva un changement de ministre. On lui avait dit
que le ministre de la police ngociait avec l'Angleterre, et que le
sieur Ouvrard, que l'on ne croyait avoir t qu'en Hollande, avait t 
Londres, et avait rapport des lettres  M. le duc d'Otrante. On
accompagnait cela de dtails si positifs, que l'empereur le crut et
voulut savoir la vrit. Il se dtermina  faire arrter le sieur
Ouvrard, mais comme il se mfiait du ministre de la police, il me fit
donner directement l'ordre de faire faire cette arrestation dans le jour
mme, et cela avant la fin du conseil des ministres, qui se tenait ce
jour-l  Saint-Cloud, sans quoi M. Ouvrard serait averti, et je ne le
trouverais plus; et, une fois arrt, de le faire conduire en prison o
il devait tre mis au secret. J'tais  Saint-Cloud moi-mme lorsque je
reus cet ordre crit de la main et sign de M. le duc de Bassano, qui
me l'apporta dans le salon o j'tais. Je ne connaissais ni la demeure
ni la figure de M. Ouvrard; de plus, il tait deux heures, et le conseil
des ministres finissait ordinairement entre cinq et six heures. Depuis
que j'avais l'honneur de servir l'empereur, c'tait la seconde fois
qu'il me faisait donner un ordre semblable: dans les deux cas, il avait
lieu de suspecter de l'infidlit de la part du ministre de la police.

Cela ne m'tait jamais arriv auparavant, et cela ne m'arriva jamais
depuis, c'est--dire que, pendant seize ans, il ne s'est servi que deux
fois de moi, dont on croyait qu'il se servait tous les jours, pour de
semblables missions.

Je revenais  Paris en rvant par quel moyen je connatrais la demeure
de M. Ouvrard, lorsqu'il me vint dans la pense qu'une personne que je
connaissais  Paris pourrait me donner son adresse. J'y allai, et sans
lui avoir dit un mot du motif de ma visite, elle me pria de ne pas
rester, mais de revenir, si je le dsirais, vers cinq heures, parce
qu'elle attendait deux visites pour lesquelles on lui avait demand de
fermer la porte; j'insistai pour rester et ne voulus point sortir
qu'elle ne m'et dit qui elle attendait. Comme cette personne croyait
n'avoir aucune raison pour taire ces deux visites, elle me nomma M. de
Talleyrand et M. Ouvrard. Quand cette rencontre et t faite pour moi,
elle n'aurait pu arriver plus  propos pour m'aider  trouver quelqu'un
que je ne connaissais pas, et qu'il fallait avoir dans un temps donn.

J'eus l'air contrari de cette visite et mis une espce d'instance pour
que je ne trouvasse plus personne  cinq heures, ayant quelque chose 
lui dire en particulier: on me le promit. Je courus bien vite au
quartier des gendarmes dont j'tais le colonel, et je choisis un
capitaine, homme de fort bonne compagnie (il avait t avant la
rvolution cuyer de main de Mme la comtesse d'Artois), incapable de
manquer aux biensances comme  son devoir, et qui, en mme temps,
connaissait de vue M. de Talleyrand. J'avais fait d'avance tous les
ordres crits dont il pouvait avoir besoin; je lui dis de quoi il tait
question, et lui donnai les renseignemens que je venais d'acqurir
fortuitement. Il alla droit  la maison que je lui avais indique; il ne
s'en laissa pas refuser la porte, je l'en avais prvenu, et il arriva
effectivement jusqu'au salon, o il trouva M. de Talleyrand, qu'il
connaissait, avec M. Ouvrard, qu'il cherchait et qu'il ne connaissait
pas: il engagea la conversation avec lui comme ayant  lui parler en
particulier.

M. Ouvrard sortit, il lui montra les ordres dont il tait porteur, et
s'en fit suivre dans une voiture qu'il avait prpare pour le conduire 
Vincennes. Arriv  ce chteau, le concierge ne voulut pas le recevoir
sans un ordre du ministre de la police, de sorte que l'on fut oblig de
dposer M. Ouvrard au greffe jusqu' ce que l'on ft venu  Paris
demander  M. le duc d'Otrante l'ordre dont on avait besoin; j'avais
oubli que cette formalit tait ncessaire, et si, comme on le prtend,
j'avais eu une surveillance quelconque dans cette maison, j'aurais bien
pu en faire ouvrir la porte sans le secours de M. le duc d'Otrante. On
le trouva comme il revenait de Saint-Cloud; il avait reu des ordres de
l'empereur, et ne refusa point ceux qu'on lui demandait concernant M.
Ouvrard. Mais il eut encore une belle occasion d'accabler la gendarmerie
de mille autres faits trangers  celui-ci. Lorsqu'il sut comment M.
Ouvrard avait t trouv, il se persuada qu'on me l'avait livr par
perfidie; il en a voulu  cette personne, qui n'en tait pas plus
coupable que lui. Il lui dit tant de balivernes sur moi, que pendant
long-temps nous vcmes en bouderie ouverte, tellement que je me promis
bien de le revaloir  M. Fouch.

J'tais retourn le soir du mme jour  Saint-Cloud. L'empereur, en me
voyant arriver, me demanda si j'avais trouv M. Ouvrard, et sur ma
rponse, il donna quelques ordres que je ne me rappelle pas.

Le jeudi et le vendredi se passrent ainsi sans nouvelles; le samedi,
j'tais de service prs de lui, et il ne me dit pas un mot. Le
lendemain, qui tait un dimanche, en entrant dans le salon o il donnait
le lever, il me vit encore, parce que l'aide-de-camp qui descendait de
service y entrait d'ordinaire avec celui qui le montait. C'est seulement
alors qu'il me demanda si je restais  Saint-Cloud, et sur ma rponse
ngative, il me dit de ne pas partir, qu'il me ferait appeler dans la
journe.

Il y eut messe comme  l'ordinaire, et l'on y vit les personnes qui
taient accoutumes d'y venir. Aucun changement ne s'annonait encore;
aprs la messe, tant rest absolument seul, je crus que l'empereur
m'avait oubli, et je m'en fus chez la duchesse de Bassano lui demander
 dner, voulant me tenir  porte de revenir, si on m'appelait, et ne
m'en aller qu'aprs que l'empereur serait couch. Madame de Bassano
habitait une maison de campagne situe  Svres, absolument en face du
pont. J'tais loin de croire que je reviendrais un jour sur des dtails
qui ne me paraissaient mriter alors aucune attention.

Pendant que j'tais chez madame la duchesse de Bassano  attendre son
mari pour dner, nous le vmes arriver de Paris, menant dans sa voiture
M. le comte de S***, snateur; j'tais si accoutum  voir sortir des
portefeuilles de la voiture de M. le duc de Bassano que je ne fis pas
attention que, dans le nombre de ceux que l'on en retirait, il se
trouvait celui du ministre de la police; mais je remarquai bien que l'on
sortait de cette voiture un paquet  M. le comte de S***, lequel paquet
renfermait un habit de snateur avec tout ce qui en dpend, et enfin une
pe et un chapeau  plumes. Comme j'avais vu le snateur  la messe le
matin, je ne pouvais concevoir comment il tait retourn  Paris, ayant
 revenir  Saint-Cloud aussi promptement; je le lui demandai, et il me
rpondit qu'il avait  faire des visites  de vieilles douairires 
Versailles, et qu'il attendait sa voiture pour y aller.

M. le duc de Bassano avait des comptes  rendre  l'empereur avant de
dner, en sorte que nous fmes obligs de l'attendre, et pendant
l'intervalle nous allmes, M. de S*** et moi, faire une promenade dans
le parc; c'est lui qui m'apprit que le ministre de la police venait
d'tre retir  M. Fouch, et que M. le duc de Bassano tait dans le
moment all en reporter le portefeuille  l'empereur. Alors je commenai
 m'expliquer ce que signifiaient le paquet, l'pe et le chapeau, ainsi
que le retour du snateur. Je voulus lui en faire mon compliment, qu'il
refusa, en me protestant qu'il ne voulait rien au monde.

Pendant que nous tions  nous promener, il arriva  cheval un piqueur
des curies de l'empereur avec un deuxime cheval de main; il venait me
chercher au plus vite. J'tais en bas de soie, et dans une toilette fort
peu convenable  un cuyer. Nanmoins, le piqueur me pressant,
j'imaginai de mettre mes souliers dans ma poche, et de passer les bottes
de M. de Bassano par-dessus mes bas de soie. Dans la maison que je
quittais, on tait  cent lieues de se douter de ce qui allait
m'arriver, et on riait autant que moi de mon accoutrement. J'arrivai 
Saint-Cloud au galop, et rechaussai mes souliers au vestibule pour
entrer aux grands appartemens. L'empereur tait las de m'attendre; il
allait monter en calche pour faire sa promenade accoutume avec
l'impratrice, lorsqu'on m'annona. Il me fit entrer tout seul, quoique
M. l'archi-chancelier ft l, qui savait tout et ne disait rien; puis en
souriant, l'empereur me dit: Eh bien! Savary, voil une grande affaire;
je vais vous faire ministre de la police. Vous sentez-vous la force de
remplir cette place? Je rpondis que je me sentais bien le courage de
lui tre dvou toute ma vie; mais que je n'avais aucune ide de cette
besogne,  quoi il rpliqua que tout s'apprenait.

Il fit entrer de suite l'archi-chancelier et M. le duc de Bassano, qui
me remit la formule du serment, que je prtai, et auquel, certes, je
n'ai pas manqu.

Je revins avec M. le duc de Bassano dner chez lui; il me recommanda de
n'en rien dire, et cela tait inutile; j'tais plus mort que vif. Il n'y
avait pas de voyages ni d'vnemens auxquels je ne fusse plus prpar
qu' occuper un emploi de cette espce. J'en eus une courbature, et ne
pus ni manger ni parler pendant le dner, aprs lequel le snateur et la
matresse de la maison s'approchrent du duc de Bassano pour lui
demander des nouvelles de la nomination du ministre. Je l'entendis leur
rpondre, en me montrant de l'oeil: Le voil, le ministre de la police.
Ils en parurent aussi tonns que moi. Le snateur n'alla point faire de
visites aux douairires de Versailles, et remporta son paquet  Paris.

Nous allmes  Paris, M. le duc de Bassano et moi, pour qu'il me ft
remettre l'htel du ministre de la police. Je ne rentrai chez moi que
fort tard, n'ayant nulle envie de dormir, et ne pouvant m'accoutumer 
l'ide de quitter ma profession pour prendre des fonctions dont j'avais
rellement peur.

Le lendemain, lorsqu'on lut cette nomination dans le _Moniteur_,
personne ne voulait y croire. L'empereur aurait nomm l'ambassadeur de
Perse, qui tait alors  Paris, que cela n'aurait pas fait plus de peur.
J'eus un vritable chagrin de voir la mauvaise disposition avec laquelle
on parut accueillir la nomination d'un officier-gnral au ministre de
la police, et si je ne m'tais senti une bonne conscience, je n'aurais
pas trouv le courage dont j'avais besoin pour rsister  tout ce que
l'on disait  ce sujet.

J'inspirais de la frayeur  tout le monde; chacun faisait ses paquets,
on n'entendait parler que d'exils, d'emprisonnemens et pis encore; enfin
je crois que la nouvelle d'une peste sur quelque point de la cte
n'aurait pas plus effray que ma nomination au ministre de la police.
Dans l'arme, o l'on savait moins ce que c'tait que cette besogne, on
trouva ma nomination d'autant moins extraordinaire, que tout le monde
croyait que j'y exerais dj quelque surveillance; cependant je puis
assurer sur l'honneur qu'avant d'tre ministre, l'empereur ne m'a jamais
charg d'aucune mission de cette espce, hors dans les deux occasions
que j'ai cites. Les hommes de l'arme qui le faisaient dire taient
prcisment, comme de coutume en pareil cas, ceux qui dnonaient leurs
camarades chaque fois qu'ils en trouvaient l'occasion; et en mettant
cela sur moi, ils cartaient le soupon de dessus eux. J'ai lu leurs
rapports, j'ai respect jusqu' prsent un secret qui n'tait pas le
mien; mais il ne faut pas prendre la modration pour de l'oubli.

Jusqu' l'poque de mon entre dans les hautes fonctions
administratives, je n'avais jamais envisag le monde ni les affaires
sous les rapports o j'ai t oblig d'apprendre  les connatre. Ce
changement de situation m'obligea  mettre hors de mon esprit tout ce
qui l'avait occup jusqu'alors, pour y substituer les nouveaux lmens
sur lesquels j'allais l'appliquer.

J'tais dans la confiance que mon prdcesseur me laisserait quelques
documens propres  diriger mes premiers pas; il me demanda de rester
dans le mme htel que moi, sous prtexte de rassembler, en mme temps
que les effets, les papiers qu'il avait  me communiquer; j'eus la
simplicit de le laisser trois semaines entires dans son ancien
appartement, et le jour qu'il en sortit, il me remit pour tout papier un
mmoire contre la maison de Bourbon, lequel avait au moins deux ans de
date; il avait brl le reste, au point que je n'eus pas traces de la
moindre criture. Il en fut de mme lorsqu'il fallut me faire connatre
les agens, de sorte que le fameux ministre de M. Fouch, dont j'avais
eu, comme tout le monde, une opinion extraordinaire, commena  me
paratre trs peu de chose, ou au moins suspect, puisque l'on faisait
difficult de me remettre ce qui intressait le service de l'tat; et
plus j'ai t, plus je me suis convaincu que nous avions t dupes de la
plus impudente charlatannerie dont on ait eu d'exemple, comme on sera 
porte de le juger par la suite de ces Mmoires.

Je n'ai pas t long-temps  me persuader que ce ministre n'avait
jamais eu une direction dans l'intrt de l'empereur, que l'on s'en
tait servi pour se faire une position prs de lui, et en mme temps
contre lui, et qu'il tait un instrument dangereux dans les mains d'un
agitateur qui ne reconnaissait d'autres devoirs que de suivre la ligne
de la prosprit.

Nanmoins, j'ai t utile  mon prdcesseur dans son revers de fortune;
il m'a d le recouvrement de grands capitaux qu'il avait mal  propos
cru devoir mettre  l'abri d'une saisie qui n'tait que l'effet de la
peur dont son imagination tait atteinte; l'empereur tait mcontent de
lui, mais ne lui voulait aucun mal, et jamais je ne me suis vu dans le
cas d'apaiser dans son esprit aucun ressentiment contre M. le duc
d'Otrante.

En me mettant  la tte de ce ministre, l'empereur me donna cette
instruction en se promenant dans le parc de Saint-Cloud.

Voyez tout le monde, ne maltraitez personne; on vous croit dur et
mchant, ce serait faire beau jeu  vos ennemis que de vous laisser
aller  des ides de raction; ne renvoyez personne; si par la suite
vous avez  vous plaindre de quelqu'un, il ne faudra pas le dplacer
avant six mois, et encore lui trouver une place gale  celle que vous
lui terez. Pour me bien servir, il faut bien servir l'tat; ce n'est
pas en faisant faire mon loge, lorsqu'il n'y a pas lieu, que l'on me
sert, on me nuit au contraire, et j'ai t fort mcontent de tout ce qui
a t fait jusqu' prsent l-dessus. Quand vous tes oblig d'user des
voies de rigueur, il faut toujours que cela soit juste, parce qu'alors
vous pouvez les mettre sur le devoir de votre charge. Ne faites pas
comme votre prdcesseur, qui mettait sur mon compte les rigueurs que je
ne lui commandais pas, et qui s'attribuait les grces que je lui
ordonnais de faire, quoique souvent il ignort jusqu'aux moindres
dtails relatifs  ceux qui en taient les objets. Traitez bien les
hommes de lettres, on les a indisposs contre moi en leur disant que je
ne les aimais pas; on a eu une mauvaise intention en faisant cela; sans
mes occupations je les verrais plus souvent. Ce sont des hommes utiles
qu'il faut toujours distinguer, parce qu'ils font honneur  la France.

Pour bien faire la police, il faut tre sans passions; mfiez-vous des
haines; coutez tout, et ne vous prononcez jamais sans avoir donn  la
raison le temps de revenir.

Jusqu' prsent, on m'a peint comme trs mchantes un grand nombre de
personnes que je ne connais pas, les unes sont exiles, d'autres sont en
surveillance. Il faudra me faire un rapport sur tout cela, je ne crois
pas  tout le mal qu'on m'en a dit; mais comme on ne m'a plus parl
d'elles, elles en sont restes l et doivent souffrir. Ne vous laissez
pas mener par vos bureaux; coutez-les, mais qu'ils vous coutent et
qu'ils suivent vos directions.

J'ai chang M. Fouch, parce qu'au fond je ne pouvais pas compter sur
lui; il se dfendait contre moi, lorsque je ne lui commandais rien, et
se faisait une considration  mes dpens. Il cherchait toujours  me
deviner pour ensuite paratre me mener, et comme j'tais devenu rserv
avec lui, il tait dupe de quelques intrigans et s'garait toujours;
vous verrez que c'est comme cela qu'il aura entrepris de faire la paix
avec l'Angleterre; je vous crirai  ce sujet, je veux savoir comment
cette ide-l lui est venue.

Cette instruction me donna du courage; pendant les premiers jours,
j'allais au rapport chez l'empereur pour chercher de la force plutt que
pour lui porter rien qui vaille, et je m'aperus bientt qu'il avait
plus d'une garde  carreau, et que c'tait sans doute pourquoi il avait
patient si long-temps avec M. Fouch, ayant toujours un moyen de
prvenir sa mchancet.

La confiance me vint petit  petit; sans tre mchant, j'tais parvenu 
trouver aussi une assez bonne dose de malice, de laquelle j'ai fait un
bon usage dans le cours de mon ministre. J'aurai occasion d'en citer
plusieurs circonstances.




CHAPITRE XXIV.

Situation politique de la France.--L'empereur fait redemander ses
lettres  M. Fouch.--M. Ouvrard est remis en
libert.--Fagan.--Hennecart.--Intrigue de M. Fouch.


C'est le 3 juin 1810 que je suis entr dans les fonctions de ministre de
la police, environ six semaines aprs le mariage de l'empereur,
c'est--dire lorsque toute la France tait encore dans l'enthousiasme
qu'avait excit cet vnement. Jamais l'empereur n'avait paru plus fort
qu'aprs son alliance avec la puissance qui semblait tre sa rivale
irrconciliable, et aprs avoir donn un gage de son dsir de la paix,
en mme temps que la preuve non quivoque qu'il n'tait atteint d'aucun
projet subversif du pouvoir de la maison d'Autriche, ainsi qu'on s'est
plu  le rpandre. En France, on se repaissait d'ides de tranquillit
auxquelles se rapportaient toutes les conjectures et toutes les
esprances: on se voyait au mieux avec l'Autriche, on ne craignait pas
la Prusse, et on n'entrevoyait plus rien  dmler avec les Russes.

Il n'y avait plus qu'avec l'Espagne et avec l'Angleterre que nous avions
la guerre; on faisait marcher une grande partie des troupes d'Allemagne
vers l'Espagne, en sorte que la question ne pouvait pas y rester
long-temps indcise; on y avait mme fait prendre l'offensive en
Andalousie, en faisant marcher par la Siera-Morena l'arme qui avait
combattu  Talavera, et qui, depuis lors, occupait la Manche. Je
reviendrai  l'Espagne; mais je vais raconter les vnemens dans l'ordre
o ils sont survenus. Je ne saurais trop rpter que la France tait
ivre de joie et d'esprance, et qu'il n'y avait rien  faire pour former
l'opinion sur le mariage de l'empereur. Il y aurait mme eu de
l'imprudence  faire supposer que les expressions d'allgresse
universelle taient le rsultat de quelques soins administratifs.

Je crois avoir dit plus haut qu'avant de partir de Vienne, l'empereur
avait fait des dispositions pour se rendre en Espagne aussitt qu'il
serait arriv  Paris; mais tous ces vnemens et les suites d'un nouvel
hymen lui firent abandonner ce projet; pourtant il laissa la garde
impriale, ainsi que son train de guerre, s'avancer jusqu'en Castille,
parce que cela avait l'air de ne le prcder que de quelques jours, et
ne pouvait produire qu'un bon effet sur les troupes et sur les ennemis.

Avant de parler de la situation gnrale des affaires, j'ai besoin
d'achever ce qui est relatif  M. le duc d'Otrante. L'empereur, en lui
retirant le portefeuille du ministre, lui avait donn, comme une marque
de son estime, le gouvernement de Rome; il tait au moment de partir,
lorsque l'empereur lui fit redemander les lettres qu'il lui avait
crites pendant le cours de son administration. L'habitude tait de les
renvoyer au cabinet de l'empereur, afin de prvenir le mauvais usage que
l'on aurait pu en faire, particulirement de celles adresses  un
ministre de la police; M. Fouch n'avait pas prvu cela, et fit dire
qu'il les avait brles. Cette rponse non seulement ne satisfit pas
l'empereur, mais il lui retira sa commission de gouverneur de Rome, et
lui ordonna de voyager en Italie; nanmoins il ne lui retira aucun des
nombreux bienfaits dont il l'avait couvert[37].

Cette lgret d'avoir brl les lettres de l'empereur lui donna de
l'humeur; il n'y crut d'abord pas, et regarda cette rponse comme une
dfaite, d'autant plus que l'ide d'un projet d'abuser de ces lettres ne
discordait pas avec celle d'avoir voulu ouvrir directement des
communications avec l'Angleterre sans la participation de l'empereur,
qui ne pouvait revenir de cette folie. C'est alors qu'il m'crivit pour
que je me fisse rendre compte de suite de tout ce qui concernait cette
intrigue, que j'tais bien loign de souponner avoir t aussi
importante.

On se rappelle d'abord que M. Ouvrard tait  Vincennes; je reus ordre
de laisser entrer dans le donjon une personne du cabinet de l'empereur,
qui tait envoye pour l'interroger: c'tait M. Mounier, qui tait 
cette poque auditeur au conseil d'tat. Je crus d'abord qu'on ne l'en
avait charg que parce que j'tais considr comme un novice, mais je ne
tardai pas  en connatre la vritable raison. Je n'ai su les dtails de
la mission qui avait amen la dtention de M. Ouvrard que plusieurs
annes aprs, et c'est lui-mme qui me les a appris. L'on avait dit 
l'empereur qu'il avait t en Angleterre; c'est sur cette base qu'il fut
interrog; or comme l'assertion tait fausse, l'interrogatoire n'aboutit
 rien; on fut donc oblig de le remettre en libert, parce que l'on
reconnut qu'il n'tait pas sorti de Hollande, o il avait t autoris 
se rendre. M. Ouvrard tait un homme trop adroit pour donner de la prise
sur lui; il n'avait rpondu  M. Mounier qu'en lui remettant une lettre
pour l'empereur, dans laquelle il se disculpait, mais l'empereur n'y
avait pas foi.

L'on n'tait pas encore satisfait de ce que l'on apprenait, l'empereur
persistait  soutenir que quelqu'un avait t de Paris  Londres, et
c'tait sur cela qu'il voulait qu'on diriget ses recherches. Je n'avais
pas encore beaucoup d'exprience; mais cependant je fis si bien
feuilleter les registres des allans et venans d'Angleterre, que je
dcouvris qu'un sieur Fagan y avait fait deux voyages successifs en trs
peu de temps. Ce Fagan tait connu  la police, et je l'envoyai
chercher; il ne me dguisa rien: c'tait un ancien officier irlandais au
service de France, qui menait  Paris une conduite fort quivoque, mais
qui n'avait aucune raison pour cacher ses actions.

Il me dclara que, vivant fort paisiblement  Paris, un M. Hennecart,
qu'il connaissait, tait venu le voir et lui dire que M. le duc
d'Otrante cherchait quelqu'un qui pt aller en Angleterre pour remplir
la mission la plus dlicate dont un homme de talent pt tre charg, et
que lui, Hennecart, s'tait engag  le lui trouver, demandant toutefois
de prvenir cette personne avant de le lui faire connatre. Cet
Hennecart dit  Fagan que le duc d'Otrante tait charg d'affaires
diplomatiques, et que lui, Fagan, pouvait se faire beaucoup d'honneur et
une belle position en servant le ministre de la police dans cette
occasion. Fagan accepta; alors Hennecart lui dit de se prsenter sous un
prtexte quelconque chez le duc d'Otrante, auquel Hennecart ne dirait
rien de leur conversation, afin de donner une entire scurit au
ministre, qui n'accorderait pas sa confiance  un indiscret.

On verra pourquoi Hennecart recommandait si fort  Fagan de ne pas dire
au duc d'Otrante qu'ils s'taient vus; c'est que lui-mme, Hennecart,
n'avait pas vu le duc d'Otrante, et quoiqu'il ft agent de police, il
servait dans cette circonstance une autre intrigue. Fagan alla voir le
duc d'Otrante, qui le connaissait sous les mmes rapports qu'il
connaissait Hennecart; en bon serviteur, il lui parle des facilits
d'informations qu'il peut avoir  Londres, o il connaissait
particulirement le marquis de Wellesley, et enfin offre au ministre son
dvoment.

M. Fouch n'eut garde de laisser chapper cette occasion de pntrer ce
qu'il ne savait qu'imparfaitement par la correspondance d'Amsterdam,
d'autant plus qu'il ne se doutait pas du pige, parce que Fagan tait
agent de police. En consquence, le voil qui donne  ce messager argent
et instructions pour aller  Londres, et en mme temps il lui indique
une voie pour qu'il lui expdie ses rapports, afin qu'ils chappent  la
curiosit des observateurs.

 peine cette mission tait-elle donne  Fagan, que Hennecart arrive
chez lui pour le fliciter, et aprs les complimens d'usage, il lui dit
qu'il a encore  l'entretenir d'une chose pour l'avantage de sa fortune
personnelle,  lui Fagan, et il commena par lui parler des protections
qu'il pouvait obtenir prs de l'empereur mme contre un caprice ou une
injustice du duc d'Otrante, qui pouvait enfin tre tromp par un mauvais
rapport. Fagan l'ayant pri de s'expliquer, Hennecart lui parla net, et
lui dit que, s'il voulait lui envoyer de Londres  lui-mme la copie de
tous les rapports qu'il serait dans le cas d'adresser  M. Fouch, il
lui promettait qu'il s'en trouverait bien, parce que, disait-il, les
rapports seront remis directement  l'empereur par M. le duc de Bassano,
qui les tiendra de M. de S***,  qui je les remettrai. Fagan, aprs
avoir rflchi, accepta, et comme Hennecart n'eut pas de peine  lui
dmontrer la ncessit d'tre inform le premier pour avoir le temps de
faire parvenir, aussitt que pourrait le faire M. Fouch, le rapport
qu'il lui adresserait, il fut convenu que l'un aurait sur l'autre
l'intervalle d'un ordinaire de courrier. Ce dernier point rgl, le
sieur Fagan partit pour Londres.

C'est maintenant le cas de dire par quel motif M. le duc d'Otrante l'y
envoya, et pour me faire mieux comprendre, je vais reprendre les choses
de plus haut.




CHAPITRE XXV.

Plans de l'empereur.--Son dsir de faire la paix avec
l'Angleterre.--Tentatives par le roi de Hollande.--M. de Labouchre
autoris par l'empereur.--M. Ouvrard employ par M. Fouch.--Une
intrigue renverse les esprances de pacification.--Dtails.


Depuis que l'empereur s'tait alli  la maison d'Autriche, il croyait
avoir atteint le but vers lequel il tendait, qui tait de lier une
grande puissance au systme tabli en France, et par consquent avoir
assur la paix en Europe, c'est--dire qu'il ne se croyait plus expos 
tre encore travers par quelque nouvelle coalition; il n'avait donc
plus que la paix  faire avec l'Angleterre, et pour que l'Espagne ne
devnt pas une difficult, c'est--dire pour que sa possession ne pt
pas tre conteste, et pt tre compte comme un effet ngociable pour
la France au moment o l'on aurait pu entrer en ngociation avec
l'Angleterre, il faisait marcher dans la Pninsule des forces tellement
considrables, que la conqute devait lui en tre assure. Elles se
runirent toutes en Castille; ensemble elles composaient l'arme dont
l'empereur avait le projet d'aller prendre le commandement, et depuis
qu'il s'tait dtermin  rester  Paris, il avait envoy le marchal
Massna pour le commander, avec l'ordre de marcher droit  l'arme
anglaise en Portugal, en mme temps que l'arme, sous les ordres du roi
et du marchal Soult, qui tait son major-gnral, marcherait en
Andalousie et sur Cadix. Avec ces deux grandes oprations se liaient
aussi celles que le gnral Suchet conduisait en Catalogne, o il
faisait les siges successifs des places qui bordent le cours de l'bre,
et qui couvrent cette province.

Ce vaste plan d'oprations avait t dress par l'empereur, et il
s'tait flatt que, quoique absent de l'arme, la mme obissance et le
mme dsir de faire son devoir auraient anim tous ceux qui devaient y
cooprer; malheureusement il arriva le contraire. J'en parlerai
lorsqu'il en sera temps.

La paix avec l'Angleterre lui tenait plus  coeur; il se voyait entre les
mains de quoi donner des compensations  cette puissance, tant en retour
de ce qui lui tait ncessaire d'en obtenir qu'en ddommagement des
sacrifices qu'on aurait pu lui demander, sans avoir de moyens d'appuyer
les rclamations qu'on tait dans le cas de lui adresser; car telle
tait notre position, qu'il fallait que l'Angleterre le voult bien,
autrement il ne pouvait y avoir de terme  la guerre.

On avait employ deux fois l'intervention de la Russie pour ouvrir une
ngociation avec le gouvernement anglais; celui-ci l'avait rejete dans
des termes qui n'offraient mme pas les moyens de lui faire prciser les
termes de son refus, de sorte que l'on en tait encore  croire en
Angleterre au projet d'une puissance continentale universelle de la part
de l'empereur, comme on croyait en France  un projet de puissance
maritime et commerciale exclusive de la part de l'Angleterre.

L'empereur, malgr ces contrarits, ne voulait pas croire 
l'impossibilit de faire comprendre des propositions raisonnables en
retour de celles qu'il tait dispos  couter; il chercha les moyens de
faire sonder les dispositions du ministre  Londres, afin de savoir ce
qu'il tait permis d'en esprer. Cette dmarche ne pouvait pas tre
faite directement, parce qu'elle et port son cachet, et qu'en cas de
refus, tous les inconvniens eussent t pour l'empereur
personnellement.

La Hollande avait encore plus besoin de la paix maritime que la France;
le roi Louis y jouissait de l'estime des peuples qu'il gouvernait, et
lui-mme ne craignait pas de dire  l'empereur tout ce qu'il entrevoyait
de fcheux pour lui, s'il devait encore rgner long-temps sur un pays
auquel il ne restait plus de ressources, et qui tait encore bless
depuis la dernire runion  la France, d'une partie de son territoire.

C'est par lui-mme, avec l'approbation de l'empereur, que se firent les
premires dmarches vis--vis de l'Angleterre; elles portrent le masque
d'affaires de commerce simples. La maison Hopp d'Amsterdam tait celle
qui avait le plus de relations avec l'Angleterre, et qui, par sa grande
considration, pouvait, en y traitant ses propres affaires, prendre le
caractre qui devait appartenir  celles qu'elle aurait traites entre
les deux gouvernemens. Cette maison avait un de ses associs, M. de
Labouchre, qui tait alli  une famille du haut commerce de Londres.

Ce fut sur lui que le roi de Hollande jeta les yeux pour la mission
qu'il s'tait charg de remplir; il donna des instructions  M. de
Labouchre, et un passe-port avec lequel il se rendit  Londres. Il
avait des moyens de se faire accueillir qui taient naturels, et qui le
dispensaient de tout ce qui aurait pu apporter des entraves  ses
dmarches; il tait d'ailleurs connu pour un homme si estimable, que
tout ce qu'il aurait pu dire ne pouvait tre atteint de la suspicion. M.
de Labouchre adressait ses rapports  la maison Hopp d'Amsterdam, qui
les remettait au roi, lequel les faisait parvenir  l'empereur.

Non-seulement M. de Labouchre, dans ses premires dpches, tait
rassurant sur les dispositions du gouvernement anglais, mais il tait
encore encourageant, et il se flattait que, pour peu qu'il y et un peu
de bonne volont dans les concessions, tout pourrait s'arranger au gr
des impatiens dsirs de tout le monde, parce que, lorsqu'on en serait
venu  ngocier ouvertement sur le chapitre des sacrifices rciproques,
le premier une fois fait, on et t facilement d'accord sur les choses
essentielles, et on ne se serait point arrt  des bagatelles qui ne
pouvaient tre mises en comparaison avec les pertes normes que cet tat
de guerre causait continuellement.

Les choses allaient assez bon train, lorsque M. le duc d'Otrante fut
inform que M. de Labouchre tait en Angleterre; il faut observer qu'il
avait pu le savoir, soit par la correspondance du commerce de Londres
avec celui de Paris, ou par celle du commerce de Londres, d'abord, avec
Amsterdam, et ensuite d'Amsterdam avec Paris. Cet avis fut accompagn de
dtails assez piquans pour veiller la curiosit de M. le duc d'Otrante,
qui pouvait d'ailleurs avoir un autre motif, parce qu'un ministre de la
police est autoris  tout suspecter; mais dans ce cas-ci, il parat
n'avoir eu que celui d'tre inform de ce qui se prparait  l'horizon
politique pour rgler la marche qu'il devait prendre lui-mme. Il lui
fut facile de se donner le moyen d'tre bien inform de ce que faisait
M. de Labouchre  Londres, parce que celui-ci tait fort li avec M.
Ouvrard qu'il fit venir, et auquel il parla de circonstances qui
pouvaient favoriser des spculations. Enfin, sans lui tmoigner le
moindre dsir de curiosit, il lui dit que c'tait avec l'assentiment de
l'empereur qu'il lui tenait ce langage, et lui proposa d'aller 
Amsterdam pour tre l'intermdiaire entre lui, Fouch, et M. de
Labouchre, qui tait  Londres, et avec lequel il se mettrait en
communication en lui crivant aussitt son arrive, pour tcher de
pntrer ce qu'il faisait  Londres, et enfin, que d'Amsterdam il lui
enverrait  Paris ses rapports. M. Fouch n'avait pas encore dit un mot
de tout cela  l'empereur, qui, de son ct, ne lui disait plus rien
depuis long-temps.

M. Ouvrard ne fut pas autoris  se douter que le ministre abusait du
nom de l'empereur. Il partit donc pour Amsterdam, persuad qu'il y tait
envoy par ordre de l'empereur, et crivit en consquence  M. de
Labouchre, qui, sans se dpartir de la marche qui lui avait t trace
avant de quitter la Hollande, continua  lui adresser ses rapports  la
maison Hopp, pour qu'elle les remt au roi, qui les renvoyait 
l'empereur. Nanmoins, comme il connaissait beaucoup M. Ouvrard, il lui
accusa rception de ses lettres, et peut-tre que pour se prserver
lui-mme du soupon d'intrigue particulire, dont on aurait pu accuser
sa discrtion, si les affaires taient venues  mal tourner, il se
dtermina  instruire sommairement M. Ouvrard de ce qui se passait et de
ce qu'il esprait, d'autant plus qu'il ne lui aurait pas t dfendu de
saisir une occasion favorable pour une grande opration de commerce.

Ce ne fut qu'aprs que M. Fouch eut reu les premires lettres que M.
Ouvrard lui crivait comme  quelqu'un qu'il supposait non seulement au
fait de la mission de M. de Labouchre, mais qu'il croyait charg de le
diriger, et qu'en un mot il regardait comme le vritable ngociateur
entre la France et l'Angleterre; ce n'est qu'alors, dis-je, que M.
Fouch parla  l'empereur du voyage de M. Ouvrard en Hollande, ne disant
pas que c'tait lui qui l'avait envoy, mais qu'il n'avait pas eu de
raison pour lui refuser un passe-port, d'autant plus qu'il tait
correspondant de la maison Hopp, avec laquelle il avait  rgler, et que
de temps en temps il lui donnait des nouvelles. Il se crut suffisamment
en rgle aprs avoir rendu ce compte  l'empereur; il ne parla mme du
voyage de M. Ouvrard que pour se trouver  couvert si les choses taient
venues  mauvaise fin, et qu'on les et imputes  M. Ouvrard.
L'empereur retint cela, mais n'en devint pas plus communicatif avec M.
Fouch, qui fut oblig de deviner ce qui se traitait  Londres sur ce
que M. Ouvrard lui mandait d'Amsterdam, d'aprs les lettres qu'il
recevait de M. de Labouchre. Celui-ci avait trop d'esprit pour crire
ce qui ne pouvait pas se dire, de sorte que la curiosit de M. Fouch
tait continuellement excite et jamais satisfaite; il en voyait
cependant assez pour juger que l'empereur travaillait  la paix, et il
en conclut qu'il fallait prendre ce langage: en mme temps, il songea 
tirer sa part de la considration dans l'oeuvre de la paix, en faisant
tout ce qui tait ncessaire pour fasciner les yeux de la multitude, et
en persuadant que c'tait lui qui l'avait faite, ou qui avait forc  la
faire. Il allait hardiment, parce qu'il la croyait sre, persuad que
l'empereur tait en ngociations ouvertes. Il en parlait aux uns pour
qu'ils en parlassent  leur tour, et en mme temps il ne ngligeait rien
de ce qui pouvait le tenir rgulirement inform de l'tat de cette
question, autour de laquelle il tournait sans pouvoir la pntrer. Il
tait inquiet d'une chose, c'est que, comme il avait coutume de
s'attribuer tout ce qui tait populaire, si la paix tait venue  se
faire sans qu'il en ft prvenu, sa prvoyance aurait t en dfaut, et
son crdit s'en serait altr.

C'est en parlant ainsi de la paix avec l'Angleterre qu'il promettait 
tout le monde, qu'il fit attacher sur lui des yeux observateurs, et
qu'il revint aux oreilles de M. de Bassano, ou de M. de S***[38], que M.
Fouch traitait de la paix avec l'Angleterre par le canal de M. Ouvrard,
qui tait  Amsterdam, et l'on ajoutait qu'il allait et revenait de
Londres dans cette ville: soit curiosit, soit jalousie de la part de
ceux qui, ayant fait le mariage de l'empereur, convoitaient des
ministres, ou au moins celui vers lequel ils voyaient que M. Fouch
tendait[39], ils voulurent djouer son projet, ou son intrigue si elle
avait t trame contre l'tat.

Cela leur fut facile par le moyen de cet Hennecart[40], que M. de S***
avait tout--fait gagn. De son ct, Hennecart, quoiqu'attach au
ministre de la police, avait gagn les sieurs Vera pre et fils, qui
taient tous deux employs suprieurs  la prfecture de police,
laquelle tait presque continuellement en rivalit avec le ministre de
la police; par ce moyen, lorsqu'on voulait jouer un mauvais tour  M.
Fouch, on donnait un mauvais bulletin  Hennecart, qui le remettait au
sieur Vera, et celui-ci au prfet de police, qui ne manquait pas d'en
faire la matire d'une anecdote de police pour l'empereur. C'tait par
de misrables moyens comme ceux-l qu'on entravait la marche des
affaires les plus importantes en faisant parade d'un zle exclusif et
sans pareil pour le service de l'empereur. Je ne puis pas assurer si M.
de Bassano rapporta  l'empereur que M. Fouch tait en ngociations
ouvertes avec l'Angleterre par le moyen d'Ouvrard, et si c'est
l'empereur qui l'aurait, par suite, charg de prendre des informations
sur ce que pouvait faire M. Ouvrard, soit  Amsterdam ou  Londres; ou
bien si lui, M. de Bassano, avait fait prendre des informations avant
d'en rendre compte  l'empereur. Nanmoins j'ai toujours cru qu'on lui
en avait fait parvenir le premier avis par la prfecture de police,
ainsi que je viens de le dire. Du reste, voici un fait exactement vrai.

Lorsque j'eus reu la dclaration du sieur Fagan, dont j'ai parl tout 
l'heure, je fis venir le sieur Hennecart et lui parlai un peu vivement
en ces termes:

Monsieur, vous qui m'avez fait tant d'offres de service, qui m'avez
parl de l'ingratitude du duc d'Otrante envers l'empereur, qui trouvez
si bien que l'on ait fait arrter M. Ouvrard, je trouve, moi, que
personne ne mrite mieux que vous un pareil traitement, et si vous ne me
rpondez pas catgoriquement, cela pourra bien vous arriver tout 
l'heure.

Qui est-ce qui a dit d'aller engager Fagan  se charger d'une mission
pour l'Angleterre? Il me rpondit, d'un ton fort constern, qu' la
vrit il avait t le trouver et le lui proposer; que cela avait t
arrang entre M. de S*** et lui, et que, sans cette intrigue, ils ne
seraient jamais parvenus  dplacer M. Fouch pour me faire entrer au
ministre. Je lui rpondis: Comment! vous ne me connaissiez pas, et
vous me vouliez tant de bien!

Il crut m'en imposer en me disant que l'opinion me dsignait comme le
seul homme, entre ceux dvous  l'empereur, capable de bien remplir
cette place, etc., etc. Enfin il me raconta tout ce que je viens de dire
sur ce qui s'tait pass entre Fagan et lui, en ajoutant qu'il n'avait
fait cela que de concert avec S***, et que c'tait  S*** qu'il
remettait les bulletins que Fagan lui envoyait.

Ainsi M. Fouch, dont l'habilet a t tant vante, avait employ dans
cette circonstance, si dlicate pour lui, un agent qui, quoiqu' ses
gages, lui avait t mis dans la main par M. de S***, qui prparait sa
perte[41]. Si M. de S*** n'tait pas d'accord avec M. de Bassano, il l'a
dup en lui remettant, comme venant d'une autre source, des bulletins
qui venaient de Fagan; et s'il tait d'accord avec M. de Bassano, tous
deux ont compltement dup M. Fouch.

Je n'ai pas encore dit quel tait le motif de celui-ci en envoyant Fagan
 Londres: il pouvait en avoir deux.

1 Comme Fagan disait avoir des moyens d'introduction prs du marquis de
Wellesley, il pouvait par l connatre l'tat de la question entre le
ministre et les propositions de la partie dont M. de Labouchre tait
l'organe, et au moyen de la correspondance de Fagan (qui avait caus
avec M. de Wellesley), compare avec celle de M. Ouvrard, laquelle tait
extraite des lettres de M. Labouchre, qui avait de mme caus avec le
marquis de Wellesley. M. Fouch pouvait tre trs prs de deviner les
intentions des deux partis qui traitaient, et juger d'avance du
rsultat, et en mme temps conjecturer quelles devaient tre les
instructions des ngociateurs.

C'est au retour du premier voyage que fit Fagan, que M. Fouch ne douta
plus du succs des ngociations de paix, et qu'il s'arrangea, soit pour
s'attribuer dans l'opinion la gloire d'avoir amen l'Angleterre 
conclure la paix, ce que personne n'avait pu faire jusqu'alors; soit
pour s'emparer de la ngociation, lorsque le moment serait arriv o
l'empereur aurait voulu et en mme temps pu traiter ouvertement, parce
qu'alors il lui aurait dit qu'il tait au fait de la question, qu'il la
suivait des yeux depuis long-temps, ce qui, selon lui, aurait paru un
assez grand avantage pour que l'empereur le nommt ngociateur, puis
enfin ministre des relations extrieures, o il aspirait  arriver,
tant las de la police. C'tait l son motif en envoyant Fagan 
Londres; mais il s'empressa trop de faire le ngociateur, et se trompa
de chemin comme un homme qui veut conduire ceux qui ne lui ont pas dit
o ils veulent aller. Il renvoya son messager  Londres, d'o il tait
parti peu auparavant, ayant vu et entretenu le marquis de Wellesley. Il
se prsenta de nouveau chez ce ministre, auquel il rapporta des
conversations, et peut-tre mme des lgrets de M. Fouch, qui tait
aussi ministre, et qui pouvait paratre  Londres charg par l'empereur
de ngocier. Voil donc ce Fagan qui se trouva avoir une sorte de
caractre, parce qu'enfin le marquis de Wellesley pouvait bien accorder
autant de confiance  ce que Fagan lui disait de la part de M. Fouch,
que M. Fouch paraissait en avoir accord  ce que ce mme Fagan lui
avait rapport de la part du marquis de Wellesley; mais malheureusement
pour M. Fouch, ce que Fagan disait au marquis de Wellesley ne
ressemblait pas tout--fait  ce dont M. de Labouchre l'entretenait, et
que Fouch ne pouvait pas savoir aussi promptement, par la raison que ce
qui devait tre envoy  M. de Labouchre tait adress directement de
Paris au roi de Hollande, de l  Londres, et que M. Fouch ne pouvait
en tre inform qu'aprs que l'avis tait revenu sur ses pas,
c'est--dire lorsque M. de Labouchre avait bien voulu en crire  M.
Ouvrard, qu'il croyait inform du motif de son sjour  Londres. Il
rsulta de ce tripotage que le marquis de Wellesley fut autoris 
croire qu'on voulait le duper, ou que l'on faisait jouer  M. de
Labouchre le rle d'une dupe pour bercer les Hollandais de l'esprance
de la paix, puisqu'il lui parlait dans un sens, et que M. Fouch lui
faisait parler dans un autre qui ne pouvait pas tre exactement conforme
au premier; il ne souponnait pas la sincrit de celui qui ne craignait
pas de prendre un caractre officiel, et n'accordait pas autant de
confiance  celui qui cependant la mritait mieux que l'autre, mais qui,
n'tant pas autoris  prendre un caractre, pouvait tre dsavou quand
on voudrait.

Il chercha auquel des deux il devait ajouter foi, et, ne voyant que des
contradictions dans ce que l'un et l'autre disaient, il ne put voir l
que de l'intrigue, et cessa toute communication avec tous deux, et
bientt aprs leur fit donner l'ordre de quitter l'Angleterre, observant
que, si la France avait rellement envie de faire la paix, elle devait
avoir d'autres moyens  employer pour se faire entendre.

Il fallut bien rendre compte  l'empereur du retour de M. de Labouchre
 Amsterdam; on lui avait cach l'envoi du sieur Fagan  Londres, en ne
lui remettant les bulletins de ce Fagan, par M. de S***, que comme des
bulletins de la ngociation de M. Fouch, sans explications. L'empereur
ne connaissait que le dpart de M. Ouvrard pour Amsterdam, et comme on
se garda bien de l'clairer sur celui de Fagan pour Londres (que M. de
Bassano ignorait peut-tre lui-mme), il attribua naturellement  M.
Ouvrard ces bulletins de la ngociation de M. Fouch. C'est pourquoi
l'empereur crut d'abord que M. Ouvrard avait t lui-mme  Londres, et
il ordonna son arrestation. On y poussa l'empereur, parce que l'on
voulait lui persuader que M. Ouvrard tait le prte-nom de M. de
Talleyrand, que l'on voulait carter comme un homme qui faisait peur.

Je laisse aux hommes clairs  former leur opinion sur cette intrigue,
qui ressemble mme plutt  de la fourberie de laquais qu' de la haute
intrigue. Ils jugeront, dans toute cette suite de piges tendus  la
bonne foi, quel est celui qui a t le plus coupable.




CHAPITRE XXVI.

Le roi de Hollande abdique.--Il nomme la reine
rgente.--Rflexions.--Inquitudes de l'empereur.--Opinion de l'empereur
Alexandre sur le blocus continental.--Dtails sur le chagrin de
l'empereur Napolon  la nouvelle de l'abdication de son
frre.--Considrations politiques.--La Hollande est runie  l'empire
franais.


Il fallut renoncer  l'esprance de faire la paix, et cette nouvelle
produisit encore un plus mauvais effet en Hollande qu'en France. Le
dsespoir s'empara de la majeure partie du commerce. Le roi lui-mme,
dont les gots pour la solitude s'accordaient peu avec les agitations de
circonstances aussi graves; le roi, effray d'avance de dsordres qu'il
regardait comme invitables, et ne sentant pas en lui sans doute
l'nergie ncessaire pour y faire face, se laissa aller  son
inclination naturelle. Il se dtermina tout  coup  abdiquer un pouvoir
qu'il avait reu, pour ainsi dire, malgr lui, et il ne craignit pas de
susciter  l'empereur de nouveaux embarras, en laissant, par son dpart
subit, la Hollande sans gouvernement.

Il est bien vrai que, par son acte d'abdication, il avait nomm la reine
rgente; mais ce n'tait pas dans une monarchie nouvelle, comme l'tait
celle de Hollande, qu'une reine trangre pouvait exercer une
souverainet, d'autant plus que, moins encore que son mari, elle tait
en tat d'apporter remde  des maux dont la perspective l'avait
dtermin  se retirer.

Il tait inutile de se dissimuler qu'il devait arriver de deux choses
l'une, ou que le gouvernement serait assez fort pour comprimer tous les
mcontens, c'est--dire tous les Hollandais, ou bien que ceux-ci
secoueraient le joug de la France et appelleraient les Anglais, et alors
une rgente trangre au pays, place tout  coup  la tte des
affaires, pouvait-elle runir des forces assez imposantes pour faire
respecter son autorit et contenir des soulvemens; en supposant mme
que, jeune et sans exprience, elle et assez de force morale pour
rsister au dchirant tableau d'une nation divise, malheureuse, et qui
n'aurait pas manqu de lui attribuer tous les maux qui l'accablaient?

Dans un tat de paix et de tranquillit, o un esprit juste, clair,
joint  un coeur gnreux et lev, peut suffire pour administrer, sans
doute la Hollande n'aurait pu mieux trouver que sa rgente; mais les
circonstances n'taient ni aussi favorables ni aussi heureuses, et il y
avait des intrts qui parlaient plus haut que les siens.

Le roi de Hollande a t blm sous beaucoup de rapports: on lui a
gnralement reproch d'avoir abandonn des peuples qui lui rendaient
justice et ne lui avaient refus ni fidlit ni obissance; d'avoir, par
sa retraite, attir sur eux des maux qu'il aurait vits en les
prservant au moins de tous ceux qui sont insparables de l'croulement
d'un gouvernement. Enfin on lui a reproch d'avoir, par son acte
d'abdication, dsign l'empereur comme la cause d'un sacrifice qu'il
s'imposait, tandis que sa sant et surtout ses gots de retraite y
avaient plus de part que l'influence de l'empereur sur la Hollande;
influence d'ailleurs qui tait moindre peut-tre qu'elle ne l'avait t
sous le gouvernement lectif de ce pays.

Ce n'tait pas sans raison que l'empereur disait quelquefois, en parlant
de ses frres, qu'aussitt qu'ils taient revtus d'un pouvoir, ils
adoptaient la politique de celui auquel ils avaient succd, en sorte
qu'il avait peu gagn au change, ajoutant qu'il ne lui en coterait pas
davantage de faire gouverner tous ces pays par des vice-rois.

 peine le foi de Hollande eut-il sign son abdication, qu'il partit
incognito, passa par les tats de son frre qui rgnait en Westphalie,
traversa la Saxe pour se rendre d'abord, dit-on, aux eaux de Toeplitz en
Bohme, puis enfin alla s'tablir  Gratz en Styrie, o il vcut sans
suite comme un simple citoyen.

L'empereur tait au chteau de Rambouillet, lorsqu'il eut connaissance
de cette abdication. La premire nouvelle en tait arrive  Paris par
le commerce, et comme il n'avait rien reu par ses relations
officielles, il conut de l'inquitude sur quelques menes particulires
du pays mme, dont la retraite du roi aurait t probablement un des
rsultats convenus. Il fut un moment fort occup de cette ide, jusqu'
ce que l'officier-gnral qui commandait ses troupes en Hollande l'et
rassur par toutes les mesures qu'il avait prises pour prserver les
troupes hollandaises de toute participation  un mouvement tranger que
l'on croyait li avec le parti qui avait dcid le roi  abdiquer.

L'excution rigoureuse du systme continental tait devenue l'ancre de
salut de l'empereur, en ce qu'elle pouvait seule amener l'Angleterre 
conclure la paix. Ce systme, contre lequel l'opinion s'est tant
souleve, avait t mrement mdit et fortement conu. Quitte 
anticiper un peu sur l'ordre des faits, qu'on me permette de m'appuyer
ici du tmoignage non suspect de l'empereur Alexandre.

En 1814, ce monarque avait l'habitude d'aller quelquefois rendre visite
 l'impratrice Marie-Louise au chteau de Schoenbrunn. Il y rencontra M.
de Menneval qu'il reconnut aisment, et dans le cours de la conversation
il lui raconta que, pendant le voyage qu'il venait de faire en
Angleterre aprs la paix de Paris, il avait voulu avoir le coeur net sur
l'effet qu'on s'tait promis du systme continental; qu'il ne s'en tait
pas tenu  de simples observations verbales; qu'il avait t 
Manchester,  Birmingham et autres grandes villes manufacturires
d'Angleterre; qu'il avait bien vu, bien examin, bien questionn, et
qu'il en avait rapport la conviction que, si ce systme et encore dur
un an, l'Angleterre aurait invitablement succomb, ajoutant que c'tait
une grande et belle conception dont il n'avait jamais compris toute la
force.

Mais ce que la perspicacit de l'empereur Alexandre n'avait aperu qu'en
1814, le gnie de l'empereur Napolon l'avait senti ds l'origine; aussi
mettait-il une grande importance  l'excution de cette mesure si
effective, et cependant si peu comprise. La Hollande tait la partie de
l'Europe la plus essentielle  faire observer  cause de ses
innombrables affluens et de la diversit de ses relations commerciales.

L'empereur avait souvent eu  se plaindre au roi Louis de la ngligence
qui tait apporte sur ses ctes  l'excution d'un systme qui
l'intressait autant que lui; mais, par son opposition et son
opinitret que l'empereur n'a jamais pu vaincre, et par ses menes
sourdes, le roi Louis a nui, au lieu d'aider. On ne saurait nier que son
abdication et sa fuite n'aient fait un grand tort  l'empereur dans
l'opinion.

Un tmoin oculaire qui se trouvait prs de l'empereur, quand il reut le
courrier qui lui annonait cet vnement, m'a racont qu'il ne l'avait
jamais vu aussi atterr; qu'il avait gard quelque temps le silence,
puis qu'en sortant de cette espce de stupeur momentane, il avait paru
vivement mu. Il ne pensait pas alors  l'influence que cette
circonstance aurait sur la politique, il ne songeait qu' l'ingratitude
de son frre. Il tait frapp au coeur. Concevez-vous, disait-il, une
malveillance aussi noire du frre qui me doit le plus? Quand j'tais
lieutenant d'artillerie, je l'levai sur ma solde; je partageai avec lui
le pain que j'avais, et voil ce qu'il me fait! Et l'motion de
l'empereur tait si vive, qu'on assure que la douleur lui arracha
quelques sanglots.

Le roi Louis a voulu paratre quitter le diadme sans fortune, et a
voulu qu'on crt  Gratz qu'il tait pauvre. Il a ddaigneusement refus
et protest dans les gazettes trangres contre l'apanage que l'empereur
faisait  la reine. Il ne m'appartient pas de traiter cette question
personnelle; je pourrais cependant faire l'numration de tout ce que
Louis Bonaparte devait  l'empereur, et je pourrais bien aussi raconter
ensuite comment il s'est conduit envers son bienfaiteur, qui lui a
reproch,  son lit de mort, dans son testament politique, d'avoir
publi contre lui un livre appuy de pices dnatures et mme fausses.

L'empereur n'avait jamais pens  opprimer la Hollande, il s'tait mme
prt  tout ce qui pouvait allger la situation des Hollandais, sans
annuler les effets de son systme. Il avait accord des licences et
autres privilges commerciaux; mais dans la position nouvelle o se
trouvaient les choses, que fallait-il qu'il ft? Abandonner la Hollande
 elle-mme? Oui, sans doute, s'il avait voulu que le lendemain elle
devnt anglaise, et qu'elle ne rendt plus mauvaise encore notre
position avec l'Angleterre.

Cette puissance ne demandait pas mieux que de traiter sparment avec
tous nos allis sans nous, et nous n'avions de moyens, pour la
dterminer  nous couter, qu'en ne nous sparant pas d'eux, et en
opprimant mme ceux qu'elle tait le plus intresse  voir mnager. Il
n'y avait donc, dans l'intrt de la politique  laquelle la Hollande
tait soumise, que deux partis  prendre dans la circonstance o
l'vnement l'avait place, savoir, l'occuper comme conqute, ou bien la
runir dfinitivement  l'empire. Quel tait des deux le moins
dsastreux pour elle, et le plus conforme aux intrts de la France?

Pour occuper la Hollande comme conqute, il aurait fallu y envoyer une
arme et en retirer les troupes nationales, c'est--dire qu'il aurait
fallu retirer une portion de celles qui taient en Espagne pour les
porter en Hollande; ce qui tait dj un grave inconvnient, parce qu'il
n'y avait pas un rgiment de trop dans cette partie. En second lieu,
l'occupation de la Hollande de cette manire aurait d ncessairement
tre calcule sur sa dfense extrieure, sur celle des places dont elle
est couverte, enfin sur le maintien de l'ordre public et de la
soumission de toute une population rpandue sur une surface de pays
coup de canaux dans tous les sens; les grandes villes seules auraient
exig une arme pour les contenir, si le moment tait devenu favorable
pour un soulvement. Faute de toutes ces prcautions, on se serait
expos  voir arriver une arme anglaise en Hollande, o elle aurait t
seconde par une insurrection gnrale du pays avec le secours de
laquelle elle serait devenue inexpugnable  travers tous les obstacles
qu'elle aurait pu mettre entre elle et nous.

En occupant la Hollande comme conqute, il aurait fallu lui laisser ses
administrateurs, ses lois et toutes ses coutumes, et nanmoins la
couvrir de douaniers dont le nom seul suffisait pour la porter  la
rvolte.

 tous ces inconvniens se serait joint le pire de tous, qui aurait t
ncessairement d'tre soumise  une autorit militaire, contre
l'arbitraire de laquelle elle n'aurait point eu de recours. Dans cette
situation, elle aurait prouv tous les dsavantages d'une runion, et
n'et eu aucuns des ddommagemens qu'elle pouvait y trouver, tels que de
ne pas ressortir de la volont d'un gnral particulier, d'avoir ses
reprsentans au snat, au corps-lgislatif, au conseil d'tat et  la
cour de cassation; de ne pouvoir pas tre plus foule qu'autre province
de France; de confondre sa dette nationale avec celle de la France, qui
devenait tout entire garant des engagemens du gouvernement hollandais
sous ce rapport, et enfin de voir disparatre la ligne de douaniers qui
tait sur sa frontire territoriale.

Depuis long-temps, le gouvernement n'avait plus d'existence extrieure
que celle que lui avait acquise son ancienne rputation; toutes les
sources de sa prosprit publique s'taient successivement taries; la
reprsentation mme du gouvernement de cet tat tait devenue un fardeau
pour lui, et ne pouvant pas s'affranchir, un grand nombre de Hollandais
prfraient leur runion  la France plutt que d'tre exposs aux
vexations continuelles insparables d'un changement continuel de
gouvernement.

Il et sans doute mieux valu que l'on ne ft pas rduit  cette
extrmit, mais l'vnement avait t indpendant de la volont de
l'empereur; antrieurement il avait eu des circonstances moins
dsavantageuses, pour runir ce pays  la France (si cela avait t son
projet), que celles dans lesquelles l'abdication de son frre le fora
de le faire.

Il et sans doute mieux aim lui voir prendre le courage de supporter le
fardeau de ce gouvernement, mais il n'avait rien pu sur ses
dterminations; il ne dut donc penser qu' prvenir les effets fcheux
qu'elle pouvait avoir pour la France, avant mme d'envisager les
intrts des Hollandais. D'autres considrations, ajoutes  celle-l,
lui firent prendre le parti de runir dfinitivement la Hollande, plutt
parce qu'il ne savait qu'en faire que dans le but d'augmenter sa
puissance. Lorsqu'il dcrta cette runion, le corps-lgislatif n'tait
pas assembl: il ne pouvait donc le consulter.

L'on s'est beaucoup rcri en Europe sur cette occupation dfinitive de
la Hollande, qui faisait disparatre du nombre des puissances un pays 
l'existence duquel presque toutes les nations de l'Europe taient
intresses. Toutes y avaient des relations, et la plupart en avaient
fait leur maison de banque. Aussi toutes prirent-elles part au sort
qu'on lui imposait, et commencrent-elles alors  s'changer leurs
sentimens sur cet acte politique, qui ne plut  aucune. On n'entra point
dans les raisons qui avaient dtermin l'empereur, on trouva meilleures
celles que l'on avait de lui rsister; et si, ds ce moment, il n'y eut
pas encore entre elles de communications  ce sujet, il y eut au moins
une conformit d'opinion. Cet acte politique de l'empereur devint le
signal d'une nouvelle croisade contre lui, et on ne tarda pas 
s'apercevoir que tous les princes disposs  se coaliser ne cherchaient
plus qu'une main dans laquelle ils remettraient le sceptre de leur
ligue. Je reviendrai sur ce point lorsque j'aurai parl d'autres dtails
qui doivent avoir ici leur place.




CHAPITRE XXVII.

Changement dans l'administration hollandaise.--Effet que produit en
France la runion de la Hollande.--Mort du prince d'Augustembourg.--La
couronne de Sude est offerte  Bernadotte.--tat dans lequel je trouve
le ministre de la police.--Papiers de la famille d'Orlans.--L'empereur
les lit.--Ses paroles  ce sujet.


En runissant la Hollande, on prit toutes les mesures qui parurent
devoir rendre cette opration le moins dsagrable possible aux
Hollandais. L'empereur recommanda que l'on y envoyt comme prfets ce
que l'administration franaise offrait de plus probe et de plus
recommandable. Il en fut de mme dans toutes les autres branches de
l'administration; il n'y eut que les maires et quelques employs des
finances qui restrent  leur poste.

Les autres employs hollandais vinrent en France occuper les places des
Franais qui avaient t envoys pour les remplacer. On ne ngligeait
rien de ce qui semblait devoir amener une fusion parfaite et touffer
les germes de dissensions intestines; on n'y parvint pas, parce que les
intrts commerciaux du pays rendaient les Hollandais sourds  toute
espce d'arrangemens qui ne leur laissaient pas entrevoir le retour de
leur navigation,  laquelle ils devenaient chaque jour plus trangers.
On espra tout du temps; mais une suite d'vnemens malheureux fit
bientt perdre cette esprance.

La runion de la Hollande ne plut pas en France, autant parce que l'on
entrevoyait que cela rallumerait la guerre, que parce que l'on ne
comprenait pas une extension de puissance qui dpassait les bornes des
intelligences mme peu ordinaires. Il y eut beaucoup de censeurs dont le
caractre indpendant de toute crainte fit couter des rflexions
trs-justes sur cet accroissement de territoire.

On voulait toujours s'obstiner  croire que l'empereur runissait
dfinitivement tout ce qui lui convenait, tandis que le terme de ces
runions tait soumis  l'poque o ses parties adverses rendraient
elles-mmes ce qu'elles avaient runi  leur domination, en vertu de
titres qui ne valaient pas mieux que ceux qu'il se donnait. En mme
temps que les censeurs critiquaient, il y avait des courtisans qui
louaient, et il tait devenu  la mode de rechercher jusqu'o s'tait
tendu l'empire romain dans sa plus grande splendeur, comme si,  moins
d'tre dshonore, la France et d reculer les bornes de son territoire
jusque-l. Ce n'tait le langage ni des uns ni des autres qui
influenait les dcisions de l'empereur, dont les oprations avaient un
but dont il n'entretenait peut-tre pas ceux qui auraient pu le servir;
et pendant ce temps-l elles taient dnatures par de vaniteux
courtisans dont l'astucieuse malveillance ne tardait pas  s'en emparer.

C'est  cette mme poque que mourut d'une mort singulire le prince
d'Augustembourg, qui avait t lu par la dite de Sude prince
hrditaire de ce pays, dont le roi, fort g, n'avait point d'enfans.

Cet vnement mit les Sudois dans l'obligation de procder  une
nouvelle lection; ils tmoignrent des dispositions  faire un choix
qui les rapprocht de la France. On ne les repoussa point: ils
connaissaient de rputation le marchal Bernadotte, ils avaient t en
communication avec lui pendant la guerre de 1809, et en avaient t bien
traits. Ils penchrent pour lui entre tous les choix qu'ils auraient pu
faire. L'empereur n'en fut pas fch: il n'tait pas fort content du
marchal Bernadotte; mais il avait une vieille amiti pour tout ce qui
avait servi en Italie, en sorte que non seulement il ne contraria pas le
choix de la dite, qui tait une sorte d'hommage rendu  l'arme
franaise dans les rangs de laquelle elle venait choisir un roi, mais
mme il l'agra, et donna au marchal Bernadotte tout ce qui lui tait
ncessaire pour arriver en Sude d'une manire convenable au rang qu'il
allait occuper. Il lui donna un million de son propre argent.

C'est l la premire poque de mon entre dans l'administration, et je
commenais dj  voir que tout ce qui se disait sur la runion de la
Hollande tait le pendant de ce qui s'tait dit sur l'Espagne.

Je n'apercevais rien dans la marche de mon prdcesseur qui pt
m'indiquer le chemin  prendre pour aller  la rencontre de ce qui me
paraissait devoir corroder l'opinion. Je croyais le ministre dont
j'tais pourvu une puissance, et je ne le voyais qu'un fantme; il me
semblait tre dans un tambour sur lequel chacun frappait sans que je
pusse connatre autre chose que le bruit. Je demandais  tout ce qui
m'entourait comment faisait M. Fouch, et l'on me rpondait le plus
souvent qu'il laissait faire ce qu'il ne pouvait empcher.

J'tais aussi honteux de mon embarras que tourment de ne pouvoir le
surmonter, et si je n'avais t encourag par des hommes de bien que je
trouvai dans le ministre mme, et auxquels on rendait bien peu de
justice, j'aurais fait comme le roi Louis. Le courage me vint, et il me
ramena de la confiance. J'avais heureusement une mmoire extraordinaire
pour retenir les noms et les lieux.

Je voyais bien que M. Fouch m'avait jou en brlant son cabinet[42], et
je pris le parti de m'en crer un autre. De ma vie je n'avais employ
des agens; je ne connaissais mme pas assez le monde dans lequel il
tait ncessaire de les lancer pour leur donner une direction sans me
dcouvrir moi-mme.

Mon inexprience des hommes de la rvolution, avec lesquels ma charge
m'obligeait  tre journellement en contact, me fit sentir la ncessit
de chercher dans le pass la prvoyance pour l'avenir.

J'avais depuis ma jeunesse une grande prvention contre le duc
d'Orlans: c'tait la suite des opinions o l'on tait  l'poque de mon
entre au service, et elle s'tait fortifie par tout ce que j'entendais
depuis que nos salons s'taient repeupls des dbris de naufrage de tous
les partis.

J'employai plus d'un mois  lire seul toutes les volumineuses liasses
des papiers du duc d'Orlans, lesquelles taient encore dans le mme
tat qu'elles avaient t apportes au ministre depuis leur saisie, et,
malgr que je fusse souvent drang, j'en vins  bout.

Je sentais mon opinion personnelle se redresser souvent  la lecture de
tous ces papiers. J'y en trouvai de singuliers, en ce qu'ils taient
d'hommes que j'entendais souvent dclamer contre le duc d'Orlans, et
j'avais sous les yeux la preuve qu'ils taient ses obligs. J'y trouvai
mme des reus d'argent, et dans presque tous une reconnaissance,
exprime de manire  ne laisser aucun doute sur son motif.

Je fis un choix de ceux de ces papiers qui concernaient des hommes que
je voyais fort assidus aux Tuileries, et d'autres qui cherchaient 
acqurir du crdit.

Je portai un jour tout cela  l'empereur  Rambouillet; l il y avait
ordinairement peu de monde, et l'on trouvait plus de temps pour la
conversation. Comme je ne savais pas lui mentir, je lui dis que, vaincu
par toutes mes craintes d'tre un jour en dfaut vis--vis de lui, et
par ce que j'avais entendu dire toute ma vie contre le duc d'Orlans, je
m'tais mfi de l'avenir et de moi, et avais puis dans les archives de
la maison d'Orlans, qui taient  mon ministre, les papiers que je lui
apportais, en ajoutant qu'il y en avait de curieux. L'empereur les prit
en me disant: J'tais bien inform que les archives de cette maison
existaient l; mais on m'avait dit que l'on n'y avait rien trouv: ceci
prouverait, ou que l'on ne s'en est pas occup, ou qu'on l'a jug peu
important.

Il m'emmena dans le quinconce qui lui servait de promenade sous les
fentres du chteau, prs du grand tang.

Il lut tout d'un bout  l'autre, ce qui dura long-temps, puis il fit
quelques tours en silence, et me dit: Vous voyez qu'il ne faut jamais
juger sur les apparences; vous tiez prvenu contre ce prince, et si
vous aviez trouv occasion de nuire  quelques-unes de ses cratures,
vous eussiez cout les ressentimens que l'on avait excits en vous, et
qui venaient peut-tre de ceux qui sont ses obligs; vous avez donc bien
fait de vous livrer  cette recherche: c'est toujours ainsi qu'il faut
faire. Il m'est bien prouv que le duc d'Orlans n'tait pas un mchant
homme. S'il avait eu les vices dont on entache sa mmoire, rien ne
l'aurait pu empcher d'excuter le projet qu'on lui a suppos: il n'a
t que le levier dont se sont servis les meneurs de cette poque, qui
l'ont compromis avec eux, pour trouver des prtextes de lui extorquer de
l'argent, et il parat bien qu'une fois qu'ils ont commenc, les
demandes n'ont plus eu de bornes.

Il ne faudrait mme pas s'tonner que tout ceux qui taient ses
dbiteurs se fussent entendus sur le moyen de lui arracher quittance, et
n'eussent tram sa perte en soulevant contre lui l'indignation publique.
L'exacte vrit est que le duc d'Orlans s'est trouv dans une
circonstance extraordinaire qu'il ne pouvait prvoir, lorsqu'il est
entr dans la rvolution, ce qui prouve qu'il y tait entr franchement
comme toute la France. Que voulait-on qu'il ft? L'exaspration des
partis,  cette poque, lui avait ferm les pays trangers. Je
n'approuve pas ce qu'il a fait; mais je le plains, et ne voudrais tre
le garant de personne, si le sort l'avait jet dans une situation
semblable. C'est une grande leon que l'histoire recueillera.

Je n'ai nul intrt  m'occuper de cela: je crois bien que le parti du
duc d'Orlans a exist au temps de nos discordes; je crois mme qu'il se
ranimerait, si le trne devenait vacant; mais, tant que je vivrai, c'est
une chimre qui ne ferait point de proslytes.

Chacun a tout ce qu'il esprait avoir, et mme au-del; croyez-vous
qu'il ne soit pas aussi assur de possder avec moi qu'avec le duc
d'Orlans? Voyez vous-mme combien d'existences je menacerais, si je
devenais accessible  la crainte d'aprs ce que vous m'apportez l;
c'est--dire que je ne verrais plus de scurit pour personne, parce que
les faiseurs viendraient aussi m'assiger, et quand une fois on svit,
le plus sage a de la peine  s'arrter. Voil mon opinion, et il ne faut
plus me parler de cela sans de graves raisons. Brlez tout ce fatras, et
laissez tous ces gens-l en repos: qu'ils ne sachent jamais que j'ai lu
cela, je conois l'embarras dans lequel ils seraient; il y en a
d'ailleurs dont je fais cas. Ils ont cru que c'tait le bon parti alors,
ils pouvaient avoir raison.

Je n'pouse aucun parti que celui de la masse; ne cherchez qu' runir,
ma politique est de complter la fusion. Il faut que je gouverne avec
tout le monde sans regarder  ce que chacun fait: on s'est ralli  moi
pour jouir en scurit; on me quitterait demain, si tout rentrait en
problme.




CHAPITRE XXVIII.

M. Fouch ne me fait connatre que quelques agens subalternes.--Moyens
que j'emploie pour dcouvrir les autres.--Je trouve de la bonne
volont.--Mon oratoire se remplit, les saints de toutes les classes n'y
manquent pas.--Intrigans de Paris.--Intrigans d't dans la haute
socit.--Complaisance des courtisans pour l'empereur.--Bals
masqus.--Bienfaisance de l'empereur.--Les femmes de Paris.


M. Fouch s'tait jou de moi en me dsignant des agens qui taient des
hommes de la dernire classe et que mme il ne recevait pas, hormis un
ou deux individus qui lui permirent de me les prsenter. Il ne m'en fit
pas connatre d'autres. Moi, je ne fus pas si fier; je les vis tous pour
savoir d'eux-mmes  quoi on les employait: j'en trouvai qui valaient
mieux que leur extrieur, et je me suis bien trouv d'avoir t gnreux
envers eux. Mes premiers essais furent de ressaisir, par la ruse, tous
les fils qu'avait rompus mon prdcesseur par mchancet. Mon
intelligence me fit bientt trouver des moyens naturels qui m'y firent
russir.

Il y a dans toutes les grandes administrations un registre d'adresses,
afin que les porteurs de lettres, qui sont des hommes que l'on a _ad
hoc_, sachent de quel ct ils doivent commencer leurs courses pour
abrger le chemin. Celui du ministre de la police tait assez riche en
ces sortes d'indications. Il tait gard par les garons de bureau, et
comme je ne voulais pas laisser apercevoir mon projet, je choisis un
soir o je pouvais me dbarrasser de mon monde pour donner une longue
commission au domestique qui tait de garde ce soir-l, et je lui permis
d'aller se coucher, au lieu de rentrer chez moi; il ne fut pas plus tt
dehors, que j'allai moi-mme enlever le registre, ainsi que la liasse
des reus que les commissionnaires ont soin de conserver en cas de
rclamation sur la remise des lettres.

Je me renfermai dans mon cabinet pour faire moi-mme le relev de ces
adresses. Quelques-unes dsignaient la profession. Je passai la nuit 
le copier et  chercher dans la liasse des reus tous ceux qui portaient
la date d'un mme jour pouvant correspondre  celui o M. Fouch formait
la liste des convives de ses dners de reprsentation, qui avaient lieu
les mercredis, en hiver seulement; ceux-l ne piquaient pas autant ma
curiosit que ceux dont je n'apercevais pas le motif qui avait pu les
faire mander au ministre. Lorsque j'eus finis, je remis les choses 
leur place.

J'avais une belle lgende de noms et d'adresses; il y en avait dans le
nombre qui m'taient connus, et que j'aurais cherchs plutt en Chine
que sur ce catalogue.

Il y avait plusieurs noms qui n'taient dsigns que par une majuscule;
je jugeai bien que ce devait tre les meilleurs, et je vins  bout de
les connatre, en leur jouant le tour dont je parlerai, et que
l'embarras de ma situation rendait excusable, d'autant plus qu'il
n'avait que le caractre de la curiosit.

Je divisai mon catalogue d'adresses par arrondissement, c'est--dire en
douze parties, et chargeai quelqu'un, dans chaque arrondissement, de me
faire la note dtaille de ce qu'tait chacun des individus dsigns, de
quel pays il tait, depuis quand il tait  Paris, de quoi il y vivait,
ce qu'il y faisait, et de quelle rputation il jouissait; sans donner
d'autres motifs de ma demande, je fus servi  souhait, parce qu'il n'y a
pas de ville en Europe o l'on retrouve aussi promptement qu' Paris, un
homme dj connu. Le simple bon sens me fit apercevoir ce qui pouvait me
convenir, dans ces renseignemens, et je ne craignis pas de porter un
jugement favorable  mes projets, sur quelques-uns qui taient
prcisment les agens de mon prdcesseur. Je les fis mander par billet
 la troisime personne, et sans indiquer d'heure pour l'audience;
seulement j'eus soin de les appeler  des jours diffrens. Aucun n'y
manqua, et ils reprirent naturellement leurs habitudes de venir  la
nuit. L'huissier de mon cabinet, en me les annonant, me remettait le
billet que je leur avais crit, et qui leur avait servi pour entrer chez
moi. Avant de les faire entrer, je retenais un moment l'huissier, pour
lui demander si ce monsieur ou cette dame venaient souvent voir le duc
d'Otrante, et  quelle heure. Il tait rare qu'il ne les connt pas.
Alors je savais comment il fallait recevoir la personne annonce, qui
arrivait persuade que je savais tout, qu'autrement on ne l'et pas
devine. J'avais soin de prendre l'air d'avoir t inform par M. Fouch
lui-mme, et moyennant des promesses de discrtion, j'eus bientt
renouvel les relations de tout ce monde-l avec mon cabinet.

Les noms  lettres majuscules finirent aussi par y venir. Pour les
connatre, j'employai le moyen d'agens habitus, qui prirent dans toutes
les maisons portant les numros indiqus sur l'adresse des renseignemens
sur les personnes dont les noms commenaient par la majuscule.
Quelquefois il y en avait plusieurs dont le nom commenait par la mme
lettre; je me fis donner les mmes notes sur le compte de chacune, et
lorsque j'tais embarrass par la similitude des noms, j'imaginais de
leur crire encore  la troisime personne, sans mettre leurs noms, mais
seulement la majuscule, qui tait le seul renseignement que j'eusse;
j'envoyais porter mes lettres par les garons de mon bureau, qui taient
le plus souvent connus des portiers, chez lesquels ils allaient
quelquefois, et comme ces derniers sont d'ordinaire trs au fait des
alles et venues des personnes qui logent chez eux, ils ne manquaient
jamais de porter la lettre  la personne  laquelle elle tait destine,
quoiqu'il n'y et qu'une majuscule pour dsignation sur l'adresse; ils
taient accoutums  voir arriver ces sortes de lettres ployes et
cachetes de la mme manire. La personne qui la recevait se croyait
prise, et ne songeait plus qu' faire un nouvel arrangement; elle ne
concevait pas qu'on l'et nomme au nouveau ministre sans sa permission.
Quelquefois le portier remettait  la mme personne les deux lettres
qu'on lui avait apportes avec la mme majuscule pour adresse, ce qui
tait une preuve que je ne m'tais pas tromp, et celle-ci, en venant 
mon cabinet, les rapportait toutes deux, en m'observant que c'tait sans
doute par inadvertance qu'on lui avait crit deux fois. Cela tait mis
facilement sur le compte d'une erreur, parce que chaque lettre indiquait
un jour diffrent pour se rendre chez moi. De cette manire, je connus
toutes les relations de M. Fouch, que je croyais bien plus nombreuses,
et surtout bien plus prcieuses. Il m'est arriv que, dans une maison o
il y avait deux noms semblables, le portier tait nouveau et remit les
lettres aux deux personnes pour lesquelles il les croyait destines.
Elles m'arrivrent toutes deux; mais comme l'huissier connaissait la
bonne, je ne manquai pas de trouver dans la note statistique de l'autre
de quoi justifier son appel prs de moi. J'employai encore un autre
moyen pour retrouver toutes les traces de mon prdcesseur: j'ordonnai 
mon caissier de m'avertir lorsque les habitus se prsenteraient pour
toucher de l'argent; je n'entendais par habitus que ceux qui n'avaient
point de fonctions ostensibles. Le premier mois, la fiert eut le
dessus, je ne vis personne; mais le second, on reconnut qu'il n'y avait
pas de sot mtier, et qu'il n'y avait que de sottes gens: on vint, sous
un prtexte quelconque, demander au bureau si on continuerait  payer;
je reus tout le monde, ne diminuai les molumens de personne, et
augmentai considrablement la plupart de ceux que j'employais, et de
tout ce qui travaillait sous moi. Ce petit noviciat, auquel je fus forc
pour me crer des instrumens qu'on aurait d me laisser, ne me nuisit
pas, mais ne m'avait pas dcouvert des sources d'informations bien
prcieuses; je ne concevais pas qu'il n'y et que cela, car je ne voyais
pas de quoi employer la moiti de la somme que l'empereur donnait pour
cet article, dont cependant il restait peu de chose  la fin de chaque
anne.

Je tirai encore de cette petite ruse une autre leon, c'est que j'appris
que l'on pouvait se mettre en relation avec la socit sous mille
rapports dont, auparavant, je n'aurais jamais os faire la proposition 
qui que ce ft. Cela me donna connaissance du degr d'estime qu'il faut
accorder aux hommes et le taux des complaisances de chacun, qui est
subordonn  leur position,  leur got pour les dsordres, et  leur
inclination pour l'inconduite.

Chez d'autres, je pris des moyens obliques pour arriver au mme but; je
trouvais qu'un homme tait dj assez malheureux d'en tre rduit l, et
je crus y gagner davantage en les obligeant d'une manire  leur relever
l'me, au lieu de l'avilir. Chez plusieurs, cela m'a russi; je recevais
leurs avis, et les rmunrais en les remerciant. Ceux-l sont venus me
voir lorsque la fortune m'a abandonn, et les autres ne m'ont pas donn
signe de vie; quelques-uns mme m'ont calomni.

Ce peu de connaissances que j'avais acquis m'avait donn la hardiesse de
chercher les moyens de l'tendre; je vis bientt que je n'avais eu peur
que d'une ombre, car j'avais pouss les informations si loin, que
moi-mme j'avais peine  y croire. Lorsque j'eus ainsi meubl mon
oratoire, je songeai  l'employer. La haute socit, comme celle du
commerce et de la bourgeoisie, se divise aisment par coteries; je ne
mis pas long-temps  faire ma division, et j'tais parvenu  la faire
d'une manire assez juste pour me tromper rarement sur le nom des
personnes qui avaient compos une assemble, un bal, ou ce que l'on
appelait alors une _bouillotte_, lorsque j'tais averti qu'il y en avait
une dans telle o telle maison[43]. Il ne faut pas croire que l'on
mettait pour cela de l'importance  savoir tout ce qui s'y disait; il y
aurait eu autant de peine  en recueillir quelque chose d'utile qu'
compter les grains de sable du bord de la mer. Mais ce qui faisait le
sujet d'une observation constante, c'tait l'attention de remarquer si
l'on ne venait pas profiter de ces runions pour y rpandre quelques
mauvais bruits, ou des nouvelles dsastreuses, comme quelques projets de
guerre, ou de nouveaux plans de finance; les colporteurs malveillans
avaient ordinairement le soin de semer cela dans les cercles qu'ils
savaient composs des personnes dont les intrts pouvaient en tre le
plus aisment alarms. Lorsque le cas se prsentait, l'observateur
coutait le conteur, et en le frquentant, il manquait rarement de
dcouvrir o il avait pris la nouvelle dont il venait tourmenter les
paisibles citoyens. C'est ainsi que l'on tait parvenu  former des
listes de tous les dbiteurs de contes, et, lorsqu'ils se mettaient dans
le cas d'tre rprims, on leur faisait tout  la fois solder le compte
de leurs indiscrets bavardages.

Il y a  Paris une classe d'hommes qui vivent aux dpens de la crdulit
et de la bonhomie des autres: ceux-l ont un grand intrt  tre
informs de tout, vrai ou faux; ils ont un compte courant qu'ils
chargent de tout ce qu'ils apprennent; c'est avec ces gentilles
bagatelles qu'ils paient leur dner ou leur place au spectacle; ils
portent une nouvelle pour en couter une autre. Ce sont des hommes
prcieux pour un ministre de la police; il les a sans peine en les
tirant des mauvaises affaires o ils ne manquent jamais de se jeter. On
s'en sert pour donner de la publicit  ce qu'on veut rpandre, pour
dcouvrir d'o part la publicit que l'on donne  ce qu'il faut taire.

L'intrigue marche toujours, parce qu'elle  des besoins continuels qui
l'obligent  avoir l'esprit toujours dans l'activit. Un intrigant sans
activit est bientt  l'hpital, et celui qui a de l'activit
trouverait moyen de tondre sur un oeuf.

Un intrigant connat les liaisons de coeur de tous ses amis; il conseille
l'amant et l'amante, les brouille, les rconcilie; il tudie les haines,
les passions; il observe les drangemens de conduite des autres, en les
associant  ceux de la sienne propre; il y a peu de lieux intressans o
il n'ait pas les yeux ou les oreilles. Cherchez-vous le soir un homme de
plaisir? il sait dans quelle partie galante on doit le trouver, chez
quel restaurateur il aura dn,  quel spectacle il aura t. Est-ce une
tourdie? il la connat de mme  l'tiquette du sac.

Il n'y a pas dans le monde une petite ville o l'on trouve plus vite un
individu que l'on cherche qu' Paris.

L't, lorsque toute la haute socit est dans ses chteaux, on sait
moins promptement ce que l'on veut savoir; mais il y a aussi un moyen
infaillible de dcouvrir ce qu'on croit utile de savoir. Les parties de
chteau ont des charmes de bien des espces. Avec un peu d'habitude de
la bonne compagnie, on connat, avant la fin de la mauvaise saison,
toutes les parties de campagne qui doivent avoir lieu depuis la fin de
juin jusqu'en novembre. On sait que dans tel mois c'est telle socit
qui est  tel chteau, d'o elle va le mois suivant  tel autre, et o
elle est remplace par telle autre. On fait ainsi le tour de toute une
province, et il arrive rarement que les personnes qui ont fait cette
promenade ne disent pas  leur retour tout ce qu'elles ont vu ou
entendu; et si l'on a un motif d'tre inform de ce qui s'est pass dans
une de ces maisons, il est bien rare que ce qui vous revient innocemment
ne vous mette pas sur la trace de ce qu'il y aurait de plus important 
connatre.

La plupart de ces chteaux ont des messagers qui portent et rapportent
les lettres de leurs socits du bureau de poste le plus voisin. S'il y
avait quelque chose de srieux, on aurait cent moyens d'en tre prvenu,
parce que l'innocence ne se dguise pas, et que, quand elle se trouve 
ct des coupables, elle les dcle ingnument. On a attribu  une
inquisition de la part de l'empereur tout ce que l'imagination de
quelques esprits faibles ou draisonnables croyait apercevoir ou
prouver en tracasseries, tandis que ce n'taient que les effets de
l'animosit de quelques esprits particuliers, qui, pour mieux se venger,
se donnaient le manteau de l'autorit. J'ai connu des individus qui
croyaient l'empereur indispos contre eux, et j'ai su depuis que mme il
ne connaissait pas leurs noms, ou n'avait d'eux qu'une bonne opinion.

On croyait que l'empereur mettait un grand intrt  connatre des
dtails de mnage, ainsi que toutes les particularits qui les
concernaient; je sais mme qu'il est arriv  M. Fouch de se servir, en
parlant de cela, de cette expression: L'empereur! vous ne le connaissez
pas; il voudrait pouvoir faire la cuisine de tout le monde. Il m'a tenu
 moi-mme ce propos. Certainement de tous ceux qui ont occup le
ministre de la police, s'il y a eu quelqu'un que l'empereur n'et pas
craint de charger des menus dtails qui auraient excit sa curiosit, ce
quelqu'un c'tait moi. Or, je dclare que, dans les quatre annes que
j'ai occup cette charge, jamais il ne m'a demand aucune particularit
sur l'intrieur de qui que ce soit, except lorsqu'il tait question de
pourvoir quelqu'un d'un emploi auquel tait attach une considration
qui entranait les hommages d'une portion de la socit ou d'un pays
entier, comme une prfecture, par exemple; alors il voulait absolument
que l'on ft sans reproche, et j'ai vu quelques cas o la
dconsidration que des carts avaient attire sur un intrieur privait
une famille d'une aisance qui lui serait arrive sans cet inconvnient.

Cependant on tait tonn que l'empereur connt une assez bonne quantit
de petites histoires amusantes, que l'on croyait ne pouvoir tre
arrives jusqu' lui que par le ministre de la police. Avant de l'tre
moi-mme, je le croyais aussi; mais voici o l'empereur puisait des
informations. Il n'tait pas toujours dans son cabinet; il voyait du
monde; il aimait la socit, et particulirement celle des femmes, et il
faut convenir que, depuis vingt-cinq ans, ce sexe a adopt un genre de
passe-temps et d'occupations si diffrent de celui auquel il se livrait
dans les cercles, o, avec les mmes agrmens, il cultivait et meublait
davantage son esprit, qu'il n'est presque plus possible de faire parler
une femme sur le compte d'une autre, sans que la mdisance n'ait une
grande part  la conversation. Il rsultait de l, que la jalousie et la
rivalit, pour obtenir des grces, faisaient commettre des
indiscrtions, ou dbiter des calomnies. Il y avait l'hiver des bals
masqus de cour, qui taient les seuls amusemens dans lesquels
l'empereur avait les avantages de l'incognito, et o il pouvait causer 
son aise; j'ai souvent fait partie de sa suite dans ces sortes
d'occasions. J'ai mme t avec lui  ceux du grand Opra,  ceux de
cour. La socit, quoique nombreuse, tait choisie; tout le monde se
savait dans la meilleure compagnie, et malgr cela il y a eu plusieurs
tours de jous qui taient de vritables guet-apens. L'empereur avait-il
besoin de charger le ministre de la police de le mettre au courant de
toutes ces misres? Il avait bien d'autres soins  lui confier, et il ne
manquait pas de courtisans pour lui en dire plus qu'il n'aurait voulu en
entendre, si une fois il avait permis que l'on fatigut son oreille de
semblables narrations. Je dois cependant un hommage  la vrit: il m'a
quelquefois demand des dtails concernant des familles, et cela  deux
poques de l'anne,  Nol et le jour du 15 aot, qui tait sa fte. Il
indiquait lui-mme les noms des familles, et il n'avait d'autre but que
celui de connatre l'tat de malaise de chacune, pour saisir cette
occasion de venir  leur secours. J'ai connu beaucoup de dons de cent
mille francs, qu'il a donns  la fois dans un seul mnage, et beaucoup
d'une somme moindre. Ce n'est pas mon secret; je n'ai pas le droit de le
divulguer, mais ceux qui les ont reus et qui me liront pourront juger
si je ne dis pas la vrit.

J'ai reu vingt lettres de lui, par lesquelles il m'ordonnait
frquemment des rapports sur l'tat de fortune des familles
d'officiers-gnraux des services desquels il tait satisfait.

Les premires lettres que j'ai reues de lui taient relatives aux
exils et aux prisonniers d'tat. J'en parlerai plus tard.

Il est nanmoins juste de dire,  la louange de la socit des femmes de
Paris, qu'elle gagne beaucoup  tre connue dans ses dtails intrieurs.
J'ai eu maintes preuves des calomnies dont elle tait charge, et je ne
crois pas que, hormis un petit nombre de femmes pour lesquelles la
clbrit est un besoin de l'me, il y ait un pays o l'on trouve autant
de coeurs levs qui ont plac leurs affections dans l'accomplissement de
leurs devoirs, et j'ai vu aussi que ceux qui s'arrogeaient le droit de
les dcrier taient toujours ceux qui en taient le moins distingus.




CHAPITRE XXIX.

Position dans laquelle je me trouve.--Organisation nouvelle de la
police.--Commissaires dans les dpartemens.--Diverses
amliorations.--Voitures publiques.--Anecdote  ce sujet.


Lorsque j'eus divis les socits de Paris, je m'occupai  faire
descendre la surveillance jusque dans toutes les classes d'artisans qui
habitent les faubourgs; cela me regardait moins que le prfet de police,
mais j'tais bien aise d'tre dans la possibilit de retrouver moi-mme
les traces d'un mouvement agitateur, s'il tait arriv que je ne fusse
pas satisfait des rapports que la prfecture m'aurait adresss: c'tait
uniquement par prcaution. Je m'tais dj aperu que le moyen le plus
puissant de mon administration tait de faire agir les haines et les
rivalits, comme c'tait son devoir d'en prvenir les effets; il est
dangereux d'en faire usage, et il faut se sentir un grand fonds de
probit pour ne pas craindre d'en abuser, ou d'tre tromp soi-mme par
des informations dictes par une animosit ou une passion particulire.
Je n'en fis gure usage que pour tre inform des antcdens qui me
manquaient, et desquels j'avais un extrme besoin pour connatre le
personnel avec lequel j'tais journellement en rapport. J'tais tranger
 la rvolution, je n'avais connu ni les assembles nationales, ni les
clubs, ni les dchiremens de la guerre civile, et par consquent
j'ignorais tout ce qui tait relatif aux hommes qui avaient marqu dans
ces diffrentes circonstances, et qui cependant occupaient la plupart
des emplois considrables: les hommes de la rvolution avaient fait leur
domaine de toutes les charges publiques. J'tais comme un aveugle au
milieu de tout cela. On venait manger mes bons dners, les carrosses
faisaient queue  la porte de mon htel; ma reprsentation tait grande,
il n'y avait gure de lundi o je ne visse pas quatre cents personnes:
mais si j'avais t oblig de tirer une conclusion, ou de me former une
opinion de tout ce que l'on m'avait dit dans ces tumultueuses soires,
j'aurais induit en erreur et n'aurais fait qu'un mensonge; je le voyais
bien, aussi n'ai-je pas choisi l mon rgulateur.

Je me voyais seul de mon parti et sans appui ni preneurs, non pas que
j'eusse des arrire-projets qui me missent dans l'obligation d'y avoir
recours, mais parce que, dans le pays que j'habitais et sur le terrain
que j'exploitais, il me fallait des armes contre le ridicule, qui est en
France l'ennemi le plus puissant que l'on puisse faire agir contre un
homme en place. Je rsolus donc de me faire une clientelle, et comme
tous mes collgues avaient une avance de dix ans sur moi, pendant
lesquels ils avaient bien renforc la leur, je devais marcher au mme
but par toutes les routes qu'il m'tait possible de m'ouvrir pour me
trouver au pair.

Je commenai par m'emparer d'autorit de la nomination  toutes les
places qui ressortaient de la prfecture de police; cela tait
considrable, et me convenait d'autant mieux, qu'elles taient fort
rpandues et fournissaient des moyens d'information tout naturels si le
cas d'un dsordre tait arriv. J'aimais mieux le tmoignage d'un homme
qui, tant sur les lieux, avait vu ce qu'il me disait, qu'un rapport
fait dans un cabinet, et qui n'avait t tabli qu'aprs en avoir
dfalqu ce qui pouvait tre  la charge de tel ou tel individu qu'on
protgeait. J'aimais  connatre la vrit, et m'en rapportais assez 
mon jugement pour ne pas m'en laisser imposer; d'ailleurs s'il y avait
quelques bonts  avoir pour quelqu'un, j'tais spcialement jaloux d'en
tre le dispensateur immdiat: c'tait le ddommagement de la plus
dsagrable besogne qui ft jamais.

J'eus de la peine  m'approprier la nomination aux places de la
prfecture de police; et il fallut un dcret imprial pour cela;
l'empereur mme ne se souciait pas de changer ce qui existait, et je fus
oblig de lui dmontrer que c'tait pour le plus grand avantage de son
service que je rclamais ces nominations.

Je pus ds-lors me crer des moyens d'informations, et tous les employs
de la prfecture y gagnrent, parce qu'ils dpendaient plus de la
manire dont ils remplissait leurs devoirs, que d'un mauvais rapport,
comme ils y taient auparavant exposs.

Petit  petit je me donnai de bons commissaires de police dans les
grandes villes et dans celles  grandes communications; j'avais soin
qu'ils fussent des hommes non seulement lettrs, mais d'une perspicacit
propre  suivre une information avec beaucoup de bonnes formes, et sans
que l'intrt de la socit en souffrt. Je rcompensais ceux qui
faisaient beaucoup sans attirer de plaintes, et je changeais de
rsidence tous ceux qui faisaient porter des plaintes contre eux; mais
je n'abandonnais jamais un homme courageux, qui ne se mnageait pas dans
les informations.

Lorsque je voyais un agent plac dans un poste o il ne trouvait pas de
quoi employer la moiti de ses moyens, je le faisais placer sur un plus
grand thtre.

J'avais dj pos un grand nombre de jalons qui me servaient plutt
comme points de recours que comme moyens d'informations, lorsque je
voulus faire tablir le rglement sur la police des domestiques, qui, 
Paris, composent une arme. Ce qui m'y avait dtermin, c'est que
j'avais remarqu que la plus grande partie des vols taient commis par
des domestiques; tous les hommes dtenus pour quelque prvention de
dlits taient des domestiques.

Il n'y a pas de ville au monde o l'on prenne moins de renseignemens
qu' Paris sur un domestique qui se prsente pour entrer au service
d'une maison.

Les mauvais sujets connaissent aussi les imperfections de la socit,
c'est l le champ qu'ils ont mis en exploitation. Lorsqu'un voleur
s'chappe d'une prison ou des galres, il vient  Paris; il commence par
se mettre domestique pour avoir des occasions de connatre des
camarades, et de faire ses observations sous la sauve-garde de ses
matres. Cette nombreuse classe d'hommes ne peut pas tre subdivise de
manire  y tablir une surveillance, j'en vins cependant  bout sous
l'administration de M. Pasquier.

Je n'avais en vue que les intrts des propritaires en proposant la
mesure par laquelle il serait dfendu  qui que ce soit de prendre un
domestique qui n'aurait pas son livret vis  la prfecture de police.
Ces livrets ressemblaient  ceux que l'on donne aux soldats.

On crivait sur la premire feuille le nom, l'ge, le signalement, le
nom des pres et mres, le pays et la profession du sujet; la date de
son arrive  Paris en relatant les attestations de bonne conduite.

Si les propritaires n'en avaient pas pris sans qu'ils eussent de
livret, il en serait rsult que tous les domestiques auraient t
obligs de se prsenter  la prfecture pour se pourvoir de ce livret,
et celle-ci aurait profit de cette circonstance pour les enregistrer
tous et en faire des listes par ordre alphabtique dans lesquelles elle
aurait ensuite examin s'il y avait quelques noms ou signalemens qui
eussent du rapport avec ceux qu'elle recherchait.

Dans la mesure que je proposais, un propritaire devait s'emparer du
livret de son domestique, et lorsqu'il le renvoyait, il crivait dessus
le jour qu'il avait quitt son service, sans y ajouter de rflexions; il
pouvait en envoyer sparment, mais non les mettre sur le livret, afin
de ne pas exposer ces malheureux  des injustices. Il ne remettait pas
le livret au domestique, mais il le renvoyait  la prfecture, qui
enregistrait dans la note de cet homme sa sortie de la maison dans
laquelle il tait plac, et y mentionnait les motifs de son renvoi, si
le matre les avait fait connatre.

Le domestique tait oblig de se reprsenter  la prfecture dans un
dlai trs court pour reprendre son livret; autrement il tait puni
d'autant de jours de prison qu'il en avait mis  se mettre en rgle, de
mme que le matre du logement qui lui aurait donn asile sans s'tre
assur qu'il avait son livret.

Cette mesure, simplement administrative, bonne dans toutes ses
dispositions, qui ne cotait que peu de soins et devait produire de trs
bons rsultats, trouvait cependant de l'opposition au conseil d'tat; il
y eut des esprits de travers qui ne virent dans ma proposition qu'un
moyen d'espionnage contre leur intrieur, et qui s'levrent comme des
nergumnes contre elle; elle n'et pas pass sans M. Pasquier, qui en
dmontra l'utilit, et dont le bon esprit triompha de toutes les
oppositions. Il l'emporta; la mesure fut mise  excution, et ds les
premiers mois elle mit entre les mains de l'administration, je crois,
neuf cents ou mille individus, qui taient tous ou dserteurs de
l'arme, ou chapps de prisons, de galres, ou en fuite de leur pays
pour quelque poursuite de justice, ils devinrent observateurs les uns
des autres, et cela alla bien pendant quelque temps.

Je voulus profiter des momens que je croyais favorables pour faire
organiser de mme les cochers de fiacres et de cabriolets, qui sont 
Paris au nombre d'environ trois mille; mais malgr les motifs puissans
que je faisais valoir pour y russir, la mme opposition de la part du
conseil d'tat prvalut, et je fus oblig d'y renoncer.

Je voulais diviser les fiacres de Paris, ainsi que les cabriolets, par
compagnies de vingt-cinq, et les mettre  l'entreprise: un entrepreneur
aurait souscrit pour une ou plusieurs compagnies; une socit se serait
runie pour souscrire pour une ou pour plusieurs aussi. Les obligations
auraient t d'avoir toujours les voitures d'une mme compagnie de la
mme couleur, ainsi que les chevaux du mme poil par compagnie; les
cochers vtus en manteaux de la mme couleur et en chapeaux de toile
cire; de soumettre les chevaux  la visite des vtrinaires tous les
mois, et une peine d'amende, si l'on voyait sur la place un cheval
attaqu de la morve, du farcin, de la gale ou de la pousse, etc., etc.
Il y aurait eu galement une amende d'impose, si les harnois n'avaient
pas t en tat de solidit; elle aurait t supporte par le cocher, si
le harnois ou une partie quelconque de l'quipement tait venu  se
rompre pendant une course. Il y aurait eu une amende plus forte,  la
charge de l'entrepreneur, si la voiture ou une roue avait manqu et mis
les personnes qui auraient t dedans dans l'obligation de mettre pied 
terre avant d'tre rendues o elles devaient tre conduites.

L'administration gagnait  cela, 1 d'avoir de bons rpondans dans la
personne des entrepreneurs; 2 d'avoir des voitures plus propres, d'un
meilleur service; 3 d'avoir des chevaux moins hideux; et dont la bonne
sant n'aurait point expos ceux qui auraient pu se trouver  ct
d'eux, et enfin elle aurait gagn sous un rapport qui n'tait pas
indiffrent pour elle.

Il y a des fiacres  Paris qui portent des numros composs de quatre
chiffres; il y a peu de mmoires qui soient capables de les bien
retenir, au lieu qu'en ne les numrotant que par compagnie, tout le
monde pouvait dire: J'avais la 20e voiture de la premire compagnie. Si
'avait t le soir qu'on l'aurait pris, comme les chevaux d'une mme
compagnie auraient t de la mme couleur, et que la voiture elle-mme
aurait eu sa couleur, tout le monde, en sortant d'une partie de plaisir,
pouvait dire:  telle heure dans telle rue, j'ai pris une voiture jaune
ayant des chevaux gris; voil dj la compagnie dsigne, il ne me reste
plus qu' rechercher dans vingt-cinq cochers quel tait celui qui se
trouvait dans le quartier, ce qui est une bagatelle, parce que ceux qui
n'ont rien  se reprocher accuseront toujours vrai, et que le coupable
restera pour le dernier, s'il ne se fait pas connatre de suite[44]. Si
j'avais pu faire adopter cette mesure, il aurait fallu moins d'un an
pour que Paris n'et plus que de bonnes remises pour voitures publiques
avec des quipages et des cochers  l'avenant, et que ces hideuses
voitures eussent disparu. De plus les cochers, qui sont des hommes de
toute main, auraient t soumis  un examen, et placs sous la
responsabilit des entrepreneurs, qui n'auraient pas pu prendre des
hommes qui n'auraient pas eu leur livret de la prfecture de police.

M. Pasquier ne put faire passer ce projet, qui tait fond sur de bons
principes et sur les meilleures intentions administratives possibles, en
sorte que je dus laisser tel qu'il tait ce cloaque, o tous les mauvais
sujets allaient se mettre  l'abri des recherches actives dont ils
taient l'objet. J'avais beaucoup entendu louer l'administration de M.
Lenoir, qui tait lieutenant de police  la fin du rgne de Louis XVI;
je voulais que celle de la prfecture la surpasst, et elle tait dj
capable de faire des choses auxquelles M. Lenoir n'aurait pas pu
atteindre, quoique la surveillance ft plus facile  exercer de son
temps qu'actuellement.

Avant 1790 les matrises existaient encore; elles divisaient
naturellement la population par profession. Les jurandes et les
corporations des diffrens artisans existaient aussi, et tablissaient
une division dans la partie de la population la plus remuante. De plus,
le guet  cheval et le guet  pied taient sous les ordres du lieutenant
de police, ce qui donnait  M. Lenoir d'immenses ressources, tant pour
tre inform que pour rprimer ou prvenir de fcheux vnemens. Lors de
mon entre en fonctions, au contraire, les troupes municipales de Paris
mme taient sous les ordres du chef militaire de la capitale et sous
l'autorit immdiate du ministre de la guerre. Ce ne fut qu'un an aprs
que j'obtins de faire crer cette lgion de gendarmerie  pied et 
cheval qui existe aujourd'hui, et de la faire mettre sous les ordres
immdiats du prfet de police.

Au bout de quelques mois, j'en tais venu  tre bien inform de ce qui
arrivait  Paris par la poste et par les messageries, de mme que de ce
qui partait des grandes villes de France pour la capitale; cela n'tait
pas ncessaire, mais cela entrait dans les matriaux qui composaient les
renseignemens auxquels on pouvait tre dans le cas de recourir.

Cette surveillance tait bonne pour rechercher les causes d'un fait,
mais je ne voyais pas encore de quoi aller  la rencontre de ce qu'il
pouvait tre trs important de prvenir. C'est ce qui me donna une autre
pense: je laissai la prfecture s'occuper de Paris, que je commenais 
connatre assez pour comprendre ce que l'on m'en disait, et revins
l'envisager sous un autre rapport.




CHAPITRE XXX.

Exils.--Prisonniers d'tat.--Madame d'Aveaux.--Rappel des exils du
faubourg Saint-Germain.--L'ancienne noblesse vient  la cour de
l'empereur.--MM. de Polignac sortent de Vincennes.


Pour dire les choses selon l'ordre dans lequel elles sont arrives, j'ai
 rappeler que l'empereur m'avait ordonn de lui faire un rapport sur
les exils et les prisonniers d'tat.

Les premiers exils dataient de 1805, c'est--dire du retour
d'Austerlitz; ils taient, je crois, au nombre de quatorze. Je voulus
connatre moi-mme les matriaux qui devaient servir de base au rapport
que je voulais en faire  l'empereur, et c'est  cette occasion que
j'acquis la conviction que l'empereur ignorait jusqu' la moindre des
particularits qui concernaient les personnes qui avaient t frappes
par cette mesure. Il ne savait ce que je voulais lui dire lorsque je lui
en parlai; je fus curieux de savoir d'une manire prcise ce qui avait
conduit  lui demander l'ordre d'exiler ces quatorze personnes. Voici la
version la plus exacte sur l'intrigue dont elles taient victimes: j'ai
dit qu'en 1805, pendant que l'empereur faisait sa campagne d'Austerlitz,
les billets de banque ainsi que les fonds publics avaient prouv une
baisse notable, qui attira des rprimandes au ministre de la police.
Celui-ci s'excusa en disant que le faubourg Saint-Germain (qui se trouva
l fort  propos) gtait l'opinion par toute sorte de contes; que
c'tait lui qui avait dbit de mauvaises nouvelles, qui avait mis en
doute les succs de l'arme, etc., etc. L'empereur se fcha, et ordonna
que l'on ft une enqute  ce sujet; le ministre de la police fut
ds-lors oblig de s'expliquer, et de dsigner les personnes qu'il
regardait comme les plus coupables de ces sortes de propos, et il reut
l'ordre de leur signifier d'aller demeurer dans leurs terres. Il n'y eut
qu'un cri contre cette mesure, et dans la crainte qu'on ne la lui
attribut, parce qu'il tait difficile de persuader que, de l'arme,
l'empereur et attach de l'importance  des verbiages dont personne ne
pouvait l'avoir entretenu que la police, il eut grand soin de dire  ces
mmes personnes qu'il tait tout--fait tranger  ce qui leur arrivait;
que l'empereur lui avait donn un ordre direct, sur l'excution duquel
il ne pouvait pas transiger; qu'il avait des polices partout, me
dsignant toujours comme celui qu'il croyait tre charg par l'empereur
de ces sortes d'informations. Il accordait  ces personnes quelques
dlais pour leur dpart, et les renvoyait encore contentes, et  mille
lieues de penser que c'tait lui qui s'tait fait donner l'ordre de les
exiler.

Voil le fait exact, et ce que je vais dire vient  l'appui. Lorsque je
prsentai le rapport  l'empereur, j'eus avec lui quelques conversations
 ce sujet; je chargeai M. Fouch, parce que je connaissais ses sources
d'informations, lesquelles m'avaient dj fourni mille dtails si
rvoltans sur des personnes recommandables de la socit, que j'aurais
rougi d'en faire usage. Par exemple, le ministre avait fait croire  ces
exils qu'il n'avait rien dit  l'empereur contre eux; voici la preuve
qu'il sacrifiait l'empereur  son intrt particulier. Parmi ces
quatorze exils se trouvait madame d'Aveaux, clbre par sa grande
amabilit et par une fidlit constante en amiti pour une personne qui
professait un peu haut des opinions qui taient particulirement dans
les attributions du ministre de la police. Lorsque celui-ci dnona le
faubourg St-Germain  l'empereur comme dnaturant les rapports qui
venaient de l'arme, il ne lui fut pas difficile de faire appliquer cela
 cette personne, qui vivait des bonts de madame d'Aveaux; il aurait
paru mme plus tonnant de la voir oublie que de la voir dsigne la
premire dans cette proscription. Dans les matriaux que j'ai trouvs
sur madame d'Aveaux, l'accusation dirige contre elle tait tout entire
base sur la dlation d'un domestique qui, je crois, avait eu  se
plaindre de sa matresse; or, comment supposer que l'empereur ait pu
entretenir des relations de cette nature qui eussent fait parvenir
jusqu' lui la dlation d'un domestique? Il ne faut pas beaucoup de sens
commun pour voir que, s'il avait t accessible  cette faiblesse, il ne
lui serait pas rest un moment pour ses autres occupations. D'ailleurs,
s'il avait, sans rapport pralable de la police, donn directement
l'ordre d'exiler tout ce monde, comment ce document concernant madame
d'Aveaux serait-il parvenu  la police, qui me l'a remis? Il est bien
plus probable que c'est la police qui se l'est procur, et qu'elle en a
fait le motif de la mesure qui a t applique  madame d'Aveaux.

L'empereur me donna l'ordre de lever tous les obstacles qui s'opposaient
au retour de ces mmes personnes dans leurs familles, except madame de
Chevreuse, madame de Stal, M. de Duras, M. de La Salle et madame
Rcamier.

J'ai peut-tre oubli quelqu'un, mais ma mmoire ne me le rappelle pas.
J'expliquerai mieux comment, aprs ces rappels, l'empereur se trouva
dans le cas de recourir encore aux exils.

Avant d'expliquer les motifs de l'exil de ceux-ci, il est juste de dire
que l'empereur, en rappelant les autres, ajouta: Mais je ne vois pas l
dedans de quoi mettre un enfant en pnitence. Il demanda  cette
occasion ce que l'on entendait lui dire toutes les fois qu'on se servait
de cette expression: C'est le faubourg St-Germain, et quelles taient
les personnes que l'on voulait particulirement dsigner. C'est sur
cette demande que je fis faire cette longue liste d'individus, femmes et
hommes,  laquelle j'ajoutai toutes les notes que j'avais pu me procurer
sur chacun; je la lui remis comme l'tat du troupeau dans lequel on
avait jusqu'alors choisi les victimes qu'on lui avait fait immoler,
lorsqu'on n'avait pas pu lui prouver son zle par une oeuvre meilleure.

L'empereur, en lisant cette nomenclature, rptait sans cesse qu'il ne
se doutait pas qu'il existt autant d'individus des anciennes familles
nobles, et qu'il voulait qu'on lui prsentt tout ce qui tait encore en
ge de voir le monde.

Je ne me le fis pas dire deux fois; et c'est ds ce moment que j'avisai
aux moyens de les dterminer les uns et les autres  se faire prsenter
 la cour, profitant mme de la circonstance du mariage de l'impratrice
pour achever de lever les scrupules que quelques uns m'opposaient
encore; je russis si bien que, hormis les grand'mamans, je fis rentrer
dans le monde tout ce qui tait sur mon catalogue dsign comme ennemi
du gouvernement, et qui tait l'objet de mille autres contes ridicules.
De cette manire, ces familles se trouvrent hors de la porte de leurs
calomniateurs, qui n'eurent plus de possibilit de les rendre encore le
sujet de quelques mauvais rapports, qui auraient fini par les faire
exiler[45].

Les douairires murmuraient un peu, mais toute la jeunesse en gnral en
fut fort aise, parce que cela la fit inviter  tous les plaisirs, dont
elle faisait l'ornement. Je me trouvai particulirement trs bien de
cette mesure, en ce qu'elle me dispensait de jamais avoir rien de
dsagrable  faire vis--vis de qui que ce ft; mais en mme temps il
me resta dans l'esprit qu'il fallait qu'il y et une raison pour que
l'on et toujours fait un monstre de ce faubourg Saint-Germain, que l'on
pouvait dissiper avec des violons.

La vrit est que l'on s'en tait fait un moyen de popularit; on lui
faisait croire qu'on le protgeait contre les rigueurs de l'empereur,
qui ne l'aimait pas et ne cherchait qu'une occasion de le frapper. C'est
ainsi qu'on l'indisposait en lui faisant peur de l'empereur, qui, de son
ct, tait entretenu dans la persuasion que toutes ces anciennes
familles avaient de l'loignement pour lui, parce qu'on ne cessait de
lui dire qu'elles ne passaient leur temps qu' en dire du mal.

J'eus le bonheur de faire disparatre en grande partie cette dsunion
d'une portion de la socit avec l'autre, sans tre oblig de contrarier
personne, et ds-lors ce que l'on appelait le faubourg Saint-Germain
tait plus  la cour que dans une direction oppose comme auparavant. 
cette mme poque, je pris sur moi de mettre en libert sur parole MM.
de Polignac, dont la dtention paraissait ne devoir plus avoir de terme;
je le fis sur les instances de personnes qui me rpondirent qu'ils ne
chercheraient point  abuser de ce que je faisais  leur gard.

Je trouvai du plaisir  obliger ces deux messieurs, et j'en fus aussi
rcompens par un retour d'opinion de la socit, qui me devint moins
dfavorable qu'elle ne l'avait t  mon avnement au ministre. On
commenait  n'avoir plus autant peur de moi. J'avais mis avec intention
de la coquetterie  me charger d'amliorer le sort de MM. de Polignac;
je les avais envoys chercher  Vincennes, et les fis entrer chez moi
par mon jardin, le jour mme o je savais que madame de Polignac, qui me
prenant pour un ogre (d'aprs ce qu'on lui avait dit), devait venir chez
moi toute tremblante pour me demander de lui continuer la permission
d'aller les voir au donjon. Je la reus dans mon cabinet, qui donnait
sur le jardin, et lui fis la surprise de lui remettre son mari et son
frre, qu'elle plaa, pour sa plus grande facilit  aller les visiter,
dans une maison de sant non loin du quartier qu'elle habitait
elle-mme. L'empereur sut cela et ne m'en parla qu'en bons termes; ce
qui est une preuve de plus qu'il n'tait pas naturellement rigoureux, et
que si, par un calcul trs perfide, on ne lui avait pas aussi souvent
rompu la tte de mauvais rapports, jamais personne n'aurait t l'objet
d'une mesure de svrit.

On s'est plu  rpandre que l'empereur avait de la faiblesse pour les
anciens grands seigneurs, et qu'il se serait cru en rpublique, s'il
n'en avait pas t entour.

Ce reproche est mal fond: l'empereur, en arrtant les dsastres de la
rvolution, voulait couvrir tous les partis de sa puissante protection,
et les obliger  se rapprocher. Aurait-on voulu qu'il n'et rappel en
France tous ceux que le malheur des temps en avait fait sortir, que pour
achever plus srement leur destruction? On ne peut pas le penser.
Ds-lors il fallait les mettre  l'abri des traits de la mchancet. Or,
pouvaient-ils tre plus en sret qu'autour de sa personne? Si mme il
les avait placs dans l'administration, quels cris n'aurait-on pas
jets, quand mme ils auraient t capables! Que pouvait-il faire
d'hommes de cour trop gs pour se dfaire des habitudes qu'ils avaient
contractes depuis leur enfance? Il semble qu'il ne pouvait mieux faire
que de les laisser dans leur sphre, c'est--dire les mettre  sa cour,
pour ne pas tre dans le cas de les mettre  Vincennes, o les passions
d'un parti (que l'empereur contenait) cherchaient  les pousser.

Il faut les distinguer et bien connatre les catgories dans lesquelles
ils se subdivisaient, pour juger les reproches que l'on a adresss 
l'empereur de les avoir prfrs  ceux d'illustration nouvelle.

La conduite de l'empereur a t toute politique dans ce cas-l. Il avait
pu remarquer, ds l'aurore de son entre au pouvoir, que toute la
fortune foncire de France tait encore possde par celles des
anciennes familles nobles qui, aprs avoir fait la rvolution de 89, y
avoir adhr, n'avaient pas cess d'habiter les anti-chambres de toutes
les factions qui s'taient arrach le pouvoir depuis Robespierre
inclusivement, jusqu'au directoire, qui les lui lgua avec le mobilier
du palais du Luxembourg.

Ces familles n'avaient garde de manquer de se rapprocher d'un
gouvernement plus fort que celui qu'elles venaient d'abattre, et qui
annonait vouloir gouverner avec modration.

Aussi le premier consul fut-il dispens d'en appeler aucune. Elles
mirent toutes de l'empressement  venir  lui, et l'on vit bientt les
fauteuils du snat occups par MM. les ducs de Luynes, de Praslin et
autres, sans compter nombre de postulans.

Aprs ces familles, il y en avait d'autres, non moins illustres
autrefois, qui avaient pris le parti de l'migration, sans courir la
chance des combats. De ce nombre sont les Archambaud, les Noailles et
autres. Ils avaient trouv moyen de rentrer, mme sous le directoire, en
produisant toute sorte de certificats, tels que des attestations qu'ils
n'avaient point port les armes contre la France.

Le premier consul ne pouvait pas tre plus svre que le gouvernement
directorial. En consquence, il rgularisa la rentre de ces familles,
en les rayant de la liste des migrs, et en leur restituant ceux de
leurs biens qui n'taient pas vendus, toutefois hormis les bois.

Les familles qui avaient pris parti dans la guerre civile taient
rentres dans l'tat social commun, depuis le trait de pacification des
dpartemens de l'Ouest, et par consquent leur fortune foncire leur
tait garantie. Il ne restait,  proprement parler, que la pauvre
noblesse de province, qui avait migr par principes d'honneur et de
dvoment  la cause du roi, qui avait port les armes comme simple
soldat dans l'arme de Cond, et qui, rduite  l'indigence aprs la
dissolution de ce corps, s'tait abandonne au gnreux dsespoir de
venir se jeter en France  tous risques et prils, sans mme prendre la
peine de se procurer des passe-ports autres que ceux que le prince de
Cond lui avait fait dlivrer en la licenciant. Cette confiance de sa
part ne fut point due: non seulement le premier consul dfendit qu'on
l'inquitt, mais il ordonna sous main qu'on ne repousst pas, pour
cause d'migration, les demandes que le plus grand nombre formait pour
obtenir de petites places dans les diffrentes branches de
l'administration, et je dois le dire  la louange de tous, aucun d'eux
n'a manqu aux principes d'honneur, ni aux engagemens qu'il avait
contracts.

Cette classe nombreuse et respectable se trouvait presque totalement
dpouille, parce que le peu de bien qu'elle possdait avant son
migration avait t plus facilement vendu, en raison des facilits
qu'avaient les acqureurs pour les acheter.

Aussi le plus grand nombre d'entre eux tait-il rentr de bonne foi dans
la classe industrielle.

Lorsque le premier consul eut pris la couronne impriale, et qu'il eut
prouv, par consquent, le besoin de faire concourir  son lustre les
notabilits foncires du pays, il dut adopter toutes les familles qui
s'en trouvaient en possession. Il avait bien remarqu, le premier de
tous sans doute, qu'aucune des notabilits cres par sa gloire ne
possdait de fortune foncire patrimoniale, et il s'tait impos d'en
lever de l son institution des majorats, qui eut lieu plus tard, et
dans laquelle il surpassa en munificence tout ce que ses prdcesseurs
avaient fait, sans en excepter Louis XIV, et cela sans prendre une obole
dans le trsor public.

Par un trange abus d'autorit, aprs la paix de 1814, on a dpouill
tous ces donataires des biens qu'il leur avait donns, dont personne
n'avait droit de les priver, et desquels on ne pouvait pas disposer, si
mme il y avait force majeure, sans les indemniser. Les fureurs de
l'esprit de parti peuvent seules expliquer cette aberration d'esprit, et
il doit tre permis d'esprer que ceux qui avaient acquis ces fortunes
en dfendant leur pays trouveront un jour une administration assez
quitable pour les faire indemniser d'une spoliation qu'ils n'avaient
pas consentie; et je ne crains pas d'en appeler  l'honneur de ceux des
migrs qui, ayant perdu leurs biens pour avoir port les armes contre
la France, en ont obtenu le paiement en vertu d'une dcision des
chambres.

L'empereur n'avait donc tmoign aucune prfrence pour les anciennes
familles; il avait t juste envers elles, et hormis quelques ttes
exaltes auxquelles il voulut bien ne pas faire attention, et que l'on
classait gnralement parmi les fous, il n'a eu  se plaindre d'aucune
de ces familles. Il les aimait, parce qu'il avait confiance dans
l'honneur de leur caractre; il s'en entourait avec plaisir, parce
qu'elles ne l'approchaient jamais qu'avec une respectueuse dfrence.
Ces familles, de leur ct, s'taient attaches  lui comme  un ancre
de salut, au sortir d'une tempte qui avait failli les engloutir.

Toutes s'taient montres sensibles  la gloire nationale, et au lustre
qu'il faisait rejaillir sur tous les genres de services, et j'en appelle
 ceux qui sont les plus opposs  ces familles, qu'ils disent quel est
l'individu, parmi elles, qui, tant attach au service ou  la personne
de l'empereur, a fait un trafic de son devoir ou de son honneur pour se
crer une position nouvelle au milieu des dsastres de 1814.




CHAPITRE XXXI.

Prisonniers d'tat.--Leur nombre.--Leurs dlits.--Prtres
immoraux.--Visites annuelles des prisons d'tat par deux conseillers
d'tat.--Leurs rapports au conseil priv.--Anecdote sur deux
conseillers.


Dans les premires semaines de mon administration, l'empereur voulut
revoir les motifs de la dtention des prisonniers d'tat; je dus
commencer par les examiner moi-mme, et j'avoue que je ne jetais qu'en
tremblant un regard observateur sur les registres de ces dtenus, parce
que, d'aprs ce que j'avais entendu dire, je m'attendais  trouver des
gouffres o des victimes innocentes taient enterres toutes vivantes.
Dans quelle erreur l'on tait, et combien la lche calomnie s'est
exerce sur ce point! Je vais expliquer sans dtour dans quel tat j'ai
trouv cette partie de mon administration.

On appelait prisonnier d'tat un dtenu qui ne pouvait pas tre jug par
les tribunaux, parce que sa famille s'tait runie pour demander sa
rclusion et viter la diffamation d'un jugement qui aurait t port
contre lui. Dans ce cas, la famille faisait une demande en forme 
l'administration locale, qui faisait constater la ralit des motifs que
les parens avaient pour faire dtenir le membre de leur famille qui
avait encouru une peine infamante; aprs les avoir reconnus et
certifis, l'administration du lieu en faisait un rapport au ministre de
la police, qui demandait l'agrment de l'empereur pour constituer le
prisonnier, et afin d'viter des humiliations  sa famille, on le
transfrait dans une maison de dtention fort loigne. Ceci avait, en
quelque sorte, remplac les lettres de cachet de l'ancien rgime; et
comme on n'avait plus de colonies o l'on pouvait, comme autrefois,
envoyer tous les mauvais sujets, il avait bien fallu adopter un moyen
d'en dbarrasser la socit, sur la demande et dans l'intrt des
familles.

Aprs cette espce de prisonniers, il y en avait une autre qui tait
compose d'hommes ayant pass aux tribunaux pour des cas graves dans
lesquels ils avaient t impliqus, et dont ils s'taient tirs par
quelques incidens qui les avaient mis hors de l'atteinte de la loi, mais
qui cependant n'en taient pas moins les complices de quelques bandes de
chauffeurs, de voleurs de recette publique et de messageries, et qui,
croyant dguiser leurs dsordres en les mettant sous la couleur d'un
parti, se donnaient le nom de royalistes, ou enfin qui taient les
moteurs reconnus de tous les mauvais sujets d'un quartier. Ces hommes
taient le plus souvent retenus aprs le jugement, soit  la requte du
procureur imprial prs le tribunal mme, ou  la demande de
l'administration des lieux, fonde sur la conservation de l'ordre et de
la tranquillit publique; mais jamais ils n'taient retenus
arbitrairement.

Une troisime classe tait celle des dtenus pour dlits politiques;
tout le monde s'imaginait qu'elle tait fort nombreuse, et c'tait celle
qui l'tait le moins: elle ne s'levait pas  plus de quarante personnes
sur la population de la France, de la Belgique, du Pimont, de la
Toscane et des tats romains; ce n'est pas dans la proportion d'un par
million.

Il faut comprendre l dedans les individus arrts  la suite de la
guerre civile, et qui s'taient derechef mis dans des entreprises
hasardeuses: la plus grande partie taient susceptibles d'tre renvoys
devant des tribunaux spciaux d'o assurment pas un ne serait revenu.
C'est l'empereur qui ne le voulut pas, parce que, disait-il, le temps
arrangeait tout, et qu'il rendrait la raison  ces individus, comme elle
tait revenue  tant d'autres en France.

Il faut y comprendre ceux qui avaient t condamns  mort, et dont la
peine avait t commue en une dtention indfinie. Il faut enfin y
comprendre les prtres qui avaient t arrts pour avoir employ leur
ministre  mettre le trouble dans les familles. Par exemple, j'ai connu
tels de ces misrables qui s'taient servis de la confession pour porter
de jeunes femmes, assez faibles pour les couter,  rompre le lien
conjugal qui les unissait avec leurs maris, sous prtexte que ceux-ci
avaient servi l'tat, ou qu'ils avaient achet des biens nationaux. Il y
en avait d'autres qui avaient refus le baptme  des enfans ns de
mariages contracts pendant la rvolution; enfin il y avait de ces
prtres dtenus pour avoir attir chez eux, sous prtexte d'exercices de
pit, des jeunes filles qu'ils avaient ensuite soumises  toute la
dpravation la plus honteuse. Ce n'tait pas par mnagement pour ces
hypocrites qu'on ne les avait point envoys devant les tribunaux, mais
c'tait  cause de la honte qui en serait retombe sur la famille des
enfans dont ils avaient souill l'innocence, par mnagement pour le
clerg et par respect pour la morale publique.

Toutes ces diffrentes classes de prisonniers formaient un total de six
cents et quelques personnes, en y comprenant les trangers, c'est--dire
ceux que l'on avait trouvs dans cet tat en runissant un pays  la
France, de mme que les Espagnols qui, aprs avoir prt serment au roi
Joseph, l'avaient trahi pour passer chez les insurgs o ils avaient t
repris[46].

Il ne s'est pas pass un an du rgne de l'empereur, sans que lui-mme
crivt au ministre de la police, pour lui faire connatre qu'il avait
nomm par dcret deux conseillers d'tat pour aller faire la visite de
tous les prisonniers d'tat, et qu'il et (le ministre de la police) 
leur communiquer tous les documens en vertu desquels chacun tait arrt
et retenu. Il fallait alors remettre  ces deux conseillers d'tat le
dossier de chaque dtenu, et avec cette quantit de papiers, ils
faisaient le tour de toutes les prisons de France dans lesquelles ces
prisonniers se trouvaient renferms.

Ils avaient un ordre du ministre de la police pour qu'on les leur ouvrt
autant de fois que bon leur semblerait. Ils avaient pour instruction de
visiter les prisonniers homme par homme, et afin que l'on n'en
soustrayt pas, ils commenaient par constater si l'tat que leur avait
remis le ministre de la police  leur dpart de Paris tait conforme au
registre du greffe de la prison, d'aprs lequel on fait les feuilles de
dpense des prisonniers, en sorte que si on avait voulu en mettre un de
plus dans la prison sans l'enregistrer au greffe il en serait rsult
que le commandant de la maison ou chteau fort aurait d l'entretenir de
ses propres deniers, ce qui serait une supposition invraisemblable. Par
l on s'assurait d'une manire bien vidente qu'il n'y avait pas un
prisonnier de plus que ceux que l'on montrait. Aprs cela, les
conseillers d'tat les interrogeaient l'un aprs l'autre, et taient
chargs de constater la validit des motifs pour lesquels ils taient
dtenus; ils crivaient aux familles, ils voyaient les autorits des
lieux, et faisaient ainsi la censure rigoureuse du ministre de la
police.

Cette visite durait plusieurs mois, et c'tait ordinairement au mois de
novembre que l'empereur entendait le rapport des conseillers d'tat, qui
taient le plus souvent de retour  la fin d'octobre. Ce rapport se
faisait en conseil priv, lequel tait compos de l'archi-chancelier, de
l'archi-trsorier, du prince de Bnvent, du grand-juge, du ministre de
la guerre, de celui de l'intrieur, de celui de la police, des prsidens
du tribunal de cassation, des prsidens des sections de l'intrieur et
de lgislation du conseil d'tat, de plusieurs snateurs, des quatre
conseillers d'tat attachs au ministre de la police, et enfin du
secrtaire d'tat.

Devant ce conseil ainsi compos, les deux conseillers d'tat lisaient
leurs rapports, et donnaient leur opinion sur chacun des prisonniers
qu'ils avaient visits; aprs qu'ils avaient parl sur un individu, le
ministre de la police tait oblig de faire connatre les motifs de sa
dtention: alors l'empereur prenait l'opinion du conseil, membre par
membre, sur chaque individu; soit pour maintenir sa dtention, soit pour
le mettre en libert.

Tout ne pouvait pas se faire en une seule sance; mais peu importait, on
y revenait jusqu' ce qu'il et t prononc sur le dernier prisonnier.

Aprs ce travail, le ministre-secrtaire d'tat faisait le relev des
individus mis en libert et de ceux maintenus en dtention; il adressait
au ministre de la police une expdition du procs-verbal de ces
diffrentes sances, avec le rsultat du travail qui y avait t arrt:
alors le ministre de la police dlivrait aux commandans des diffrens
donjons o taient les prisonniers, l'ordre de les mettre en libert.

En supposant qu'il y et eu quelques projets d'en luder l'excution,
cela n'aurait pas pu se faire, parce que le ministre-secrtaire d'tat
faisait la mme expdition au grand-juge qu'au ministre de la police; le
grand-juge chargeait les procureurs impriaux de veiller  l'excution
des dispositions du dcret de l'empereur, et de lui en rendre compte.

Voil au juste l'quit avec laquelle on dcidait de la libert des
citoyens. Je n'ai jamais connu de _dtentions caches_[47], ni aucune
espce de mauvais traitemens ordonns par l'empereur, et j'ai reu vingt
ordres de lui, dans lesquels il me recommandait de ne jamais me
permettre de sortir des bornes de la constitution, sans auparavant lui
faire connatre le cas qui aurait pu m'y obliger. J'ai mme reu une
fois une lettre de lui, dans laquelle il me disait qu'il y avait deux
arbitraires de trop en France, le sien et le mien.

Je me rappelle qu' un de ces conseils privs, l'empereur s'aperut que,
dans le rapport que lui avaient fait, de la visite des prisons, deux
conseillers d'tat, qui taient MM. Dubois et Corvetto, qu'il chargeait
assez souvent de ces sortes de tournes, ils ne prsentaient pas
d'opinion  eux sur les notes que je leur avais remises, avant leur
dpart, sur une prison des Alpes. L'empereur devina qu'ils n'y avaient
pas t. Il leur en fit la question; ils n'osrent pas lui dguiser la
vrit, et ils se bornrent  dire, pour leur justification, qu'ils
avaient appris son retour  Paris plus tt qu'ils ne le pensaient, et
qu'ils n'avaient pas voulu allonger leur tourne, dans la crainte de lui
faire attendre leurs rapports. L'empereur leur tmoigna beaucoup de
mcontentement, et les fit partir ds le lendemain pour leur faire
visiter cette prison.

FIN DU QUATRIME VOLUME.




NOTES

[1: Le mme qui depuis a t ambassadeur  Paris.]

[2: L'empereur Napolon, tranquillis (par les conventions d'Erfurth)
sur les affaires d'Allemagne, fit passer de puissans renforts  ses
armes d'Espagne, et se rendit lui-mme dans la Pninsule pour diriger
les oprations dans une campagne brillante et qui semblait dcisive; il
dispersa les armes espagnoles, roccupa Madrid, et obligea une arme
anglaise qui s'tait avance jusqu' Toro  se rembarquer  la Corogne.
Ces succs faisaient prvoir la conqute prochaine de toute la
Pninsule; mais l'activit que l'Autriche continuait  mettre dans ses
armemens obligea l'empereur des Franais  quitter l'Espagne pour
retourner en toute hte  Paris.

Les sacrifices que le trait de Presbourg avait arrachs  l'Autriche
taient trop grands pour que le cabinet de Vienne pt se rsigner  les
supporter avec patience; mais la dsorganisation de ses armes, suite
invitable des revers multiplis qu'elle avait essuys, l'avait empch
jusque-l de se livrer  la ralisation des projets qu'elle nourrissait
en secret. Il n'avait pas saisi l'occasion que la guerre de la France
avec la Russie lui avait prsente; il jugea plus propice celle que
semblaient lui offrir les vnemens d'Espagne et les embarras qu'ils
suscitaient  Napolon.

Le cabinet de Vienne commena donc avec scurit les prparatifs de la
guerre. L'entrevue d'Erfurth augmenta les alarmes des ministres de
l'empereur Franois; mais comme leurs armemens n'avaient pas encore
atteint le degr de maturit convenable, ils rsolurent de dissimuler
avec la France. Ils russirent mme  endormir l'empereur Napolon, qui,
rassur par leurs protestations, ne craignit pas de porter en Espagne la
majeure partie de ses forces. Profitant de ces circonstances, l'Autriche
poussa ses armemens avec une vigueur qui ne laissait plus de doute sur
la nature de ses projets.

L'empereur Napolon dsirait sincrement viter une nouvelle guerre,
qui devait faire une diversion fcheuse  ses affaires en Espagne; mais
toutes ses dmarches pour en venir  un accommodement ne furent
considres par les Autrichiens que comme un aveu de sa faiblesse, et ne
servirent qu' les fortifier dans leurs projets, en leur persuadant
qu'ils prendraient la France au dpourvu.

Le rle que la Russie avait  jouer devenait difficile. D'un ct, il
n'tait pas de son intrt de cooprer  la ruine de la seule puissance
qui prsentt encore une masse intermdiaire entre elle et l'empire de
Napolon. D'un autre ct, elle ne pouvait refuser d'assister la France
sans violer ouvertement les engagemens contracts envers elle, et dont
aucune infraction de la part de Napolon n'avait affaibli la saintet.
D'ailleurs, quand mme le cabinet de Ptersbourg, passant par dessus ces
considrations morales en faveur de plus hautes vues politiques, se ft
dcid  soutenir l'Autriche, il n'aurait pu le faire efficacement 
cause de l'loignement de ses armes, occupes des affaires de la Sude
et de la Turquie, et le faible corps qui lui restait de disponible sur
les frontires de la Gallicie n'aurait fait que participer aux revers de
l'Autriche sans pouvoir y remdier.

_Histoire militaire de la campagne de Russie_ par le colonel Boutourlin,
tom. 1er, p. 36.]

[3: Il avait reu un second courrier de Saint-Ptersbourg.]

[4: Un corps de cinquante mille hommes n'tait pas en tat de prendre
l'offensive, et ds-lors aurait t sans cesse dans une position
d'observation.]

[5: Paris, le 12 avril 1809.

Au prince de Neufchtel,

Mon cousin,

Je reois vos lettres du 8. Je trouve fort ridicule qu'on envoie des
farines de Metz et de Nancy sur Donawert; c'est le moyen de ne rien
avoir, d'craser le pays de transports, et de faire de trs grandes
dpenses. Je ne m'attendais pas  de pareilles mesures. Il tait bien
plus simple de faire passer des marchs, dans un pays aussi abondant en
bl que l'Allemagne; on aurait eu en vingt-quatre heures tous les bls
et farines qu'on aurait voulu. Vous ne me mandez pas si les boulangers
et les constructeurs de fours, dont j'ai ordonn la rquisition  Metz,
Strasbourg et Nancy, sont arrivs. Je suis fch que vous ne m'ayez pas
crit l-dessus; cela est trs-important. Faites lever une compagnie de
maons bavarois  Munich. Je les prendrai  mes frais; vous savez qu'on
ne saurait trop en avoir. Je vous ai crit hier matin par le tlgraphe,
 midi par l'estafette: en rflchissant sur les pices que j'ai dans
les mains, je me confirme dans l'ide que l'ennemi veut commencer les
hostilits du 15 au 20. Je suppose que le duc de Rivoli arrivera le 15
sur le Leck,  Landsberg ou  Augsbourg. Il me tarde de savoir le jour
positif o le duc d'Auerstaedt arrivera  Ratisbonne avec son arme,
quand la cavalerie lgre du gnral Montbrun et la grosse cavalerie du
gnral Nansouty arriveront entre Ratisbonne, Munich et le Leck, de
manire  pouvoir se former sur le Leck, si l'ennemi prenait l'offensive
avant que nous fussions prts. Il me tarde aussi de vous savoir 
Augsbourg. Je suppose que, sans s'arrter aux mesures prises, le
commissaire que j'ai envoy  Donawert aura fait des marchs ou requis
le bl et la farine ncessaires. J'ai envoy  Insbruck mon officier
d'ordonnance Constantin; dpchez-lui un courrier pour qu'il vous donne
l'itinraire des quatre mille hommes qui arrivent d'Italie par le Tyrol,
et des nouvelles de ce que l'ennemi fait de ce ct. Donnez ordre au
gnral Moulin, qui est  Strasbourg, de se rendre  Augsbourg pour
prendre le commandement de la ville.

Sur ce, etc.

_P.S._ Je vous prie bien de dire  Daru que mon intention est de ne rien
tirer de France de tout ce qu'on peut se procurer en Allemagne; qu'on
n'aille pas traner  la suite de l'arme un tas de couvertures, de
matelas, de linge, ce qui occasionne d'immenses dpenses, et fait qu'on
manque de tout, tandis qu'avec l'argent qu'on y emploierait  Munich, 
Augsbourg, et partout o nous serons, on sera abondamment pourvu de
tout.

NAPOLON.
]

[6: Paris, 10 avril 1809  midi.

     Au prince de Neuchtel.

     Mon cousin,

Je vous ai crit par le tlgraphe la dpche ci-jointe. Des dpches
interceptes, adresses  M. de Metternich par sa cour, et la demande
qu'il fait de ses passe-ports, font assez comprendre que l'Autriche va
commencer les hostilits, si elle ne les a dj commences. Il est
convenable que le duc de Rivoli se rende  Augsbourg avec son corps; que
les Wurtembergeois se rendent galement  Augsbourg, et que vous vous y
rendiez de votre personne. Ainsi, vous aurez en peu de temps runi 
Augsbourg beaucoup de troupes. Communiquez cet avis au duc de Dantzick.
La division Saint-Hilaire, les divisions Nansouty et Montbrun doivent
tre  Ratisbonne depuis le 6; le duc d'Auerstaedt doit avoir son
quartier-gnral  Nuremberg. Prvenez-le que tout porte  penser que
les Autrichiens vont commencer l'attaque, et que, s'ils attaquent avant
le 15, tout doit se porter sur le Lech. Vous communiquerez tout cela
confidentiellement au roi de Bavire.--crivez au prince de Ponte-Corvo,
que l'Autriche va attaquer, que si elle ne l'a pas fait, le langage et
les dpches de M. de Metternich font juger que tout cela est trs
imminent; qu'il serait convenable que le roi de Saxe se retirt sur une
de ses maisons de campagne du cot de Leipsick.--Prvenez le gnral
Dupas, pour qu'il ne se trouve point expos, et pour qu'en cas que
l'ennemi attaque avant que son mouvement ne soit fini, il se concentre
sur Augsbourg. Comme les Autrichiens sont fort lents, il serait possible
qu'ils n'attaquassent pas avant le 15; alors ce serait diffrent, car
moi-mme je vais partir. Dans tous les cas, il n'y aurait pas
d'inconvnient que la cour de Bavire se tnt prte  faire un voyage 
Augsbourg. Si l'ennemi ne fait aucun mouvement, vous pourrez toujours
faire celui du duc de Rivoli sur Augsbourg; celui des Wurtembergeois sur
Ausbourg ou Ran, selon que vous le jugerez convenable, et celui de la
cavalerie lgre, et des _divisions Nansouty et Saint-Hilaire_ sur
Landshut ou Freising, selon les vnemens. Le duc d'Auerstaedt aura son
quartier-gnral  Ratisbonne, et son arme se placera  une journe
autour de cette ville, et cela dans tous les vnemens. Les Bavarois ne
feront aucun mouvement si l'_ennemi n'en fait pas_. Quant  la division
Rouger, elle se rapprochera de Donawert, si elle ne peut pas attendre la
division Dupas.

     NAPOLON.
]

[8: Depuis qu'il tait devenu protecteur de la confdration du Rhin, il
avait acquis du prince de Baden, le territoire sur lequel avait t
construit l'ancien fort de Kehl sous Louis XIV, et il le fit
reconstruire.--Il faisait de mme construire une tte de pont 
Mayence.]

[9: Ce corps de Klenau avait quarante mille hommes.]

[10: Le pont de Ratisbonne est le seul en pierre qui existe sur le
Danube depuis Ulm, o le fleuve est peu considrable, jusqu' la mer. Ce
pont est un ouvrage des Romains. Il est construit en grs et briques
minces et lis avec du ciment de Pouzolane; ce monument est  l'abri des
destructions.]

[11: Lettre de Napolon au marchal Massna.

     Donawert, le 18 avril 1809.

     Mon cousin,

Je reois votre lettre; la division que vous avez  Landsberg, et les
quatre rgimens de cavalerie lgre, doivent tcher de gagner Aicha, ou
au moins faire ce qu'ils pourront sur la route d'Augsbourg  Aicha; mais
il est indispensable que le gnral Oudinot, avec son corps et vos trois
autres divisions, que vos cuirassiers et ce que vous avez d'autre
cavalerie couchent  Pfaffenhofen. Dans un seul mot vous allez
comprendre ce dont il s'agit. Le prince Charles avec toute son arme a
dbouch hier de Landshut sur Ratisbonne; il avait trois corps d'arme,
valus  quatre-vingt mille hommes. Les Bavarois se sont battus toute
la journe avec son avant-garde, entre Siegenbourg et le Danube.
Cependant aujourd'hui 18, le duc d'Auerstaedt, qui a soixante mille
hommes franais, part de Ratisbonne et se porte sur Neustadt; ainsi, lui
et les Bavarois agiront de concert contre le prince Charles. Dans la
journe de demain 19, tout ce qui sera arriv  Pfaffenhofen de votre
corps, auquel se joindront les Wurtembergeois, une division de
cuirassiers et tout ce qu'on pourra, pourra agir, soit pour tomber sur
les derrires du prince Charles, soit pour tomber sur la colonne de
Freysing et de Maubourg, et enfin entrer en ligne. Tout porte donc 
penser qu'entre le 18, le 19 et le 20, toutes les affaires de
l'Allemagne seront dcides. Aujourd'hui 18, l'arme bavaroise peut
encore continuer  se battre sans grand rsultat, puisqu'ils cdent
toujours du terrain, ce qui harcle et retarde d'autant la marche de
l'arme ennemie. Le duc d'Auerstaedt est prvenu de tout, et le gnral
Wrede lui envoie tous les prisonniers. Aujourd'hui il est possible que
l'on tire quelques coups de fusil. Entre Ratisbonne et le lieu o tait
le prince Charles, il n'y avait encore que neuf lieues. Ce n'est donc
que le 19 qu'il peut y avoir quelque chose; et vous voyez actuellement
d'un coup d'oeil, que jamais circonstance ne voulut qu'un mouvement ft
plus actif et plus rapide que celui-ci. Sans doute que le duc
d'Auerstaedt, qui a prs de soixante mille hommes, peut  la rigueur se
tirer honorablement de cette affaire; mais je regarde l'ennemi comme
perdu si Oudinot et vos trois divisions ont dbouch avant le jour, et
si dans cette circonstance importante, vous faites sentir  mes troupes
ce qu'il faut qu'elles fassent. Envoyez des postes de cavalerie au loin.
Il parat que les Autrichiens ont  Munich et sur cette direction un
corps de douze mille hommes. L'importance de votre mouvement est telle,
qu'il est possible que je vienne moi-mme joindre votre corps. Votre
cavalerie qui tait  Wachau peut en partir, se diriger et venir vous
rejoindre  Pfaffenhofen. Quant au gnral qui est  Landsberg, il forme
avec son corps notre arrire-garde, qui sera  six  sept lieues de
distance. Cela peut tre utile et n'a pas d'inconvnient. S'il le faut,
il aura toujours rejoint le deuxime ou le troisime jour. Enfin, les
quatre rgimens de cavalerie lgre peuvent mme, au plus tard aprs
demain, avoir rejoint votre tte.

Sur ce, je prie Dieu, etc.]

[12: Lettre du major-gnral  l'archiduc Maximilien.

     10 mars 1809.

     Monseigneur,

Le duc de Montebello a envoy ce matin  Votre Altesse un officier
parlementaire, accompagn d'un trompette. Cet officier n'est pas revenu;
je la prie de me faire connatre quand elle a l'intention de le
renvoyer. Le procd peu usit qu'on a eu dans cette circonstance,
m'oblige  me servir des habitans de la ville pour communiquer avec
Votre Altesse. S. M. l'empereur et roi, mon souverain, ayant t conduit
 Vienne par les vnemens de la guerre, dsire pargner  la grande et
intressante population de cette capitale les calamits dont elle est
menace. Elle me charge de reprsenter  Votre Altesse que, si elle
continue  vouloir dfendre la place, elle occasionnera la destruction
d'une des plus belles villes de l'Europe, et fera supporter les malheurs
de la guerre  une multitude d'individus que leur tat, leur sexe et
leur ge devraient rendre tout--fait trangers aux maux causs par les
armes.

L'empereur mon souverain a manifest dans tous les pays o la guerre l'a
fait pntrer sa sollicitude pour pargner de pareils dsastres aux
populations non armes. Votre altesse doit tre persuade que Sa Majest
est sensiblement affecte de voir toucher au moment de sa ruine cette
grande ville, qu'elle regarde comme un titre de gloire d'avoir dj
sauve. Cependant, contre l'usage tabli dans les forteresses, votre
altesse a fait tirer le canon du ct des faubourgs, et ce canon pouvait
tuer non un ennemi de votre souverain, mais la femme ou l'enfant d'un de
ses plus fidles serviteurs. J'ai l'honneur d'observer  Votre Altesse
que, pendant cette journe, l'empereur s'est refus  laisser entrer
aucunes troupes dans les faubourgs, se contentant seulement d'en occuper
les portes, et de faire circuler des patrouilles, pour maintenir
l'ordre. Mais si Votre Altesse continue  vouloir dfendre la place, Sa
Majest sera force de faire commencer les travaux d'attaque, et la
ruine de cette capitale sera consomme en trente-six heures, par le feu
des obus et des bombes de nos batteries, comme la ville extrieure sera
dtruite par l'effet des vtres. Sa Majest ne doute pas que toutes ces
considrations n'influent sur Votre Altesse, et ne l'engagent  renoncer
 un projet qui ne retarderait que de quelques momens la prise de la
ville. Je prie Votre Altesse de me faire connatre sa dernire
rsolution.

     _Sign_, ALEXANDRE BERTHIER.

]

[13: Ce bras est celui dont le commerce se sert pour la navigation; il
est toujours rempli de bateaux.]

[14: Monsieur le vice-amiral Decrs,

Je dsire avoir un des bataillons de la flottille  l'arme du Rhin.
Voici quel serait mon but: faites-moi connatre s'il serait rempli.
Douze cents marins seraient fort utiles  cette arme pour le passage
des rivires et pour la navigation du Danube. Nos marins de la garde
m'ont rendu de grands services dans la dernire campagne; mais ils
faisaient un service qui tait indigne d'eux. Les marins qui composent
les bataillons de la flottille savent-ils tous nager? sont-ils tous
capables de mener un bateau dans une rade ou dans une rivire?
savent-ils l'exercice d'infanterie? S'ils ont cette instruction, ils me
seront fort utiles. Il faudrait envoyer avec eux quelques officiers de
l'artillerie de marine, et une centaine d'ouvriers avec leurs outils. Ce
serait une grande ressource pour le passage et la navigation des
rivires. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

     Paris, le 9 mars 1809.

     NAPOLON.
]

[15: Au marchal Massna,

     23 mai 1809, aprs minuit.

L'empereur arriva au premier pont sur le petit bras. Le pont de
chevalets est rompu: on donne des ordres pour le rparer. Mais il est
ncessaire que vous y envoyiez des sapeurs pour faire deux ponts de
chevalets au lieu d'un. Ce qui sera plus long, c'est le premier pont sur
le grand bras, qui est  moiti dfait, et qui ne peut tre reconstruit
au plus tt que vers la fin de la journe de demain. Il est donc
ncessaire que vous teniez fortement la tte du premier pont que vous
passez demain matin; c'est--dire de placer de l'artillerie et de
retirer les pontons, pour faire croire  l'ennemi, d'aprs votre
disposition, que nous nous rservons les moyens de rejeter le pont pour
passer, ce qui tiendra l'ennemi en respect. Mais le fait est qu'il
faudra, aussitt que les pontons seront retirs, les faire charger sur
des haquets avec les cordages, ancres, poutrelles, madriers, etc., pour
les envoyer de suite au pont du grand bras, pour lequel il manque
quatorze ou quinze bateaux. Vous enverrez les compagnies de pontonniers
qui sont avec vous pour aider  faire le pont. Vous sentez combien tout
ceci demande d'activit, etc.

L'empereur passe de l'autre ct pour activer tous les moyens, et
surtout pour faire passer des vivres. L'important est donc de vous tenir
fortement et avec beaucoup de canons dans la premire le, et d'envoyer
vos pontons pour le pont rompu.

     ALEXANDRE.
]

[16: L'empereur ne voyait jamais faire des efforts de vaillance aux
troupes sans prouver le besoin d'honorer la mmoire des braves de
quelque pays ou sicle que ce ft. Au milieu de ses occupations 
Vienne, en 1809, il fit quelque chose pour celle du chevalier Bayard. Ce
guerrier, comme l'on sait, tait du Dauphin; il tait n en 1474, et
mourut en 1524,  la retraite de Rebec, dans le Milanais.

L'empereur fit relever et rparer  grands frais la chapelle dans
laquelle ce hros avait t baptis au village de la Martinire.

L'empereur ordonna que l'on y portt en crmonie le coeur du chevalier
Bayard, qui avait chapp aux fureurs insenses de nos discordes
civiles, et, pour donner plus de pompe  cet hommage rendu  la mmoire
du hros, l'empereur ordonna  toutes les autorits civiles et
militaires d'y assister, et en se rendant sur les lieux, de ne rien
omettre de tout ce qui pouvait donner un nouvel clat aux vertus du
hros dont on rgnrait la mmoire. On mit sur la bote de plomb qui
contenait le coeur du chevalier sans peur et sans reproche une
inscription  sa louange. L'empereur l'avait dicte lui-mme.]

[17: Lettre du prince Poniatowski au major-gnral.

     Au quartier-gnral de Pulawy, le 27 juin 1809.

     Monseigneur,

J'avais eu l'honneur de porter  la connaissance de Votre Altesse
Srnissime, en date du 21 de ce mois, que, malgr l'engagement positif
pris par le prince Galitzin, de faire passer ce jour deux divisions de
son arme au-del du San, on ne s'apercevait d'aucune disposition pour
cet objet. En effet, sous prtexte de manque de vivres, cette mesure n'a
t effectue qu'en partie deux jours aprs, avec la mme lenteur qui a
caractris jusqu'ici tous les mouvemens des troupes russes. Ces retards
ont donn au corps autrichien, qui s'tait port sur la rive droite de
la Vistule, le temps de faire sa retraite avec la plus grande
tranquillit; on n'a, en aucune manire, cherch  l'inquiter. La
connaissance certaine que, ds cette poque, on eut  l'arme
autrichienne que celle aux ordres du prince Galitzin ne passerait pas la
Vistule, a engag l'archiduc Ferdinand  porter avec rapidit la plus
grande partie de ses forces, savoir: environ vingt-cinq mille hommes
jusque sur la Pilia, et de menacer ainsi les frontires du duch. Ce
mouvement m'a mis dans le cas de me porter sur Pulawy. Les troupes sous
mes ordres s'y trouvent depuis trois jours. Au moyen du pont que j'y ai
fait jeter sur la Vistule, je puis de ce point, sans quitter la
Gallicie, observer la marche ultrieure de l'ennemi, me porter au besoin
sur la rive gauche, et, en manoeuvrant sur une des extrmits de sa
ligne, lier par-l mes oprations avec celles des gnraux Dombrowsky et
Sockolniki, qui, avec environ huit mille hommes, ont pris une position 
Gora. Toute ma cavalerie, jete vers Zwolin et Radom, soutenue par
l'infanterie, observe les mouvemens de l'ennemi, et se trouve  porte
de se runir sur le point o il sera possible d'agir le plus
avantageusement. Je ne ngligerai aucune occasion, et quand mme des
circonstances favorables ne permettraient point aux troupes polonaises
d'obtenir de nouveaux succs, je remplirai toujours les intentions de sa
majest l'empereur, en occupant ici un corps de troupes autrichiennes
infiniment plus fortes que celles que j'ai  leur opposer. L'arrive de
l'arme russe en Gallicie, et les vnemens auxquels elle a donn lieu,
ayant permis  l'ennemi d'inquiter une partie de la Gallicie situe sur
la rive droite de la Vistule, cette circonstance a ralenti
ncessairement les nouvelles formations, et les gnraux russes y
contribuent encore plus, en mettant partout o ils arrivent, des
employs autrichiens, qui se font un devoir de tourmenter les habitans,
et d'touffer tout ce qui peut tre contraire aux intrts de leur
souverain. J'espre cependant que le zle  toute preuve des Galliciens
saura vaincre cette nouvelle entrave, et que nous ne serons point
frustrs des moyens qu'offre le pays pour ajouter  nos forces, si le
manque total d'armes ne met des bornes  leur dsir de mriter une
patrie, en se rendant dignes de la protection de l'empereur. Veuillez
bien, Monseigneur, agrer l'assurance de ma haute considration.

Le gnral de division, commandant les troupes polonaises du neuvime
corps. JOSEPH, prince PONIATOWSKI.]

[18: Rapport du major-gnral au baron de Wimpfen.

     Schoenbrunn, le 30 juin 1809.

Aussitt que j'ai reu votre lettre du 18, monsieur le baron de
Wimpfen, je l'ai mise sous les yeux de l'empereur. Les travaux que vous
avez faits devant Presbourg, les mouvemens de bateaux faits sur les
quais, l'occupation des les retranches, ont, d'aprs le rapport du
gnral franais commandant, motiv l'attaque de cette ville. Il est
conforme aux principes de la guerre qu'on cherche  djouer les projets
de son ennemi, et toutes les fois qu'on fait des prparatifs offensifs
prs d'une grande ville, elle se trouve ncessairement expose  de
grands dommages, et c'est  ceux qui ont choisi ce point d'oprations
qu'il faut les attribuer. Toutefois, monsieur le gnral Wimpfen, il a
suffi  S. M. de savoir qu'il tait agrable  votre gnralissime que
l'attaque de Presbourg cesst, pour qu'il m'ait autoris  en donner
l'ordre. L'empereur, mon souverain, n'a pas fait attention aux
proclamations de jeunes princes sans exprience; mais il a t fch que
S. A. I. l'archiduc Charles, pour lequel, depuis seize ans, il tmoigne
l'estime due  ses grandes qualits, ait aussi tenu un langage que S. M.
n'attribue qu' l'entranement des circonstances. Elle vous prie de
faire agrer  votre gnralissime ses complimens. Je vous prie,
Monsieur, etc.,

     ALEXANDRE.
]

[19: Tous les grands tats militaires ont eu, pour la plupart, des
ingnieurs qui se sont amuss  lever la topographie des environs de la
mtropole, et qui ont accompagn leurs reconnaissances d'un mmoire de
dfense, en forme de plan de campagne, dans lequel ils indiquent les
positions  prendre dans un cas d'invasion de la part d'ennemis qui
pntreraient jusqu'au centre de la monarchie. Ils ont tout prvu, et
ont donn des conseils pour toutes les circonstances. Les mmoires sont
accompagns de beaux plans, o le campement de chaque corps est dsign;
la position des grand'gardes, des sentinelles, les moindres dtails de
l'tablissement du camp y sont rigoureusement soigns; mais ces hommes
habiles n'ont oubli qu'une chose, c'est de placer l'arme ennemie comme
il arrive toujours.

Nous avons trouv dans le cabinet imprial de Vienne un ouvrage prcieux
comme topographie, accompagn d'un mmoire de dfense pour le cas o se
trouvait prcisment la monarchie autrichienne. La carte des environs de
Vienne offrait le trac d'un camp pour dfendre le passage de la marche
en se plaant  Schloshoff, et celui d'un second camp, en prenant
absolument la position qu'a prise l'archiduc Charles  Wagram.
L'ingnieur autrichien qui a fait ce bel ouvrage n'a pas dit un mot de
l'le de Lobau, ni de six ponts jets dans une nuit, et certainement
s'il avait pu se douter que cette vaste le deviendrait une place
d'armes, de laquelle on ferait dboucher cent quatre-vingt mille hommes,
il n'aurait pas donn le conseil de les laisser passer librement, et
d'aller les attendre  Wagram.]

[20: Il commandait toute la cavalerie.]

[21: Dans les jours qui suivirent celui de la bataille, le gnral La
Riboissire qui commandait l'artillerie de l'arme, ayant besoin de
boulets, fit mettre  l'ordre de toute l'arme, qu'il paierait cinq sols
par boulet de canon ramass sur le champ de bataille, et qui serait
rapport au parc d'artillerie; je tiens de lui-mme qu'on en rapporta
vingt-six mille autrichiens seulement. On peut bien valuer que la
moiti n'a pu tre trouve.]

[22: Lettre de Bernadotte au major-gnral.

     Retz, le 6 mai 1809.

     Prince,

J'ai reu la lettre que Votre Altesse m'a crite de Burckausen sous la
date du 30 avril. Votre Altesse ne me parlant plus de rester entre
Ratisbonne et la Bohme, je suis venu de Nabburg  Retz, et je me
dispose  entrer en Bohme par Waldmnchen. Le commandant du petit corps
laiss  Cham par le gnral Montbrun me marque qu'avant-hier ses postes
 Neumarck et Waldmnchen ont t attaqus et forcs de se replier sur
Furth et Schontal. Il me marque aussi que les avant-postes autrichiens
sur ce point sont forts de deux bataillons et six escadrons, et qu'ils
ont en outre quatre mille hommes camps  Klatau. Votre Altesse m'avait
autoris  appeler  mon corps d'arme la division Dupas; mais elle a
reu le mme jour un ordre contraire. Depuis, Votre Altesse m'a annonc
que je trouverais en marchant sur Ratisbonne des troupes franaises et
des renforts; je n'ai cependant encore aucun avis que des troupes
doivent se joindre  moi, et chaque jour j'prouve de plus en plus
combien il serait essentiel que l'arme saxonne ft appuye et stimule
par l'exemple de troupes un peu plus aguerries qu'elles; cela me parat
indispensable, surtout tant destine  oprer isolment sur le flanc de
la grande arme. J'invite Votre Altesse  rappeler  l'attention de sa
majest cet objet qui intresse rellement le bien de son service, et de
me dire si je dois compter ou non sur quelques renforts de troupes
franaises.

     J. BERNADOTTE.
]

[23:

     Au camp de Lintz, le 28 mai 1809.

     Prince,

M. Deveau vient de me remettre la lettre que Votre Altesse m'a crite
d'Ebersdorf, sous la date du 26 mai. Votre Altesse a maintenant reu ma
dernire lettre, par laquelle je lui exposais l'impossibilit o je me
trouve d'attaquer l'ennemi. J'ai l'honneur de lui rpter que je
croirais commettre une faute militaire trs grave si je sortais de mes
positions devant Lintz. L'ennemi est sur mon front et sur mes deux
flancs, le long du Danube. Le gnral Kollowrath a reu, depuis
l'affaire du 17, des renforts de la Bohme, et il vient encore d'arriver
 Zuelter dix mille hommes dtachs de l'arme du prince Charles. Si je
marche en avant, je ne puis pas rpondre qu'une colonne ennemie ne
pntre par la droite ou par la gauche jusqu'au pont de Lintz. Votre
Altesse peut vrifier ma position sur la carte. J'ai devant moi un pays
hriss de montagnes, o l'ennemi retranch et barricad, peut, avec peu
de monde, disputer long-temps le passage. Il faudrait donc, pour
dboucher d'ici avec quelque esprance de succs, un corps plus nombreux
que le mien, et surtout des troupes aguerries et des gnraux
expriments pour diriger les diverses colonnes. Les Saxons, je le
rpte, sont hors d'tat d'agir isolment, et il n'y a aucun de leurs
gnraux  qui je puisse confier une opration dtache. Je prie Votre
Altesse de mettre ma situation sous les yeux de l'empereur. Il m'est
impossible, pour le moment, de rien entreprendre d'offensif sans
compromettre le pont de Lintz, auquel je pense que sa majest tient
avant tout. Si j'avais huit  dix mille Franais, je pourrais encore
tenter quelque chose, sans garantir de grands succs; j'aurais du moins
 compter sur l'nergie et sur l'exprience de ces troupes; mais, je le
rpte, avec les Saxons je ne puis rien. Si l'ennemi vient  m'attaquer
avec les forces qu'il a, de beaucoup suprieures aux miennes, je me
regarderai comme fort heureux de pouvoir maintenir ma position. Dans
tous les cas, sa majest peut tre certaine que je ferai mon devoir.

     J. BERNADOTTE.


_P. S._ On a tromp Votre Altesse quand on lui a dit que le gnral
Kollowrath n'tait pas devant moi; il n'a pas cess d'y tre; il a
aujourd'hui son quartier-gnral  Leonfelden, en arrire de ses camps
d'Hirschiag et d'Helmansed. Il se lie avec les troupes qui sont 
Haslach. Quant au gnral Jellachich, que Votre Altesse croit sur la
rive gauche du Danube, il tait ces jours derniers en Styrie, et a d se
retirer par le Buren.]

[24:  Austerlitz le marchal Soult tait celui dont l'empereur avait
t le plus satisfait.]

[25: _La Pucelle_.]

[26: Je faisais le service du grand cuyer pendant cette campagne, M.
Caulaincourt tant en Russie, et le gnral Nansouty  sa division.]

[27: L'empereur a eu la pense de faire paver les faubourgs de Vienne,
qui ne le sont pas: il voulait, disait-il, laisser ce souvenir aux
Viennois, mais il n'en a pas eu le temps.]

[28: Ce fut elle qui sollicita l'empereur de le remettre en fonctions
aprs la conjuration de George.]

[29: L'empereur disait qu'il n'avait laiss l'arme hollandaise dans le
pays, lorsqu'il tait parti pour la dernire campagne, que parce qu'il
craignait pour Anvers, o il ne pouvait pas laisser de troupes, n'en
ayant pas suffisamment.]

[30: Indpendamment de la lettre  M. de Caulaincourt, la demande en a
t faite directement de l'empereur  l'empereur Alexandre, qui y a
rpondu de sa main, qu'il allait consulter sa mre.]

[31: Je tiens ces dtails du snateur lui-mme.]

[32: Depuis que j'ai crit ces Mmoires, j'ai lu une petite brochure qui
parat, au titre, tre imprime d'aprs une rdaction du gnral
Bertrand, sur des matriaux assembls par lui et laisss,  ce que l'on
prtend,  l'le d'Elbe aprs le clbre dpart.

Dans cette brochure, il est fort question du mariage de l'empereur avec
l'archiduchesse Marie-Louise. Les dtails que l'auteur en donne, quoique
ceux d'un homme qui parat avoir t aux coutes, sont inexacts dans le
point le plus important. C'est ce qui m'a fait douter de la vrit du
reste.

L'auteur prtend que M. Narbonne avait reu  Vienne des ouvertures sur
ce mariage de la part de l'empereur d'Autriche. Voici ma rponse:

Aprs la paix de 1809, M. de Narbonne demanda  Vienne et obtint la
permission d'aller visiter messieurs de France qui habitaient  Trieste,
et a pu,  son retour par Vienne, y voir l'empereur d'Autriche; mais il
tait de retour  Paris avant le divorce de l'empereur, et en pareille
matire, on ne s'expose pas  avancer ce dont on n'est pas sr: un
courtisan ne s'expose pas  des regrets cuisans et Narbonne avait sa
fortune  faire.]

[33: On y avait construit et dcor lgamment un long salon avec des
portes aux deux extrmits.

L'impratrice entra par la porte qui tait du ct de l'Autriche, en
mme temps que la reine de Naples entrait par l'autre. Il y avait de ce
ct-l un appartement o l'impratrice fit sa toilette. Elle tait
accompagne des dames franaises, et donna sa main  baiser aux dames
allemandes, qui sortirent par la porte qui tait de leur ct, et
partirent de suite.]

[34: L'oncle de l'impratrice, qui tait alors grand-duc de Wurtzbourg,
tait prsent; il signa aussi.]

[35: Le mariage devant l'glise a eu lieu le 8 ou le 9 avril 1810, et la
rvolution de Fontainebleau est du 8 avril 1814.]

[36: Cette voiture n'tait l que pour la reprsentation.]

[37: Comme duc d'Otrante une dotation value  90,000 francs net. Une
snatorerie, value  30,000 fr. net, et mme au-dessus; c'tait celle
d'Aix en Provence. Il avait 200,000 francs de rente du produit de ses
conomies pendant les neuf annes de son administration, pendant tout le
cours desquelles il a eu environ 900,000 francs de revenus de toute
espce, et venant de l'empereur, depuis le premier jusqu'au dernier
cu.]

[38: M. de S*** avait t ambassadeur en Hollande et avait des moyens
faciles d'informations  Amsterdam.]

[39: _Les relations extrieures_. Fouch n'avait pas cess de convoiter
ce ministre depuis que M. de Talleyrand l'avait quitt.]

[40: Cet Hennecart est de Cambrai; c'tait un migr, anciennement
officier au rgiment de Beauvoisis.]

[41: Mais il est juste d'observer que, si M. Fouch avait dout de sa
fidlit, il n'tait pas autoris  souponner les moyens employs pour
le corrompre, et quand mme il les aurait dcouverts, il n'aurait pu
s'en plaindre; d'abord on ne l'et pas cru, et ensuite il ne l'aurait
pas os.]

[42: Pendant les deux dernires annes de son administration, M. Fouch
avait fait rechercher soigneusement tous les crits qui avaient t
publis pendant la rvolution, et dans lesquels on exaltait son
patriotisme, tels que sa correspondance avec le comit du salut public,
lorsqu'il tait son commissaire  Lyon en 1793; il avait brl tout
cela.]

[43: La haute socit et le haut commerce avaient des jours fixes dans
la semaine.

La bourgeoisie prenait assez gnralement le dimanche.]

[44: En 1797, j'arrivai  Paris avec un de mes camarades, qui avait avec
lui un sac de 1,200 francs. C'tait au mois de novembre; nous
descendmes avec la messagerie rue des Fosss-Saint-Victor, vers six ou
sept heures du soir; nous y prmes un fiacre pour nous rendre  notre
htel, rue de Richelieu. En arrivant, nous descendons, et prenons nos
effets avec tant de prcipitation, que mon camarade oublie son sac.

Nous tions l'un et l'autre fort jeunes. C'tait jour d'Opra, nous
voulmes finir notre journe  ce spectacle; il allait se terminer,
lorsque la mmoire rappela  mon compagnon son sac. Comment faire pour
courir aprs le fiacre? aucun de nous deux n'avait pris son numro; il
tait fort en peine, lorsqu'il me vint une ide.

J'avais remarqu que le fiacre tait blanc, et avait un cheval de ce
poil avec un autre d'une autre couleur.

Je lui observai que peut-tre le cocher ne se serait pas aperu de notre
oubli, et qu'il se serait plac prs de l'Opra, esprant finir la
journe par ramener quelqu'un de son quartier; qu'il fallait nous mettre
 visiter toutes les voitures qui taient autour de l'Opra. Nous
trouvmes effectivement la ntre, qui tait une des premires  la tte
de la file de celles qui devaient commencer  tre appeles  la sortie
du spectacle. Nous montmes dedans, et dmes au cocher de nous conduire
rue des Fosss-Saint-Victor: il ne nous reconnut pas. Nous nous mmes 
chercher dans la voiture, et nous trouvmes le sac, qu'il avait
cependant mis dans le coffre de sa voiture. Comme il passait devant la
porte de notre htel, nous l'arrtmes. Il nous vit descendre avec notre
argent, et n'osa pas rclamer la moindre chose; il prfra avoir l'air
de ne pas s'tre aperu que ce sac tait dans sa voiture, et se repentit
assurment d'avoir voulu gagner encore un petit cu en restant  la
sortie de l'Opra.]

[45: Je dois faire observer que la plupart de ces jeunes femmes et de
ces jeunes gens avaient de vieux parens qui les levaient dans un
loignement total du nouvel ordre de choses tabli en France, et qui
propageaient ainsi une opposition dans laquelle leurs enfans n'avaient
aucun intrt de se ranger.

Une fois qu'ils furent chapps de la cage dans laquelle on les tenait
renferms, ils firent tous comme ceux qui avaient pris leur parti depuis
dix ans.]

[46: On a mchamment imprim, dans le commencement de 1814, un tat des
prisonniers existans dans les maisons de dtention de Paris, et l'on a
mis cela sur le compte des prisons d'tat: c'est l'esprit de parti qui a
voulu confondre les dtenus de toute espce pour favoriser ses projets.
Il a mis les maisons de correction, celle pour dettes, celle des filles
publiques, celle des fous, etc., etc., dans la mme catgorie. Tout ce
qui pouvait exciter la vengeance contre le gouvernement imprial lui
convenait.]

[47: Il n'y a eu de dtention sous des noms supposs que dans deux cas,
pour viter toute entreprise de communiquer au dehors. Elles
concernaient deux chefs d'insurgs espagnols, qui, dans les registres du
greffe, avaient d'autres noms; mais les conseillers d'tat les
visitaient comme les autres tous les ans.

On avait pris le parti de leur donner de faux noms, pour que des
suborneurs n'entreprissent point de les faire vader.]





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du duc de Rovigo, pour servir
 l'histoire de l'empereur Napolon, Tome 4, by Duc de Rovigo

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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