The Project Gutenberg EBook of Une femme d'argent, by Hector Malot

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Title: Une femme d'argent

Author: Hector Malot

Release Date: January 27, 2005 [EBook #14820]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE FEMME D'ARGENT ***




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                              UNE
                         FEMME D'ARGENT

                              PAR
                          HECTOR MALOT



I

Aprs avoir occup une des premires places  la tte de la banque
parisienne pendant la Restauration et sous le rgne de Louis-Philippe,
la maison Charlemont avait vu son importance s'amoindrir assez vite
lorsque, de la direction de Hyacinthe Charlemont, elle tait passe sous
celle d'Amde Charlemont, fils de son fondateur.

C'tait toujours la mme maison cependant, le mme nom, mais ce n'tait
plus du tout le mme homme, et si le fils succdait au pre en vertu du
droit d'hritage, il ne le remplaait pas.

N dans une famille de pauvres gens des Ardennes, Hyacinthe Charlemont
tait arriv  Paris avec trois francs en poche pour commencer
l'apprentissage de la vie dans une boutique de la rue aux Ours, et
c'tait de l qu'il tait parti pour devenir successivement petit commis
dans une maison de banque, caissier, puis directeur de cette maison,
rgent de la Banque de France, prsident de la Chambre de commerce
de Paris, dput, ministre et pair de France. Et partout  sa place,
toujours au-dessus de la position qu'il avait conquise  force de
travail, de volont, d'application, d'intelligence, de hardiesse, et
aussi, jusqu' un certain point, par des qualits naturelles qui avaient
aid ses efforts: un caractre facile, une humeur gaie, des manires
liantes. Mais ce qui plus que tout encore avait fait sa fortune, 'avait
t la faon dont il avait compris le rle que les circonstances lui
permettaient de remplir:  une poque o le crdit public existait 
peine, il avait largement mis ses capitaux, ceux de sa maison aussi bien
que les siens propres, au service de ses ides et de son parti; et si
son parti ne les lui avait pas toujours rendus, il lui en avait au moins
pay les intrts en renomme, si bien que dix journaux, vingt journaux
dont il payait les amendes ou dont il faisait le cautionnement avaient
tous les jours clbr ses mrites et chant sa gloire. Notre grand
financier Charlemont, notre grand citoyen Charlemont, tait une phrase
qu'on aurait pu clicher dans les imprimeries des journaux libraux.
Comme avec cela ses rivaux ou ses ennemis taient obligs de rendre
justice  la supriorit en mme temps qu' la droiture avec laquelle
il traitait les affaires, cette renomme avait t universellement
accepte, et Charlemont tait devenu populaire autant pour ses opinions
qui taient celles de la partie la plus remuante du pays, que pour ses
richesses dont il faisait rellement un noble usage, secourant toutes
les infortunes, soutenant tout ce qui mritait d'tre encourag,
mme chez ses adversaires, pour le plaisir de bien faire et sans
arrire-pense d'intrt personnel. Chose rare, le succs ne l'avait
point gris et quand Louis-Philippe,  qui il avait rendu des services
de toutes sortes, avait voulu les lui payer conomiquement en le faisant
baron, il avait refus: Je mets mon orgueil dans mon humble origine,
avait-il rpondu  son roi. En effet, bourgeois il avait t toute
sa vie, bourgeois il voulait rester; c'tait chez lui affaire de
coquetterie et de vanit; le mot bourgeois tait celui qu'il rptait
 tout propos, il ne voyait rien au-dessus ni au del; ses ides, ses
opinions, ses ambitions, son existence avaient t bourgeoises, rien que
bourgeoises, et dans son vaste cabinet de travail il avait pour toute
oeuvre d'art un grand dessin, splendidement encadr, qui rsumait bien
ses gots et ses ides: c'tait une copie qu'il avait fait faire par un
homme de talent du _Banquet de la garde civique_, ce tableau clbre du
muse d'Amsterdam dans lequel Van der Helst a peint de grandeur nature
une trentaine de bourgeois  table, o les diffrents types du bourgeois
sont fidlement reprsents avec toute leur vigueur et aussi toute
leur vulgarit: grands, solides, bien nourris, contents de la vie et
d'eux-mmes, au caractre nergique, laborieux, avis, audacieux et
prudent, aventureux et timide, aussi dur  soi-mme qu' autrui. Pour
lui c'taient l des anctres dans lesquels il se retrouvait avec un
sentiment non avou qu'il leur tait suprieur.

Quand le fils avait remplac le pre  la tte de la maison de banque
en ce moment  son apoge, les choses avaient rapidement chang et
la prosprit de la maison qui, sous le pre, avait t toujours en
grandissant, sous le fils avait toujours march en diminuant.

Le vieux Charlemont avait t un homme de travail, le jeune tait un
homme de plaisir. Tout enfant, Amde Charlemont avait eu horreur de
tout ce qui pouvait lui donner de la peine, et cette rpulsion naturelle
n'avait fait que se dvelopper avec les annes. Ce n'tait point dfaut
d'intelligence, loin de l, car son esprit tait vif et dli, apte 
tout comprendre; mais tout effort l'ennuyait, surtout toute application,
et laiss matre de soi par un pre qui avait autre chose en tte que
de le surveiller, il avait pris l'habitude de ne faire que ce qui lui
plaisait. Et ce qui lui plaisait, c'tait la vie facile, brillante et
bruyante. Pourquoi se ft-il donn de la peine ou de l'ennui? Puisque
son pre avait assez travaill pour plusieurs gnrations, lui, son
fils, n'avait qu' marcher gaiement dans les chemins bords de fleurs
qu'il lui avait ouverts et  cueillir, quand l'envie lui en prendrait,
les fruits mrs qui s'offraient  sa main. Sa soeur tait duchesse...
de l'Empire, il est vrai, lui serait roi du monde o l'on s'amuse;
n'tait-il pas beau garon, grand, bien fait, d'allure et de manires
distingues, habile  tous les exercices du corps, assez riche pour
ne reculer devant aucune fantaisie, aucune folie? S'il n'avait point
conquis cette royaut vise par son ambition de vingt ans, il avait au
moins pris place parmi les quelques jeunes hommes qui menaient alors le
monde parisien et qui s'efforaient d'chapper, n'importe comment,  la
vie calme et monotone de cette poque bourgeoise.

Avec eux il avait t un des fondateurs du sport, en France, et
ses couleurs avaient brill sur les hippodromes de Chantilly et
du Champ-de-Mars, aussi bien que dans les terres laboures de la
Croix-de-Berny. Mais les succs du turf ne lui avaient pas suffi, et il
en avait obtenu d'autres dans le monde de la galanterie o ses aventures
avaient bien des fois soulev de retentissants tapages.

Cette existence longtemps continue tait une assez mauvaise prparation
 la direction d'une maison de l'importance de celle que Hyacinthe
Charlemont laissait en mourant  son fils; aussi l'administration de
celui-ci avait-elle t dplorable.

Libre de faire ce qu'il voulait, il n'aurait pas hsit  procder
immdiatement  la liquidation de la maison paternelle, mais cette
liquidation et t un dsastre dans lequel et sombr la meilleure part
de sa fortune et, bon gr, mal gr, avec un profond dgot qu'il ne
prenait pas la peine de cacher, il avait d continuer les affaires
commences par son pre ou plus justement les laisser aller toutes
seules.

Elles allrent tout d'abord  peu prs comme si le chef de la maison
avait t encore de ce monde, en tat de les diriger de sa main sre;
puis, au bout d'un certain temps, elles s'taient dvoyes ou ralenties
et, malgr la force d'impulsion qui leur avait t imprime, elles
auraient fini par s'arrter entirement, si un employ, un simple
commis, nomm Fourcy, ne s'tait trouv l  point pour les remettre en
chemin et suppler, par son zle, son activit, son intelligence, son
dvouement,  l'incurie et  l'impuissance du chef de sa maison.

Ce Fourcy, qu'on avait longtemps appel le petit Jacques parce qu'il
tait n dans la maison Charlemont et qu'il y avait grandi, tait le
fils d'un garon de recettes qui n'avait eu d'autres vises pour son
fils que de le voir hriter un jour de sa sacoche et de son portefeuille
 chanette de cuivre. Mais le fils avait eu plus d'ambition que le
pre. Au lieu de se contenter de l'instruction de l'cole primaire que
ses parents trouvaient plus que suffisante pour lui, il avait voulu
davantage, et prenant sur ses heures de sommeil pour travailler,
conomisant les sous de son djeuner pour acheter des livres, partout
o il y avait des cours gratuits il les avait suivis: mathmatiques,
comptabilit, histoire, langues franaise, anglaise, allemande, tout
avait t bon pour sa soif d'apprendre; c'taient des provisions qu'il
emmagasinait dans sa tte sans s'inquiter de savoir  quoi il les
emploierait plus tard, convaincu seulement qu' un moment donn elles
lui serviraient.

Et de fait elles lui avaient si bien servi que celui qui ne devait tre
que garon de recettes tait devenu le chef de la maison Charlemont, le
continuateur du grand Charlemont, le petit Jacques, M. Fourcy;--et M.
Fourcy, pour tout le monde, aussi bien pour ses anciens camarades ou ses
anciens chefs forcs de subir sa supriorit que pour les personnages
les plus importants de la finance et du commerce qui le traitaient en
gal.



II

Dbarrass de tout souci d'affaires et ayant pleine confiance dans son
fidle Fourcy, M. Charlemont ne passait gure qu'une heure par jour dans
ses bureaux, et encore restait-il quelquefois des sries de jours, mme
des semaines, sans s'y montrer, occup qu'il tait ailleurs.

L'ge en effet avait gliss sur lui sans modifier en rien ses habitudes,
et  soixante ans il tait aussi jeune qu' vingt,  vrai dire mme plus
jeune, plus brillant encore, plus gai d'humeur, plus fringant d'allure,
plus coquet de tenue, plus insouciant de caractre, plus tendre de
complexion, plus passionn de temprament.

La raret de ses visites faisait qu'elles taient toujours une sorte
de petit vnement pour beaucoup de ses employs et que, lorsqu'on
entendait son phaton entrer dans la cour de l'htel du faubourg
Saint-Honor au trot rapide des deux chevaux superbes qu'il conduisait
lui-mme avec autant d'lgance que de correction, plus d'une tte
curieuse se levait pour le suivre des yeux et plus d'une rflexion
s'engageait, car il y avait toujours quelque histoire  raconter sur son
compte  propos de ses chevaux de course qu'il faisait courir avec le
plus parfait mpris du public, de faon  drouter bien souvent le
_ring_, ou  le ruiner quelquefois, ou bien  propos de ses matresses,
ou bien  propos de ses gains et de ses pertes au jeu.

Et pendant ce temps, il montait le bel escalier de pierre qui du
rez-de-chausse conduisait  son cabinet, marchant allgrement, le
chapeau lgrement inclin, la tte haute releve par une large cravate
en satin, les paules effaces, la poitrine bombe, ne s'arrtant point,
ne ralentissant point le pas pour respirer, laissant flotter derrire
lui les pans de sa longue redingote serre  la taille, se balanant
lgrement tantt sur une jambe, tantt sur l'autre, en faisant
rsonner les marches de ses bottes vernies prises dans un pantalon 
sous-pied;--en tout pour le costume, aussi bien que pour la tenue, la
reproduction vivante d'un fashionnable de Gavarni qui aurait vieilli
de trente ans, mais bravement, sans artifices, sans cosmtiques, sans
bricoles, sans teintures, en homme convaincu qu'un vieillard vaut, un
jeune homme, s'il ne vaut pas mieux; ne le savait-il pas bien, ne le lui
disait-on pas tous les jours, et des lvres roses charmantes qu'il ne
pouvait pas ne pas croire?

Ce cabinet tait celui que son pre avait occup pendant si longtemps et
o se trouvait la fameuse copie du Van der Helst, mais bien que rien n'y
et t chang et que l'ameublement ft rest le mme, il ne
ressemblait gure sous le fils  ce qu'il avait t sous le pre; plus
d'entassement, plus d'encombrement de pices, de livres, de plans sur
les tables, les fauteuils et le tapis; au contraire un ordre parfait qui
dans sa froide nudit faisait paratre immense cette vaste pice; on
sentait que chaque matin le plumeau d'un domestique soigneux pouvait se
promener partout sans craindre de rien dranger, puisqu'il n'y avait
rien.

Jamais M. Charlemont ne s'asseyait devant son bureau: C'est
l'instrument qui me fait la plus grande peur avec la guillotine,
disait-il; mais aprs avoir tir un cordon de sonnette, il prenait place
devant le feu pendant l'hiver, et en t devant une fentre ouverte sur
le jardin, dans un fauteuil, tout simplement en visiteur; et au garon
qui rpondait vivement  cet appel, il commandait qu'on allt prvenir
M. Fourcy qu'il tait arriv.

Celui-ci paraissait aussitt portant des papiers sur ses bras et suivi
d'un commis, son secrtaire, charg d'autres liasses.

--Bonjour, Jacques, disait M. Charlemont eu lui tendant la main, mais
sans se lever, comment vas-tu?

--Trs bien, monsieur, je vous remercie, et vous?

--Tu vois.

Et il levait la tte d'un air superbe pour bien se montrer, sachant
qu'il n'avait rien  craindre d'un examen en plein jour.

--Assieds-toi donc, disait-il de nouveau.

Et Fourcy s'asseyait, mais non pas dans un fauteuil devant la chemine
ou la fentre; pendant qu'ils se serraient la main en changeant ces
quelques mots de politesse affectueuse, le secrtaire avait dpos
sur le bureau la charge qu'il portait sur ses bras, et c'tait  ce
bureau,--celui du vieux, du grand Charlemont,--que Fourcy prenait place,
le monceau de papiers, de livres, de portefeuilles devant lui et 
porte de la main.

Alors lentement, mthodiquement, en quelques mots clairs et prcis, il
expliquait ce qu'il y avait de nouveau.

C'tait un curieux contraste que celui qu'offraient alors ces deux
hommes.

L'un adoss commodment dans son fauteuil, une jambe jete par-dessus
l'autre, la tte incline sur l'paule, tournant ses pouces en coutant
d'un air indiffrent comme s'il s'agissait d'affaires qui ne le
touchaient pas, ou en tous cas de peu d'importance.

L'autre, pench sur les papiers qu'il feuilletait d'une main attentive,
tout  sa besogne corps et me, comme si sa fortune personnelle tait en
jeu et qu'une seconde de distraction dt le compromettre.

Au reste, ces diffrences dans les attitudes se retrouvaient dans les
natures et les caractres des deux personnages.

Au lieu d'tre grand, lanc, dgag comme son patron, Fourcy tait de
taille moyenne, trapu et carr, ce qu'on appelle un homme solide, rien
de brillant ni d'lgant en lui, mais une charpente  supporter le
travail si pnible, si dur, si prolong qu'il ft, et un temprament 
dfier toute fatigue, celle du corps et celle de l'esprit; avec cela
rserv et jusqu' un certain point timide dans ses mouvements, comme
s'il se dfiait de lui-mme, de ses manires et de son ducation. Au
lieu de parler lgrement, rapidement avec un sourire railleur qui
se moquait toujours de quelque chose ou de quelqu'un, il s'exprimait
posment, en pesant ses mots, d'un accent convaincu, en homme qui ne
parle que pour dire ce qui est utile.

Mais ce qui, plus que tout encore, les rendait si diffrents l'un de
l'autre, c'tait la physionomie; tandis que celle de M. Charlemont
respirait un parfait contentement de soi-mme et une complte
indiffrence pour tout ce qui ne devait pas s'appliquer immdiatement ou
tout au moins dans un temps rapproch  son intrt ou  son plaisir,
sur celle de Fourcy, au contraire, se montraient tous les bons
sentiments; lorsqu'on le connaissait et qu'on parlait de lui, on
manquait rarement de dire: C'est un honnte homme; mais lorsque, sans
le connatre, on se trouvait en face de lui, on ne pouvait pas ne pas
penser que c'tait un brave homme.

Et de fait, il tait l'un et l'autre, honnte homme et brave homme.

Sa probit, sa droiture, il les prouvait chaque jour dans les affaires,
et c'tait parce que M. Charlemont avait eu les oreilles rebattues d'un
mot qu'on lui avait rpt sur tous les tons: Je vous envie un honnte
homme comme Fourcy, qu'il s'tait dcid  faire de son commis le chef
de sa maison, pour cela bien plus que pour les autres mrites de ce
commis; en effet, il tait commode pour sa paresse de mettre  sa place
quelqu'un en qui il pouvait avoir pleine confiance et qu'il n'avait pas
besoin de surveiller ni de contrler.

Sa bont et son dvouement, il les affirmait  chaque instant dans sa
famille compose d'une femme qu'il adorait et de deux enfants, un fils
et une fille, pour lesquels il tait le meilleur des pres, le plus
tendre, mais cependant sans mauvaise sensiblerie et sans faiblesse
goste, pensant toujours  eux avant de penser  sa propre satisfaction
paternelle; pour lui, toute la joie en ce monde tait dans le bonheur
des siens, et il rptait ce mot si souvent que M. Charlemont, qui
trouvait dans tout matire  raillerie, l'appelait parfois: M. le
bonheur des siens; puis il ajoutait en riant: Sais-tu que si tu avais
une histoire, mon brave Jacques, cela lui ferait un titre excellent: Le
bonheur des siens; cela vous a quelque chose de vague et de mystrieux
qui plat  l'imagination; il est vrai qu'il y aurait peut-tre des gens
qui diraient: Le bonheur des chiens; mais ceux-l seraient d'infmes
blagueurs qui ne respectent rien.

D'histoire, Fourcy en avait une cependant: celle de son mariage.

Cette femme qu'il adorait aprs vingt ans de mnage exactement comme
s'il tait encore en pleine lune de miel (et de fait pour lui il y
tait toujours),--cette femme, d'une beaut et d'une intelligence
remarquables, tait sa cousine. A dix ans elle s'tait trouve orpheline
de pre et de mre sans autres parents que son oncle le pre Fourcy,
le garon de recettes de la maison Charlemont, et son cousin Jacques
Fourcy, qui, sans que rien en lui pt faire prvoir ce qu'il deviendrait
plus tard, tait dj mieux qu'un simple garon de recettes. Le pre
Fourcy qui n'tait pas tendre, n'avait aucune envie de se charger de
l'orpheline, mais Jacques n'avait pas voulut abandonner la petite
Genevive et il l'avait place  ses frais dans une petite pension des
environs de Paris,  Gonesse, o les prix taient modrs et en rapport
avec l'exigut de ses ressources. C'tait par bont, par devoir, qu'il
s'tait impos cette charge, car alors il la connaissait  peine,
n'ayant jamais eu de relations avec les parents de la petite, qui
taient d'assez mauvaises gens. Mais il avait t la voir quelquefois 
son pensionnat, dans le commencement, toujours par devoir, pour qu'elle
ne ft par trop malheureuse de son isolement, et peu  peu il s'tait
attach  elle  mesure qu'elle avait grandi, qu'elle avait embelli et
qu'il l'avait mieux connue, si bien que ses visites, plus frquentes,
n'avaient plus t inspires par le simple devoir; mais par le plaisir,
puis enfin par l'amour, et que, quand elle avait eu seize ans, il lui
avait demand si elle voulait devenir sa femme: il avait, lui trente-six
ans, mais il venait d'tre nomm caissier en chef de la maison
Charlemont. Elle avait accept.



III

Il y avait prs d'un mois que M. Charlemont n'tait venu  sa maison de
banque, lorsqu'un matin on le vit descendre de son phaton et tous les
yeux qui pouvaient l'apercevoir se tournrent d'un mme mouvement vers
la cour.

Il arrivait d'Angleterre, o il avait t pour voir courir ses chevaux,
disaient les uns, pour accompagner sa matresse la comdienne Cline
Faravel, qui donnait des reprsentations  Londres, disaient les autres.

Aussi s'leva-t-il une rumeur dans les bureaux lorsque courut ce mot,
rpt de bouche en bouche: Voil le patron; et plus d'un curieux se
mit-il  la fentre.

--Voyons donc s'il est chang.

--Et pourquoi voulez-vous qu'il soit chang?

--Dame, un mois de Cline Faravel!

--Eh bien, aprs?

--A son ge.

--Il est plus jeune que vous qui avez trente ans; et puis ce n'est pas
pour Cline Faravel qu'il a t  Londres, c'est pour ses chevaux.

--Mettons que c'est pour ses chevaux et pour sa matresse.

--Pour ses chevaux seulement, et il a joliment tir profit de son
voyage, il a vendu une part de son curie de course  Nama-Effendi pour
cinq cent mille francs et il en garde la direction; si le Turc gagne
quelque chose, je connais quelqu'un qui sera bien tonn.

--Pas maladroit, le patron, quand il veut s'en donner la peine.

--Le malheur est qu'il ne se donne de la peine que pour ce qui n'en vaut
pas la peine; ah! s'il voulait employer son habilet au profit de la
maison!

--Enfin, le trouvez-vous chang?

--Pas du tout; aussi vert, aussi fringant, aussi vainqueur que toujours,
il ne changera jamais.

Pendant ce temps, il avait mont l'escalier et, arriv dans son cabinet,
il avait tir un cordon de sonnette, puis, quand il avait t install
dans un fauteuil en face de la fentre ouverte, il avait jet sa jambe
droite par dessus sa jambe gauche, et au domestique qui s'tait empress
d'accourir, il avait adress sa phrase habituelle:

--Prvenez M. Fourcy que je suis arriv.

Pourcy s'tait prsent presque aussitt, suivi de son secrtaire charg
de papiers et M. Charlemont lui avait dit, comme d'ordinaire, sans se
lever et en lui tendant la main:

--Bonjour, Jacques, comment vas-tu?

--C'est  vous, monsieur, qu'il faut adresser cette demande.

--Bien, trs bien, comme tu vois; quoi de nouveau?

--Mes lettres, dit Fourcy, en s'asseyant au bureau, ont d vous tenir au
courant.

--Elles ont d, cela est vrai, seulement je t'avoue que je n'ai pas
eu le temps de les lire toutes; j'ai t entran dans un tourbillon;
c'tait la fin de la saison,  peine ai-je trouv le temps de faire ma
toilette; sais-tu qu' Londres, dans ce pays de la suie, il faut, pour
tre  peu prs propre, changer de chemise trois ou quatre fois par
jour; alors, tu comprends, n'est-ce pas?

Fourcy comprit d'autant mieux qu'il tait habitu  ces faons de son
chef, l'homme de Paris assurment qui avait la plus vive rpugnance pour
la lecture manuscrite aussi bien qu'imprime, et, tout de suite, sans
perdre son temps en plaintes ou en remontrances vaines, il se mit 
exposer, pices en mains, ce qu'il avait dj racont par ses lettres,
c'est--dire ce qui s'tait pass pendant l'absence de M. Charlemont.

Tout d'abord celui-ci couta assez attentivement, dcidant d'un mot
les cas qui taient soumis  son apprciation et qui exigeaient une
solution; mais bientt il donna des signes manifestes de fatigue et
d'ennui; il s'agita sur son fauteuil, se pencha en avant, se rejeta
en arrire, alluma un cigare, le lana dans le jardin aprs quelques
bouffes; enfin, n'y tenant plus, il interrompit Fourcy:

--Assez d'affaires pour aujourd'hui, dit-il, autre chose si tu veux
bien.

--Mais...

--Autre chose que tu me pardonneras en ta qualit de pre de famille, de
bon pre: donne-moi des nouvelles de Robert; rentr de cette nuit, je
l'ai fait appeler ce matin, mais monsieur mon fils n'a pas couch chez
lui; comment va-t-il?

--Trs bien et les nouvelles que je vous donne sont toutes fraches, de
ce matin mme, car il a couch chez moi  Nogent; rassurez-vous donc.

--Ce n'tait pas de savoir o mon fils avait couch que j'tais
proccup, mon brave Jacques, je ne suis pas un pre bien svre,
d'ailleurs Robert a dix-neuf ans, et il est assez grand garon pour
coucher o bon lui semble; ces exigences sont bonnes pour un pre tel
que toi et non pour un pre tel que moi, car si j'adressais cette
question  mon fils: O as-tu couch? il pourrait trs bien me
rpondre: Et toi? ce qui serait quelquefois gnant.

--Il ne se permettrait pas une pareille question.

--Heu, heu; enfin je voulais tout simplement savoir comment il allait,
car pendant cette absence, il ne m'a pas accabl de ses lettres.... Il
est vrai que de mon ct je ne l'ai pas non plus accabl des miennes;
pour tout dire, il me semble qu'il ne m'a pas crit.

--Dites que vous n'avez pas reu ses lettres.

--C'est possible; enfin, tu l'as vu pendant cette absence?

--Trs souvent, surtout en ces derniers temps, car je vous avoue que
j'ai cherch  l'attirer  Nogent, et, grce  sa camaraderie avec
Lucien, j'ai russi; depuis huit jours, il est  la maison et, comme
j'ai donn un cong de quinze jours  Lucien, ils restent tous les deux
 se promener aux environs,  pcher,  faire du canotage.

--Je suis enchant de cela, Robert a tout  gagner avec Lucien, car ton
fils est un brave garon, il est digne de toi.

La figure de Fourcy s'panouit, non pour le compliment qui lui tait
adress, mais pour celui qui tait fait  son fils, dont il tait fier;
mais ce sourire de bonheur et d'orgueil paternel ne fut qu'un clair,
son front se contracta et son regard s'obscurcit; videmment il tait
sous le coup d'une proccupation pnible.

--Je dois vous expliquer, dit-il, pourquoi j'ai tenu si vivement 
attirer Robert dans mon intrieur et  l'y retenir.

--N'est-ce pas tout naturel? ton fils et le mien ont fait leurs classes
ensemble, ils sont camarades.

--Cette raison ne m'et pas dtermin si je n'en avais pas eu d'autres
d'un ordre plus lev, car, par sa position, son nom, sa fortune, Robert
doit vivre dans un autre monde que le ntre.

--Quelles raisons? Tu m'inquites, parle.

Mais, avant de parler, Fourcy chercha un dossier, et, l'ayant trouv,
il prit une feuille de papier dont un des cts tait occup par une
colonne de chiffres et il la prsenta  M. Charlemont:

--Voici le relev des sommes qui ont t payes depuis trois mois pour
le compte de Robert; vous voyez le total.

--Bigre!

--Ce n'est pas seulement le total qui est grave, c'est aussi le dtail
des sommes payes: Haupois-Daguillon, orfvre, 5,400 francs; Damain,
joaillier, 17,000 francs, et les autres, que vous pouvez voir en
suivant; videmment ce ne sont pas l des dpenses excusables ou tout au
moins justifiables chez un jeune nomme de dix-neuf ans.

--D'autant mieux qu'on ne lui connat pas de matresse en titre.

--J'ai d croire cependant qu'il en avait une, car il n'est pas probable
qu'il achte des bijoux pour lui-mme, et il n'est pas probable non plus
que ce soit pour ses dpenses personnelles qu'il ait eu recours aux
usuriers et particulirement  Carbans qui a ruin tant de jeunes gens:
Carbans a d'autant plus facilement prt qu'il sait que dans deux ans
Robert sera mis en possession de son hritage maternel.

--Et que doit-il  Carbans?

--Je n'en sais rien, mais le certain, c'est qu'il est entre les mains de
ce coquin; ce sera  voir au moment de le tirer de l; pour le prsent,
en vous attendant, j'ai fait le possible pour l'arracher  la vie de
Paris et l'attirer  Nogent.

--Et tu dis qu'il est rest chez toi?

--Depuis huit jours.

--Sans venir  Paris?

--Sans venir  Paris.

--Voil vraiment qui ne s'explique que si sa matresse est elle-mme
absente de Paris en ce moment; car il est vident que c'est cette
matresse qui lui fait faire ces dpenses et ces dettes. Maintenant,
quelle est cette femme, voil l'inquitant. Il est certain que si
c'tait une femme en vue, une femme de thtre ou une cocotte, on
connatrait leur liaison: une de ces femmes n'a pas Robert Charlemont,
unique hritier de la maison Charlemont, pour amant, mme en second ou
en troisime, sans que cela se sache. S'il en tait ainsi, il n'y aurait
pas  s'en tourmenter, mme quand elle l'entranerait  quelque folie,
c'est--dire  de grosses dpenses; on gurit de cette folie-l ou tout
au moins on en change, ce qui est un genre de gurison. Non, ce qui
m'inquite, c'est de penser que la femme que nous cherchons est une
femme du monde, ce qu'on appelle une honnte femme. Et ce compte
d'argent dpens par Robert, montre comment elle entend et pratique
l'honntet.

--C'est impossible.

--Impossible  admettre pour toi, mais non pas impossible dans la
ralit; ce genre de femme se rencontre, je ne dis point  chaque pas,
mais encore trs souvent, crois-en l'exprience d'un homme qui connat
le monde et la vie; c'est l la femme que je crains, car, avec une
nature comme Robert, elle peut exercer une influence dsastreuse. Il ne
faut pas s'y tromper, Robert est une nature fminine, capable de grandes
choses ou de trs vilaines choses, selon qu'il sera pouss dans un sens
ou dans un autre. Par certains cts, il tient de sa mre; mais sa mre
a t la meilleure des femmes, la plus tendre et la plus digne; tandis
que je ne sais pas ce qu'il sera; il y a en lui des coins sombres et
mystrieux qui ne m'ont jamais rien dit de bon. Ah! si j'avais pu
m'occuper de son enfance! Mais tait-ce possible avec ma vie? Si j'avais
pu surveiller sa jeunesse! En tous cas, il faut, pour le moment, que
nous cherchions quelle est cette femme, sa matresse, et que nous ne le
laissions pas aller plus loin dans la voie o elle l'a amen et o elle
le pousse. Tu m'aideras.

Ce n'tait point l'habitude de M. Charlemont de parler si longuement et
sur ce ton; il fallait vraiment que ce que Fourcy lui avait dit et le
compte qu'il lui avait montr l'et mu plus profondment qu'il ne se
laissait ordinairement toucher.

Mais il ne resta pas sous cette impression, car il avait horreur de ce
qui le troublait ou l'affectait pniblement, et il cherchait toujours 
s'en dbarrasser aussi vite que possible.

--Et chez toi comment vont les choses? dit-il en homme qui veut changer
le sujet de l'entretien; tu es toujours content de Lucien et de
Marcelle?

--Aussi content que peut l'tre le pre le plus exigeant. Pour le
travail et pour tout, Lucien m'a satisfait pleinement; depuis un an
bientt qu'il est dans cette maison, on n'a pas eu un reproche  lui
adresser; et je ne l'ai pas trait avec l'indulgence d'un pre faible,
croyez-le-bien.

--Tu vois donc que j'ai eu bien raison de combattre ton ide d'cole
polytechnique.

--Ce n'tait pas mon ide, c'tait celle de Lucien, et c'tait parce
que je voyais en lui une sorte de vocation pour la science que j'avais
scrupule de la contrarier.

--La vocation de ne rien faire, je comprends cela, mais la vocation du
travail, du travail ingrat, du travail pour le travail lui-mme, c'est
trop naf; o l'Ecole polytechnique aurait-elle conduit Lucien? 
mourir de faim dans quelque fonction honorable. Je le veux bien, mais
misrable; heureusement que madame Fourcy, qui est un esprit pratique,
a compris cela et tandis que je te faisais de l'opposition de mon ct,
elle t'en faisait du sien, de sorte que nous l'avons emport; voil
Lucien dans la maison: il y fera son chemin comme tu y as fait le tien,
et il sera pour Robert ce que tu as t pour moi: nous y trouverons tous
notre compte. Lucien ne se plaint pas?

--Certes non.

--Voil ce que c'est que la vocation;  douze ans, on a la vocation
de la marine pour Robinson;  quinze ans on a celle de l'cole
polytechnique pour le manteau et l'pe; mais  vingt, un peu plus tt,
un peu plus tard, on commence  comprendre qu'il n'y a qu'une chose dans
la vie: gagner de l'argent, et que la plus belle profession est celle
qui nous en fait gagner davantage et le plus vite possible.

--Ce n'est pas  ce point de vue que Lucien se place.

--Je pense bien, mais il est en bon chemin, il y arrivera; je suis
tranquille pour lui; et Marcelle? son mariage?

--Les choses en sont toujours au mme point.

--C'est trange; comment votre marquis italien ne met-il pas plus
d'empressement  pouser une belle fille telle que la tienne?

--Rien ne presse, Marcelle n'a que dix-huit ans, et sa mre aussi bien
que moi nous dsirons ne pas la marier trop jeune; pour mon compte,
j'aurais voulu ne pas la marier avant qu'elle et atteint la vingtime
anne; c'tait une date que je m'tais fixe, non par gosme paternel,
non pour l'avoir plus longtemps  moi, bien que je l'aime tendrement,
vous le savez, et que la pense d'une sparation me soit cruelle, mais
pour elle, dans son intrt; aussi ai-je vu avec chagrin le marquis
Collio la rechercher, en mme temps que j'ai vu avec regret Marcelle se
montrer sensible aux attentions du marquis. Maintenant le marquis ne
parle pas de mariage et ne m'adresse point une demande formelle, c'est
tant mieux; ma femme et moi nous sommes heureux de gagner du temps; nous
ne voyons aucun inconvnient  ce que le marquis fasse longuement sa
cour; nous apprenons ainsi  le mieux connatre; c'est un charmant
garon; chevaleresque, plein de dlicatesse, aussi noble par les
sentiments et le caractre que par la naissance.

--Riche?

--En biens fonds, oui, je le crois, mais ses biens sont grevs de
dettes, c'est cette situation embarrasse qui lui a t lgue par
sa famille, mais qu'il n'a pas faite, qui l'a dcid  embrasser la
carrire militaire.

--Capitaine et attach militaire  l'ambassade d'Italie, ce n'est
peut-tre pas un moyen pratique de payer ces dettes.

--En ce moment non, mais plus tard; et puis en tous cas cela vaut mieux
que de traner une vie inoccupe dans un chteau du Milanais; on lui
reconnat un bel avenir.

--Enfin il vous plat.

--Il plat beaucoup  ma femme, et il ne dplat point  Marcelle; pour
moi, j'avoue que j'aimerais mieux pour gendre un Franais qui ne serait
pas soldat, mais je ne contrarierai pas le got de ma fille, si je vois
qu'elle doit tre malheureuse en ne devenant pas la femme d'Evangelista.

--Ah! il se nomme Evangelista?

--Evangelista _marchese_ Collio; il est le dernier reprsentant d'une
grande famille du Milanais; mais vous pensez bien que ce n'est pas l
ce qui me touche, je n'ai pas d'ambition nobiliaire; je ne veux que le
bonheur de ma fille.

--Le bonheur des siens, parbleu!

--Mon Dieu oui, est-il rien de plus doux que de rendre heureux ceux
qu'on aime? A ce propos, je dois vous prvenir que je ne viendrai pas
demain  Paris, de faon  ce que nous nous entendions aujourd'hui sur
les recommandations que vous pouvez avoir  me faire.

--Moi des recommandations  te faire, mon cher Fourcy, vraiment ce
serait bien drle.

--C'est l'anniversaire de notre mariage, et pour nous c'est la grande
fte de la famille; nous clbrerons demain cette fte aprs vingt ans
de mariage, avec autant de joie que nous l'avons clbre aprs notre
premire anne, et mme avec un bonheur plus complet encore, puisque nos
enfants s'associeront  nous.

--Sais-tu que tu es un homme unique au monde, mon brave Jacques; ce que
je n'ai jamais rencontr: pleinement heureux et digne de son bonheur; je
t'admire encore plus que je ne t'envie; j'admire ton existence entre une
femme que tu aimes comme si tu avais vingt ans et des enfants qui sont
aussi bons que charmants; j'admire la sagesse de ta vie et la modration
de ton caractre; et cela je peux dire que je l'envie autant que je
l'admire.

Puis tout  coup, changeant de ton, comme s'il obissait  une pense
qui venait de se prsenter  son esprit;

--Et en quoi consiste cette fte d'anniversaire? demanda-t-il.

--Le matin un landau viendra nous prendre  Nogent et nous conduira au
restaurant Gillet,  l'entre du bois de Boulogne; c'est l que s'est
fait notre dner de noces quand je n'tais encore que caissier, et nous
allons y djeuner une fois tous les ans, ma femme, nos deux enfants et
moi ce jour mme de notre anniversaire; c'est par l que commence notre
fte, puis ensuite nous faisons une promenade en voiture dans le bois
et autour du lac comme nous en avons fait une le jour de notre mariage,
nous passons aux endroits o nous avons pass; c'est un plerinage. Te
souviens-tu? et nous remontons de vingt ans en arrire.

--Si on pouvait y rester.

--Nous n'y tenons pas; notre prsent est aussi heureux que l'a t notre
pass et pour moi ma femme a toujours les seize ans qu'elle avait 
l'poque de notre mariage. Notre promenade faite, nous rentrons grand
train  la maison pour recevoir nos amis qui viennent nous apporter
leurs compliments et dner avec nous.

--Alors, la table est complte?

--Avec toutes ses rallonges, oui, cependant nous n'avons que nos amis
intimes auxquels se joindront cette anne votre fils puisqu'il est notre
hte, et aussi le marquis Collio.

--De sorte que si je te demandais une place  cette table, il serait
impossible de me la trouver.

--Vous, monsieur Amde!

--Et pourquoi pas?

Fourcy tait manifestement sous le coup d'une profonde motion, d'un
trouble de joie; il attendit quelques secondes avant de rpondre:

--Parce qu'il est des faveurs qu'on dsire vivement, dit-il enfin d'une
voix vibrante, mais que prcisment pour cela on n'ose pas solliciter.

--Laisse-moi te dire, mon bon Jacques, que tu me traites beaucoup trop
crmonieusement. Pourquoi ne m'as-tu jamais invit chez toi? Tu vas me
rpondre: Pourquoi n'tes-vous jamais venu? Et tu auras raison,
au moins jusqu' un certain point. Mais comment veux-tu que dans le
tourbillon qui m'emporte j'aie le temps de faire ce que je dsire? Je
vais o la fantaisie de l'heure prsente m'entrane et jamais o j'avais
dcid la veille d'aller. Voil comment jusqu' prsent je n'ai jamais
pu te faire ma visite  Nogent. Maintenant qu'une bonne occasion se
prsente, je la saisis au passage, et si tu veux de moi, demain je serai
ton convive, avec tes autres amis.

Fourcy se leva vivement et venant  M. Charlemont, il lui prit les deux
mains qu'il serra avec effusion.

--Ne suis-je pas ton plus vieil ami, dit M. Charlemont, et ne devrais-tu
pas agir avec moi sans cette rserve et cette discrtion que tu apportes
dans nos relations, comme si tu tais encore le petit Jacques; ne
sommes-nous pas associs?

Puis, s'arrtant sur ce mot, mais pour reprendre aussitt:

--Puisque ce mot est prononc entre nous, je te prviens que mon
intention est que dsormais il soit une ralit; si cette maison a
repris un peu de son ancienne prosprit, c'est  toi qu'elle le doit,
car entre mes mains elle aurait fini par s'effondrer. Il est juste que
celui qui l'a releve et qui la soutient participe aux bnfices qu'elle
donne. A partir du 1er janvier prochain tu auras donc une part dans
les bnfices qu'elle produit, et cela dans une proportion que nous
discuterons et que nous arrterons ensemble. Pour aujourd'hui je n'ai
voulu que poser le principe.

L'motion de Fourcy tait si vive qu'elle l'empcha de trouver des
paroles pour traduire ce qui se passait en lui: l'associ de la maison
Charlemont, lui le petit Jacques, le fils du garon de bureau!

M. Charlemont s'tait lev et au moment o Fourcy allait enfin pouvoir
exprimer ses sentiments de reconnaissance et de joie il lui coupa la
parole:

--A demain, dit-il.

--Mais, monsieur, vous me laisserez bien...

--Rien, dit-il,  demain, je suis press.

Et il partit sans rien vouloir entendre, marchant gaillardement en
chantonnant.



IV

C'tait aprs la guerre que Fourcy avait achet sa maison de Nogent.

En se promenant un dimanche avec sa femme et ses deux jeunes enfants,
pour visiter les positions occupes par les armes et se rendre compte
par les yeux des combats dont ils avaient lu ou entendu les rcits, ils
taient entrs dans une proprit o l'on avait tabli une batterie.

C'tait dans la grande rue: au milieu des maisons, ils avaient trouv
une alle ouverte entre deux murs garnis de lierre du haut en bas, et en
la suivant, ils taient arrivs sur une pelouse qui s'talait entre des
communs et une grande maison de belle apparence, sans trop savoir o ils
allaient, et surtout sans se douter de la vue qu'ils allaient rencontrer
l:  leurs pieds, ils avaient la Marne, dont le cours, gracieusement
arrondi, tait dessin par une double ligne d'arbres, qui,  et l,
au caprice des branches et du feuillage, ouvrait des perspectives
changeantes sur les eaux miroitantes de la rivire:  leur gauche le
viaduc du chemin de fer passant  travers les cimes des peupliers; 
leur droite, le village de Joinville se profilant nettement sur le ciel:
enfin en face d'eux, au del des prairies, les coteaux qui montent
doucement pour aller finir d'un ct  Noisy et de l'autre 
Chennevires, se perdant dans des profondeurs vaporeuses.

On tait au printemps et il faisait une de ces journes de bonne chaleur
et de lumire gaie o l'on se sent heureux de vivre; aprs tre rests
enferms pendant huit mois privs d'air et de verdure, cette sortie dans
la campagne avec un horizon o les yeux s'enfonaient librement, tait
une griserie pour eux.

Tandis que le mari et la femme, assis sur un arbre abattu dans les
herbes, regardaient le panorama qui se droulait devant leurs yeux,
les enfants jouaient dans le jardin  escalader  quatre pattes les
paulements de la batterie ou  courir  travers les gazons coups
d'ornires, creuses par les caissons et les prolonges.

leve au milieu d'une pelouse  l'un des angles de la maison, celui-l
mme d'o la vue s'tendait librement sur les coteaux opposs,
cette batterie avait naturellement attir les obus prussiens, dont
quelques-uns avaient atteint la pauvre maison, ventrant la toiture et
dchirant sa faade.

Comme il n'y avait rien  prendre dans cette maison abandonne et pille
plusieurs fois, elle tait ouverte  tous venants sans qu'il y et l
un jardinier ou un concierge pour la garder; cependant elle tait 
l'intrieur moins dvaste que bien d'autres, et cela prcisment parce
qu'elle avait t expose au bombardement, les obus allemands lui ayant
t plus clments que ne l'eussent t les francs tireurs ou les mobiles
s'ils l'avaient occupe. Ainsi, les portes, les lambris, les parquets
n'taient point brls, les marbres des chemines n'taient point
taillads  coups de sabre, les glaces n'taient point perces de trous
de balles et les pices o n'avaient point pntr les clats d'obus
taient  peu prs intactes.

Justement ces lambris et ces chemines taient fort jolis, car la maison
datait de la fin du dix-huitime sicle, et tout ce qui tait
dcoration avait t trait dans le got de l'poque; il y avait l des
chambranles, des moulures, des dessus de porte en marbre et en bois qui
taient des oeuvres d'art charmantes.

La visite de M. et madame Fourcy avait t longue, non pas que Fourcy
prtt grande attention  ces sculptures,--il ne connaissait rien aux
oeuvres d'art; non pas que madame Fourcy se donnt la peine de les
admirer--elle ne s'intressait ordinairement qu'aux choses qui lui
appartenaient ou dont elle pouvait tirer parti, mais parce que la maison
tait vaste, distribue en pices nombreuses avec de petits cabinets,
des coins et des recoins, et aussi parce qu'ils prouvaient un certain
plaisir, dont ils ne se rendaient pas bien compte,  se promener dans
ces appartements sonores o retentissait le bruit de leurs pas et de
leurs voix.

Enfin, ils taient sortis; alors l'ide leur tait venue de parcourir
les jardins dont ils n'avaient vu que l'ensemble; ils taient assez
tendus, ces jardins, et diviss en deux parties: l'une, la plus voisine
de la maison, dessine en pelouse et en bosquets, avec des alles de
vieux arbres; l'autre, incline vers la rivire, partage en carrs
rguliers et en plates-bandes de potager avec des arbres fruitiers en ce
moment blancs de fleurs.

Lorsqu'ils taient arrivs  l'extrmit de ce potager ils avaient
trouv une vieille femme  genoux dans un carr et coupant avec une
faucille un gros paquet d'herbes, et cela non pour nettoyer ce jardin
abandonn, mais pour en nourrir sa vache.

--C'est-y que vous voudriez acheter la proprit? avait demand la
vieille en les regardant curieusement.

--Elle est donc  vendre?

--Elle y est et elle n'y est pas; c'est--dire que la propritaire
voudrait bien la garder, mais elle n'aura jamais les moyens de la
remettre en tat; pour lors il faudra bien qu'elle la vende.

Ils n'avaient pas continu la conversation et quittant le village ils
taient descendus au bord de la rivire qu'ils avaient longe; Fourcy ne
parlant pas et parassant rflchir.

Tout  coup il s'tait arrt et se tournant vers sa femme:

--Si nous l'achetions.

--Acheter quoi?

--La maison.

Et montrant la faade qu'on apercevait  travers les branches:

--Regarde donc comme elle a bon air et dans quelle admirable situation
elle se trouve.

--Acheter une maison  Nogent, quelle ide!

--Et pourquoi acheter une maison  Nogent est-il une plus mauvaise ide
qu'en acheter une  Saint-Cloud?

--Parce que Saint-Cloud est autrement habit.

Il n'avait point rpliqu, mais le lendemain soir au dner il avait
racont qu'il tait revenu  Nogent et que dcidment la maison lui
plaisait tout  fait; elle tait  vendre et en pourrait l'avoir pour
un bon prix: sans doute, il y aurait des rparations, mais elles ne
seraient pas ce qu'on pouvait croire aprs un premier examen; il avait
amen avec lui un architecte qui lui avait donn un devis approximatif;
enfin, toutes les raisons justificatives qu'on trouve aisment et qui
abondent lorsqu'on est sous le coup d'un violent dsir.

--Si tu voulais la revoir, tu me ferais plaisir.

--Alors, je la verrai demain.

Le lendemain, en effet; elle l'avait visite de nouveau, mais cette
fois dans des dispositions autres que la premire; par le fait que ces
marbres et ces boiseries pour lesquels elle n'avait eu qu'un coup d'oeil
indiffrent, pouvaient lui appartenir, ils avaient pris le mardi une
importance qu'ils n'avaient pas eue le dimanche et elle leur avait
trouv des mrites qu'elle n'avait pas tout d'abord aperus; le point
de vue aussi lui avait rvl des beauts qui lui avaient chapp, et
Nogent n'avait plus t trop infrieur  Saint-Cloud.

videmment on pouvait tirer parti de cette vaste maison construite  une
poque o le prix des matriaux et de la main-d'oeuvre permettait des
dveloppements que de nos jours des millionnaires seuls peuvent se
payer: elle avait grand air.

En rentrant le soir et en retrouvant son mari qui l'attendait
impatiemment, madame Fourcy n'avait rien dit de cette dernire
considration, mais elle avait reconnu que les objections qui s'taient
prsentes le dimanche contre cette maison de Nogent n'existaient plus:
pour les enfants il tait bien certain qu'elle avait des avantages.

--Et pour nous n'en a-t-elle pas? crois-tu que ce n'est pas pour moi un
vif, un trs vif chagrin de n'avoir pas encore pu t'offrir une maison
de campagne digne de toi: sans doute depuis quelques annes dj nous
aurions pu acheter quelque maisonnette, mais je ne veux pas que tu
demeures dans une maisonnette, o tu serais  l'troit et qui ne serait
pas un cadre convenable pour ta beaut; celle de Nogent est ce qu'il te
faut; je te vois venir au devant de moi sous l'alle de tilleuls quand
je rentrerai, et je te vois aussi avec ton ombrelle, assise comme une
chtelaine sur la terrasse en face de la Marne; tu seras l  ta place;
tu sais bien que si j'ai jamais souhait la fortune, a t pour toi,
pour le faire une niche qui ne soit pas indigne de ma divinit.

--Bon Jacques!

--Est-ce qu'il y a une plus grande joie au monde que de travailler pour
sa femme et ses enfants? Voil une satisfaction dont les riches sont
privs.

--Ils en ont d'autres.

--Sans doute, mais ils n'ont pas celle-l qui vaut bien les autres.

--Enfin comment la payer cette maison; as-tu l'argent?

--Je l'aurai.

--Tu l'aurais bien mieux si, au lieu de travailler exclusivement pour ta
banque, tu avais voulu comme je te l'ai demand cent fois travailler un
peu pour toi.

--Je n'tais pas mon matre, je me devais  celui qui m'employait.

--Tu m'as dit cela vingt fois.

--Il faut bien que je te le dise encore puisque tu y reviens.

--Je n'y reviens que parce que tu vas te trouver en prsence d'embarras
qui ne te gneraient pas  cette heure si tu avais voulu.

--Si j'avais pu; en faisant des affaires pour mon compte, j'aurais mal
fait celles de la banque Charlemont.

--Ne discutons pas cela; dis-moi seulement comment tu espres payer
cette maison.

--Si elle n'est pas vendue plus de cent mille francs, comme j'ai tout
lieu de l'esprer, cela me sera facile, et mme je pourrai faire faire
les rparations sans lsiner; seulement nous serons pris de court pour
l'ameublement; mais en nous tenant dans une sage rserve, surtout en
allant lentement, nous arriverons, nous serons  la campagne, non 
Paris; il y a de si jolies choses  bon march.

--Donne-moi le soin de l'ameublement, laisse-moi faire comme je voudrai,
et, de mon ct, je te laisse toute libert pour l'acquisition et
les rparations: livre-moi la maison, je la meublerai sans beaucoup
dpenser.

--Comment?

--Tu verras cela: le beau ne se trouve pas runi au bon march dans
le neuf; pour l'avoir, il faut attendre des occasions, laisse-moi les
chercher.



V

Elle les avait cherches ces occasions. Elle les avait trouves.

A partir du jour o l'achat de la maison de Nogent avait t ralis et
o les rparations avaient commenc, madame Fourcy n'avait plus t chez
elle.

O tait-elle du matin au soir?

A chercher les occasions qui devaient lui permettre de meubler sa maison
de campagne avec got et aussi avec conomie.

Il n'est pas difficile au riche de trouver de belles choses; dix
magasins les lui offrent avant qu'il ait parl: il n'a qu' choisir et 
payer; et encore paye-t-il plus souvent qu'il ne choisit.

Mais quand l'argent ne rpond ni aux suggestions du dsir ou de la
fantaisie, ni aux exigences du got ou aux besoins du moment, c'est une
tout autre affaire.

Il faut chercher.

Il faut remplacer l'argent par le flair et la peine.

Fourcy n'avait donc pas t surpris des frquentes absences de sa femme;
elle tait en qute de quelque curiosit, elle travaillait pour les
siens comme il travaillait lui-mme, cela tait tout naturel  ses yeux.

Il est vrai que, comme il n'avait jamais eu le got de la curiosit ni
du bibelot, il aurait mieux aim qu'au lieu de se donner tant de peine
elle se contentt de choses simples et ordinaires qu'on aurait trouves
ou commandes chez les marchands: en meubles chez les bnistes du
faubourg Saint-Antoine, en toffes dans les magasins de nouveauts; mais
il ne lui avait jamais fait d'observations  ce sujet; elle lui avait
cd en consentant  habiter Nogent; n'tait-il pas juste qu'il cdt
maintenant aux dsirs qu'elle pouvait avoir. D'ailleurs pourquoi
l'et-il contrarie, alors surtout que cette question d'ameublement
tait pour lui de si peu d'importance? La maison, sa vue, sa situation,
oui cela le touchait et beaucoup, mais un meuble, une toile, cela lui
tait tout  fait indiffrent, le plus souvent mme il ne remarquait pas
les nouvelles acquisitions de sa femme.

Ce qui et provoqu son attention, c'et t le prix de ces acquisitions
s'il avait t excessif, mais au contraire il avait toujours t d'une
extrme modration et tel qu'on ne pouvait tre qu'merveill de la
chance avec laquelle elle avait ces bonnes occasions, et de l'habilet
avec laquelle elle en avait profit; mais quoi d'tonnant  cela, ne
russissait-elle pas tout ce qu'elle entreprenait?

Elle avait si bien russi cette affaire de l'ameublement de leur maison
de Nogent, qu'en moins de deux ans cette maison tait devenue une sorte
de muse de choses curieuses et mme prcieuses.

Ainsi, dans l'entre on trouvait une suite de tapisseries flamandes du
dix-septime sicle  personnages mythologiques, encadres de bordures
 mdaillons reprsentant des oiseaux, admirables de conservation,--des
vases en porcelaine de Chine, de Saxe et de Svres;--des tables-consoles
avec dessus en mosaque;--des chaises portugaises,  fond de cuir.

Si les tapisseries de l'entre taient superbes, celles du grand salon
taient dignes d'un palais: signes Audran et excutes aux Gobelins,
elles reprsentaient des scnes tires d'_Esther_. On sait combien sont
rares les tapisseries de ce genre. Mais plus rare encore tait le tapis
tendu sur le parquet; c'tait un tapis d'Orient d'une haute antiquit
sans qu'il ft possible de lui attribuer une date certaine, aux couleurs
bien teintes par consquent,  la laine bien use et tellement que
par places on voyait la trame, mais ce qui en plus de cette vnrable
antiquit en faisait le mrite et la curiosit, c'taient des armoiries
dessines aux quatre angles Comment des armoiries d'un chef fodal se
trouvaient-elles sur un tapis fabriqu en Orient, depuis cinq ou six
sicles? C'tait l une question que ne se posaient point la plupart de
ceux qui regardaient ce vieux tapis, mais qui intressait vivement ceux
qui taient en tat de l'tudier.

Dans la salle  manger, ce n'taient point des tapisseries qui
recouvraient les murs, mais des cuirs de Cordoue  fond d'argent et 
feuillage d'or, qui formaient une noble dcoration que compltaient bien
un ancien lustre hollandais en cuivre et des portires en vieux velours
de Gnes grenat sur fond bouton d'or. L'escalier qui montait droit au
premier tage continuait dignement l'entre: au bas deux Sirnes de
grandeur naturelle, et qui semblaient avoir t sculptes et peintes
d'aprs un modle de Paul Vronse, tenaient dans leurs bras des
candlabres en verre de Venise: elles reposaient sur des socles en
brche africaine, tandis que des portires et des cantonnires en
brocatelle les enveloppaient  demi; de place en place en montant, des
fanaux en bois sculpt et dor provenant de quelque ancienne galre, et
sur le palier une couple de grands vase Mdicis en porcelaine de Svres.

Mais cet ameublement n'tait pas combin pour la seule ostentation; dans
les appartements o ne pntraient que les intimes on retrouvait les
mme choses de choix, collectionnes et disposes avec le mme got
artistique.

Dans la chambre du mari et dans celle de la femme, tendue en damas de
soie bleue avec lit et meubles Louis XV; dans celles des enfants, dans
celles  donner, dans les boudoirs, les cabinets de toilette, la salle
de billard, enfin partout c'tait le mme entassement de beaux meubles
et de belles toffes: tenture, rideaux, lambrequins, tapis, consoles,
tables, vitrines pleines d'objets prcieux, siges, porcelaines,
faence, lustres, lampadaires.

Comment avait-on pu se procurer tout cela?

C'tait la question que se posaient ceux qui visitaient ce curieux
muse.

Comment la femme d'un employ de banque, si gros que fussent les
appointements de cet employ, avait-elle pu acheter ces richesses
artistiques?

C'tait une autre question que se posaient ceux qui connaissaient la
situation et les ressources de Fourcy.

Mais pour Fourcy lui-mme, il ne se posait ni celle-ci ni celle-l: sa
femme avait autant de chance que d'habilet, voil tout; et ce tout
tait aussi simple que naturel: n'y a-t-il pas des gens qui ne font que
de bonnes affaires quand d'autres n'en font que de mauvaises? Il voyait
cela chaque jour autour de lui; sa femme tait au nombre de ceux qui
n'en font que de bonnes; pour qu'il s'tonnt il et fallu que c'et
t le contraire qui se ft produit, et dans ce cas il ne l'et trs
probablement pas cru: sa femme ne pas faire mieux que les autres en
toutes choses, allons donc! c'tait impossible.

Pour ceux qui ne partageaient pas cette confiance maritale, la question
tait reste pose et bien souvent elle avait t agite sans qu'on
arrivt jamais  se mettre d'accord sur une rponse satisfaisante.

--Fourcy n'a pas de fortune, n'est-ce pas?

--Il a ses appointements.

--Qu'il gagne trente mille francs, quarante mille francs si vous voulez,
ce n'est pas avec cela qu'il peut faire face  ses dpenses: deux
maisons, une  Paris, l'autre  la campagne; les toilettes de madame qui
sans tre ruineuses sont toujours lgantes et fraches, l'ducation
et l'entretien des enfants, la vie de tous les jours qui sans tre
follement dispendieuse chez eux est large cependant, tout cela prlev
que reste-il pour l'achat de ce mobilier?

--On m'a dit que le tapis du salon qui est tout us...

--Celui qui a des armoiries aux quatre coins?

--Justement, on m'a dit qu'il valait plus de vingt mille francs.

--Valait... c'est un mot; mais ce qu'il a cot, c'est une autre
affaire.

--En tous cas, c'est une ide singulire, vous en conviendrez, d'avoir
sur un meuble qui vous appartient des armoiries qui ne sont pas  soi.

--Les Fourcy n'ont pas d'armoiries, que je sache.

--Alors, pourquoi achtent-ils des tapis armoris?

--Et la tapisserie des Gobelins?

--Et la tenture en cuir de la salle  manger?

--Et les statues en bois de l'escalier, celles qui tiennent un
candlabre?

--On m'a dit qu'il y en avait du mme genre chez un marchand de la rue
Bonaparte qui valent dix mille francs.

--Pourquoi madame Fourcy ne veut-elle jamais indiquer ses marchands?

--Elle a peur qu'on lui souffle ses occasions.

--Croyez-vous  ces occasions?

--Et vous?

--J'ai entendu les mettre en doute.

--Eh bien, alors?

--Alors elles seraient encore meilleures que madame Fourcy ne le dit: ce
qu'on ne paye pas du tout, cotant encore moins cher que ce qu'on paye
bon march.

--Est-ce possible?

--Je n'en sais rien; c'est ce que j'ai entendu dire par des gens qui, ne
pouvant pas s'expliquer autrement cette acquisition de meubles de grand
prix, supposent qu'il n'y a pas acquisition, mais donation.

--C'est invraisemblable.

--Elle est assez belle encore pour qu'on fasse des folies pour elle.

--Ce n'est pas cela que je veux dire, je proteste seulement contre la
supposition qu'une femme comme madame Fourcy, une honnte femme, qui a
le meilleur des maris, qui aime ses enfants, peut faire le mtier d'une
cocotte.

--Protestez, c'est trs bien, mais alors expliquez.

--Quel serait cet amant gnreux?

--Il y en aurait plusieurs.

--Qui?

--On nomme le pre Ladret.

--Allons, un bonhomme de soixante-douze ans, un phoque, aussi laid que
grossier.

--Tout ce que vous voudrez, mais assez riche pour se passer toutes ses
fantaisies et ne pas compter.

--Eh bien, pour moi je n'admettrai jamais cela; je crois madame Fourcy
une honnte femme, je crois qu'elle aime son mari qui l'adore, et je
crois qu'elle a le respect de ses enfants.

--Alors comment expliquez-vous ses dpenses?

--Par des spculations heureuses; puisqu'on cherche des raisons
coupables pour expliquer sa liaison avec le vieux Ladret, pourquoi
n'en cherche-t-on pas d'honntes pour expliquer son intimit avec La
Parisire qui est  la Bourse et qui peut tout aussi bien faire les
affaires de madame Fourcy qu'il fait celles d'autres personnes?

--S'il en est ainsi, pourquoi ne le dit-elle pas?

--Parce que Fourcy ne lui permettra certes pas de jouer  la Bourse.

--C'est une explication, j'en conviens, mais Ladret aussi en est une;
laquelle est bonne? la question reste pose.

--Pas pour moi.



VI

Fourcy aurait voulu aussitt aprs le dpart de M. Charlemont, courir
 Nogent, car il n'y avait de joie complte pour lui que celle qu'il
partageait avec sa femme; comme elle allait tre heureuse! comme elle
allait tre fire de lui! ce n'tait pas seulement leur fortune qui
tait assure, c'tait encore celle de leurs enfants. Lucien serait un
jour l'associ de Robert; et si le marquis Collio avait pu hsiter 
pouser la fille d'un employ, il n'hsiterait certes plus, maintenant
que cet employ tait l'associ de la maison Charlemont, le successeur
officiel du grand Charlemont; c'tait aussi une noblesse, celle-l.

Mais prcisment parce qu'il ne devait pas venir le lendemain  son
bureau, il avait des affaires importantes  prparer ou  rgler qui le
retinrent  Paris, et il ne put partir que par le train de cinq heures
et demie, ce qui ne lui faisait qu'une heure d'avance sur son arrive de
chaque jour.

Enfin c'tait toujours une avance, c'est--dire une surprise.

Au lieu que sa femme vnt au-devant de lui comme tous les soirs, il
allait la surprendre.

Et il se faisait une fte de cette surprise comme un amoureux de vingt
ans.

Ce fut  pas presss qu'il monta la grande rue de Nogent et en courant
presque qu'il traversa son jardin: personne sur la terrasse devant la
maison, personne dans le vestibule; sans doute sa femme tait dans un
petit salon de travail o elle se tenait ordinairement; il y entra sur
la pointe des pieds.

Mais elle n'tait pas dans ce salon; alors comme il avait vu dans le
vestibule son ombrelle et son chapeau de jardin, il conclut de l
qu'elle devait tre dans sa chambre et il monta au premier tage.

Il trouva la porte de cette chambre ferme au verrou, ce qui l'tonna,
car ce n'tait point l'habitude de sa femme de s'enfermer chez elle, et
ce qui le contraria, car sa surprise allait tre manque, puisque, pour
se faire ouvrir, il tait oblig de frapper et de se nommer.

Ce fut au bout de quelques instants seulement que la porte lui fut
ouverte.

--Dj! s'cria madame Fourcy.

Dj.

Mais il ne releva pas ce mot.

--Tu t'enfermes donc? dit-il, en regardant sa femme qui paraissait
lgrement mue.

--Tu vois, quelquefois.

Il tait entr et il avait referm la porte; sur une table recouverte
d'un tapis en damas bleu, une tache rouge attira son attention:
c'taient des crins en maroquin qui faisaient clater cette tache rouge
au milieu du bleu; l'un des crins tait tout neuf et sortait bien
manifestement des mains du gainier.

--C'tait pour cela que tu t'tais enferme? demanda-t-il.

--Justement; je mettais ces bijoux en tat pour demain.

--Alors pourquoi t'enfermer?

--Pour qu'on ne me drange pas, voil tout; tu penses bien que je
n'avais pas peur d'tre vole.

--Est-ce que cet crin n'est pas neuf? dit-il en prenant celui qui
paraissait n'avoir pas encore t touch.

--Tout neuf, je l'ai achet hier avec le bracelet qu'il renferme,
regarde.

Elle lui prit l'crin des mains et l'ouvrant, elle le lui montra de loin
en l'inclinant tantt  droite, tantt  gauche, en avant ou en arrire:
sur le cercle en or se dtachait une grosse meraude entoure de
diamants avec,  et l, d'autres diamants plus gros qui suivaient le
contour du bracelet.

--Vois comme l'meraude est belle, dit-elle, d'un vert pur, comme les
diamants brillent! Qui se douterait que tout cela est faux et cote
quelques centaines de francs?

--Pas moi  coup sr; mais il est vrai que je n'y connais rien; pourquoi
as-tu achet cela?

--Pour complter ma parure, et puis aussi parce que j'aime les
pierreries et les bijoux; c'est une faiblesse, une niaiserie, tout ce
que tu voudras, j'en conviens, mais enfin je les aime et ne pouvant
pas satisfaire ma passion avec la ralit, je la trompe au moins avec
l'illusion. Ne me gronde pas.

Il s'approcha d'elle et la prenant dans ses deux bras il la serra
fortement sur sa poitrine en l'embrassant:

--Moi, te gronder, ma chre Genevive, moi qui voudrais voir toujours un
sourire dans tes beaux yeux. Si je t'ai demand: pourquoi as-tu achet
cela? c'est simplement parce que je ne veux plus que tu portes des
bijoux faux.

--Je ne demanderais pas mieux que d'en porter de vrais.

--Cela m'humilie autant que cela me peine de voir qu'une femme comme
toi, avec ta beaut, avec ta supriorit, en est rduite  se parer de
bijoux faux, tandis que les plus beaux, les plus vrais, seraient  peine
dignes de toi: aussi tu vas me faire le plaisir de te dbarrasser de
tous ceux-l.

--Comment!

--Je ne veux plus que tu en portes des faux, mais comme d'autre part
je ne veux pas contrarier tes gots et que moi-mme je trouve que les
bijoux te vont admirablement, je serai heureux de t'en donner des vrais.

Ce fut elle  son tour qui le prit dans ses bras et l'embrassa.

--Mon bon Jacques!

--Tu es contente.

--Je suis heureuse de ton intention et je te remercie avec un coeur mu
de ta bont et de ta tendresse; mais je ne veux pas te permettre de
raliser cette intention, je ne veux pas que tu te ruines  m'acheter
des diamants.

--Je ne me ruinerai pas.

--Je ne veux pas que tu dpenses ton argent, celui de nos enfants pour
satisfaire mes caprices: est-ce qu'un mari doit se ruiner pour sa femme?

--Mais quand ce mari est le plus pris, le plus passionn des amants?

--Il se contente d'tre aim pour son amour: qu'importe que mes bijoux
soient faux si tout le monde croit qu'ils sont vrais?

--Mais moi je sais qu'ils sont faux et cela suffit; je ne veux pas
que chez une femme comme toi, qui est l'honntet et la droiture en
personne, il y ait un mensonge quel qu'il soit.

--Eh bien moi, je ne veux pas que tu me fasses un pareil cadeau: il
me semble que cette honntet dont tu parles s'amoindrirait, si elle
acceptait un cadeau qui entranerait une si grosse dpense; je sens
bien que tu aurais plaisir  me le faire, mais moi j'aurais honte 
l'accepter de toi; n'en parlons donc plus, et laisse-moi porter ces
bijoux qui me suffisent et me contentent; c'est entendu, n'est-ce pas?

Et elle lui tendit la main.

--Tu sais, n'en parlons plus, je ne veux pas que tu en parles.

--Veux-tu au moins me permettre de te dire que tu es la meilleure des
femmes?

--Cela oui, tant que tu voudras; je veux mme bien que tu laisses
librement couler cette larme attendrie que tu retiens dans ta paupire
et qui vaut mieux pour moi que tous les diamants du monde.

Puis tout de suite, comme si elle voulait couper court  cette motion:

--Mais tu as donc gagn aujourd'hui des millions? dit-elle en riant.

--Justement.

--Et tu ne le dis pas! fit-elle en riant d'un air moqueur.

--C'est ta faute; j'arrivais empress de partager avec toi cette bonne
nouvelle, et c'est mme ce qui m'a fait avancer mon retour, quand cet
incident de tes bijoux, se jetant entre nous, m'a empch de te parler
de ce que j'avais tant de hte  te dire.

--C'est donc srieux?

--Comment! si c'est srieux:  partir de janvier prochain M. Charlemont
me donne une part dans les bnfices de la maison.

Il avait prononc ces quelques mots lentement, d'un air triomphant.

--Enfin, dit-elle, il te rend donc justice?

Il resta un moment interdit.

--Eh quoi, dit-il enfin, c'est ainsi que tu accueilles cette nouvelle
que j'tais si heureux de t'apporter!

--Vas-tu t'imaginer que je ne suis pas heureuse de l'apprendre? mais
il y a si longtemps que je l'attends que ma joie ne peut pas tre
aujourd'hui ce qu'elle et t il y a cinq ans, il y a dix ans; tu as
cinquante-six ans, moi j'en ai trente-cinq, quand jouirons-nous de la
fortune que tu vas mettre dix ans encore  gagner?

--Nos enfants en jouiront.

--Mais nous? Ah! que n'est-elle venue plus tt!

Ce fut avec violence qu'elle lana ces derniers mots, avec un accent
dsespr o il y avait autant de rage que de douleur.

--As-tu manqu de quelque chose pendant ces dix ans?

Elle le regarda longuement et secouant la tte:

--J'ai manqu de confiance en l'avenir, j'ai manqu de scurit: en te
voyant refuser si obstinment de faire des affaires, comme tu en avais
la facilit, j'ai cru que la fortune ne viendrait jamais et que notre
existence  tous se tranerait dans la mdiocrit... et si tu venais 
mourir, la mienne et celle de nos enfants dans la misre! Dieu merci
pour toi, tu n'as pas t sous l'obsession de cette horrible pense;
mais ne pensons plus  cela, d'autant plus que regrets et remords sont
inutiles maintenant.

--Comment des regrets et des remords! Que veux-tu dire?

--Rien... rien, si ce n'est que j'ai eu tort de te tourmenter pendant
ces dix dernires annes et de te pousser  faire des affaires.

--Ne parle donc pas de remords  propos de cela; ton intention tait
bonne, et si je n'ai pas cd  tes suggestions, je ne t'en ai jamais
voulu de ce que tu me les adressais pressantes et frquentes; je
comprenais le sentiment qui te les inspirait; au reste, tu vois
maintenant qu'en ne prenant les choses qu'au point de vue de nos
intrts, j'ai eu raison de te rsister; si j'avais fait des affaires,
si j'avais gagn de l'argent, M. Charlemont ne m'aurait jamais fait sa
proposition, c'est cette mdiocrit justement qui l'a dcid.

--Dis la comparaison entre la mdiocrit de celui qui faisait tout, et
l'opulence de celui qui ne faisait rien: et quelle part te donne-il?

--Cela n'a pas t dcid, mais le principe est pos, et c'est l
l'essentiel; je pense donc qu'en voyant M. Charlemont, tu n'hsiteras
pas  lui montrer ta satisfaction.. et ta reconnaissance, au moins pour
Lucien qui sera un jour l'associ du fils comme je suis celui du pre;
il vient dner demain avec nous.

Cette grande nouvelle si importante pour Fourcy ne parut pas jeter
madame Fourcy dans une extase de joie.

--Ah! dit-elle simplement.

Et ce fut tout.

Fourcy resta pendant quelques instants  la regarder tout tonn, mais
il ne se permit pas d'observation; il savait que sa femme n'avait jamais
aim M. Charlemont, son coeur ulcr par dix annes d'attente ne pouvait
changer tout  coup; cela viendrait plus tard srement elle lui rendrait
justice; il tait tranquille.

--O est Marcelle? demanda-t-il; elle aussi doit apprendre cette
nouvelle, qui peut avoir une influence dcisive sur son avenir.

--Dans le jardin; va la lui apprendre toi-mme.

--Viens avec moi.

--Il est juste de te laisser ce plaisir, va.



VII

Il croyait trouver sa fille  la place qu'elle occupait le plus souvent
dans le jardin, sous un beau tulipier, dont les longues branches qui
n'avaient jamais t coupes retombaient sur le gazon et formaient une
vote de verdure impntrable aux rayons du soleil aussi bien qu' la
pluie: elle affectionnait cette place autant pour la fracheur qu'on y
trouvait toute la journe, que pour les perspectives qui se droulaient
de l sur le cours de la Marne et les horizons lointains.

Mais elle n'tait pas l; au moment o il allait se mettre  sa
recherche, deux dtonations qui retentirent presque en mme temps lui
apprirent qu'elle tait au tir, avec Robert Charlemont sans doute.

Il se dirigea donc du ct d'o taient parties ces dtonations et au
bout d'une alle de tilleuls,  l'endroit o cette alle finit  un mur,
il les aperut tous les deux, sa fille et Robert; ils lui tournaient le
dos et Robert tenait dans ses mains une petite carabine qu'il tait en
train de charger; ils faisaient face  une plaque noir en fer applique
contre le mur et sur laquelle se dtachait la blancheur de deux cartons.

Au bruit de ses pas sur le gravier de l'alle, ils tournrent la tte et
aussitt Marcelle vint au devant de lui en courant et en criant:

--C'est pre, quel bonheur!

Alors il s'arrta pour la regarder venir, pour l'admirer avec ses yeux
de pre, et de fait, elle tait rellement charmante dans sa robe
blanche lgre que soulevait derrire elle la rapidit de sa course, et
les frisons de ses cheveux blonds flottant au vent, arrivant les bras
entr'ouverts, les lvres souriantes de tendresse, le regard joyeusement
mu; en tout des pieds  la tte une belle jeune fille de dix-huit ans,
aussi gracieuse que jolie.

Elle jeta ses deux bras autour du cou de son pre et se haussant sur
la pointe des pieds, elle l'embrassa sur les deux joues de deux gros
baisers qui sonnrent.

--Est-ce gentil, dit-elle en se pendant  son bras, de venir nous faire
cette bonne surprise; puisque te voil, tu vas tirer quelques balles
avec nous; tu donneras une leon  M. Robert; lui qui tire si bien
d'ordinaire, il en a joliment besoin aujourd'hui.

Pendant ce temps, Robert Charlemont s'tait avanc  son tour, mais
lentement, comme  regret, ou comme s'il tait retenu, et 'avait t
aussi avec une sorte de contrainte qu'il avait pris et serr la main que
Fourcy lui tendait dans un mouvement affectueux.

Mais ni Fourcy ni Marcelle n'avaient remarqu cette contrainte, habitus
qu'ils taient l'un et l'autre  la rserve de Robert, qui se tenait
toujours sur une sorte de dfensive, mme avec ses meilleurs amis.
tait-ce timidit? tait-ce fiert? tait-ce humeur sombre? Le certain
c'est qu'il n'avait jamais montr la moindre expansion; lui, le fils
d'un pre tout en dehors, aux manires ouvertes, au parler haut et
facile, il tait tout en dedans et il ne parlait que peu, aussi peu
que possible, pour ne dire que ce qu'il devait dire en quelques mots
rapides, d'une voix basse. Et cependant il n'tait ni laid, ni sot, ni
maladroit; beau garon au contraire, grand, souple, les traits du visage
fins et distingus, naturellement lgant, au repos au moins, car
lorsqu'il agissait il y avait une hsitation dans ses manires qui leur
donnait de la gaucherie; avec cela des cheveux noirs, fins et friss, le
teint ple et des yeux qui eussent t magnifiques sans leur expression
sombre et s'ils n'avaient point toujours t en mouvement, inquiets et
dfiants.

--Bonjour, mon cher Robert, dit Fourcy, je vous apporte de bonnes
nouvelles de M. votre pre, que j'ai vu ce matin.

--Ah! il est revenu?

--D'hier soir; il va trs bien, il a fait un excellent voyage.

--J'en suis heureux.

--Il a t un peu surpris de ne pas vous trouver, car vous ne lui avez
pas crit que vous tiez ici.

Il y eut de l'embarras dans la contenance de Robert, et ce fut au bout
d'un instant qu'il rpondit:

--Non.

--Vous aurez le plaisir de le voir demain.

Robert le regarda d'un air surpris, semblant dire que son intention
n'tait pas d'aller le lendemain  Paris.

--Car il doit venir ici, continua Fourcy, il nous fait l'amiti de dner
avec nous pour clbrer l'anniversaire de notre mariage.

--Ah!

--Et vous m'en voyez l'homme le plus heureux du monde, car c'est la
premire fois qu'il vient  Nogent. Au reste, cette joie n'est pas
la seule qu'il m'ait donne aujourd'hui: pour me rcompenser de mon
dvouement encore plus que des services que j'ai pu rendre, il m'accorde
une part dans les bnfices de la maison.

Cessant de s'adresser  Robert et se tournant vers sa fille, qui tait
reste appuye sur son bras:

--C'est pour vous annoncer cette grande nouvelle, ce grand bonheur, ce
grand honneur,  ta mre et  toi, que j'ai avanc mon retour, car pour
Lucien vous pensez bien qu'il en a t averti tout de suite.

Marcelle ne dit rien, mais elle serra le bras de son pre dans une
treinte qui valait toutes les paroles.

Pour Robert, il demeura un moment silencieux, enfin il se dcida 
parler, mais ce fut lentement et  voix basse:

--Je remercierai mon pre, dit-il; vous ne doutez point, n'est-ce pas,
du plaisir que me cause cette bonne nouvelle; c'est un acte de justice.

Il s'tablit un moment de silence, et ils restrent tous les trois
debout au milieu de l'alle: videmment l'entretien tait difficile
entre deux personnages aussi peu  l'unisson que Fourcy et Robert: l'un
dbordant de joie, l'autre glac.

--Eh bien, reprenons-nous le tir? demanda Marcelle aprs quelques
secondes de ce silence.

Puis coupant  la plaque et montrant les deux cartons:

--Ne te trompe pas, dit-elle  son pre, le bon carton, c'est le mien,
le mauvais, je veux dire l'autre, c'est celui de M. Robert.

--Je venais de marcher vite, dit Robert en prenant la parole plus
rapidement que de coutume, c'est ce qui a fait trembler ma main.

--Eh bien, maintenant, vous avez eu le temps de vous calmer, continua
Marcelle.

--Maintenant je vous demande la permission d'aller m'habiller pour
dner; d'ailleurs la nuit vient et ma vue est mauvaise le soir.

Sans en dire davantage, il les quitta et se dirigea vers la maison,
marchant  grands pas.

--Quel singulier garon, dit Marcelle lorsqu'il se fut loign, on ne
sait jamais s'il est content ou fch; bien fine sera sa femme si elle
devine ce qu'il faut faire pour le rendre heureux.

--Il faut le plaindre et non le condamner, ma mignonne; son enfance a
t triste; il a perdu sa mre tout jeune, et son coeur au lieu d'tre
chauff par la tendresse maternelle, a t glac par la duret d'une
gouvernante trop svre; et justement il avait besoin de tendresse,
d'affection, mme de caresses. Elles lui ont manqu, car son pre,
entran dans le tourbillon de sa vie fivreuse, n'a pas pu s'occuper de
lui... comme il l'aurait voulu, sois-en certaine. Sous cette apparence
froide, Robert est une nature tendre et mme passionne; il ne faut pas
juger les timides sur leur timidit. Mais ce n'est pas de lui qu'il doit
tre question entre nous, ma mignonne; c'est de toi, c'est de nous.

--De moi, pre?

--Ne vas-tu pas t'inquiter? c'est te rjouir au contraire qu'il faut;
viens un peu sur ce banc que je t'explique mieux ce que je veux dire.

Mais au lieu de la faire asseoir sur le banc prs de lui, ce fut sur un
de ses genoux qu'il la prit, de faon  ce qu'elle lui fit face et
qu'il pt bien la regarder: tandis qu'il tait dans l'ombre du soleil
couchant, elle se trouva ainsi claire en plein visage par la lueur
rouge du ciel.

Pendant quelques instants, il la regarda longuement:

--Sais-tu, dit-il enfin, qu'aprs ta mre tu es la plus belle jeune
fille que j'aie jamais vue.

Pour cacher le sourire qu'elle sentait s'panouir sur son visage, elle
se pencha vers son pre et elle l'embrassa  plusieurs reprises sans
relever la tte.

--Quand on est aussi charmante, aussi sduisante que toi, dit-il en
continuant, on peut se flatter, et cela sans un orgueil dplac, qu'on
fera un bon mariage, et mme un beau mariage. Cependant, pour que
cela se ralise, il faut joindre  cette beaut d'autres mrites,
c'est--dire la fortune, ou une grande situation. Jusqu' ce jour je
n'avais  te donner ni fortune, ni grande situation. Mais voil que
les choses sont changes, car si je n'ai pas encore la fortune, tu
comprends, n'est-ce pas, qu'associ de la maison Charlemont est un titre
chez un beau-pre. C'est pour cela que je suis si heureux de t'annoncer
cette nouvelle.

Elle ne dit rien, mais ses joues et son front se couvrirent de rougeur,
tandis que ses lvres plirent. Il continua:

--Tu sais bien que je ne dsire pas te marier et que plus longtemps tu
resteras avec nous, plus je serai heureux; mais d'autre part je ne veux
pas non plus t'empcher de te marier et te garder par gosme paternel;
je t'aime pour toi, non pour moi, pour ton bonheur, non pour le mien; ou
plus justement le tien sera le mien. Je veux donc que tu saches bien que
le jour o tu prouveras un sentiment de tendresse srieuse et profonde
pour un homme digne de toi et qui t'aimera comme tu mrites d'tre
aime, je te le donnerai. Quand tu prouveras ce sentiment, si tu n'oses
pas en parler  ton pre, tu te confieras  ta mre qui, bien entendu,
est de moiti avec moi dans ce que je te dis en ce moment. Maintenant
c'est assez l-dessus. Nous nous sommes compris, n'est-ce pas, et il
n'est pas ncessaire d'insister davantage. Rentrons  la maison; si ton
frre n'est pas arriv, nous n'aurons pas longtemps  l'attendre pour
nous mettre  table.

Elle s'tait leve et elle restait en face de lui, les yeux baisss;
tout  coup elle le prit dans ses bras et l'embrassant avec effusion:

--Oh! papa, dit-elle, cher papa, quel bon pre tu es.

Et ils se mirent en route, marchant lentement dans l'alle dj pleine
d'ombres; la fille s'appuyant doucement sur le bras de son pre; le pre
lui serrant tendrement la main contre son coeur et de temps en temps se
tournant vers elle pour la regarder avec un sourire de bonheur et de
fiert.



VIII

A table, madame Fourcy avait  sa droite son fils Lucien,  sa gauche
Robert Charlemont, en face d'elle son mari et sa fille.

C'tait pour Fourcy la meilleure heure de sa journe que celle o il se
trouvait ainsi entour des siens, et il y avait vraiment plaisir  voir
la satisfaction qui rayonnait sur son visage, quand aprs s'tre assis
sur sa chaise et avoir dpli sa serviette, il regardait sa femme, en
attendant qu'elle le servt.

Mais ce soir-l c'tait plus que de la satisfaction qui clatait dans
ses yeux, son sourire et tous ses mouvements, c'tait de l'enthousiasme.

Enfin il touchait le but qu'il avait poursuivi si obstinment,  travers
tant de difficults, et dans le ciel radieux qui se levait sur sa tte
il n'y avait pas le plus petit nuage, pas la moindre menace d'orage. Que
pouvait-il craindre? il ne le devinait pas. Que pouvait-il souhaiter de
plus? il ne le voyait pas. La fortune? il mettait enfin la main dessus.
La considration? Il l'avait depuis longtemps dj. Les joies du coeur?
Elles lui taient toutes donnes par sa famille: sa femme qui ne
vivait que pour lui; ses enfants, son fils et sa fille qui l'aimaient
tendrement.

Et lentement ses yeux mus allaient de l'un  l'autre, de la mre au
fils, du fils  la fille, pour revenir  la mre et s'arrter sur elle
longuement, avec admiration.

Car ce qu'il avait dit  M. Charlemont tait pour lui l'expression de la
stricte vrit: sa femme  ses yeux avait toujours seize ans.

videmment c'tait l l'exagration d'un mari aveugl par l'amour,
cependant il n'tait que juste de reconnatre que cette femme qui se
donnait trente-cinq ans et qui en avait rellement trente-six, tait
reste extraordinairement jeune sans que rien en elle, ni dans son
visage, ni dans son corps, ni dans son sourire, ni dans sa dmarche et
subi la dure atteinte des annes; charmante elle avait t jeune fille,
jolie, plus que jolie elle tait femme et mre.

Et cependant elle tait blonde avec les traits fins et le teint d'une
transparence veloute.

Mais ces conditions ordinairement dfavorables  la conservation et 
la prolongation de la beaut, loin de lui tre contraires, l'avaient
servie, et c'taient elles justement qui la faisaient paratre plus
jeune qu'elle n'tait en ralit. Avait-elle vingt-six ans? En
avait-elle trente? C'tait ce que l'observateur le plus sagace et t
bien embarrass de dire en la voyant pour la premire fois. En tous cas,
avec sa tte mignonne, sa chevelure blonde, son clair regard, son nez
de statue grecque, ses petites dents pointues, son corsage d'un contour
parfait, sa taille svelte et souple, son sourire enfantin et son doux
parler, il semblait qu'elle ft d'une pte autre que celle que le temps
use, une de ces Diane de Poitiers qui se conservent dans la glace et qui
 cinquante ans passs inspirent de folles passions juvniles que bien
entendu elles ne partagent pas.

Bien que madame Fourcy montrt aussi une vive satisfaction, et bien que
les deux enfants fussent presque aussi heureux que leur pre, le dner
ne fut pas gai comme il aurait d l'tre, l'attitude de Robert suffisant
pour jeter un froid qui, par moment, arrtait la conversation.

Et cependant il tait manifeste qu'il faisait des efforts pour ne pas
s'abandonner, il parlait, il riait, il se secouait, puis tout  coup
il se taisait et restait absorb comme s'il et t seul, et alors
le contraste entre son entrain factice et ses dispositions vraies ne
rendait que plus sensible sa proccupation.

Tout  son bonheur, Fourcy n'avait ni les yeux ni l'esprit  remarquer
ce qui se passait autour de lui, cependant il ne put pas ne pas tre
frapp de cette attitude.

Mais il se l'expliqua.

Et mme aprs le dner il crut devoir l'expliquer  sa femme.

--Tu as remarqu, lui dit-il en profitant du moment o les deux jeunes
gens et Marcelle venaient de descendre dans le jardin, combien Robert
est proccup.

--En effet, il ne s'est pas montr trs gai.

--Dis qu'il a t trs sombre et tu seras encore au-dessous de la
vrit: je sais ce qu'il a.

--Ah! fit-elle avec un brusque mouvement de surprise.

--Histoire de femme.

--Comment! murmura-t-elle.

--Ah! te voil bien avec ton tonnement de mre et d'honnte femme, tu
ne vois toujours dans ce garon qu'un grand enfant, le camarade de
ton fils; eh bien, apprends que ce grand enfant a une matresse pour
laquelle il a fait des folies.

--Des folies! quelles folies?

--Des grosses, de trs grosses dpenses et comme je lui ai annonc le
retour de son pre, il craint une explication  ce sujet; il est certain
qu'il ne l'a pas vole. Je vais lui parler.

--Pourquoi te mler de cela?

--Dans son intrt, et puis aussi parce que M. Charlemont m'a demand de
l'aider dans cette affaire qui le tourmente et l'inquite.

--Est-ce que M. Charlemont connat cette matresse?

--Pas du tout.

--Il n'a pas de soupons?

--Il en a si peu qu'il m'a pri de l'aider  chercher quelle pouvait
tre cette femme.

--Et tu lui as promis cela?

--Parbleu.

--Tu as eu tort.

--Et pourquoi donc?

--Parce que... parce qu'il est toujours mauvais d'intervenir entre un
pre et un fils; crois-moi, laisse-les s'expliquer entre eux sans te
mler de rien; cela sera prudent et sage.

--J'ai promis.

--Encore un coup, tu as eu tort; cela n'est pas d'un homme sage et
prudent comme toi.

--Je ne peux pourtant pas assister les bras croiss  la ruine de ce
pauvre garon, car cette femme le ruine; c'est une coquine.

--Qu'en sais-tu?

--C'est M. Charlemont qui me l'a dit et prouv.

--Il ne la connat pas.

--Il la juge d'aprs les folies dans lesquelles elle entrane son fils,
et un homme comme lui ne se trompe pas l-dessus: une femme honnte
qui se fait donner de l'argent, c'est horrible, c'est pire qu'une
courtisane.

--Qui vous dit que c'est une femme honnte?

--Si c'tait une cocotte ou une comdienne, on la connatrait, et on ne
la connat pas.

--Peut-tre n'existe-t-elle que dans votre imagination?

--Comme c'est bien toi, ma bonne Genevive, de ne jamais vouloir croire
au mal! Mais tu comprends que nous autres hommes qui connaissons la
vie, nous ne pouvons pas nous en rapporter aux protestations de nos
consciences; il faut bien admettre la ralit, si laide, si effroyable
qu'elle soit; eh bien, la ralit, c'est qu'il y a de ces femmes qu'on
croit honntes et qui sont des monstres. Je ne dis pas qu'il y en ait
beaucoup; je te concde mme qu'elles sont rares, trs rares si tu veux,
mais enfin il y en a et c'est aux mains d'une de ces femmes que ce
malheureux Robert est tomb.

--Mais encore qu'a-t-il fait?

--Il se laisse ruiner; entre autres dtails caractristiques, croiras-tu
qu'il lui a donn un bracelet qui cote 17,000 francs.

--Sans doute, c'est beaucoup.

--C'est une petite fortune.

--Pour un autre que Robert, oui; mais dans sa situation, avec l'hritage
qu'il recueillera bientt, cela n'est pas excessif; un Charlemont peut
bien donner 17,000 francs  sa matresse sans que pour cela on parle de
ruine.

--videmment, s'il n'y avait que ce bracelet, il ne faudrait pas se
fcher, mais il y a bien d'autres dpenses qui ont t payes  la
caisse, sans compter celles qui ne l'ont pas t par nous, mais par lui
directement avec l'argent qu'il a emprunt aux usuriers, entre autres 
Carbans, un misrable qui a ruin des centaines de jeunes gens.

--Vous savez ce qu'il doit  cet usurier?

--Non, mais j'ai tout lieu de croire que la somme est considrable. Tu
comprends bien que Robert n'a parl de cette dette  personne et que
Carbans n'en parlera pas lui-mme avant que les billets soient chus,
car il doit bien esprer, le coquin, qu'il fera encore des affaires
avec Robert, et il ne va pas s'exposer  perdre un client de cette
importance. Cependant, je lui ai fait dire aujourd'hui mme quelques
mots, qui vont lui inspirer une rserve craintive. Mais je ne peux pas
 l'avance prendre cette prcaution avec tous les usuriers de Paris,
auxquels Robert peut avoir l'ide de s'adresser. C'est donc auprs de
lui et sur lui qu'il faut agir, ce que je vais faire.

--Ce soir?

--Certainement.

--Pourquoi ne pas attendre?

--Parce que demain, sans doute, M. Charlemont aura une explication avec
son fils, et il ne me parat pas sage de laisser cette explication
s'engager sans avoir prpar Robert. Les rapports sont tendus entre le
pre et le fils. Le pre a des reproches srieux  adresser au fils. Le
fils croit avoir des griefs contre son pre. Cela cre une situation
dlicate, d'autant plus dangereuse que tous deux sont d'un caractre
violent, le pre avec emportement, le fils avec une colre froide qui
l'entrane loin trop souvent. Je voudrais qu'il ne s'changet point
entre eux de paroles irrparables. C'est pour cela que je tiens  faire
quelques observations  Robert ce soir mme.

--Que veux-tu lui dire?

--Je ne sais pas au juste; ce que le moment m'inspirera; m'adresser 
son coeur; car il ne faut pas te laisser tromper, c'est un garon de
coeur.

--Je n'en ai jamais dout.

--Tu n'as pas toujours t juste pour lui; tu n'as rien dit, par amiti
pour moi, pour ne pas blesser ce que tu appelles mon ftichisme des
Charlemont, mais j'ai devin ce que tu pensais; eh bien, je t'assure que
tu t'es trompe sur le compte de Robert, qui vaut mieux, beaucoup mieux
qu'on n'est dispos  l'admettre quand on le juge sur les apparences:
bien dirig il deviendra un homme de valeur, c'est moi qui te le dis.
Laisse-moi donc, malgr ta rpugnance, avoir avec lui cet entretien, qui
peut amener un grand bien, en tous cas empcher un grand mal.

--Mais...

--Non; je t'assure qu'il m'est impossible de te cder, en un mot je
remplis un devoir, c'est tout dire. Le voici: je vais faire un tour de
jardin avec lui: tu garderas Lucien et Marcelle pour que nous ne soyons
pas drangs.

Elle voulut insister encore, mais il ne l'couta pas.

--Non, dit-il, il le faut.



IX

--Voulez-vous que nous fassions un tour de promenade au clair de la
lune? demanda Fourcy  Robert au moment o celui-ci s'approchait.

--Mais... volontiers... si vous voulez, rpondit Robert.

--La lune est superbe, dit Marcelle, et elle produit au loin sur les
eaux de la Marne un effet ferique, c'est superbe.

--Pour la premire fois de sa vie peut-tre, Fourcy n'coutait pas ce
que disait sa fille.

Marcelle, Lucien! dit madame Fourcy en appelant ses enfants.

Et tandis qu'ils venaient  elle, Fourcy et Robert descendirent dans le
jardin illumin par la blanche lumire de la pleine lune et tout parfum
par l'odeur des fleurs rafrachies.

Par un mouvement affectueux, quasi paternel, Fourcy prit le bras de
Robert et le mit sous le sien; cela fut si vite fait que Robert surpris
ne put pas s'en dfendre.

Ils marchrent un moment cte  cte en silence, et ce fut seulement
quand ils furent  une certaine distance de la maison que Pourcy prit la
parole d'une voix grave, mais avec un ton affectueux.

--Mon jeune ami, dit-il, vous pensez bien que je ne vous ai pas propos
cette promenade rien que pour le plaisir de la promenade: sans doute,
j'ai beaucoup de sympathie pour vous, une vive et profonde amiti, je
tiens  vous le dire formellement, bien que vous vous en doutiez... un
peu, n'est-ce pas?

Il fallait rpondre, mais ce que Robert murmura, ce furent quelques
paroles inintelligibles.

--Malgr cette sympathie et cette amiti, continua Fourcy, je ne vous
aurais cependant point amen au milieu de ce jardin, dans cette alle
carte,  pareille heure, si je n'avais pas eu  vous entretenir de
choses graves... et urgentes.

Robert ne rpondit rien, mais il ne fut pas matre de retenir un
frmissement de son bras, et aussitt il le dgagea doucement.

--Je vous ai dit, poursuivit Fourcy, que j'avais vu M. votre pre; dans
notre entretien il a t question de vous, et j'ai d lui communiquer
votre compte.

--Ah!

--C'tait un devoir pour moi, vous devez le comprendre, et d'autant plus
strict que ce compte est lourd, trs lourd.

--Je ne sais pas.

Fourcy fut interloqu, car il ne lui tait jamais venu  l'ide qu'on
pouvait ne pas connatre son compte, mais aprs quelques instants de
rflexion, il se remit:

--Eh bien! j'aime mieux cela, dit-il, c'est la preuve que vous avez
pch inconsciemment et non en sachant ce que vous faisiez: le mal peut
donc se rparer ou plutt s'arrter, ce qui est l'essentiel.

Il regarda en face Robert, que la lune clairait en plein, tandis que
lui-mme tait dans l'ombre.

--Mon cher enfant, dit-il, vous avez une matresse.

--Monsieur...

--Vous en avez une, nous le savons; et ce qu'il y a de terrible, c'est
que cette femme n'est pas digne de vous.

--Mais, monsieur...

--Voyons, mon enfant, vous ne me direz pas non, car vous tes un esprit
loyal, je le sais, incapable de tromper, d'ailleurs votre trouble
et votre motion me font l'aveu que vos lvres, par un sentiment de
discrtion que je comprends, voudraient retenir: vous tes ple comme le
linge et voyez vos mains, voyez comme elles tremblent.

--C'est qu'en vrit ce que vous me dites...

--Vous blesse dans votre amour pour cette femme, je le sens, mais c'est
prcisment pour cela que je vous le dis, sinon pour vous blesser, au
moins pour vous clairer; ne faut-il pas, mon pauvre enfant, que vous
sentiez, que vous voyiez que cette femme ne mrite pas votre amour?

--Vous ne savez pas qui elle est.

--Mieux que vous, je sais ce qu'elle est: une femme d'argent qui spcule
sur la tendresse aveugle d'un jeune homme pour le ruiner. Si c'est son
mtier, c'est bien, il n'y a rien  dire, et justement par cela mme
elle n'est pas dangereuse. Mais si elle est une femme du monde, du vrai
monde, ne voyez-vous pas que c'est une coquine?

Robert poussa un cri.

--Une coquine, rpta Fourcy avec force, je le dis  regret parce que
cela vous peine, mais je le dis, je l'affirme.

Et il tendit la main droite avec le geste du serment.

--Et ce serait pour cette femme que vous vous ruineriez, que vous vous
fcheriez avec votre pre, que vous compromettriez votre avenir! Non,
Robert, c'est impossible; vous ne voudrez pas cela, vous ne ferez pas
cela.

Comme Robert restait les yeux baisss, immobile, mais le visage
convuls, en proie videmment  une motion terrible, Fourcy continua
vivement de faon  poursuivre l'avantage qu'il croyait avoir obtenu.

--Pourquoi je vous tiens ce langage, n'est-ce pas? C'est l ce que vous
vous demandez. Je vous l'ai dit en commenant: parce que j'prouve pour
vous une profonde et vive amiti; parce que je vous aime comme si vous
tiez mon enfant: et que ds lors, je veux que vous arriviez demain,
prpar par les rflexions que vous ne manquerez pas dfaire cette nuit,
 couter sagement les reproches de M. votre pre. Avec moi, vous
pouvez vous fcher, vous emporter, me dire tout ce que la colre vous
soufflera. Cela n'a pas d'importance. Moi je ne compte pas. Mais votre
pre, Robert, il faut l'couter, l'couter avec respect, avec un esprit
et un coeur disposs  lui accorder les satisfactions qu'il sera en
droit d'exiger. Croyez-vous qu'il n'a pas t indign, ce pre! quand je
lui ai mis sous les yeux l'tat de vos dpenses? Et pensez-vous qu'il
n'aurait pas le droit de se laisser aller  la colre? Savez-vous...
mais non, vous ne le savez pas, vous me l'avez avou, que pendant ces
trois derniers mois vous avez dpens plus de cent mille francs, cent
trois mille quatre cent soixante francs, pour tre exact.

--Mes dix-huit ans ne m'ont-ils pas donn la disposition du revenu de la
fortune de ma mre?

--Mais ce n'est pas seulement votre revenu que vous avez dpens, ce qui
serait dj excessif, c'est aussi des dettes que vous avez faites et en
vous adressant  des usuriers,  Carbans notamment.

--Mon pre, en s'opposant  mon mancipation, comme il l'a feit avec
obstination, m'a dgag de toute responsabilit; libre, je n'aurais
peut-tre pas abus de ma libert.

--Matre de votre hritage maternel, qu'en auriez-vous fait, entran
par la passion et subissant l'influence de cette femme cupide? Ce n'est
donc pas des reproches que vous devez adresser  votre pre, c'est des
remerciements. Sans doute, il est fcheux que vous ayez contract ces
dettes; mais enfin avec une fortune comme la vtre, ce n'est pas l un
mal irrparable; tandis que si vous aviez eu la libre disposition de
votre fortune, il serait peut-tre trop tard maintenant pour la sauver.
Au reste, ce n'est pas seulement la question d'argent qui est grave dans
cette liaison, c'est cette liaison elle-mme. Je ne veux pas me faire
plus svre que je ne suis et vous tenir le langage d'un rigoriste: Je
comprends qu'un jeune homme s'amuse, surtout quand il est dans votre
position. Ce qui est grave, c'est de se jeter  votre ge dans une
passion qui puise le coeur et trop souvent pour jamais. Pour vous tenir
enchan  elle, pour vous dominer, pour faire de vous un instrument
dont elle joue  son gr, cette femme est oblige de vous pousser et de
vous maintenir dans une exaltation de passions qui n'a rien de commun
avec la vie ordinaire. Comment sortirez-vous de ses mains, si vous tes
assez faible pour vous laisser retenir longtemps? Je vous le demande.

Et comme Robert ne rpondait pas, aprs un moment d'attente il continua:

--Tenez, prenons un exemple autour de nous, moi, si vous le voulez bien;
vous voyez, puisque depuis quelque temps vous vivez avec nous, quel est
notre intrieur. J'adore ma femme qui m'aime tendrement, et malgr notre
ge, ou plus justement malgr le mien, nous sommes aussi heureux qu'il
est possible de l'tre: des jeunes maris pour tout dire: mon Dieu oui.
Je ressens pour ma femme l'amour qu'elle m'avait inspir quand elle
tait jeune fille, et je vous assure qu'elle me rend en tendresse, en
affection, en dvouement tout ce qu'un homme peut dsirer.

Robert ayant laiss chapper un mouvement, Fourcy s'arrta et le
regarda, mais ils avaient chang de position, et comme c'tait Robert
maintenant qui tour nat le dos  la lune, il tait impossible de lire
sur son visage noy dans l'ombre les motions qui l'agitaient.

--Eh bien, poursuivit Fourcy, croyez-vous que si au lieu de donner ma
jeunesse au travail, je l'avais livre  la passion, les choses seraient
aujourd'hui telles que vous les voyez? Non, mon ami, non. Aussi je vous
adjure de rflchir  ce que je viens de vous dire et de vous prparer
sagement  l'entretien que vous aurez demain avec M. votre pre. Moi,
ne me rpondez pas, c'est inutile. D'ailleurs je vous ai fait entendre,
bien contre mon gr, soyez-en persuad, des paroles qui vous ont bless,
irrit: oh! ne dites pas non, je le sens, je le vois, elle moment serait
mal choisi pour vous demander amicalement ce que vous comptez faire.
J'ai voulu simplement provoquer vos rflexions. Je vous laisse aux
prises avec elles. Quand vous voudrez, nous rentrerons.

Robert resta quelques instants sans rpondre comme s'il n'avait pas
entendu: puis d'une voix qui tremblait:

--En effet, dit-il, j'ai besoin de rflchir, je ne rentrerai donc pas
encore.

--Alors  bientt, quand vous voudrez.

Et Fourcy se dirigea vers la maison, examinant en lui-mme ce qui venait
de se passer et s'il avait bien dit tout ce qu'il aurait d dire;
l'attitude de Robert l'inquitait; vraiment ce garon, avec son mutisme,
tait extraordinaire; il y avait en lui un mlange de froideur et de
violence qu'on ne s'expliquait pas.

Quand il rentra dans le salon, il expliqua son inquitude et ses doutes
 sa femme.

--J'ai peut-tre t trop dur pour la matresse, dit-il, je lui ai
montr que c'tait une coquine et il aurait peut-tre mieux valu le
prendre par la douceur.

--Qu'a-t-il dit?

--Rien; un morceau de marbre

--O est-il?

--Dans le jardin  rflchir.

Mais au mme instant Robert parut  la porte du salon.

--Toi qui es fine, dit Fourcy  sa femme en parlant plus bas, et qui
vois clair, tche donc de deviner en l'observant ce qui se passe en
lui, et dans quelles dispositions il est. J'ai peur pour demain. M.
Charlemont a bien raison de trouver qu'il y a dans ce garon des coins
sombres et mystrieux gui ne disent rien de bon.



X

Pendant qu'il allait prs de son fils et de sa fille, installs 
l'autre bout du salon, Robert s'approcha de madame Fourcy.

Il marchait d'un pas saccad, la tte haute, le visage ple, les lvres
serres, en proie bien manifestement  une motion profonde.

--Vraiment la soire est superbe, dit-il en parlant d'une voix claire,
de faon  tre entendu de Fourcy ainsi que de Lucien et de Marcelle.

Et il s'assit auprs de madame Fourcy. Alors se penchant vers elle, mais
sans la regarder et d'une voix touffe,  peine perceptible:

--Il faut que je vous voie cette nuit, dit-il rapidement.

--Vous tes fou.

--Il le faut.

Cela fut jet avec violence; puis il ajouta plus bas encore, sur le ton
de la prire:

--Ce que vous avez bien fait hier, vous pouvez le faire aujourd'hui.

--Non.

--Parce que? dit-il en relevant les yeux et en la regardant en plein
visage.

--Parce que c'est impossible.

--Ce n'est pas une rponse.

--Encore un coup, vous tes fou.

--Oui, fou de colre, de douleur, de jalousie, vous le voyez bien.

Il s'tait exalt et il ne pensait plus  modrer sa voix.

--Parlez-donc plus bas, dit-elle.

--Et vous, rpondez-moi.

--J'ai rpondu.

--Genevive!

Dans cet appel il y avait un cri de dsespoir si puissant qu'elle
comprit mieux que par de longues explications ce qui se passait en lui.

De son ct, au regard qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'il l'ayait
touche.

--Cette nuit, murmura-t-il, je t'en prie, Genevive.

Elle hsita un moment:

--Non cette nuit, dit-elle enfin, tout de suite!

--Comment?

Sans rpondre elle se leva.

Comme il la regardait stupfait, sans comprendre ce qu'elle voulait:

--Restez l.

Et elle se dirigea vers son mari.

--Il est dans un tat violent, dit-elle  mi-voix.

--Cela se voit.

--Je crois qu'il serait bon de lui adresser quelques paroles
affectueuses; j'ai envie de lui proposer une promenade dans le jardin,
qu'en penses-tu?

--C'est une excellente ide; parle-lui comme une mre, cela touchera son
coeur bien certainement.

Elle revint  Robert, qui tait rest immobile  la place o elle
l'avait laiss, la suivant des yeux pour tcher de deviner ce qu'elle
disait  son mari et ce qu'elle voulait faire.

--Si vous voulez m'offrir votre bras, dit-elle de faon  tre entendue
de tous, je ferais volontiers un tour de jardin, moi aussi j'ai envie de
jouir de cette belle soire.

Ils sortirent.

A peine avaient-ils fait quelques pas dans le jardin que Robert voulut
prendre la parole, mais elle l'arrta.

--Attendez, dit-elle, que nous soyons  un endroit o l'on ne puisse ni
nous entendre ni nous surprendre.

Pour gagner cet endroit o elle le conduisait, il fallait traverser un
petit bois plein d'ombres; lorsqu'ils furent arrivs au milieu, il la
prit brusquement dans ses deux bras et il la serra contre sa poitrine
en cherchant ses lvres pour l'embrasser, mais elle baissa la tte, et
l'ayant repouss elle se dgagea.

--Nous avons  parler, dit-elle, vous  moi, moi  vous, ne perdons pas
notre temps.

--C'est perdre notre temps!

Sans rpondre  cette exclamation, elle continua d'avancer, marchant
seule, sans reprendre le bras qu'il lui tendait.

L'endroit o elle le conduisit ne fut point l'alle dans laquelle il
s'tait entretenu avec Fourcy, mais une pelouse dcouverte o par
cette nuit claire on ne pouvait pas les approcher sans qu'ils s'en
aperussent.

--Mais on peut nous voir ici, dit Robert regardant autour de lui
lorsqu'elle se fut arrte.

--C'est justement ce qu'il faut, car nous aussi nous pouvons voir;
qu'avez-vous  me dire? parlez.

Ils restrent un moment en face l'un de l'autre sans qu'il prt la
parole, se regardant, s'observant, car la lumire de la lune qui
clairait en plein leurs visages d'une pleur argente tait assez
brillante pour qu'ils pussent lire dans les yeux l'un de l'autre.

--Ce n'tait point ainsi, ce n'tait point ici, dit-il enfin, que je
voulais qu'eut lieu notre entrevue.

--Alors pourquoi me l'avez-vous demande pour ce soir mme?

--Pour cette nuit, non pour ce soir; parce que cette nuit, au bras l'un
de l'autre, je vous aurais parl, vous m'auriez cout autrement que
nous ne pourrons le faire ici.

--Vous saviez bien que c'tait impossible.

--Et pourquoi impossible?

Elle haussa les paules.

--Vous ne voulez pas rpondre, s'cria-t-il, d'une voix contenue mais
cependant avec vhmence, eh bien, je vais, moi, rpondre pour vous:
parce que c'est l'anniversaire de votre mariage et que vous voulez tre
 votre mari tout entire,  votre mari qui vous aime et  qui vous
payez en tendresse, en dvouement, en affection, en amour la passion
qu'il prouve pour vous.

Elle le regarda de haut, et ses yeux, rflchissant la lumire,
lancrent deux clairs.

--Qui vous prend? demanda-t-elle.

--Je vous rpte les paroles mmes qu'il vient de me dire.
Comprenez-vous maintenant que je sois fou de dsespoir et de jalousie,
moi qui vous aime, non pas d'un amour de mari, mais avec toute la
passion d'un amant qui ne vit que pour vous, que par vous, qui n'attend
rien que de vous, bonheur ou malheur.

Au lieu de rpondre  ce cri dsespr, elle interrogea:

--Pourquoi, comment,  propos de quoi a-t-il parl de cela?
demanda-t-elle.

--En me reprochant de sacrifier ma vie  une matresse qui ne pouvait
que me desscher le coeur, et en se donnant, en vous donnant vous et lui
comme un exemple vivant du bonheur qui attend ceux dont la jeunesse a
t  l'abri des passions.

Elle resta assez longtemps sans parler, le regardant, l'examinant, puis
tout  coup comme si elle prenait une rsolution qu'il fallait cote que
cote excuter:

--Eh bien, il a eu raison, dit-elle d'une voix ferme.

--Raison! Vous lui donnez raison? Vous! vous!

--Oui.

--Raison! il a eu raison de me dire qu'il vous aimait et que vous lui
payez en tendresse, en dvouement, en affection, en amour la passion
qu'il ressent pour vous?

--Vous savez que cette affection, et ce dvouement sont rels et il
n'tait pas besoin, il me semble, qu'on vous les signalt pour que vous
les vissiez: vous les ai-je jamais cachs? Depuis que vous tes entr
dans cette maison, ces sentiments qui sont dans mon coeur ne se sont-ils
pas montrs franchement et de toutes les manires? Vous ai-je jamais
tromp  cet gard?

Il leva ses deux poings ferms vers le ciel, puis les ramenant
violemment il se les enfona dans les yeux.

--Ce n'est cependant pas  propos de cela que je vous ai dit qu'il avait
eu raison, continua-t-elle, mais bien  propos des avertissements qu'il
vous a donns sur votre matresse, sur celle  qui vous sacrifiez votre
vie et qui ne peut que vous desscher le coeur.

--Mais cette matresse....

--C'est moi, oui, croyez-vous donc que parce que cette matresse c'est
moi, je vais la juger moins svrement que je ne jugerais une autre?
Croyez-vous que je me trouve moins dangereuse que ne le serait une
autre? Pire peut-tre! Que puis-je tre pour vous! Rien qu'une matresse
qui se donne  demi sans pouvoir se donner entirement, puisqu'elle
n'est pas libre et ne s'appartient pas. Une femme qui vous tourmente,
qui vous enfivre, qui prend votre vie sans vous donner la sienne, qui
en change de votre jeunesse ne vous a apport que sa vieillesse. Si
encore elle vous rendait heureux, mais quelles joies a-t-elle  vous
offrir? Que peut-elle pour vous?

--Tout.

--Rien, pauvre enfant; rien qu'user votre coeur, le fltrir, le
desscher et de telle sorte que, quand il sera guri de cet amour, il
ne sera plus ni assez fort, ni assez sain, pour ressentir et nourrir un
nouvel amour, qui devrait-tre srieux celui-l et durable, l'amour d'un
mari pour sa femme. Vous voyez bien qu'il a eu raison de vous parler
comme il l'a fait, et qu'en cela je pense, je sens comme lui; et mme
avec plus de force, avec une conviction plus ardente puisqu'elle m'est
inspire par le sentiment et le remords de ma faute.

Elle se cacha le visage entre les deux mains comme si elle ne pouvait
pas supporter le regard qu'il attachait sur elle.

Mais comme il allait rpondre, elle le prvint:

--Je n'ai parl que de vous, dit-elle, car dans cette liaison fatale
qui nous attache l'un  l'autre, vous tes la premire victime, la plus
intressante, la seule qui mrite l'intrt. Mais, moi, croyez-vous que,
de mon ct, je ne sois pas malheureuse aussi, la plus malheureuse des
femmes, dvore de honte? Jusqu' ce jour, je ne vous ai pas parl
de mes tourments, car je voulais, au moins, ne pas vous attrister
inutilement, et bien souvent j'ai essuy mes larmes pour ne vous montrer
qu'un sourire, qui devait vous donner quelques minutes de bonheur. Mais
enfin, Robert, j'espre que vous m'estimez assez pour ne pas croire
que dans cette liaison... dans cet amour je n'ai trouv qu'un paisible
bonheur sans angoisses, sans regrets, sans remords, et que je n'ai pas
ressenti, cruellement ressenti toute l'horreur de ma situation. Moi,
vieille femme, la matresse du camarade, de l'ami de mon fils, vivant
entre eux sous le mme toit, et leur partageant mes caresses,  l'un
caresses de mre,  l'autre caresses d'amante, et cela sous les yeux
de ma fille, sous ceux d'un mari pour qui je n'ai rellement que de
l'affection et du respect. Aussi cette horrible situation, je ne puis
plus la supporter plus longtemps; je suis  bout de forces, et il faut
que ce supplice cesse; il le faut pour vous, il le faut pour moi. A
partir d'aujourd'hui, je ne veux plus tre qu'une mre pour vous; mais
votre matresse, c'est impossible, jamais, plus jamais.

Et de nouveau elle se cacha le visage entre ses deux mains, haletante,
perdue.

Il avait cout comme s'il ne comprenait pas: chaque parole nouvelle qui
l'atteignait, le surprenant et le jetant hors de lui.

Ce n'tait pas cependant la premire fois qu'elle pleurait sur sa faute
et se dclarait la plus misrable des femmes, ce n'tait pas non plus la
premire fois qu'elle avouait sa tendresse et son estime pour son mari,
mais jamais il n'avait admis l'ide qu'elle pouvait vouloir rompre: elle
lui avait dit si souvent qu'elle l'aimait, qu'elle l'adorait, qu'il
tait un Dieu pour elle, qu'elle ne voulait vivre que pour lui, qu'elle
n'avait vcu que du jour o il l'avait aime, qu'elle mourrait le jour
o il ne l'aimerait plus! Et voil qu'elle parlait de rupture, voil
qu'elle dclarait fermement qu'elle ne serait plus sa matresse, jamais,
plus jamais.

--C'est impossible! s'cria-t-il tout  coup violemment, se rpondant 
lui-mme, bien plus qu'il ne rpondait  madame Fourcy et rptant le
mot de celle-ci.

Alors elle releva la tte, puis ayant abaiss ses mains, elle vint 
Robert et l'attirant doucement:

--Oh! mon pauvre enfant, dit-elle d'une voix que l'motion et la
tendresse contenues rendaient tremblante, mon pauvre enfant, comme je te
fais souffrir; mais tu ne souffriras jamais plus que je n'ai souffert
moi-mme.

--Si tu m'aimais...

--Si je t'aimais! Ah! peux-tu parler ainsi? Mais n'est-ce pas justement
parce que je t'aimais que j'ai diffr jusqu' ce jour cette rsolution
que j'ai arrte dans ma tte le lendemain mme de ma faute. C'est parce
que je t'aimais que dcide , cette rupture lorsque j'tais loin de
toi, je ne pouvais pas te l'annoncer lorsque tu tais prs de moi. Vingt
fois je me suis dit: ce sera pour aujourd'hui, et je t'ai attendu,
m'affermissant dans ma rsolution en me reprsentant l'horreur et
l'indignit de ma situation. Mais tu paraissais, je subissais ton
charme, j'tais entrane, subjugue, affole et je ne disais rien.
Si je ne t'avais pas aim, est-ce que j'aurais subi ce charme qui
m'a perdue moi, honnte femme, qui m'a mise sous ton influence si
compltement que j'ai tout oubli, raison et honneur, dignit de la
vie, sentiment du devoir et de la famille, de sorte que sans en avoir
conscience, je suis tombe dans tes bras, folle et ne m'appartenant
plus, mourant de honte, mais aussi de joie et de bonheur.

--Alors pourquoi veux-tu rompre?

--Parce qu'il le faut.

--Il le fallait hier, il y a un mois, aussi bien qu'aujourd'hui et tu
n'as point parl de cette rupture; tu ne m'aimes donc plus aujourd'hui
comme tu m'aimais hier, comme tu m'aimais il y a un mois?

--Les circonstances n'taient pas il y a un mois ce qu'elles sont
aujourd'hui, ce sont elles qui imposent cette rupture  ma volont si
longtemps hsitante.

--Quelles circonstances?

Une fois encore au lieu de rpondre, elle questionna.

--Pourquoi, demanda-t-elle, avez-vous fait payer par la maison de banque
le bracelet que vous m'avez donn? mon mari vient de m'en dire le prix,
17,000 fr.

--Il y a eu l une erreur commise par le bijoutier, qui n'est pas mon
fait; je devais payer avec un chque et...

Mais elle l'interrompit:

--Je me doutais bien que c'tait le rsultat d'une erreur, mais vous
devez reconnatre que cette erreur peut avoir des consquences terribles
pour nous, pour moi au moins; et j'avais comme un pressentiment de ce
qui arrive en ce moment, en ne voulant pas l'accepter; que n'ai-je
cout mon ide au lieu de cder  vos instances! Vous savez que quand
mon mari a frapp  la porte de ma chambre, le bracelet tait sur la
table avec les autres bijoux que vous avez tenu  m'offrir et que j'ai
eu la faiblesse d'accepter, un peu j'en conviens parce que j'aime
les bijoux, mais surtout pour vous donner le plaisir de m'avoir fait
plaisir. Effraye par son retour que je n'attendais pas  cette heure,
et tout mue encore de tes caresses, j'ai perdu la tte, je n'ai pens
qu' te faire sortir et j'ai laiss les bijoux sur la table, n'imaginant
pas qu'il les remarquerait, mais l'crin neuf a attir son attention par
sa couleur rouge.

--Qu'as-tu dit?

--J'ai invent une histoire, absurde, bien entendu, et dont il s'est
content sur le moment, parce que sa foi en moi est absolue, mais
 laquelle il rflchira et qui, alors, ne lui paratra plus aussi
croyable que lorsqu'il l'a entendue de mes lvres. On sait maintenant
que vous avez une matresse. Votre pre veut savoir quelle est cette
femme, et il a mme demand  mon mari de l'aider  la trouver. Ne
voyez vous pas que de recherches en recherches il n'est pas difficile
d'arriver jusqu' moi? D'autres n'auront pas la foi aveugle de mon mari,
et ils admettront des soupons que lui repoussera tant qu'on ne les lui
imposera pas. Mais enfin on peut les lui imposer; on peut lui ouvrir les
yeux de force; votre pre surtout, qui a une si grande influence sur
lui. Voulez-vous que cela arrive?

--Cela est impossible.

--Impossible! Dites que rien n'est plus facile au contraire. Qu'on aille
chez le bijoutier; qu'on lui demande la description de ce bracelet;
qu'on montre cette description  mon mari, croyez-vous qu'il ne
reconnatra pas tout de suite l'meraude et les diamants qu'il a vus
dans cet crin, qu'il a t si fort surpris de trouver sur ma table
et dont je n'ai pu justifier la possession que par une histoire peu
vraisemblable? Alors que se passera-t-il? Avez-vous rflchi  cela.

Il ne rpondit pas.

--Non, n'est-ce pas? Jamais votre esprit ne s'est arrt  l'ide que
la femme que vous aimez pouvait tre dshonore et devenir un objet de
mpris ou de rise pour tous. Mais moi j'ai vcu sous l'obsession de
cette horrible pense, depuis que je vous aime, je l'ai tourne dans
tous les sens, et j'ai arrt ce que je ferais le jour o ma honte
serait publique. Ne le devinez-vous pas? Je n'aurais qu'un refuge: la
mort.

--Genevive!

--Te voil perdu, pauvre enfant, pouvant, tu ne veux pas que je
meure, tue par notre amour. Eh bien, moi non plus je ne veux pas
mourir. Non pour moi, car prive de ton amour la mort me serait un
soulagement. Mais pour mes enfants que je ne veux pas abandonner en
ne leur laissant qu'un souvenir dshonor; je ne veux pas qu'ils me
hassent et me mprisent. Tu vois donc bien qu'il faut que cette rupture
s'accomplisse. C'est un miracle que jusqu' ce jour la vrit n'ait pas
clat; mais si les choses continuaient telles qu'elles sont, demain,
aprs-demain, dans quelques jours fatalement elle serait dcouverte et
je serais perdue. Dis si lu aimes mieux me pleurer morte, que me pleurer
vivante. Prononce toi-mme: ma vie, mon honneur, ma mmoire, l'honneur
et le bonheur de mes enfants, de Lucien ton camarade et ton frre, sont
entre tes mains.

Elle avait parl rapidement,  demi-voix, sans faire un geste, car elle
n'oubliait pas qu'elle pouvait tre vue, mais cette immobilit voulue,
loin d'affaiblir ses paroles qui contrastaient si vivement avec son
calme apparent, leur avait donn un accent plus saisissant encore: elle
se tut.

--Eh bien! que les choses ne continuent pas telles qu'elles sont,
s'cria Robert. Qu'elles deviennent ce que tu voudras. Si tu juges qu'il
est imprudent que je continue  rester dans cette maison, je m'en irai,
ds ce soir je partirai; si tu veux que nous nous voyions moins souvent,
nous ne nous verrons que quand tu voudras. Tout, je me rsignerai 
tout, j'accepterai tous les sacrifices, un seul except, celui dont
tu parles: la rupture. Cela est impossible. Je le voudrais, je ne le
pourrais pas, et je le dirais que j'accepte cette rupture, que je pars,
je reviendrais.

--Il faut partir cependant.

--Tu n'as donc jamais compris, tu n'as donc jamais senti combien je
l'aime et ce que tu es pour moi, que tu parles de rupture? Plus que la
vie, plus que l'honneur, plus que tout au monde. Vienne une circonstance
o je puisse t'offrir cette vie ou cet honneur, et tu verras si
j'hsiterai, si ce ne sera pas avec joie que je le les sacrifierai. Tu
disais tout  l'heure que tu avais t irrsistiblement attire vers
moi. Par quoi? Si ce n'est par cet amour que tu as vu si grand et si
profond que tu en as t touche, qui tait si puissant que de moi il
est pass en toi, assez fort encore pour t'entraner. Est-ce que si nous
nous sommes aims, ce n'a pas t parce que nous tions faits l'un pour
l'autre? Je l'ai senti, moi, alors que je n'tais encore qu'un enfant,
qu'un gamin; quand tu venais au collge voir Lucien et que je te
regardais, je t'admirais dans la beaut, me disant que tu tais la plus
belle des femmes, t'aimant dj avant de savoir ce que c'tait que
l'amour d'une femme, mais le devinant par toi. Combien de fois ai-je
rv de toi, non seulement endormi, mais veill, btissant mon avenir
et me disant que si j'tais aim un jour ce serait par toi; n'imaginant
pas, ne sentant pas qu'il pouvait y avoir au monde une autre femme que
toi. Et tu veux que nous nous sparions!

--C'est la fatalit qui le veut, ce n'est pas moi.

--Tu disais que tu n'avais qu' mourir si notre liaison tait connue, et
moi, que me reste-t-il si elle est rompue? O aller, que faire? A qui
demander la consolation? Tu as tes enfants que tu aimes et qui t'aiment;
moi je n'ai personne  aimer et de qui je sois aim; sans toi je suis
seul au monde puisque j'ai eu, puisque j'ai pour pre un homme qui n'a
jamais t et qui n'est encore pre que de nom. De bonheur je n'en ai 
esprer que de toi, comme je n'en ai eu que de toi: dans le prsent toi,
dans l'avenir toi, dans le pass toi, toi seule et toujours toi. Tu
vois donc bien que rien ne peut nous sparer et que cette rupture je ne
l'accepterai jamais, tu entends bien, jamais, jamais; ce que tu voudras
pour te mettre  l'abri des dangers que tu redoutes, je le voudrai comme
toi, je le ferai, mais cela jamais, jamais.

Ce n'tait plus un enfant qui parlait, mais un homme passionn, en qui
on devinait une inbranlable rsolution contre laquelle toutes les
paroles seraient impuissantes,--au moins pour le moment.

Elle ne rpondit pas, mais le regardant elle rflchit pendant assez
longtemps, tandis que frmissant d'anxit, il se penchait vers elle.

--Eh bien, dit-elle enfin, puisque tu prends l'engagement de faire ce
que je veux, voici ce que j'exige: dans l'entrevue que tu auras avec ton
pre, tu lui promettras de rompre avec la femme que tu aimes, et pour
bien prouver  tous que cette rupture est srieuse, tu prendras une
matresse bien en vue: qui tu voudras; une comdienne, une cocotte, peu
importe; ce qu'il faut, c'est une femme qui t'affiche, et qui soit assez
sduisante pour qu'on croie  votre liaison,  ton amour pour elle.

--Jamais.

--Cela, ou rompre tout de suite, aujourd'hui mme, choisis; mais il est
entendu que je ne le dis pas de l'aimer, cette matresse.



XI

Le lendemain matin, un landau dcouvert tait rang devant le perron de
la maison de Nogent, et madame Fourcy, au bras de son mari, descendait
de sa chambre pour monter en voiture.

Elle paraissait toute joyeuse, pleine de fracheur, de jeunesse,
d'entrain, et,  voir le doux sourire qui clairait son beau visage, on
n'et jamais devin qu'elle traversait une crise; les regards qu'elle
attachait sur son mari ne parlaient que d'affection et c'tait
tendrement qu'elle s'appuyait sur lui.

Les enfants les attendaient dans le vestibule prts  partir.

--Oh! maman, s'cria Marcelle en la regardant descendre, comme tu es
jolie, comme ta toilette te va bien.

Alors Fourcy attirant sa fille  lui, sans abandonner le bras de sa
femme, l'embrassa pour la remercier de cette parole, de ce cri qui lui
remuait si doucement le coeur.

--Et moi? dit Lucien

--Toi, il fallait le dire avant moi, s'cria Marcelle.

--Les grands sentiments sont recueillis, dit Lucien sentencieusement.

--Et ils trouvent le lendemain ce qu'ils auraient d dire la veille,
continua Marcelle en riant.

Sans rpliquer, Lucien s'approcha de sa mre, et il l'embrassa, puis se
tournant vers sa soeur, et lui faisant une rvrence moqueuse:

--S'ils ne savent pas parler, ils savent agir.

--Ne vous querellez pas, dit Fourcy, vous avez raison tous les deux;
ainsi jug sans plaidoiries, car nous n'avons pas le temps de nous
livrer  des discours.

Ils montrent en voiture. Au moment o madame Fourcy venait de
s'asseoir, elle leva les yeux en l'air et instantanment son visage
souriant changea d'expression:  l'une des fentres du second tage elle
venait d'apercevoir Robert, qui les regardait et qu'elle avait oubli.

--Qu'as-tu donc, maman? demanda Marcelle, qui, place vis--vis de sa
mre, avait remarqu ce brusque changement de physionomie rellement
frappant.

Mais avant d'attendre la rponse  sa question, elle avait aussi lev
les yeux dans la mme direction que sa mre et elle avait vu Robert.

--Tiens, Robert qui est  la fentre! dit-elle.

Et de la main elle lui envoya un signe amical.

Cela fit que tout le monde se tourna vers la fentre, madame Fourcy
comme son mari, sa fille et son fils, et que tous en mme temps ils
dirent adieu  Robert: madame Fourcy en inclinant la tte d'un air
pein, Fourcy de la voix et des deux mains, Marcelle et Lucien d'un
geste de camaraderie affectueuse.

Pour lui, pench en avant mais sans s'appuyer sur le balcon, le visage
blme, les yeux ardents, se tenant raide, il n'avait rien dit.

Le cocher toucha ses chevaux qui partirent.

--Ce pauvre Robert que nous abandonnons, dit Fourcy, j'ai eu envie de
lui proposer de l'emmener; je crois que cela le peine de nous voir
partir sans lui.

--C'et t changer le caractre de cette matine que de la partager
avec un tranger, dit madame Fourcy.

--C'est justement ce qui m'a arrt, rpondit Fourcy, bien que Robert ne
soit pas un tranger pour nous;  mes yeux il est presque le frre de
Lucien.

--Je ne crois pas qu'il serait venu, continua Lucien, il m'a dit qu'il
avait  sortir ce matin.

Fourcy pressa le genou de sa femme et la regarda avec un sourire
entendu: si Robert sortait, c'tait bien certainement pour aller chez sa
matresse et rompre avec elle: il avait entendu raison, le brave garon,
la nuit avait port conseil; maintenant il n'y avait pas  craindre
de scne violente entre le pre et le fils: cette coquine allait tre
congdie; dsormais il n'y aurait plus qu' payer les dettes qu'elle
avait fait contracter, ce qui ne serait rien, si grosses que fussent ces
dettes; quel soulagement! comme il avait bien fait de lui adresser des
observations; elles avaient port, et aussi celles de sa femme sans
doute; et pour lui ce fut une satisfaction de penser qu'elle avait
t son associe on cette affaire dlicate, et qu'avec lui elle avait
contribu  arracher l'hritier des Charlemont  cette coquine, qui
l'aurait ruin et perdu.

--D'ailleurs, continua Lucien, il n'est pas en dispositions joyeuses;
quand je suis entr ce matin dans sa chambre de bonne heure, je l'ai
trouv debout avec la mme toilette que celle qu'il avait hier soir; son
lit n'tait pas dfait; il ne s'tait pas couch; alors, comme je lui
demandais s'il n'tait pas souffrant, il s'est jet dans mes bras et il
m'a embrass. Vous pensez si j'ai t tonn. J'ai voulu l'interroger,
discrtement bien entendu, il a refus de me rpondre. J'ai vu qu'il
avait d passer une partie de la nuit  crire.

--Les choses vont mal avec M. Charlemont, dit Fourcy qui ne pouvait pas
entrer dans d'autres explications devant Marcelle, mais elles vont aller
mieux, et d'ici quelques jours Robert sera redevenu ce qu'il tait
autrefois.

--Ah! bien, tant mieux, dit Marcelle, il est vraiment trop fantasque.

On tait entr dans le bois de Vincennes. Madame Fourcy appela
l'attention de son mari sur les jardins dont on longeait les grilles et
alors la conversation changea: Robert fut abandonn, ce qu'elle avait
cherch.

Elle voulait tre tout  son mari, tout  ses enfants, et que Robert ne
vnt point se jeter au travers d'eux pour les attrister.

Il fut vite oubli; en tous cas on ne s'occupa plus de lui.

Il y avait bien autre chose  faire vraiment que de parler d'un absent,
car ils taient tous  l'unisson, aussi heureux les uns que les autres.

Le temps n'tait plus cependant o la petite pensionnaire de Gonesse,
la pauvre orpheline qui n'avait jamais quitt sa triste et misrable
pension trouvait des splendeurs sans pareilles au restaurant Gillet.

De mme, il n'tait plus o Lucien soutenait contre ses camarades de
collge que le restaurant Gillet tait le meilleur de Paris et qu'il
n'avait pas son pareil, ni pour le luxe de sa dcoration, ni pour la
cuisine qu'on y mangeait, ni pour les vins qu'on y buvait.

Depuis, madame Fourcy avait connu d'autres splendeurs et Lucien avait
bu d'autres vins, mais ce n'tait pas avec leurs ides prsentes qu'ils
allaient  ce djeuner, c'tait avec leurs souvenirs, la mre et le pre
aussi bien que les enfants.

Aussi se trouvaient-ils dans les meilleures dispositions pour tre
satisfaits de tout, puisqu'il fallait simplement que ce tout de l'heure
actuelle ne ft pas infrieur au tout de la dernire fois.

Et ce jour-l il lui fut suprieur, car il se trouva que c'tait non
seulement un anniversaire qu'ils ftaient, mais encore l'aurore d'une
re nouvelle.

Le jour que madame Fourcy avait si fivreusement dsir, si impatiemment
attendu tait arriv: la fortune pour elle n'tait plus dsormais qu'une
affaire d'annes; dans un dlai qu'elle pouvait calculer  peu prs
srement, elle se voyait riche.

Le rve que Fourcy avait secrtement caress sans oser le formuler
franchement, mme pour lui, tait enfin ralis: tout ce qu'il avait
souhait, tout ce qu'il pouvait esprer, il l'avait, il le tenait:
Jacques Fourcy de la maison Charlemont, quel honneur!

Lucien se voyait l'associ de Robert Charlemont, c'est--dire  trente
ans, une puissance, un personnage, un des rois de la finance parisienne.

Marquise Collio, c'tait ce que se disait Marcelle, car il tait bien
certain qu'en lui parlant comme il l'avait fait, son pre n'avait eu
d'autre but que de la prparer  ce mariage.

Il y avait l pour chacun de quoi assaisonner les mets qu'on leur
servait et dvelopper le bouquet des vins qu'on leur versait, de mme il
y avait de quoi aussi donner le sourire  leurs lvres et l'entrain 
leurs paroles.

Le temps passa avec rapidit, et lorsque, aprs le djeuner, ils eurent
fait le tour du bois de Boulogne dans leur voiture, Fourcy eut un mot
qui traduisait leur satisfaction aussi bien que leurs esprances.

--L'anne prochaine, dit-il, nous recommencerons cette bonne promenade,
seulement j'espre que ce sera dans une voiture  nous, trane par des
chevaux  nous.

--Je demande  choisir les chevaux, dit Lucien.

--Moi, la livre, dit Marcelle.

--Et toi? demanda Fourcy en s'adressant  sa femme.

--Oh! moi, je demande  ne rien choisir du tout; maintenant qu'il n'y a
plus d'conomies  faire, je donne ma dmission d'acheteuse; chacun
son tour; vous n'avez plus besoin de moi; j'ai assez travaill pour la
famille.

--C'est juste, dit Fourcy; cependant tu nous aideras bien de tes
conseils?

--Cela, volontiers.

Il fallait rentrer, car aprs avoir joui du commencement de leur journe
entre eux, en famille, il fallait en partager la fin avec leurs amis.

La voiture reprit grand train le chemin de Nogent.

--Je pense que personne ne sera encore arriv, dit Fourcy lorsque la
voiture franchit la grille d'entre.

Mais il se trompait, car lorsqu'elle dboucha sur la pelouse ils
aperurent, assis sur deux chaises  l'ombre d'un platane, un vieillard
de grande taille et de forte corpulence, qui, son chapeau pos devant
lui sur une table, prenait l le frais en attendant.

--M. Ladret, dit Marcelle, dj, quel ennui!

--Moi je me sauve, dit Lucien, j'ai  prparer mon feu d'artifice.

--Veux-tu que je t'aide? demanda Marcelle.

--J'ai besoin de toi.

--Tu sais, dit madame Fourcy s'adressant  son mari en riant, que si tu
veux accompagner les enfants, je tiendrai compagnie  M. Ladret.

--Oh! maman, quel courage tu as! dit Marcelle.

Tout en parlant ainsi, ils taient descendus de voiture et pendant ce
temps, M. Ladret, qui s'tait lev et qui avait remis son chapeau,
s'tait dirig vers eux, marchant lourdement, mais gravement, avec
importance, en homme qui a la conscience de ce qu'il vaut.

Et ce qu'il valait ou plutt ce que valait sa fortune, car pour lui il
ne valait pas cher, c'tait cinq ou six cent mille francs de rente qu'il
avait gagns dans les expropriations et des dmolitions de la Ville de
Paris, et qui selon son sentiment devaient lui tenir lieu de ce qui lui
manquait, c'est--dire de la jeunesse, de l'ducation, de la politesse,
de l'esprit, de la bont, de la gnrosit,--ce qui lui faisait dire
bien souvent d'un ton sentencieux, avec la conviction d'un homme qui n'a
jamais reu de dmenti:--Quand on a le sac, on a tout.

Et le sac, il l'avait d'autant mieux rempli qu'il ne l'ouvrait pas
facilement, vivant seul, sans femme, sans enfants, sans famille et
presque sans amis.

--Les amis, disait-il souvent, a mange votre dner en prenant toujours
les meilleurs morceaux, et le soir lorsqu'ils s'en retournent  deux ou
trois, a vous corche; je connais a.

Il connaissait a d'autant mieux que c'tait ainsi qu'il procdait 
l'gard de ceux qui voulaient bien l'inviter.



XII

Bien que Fourcy n'et jamais eu grande estime pour le pre Ladret qu'il
recevait plutt par habitude que par amiti, et parce que celui-ci
s'invitait lui-mme le plus souvent  venir  Nogent en disant que de
toutes les maisons amies o il allait, c'tait celle o il se plaisait
le mieux, il tait cependant trop poli pour suivre le conseil que sa
femme lui avait donn et fausser compagnie  son hte.

Il l'introduisit donc au salon, et tandis que madame Fourcy montait chez
elle pour se dbarrasser de sa toilette de ville, il resta avec lui, et
comme il fallait bien un sujet de conversation entre eux, il prit celui
qui occupait son esprit: la visite de M. Amde Charlemont qui venait 
Nogent pour la premire fois, puis ce nom de Charlemont l'amena  parler
du changement qui venait de s'accomplir dans sa situation. Alors ce
furent, de grands compliments de la part de Ladret, qui pour la premire
fois admit l'ide que son ami Fourcy pouvait bien tre quelqu'un.

Madame Fourcy redescendit et ce fut seulement aprs un temps assez long
de conversation gnrale que Fourcy laissa sa femme seule avec Ladret.

--Je vais voir si les enfants n'ont pas besoin de moi, dit-il en
s'excusant, vous permettez?

--Vous savez que je ne me suis jamais gn pour personne, cela fait que
je ne demande pas qu'on se gne pour moi.

Aussitt que Fourcy fut sorti, Ladret se renversant en arrire au
fond de son fauteuil, en allongeant une jambe et en repliant l'autre,
introduisit la main dans la poche de son pantalon. Mais ce ne fut pas
sans peine qu'il accomplit cette opration, d'abord parce que sa main
tait grosse, ensuite parce que son ventre qui tait prominent tombait
sur ses cuisses et les recouvrait.

Enfin il russit, et des profondeurs de cette poche il tira un petit
crin en velours qu'il prsenta  madame Fourcy d'un air triomphant.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demandait-elle avec indiffrence.

--a, dit-il tonn, a, c'est deux perles noires que j'apporte  ma
belle Genevive.

Et en mme temps il ouvrit l'crin pour montrer deux grosses perles
noires, dont l'clat mtallique se dtachait nettement sur la blancheur
du velours.

Mais elle ne parut pas le moins du monde blouie:

--Et  quel propos m'apportez-vous ces perles? demanda-t-elle.

--Faut-il rpondre franchement?

--Sans doute.

--Eh bien, c'est  propos de ce qui s'est pass entre nous en ces
derniers temps.

--Que s'est-il donc pass de particulier, je vous prie?

--Rien de particulier il est vrai, mais dans l'ensemble a n'a gure
march; alors j'ai pens que si j'tais gentil pour ma belle Genevive,
ma belle Genevive de son ct voudrait tre gentille pour son vieux
Ladret, et d'autant mieux qu'aprs avoir eu les pendants d'oreilles elle
aurait envie d'avoir le collier de perles.

--Alors c'est un march?

--Est-ce que tout n'est pas un march dans la vie?

--Pour vous, peut-tre, pour moi non.

--Tiens!

--Et je n'accepte pas celui-l.

Il la regarda un moment d'un air ahuri, tenant toujours son crin
ouvert, puis tout  coup clignant de l'oeil:

--Et celui du collier? dit-il.

--Pas plus celui du collier que celui des pendants: vous pouvez donc
refermer cet crin et le remettre dans votre poche.

Il ne se le fit pas rpter, et cette fois il trouva sa poche beaucoup
plus facilement pour y remettre l'crin qu'il ne l'avait trouve la
premire fois pour l'en sortir.

Cela fait, il la regarda en face pour lire sur son visage ce qui se
passait en elle, mais il ne le devina pas.

--Ah! a, que se passe-t-il donc? demanda-t-il.

--Vous ne le comprenez pas?

--Dame!

--Eh bien, puisque vous voulez que je vous parle clairement, je vous
obis:  partir d'aujourd'hui tout est fini entre nous.

Il resta un moment abasourdi, puis secouant la tte:

--Ah  voyons, dit-il, tu te moques de moi, n'est-ce pas; qu'est-ce que
toutes ces grimaces? Au lieu de me faire une scne, dis tout de suite ce
que tu veux, si c'est  cela que tu dois arriver: nous verrons.

Elle avait jusque-l parl avec calme, avec hauteur, mais ces derniers
mots lui firent perdre ce calme, et vivement elle rpondit:

--Je vous ai dit ce que je voulais, je vous le rpte que tout soit
fini; cela et rien autre chose.

--Mais pourquoi?

--Parce que la vie que vous m'avez impose me fait horreur.

De nouveau il la regarda et avec une relle stupfaction, mais une fois
encore il cligna de l'oeil d'un air fin:

--Voyons, avoue que tout a, c'est parce que je t'ai refus les actions
du charbonnage de Saucry dont tu avais envie; eh bien, je te les
donnerai, mais nous ferons la paix, n'est-ce pas, et tu seras gentille;
dis que tu le seras, hein!

Elle tait assise en face de lui, elle se leva d'un bond et vivement
elle fit le tour du salon pour s'assurer que toutes les portes taient
fermes, alors revenant vis--vis de lui et restant debout:

--Je vous ai dit tout  l'heure que la vie que vous m'aviez impose
me faisait horreur, mais je n'ai pas t franche jusqu'au bout, car
j'aurais d ajouter que vous aussi me faisiez horreur. Vous voulez que
je vous le dise, vous me poussez  bout, vous m'outragez, je n'ai plus 
vous mnager, vous qui m'avez perdue, vous que je hais et que je mprise
parce que vous m'avez fait la femme que je suis depuis dix ans et que je
ne veux plus tre!

--Ai-je t  vous, ou bien tes-vous venue  moi?

--Oui, j'ai t  vous, cela est vrai, j'y ai t parce que vous tiez
riche et surtout parce que je vous croyais un honnte homme.

--Vous tes venue parce que vous vouliez de l'argent.

--Et pourquoi le voulais-je, cet argent?

--Pour payer vos pertes  la Bourse.

--Et comment les avais-je faites, ces pertes?

--Que m'importe?

--Il m'importe  moi: voyant que l'honnte homme qui tait mon mari et
que j'aimais ne voulait pas faire d'affaires, j'ai cru que je
pourrais en faire, moi, et que je gagnerais srement en profitant des
renseignements ou des indiscrtions que j'entendais autour de moi. Il
est arriv un jour o au lieu de gagner j'ai perdu. Il fallait payer,
je ne le pouvais pas. J'ai eu alors l'ide funeste de m'adresser  vous
parce que, je vous l'ai dit, je vous savais riche et parce que je
vous croyais un honnte homme, et puis aussi parce que vous tiez un
vieillard. Vous m'avez rpondu que vous ne prtiez pas  une femme, mais
que vous lui donniez, quand elle voulait tre gentille; c'tait votre
mot, il y a dix ans, comme c'est votre mot encore. Je me suis sauve.

--Et vous tes revenue.

--Oui, quand aprs avoir frapp  toutes les portes, j'ai vu qu'il ne
me restait qu' m'adresser  mon mari que j'aimais, ou  vous que
je hassais: Le premier pas fait, j'ai continu et j'ai t pre 
l'argent... avec fureur. Tout ce que j'ai pu tirer de vous, je l'ai tir
avec joie, avec bonheur, sans autre regret que de ne pouvoir pas
vous ruiner. Mais aujourd'hui je ne veux plus de cet argent; et
vous m'offririez votre fortune entire que je ne l'accepterais pas.
Comprenez-vous, maintenant que j'ai parl, que tout est fini entre nous?
Sortez donc de cette maison pour n'y revenir jamais. Sortez-en tout de
suite. J'expliquerai votre dpart: vous avez t indispos. Partez.

Et comme aprs un long moment d'attente il n'avait pas boug, elle
poursuivit:

--Mais partez donc, partez.

Il ne bougea pas davantage, et il resta dans son fauteuil  la regarder,
rflchissant. Enfin il se leva: mais ce ne fut pas pour partir: pendant
qu'elle parlait, il avait pass de l'tonnement  la stupfaction, puis
quand il avait compris, de la stupfaction  la colre; maintenant il
paraissait avoir repris ses esprits et jusqu' un certain point son
sang-froid:

--Bon, dit-il, je comprends cet accs de vertu qui vous pousse
subitement en voyant que vous pouvez tre riche par votre mari; c'est la
contre-partie de celui qui vous a pouss, mais pas de vertu celui-l,
quand vous avez cru au bout de dix ans d'attente que vous ne le seriez
jamais par lui; de sorte que vous avez voulu gagner vous-mme la fortune
qu'il ne vous gagnait pas et vous avez travaill pour a, j'en sais
quelque chose, et si ce mobilier pouvait parler, il serait mon tmoin.
Mais cet accs de vertu qui vous prend aujourd'hui, a ne durera pas.
Vous n'tes pas une femme de vertu, ma belle dame, vous tes une
femme d'argent, une femme qui comprend la vie, une femme qui ne
se dbarrassera pas du jour au lendemain d'ides, de besoins, de
satisfactions qui sont les siens depuis dix ans et si bien en elle
qu'ils sont sa seconde nature, la vraie celle-l, la solide, celle qui
vous a, qui vous tient et ne vous lche pas. Vous reviendrez donc 
l'argent... et  moi, je vous le dis; et j'ajoute que ce jour-l, malgr
tout ce que vous venez de me dire, vous me retrouverez, parce que moi
aussi je suis  vous comme vous tes  l'argent, et que je ne pourrai
pas plus me dtacher de vous que vous ne pourrez vous dtacher de vos
ides, de vos habitudes et de vos besoins: je peux bien vous dire que
je l'ai essay plus d'une fois, quand vous aviez fait une trop forte
saigne  ma bourse, et que je n'ai pas pu. Je pars donc tranquille,
bien certain que nous nous retrouverons un jour bons amis.

--Jamais.

--Alors l'accs de vertu que je suppose n'existerait donc pas, et cette
scne n'aurait d'autre but que de me faire cder la place au petit
Robert Charlemont, ou bien  son pre qui entre aujourd'hui dans cette
maison d'o je sors.

--Vous tes fou, fou d'une folie snile.

Il secoua la tte par un geste, qui disait qu'il ne se sentait pas
atteint, et il continua:

--Ou bien encore au marquis Collio, au bel Evangelista, bien que je
ne croie pas beaucoup  celui-l malgr sa beaut; et cela pour deux
raisons: la premire, c'est que vous voulez en faire un gendre qui vous
dbarrasse de votre fille devenue trop grande et par l gnante pour vos
affaires; quand elle tait en pension, c'tait bon, vous pouviez aller
et venir; mais maintenant que vous l'avez prs de vous, a vous oblige 
toutes sortes de manoeuvres embarrassantes, car a voit clair les
jeunes filles; la seconde raison, c'est que le bel Evangelista, qui est
vraiment fait pour tourner la tte des femmes, n'est riche qu'en beaut,
et que vous tes trop femme d'argent pour prendre un amant pauvre.

A ce moment il fut interrompu par la porte du salon qui venait de
s'ouvrir, on annona:

--M. le marquis Collio



XIII

Le pre Ladret n'avait pas t trop exagr en disant que le marquis
Collio tait fait pour affoler les femmes; c'tait en effet un trs joli
homme; sans rien d'effmin cependant, grand, bien pris, souple, lgant
et gracieux de manires avec une de ces belles ttes italiennes larges
au front, minces et fines au menton, qui semblent avoir t modeles
dans un triangle allong: la chevelure tait noire et luisante comme
les ailes d'un corbeau; les yeux taient ardents et velouts; et sur la
blancheur de la peau un peu grenue se dtachaient vigoureusement des
moustaches soyeuses, assez minces pour ne pas cacher des lvres roses et
des dents nacres.

Aprs les premires paroles de politesse qui furent courtes, au moins
de la part de madame Fourcy, celle-ci revint au pre Ladret et parut
continuer un entretien interrompu:

--C'est bien rellement que vous voulez vous retirer, dit-elle, et
toutes mes instances seront donc vaines pour vous retenir?

--Mais...

Elle lui coupa la parole, ne voulant pas lui permettre de rpondre dans
un autre sens que celui qu'elle entendait lui tracer et l'obliger 
suivre.

Au reste, je serais dsole de penser que pour notre plaisir vous avez
aggrav votre indisposition.

--M. Ladret est souffrant? demanda Evangelista d'une belle voix sonore
et avec un lger accent, qui dans une bouche aussi gracieuse tait un
agrment.

Vivement madame Fourcy prit les devants et rpondit elle-mme  cette
interrogation:

--M. Ladret tait venu pour passer la journe avec nous, mais en nous
attendant, car nous rentrons seulement, il a pris froid dans le jardin
sous l'ombrage trop frais des platanes et il vient d'avoir un mouvement
fbrile qui l'oblige  nous quitter. Et elle regarda Ladret comme
pour lui dire qu'il devait trembler de fivre, mais il n'en fit rien,
abasourdi qu'il tait, autant qu'merveill de la faon dgage dont
elle le mettait  la porte.

--Et au moment mme o vous tes entr il se retirait, continua-t-elle,
en avanant sur Ladret comme pour le pousser dehors.

Mais ses regards taient si affectueux, sa parole tait si douce qu'il
fallait savoir ce qui venait de se passer entre eux pour deviner ce
qu'il y avait rellement sous ces regards et cette parole.

Ladret recula, alors elle avana plus hardiment, le dominant, le
poussant du regard, des mains, de toute sa personne.

Elle le conduisit ainsi jusqu' la porte, lui parlant toujours
doucement, lui prodiguant les plus vives dmonstrations de sollicitude
et de sympathie, le meilleur des amis, un pre.

Mais lorsqu'elle lui eut ouvert elle-mme la porte, il s'arrta
un moment et regarda autour de lui: le marquis Collio tait dans
l'embrasure d'une fentre  l'autre extrmit du salon; pench sur
une jardinire dont il examinait les fleurs, il n'y avait donc pas 
craindre qu'il entendt ce qui se disait dans l'embrasure de la porte,
pourvu qu'on et la prcaution de baisser la voix. Alors il se pencha
vers madame Fourcy.

--Tu sais, dit-il, en frappant d'une main sur sa poche et en lui
soufflant ses paroles, les perles ne retourneront pas chez le bijoutier,
elles restent  ta disposition!

--Mais partez donc.

--Et les actions du charbonnage, quand tu voudras, elles sont
prsentement  11,500.

Il n'en put dire davantage, elle poussait la porte sur lui, mais cela
suffisait: elle lui reviendrait, l'offre des actions produirait srement
son effet: jamais il n'avait vu personne rsister  l'argent... quand la
somme tait assez grosse.

Vivement, lgrement madame Fourcy revint  Evangelista:

--Voil une indisposition que je bnis, dit celui-ci.

--Comment, s'cria-t-elle, vous vous rjouissez de ce que ce pauvre M.
Ladret est malade? Il n'est pas si ennuyeux que cela; je vous assure que
c'est un excellent homme que nous aimons beaucoup.

--Excellent homme, je ne dis pas, mais ennuyeux, je le soutiens, au
moins en ce moment...

Il avait dit ces quelques mots lgrement, mais arriv l, il changea
de ton, et sa voix prit une gravit tendre, tandis que son regard
s'adoucissait et que son attitude se faisait caressante:

--... Car en ne s'en allant pas, il m'et priv du tte- tte qu'un
heureux hasard nous mnage.

Mais elle l'arrta d'un geste simple et net, o il n'y avait ni
effarement, ni coquetterie.

--Je vous en prie, dit-elle, n'allons pas plus loin.

--Vous ne voudrez donc jamais m'entendre?

Ils taient debout au milieu du salon; d'une main, elle lui montra un
fauteuil, tandis que de l'autre, elle en tirait un pour s'asseoir en
face de lui.

--Non, monsieur le marquis, non, dit-elle avec une fermet douce, je ne
consentirai jamais  vous entendre sur ce sujet, mais puisque malgr
mes prires vous avez voulu une fois encore l'aborder, c'est vous qui
m'entendrez...

Et avec un sourire qui prouvait combien elle tait calme et pleinement
matresse d'elle-mme, sans trouble, sans motion, aussi bien que sans
colre:

--... Ainsi nous trouverons  bien employer le tte--tte qu'un heureux
hasard nous mnage.

--Ah! madame, vous tes cruelle de traiter lgrement un sujet qui
m'meut si profondment.

--Lgrement! Non certes. Mais srieusement au contraire, comme la chose
la plus grave et la plus importante de ma vie, soyez-en convaincu. En
m'coutant, vous allez bien le voir. Si je vous disais que je n'ai pas
t sensible aux attentions dont j'ai t l'objet de votre part, je ne
serais pas sincre. En me voyant, moi, vieille femme...

--Oh! madame.

--Trouvez-vous donc qu'on soit jeune quand on approche de la
quarantaine? Oubliez-vous que nous ftons aujourd'hui le vingtime
anniversaire de notre mariage? Donc, j'avoue qu'en me voyant, moi,
vieille femme, produire une certaine impression sur un homme jeune,
lgant, distingu, plein de mrites, j'ai prouv un sentiment de
vanit fminine que je ne chercherai pas  cacher. Mais d'autre part,
je dois vous dire avec une entire franchise que ma vanit seule a t
mue.

Evangelista ne fut pas matre de retenir un mouvement.

--Que cet aveu ne vous blesse pas, dit-elle, il ne vous atteint en rien
dans vos mrites qui, je le reconnais, sont grands, il n'atteint que
moi. Sans doute  ma place plus d'une autre femme et t touche au
coeur. Mais je ne suis point de ces femmes au coeur sensible. Je ne suis
qu'une bourgeoise, monsieur le marquis, une bonne petite bourgeoise qui
n'a jamais rien compris  ce qu'on appelle la passion. A vrai dire, je
ne sais pas ce que c'est, et quand j'ai vu des femmes sacrifier leur
honneur, leur tranquillit, leur vie parce qu'elles aimaient, disait-on,
cela m'a toujours paru inexplicable. Je sais bien que l'amour tient une
grande place dans les livres et qu'il y a toute une littrature qui
raconte ses joies, ses chagrins, ses dsordres, mais je ne vois pas
qu'il en tienne une semblable dans la vie ordinaire.

--Niez-vous donc la passion?

--Je ne la nie ni ne l'affirme, je dis seulement que pour moi je ne la
comprends pas, ou si vous voulez, que je ne la sens pas. Sans doute
c'est infirmit de ma nature, mais enfin je suis ainsi et non autre,
croyez-le, car je vous parle avec une entire franchise, une sincrit
absolue, en pesant mes paroles que j'adresse  un homme qui m'inspire
autant de sympathie que d'estime, et que je veux, que je dois clairer
puisqu'il s'est tromp sur mon compte. Jeune j'ai pens, j'ai senti
ainsi, et en vieillissant mes ides et ma manire de sentir se sont
affirmes, elles ne se sont pas dmenties.

--C'est que vous n'avez jamais t aime, et si...

Elle lui coupa la parole:

--Je ne vous comprendrais pas, dit-elle en rpondant  l'avance  ce
qu'il allait dire. Et puis n'oubliez pas que j'aime mon mari. Mon Dieu,
ce n'est pas de cet amour passionn que je ne comprends pas, mais c'est
d'une affection relle et sincre. Mon mari est pour moi le plus honnte
homme et le meilleur homme du monde. Il n'a eu qu'une vise dans la vie:
mon bonheur et le bonheur de ses enfants. Je ne vais pas, moi, m'exposer
 faire son malheur. Et pourquoi? entrane par quoi? Je l'ignore. On
ne fait quelque chose que dans un but; n'est-ce pas? on ne commet une
faute, ou un crime qu'en vue d'un intrt certain. Eh bien, moi je
ferais cette chose sans but, je commettrais cette faute sans intrt!
Vous comprenez que c'est impossible, et que l'amour ne peut pas
entraner une femme qui ne sent point l'amour, la passion un coeur qui
n'est point passionn.

Il tait impossible d'tre plus nette et de dire plus clairement: Vous
avec cru, mon beau jeune homme, que vous n'auriez qu' me regarder d'un
air tendre et  me parler d'amour pour me faire tomber dans vos bras,
eh bien, vous vous tes tromp, attendu que ma nature est compltement
insensible  ce qui est tendresse et  ce qui est amour; des sens? je
n'en ai pas; un coeur? je n'en ai pas davantage; je suis une femme de
tte, rien de plus, et vous seriez encore plus beau que vous n'tes,
encore plus sduisant, que vous ne me donneriez pas ce qui me manque;
passez donc votre chemin et ne perdez pas votre temps...

Cependant madame Fourcy n'avait pas dit encore tout ce qu'elle voulait
dire, et elle n'tait point encore arrive au bout de la ligne qu'elle
s'tait trace: maintenant il fallait qu'elle s'occupt de Marcelle.

--J'ai cru devoir, dit-elle, vous donner cette explication loyale, non
seulement pour vous et pour moi, mais encore pour ma fille.

Evangelista la regarda surpris.

--Je vais m'expliquer, continua-t-elle, car je tiens  ce qu'il n'y
ait entre nous rien d'ambigu. Voulant justifier aux yeux de tous votre
assiduit dans cette maison, vous avez publiquement fait la cour  la
fille pour cacher celle que vous faisiez secrtement  la mre, dont
vous vouliez sauvegarder la rputation, et cela sans penser que vous
pouviez compromettre celle de la fille C'tait l un jeu dangereux, dont
vous n'avez pas, j'en suis certaine, mesur toutes les consquences,
car enfin, il n'y avait pas que le monde qui pouvait prendre ce jeu au
srieux. Il y avait aussi la jeune fille. Que serait-il arriv si elle
s'tait intresse aux sentiments qu'en lui tmoignait? S'y est-elle
intresse? Je ne veux que vous poser ces questions. Vous les
examinerez. Encore un seul mot: M. Fourcy devient l'associ de la maison
Charlemont: cela cre une position  Marcelle: et il ne faut pas qu'elle
soit expose  manquer les beaux mariages qui vont se prsenter pour
elle.

Evangelista allait enfin rpondre, mais Marcelle et Fourcy en entrant
dans le salon l'empchrent de prendre la parole.



XIV

Jamais madame Fourcy n'avait t aussi jolie qu'en se mettant  table,
et elle et assurment fait la conqute de M. Amde Charlemont plac 
sa droite, si celui-ci avait pu prter attention  une femme qui avait
dpass la trentaine; vingt-cinq ans pour lui taient dj un ge
vnrable, trente ans quelque chose d'antdiluvien, et puis quand on
avait de grands enfants comme Lucien et Marcelle, on n'tait plus une
femme; on tait une mre; il les respectait, les mres, c'est--dire
qu'il leur adressait la parole de temps en temps, sans trop savoir ce
qu'il leur disait et sans suivre ce qu'elles lui rpondaient, mais il ne
les regardait pas et mme il ne les voyait pas, ayant le bonheur
d'tre ainsi organis que ce qui lui tait dsagrable ou antipathique
n'existait pas pour lui.

Ce qui faisait la beaut de madame Fourcy ce soir-l, ce n'tait point
une toilette bien russie, car elle n'avait jamais t plus simplement
habille, plus modestement, sans un seul bijou, comme une bonne petite
bourgeoise, ne portant  sa main ordinairement brillante de pierreries
qu'un seul petit anneau d'or, celui de son mariage,--c'tait l'clat
de la physionomie, la gaiet du regard, la srnit du sourire
qui refltaient sur son visage la satisfaction profonde d'une me
parfaitement heureuse.

Et de fait elle l'tait pleinement.

Pour la premire fois depuis dix ans elle se trouvait dbarrasse de
tout souci, de tout tracas et sa situation tait celle d'un commerant
qui se retire des affaires aprs fortune faite.

En elle, autour d'elle, partout o elle portait les yeux, elle ne voyait
que des sujets de satisfaction:

Son mari, son bon Jacques en passe de gagner rapiment des millions et de
faire grande figure dans le monde;

Lucien, l'hritier et le successeur de son pre;

Marcelle, une grande dame, une marquise, car Evangelista, bien
certainement, allait maintenant se retourner de ce ct, et elle aurait
le plaisir d'avoir pour gendre un homme charmant, dont elle n'avait pas
voulu pour amant;

Le vieux, l'horrible, l'infme Ladret, congdi;

Robert, en bonne voie de gurison, car, puisqu'il avait accept la
combinaison d'une matresse, il tait bien vident qu' un moment donn
il se laisserait distraire par cette matresse qui tiendrait  se
l'attacher srieusement, et finalement il se consolerait.

Quel soulagement et aussi quel triomphe! quelles bonnes raisons
n'avait-elle pas pour se rjouir et mme pour s'enorgueillir d'avoir
ainsi amen sa barque  bon port, au milieu des cueils et sur une mer
fertile en naufrages!

Qui et pu la contrister, affaiblir sa joie ou abaisser son orgueil?

Elle ne le voyait pas, elle ne le sentait pas, car le blme qu'elle
aurait encouru, et l'opprobre dont elle aurait t frappe, si la vrit
avait t connue, ne seraient venus selon son sentiment personnel que
de prjugs pour elle absolument vains. En ralit, quel mal avait-elle
fait? Aucun, puisqu'elle n'avait pas  se reprocher d'avoir jamais ruin
personne. Quel tort avait-elle fait  son mari? Aucun, puisqu'elle avait
toujours t pleine d'une tendre affection pour lui, et qu'elle s'tait
applique  le rendre heureux, sans qu'il pt demander, sans qu'il pt
souhaiter plus qu'elle ne lui donnait.

Pendant ces dernires annes de lutte, elle seule aurait pu se plaindre,
car elle avait eu plus d'une fois des heures de lassitude et de dgot.

Elle ne l'avait pas fait pourtant, elle avait persvr quoi qu'il
lui cott, et maintenant elle pouvait justement se fliciter de son
courage, en voyant comment elle avait t paye de sa peine.

Et pensant  cela elle promenait des regards pleins d'une satisfaction
attendrie autour d'elle, sur son mari et ses enfants, aussi bien que
sur sa table luxueusement servie, sur son buffet charg d'une vieille
argenterie magnifique et de porcelaines rares, sur les cuirs de Cordoue
qui dcoraient les murs de la salle, sur les portires en velours de
Gnes.

A qui tait-il d ce luxe dont jouissait son mari ainsi que ses enfants,
et dont elle jouissait elle-mme, si ce n'est  elle et  elle seule?

Sans elle o seraient-ils tous en ce moment? Dans quelque pauvre
maisonnette  l'troit, autour d'une table servie en faence anglaise,
avec un horrible papier imitant le cuir coll sur les murs.

Est-ce que dans cette bicoque, autour de cette misrable table, M.
Charlemont se pencherait vers elle,  chaque instant comme  l'heure
prsente, pour la complimenter sur le got avec lequel elle avait meubl
et orn sa maison, sur l'excellence de sa cuisine, sur la qualit et
l'authenticit de ses vins?

Si elle n'avait pas t assez avise pour prendre  l'avance ses
prcautions, combien leur faudrait-il de temps maintenant pour organiser
la vie qui convenait  leur nouvelle position?

Tandis que dsormais elle n'avait qu' jouir au milieu des siens du
bien-tre et du luxe qu'elle avait su se prparer.

C'tait un avenir de repos qui de ce jour commenait pour elle.

Elle pouvait respirer, s'abandonner, tre elle-mme, faire ce qu'elle
voulait, rien que ce qu'elle voulait, et cela dans une tranquillit
parfaite.

Plus de prcautions  l'gard de celui-ci, plus de prvenances envers
celui-l: matresse d'elle-mme, de ses paroles, de ses penses, de son
humeur bonne ou mauvaise, de son sourire comme de son ennui.

Pour le moment c'tait le sourire qui panouissait son visage; c'tait
en souriant qu'elle mangeait l'excellent dner qu'elle avait fait
servir, en souriant qu'elle s'adressait ou qu'elle rpondait  chacun,
mme  Robert triste et sombre au bout de la table: Riez donc,
semblait-elle lui dire, amusez-vous, mangez bien; mais c'tait en
vain, il ne riait pas, il ne s'amusait pas, il ne mangeait gure, il la
regardait se demandant comment elle pouvait montrer une pareille gaiet,
mme en la simulant, mme en jouant un rle. Pourquoi n'avait-elle pas
pour lui un coup d'oeil, rien qu'un seul, un clair, dans lequel elle
mettrait son me? Mais non, elle riait, elle parlait, elle s'amusait.

Et mme elle mangeait.

Elle mangeait non du bout des dents, mais pour de bon, avec un excellent
apptit, et aussi avec plaisir: la faim ne se simule pas avec cette
facilit, et elle avait faim, cela paraissait vident.

Il n'tait pas le seul d'ailleurs qui remarqut ce bel apptit;  un
certain moment, M. Amde Charlemont se pencha vers elle:

--Savez-vous que je vous admire, dit-il  mi-voix.

--Vraiment, rpondit-elle.

Et elle eut un petit mouvement de vanit; si peu coquette qu'elle
ft quand son intrt n'tait pas en jeu, elle ne pouvait pas tre
insensible au compliment d'un homme comme M. Charlemont.

--Vraiment, rpta-t-elle en le regardant.

--Avouez que vous tes un peu gourmande, hein? Je trouve la gourmandise
adorable chez une femme. D'ailleurs entre nous (je baisse la voix pour
que mon fils ne soit pas scandalis), plus une femme a de vices, plus
elle a de moyens de sduction. Celui-l est un de ceux que j'estime le
plus. Quoi de plus gai  voir qu'une jolie petite femme qui mange bien,
avec bel apptit et aussi avec jouissance. Cela m'a toujours charm.
Et je ne connais rien de plus triste que de dner ou de souper en
tte--tte avec une femme qui ne mange pas; si bien dispos qu'on soit,
on en arrive vite  ne pas manger soi-mme; on pleurerait dans son
verre. Seulement on dit que les femmes qui sont doues de ce joli rire
sont moins... comment dirai-je bien? sont de complexion peu tendre.
Est-ce vrai?

--Je n'en sais rien.

--Comment vous n'en savez rien? Si vous ne me renseignez pas l-dessus,
je ne peux pourtant pas m'adresser  Fourcy, car pour qu'il pt me
rpondre il faudrait qu'il et des termes de comparaison, et bien
certainement ce n'est point son cas, le brave garon.

Une place tait reste inoccupe  un des bouts de la table, c'tait
celle d'un homme de Bourse, un faiseur nomm La Parisire qui avait t
le camarade de jeunesse de Fourcy et qui tait rest son ami: ceux qui
se prtendaient bien informs disaient qu'il avait mme t mieux que
cela et qu'en tout cas il continuait d'tre en relations d'affaires avec
madame Fourcy, qui se servait de lui,  l'insu de son mari, pour ses
spculations et ses oprations de Bourse;

On croyait qu'il ne viendrait pas, lorsqu'au second service il arriva
empress, mu.

--Eh bien, tu es un joli garon, dit Fourcy. Une heure de retard.

--Il me semble que vous ne deviez pas compter sur moi.

--Et pourquoi donc?

--Comment pourquoi? Vous ne savez donc pas la nouvelle?

--Quelle nouvelle? demanda madame Fourcy remarquant l'air troubl de La
Parisire.

--Vous n'avez donc pas t  Paris aujourd'hui?

--Au bois de Boulogne seulement.

--Mais M. Charlemont ne vient donc pas de Paris?

--Si, mais pas directement; j'ai djeun  la campagne.

--Est-ce que Paris est en rvolution!

--Non Paris, mais la Bourse; la justice a mis les scells chez Heynecart
dans l'aprs-midi.

Plusieurs exclamations partirent en mme temps et celle de madame Fourcy
ne fut pas la moins vive: Heynecart tait un financier qui avait fait
depuis deux ans des oprations considrables, jetant sur le march des
affaires de toutes sortes, un homme d'une capacit prodigieuse, disaient
les uns, un grand financier qui devait accomplir des miracles; un simple
banquiste, disaient les autres.

--Tu sais, continua La Parisire, que Heynecart tait  Londres depuis
quelque temps pour arranger des combinaisons qui devaient le sauver;
eh bien, il n'a rien arrang du tout, et il s'est brl la cervelle,
dit-on, ce qui n'est pas prouv pour moi, mais ce qui l'est, c'est que
la justice a mis les scells, et que toutes ses affaires ont subi une
dgringolade effroyable, un vrai dsastre.

--Que dis-tu de cela, Fourcy? demanda M. Amde Charlemont anc une
certaine inquitude, car il ne savait pas si sa maison tait ou n'tait
pas engage dans ce dsastre.

--Cela ne nous atteint en rien; j'avais pris mes prcautions.

Et il fit un signe  sa femme pour qu'elle ordonnt de continuer le
service un moment interrompu; mais elle ne lui rpondit pas; immobile,
elle restait les yeux fixs sur la nappe, ne voyant rien, n'entendant
rien.



XV

Ce changement de physionomie n'avait point chapp  Robert, qui aprs
avoir trouv qu'elle tait trop gaie pendant la premire partie du
dner, trouvait maintenant qu'elle tait trop triste.

Pourquoi ce brusque changement?

Tout d'abord il s'tait douloureusement demand ce qui pouvait provoquer
chez elle cet entrain de joie et cet clat de beaut, alors qu'elle
devrait tre triste et sombre; et longuement en l'observant  la drobe
de ses yeux mobiles qui ne la quittaient presque pas, il avait examin
cette question pour lui si cruelle.

Qui la surexcitait ainsi?

tait-elle rellement, sincrement joyeuse, comme elle paraissait
l'tre?

Voulait-elle plaire  l'un de ceux qui taient assis  sa table?

A qui?

Et il avait suivi ses regards qui bien souvent, lui semblait-il,
s'taient fixs sur le marquis Collio plac  ct de Marcelle; alors
il s'tait inquit de l'expression de ces regards qu'il trouvait trop
tendres, trop encourageants. Se n'tait pas de ce jour que la prsence
de ce bel Italien, si charmant, le faisait souffrir, et bien souvent
elle lui avait inspir des accs de jalousie qui n'avaient cd que
devant les protestations et les tmoignages d'amour de sa matresse le
plaignant, le rassurant toujours sans se fcher jamais. Mais maintenant,
loin de le rassurer ou de le plaindre, elle voulait rompre, et en
un pareil moment, elle se montrait bien attentionne pour ce bel
Evangelista, qui lui-mme paraissait beaucoup plus sensible aux charmes
de la mre qu' ceux de la fille. Dans cette rupture qu'elle voulait, ou
tout au moins dans l'loignement momentan qu'elle exigeait, le marquis
Collio n'tait-il pour rien? n'tait-ce pas lui qui allait prendre la
place qu'elle cherchait  faire libre?

Robert tait une nature jalouse; et son imagination prompte  s'alarmer
allait facilement et rapidement aux extrmes. Cependant il aimait si
profondment sa matresse, elle avait su lui inspirer une telle foi,
elle, avait su lui inspirer une telle confiance en son amour et en sa
fidlit qu'il avait rejet loin de lui cette ide lorsqu'elle s'tait
prsente  son esprit. Qu'elle le trompt, c'tait impossible, qu'elle
ne l'aimt plus, c'tait plus impossible encore.

Il devait ragir contre les impressions d'une imagination affole:
il n'avait pas dormi; la fivre le dvorait; c'tait lui, bien
certainement, qui se trompait; ce ne pouvait pas tre elle qui le
trompait. Avant de croire, il fallait voir et bien voir...

Alors il avait regard, mieux regard, et il avait cru remarquer
qu'Evangelista qui tout d'abord avait t assez froid pour Marcelle,
s'tait peu  peu chauff et qu'il en tait venu  ngliger la mre
pour s'occuper de ta fille, riant avec celle-ci, se faisant empresse
auprs d'elle, aimable et tendre; en homme qui cherche  plaire et qui
veut tre brillant.

Cela l'avait rassur et il s'tait fch contre lui-mme d'avoir pu
couter tout d'abord les suggestions mauvaises de son esprit enfivr;
c'tait un futur gendre que madame Fourcy regardait dans Evangelista,
rien qu'un gendre.

Mais quand  la gaiet de madame Fourcy avait succd une sombre
proccupation, il tait de nouveau revenu  son inquitude et  ses
angoisses.

Pourquoi ce brusque changement?

N'tait-ce point parce que le marquis Collio se montrait maintenant si
empress auprs de Marcelle? la mre n'tait-elle pas jalouse de sa
fille?

Il est vrai que jusqu' l'arrive de La Parisire madame Fourcy avait
gard sa gaiet et que pour raisonner juste, il fallait examiner quelle
influence cette arrive avait pu exercer sur ce changement d'humeur.

Et alors abandonnant Evangelista, toute son attention s'tait porte sur
La Parisire, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour constater
que certains signes s'changeaient entre celui-ci et madame Fourcy;
imperceptibles pour les indiffrents, ces signes n'taient que trop
visibles pour lui qui avait d'autres yeux que les convives assis autour
de cette table, et plus attentifs  ce qu'on leur servait qu' ce qui se
passait autour d'eux.

A les bien tudier l'un et l'autre, il semblait que pour madame Fourcy
il n'y avait plus que La Parisire qui existt, et que pour celui-ci il
ne s'inquitait que de madame Fourcy; videmment, elle l'interrogeait,
et lui, de son ct, il lui rpondait.

Que disaient-ils? Quel sujet pouvait tre assez grave pour les absorber
 ce point qu'ils prenaient si peu souci de ceux qui les entouraient?

Dix fois, vingt fois il avait surpris le regard interrogateur de madame
Fourcy tourn du ct de La Parisire, et bien qu'elle se vt observe
elle n'avait mme pas pris la peine de se contraindre.

Que lui demandait-elle avec cette trange insistance?

Il n'tait pas possible pour lui d'admettre qu'il s'agissait d'affaires
entre eux et que ces affaires avaient un rapport quelconque avec la
catastrophe d'Heynecart. Madame Fourcy avait pour les affaires le mme
ddain que lui; et s'intresst-elle  Heynecart ou  ses spculations
qu'elle n'aurait pas de raisons pour n'en point parler franchement et
ne pas interroger La Parisire tout haut. Si une exclamation lui avait
chapp  l'annonce du suicide et du dsastre d'Heynecart, et bien
d'autres s'taient cris comme elle, elle n'avait cependant pas adress
 La Parisire une seule question  ce sujet; preuve bien vidente qu'il
ne la touchait pas.

Il y avait donc autre chose.

Quoi?

Si Robert n'admettait que difficilement les affaires d'intrt,
par contre il tait toujours dispos  croire aux affaires de
sentiment,--les seules, d'ailleurs, qui comptassent pour lui et eussent
de l'importance.

Quelles affaires de sentiment pouvaient exister entre une femme
charmante comme sa Genevive et un sapajou comme La Parisire, un vrai
singe au front bas et fuyant, aux abajoues pendantes, au menton de
galoche, qui ne savait ni marcher ni s'asseoir et qui tait toujours en
mouvement avec ses grands bras ballants et ses mains retrousses comme
s'il se disposait  sauter sur une branche en emportant quelque chose
qu'il aurait vol?--cela, il ne le croyait pas, il ne le devinait pas
tant la chose et t monstrueuse.

Et cependant il fallait bien qu'il y et entre eux quelque affaire
grave, ou leur entente, ou leurs signes ne s'expliquaient pas.

Tant que dura le dner il ne les quitta pas des yeux, tchant de deviner
ce mystre, mais sans arriver  autre chose qu' constater cette entente
aussi clairement que s'ils l'avaient avoue tout haut.

Aprs le dner on devait tirer un feu d'artifice, car Lucien, rest trs
jeune, avait la passion des feux d'artifice qu'il prparait lui-mme en
partie et qu'il tirait toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion avec
un plaisir toujours nouveau:  la fte de son pre,  la fte de sa
mre,  la fte de sa soeur,  sa propre fte, rservant toujours
le plus beau et le plus riche pour l'anniversaire du mariage de ses
parents,--ainsi que cela se devait puisque c'tait la grande fte de la
famille.

En sortant de table, on alla donc s'asseoir, dans le jardin sur des
chaises qui avaient t prpares en face de la pelouse,  l'extrmit
de laquelle le feu d'artifice devait tre tir; et madame Fourcy prit
place  ct de M. Charlemont, qui lui avait donn le bras pour la
conduire.

--Tu viens m'aider, n'est-ce pas? demanda Lucien  Robert.

--Assurment.

Et il suivit Lucien, mais bientt il resta en arrire, car il ne
voulait pas perdre madame Fourcy de vue; en se cachant dans un massif
d'arbustes, il pouvait l'observer sans tre vu lui-mme.

Elle ne resta pas longtemps  sa place, et quittant M. Charlemont
elle alla auprs d'un autre de ses convives avec qui elle s'entretint
quelques instants, puis abandonnant celui-l aussi, elle passa  un
troisime.

Elle tait ainsi arrive au commencement de l'alle, qui justement
longeait le massif d'arbustes dans lequel Robert tait cach, et La
Parisire se tenait l comme par hasard.

Tous deux en mme temps ils disparurent dans l'alle qui avant de venir
 lui faisait une courbe.

Que devait-il faire? Fallait-il qu'il s'avant doucement sous bois pour
surprendre leur entretien; ou bien ne valait-il pas mieux qu'il les
attendt au passage? Aller jusqu' eux tait plus sr; mais  condition
toutefois que le bruit ne le traht pas, ce qui n'tait gure probable.
Comment se justifierait-il auprs de Genevive s'il tait dcouvert? Il
attendit.

Bientt un bruit de pas sur le gravier de l'alle et un murmure de
voix touffes lui annoncrent qu'ils approchaient: sa respiration se
suspendit un moment et il couta en regardant.

Ils marchaient  ct l'un de l'autre, mais sans se donner le bras, et
rien dans leur attitude ne trahissait l'intimit de deux amants.

C'tait La Parisire qui parlait en appuyant ses paroles par un
mouvement rapide de la main droite comme s'il frappait et refrappait sur
quelque chose.

Enfin Robert entendit faiblement, puis plus distinctement.

--Vous n'en serez pas quitte  moins de trois cent mille francs; vous
devez le comprendre sans que j'aie besoin de vous recommencer le calcul.
C'est une grosse somme, vraiment; mais vous conviendrez que ce n'est pas
ma faute si vous l'avez perdue. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire
quand je vous ai dit que Heynecart sombrerait?

--Parce que j'avais des renseignements qui m'inspiraient confiance.

--Vous voyez bien que Fourcy n'avait pas cette confiance, vous ne l'avez
pas cru plus que vous ne m'avez cru. Et voil. Mais ce n'est pas tout
a. Quand me donnerez vous ces trois cent mille francs?

--Je ne les ai pas.

--Trouvez-les, ralisez-les; vendez tout, il me les faut samedi.

--C'est impossible.

--Il me les faut.

Elle rpondit; mais ce qu'elle dit, Robert ne l'entendit pas, car ils
l'avaient dpass.

Une affaire d'argent! c'tait d'argent qu'il s'agissait entre elle et La
Parisire! Et il l'avait souponne!

--Robert, cria la voix de Lucien, o donc es-tu?

Il courut du ct d'o venait cette voix.



XVI

S'il n'avait pu saisir au passage qu'une partie de l'entretien de La
Parisire et de madame Fourcy, il en avait assez entendu cependant pour
comprendre la situation aussi clairement qui si elle lui avait t
explique en dtail, du commencement au dnouement.

La Parisire tait le courtier de madame Fourcy, cela et rien de plus;
par son entremise elle avait jou  la Bourse, en spculant sur les
valeurs Heynecart.

Pour lui, c'tait l quelque chose de considrable, car il avait entendu
de  de l, sans jamais pouvoir les approfondir ou les dmentir, les
bruits qui couraient sur madame Fourcy, et maintenant ces insinuations
qui l'avaient indign et suffoqu tombaient devant la rvlation d'un
fait certain: elle avait jou  la Bourse; et c'tait avec les gains
qu'elle avait ainsi raliss qu'elle avait pay les belles choses
dont elle s'tait entoure; quoi de plus lgitime et de plus naturel?
Pourquoi n'aurait-elle pas essay de s'enrichir puisque son mari ne
l'enrichissait pas?

Il tait probable que pendant longtemps ses spculations avaient t
heureuses, puisqu'elle avait pu acheter ce mobilier artistique qui lui
formait un cadre digne de la beaut d'une femme comme elle, mais un
jour elles avaient chou, prcisment dans cette affaire Heynecart, et
maintenant elle devait trois cent mille francs.

Ce qui tait grave, c'tait qu'elle ne les avait pas, ces trois cent
mille francs.

Et ce qui paraissait plus grave encore, c'tait qu'elle ne pouvait pas
s'adresser  son mari pour qu'il l'aidt  les payer, car elle avait
engag ces spculations,  son insu bien certainement, peut-tre mme
malgr lui, et jamais elle ne se rsignerait  implorer son concours;
d'ailleurs voult-il payer, qu'il ne le pourrait pas, probablement,
car il lui serait impossible de raliser une pareille somme du jour au
lendemain.

Quelle crise elle allait traverser, la pauvre femme!

Il n'y avait qu' se rappeler l'exclamation qu'elle avait pousse
lorsque La Parisire avait annonc la nouvelle de la dbcle Heynecart
pour sentir ses angoisses; et il n'y avait qu' se rappeler aussi
l'expression dsespre de son beau visage ordinairement si calme et si
serein pendant la fin du dner, alors qu'elle adressait  La Parisire
des appels anxieux pour tcher d'apprendre quelle tait l'tendue de son
dsastre: ce mutisme alors qu'elle avait si grand intrt  connatre la
vrit n'tait-il pas la meilleure preuve qu'elle devait se cacher de
son mari; sans cela n'et-elle point parl franchement, n'et-elle pas
interrog La Parisire?

Et c'tait quand elle prouvait de pareilles tortures qu'il avait eu la
misrable pense de s'imaginer qu'il pouvait exister une liaison entre
elle et ce monstre de La Parisire! comment expierait-il jamais un crime
aussi abominable, quelle honte pour lui, quel remords! Ah! comme il
aurait voulu se jeter  ses genoux, avouer ses mauvaises penses et se
les faire pardonner dans un lan de tendresse.

Cependant  sa honte et  ses remords, de mme qu' la douleur que lui
causait le dsespoir de sa matresse, se mlait un sentiment de joie et
d'esprance.

Il allait pouvoir lui venir en aide, et lui prouver enfin que ce qu'il
lui avait dit et rpt si souvent qu'il tait prt  tout pour elle,
n'tait point une vaine parole.

Jusque-l il avait eu toutes les peines du monde  lui faire accepter
les cadeaux qu'il avait tant de joie  lui offrir, et le plus souvent,
il avait t oblig d'en attnuer la valeur relle pour les lui
imposer, ayant  lutter contre des scrupules et des rpugnances presque
invincibles.

Mais  cette heure il allait bien falloir qu'elle cdt; ce n'tait
point de bijoux plus ou moins riches qu'il s'agissait, de perles, de
diamants, de pierreries qu'elle pouvait refuser et qu'elle avait, en
effet, toujours refuss en disant: qu'un bouquet de violettes d'un sou
offert tendrement lui faisait un aussi grand plaisir qu'une rose en
diamant; maintenant elle n'allait plus se fcher contre lui, le gronder
comme elle l'avait toujours fait lorsque  force d'instances et de
prires il tait parvenu  vaincre ses refus.

N'allait-elle pas, au contraire, prouver un lan de joie, lorsqu'il lui
apporterait les trois cent mille francs qui la sauveraient? Assurment,
elle voudrait les refuser; elle lui dirait qu'elle n'tait pas une femme
d'argent, qu'elle ne voulait pas qu'il y et de l'argent entre eux, mais
aprs le premier moment de rsistance, aprs le premier mouvement de
rvolte de sa dignit, elle se jetterait dans ses bras, heureuse et
fire de cette preuve d'amour.

Ce serait alors que profitant de son motion, il avouerait comment il
avait surpris les paroles de La Parisire et les soupons qui tout
d'abord avait affol son esprit, car pour la tranquillit de sa
conscience, il lui fallait cette confession. Et elle tait si bonne, si
indulgente qu'elle lui pardonnerait.

Alors ce serait une vie nouvelle qui commencerait pour eux, ou plutt
ce serait la continuation de ce qui existait en ces derniers temps;
car elle n'oserait plus bien certainement parler de rupture ni mme
d'loignement; ses craintes seraient touffes par les transports de sa
gratitude. Que peut-on refuser  celui qui vous sauve? Que ne veut-on
pas faire pour lui?

C'tait dans sa chambre qu'il raisonnait ainsi, allant de dductions
en dductions: arriv  cette conclusion il sauta  bas de son lit,
entran par la joie. Il ne pouvait plus rester en place. Il lui fallait
marcher, et par le mouvement puiser sa surexcitation fivreuse.

Pendant assez longtemps il tourna autour de sa chambre, ne s'arrtant
que pour se mettre  sa fentre et respirer pendant quelques instants
l'air frais de la nuit.

Alors il couta: tout dormait dans la maison silencieuse; au moins tout
semblait dormir, mais elle, la pauvre femme, srement elle ne dormait
pas. En proie  l'inquitude, elle se tourmentait, cherchant comment
elle ferait face aux difficults qui l'enveloppaient. Et elle ne se
doutait pas que sous le mme toit qu'elle,  quelques pas d'elle il y
avait un homme qui lui aussi ne dormait pas et qui, aprs avoir cherch
comme elle  sortir des difficults de cette situation, venait de
trouver le moyen de la sauver.

Il tait bien simple ce moyen: emprunter trois cent mille francs
n'importe  quel prix, et les lui apporter pour qu'elle les remt  La
Parisire.

Seulement il fallait trouver  emprunter ces trois cent mille francs, et
cela tait moins simple.

Il n'tait qu'un mineur, et si son pre ne consentait pas enfin  son
mancipation, prs de deux annes encore s'couleraient avant qu'il ft
mis en possession de la part de fortune de sa mre qui lui revenait.
Or, il savait par exprience que les mineurs, mme quand ils auront
prochainement et srement une belle fortune, ne trouvent pas facilement
des prteurs.

En ces derniers temps, ses revenus tant puiss, il avait t oblig
de recourir  des emprunts, et 'avait t aprs toutes sortes de
dmarches, de ngociations, de dlais et de temps perdu qu'il avait
pu se faire remettre deux cent mille francs par l'usurier Carbans qui
l'avait gorg.

 ce moment il avait pu se rsigner  ces ngociations et  ces dlais,
attendu qu'il ne s'agissait alors pour lui que d'une fantaisie, qui si
charmante qu'elle lui part, et si fort qu'elle lui tnt  coeur pouvait
sans inconvnient tre retarde dans sa ralisation. Un jour qu'il avait
voulu faire un cadeau  madame Fourcy, elle l'avait accueilli avec des
reproches, alors il avait imagin pour vaincre une bonne fois cette
rsistance de lui en faire un tous les jours pendant un certain temps,
jusqu' ce qu'il l'et rduite  rire de cette plaisanterie; et 'avait
t  cela que lui avaient servi les deux cent mille francs de Carbans;
un soir il lui avait offert des boutons d'oreilles en diamants, elle
s'tait fche, srieusement fche; le lendemain, il lui avait offert
une bague, elle s'tait fche encore, mais un peu moins fort; le
troisime jour, quand elle l'avait vu lui mettre au poignet un bracelet,
elle n'avait pouss qu'une exclamation; et le quatrime, quand il
lui avait attach un collier au cou, elle avait ri en l'embrassant
tendrement.

Mais maintenant il ne pouvait plus subir ni ngociations ni dlais; il
lui fallait l'argent tout de suite, dt-il pour l'obtenir se laisser
gorger bien mieux encore que la premire fois.

Que lui importait le prix dont il payerait cet argent?

La seule chose qu'il vt et qui le toucht, c'tait le plaisir qu'il
ferait  Genevive en lui apportant ces trois cent mille francs: J'ai
entendu ton entretien avec La Parisire.--Eh quoi!--Je sais que tu dois
lui payer trois cent mille francs avant samedi...--Mais.--Ne t'inquite
pas, reste tranquille.--Cependant...--Les voil.

Quel coup de thtre!

La joie qu'il allait voir dans ses yeux, l'lan avec lequel elle allait
le serrer dans ses bras, ne valaient-ils pas tout l'argent du monde?

Car c'tait ainsi que, dcidment, il procderait.

Tout d'abord il avait pens  lui dire qu'elle devait rester
tranquillement  Nogent pendant qu'il allait se rendre  Paris pour
arranger ce prt de trois cent mille francs; mais il avait renonc 
cette ide trop plate.

Le coup de thtre valait mieux, il tait plus original et puis il
promettait des joies plus grandes.

A la vrit, ce moyen avait cela de mauvais qu'il la laissait plus
longtemps livre  l'angoisse; mais serait-elle vraiment,  l'abri de
l'angoisse pendant qu'elle le saurait  Paris  la recherche de cet
argent? S'il ne revenait pas tout de suite, ne s'imaginerait-elle pas
qu'il n'avait pas russi, qu'il ne pourrait pas russir?

Le lendemain matin, il se leva donc de bonne heure, pendant que la
maison tait encore endormie, et il prit un des premiers trains pour
Paris.



XVII

A sept heures et demie du matin, il descendait de voiture, rue
Saint-Marc, devant la porte de Carbans: la rue tait dserte encore, les
boutiques taient closes, seule une laitire qui tait en mme temps
fruitire avait install ses brocs de fer battu et ses paniers de
lgumes sous la porte de la cour, et sur un tabouret elle se tenait
l, en marmotte, les joues hles par le grand air et le soleil de la
campagne, n'ayant aucune ressemblance avec les femmes ples et tioles,
aux yeux bouffis, aux cheveux bouriffs et sans chignon qui, tranant
des jupons sales sur leurs savates, venaient lui acheter leurs deux sous
de lait.

Le concierge n'tait pas encore lev, mais Robert n'avait pas besoin
de demander l'adresse de Carbans, ses jambes avaient gard souvenir
de l'escalier qu'elles avaient mont plus d'une fois et elles le
conduisirent au second tage, o sa main qui se souvenait aussi n'eut
qu' tirer un pied de biche dont les poils graisseux lui avaient laiss
une impression de dgot qui persistait encore et qui bien des fois
depuis lui avait fait secouer ses doigts.

Il fallut qu'il le tirt plusieurs fois, ce pied de biche, avant qu'on
rpondt  son appel.

Enfin la porte s'ouvrit, ou plutt s'entr'ouvrit, une chane de sret
la retenant  l'intrieur et ne permettant pas un envahissement violent
dans ce trs modeste logement o se remuaient des millions.

Dans l'entrebillement se montra une jeune femme, une jeune fille,
quelque chose comme une servante-matresse qui videmment venait d'tre
trouble dans son sommeil et qui arrivait  la hte pour voir si le feu
tait  la maison.

En apercevant Robert elle recula d'un air de mauvaise humeur et elle
acheva de boutonner sa camisole.

--M. Carbans, demanda Robert.

--C'est pour a que vous rveillez les gens, vous?

--J'ai besoin de le voir tout de suite.

--Il dort.

--veillez-le.

--Jamais de la vie.

Et elle fit mine de refermer la porte, mais en voyant Robert fouiller
dans la poche de son gilet, elle s'arrta et elle attendit.

Il lui tendit un louis, elle le prit et le garda dans sa main ferme,
car elle n'avait pas de poche; cependant, elle ne dcrocha pas la
chane.

--C'est pour affaire, n'est-ce pas? demanda-t-elle.

--Une affaire pressante.

--Enfin pour lui demander de l'argent, n'est-ce pas?

Robert n'tait pas habitu  se laisser ainsi interroger, cependant il
se contint.

--Oui, dit-il.

--Eh bien, monsieur, je vais vous gagner votre puis que vous ne m'aurez
pas donn pour rien: si vous tenez  avoir votre argent, ne rveillez
pas monsieur, parce que, voyez-vous, quand on le fait lever avant son
heure il mettrait le bon Dieu  la porte; il est comme a.

--Mais tout retard est impossible, il le comprendra.

--Il ne comprendra rien du tout parce qu'il ne vous coutera seulement
pas; je vous dis qu'il est comme a, croyez-moi.

C'tait l une raison  laquelle il fallait malgr tout se rendre, car
c'et t une trop grosse imprudence de s'exposer  fcher Carbans; o
aller si celui-l refusait d'ouvrir sa bourse?

--Mais enfin quelle est son heure? demanda Robert.

--Pas avant neuf heures.

--Je viendrai  huit heures trois quarts.

--C'est a; je vous ferai entrer et vous attendrez.

Et cette fois elle lui poussa la porte au nez.

Que faire pour passer le temps? Il marcha droit devant lui, et comme
une petite pluie commenait  tomber, il entra dans un caf qui venait
d'ouvrir ses volets.

Il tait l depuis assez longtemps dj, regardant, sans les voir, les
garons faire leur mnage, lorsqu'on vint s'asseoir  sa table, devant
lui.

Surpris, il leva les yeux sur ce nouveau venu qui lui tendait la
main; c'tait un journaliste, plus bohme et faiseur que journaliste
cependant, avec qui il s'tait rencontr quelquefois, mais sans avoir
jamais eu de relations suivies avec lui.

--Vous savez donc que c'est ici seulement, dit-il, qu'on vous sert du
caf fait le matin mme, et non celui du soir rchauff?

--Non.

--Ah! je l'ai cru en vous voyant l  pareille heure.

--Et vous, c'est pour cela que vous venez?

--Pour cela et pour lire les journaux; parce que vous savez qu'en se
levant matin et en lisant bien les journaux, il faut vraiment avoir peu
de chance si l'on ne trouve pas le moyen de gagner cinq cents francs
dans sa journe.

Et il lui dveloppa cet axiome qui n'avait pas grand intrt pour
Robert, puisque ce n'tait pas cinq cents francs qu'il devait trouver
dans sa journe mais bien trois cent mille, ce qui tait une autre
affaire; cependant, cela lui fit passer le temps..

Huit heures et demie arrivrent, il retourna rue Saint-Marc.

La chane de la porte tait dcroche et il put entrer, mais Carbans
n'tait pas encore lev; il dut attendre dans une petite salle  manger
enfume et empestant la cuisine, o au bout de vingt ou vingt-cinq
minutes Carbans fit son entre, l'air maussade et grognon.

--Ah! c'est vous, monsieur Charlemont, dit-il sans rpondre autrement au
salut de Robert.

--Vous voyez.

--Je veux dire que c'est vous qui venez ds le matin rveiller les gens;
dans la haute banque on s'imagine donc que ceux de la petite banque
n'ont pas besoin de dormir? ils en ont d'autant plus besoin qu'ils ont
plus de mal; nous gagnons notre argent nous-mmes, nous autres, et nous
n'avons pas un tas de pauvres diables qui travaillent pour nous.

Robert, que l'accueil de Carbans avait dj mal dispos, fut suffoqu
par ce rapprochement de la petite banque et de la haute banque; ce
coquin se comparer  son pre, c'tait trop fort! Cependant il retint sa
colre, et au lieu de dire ce qui lui venait aux lvres il se tut.

--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Carbans. De l'argent, m'a dit ma
bonne.

--Justement.

--Vous avez jou, et vous avez perdu?

--Non.

--Alors, que voulez-vous faire de cet argent?

--Payer une dette.

--Et c'est pour a que vous venez carillonner le matin  la porte des
gens? Voyons, jeune homme, a n'est pas si press que a de payer une
dette.

--Vous croyez?

--Dame! c'est sr.

--Je ne pense pas comme vous.

--Autrefois quand les jeunes gens arrivaient accompagns des gardes du
commerce qui les conduisaient  Clichy, certainement a pressait et il
fallait se lever, mais maintenant on a le temps de se retourner, que
diable. Voyons, de quoi s'agit-il? Quelle est cette dette?

--Trois cent mille francs que je dois payer avant samedi.

Carbans ta sa calotte de velours et, saluant avec ironie:

--Tous mes compliments, monsieur Charlemont, vous allez bien; oh! mais!
trs bien; deux cent mille francs il y a trois mois, trois cent mille
francs aujourd'hui, a promet. Et vous dites que vous n'avez pas jou?

--Non.

--Alors comment devez-vous une pareille somme?

Robert ne pouvait pas rpondre: d'ailleurs, ces interrogations le
blessaient.

--Je la dois, cela suffit.

--Eh bien non, cela ne suffit pas, attendu que je ne crois pas  cette
dette. Que vous vouliez vous procurer trois cent mille francs, a, je le
crois, puisque vous les cherchez: mais que vous les deviez, a, c'est
une autre affaire et je ne le crois pas. Et si vous voulez, je vais vous
dire ce qui en est, car c'est d'une simplicit enfantine. Vous avez une
matresse.

--Monsieur...

--Vous avez une matresse que vous aimez passionnment, et qui profite
de cette passion pour vous tirer une carotte de trois cent mille francs,
comme elle vous en a tir dj une de deux cent mille; sans compter
celles que je ne connais pas. Eh bien! mon jeune monsieur, voulez-vous
l'avis d'un homme qui a une certaine exprience et qui en a vu de toutes
les couleurs? Cet avis est qu'on vous met dedans: dfiez-vous.

--C'est de votre argent que j'ai besoin non de vos avis, dit Robert
exaspr.

--Et qui est-ce qui prtend qu'il n'y a plus de jeunes gens? s'cria
Carbans. Comment, vous me devez dj trois cent mille francs et vous
vous imaginez que je vais consentir  ce que vous m'en deviez de nouveau
quatre cent cinquante ou cinq cent mille, c'est--dire au total huit
cent mille francs? Mais vous me prenez donc pour un fou; ou bien vous
n'avez donc jamais lu le code au titre de la _Minorit_, que vous venez
me proposer gaillardement d'accepter un pareil risque?

--Vous savez bien que ma fortune est plus que suffisante pour couvrir ce
risque, et que cette fortune ne peut pas m'chapper.

--Si vous tes vivant  l'poque de votre majorit, oui, mais si vous
tes mort? Et notez qu'un homme qui donne  une femme cinq cent mille
francs en trois mois a bien des chances pour mourir... de plaisir ou de
chagrin.

--Je vous fais un testament.

--Qui serait annul haut la main; et puis quand mme il ne le serait
pas, a n'est pas une garantie. Je ne veux rien vous dire de blessant,
mais vous savez comme moi qu'un testament a se rvoque, et que celui
que vous me feriez ce matin, vous pourriez le rvoquer ce soir. Non,
voyez-vous, l'affaire n'est pas faisable.

--Je vous souscrirai pour... il hsita un moment... cinq cent mille
francs de valeurs.

Carbans secoua la tte.

--Six cent mille.

--Vous m'offririez un million que je le refuserais, vous devez bien
comprendre que l'affaire n'est pas faisable.

--Tous l'avez bien faite une premire fois.

--C'est justement pour a que je ne veux pas la faire une seconde;
d'ailleurs vous avez un mauvais chien  la tte des affaires de la
maison de votre pre, Fourcy qui a pris ses prcautions; et ce que je
vous dis, tout autre  qui vous vous adresserez vous le rptera.

Tout fut inutile, et  neuf heures du soir, Robert rentra  Nogent
n'ayant pas mieux russi auprs de ceux auxquels il s'adressa, qu'il
n'avait russi auprs de Carbans; partout la mme rponse: l'affaire
n'tait pas faisable.

--M. votre pre vous a attendu une partie de la journe, dit Fourcy.

--Je n'ai pas pu le voir.

Et il tcha de parler d'autre chose.

A un certain moment il se trouva isol dans un coin du salon avec madame
Fourcy:

--Je te verrai cette nuit, dit-elle vivement  voix basse, attends-moi.

Il la regarda stupfait, elle lui avait dj tourn Je dos.

Que s'tait-il donc pass?



XVIII

Pendant la nuit prcdente,  l'heure o Robert arpentait fivreusement
sa chambre en cherchant les moyens de sauver sa matresse, madame Fourcy
de son ct cherchait comment elle payerait ces trois cent mille francs.

Mais tandis que Robert, seul derrire sa porte close, avait pu suivre
librement ses penses, elle avait d, elle, faire d'abord bon visage 
ses convives jusqu'au dpart du dernier, puis  ses enfants qui taient
venus l'embrasser dans sa chambre et causer affectueusement quelques
instants avec elle, puis enfin  son mari lui-mme qui, gris de bonheur
aprs cette belle journe, s'tait laiss aller  de longs panchements.

Il avait fallu qu'elle l'coutt, qu'elle lui rpondit, qu'elle
partaget sa joie, sans laisser paratre l'angoisse qui la dvorait,
sans mme pouvoir parler de fatigue: ce n'tait pas seulement un
chagrin, des inquitudes qu'elle devait lui pargner, c'tait ses
soupons qu'il importait avant tout de ne pas provoquer.

Enfin elle avait t libre: libre de s'abandonner et de dposer le
sourire qu'elle avait mis sur son visage, libre de penser, de rflchir,
de chercher.

Qu'allait-elle faire?

Ce coup qui la frappait au moment o elle s'y attendait si peu, la
jetait hors d'elle-mme et lui enlevait le calme et la dcision qu'elle
avait toujours eus; encore dans le rve qu'elle venait de faire, elle ne
pouvait pas s'habituer  la ralit: tait-ce possible?

Et machinalement elle se rptait:

Trois cent mille francs, trois cent mille francs; elle devait trois
cent mille francs, et il fallait qu'elle les payt avant le samedi, ou
bien La Parisire les demandait  son mari.

Car sur ce point elle voyait clair et ne se berait point d'illusions:
si elle ne payait pas, La Parisire parlait; il n'y avait pas
d'arrangements  prendre avec lui, il n'y avait pas  attendre, il
fallait payer.

Devait-elle le laisser parler? Ou bien, prenant les devants, devait-elle
se confesser  son mari?

Il lui semblait, dans son trouble, que c'tait l la premire question 
examiner et  rsoudre.

Qu'elle laisst La Parisire parler ou bien qu'elle parlt elle-mme, il
tait certain que son mari lui pardonnerait et cette perte de trois cent
mille francs et ses spculations  la Bourse: elle le connaissait trop
bien, elle savait trop quelle tait l'influence, la puissance, qu'elle
possdait sur lui pour avoir des doutes  ce sujet: quoi qu'elle ft,
quoi qu'il souffrt, il tait homme  tout pardonner.

Mais ce n'tait pas  ce seul point de vue du pardon ou des souffrances
de son mari qu'elle devait se placer, bien que pour elle ces souffrances
 infliger ou  pargner  son bon Jacques fussent une considration
d'une importance considrable, car elle ne voulait pas qu'il souffrit
par elle, et pour viter que cela arrivt, elle tait prte  tous les
sacrifices.

En dehors de cette question du pardon et de la souffrance, il y en
avait une autre capitale, qui tait que Fourcy averti par La Parisire
n'aurait pas les fonds pour payer ces trois cent mille francs; car si
sage et si ordonn qu'il ft, il n'avait pu faire que de bien petites
conomies; la plus grande partie de ses appointements avait pass
 payer la proprit de Nogent et ses rparations; une autre tait
employe au service des primes d'une assurance sur la vie qu'il avait
contracte au profit de sa femme et de ses enfants; enfin la dernire
tait absorbe par les dpenses de la maison et de la famille.

Pour trouver ces trois cent mille francs, il faudrait donc qu'il les
empruntait ou qu'il vendit la maison de Nogent; s'il les empruntait,
c'tait bien, l'affaire tait rgle tout de suite, au moins comme
affaire. Mais s'il ne voulait point recourir  cet emprunt, et avec
son caractre toutes les chances taient pour qu'il ne le voult pas,
quelles que fussent ses instances auprs de lui, il faudrait vendre,
et vendre non seulement la maison qui ne valait pas trois cent mille
francs, mais encore le mobilier, et alors tout serait dcouvert;
la vente du mobilier dirait sa valeur. Comment alors expliquer son
acquisition?

D'ailleurs, elle l'aimait, ce mobilier, il lui avait cot assez cher
pour cela, et elle ne voulait pas qu'il ft vendu.

De mme, elle ne voulait pas davantage vendre ses bijoux, dont elle et
facilement tir beaucoup plus de trois cent mille francs.

Et de mme elle ne voulait pas non plus vendre ses valeurs, actions,
obligations au porteur qu'elle avait eu tant de peine  gagner.

Se rsigner  ces ventes, c'tait renoncer  la vie qu'elle avait voulue
et qu'elle s'tait faite; et c'tait l un sacrifice au-dessus de ses
forces.

Quand elle avait dcid qu'elle gagnerait elle-mme et toute seule la
fortune que son mari ne lui gagnait point, elle s'tait fix un certain
chiffre qu'elle voulait atteindre, et sur lequel elle avait bti son
avenir et celui de ses enfants: ce chiffre elle le tenait enfin,
pouvait-elle volontairement le lcher? Elle ne s'en sentait point le
courage.

Sans doute les circonstances n'taient plus aujourd'hui ce qu'elles
avaient t  ce moment; aujourd'hui Fourcy tait l'associ de la maison
Charlemont, et il allait s'enrichir; elle reconnaissait cela; mais
d'autre part elle se disait aussi qu'il pouvait mourir; si ce malheur
arrivait avant qu'il ft rest assez longtemps l'associ de M.
Charlemont, quelle serait sa situation  elle? Comment retrouverait-elle
jamais ce qu'elle aurait sacrifi?

Et puis elle tenait  ses bijoux que pour la plupart elle n'avait mme
point ports, et qui taient rests sans en tre jamais sortis dans
leurs crins. tait-ce au moment o elle allait enfin pouvoir s'en parer
franchement et les montrer  tous, les faire admirer la tte haute, sans
s'exposer aux mchants propos, qu'elle pouvait s'en sparer? Quelle
femme accomplirait un pareil acte d'hrosme?

Pour elle, jamais elle n'en serait capable, et l'accomplt-elle dans
un moment d'exaltation, les regrets et les remords de la rflexion
empoisonneraient sa vie.

Il ne fallait donc pas qu'elle penst ni  laisser parler La Parisire,
ni  se confesser  son mari, ni  vendre ses valeurs, ni  vendre ses
bijoux.

Et cependant il fallait qu'elle payt ces trois cent mille francs.

Comment?

Depuis qu'elle examinait ces terribles questions, il y avait un mot qui
revenait sans cesse  son esprit, et qui malgr les efforts qu'elle
faisait pour le chasser s'imposait quand mme  son attention.

C'tait celui que le pre Ladret lui avait dit en la quittant, qu'elle
avait entirement oubli pendant la premire partie du dner et que
maintenant elle se rptait machinalement, comme un refrain importun,
qu'on veut oublier et qui revient quand mme:

Malgr tout, vous me retrouverez quand vous voudrez, parce que je
suis  vous comme vous tes  l'argent, et que je ne pourrai jamais me
dtacher de vous: je l'ai essay; je n'ai pas pu.

Il avait dit vrai en parlant d'elle: oui, elle tait  l'argent, elle le
reconnaissait, il fallait bien qu'elle le reconnt.

Avait-il dit vrai aussi, en parlant de lui; tait-il, serait-il encore 
elle?

Vraiment, cela tait horrible d'en tre rduite  cette extrmit.

Mais enfin cela ne l'tait pas plus que la premire fois.

Aprs tout et en envisageant froidement les choses, elle avait la
satisfaction de se dire qu'elle avait lutt pour se dgager, et que ce
n'tait pas sa faute si elle retombait vaincue par la fatalit.

Ce qui tait d'elle, c'tait d'avoir refus les perles noires dont elle
avait eu cependant une furieuse envie depuis si longtemps, et c'tait
encore d'avoir refus les actions du charbonnage de Saucry, qui auraient
si bien fait son affaire. Cela devait tre port au compte de ses bonnes
intentions.

Ce qui tait de la fatalit, c'est--dire en dehors et au-dessus d'elle,
c'tait de ne pouvoir pas raliser ce qu'elle avait dsir.

Est-ce que son dsir n'tait pas de vivre tranquille au milieu de sa
famille, entre son mari et ses enfants, en s'appliquant  les rendre
tous galement heureux?

Est-ce que ce n'tait pas avec un profond ennui et un invincible dgot
qu'elle tait oblige de sourire  ce vieux cacochyme et de se mettre
en frais d'amabilit pour qu'il lui dt: Tu as t bien gentille
aujourd'hui? tait-ce pour elle, pour sa satisfaction ou pour son
plaisir qu'elle faisait la gentille avec cette vieille bte?

Si elle avait t une femme de plaisir, si elle avait cherch sa
satisfaction, n'aurait-elle pas cout le be-Evangelista? [sic]

Mais non, elle l'avait repouss, elle l'avait dcourag, et si bien
qu'il ne penserait plus qu' Marcelle.

C'tait un lieu commun dans leur famille de dire que Fourcy ne pensait
qu'au bonheur des siens; eh bien, et elle qu'avait-elle l'ait toute sa
vie et que faisait-elle encore en ce moment, si ce n'est de se sacrifier
au bonheur des siens?

Elle irait donc chez Ladret, et ce serait lui qui payerait ces trois
cent mille francs, si comme il l'avait dit, il tait vraiment  elle.

Elle verrait ce qu'elle valait; si elle avait vieilli.

Arrte  cette rsolution, elle avait trouv un peu de sommeil, mais
non de ce sommeil calme et enfantin qui tait le sien ordinairement et
qui la rendait plus charmante encore la nuit que le jour, lorsqu'on
pouvait la voir la tte appuye sur son bras reploy, dormir les lvres
entr'ouvertes, respirant doucement et rgulirement.

Le lendemain matin, au moment o Fourcy allait partir pour Paris, elle
lui avait demand s'il n'irait pas voir M. Ladret.

--Je ferai mon possible; mais il est probable que la dbcle Heynecart
va me donner bien du tracas et peut-tre n'aurais-je pas un instant de
libert; alors j'enverrai Lucien.

--C'est que Lucien n'aime pas beaucoup M. Ladret, et M. Ladret, de son
ct, n'aime pas beaucoup Lucien; le pauvre bonhomme tait, je t'assure,
trs mal  son aise hier, et je crois qu'une marque d'intrt rel, et
non pas simplement une visite de politesse, lui serait agrable,  son
ge.

--Je comprends cela; mais je ne sais pas ce que je pourrai faire.

--Si j'y allais moi-mme?

--Excellente ide, et bien digne de toi, la femme bonne et prvenante
par-dessus tout.



XIX

Quoique fort riche, Ladret n'avait pas de maison de campagne: a cote
trop cher, disait-il, et puis on est envahi par un tas de gens
qui viennent s'tablir chez vous, et dont ou ne sait comment se
dbarrasser. Parlant de ce principe, il aimait mieux s'tablir chez les
autres, mais sans jamais leur imposer l'ennui de ne pas s'avoir comment
se dbarrasser de lui, car ne se trouvant bien nulle part, il ne testait
jamais, t ou hiver, plus d'un jour ou deux hors de Paris.

Madame Fourcy arriva chez lui  l'heure de son djeuner au moment mme
o il allait se mettre  table.

--Comment allez-vous? demanda-t-elle gaiement comme s'ils s'taient
spars la veille dans les meilleurs termes.

Il fut syncop:

--Du diable si je vous attendais!

--Et pourquoi donc?

--Vous me le demandez?

--Ne m'avez-vous pas dit que quand je voudrais venir, je serais la bien
venue? je viens.

Et elle le regarda avec son plus gracieux sourire, tandis que de son
ct il l'examinait avec mfiance, se disant que cette trange visite
devait tre dirige contre sa bourse; pendant quelques instants, il
resta silencieux, cherchant un moyen de parer le coup dont il avait le
pressentiment, enfin il crut l'avoir trouv.

--Aprs vos adieux, dit-il, j'tais si bien convaincu que nous ne nous
reverrions pas que j'ai rendu ce matin les perles noires au bijoutier
et qu'en mme temps j'ai port les titres du Charbonnage  mon agent de
change pour qu'il les vende.

Et il la regarda en dessous pour voir l'effet que ces paroles allaient
produire; mais elle ne broncha pas.

--Qu'import? dit-elle.

Elle jeta ces deux mots d'un air si indiffrent qu'il poussa un soupir
de soulagement; ce n'tait pas pour les perles qu'elle venait, ni pour
les actions; elle avait rflchi qu'elle avait eu tort de vouloir rompre
et elle revenait; cela semblait tre probable; il n'avait donc qu' se
bien tenir, il lui ferait payer les frais de sa rvolte.

--Avez-vous djeun? demanda-t-il d'un ton moins hargneux.

--Non, puisque je viens djeuner avec vous.

Il s'panouit.

--a, c'est gentil; nous allons boire du Chteau-Yquem, n'est-ce pas,
une bonne bouteille.

--Volontiers.

On se mit  table, et madame Fourcy fut ce qu'elle avait t la veille
pendant la premire partie du dner, c'est--dire tout  fait charmante;
elle se connaissait bien et si elle avait choisi le djeuner, c'tait
parce qu'elle tait certaine de s'y montrer tout  son avantage; elle
avait surtout une manire de boire  petits coups en passant la langue
sur ses lvres, en les ttant doucement, qui tait des plus gracieuses
et si ravissante pour ceux qui ne la regardaient pas avec des yeux
indiffrents que bien souvent Ladret, transport d'enthousiasme, s'tait
cri: Comment ne se ruinerait-on pas pour une petite femme comme a,
et avec plaisir encore?

Qu'il se ruint avec ou sans plaisir, ou tout au moins qu'il ne comptt
pas, c'tait ce qu'elle voulait prsentement, aussi retourna-t-elle plus
d'une fois au Chteau-Yquem.

Cependant elle ne parla de rien, ce qui n'tait pas possible devant le
domestique qui les servait; aussi Ladret en arriva-t-il  se persuader
qu'elle tait venue pour se rconcilier, tout simplement; ce qui,  dire
vrai, lui paraissait tout naturel.

Mais alors pourquoi diable avait-elle voulu rompre? Ce fut la question
qu'il lui adressa lorsque, aprs le djeuner, ils restrent en
tte--tte et qu'ils n'eurent plus d'oreilles indiscrtes  craindre.

--Pourquoi avons-nous eu des querelles depuis que nous nous connaissons?
demanda-t-elle au lieu de rpondre franchement  cette question.

--Tantt pour ceci, tantt pour cela; mais je ne dirais pas prcisment
pourquoi, je ne m'en souviens pas.

--Nous nous sommes toujours fchs parce que vous n'avez jamais eu gard
 mes observations et  mes plaintes toujours les mmes.

--Cela n'est pas juste.

--Rien n'est plus juste, au contraire, et vous savez bien que rien
ne pourrait me causer une plus grande douleur, une plus profonde
humiliation que de me traiter... en femme d'argent, comme vous dites;
mais si j'avais t une femme d'argent, il y a longtemps que je vous
aurais ruin, mon pauvre ami.

Il ne trouva pas  propos de laisser chapper les paroles qui lui
venaient aux lvres et qui taient que si elle ne l'avait pas ruin,
c'tait parce qu'il ne lui en avait pas laiss la libert; puisqu'elle
faisait les premiers pas de la rconciliation, il devait faire les
autres.

--En quoi vous ai-je traite hier en femme d'argent? demanda-t-il.

--En m'offrant cet crin comme vous me l'avez offert pour que je sois
gentille, comme si vous vouliez acheter cette gentillesse; c'est par
cela que j'ai t blesse et c'est ainsi qu'a commenc cette querelle
qu'une mauvaise disposition chez moi...

--Oh! joliment mauvaise.

--... A pousse jusqu' la colre folle.

--Vous en convenez.

--Parfaitement; est-ce que je ne conviens pas toujours de mes torts; et
vous, conviendrez-vous maintenant des vtres!

Il resta bahi.

--Mais quels torts ai-je donc eus? demanda-t-il.

--Celui-de vous montrer homme d'argent, dans une pareille circonstance.

--Homme d'argent, en vous apportant des perles qui...

--Vous voyez bien que vous alliez dire ce qu'elles vous avaient cot;
mais si grosse que ft la somme, tait-ce l ce que vous deviez m'offrir
dans cette circonstance?

Il se montra de plus en plus stupfait.

--Mais quelle circonstance? demanda-t-il.

--Vous ne me direz point, n'est-ce pas, que vous ne saviez pas que
Heynecart venait de se brler la cervelle et que toutes ses affaires
venaient de s'effondrer  la Bourse; vous ne me direz pas non plus,
n'est-ce pas, que vous ne saviez pas que j'avais des oprations engages
dans ses affaires? Est-ce en un pareil moment que vous deviez m'offrir
des perles d'un air triomphant?

--Mais je ne savais-rien de tout cela.

--Allons donc, ne dites pas cela, dites-moi plutt qu'avec ces perles
vous avez voulu vous en tirer  bon compte; c'tait ingnieux, j'en
conviens, mais ce n'tait pas gnreux.

--Me tirer de quoi?

--Savez-vous ce que j'aurais fait, moi, si j'avais t  votre place,
moi que vous accusez d'tre une femme d'argent, eh bien, au lieu de vous
offrir des perles, je vous aurais offert de l'argent, en tous cas je me
serais mise  voire disposition. Que vouliez-vous que je fisse de vos
perles et en quoi ce cadeau... conomique pouvait-il me toucher, au
moment o je venais d'apprendre que j'avais  payer trois cent mille
francs?

--Trois cent mille francs! s'cria-t-il comme s'il avait t frapp d'un
clair qui lui montrait enfin ce qu'il avait t si longtemps sans voir.

--Oui, trois cent mille francs que j'ai perdus et que je dois payer
avant samedi.

Elle le regarda  la drobe, mais il avait dj eu le temps de mettre
sur son visage un masque qui ne laissait rien paratre; alors elle
continua:

--Savez-vous ce que j'attendais de vous en nous trouvant seuls? l'offre
de m'aider, car vous savez bien que je ne peux pas payer ces trois cent
mille francs, et non l'offre de ces perles, qui dans un pareil moment
tait une drision pour moi.

--Mais encore un coup, je ne savais rien du dsastre d'Heynecart, que
j'ai appris le soir seulement en rentrant  Paris.

--Oui, mais moi j'ai cru que vous le connaissiez comme je le connaissais
moi-mme, et c'est cette croyance qui m'a fait perdre la tte; vous
devez comprendre maintenant qu'elle n'tait pas bien solide, car
j'tais... je suis affole.

Elle se tut, n'ayant plus qu' le voir venir.

Mais il demeura longtemps silencieux, et il le ft demeur toujours s'il
avait pu; cependant, il fallait qu'il parlt.

--Comment diable avez-vous eu confiance en Heynecart? dit-il.

--Que diable allais-je faire dans cette galre, n'est-ce pas? c'est l
tout ce que vous trouvez  me dire; cela n'a pas d'intrt maintenant;
ce qui en a un, ce qui est une question de vie ou de mort pour moi,
c'est que j'y suis et qu'il faut que j'en sorte, ou plutt qu'on m'en
sorte, car il est certain que je ne peux pas m'en tirer moi-mme toute
seule.

De nouveau elle se tut, et elle attendit, car  une demande ainsi pose
il fallait bien qu'il rpondt.

Il fut longtemps, trs longtemps  se dcider:

--Certainement, dit-il en lui prenant la main qu'elle lui abandonna, si
j'avais ces trois cent mille francs, je serais heureux de te les offrir;
mais je ne les ai pas.

Elle retira sa main.

--Vous n'avez qu'un mot  dire pour les avoir demain, ce n'est donc pas
parler srieusement. Ou vous m'aimez, et vous pouvez me le prouver.

--Mais je t'adore.

--Ou vous ne m'aimez pas, et vous pouvez aussi me le prouver; l'heure
est venue de faire l'une ou l'autre de ces deux preuves: de me sauver
si vous m'aimez; de me tuer si vous ne m'aimez pas; car vous devez bien
comprendre que c'est ma vie qui est en jeu en ce moment; si je ne peux
pas payer, mon mari sera averti par La Parisire. Il ne pourra pas plus
payer que je ne le peux moi-mme. Il faudra vendre la maison, vendre le
mobilier; alors la vrit se dcouvrira et je n'aurai plus qu' mourir,
tue deux fois par vous, qui m'avez impos ce mobilier que je ne vous
demandais pas, et qui m'avez refus la somme qui peut me sauver et que
je vous demande.

Sur ces derniers mots, elle se leva ple et frmissante.

Et elle attendit.

--Mais je ne les ai pas, rpta-t-il au bout d'une minute terriblement
longue pour elle; non, je ne les ai pas, parole d'honneur.

Elle fit deux pas vers la porte; il la suivit.

--Ne te fche pas, ne t'en va pas, je t'en prie, dit-il, nous tcherons
d'arranger cela; toi de ton ct en faisant un sacrifice, tu as des
bijoux, moi du mien...

Sans rpondre, elle continua d'avancer vers la porte.

--Veux-tu cinquante mille francs?

Elle ne s'arrta point.

--Eh bien j'irai jusqu' soixante mille, je ne les ai pas, mais, je
les trouverai: c'est une grosse somme, soixante mille; plus tard nous
verrons, ne t'en va pas.

Et lui prenant les deux mains, il la retint, elle ne les retira point,
mais se tournant vers lui, longuement elle le regarda tremblant devant
elle, partag entre la peur de la perdre et la peur de perdre son
argent.

--Eh bien! cent mille, murmura-t-il, veux-tu? oui, cent mille.

Elle ne partit point.



XX

Madame Fourcy tait revenue  Nogent, n'ayant rien pu obtenir de plus
que ces cent mille francs; au moins de positif et de certain; car pour
les promesses Ladret en avait t prodigue; il lui en avait fait de
toutes sortes, mais pour plus tard; attendu qu' l'heure prsente il
tait rellement embarrass; lui aussi s'tait engag dans de mauvaises
affaires... a arrive  tout le monde, n'est-ce pas, mme aux plus
habiles, elle en savait personnellement quelque chose, mais plus tard il
recouvrerait sa libert d'action, et alors, oh! alors...

Elle n'avait pas t dupe de ces protestations qui  ses yeux n'taient
que des prcautions; il voulait s'assurer contre une nouvelle tentative
de rupture et la tenir solidement au moyen de l'appt des sommes
complmentaires qu'il lui remettrait par fractions pour qu'elle ft
gentille, et par versements chelonns de faon  ce que de longtemps
elle ne pt pas lui chapper.

Maintenant comment se procurer les deux cent mille francs qui lui
manquaient sans vendre ses bijoux, comme Ladret avait eu la bassesse de
le lui proposer?

C'tait sous l'oppression de cette question qu'en voyant Robert rentrer
elle lui avait jet les quelques mots qui l'avaient si fort tonn; il
avait la gnrosit de la jeunesse, celui-l, et il ne comptait pas avec
sa passion; il n'y aurait pas de scne  lui faire; les choses iraient
toutes seules; elle n'aurait pas  se mettre en peine,  chercher,  se
contraindre, et cela tait heureux, car elle ne se sentait pas en bonnes
dispositions: dj avec Ladret elle avait t trs faible, elle s'en
rendait parfaitement compte, ayant t raide quand elle aurait d tre
tendre, cassante quand elle aurait d plier; ce n'tait pas ainsi
qu'elle aurait d le prendre: bonne quand il ne s'agissait que de
petites sommes, cette manire s'tait trouve dtestable, quand il avait
t question de trois cent mille francs; dcidment rien n'tait plus
mauvais que de jouer la comdie avec son temprament, c'tait d'aprs le
temprament de ceux sur qui on voulait agir qu'il fallait la jouer; elle
s'en souviendrait.

Mais ce serait plus tard qu'elle profiterait de cette leon, car
prsentement avec Robert ce ne serait pas jouer la comdie qu'il
faudrait, mais tout simplement exposer les choses telles qu'elles
taient: elle avait spcul, elle avait perdu, elle ne pouvait pas
payer, voulait-il, pouvait-il lui trouver les deux cent mille francs qui
devaient la sauver?

Et ce ne serait pas trois cent mille francs qu'elle lui demanderait,
comme toute autre  sa place ne manquerait pas de le faire, mais
seulement, mais simplement deux cent mille; les deux cent mille qui lui
taient indispensables. En agissant ainsi et avec cette discrtion,
n'tait-ce pas prouver, au moins se prouver  soi-mme, qu'elle n'tait
pas une femme d'argent, comme le prtendait ce vieux gredin de Ladret?
Si elle avait t pre  l'argent, elle et profit de cette occasion
pour demander quatre cent mille francs  Robert, et tel qu'elle le
connaissait elle tait certaine qu'il n'et pas hsit  les emprunter
pour les lui donner.

Cependant, lorsque cette ide se fut prsente  son esprit, elle eut un
moment d'hsitation: n'tait-ce pas rellement tentant de gagner deux
cent mille francs avec cette facilit, et justement pour la dernire
fois qu'elle faisait une affaire d'argent? mais ce ne fut qu'un clair,
bien vite elle rejeta loin d'elle cette mauvaise pense qui, si elle la
ralisait, lui laisserait assurment un remords; et elle ne voulait pas
qu'il y et des remords dans sa vie; si sa jeunesse avait t tourmente
par des soucis, elle voulait que son ge mr et sa vieillesse fussent
tranquilles.

Ce ne fut que dans la seconde partie de la nuit qu'elle put aller
trouver Robert, car Fourcy ayant t pris d'un accs de fivre assez
violent, elle resta prs de lui  le soigner,  le veiller, et malgr la
hte qu'elle avait de terminer cette affaire des deux cent mille francs,
elle ne voulut pas quitter son mari avant de l'avoir vu endormi d'un
sommeil calme, qui lui donnait  esprer que cette indisposition subite
n'aurait pas de suite.

Pour Robert, cette longue attente avait t exasprante, partag qu'il
tait entre la crainte et l'esprance et allant de l'une  l'autre,
continuellement ballott, entran sans pouvoir se fixer  rien.

A quel mobile obissait-elle en voulant le voir?

A un lan d'amour?

A un lan de dsespoir?

Et les heures s'coulaient minute par minute qu'il comptait une  une;
elle ne venait pas; il coutait: rien que le silence; depuis longtemps
dj toutes les portes taient fermes, aucune ne se rouvrait; tous les
bruits s'taient teints dans la maison endormie et au dehors dans la
nuit calme.

Enfin ses oreilles, que l'anxit faisait plus fines que de coutume,
entendirent un lger craquement, puis un autre, puis un bruissement 
peine perceptible; c'tait elle; de la porte de la chambre o il s'tait
avanc, il la vit se dessiner en blanc dans l'ombre de l'escalier
qu'elle montait sans lumire; encore quelques marches, encore une, et
silencieusement, sans un mot elle fut dans ses bras; mais se dgageant
aussitt elle alla  la chemine sur laquelle brlait une bougie qu'elle
souffla; alors seulement, elle revint  lui.

--Morte, dit-elle, morte de frayeur et d'angoisse.

Il voulut l'attirer, mais doucement elle se dfendit:

--Ecoute-moi, dit-elle, je t'en prie, coute-moi, et tu vas comprendre
pourquoi je suis dans cet tat de crise, qui m'a fait tout braver pour
venir te trouver, ce qui est folie.

Elle s'tait assise prs de lui, tout contre lui, lui tenant les deux
mains dans les siennes, les serrant, les treignant.

--C'est un aveu, dit-elle en soufflant ses paroles, un aveu que j'ai 
te faire. Tu t'es demand plus d'une fois, n'est-ce pas, comment avait
t pay le mobilier de cette maison et le bien-tre qui nous entoure?
Je ne sais quelles rponses tu as pu te faire; mais je vais te rvler
la vrit; j'ai depuis longtemps engag des spculations par l'entremise
de La Parisire, et elles m'ont fait gagner quelque argent.

Il fut pour l'interrompre et lui dire: Je sais tout; mais comment lui
dire en mme temps: J'ai voulu te sauver et je ne peux rien pour toi?
Comme il rflchissait  cela, dsespr par son impuissance, elle
poursuivit:

--Mais aprs avoir gagn, j'ai perdu; le dsastre Heynecart vient de me
coter deux cent mille francs qu'il faut que je paye avant samedi, et
que je viens te demander de me faire trouver en les empruntant toi-mme.

Cette fois il ne put pas se taire, puisqu'il tait ainsi mis en demeure,
ne devait-il pas parler, et franchement tout dire?

--Pourquoi me demander deux cent mille francs quand tu en dois
rellement trois cent mille?

--Eh quoi!

Mais il ne lui laissa pas de temps de l'interroger.

--Hier soir, dans le jardin, j'ai entendu ce que La Parisire t'a dit en
passant devant les arbustes derrire lesquels je me trouvais.

--Tu tais l?

--J'tais l cach pour vous couter et vous surprendre; en voyant les
signes mystrieux qui s'taient engags entre vous pendant le dner,
j'avais t pris d'un accs de jalousie folle, et j'avais voulu savoir;
me le pardonneras-tu jamais?

Et il se mit  genoux devant elle comme pour l'implorer; mais elle ne le
laissa point dans cette position.

--Oh! le pauvre enfant, dit-elle en le relevant, le pauvre fou!

--Si tu savais ce que j'ai souffert, si tu savais ce que je souffre
maintenant de cette lchet; mais cela me soulagera de l'avoir
confesse; et d'ailleurs ce n'est pas le moment de me plaindre, ce n'est
pas de moi qu'il s'agit, c'est de toi. Pourquoi deux cent mille francs?

Elle avait eu le temps de profiter de l'motion de Robert pour trouver
une rponse  cette question, qui tout d'abord l'avait surprise.

--Parce que je suis dcide  accomplir un sacrifice qui m'est cruel
plus que je ne saurais le dire, mais pour lequel, j'en suis certaine,
j'aurai ton autorisation et ton approbation; ce sacrifice, c'est de
vendre les bijoux que tu m'as donns.

--Jamais.

--Il le faut.

--Jamais je ne souffrirai cela, et puisque tu parles d'approbation,
jamais je ne te donnerai la mienne: comment as-tu pu avoir la pense de
te sparer de ces souvenirs de tendresse; ils ne te disent donc rien?

--Ils me disent que tu es un coeur gnreux, et c'est parce qu'ils m'ont
dit cela que dans ma dtresse la pense m'est venue de m'adresser  toi.

--Eh bien, puisqu'ils t'ont dit cela une fois, il faut que tu les gardes
pour qu'ils te le rptent. Tu auras tes trois cent mille francs.

--Mais comment?

--Ah! cela, je n'en sais rien, car je dois l'avouer que je les ai
cherchs aujourd'hui sans les trouver.

--Toi!

--Si tu as eu la pense de me les demander, ne devais-je pas avoir la
pense de te les offrir? Je les ai donc cherchs. Mais si je ne les ai
point trouvs aujourd'hui, je les trouverai demain. N'importe comment,
je les trouverai. Quand je devrais les demander  mon pre! Quand je
devrais les voler!

--Oh! mon enfant, ne parle pas ainsi.

--Et pourquoi! Un crime, n'est-ce pas une preuve d'amour, la plus grande
preuve qu'un honnte homme puisse donner  celle qu'il aime? Et je
voudrais tant te prouver combien... jusqu'o je t'aime.

Et la prenant dans ses bras, il l'treignit longuement; cette fois elle
ne le repoussa pas, elle ne se dgagea pas, car si calme qu'elle ft
ordinairement, si matresse de soi, si froide, elle avait t mue par
ce cri d'amour, et un peu de la flamme dvorante qui tait en lui avait
pass en elle.

--Oui, tout  toi, tout pour toi, murmurait-il en mots entrecoups, ma
vie, mon honneur; tout, tout pour toi!

Mais, tandis qu'il restait ananti dans son ivresse passionne, elle
retrouvait vite son calme.

--Tu sais, dit-elle, que ce que je te demande et ce que tu me promets,
c'est un acte de folie.

--Tant mieux.

--Un acte de folie qui peut me perdre si l'on vient jamais  dcouvrir
comment et pour qui tu t'es procur cette somme.

--On ne le dcouvrira jamais.

--On peut le dcouvrir; l'autre nuit je t'expliquais quels dangers je
courais, ils vont tre bien plus grands encore. Il faut, autant que
possible, les dtourner. Je te demande donc de suivre le plan que je
t'avais trac. Et puis je te demande aussi de m'apporter un bracelet en
pierres fausses exactement pareil  celui que tu m'as donn, et qui
peut si malheureusement guider les soupons. Si je vois ces soupons se
former, ce bracelet en pierres fausses peut me devenir trs utile pour
les dtourner.



XXI

Si Robert n'avait pas pu la veille se procurer les trois cent mille
francs qu'il voulait offrir  madame Fourcy, comment les trouverait-il
maintenant?

C'tait l une question qu'il n'avait pas examine avant de rpondre.

Elle lui demandait deux cent mille francs, c'tait assez pour qu'il les
promt.

Elle tait dans ses bras, haletante, perdue; elle se serrait contre
lui, elle l'treignait, elle lui parlait bas en l'effleurant de ses
lvres, en le brlant de son souffle; dans l'obscurit de la nuit il
voyait ses yeux plors et son visage ple qu'clairait faiblement la
lumire de la lune, comment et-il pu rflchir?

Comment et-il pu examiner la question de savoir o il se procurerait
ces trois cent mille francs; elle lui et demand un million, il l'et
promis; elle lui et demand sa vie, il l'et donne.

Elle avait eu bien raison de penser que celui-l ne comptait point avec
sa passion.

Mais au rveil il fallait compter avec la ralit.

Comment trouver ces trois cent mille francs?

A qui les demander?

S'il suivait ce jour-l le mme procd que la veille, c'est--dire s'il
s'adressait aux usuriers, serait-il plus heureux qu'il ne l'avait t?

C'tait l une exprience qu'il n'avait pas le temps de rpter et de
poursuivre jusqu' ce qu'elle et russi, c'tait tout de suite, le jour
mme, qu'elle devait russir.

Dans ces conditions, un mot qu'il avait dit  madame Fourcy, sans
rflexion, et comme d'instinct, s'imposait  sa pense: son pre.

Pourquoi ne s'adresserait-il pas  son pre?

En ralit, ce qu'il lui demanderait, ce ne serait pas un don de trois
cent mille francs, mais un prt de pareille somme garanti par la fortune
qui lui reviendrait le jour de sa majorit et qui dj tait sienne.
N'tait-ce pas une simple fiction lgale qui l'empchait ds maintenant
de disposer librement de cette fortune: puisqu'il en avait la
jouissance, pourquoi n'en avait-il pas la proprit, c'est--dire le
droit d'en user et d'en abuser?

Son pre, si la chose lui tait bien prsente, devait comprendre cela.

Il est vrai que son pre et lui ne pensaient pas, ne sentaient pas
gnralement de la mme manire, et que pour lui 'avait t, comme
c'tait encore le grand malheur de sa vie.

Il tait encore petit enfant lorsqu'il avait perdu sa mre, mais assez
g cependant pour avoir gard souvenir de la bont et de la tendresse
qu'elle lui avait prodigues.

Cette femme charmante, qui avait cru faire un mariage d'amour en
pousant le bel Amde Charlemont, avait compris, au bout de peu de
temps de mariage, qu'elle s'tait cruellement trompe, et que son mari,
si brillant qu'il ft, ou peut-tre justement parce qu'il tait brillant
et sduisant, n'avait aucune des qualits qu'une femme honnte et bonne
est en droit d'exiger chez un mari. 'avait t pour un coeur sensible
et passionn comme le sien une cruelle blessure et une longue douleur,
car elle avait senti que sa vie tait manque et, sans avoir commenc,
dj finie  vingt ans.

Heureusement elle tait alors enceinte et elle avait trouv un soutien
dans la pense que si elle ne pouvait pas tre aime par son mari,
elle serait au moins aime par son enfant  qui elle se donnerait tout
entire.

Et avant que cet enfant ft n, elle l'avait ador.

Elle avait voulu non seulement le nourrir mais encore l'lever, le
soigner elle-mme, ce qui pour son mari avait t un acte de pure folie.
Qu'une mre voult allaiter son enfant, cela il l'admettait au moins
jusqu' un certain point, c'est--dire quand elle tait jeune, jolie, et
qu'elle avait un beau sein, ce qui tait le cas de sa femme; que deux ou
trois fois par jour, quatre au plus elle donnt  tter  son fils qu'on
lui apportait bien pomponn dans du linge blanc et des dentelles, il
comprenait cela, et mme il trouvait qu'on pouvait regarder avec plaisir
ces petites lvres roses se pendre  ce sein blanc gonfl de veines
bleues; d'ailleurs il y avait un tas de tableaux reprsentant des scnes
de ce genre; et ce qui avait t bon pour l'art, l'tait galement pour
lui; il voyait cela  travers des souvenirs artistiques. Mais qu'elle
voult le dbarbouiller elle-mme, le laver, le changer de linge, le
moucher ou essuyer la bave de son menton, cela n'tait pas supportable:
c'tait donc une nourrice: quelle drle de vocation!

Nourrice elle l'avait t jusqu'au bout sans une minute de distraction
ou de lassitude; puis ensuite quand l'enfant avait grandi, meilleure
mre encore qu'elle n'avait t bonne nourrice.

Et non de ces mres qui croient avoir largement rempli leur devoir quand
avant de sortir elles ont recommand rapidement, en faisant bouffer les
brides de leur chapeau, qu'on veille bien sur le petit, et quand, en
rentrant, elles ont demand si bb a t sage; mais de ces mres qui
restent penches sur leur enfant sans le quitter jamais, vivant avec
lui, mangeant avec lui, dormant prs de lui d'un sommeil lger qui suit
le rythme de sa respiration.

C'taient l pour Robert les doux souvenirs de son enfance qui faisaient
qu'il avait gard religieusement le culte de sa mre et qu'il reportait
jusqu' un certain point sur toutes les femmes, le tendre respect
qu'elle lui avait inspir. Vaguement, par instinct, sans raisonnement
et sans exprience, il tait port  croire qu'il y avait en elles
quelques-unes des qualits de sa mre, un peu de la tendresse de
celle-ci, de sa bont, de sa gnrosit.

Lorsqu'elle tait morte, le changement pour lui avait t grand, et de
ce jour jusqu' celui o il avait aim, son coeur tait rest ferm  la
tendresse.

Sans doute son pre n'avait pas t dur pour lui, mais il n'avait pas
t bon non plus; n'ayant le temps,  vrai dire, d'tre ni l'un ni
l'autre et restant des mois entiers quelquefois sans voir son fils, bien
qu'il l'et gard dans sa maison et confi aux soins d'une gouvernante
modle qui avait lev plusieurs enfants, merveilleusement disait-on, au
moins merveilleusement pour la tranquillit des parents qui avaient
pu se dbarrasser de tout souci sur elle, sur sa rgularit et sur sa
rigidit.

Quand Robert avait quitt cette gouvernante-perfection pour entrer au
collge, il n'avait pas plus vu son pre. A la vrit, on ne l'avait
point laiss sans le faire sortir, et il tait revenu tous les dimanches
dans la maison paternelle, mais elle tait vide cette maison, sans que
le pre s'y trouvt jamais. Quels tristes souvenirs lui avaient laisss
ces journes de cong, o il dnait tout seul dans la grande salle 
manger dserte, servi par un domestique grave qui n'ouvrait pas la
bouche, et comme le lundi matin il enviait les plaisirs que lui
racontait son ami Lucien Fourcy ou ses autres camarades; alors pour ne
pas tre humili par eux, il en inventait de fantastiques qu'il leur
racontait aussi, mais ces fantaisies de son imagination ne rendaient que
plus dure pour lui la triste ralit.

Peu  peu il tait arriv  croire qu'il n'avait pas de pre, et vive
avait t sa surprise lorsque parvenu  ses dix-huit ans, et croyant
tre mis en possession de sa fortune, ce pre s'tait rvl pour
s'opposer  l'mancipation que quelques-uns de ses parents maternels lui
avaient promise et qu'il croyait obtenir.

--Tu as le ct sentimental qu'avait ta mre, lui avait rpondu M.
Charlemont pour justifier son refus, et tu ne ferais que des sottises;
pour jouir de la libert complte, attends un peu que la vie t'ait
endurci.

Ils avaient alors vcu chacun de leur ct, et quand ils s'taient
rencontrs, 'avait toujours t par des plaisanteries que M. Charlemont
l'avait accueilli, le raillant pour ses coins sombres, se moquant de
sa timidit, le blaguant comme un ami pour son ct sentimental.

En tout un camarade, non un pre, et un camarade qui le prend de haut,
avec supriorit, bon enfant mais matre.

De l des heurts dans leurs relations qui les avaient rendues
difficiles: le pre se plaignant que le fils manqut d'expansion et de
confiance, le fils que le pre manqut de tendresse et de dignit.

Mais malgr tout, malgr les diffrences de caractre, d'humeur, de
temprament, d'habitudes, d'ides qui existaient entre eux, enfin malgr
l'opposition que M. Charlemont avait apporte  l'mancipation de son
fils, il ne s'ensuivait pas que celui-ci, dans la crise d'argent qu'il
traversait, ne pouvait pas s'adresser  son pre.

Le tout tait de faire comprendre  M. Charlemont que trois cent mille
francs prlevs sur une fortune de plusieurs millions n'tait pas une
ruine pour son fils, et que ce n'tait pas non plus une folie bien
grave.

Ce serait  lui  trouver des raisons pour plaider cette cause et il lui
semblait qu'auprs d'un pre tel que le sien, qui avait men, qui menait
l'existence que tout Paris connaissait, ce procs pouvait trs bien tre
gagn; a-t-on le droit d'tre implacable pour les autres quand on est si
peu svre pour soi-mme?

Robert descendit donc de sa chambre dcid  risquer cette dmarche
auprs de son pre, et ce qu'il apprit de Lucien le confirma dans son
ide.

M. Fourcy indispos ne pouvait pas aller  Paris.

Crdule et superstitieux comme tous les passionns, Robert vit dans
cette indisposition un hasard providentiel, une chance favorable qui
devait presque srement le faire russir; car si Fourcy avait t 
Paris, il aurait fallu s'adresser  lui pour toucher l'argent ou pour
obtenir un mandat sur la Banque de France, et jamais assurment le
svre Fourcy n'aurait consenti  verser cette somme ou  signer ce
mandat sans prsenter auparavant des observations  M. Charlemont.
Quelles auraient t ces observations? Le caractre et les ides de
Fourcy le disaient  l'avance. Quelle influence auraient-elles exerce?
Avec un homme tel que lui et avec l'autorit qu'il avait dans la maison
et sur M. Charlemont, tout tait  craindre.

Puisqu'il tait retenu  Nogent, tout au contraire tait  esprer: M.
Charlemont serait libre.



XXII

Si grande hte qu'il et d'aborder celle affaire et de revenir  Nogent
avec les trois cent mille francs qu'il avait promis  madame Fourcy, il
ne pouvait pas se prsenter trop tt chez son pre, qui n'tait point
visible le matin.

Ce n'tait point en effet la coutume de M. Charlemont de coucher dans
son appartement de la rue Royale, et son valet de chambre pouvait
compter les jours o il avait vu rentrer son matre avant dix heures du
matin. Mais entre dix et onze heures il arrivait rgulirement; c'tait
mme la seule rgularit de sa vie gouverne en tout par la fantaisie
ou le hasard, et alors on tait certain de le trouver procdant  sa
toilette ou djeunant.

Cette heure tait pour lui la plus remplie de sa journe, car bien
qu'il n'employt aucune teinture ni aucune composition plus ou moins
infaillible pour rparer des ans l'irrparable outrage, il donnait
beaucoup de temps  sa toilette, ayant toujours eu au plus haut point
le culte de sa personne qu'il soignait avec amour, et qu'il admirait
complaisamment avec une entire bonne foi. Peut-tre n'y avait-il pas 
Paris de cabinet de toilette plus vaste, plus confortable que le sien,
et o l'on trouvai autant de brosses, de peignes, de fers, de ciseaux,
de pinces, d'pongs, de bassins de toutes sortes et de toutes formes,
depuis l'argent jusqu' la faence. C'tait dans cette pice qu'il
donnait ses audiences intimes, autant parce que cela lui tait commode,
que parce qu'une sorte de coquetterie fminine lui faisait prendre
plaisir  se montrer avec tous ses avantages pour bien prouver que l'ge
n'avait pas de prise sur lui.

Quand Robert arriva rue Royale il trouva son pre dans ce cabinet, assis
devant une fentre, le torse  moiti nu, les jambes nues, se faisant
les ongles, soigneusement.

--Ah! c'est toi, dit M. Charlemont, sans s'interrompre, je t'ai attendu
hier.

--Il m'a t impossible de venir, je vous fais mes excuses.

--Enfin, c'est bon; puisque te voil, nous avons  causer...
srieusement; je n'ai rien voulu te dire chez Fourcy,  cause de Fourcy,
mais la langue m'a plus d'une fois dmang, car je n'aime pas 
retenir ce qui me vient aux lvres. Et ce qui me venait, c'taient des
reproches. J'en ai appris de belles  mon retour. Cent mille francs
dpenss et des dettes.

Robert ne rpondit rien; d'abord parce qu'il n'avait rien  rpondre;
ensuite parce que ce n'tait pas le moment de contredire son pre.

--L'argent dpens, c'est bien, continua M. Charlemont; je n'insiste pas
l-dessus, tu es jeune et tu as pu te laisser entraner, bien que cet
entranement conduise  quatre cent mille francs par an, ce qui est
beaucoup, tu en conviendras. Mais des dettes, toi, mon fils; le nom de
Charlemont chez des usuriers, cela, c'est trop: elle t'a donc affol
cette femme?

Il avait dit ces derniers mots svrement, avec mcontentement, presque
avec indignation quoique la svrit et l'indignation ne fussent gure
dans sa nature, mais il ne put pas continuer sur ce ton.

--C'est donc une enjleuse, dit-il, une femme habile, n'est-ce pas?
Est-elle drle, au moins?

C'tait Robert qui avait pris un visage svre et indign: drle?
si madame Fourcy tait drle? et c'tait son pre qui lui posait de
pareilles questions!

--Quel ge a-t-elle? continua M. Charlemont: je la vois blonde; mais
elle peut tre brune et charmante aussi, il ne faut pas tre exclusif;
c'est par le sentiment qu'elle t'a pris, hein? Ah! la mtine savait 
qui elle avait affaire.

Robert ne fut pas matre de se contenir plus longtemps; blme,
frmissant, les lvres serres, la voix tremblante, il dit:

--Mon pre, je vous prie de ne pas oublier que j'aime celle dont vous
parlez.

--Eh! sacrebleu, voil bien le mal, s'cria M. Charlemont se levant et
jetant sur une table les ciseaux et la lime dont il se servait; si tu
ne l'aimais pas, crois-tu que je m'inquiterais? Que tu aies des
matresses, cela m'est bien gal, que tu en aies trois, que tu en aies
dix, je ne t'en parlerai jamais; mais que tu en aies une que tu aimes
assez pour faire toutes les folies qu'elle voudra, voil ce que je ne
souffrirai pas, et je te le dis tout net.

Il s'tait mis  marcher violemment, il s'arrta, et faisant deux ou
trois tours  pas plus lents, il parut se calmer.

--Ne me fais donc pas parler en pre de thtre, dit-il en revenant
au ton familier, j'ai cela en horreur, positivement. Mais que diable!
entends raison, et tche que ce soit  demi-mot. Je t'ai dit que je ne
trouverais pas mauvais que tu eusses des matresses; je te le rpte,
mais  condition que ce ne soient pas des femmes dangereuses. Il y a
assez de femmes de ce genre, Dieu merci, et charmantes, tu peux m'en
croire, avec lesquelles la liaison d'un jeune homme tel que toi est
toute naturelle. Pourquoi n'as-tu pas pris la petite Lisette auprs de
laquelle je t'ai vu tourner il y a quelques mois? C'tait tout  fait
ton affaire: trs gentille, cette petite, je t'assure, trs gentille, tu
aurais fait son bonheur et elle aurait fait le tien.

Robert eut un geste de rpulsion.

--Non, elle ne te plaisait point, continua M. Charlemont; et la jolie
Adle Pluchart? Tu ne diras pas qu'elle n'est pas ravissante, celle-l.

--Je dis que ces femmes ne m'inspirent que le dgot.

--Eh bien, moi, je te dis que celles qui sous des apparences honntes
exploitent l'amour d'un jeune homme, d'un enfant, pour s'enrichir  ses
dpens, ne m'inspirent que le mpris.

--Mon pre...

--Ah! sacrebleu, tu m'exaspres  la fin par ton obstination autant que
par ta raideur. Je tche de te parler en camarade, en ami, en frre, et
tu me rponds sur le ton de la tragdie. Je n'aime pas a. Mais puisque
tu ne veux pas me comprendre, je vais tre clair et prcis. Tu es engag
dans une liaison qui peut te perdre, j'entends qu'elle soit rompue, et
tout de suite. J'ai dit.

Il s'tablit un silence; en toute autre circonstance, Robert se serait
inclin et serait sorti pour courir au plus vite auprs de celle qu'il
aimait; mais en ce moment ce n'tait pas  lui qu'il pouvait penser,
c'tait justement  celle qu'il aimait, et qu'il voulait sauver; c'tait
 cela, et  cela seul qu'il devait tre sensible.

--Eh bien, demanda M. Charlemont, quelles sont les intentions?

Il fallait parler; mais, comme beaucoup de timides, Robert tait rsolu
et mme tmraire lorsqu'il ne pouvait plus reculer.

--Je vous ai dit que j'aimais celle dont vous parlez, mais le mot dont
je me suis servi rend mal le sentiment que j'prouve pour elle; ce
sentiment, c'est une passion profonde, c'est une entire possession, je
suis  elle corps et me; et pour moi il n'y a, comme il n'y aura, comme
il n'y a eu qu'une femme au monde,--elle. Cela dit, vous comprenez donc,
mon pre, que je ne peux pas, comme vous l'exigez, rompre une liaison
qui est ma vie mme.

--Tu la rompras, ou je saurai bien trouver le moyen de la rompre
moi-mme.

--S'il s'agissait d'un caprice, vous pourriez parler ainsi, mon pre,
mais en rflchissant  ce que je viens de vous dire,  la grandeur et
 la profondeur du sentiment que je viens de vous avouer, il me semble,
j'espre, que vous ne persisterez pas dans votre rsolution.

--Plus que jamais.

--C'est donc un grand crime  vos yeux que l'amour? pour moi c'est une
grande vertu; en tous cas, c'est un grand bonheur, le plus grand qui
soit sur la terre, et je vous demande, je vous prie, je vous supplie de
ne pas me l'enlever.

--Mais quelle est donc celle femme?

Robert ne rpondit pas.

--Tu vois bien que tu n'oses pas l'avouer.

--Je ne le peux pas.

--Parce qu'elle...

Mais Robert pressentant les paroles qu'il allait prononcer, les arrta
vivement:

--Parce qu'elle a eu foi en mon honneur et que mon honneur me dfend de
parler.

--Mme  ton pre?

Il inclina la tte.

--Je comprends que ce qui vous indispose contre elle et vous la fait
juger  faux, ce sont mes dpenses. J'avoue que les apparences peuvent
vous donner raison. Mais je vous jure que ce n'est point  son
instigation que ces dpenses ont t faites par moi. C'est une femme de
coeur, une femme d'honneur, ce n'est point une femme d'argent. Il est
vrai que l'argent a pris certaine place dans nos relations et mme qu'il
en occupe une en ce moment qui est considrable, qui est capitale.
J'ai contract des engagements que je dois remplir et pour lesquels je
m'adresse,  vous.

--Quels engagements?

--Je dois trois cent mille francs qu'il me faut payer avant samedi.

--Tu es fou.

--Non, mon pre, et ce que j'ai  ajouter  cet aveu va vous prouver
que je parle, et que j'agis raisonnablement. Ce n'est point que vous me
donniez trois cent mille francs que je vous demande, c'est que vous me
les avanciez sur mes revenus, m'engageant  ne dpenser, jusqu'au jour
o je vous aurai rembours ces trois cent mille francs, que la somme que
vous me fixerez vous-mme. N'avez-vous pas l la preuve que ce n'est pas
pour mon argent que je suis aim, puisque je n'aurai pas d'argent? Et si
je suis toujours aim, n'aurez-vous pas la preuve aussi que celle qui
m'aime n'est pas ce que vous croyez?

A plusieurs reprises, M. Charlemont se passa la main sur le front comme
pour le rafrachir.

--Et  quoi doit servir cette somme? demanda-t-il enfin.

--A sauver celle que j'aime.

--Et comment?

--Je ne peux pas le dire.

--Alors tu t'es imagin que tu n'avais qu' venir gaillardement me
demander comme cela trois cent mille francs pour que je te les donne.

--Non gaillardement, mais respectueusement, m'adressant  vous parce
que vous tes mon pre et parce qu'il me semble naturel de mettre ma
confiance et mon esprance en vous, quand mon amour, quand mon bonheur,
quand ma vie sont engags.

--Eh bien, ce n'est pas moi qui les dgagerai; non seulement tu n'auras
pas cette somme, mais encore je ne payerai rien des dettes que tu as pu
contracter; quand cela sera connue, tu verras si tu peux en contracter
de nouvelles.

--Mon pre, vous ne ferez pas cela.

--Et qui m'en empchera?

--Votre coeur auquel je m'adresse; le souvenir de ma mre que j'invoque
en vous demandant d'tre pour moi aujourd'hui ce qu'elle serait, vous
le savez bien, si elle tait l; une fois dans votre vie, mon pre,
remplacez-la, je vous en conjure.

Sans rpondre, M. Charlemont poussa le boulon d'une sonnette, et
aussitt son valet de chambre entra.

--Coiffez-moi, dit-il.

Robert resta un moment tourdi; puis au bout de quelques secondes, sans
un mot, sans un geste, il sortit lentement.



XXIII

Il allait droit devant lui sans savoir o il allait, l'esprit
boulevers, le coeur bris.

Eh quoi, il avait fait appel  l'affection de son pre, et il n'avait
point t cout; il avait invoqu le souvenir de sa mre, et il ne lui
avait t rpondu que par des paroles de colre ou de raillerie.

Pourquoi son pre le traitait-il ainsi?

Pourquoi ce pre, dont les aventures amoureuses taient connues de
tout Paris, se montrait-il impitoyable en prsence d'un amour rel? Ne
croyait-il donc qu' la galanterie?

Il avait vu, il avait compris quelle tait la grandeur de cet amour et
il n'avait point t mu; quel nomme tait-il donc?

Cette question, Robert se l'tait dj pose bien souvent depuis l'ge
o il avait commenc  sentir, ou plus justement depuis l'poque ou il
avait pu raisonner ses sensations: pourquoi son pre se montrait-il si
indiffrent  son gard? Pourquoi jamais une parole affectueuse, jamais
une visite au collge jamais un dner  la maison, jamais une promenade
en tte--tte? son pre ne l'aimait donc pas? Il n'avait donc pas dans
sa vie de plaisir une minute, une pense pour son fils? Avec une nature
inquite et jalouse comme la sienne, affame d'affection, tourmente du
besoin d'aimer et d'tre aim, ces ides taient devenues une vritable
obsession qui avait attrist sa jeunesse, et plus que tout contribu 
dvelopper en lui ce caractre susceptible et cette humeur sombre qu'on
lui reprochait et qu'il se reprochait lui-mme.

Mais  qui la faute s'il tait ainsi, et non ce qu'il et voulu tre?

A qui la faute, si toutes les fois qu'il avait fait appel  la tendresse
de son pre, dans les petites comme dans les grandes choses, elle ne lui
avait pas rpondu?

Enfant il en avait prouv des douleurs dsespres, maintenant c'tait
la rvolte qui grondait dans son coeur: non, son pre n'aurait pas d
lui rpondre de cette faon; non, sa mre n'et point accueilli ainsi sa
demande.

Ce souvenir lui brisa les jambes; il tait dans les Champs-Elyses  ce
moment dserts; machinalement il se laissa tomber sur une chaise qui se
trouva devant lui, et ses lvres murmurrent un mot  peine articul, un
cri instinctif, un appel suprme:

--Oh! maman.

Et sur ses mains tombrent deux larmes chaudes.

Mais il ne s'abandonna pas  cette dfaillance qui l'avait surpris:
sa mre n'tait plus l pour le sauver; il ne devait compter que sur
lui-mme.

Il se leva, et d'un pas ferme il se dirigea vers Paris.

Sans avoir de nombreuses relations, ce qui n'tait pas de son ge, il
connaissait cependant un certain nombre de personnes riches: puisque
son pre n'avait pas voulu lui venir en aide, il s'adresserait  ces
personnes.

La premire chez laquelle il eut l'ide d'aller tait un grand
industriel qui lui avait toujours tmoign beaucoup de sympathie et pour
qui trois cent mille francs devaient tre une bagatelle.

Au moment o Robert arriva, ce personnage allait se mettre  table, et
il fallut que Robert acceptt  djeuner; mais quel que ft son dsir de
se montrer bon convive, il lui fut impossible de manger.

--tes-vous souffrant?

--Non, pas du tout.

--Proccup, alors?

--Il est vrai.

--Des chagrins d'amour, je parie.

Robert regarda le domestique qui les servait et devant lequel il
n'aurait jamais pu se confesser; cependant c'tait l une ouverture dont
il devait profiter.

--Je vous conterai cela tout  l'heure, dit-il.

En effet, lorsqu'ils furent seuls, il conta cela, et il termina son
rcit en prsentant sa demande.

--Trois cent mille francs, mon cher garon, rien que cela!

--Je donnerais ma fortune entire, si je l'avais, pour sauver celle que
j'aime.

--Mais vous ne l'avez pas, cette fortune.

--Malheureusement.

--Hum! et comment la personne que vous aimez doit-elle cette somme?

--Pardonnez-moi si je ne vous rponds pas, c'est son secret.

--Et pourquoi ne vous tes-vous pas adress  votre pre?

La question tait dangereuse, Robert le sentit, mais il ne pouvait pas
l'esquiver, et il ne pouvait pas d'autre part rpondre par un mensonge.

--Mon pre croit devoir employer la svrit avec moi, il m'a refus.

--Alors, mon pauvre enfant, comment voulez-vous que je fasse ce que
votre pre n'a pas fait? Il a eu ses raisons pour agir ainsi, je n'ai
pas le droit, vous devez le comprendre, d'intervenir entre vous et lui.

--Mais...

--Je ne ferai jamais cela.

Il fallut frapper  une autre porte, et cette fois Robert se dit qu'il
devait procder diffremment. La somme qu'il avait demande tait
videmment trop grosse, les raisons qu'il avait donnes pour expliquer
son emprunt n'taient videmment pas des raisons pour des gens qui se
croient sages: une femme aime  sauver, la belle affaire vraiment?

Il demanda cinquante mille francs pour une dette d'honneur qui devait
tre paye sans retard.

Il n'obtint pas plus les cinquante mille francs qu'il n'avait obtenu les
trois cent mille.

Il diminua encore sa demande et la fit descendre  vingt-cinq mille; on
lui offrit cinquante louis; tout ce qu'on avait; et encore tait-ce une
grande preuve d'amiti qu'on lui donnait l.

Pendant toute la journe, il se fatigua  battre les quatre coins de
Paris, enfivr, dsespr, se disant aprs chaque refus qu'il tait fou
de s'obstiner, et s'obstinant quand mme, persvrant malgr tout.

Ne trouverait-il donc pas un coeur gnreux qui le comprt?

A six heures du soir il prit le chemin de fer pour aller  Montmorency
faire une dernire tentative, et il revint  huit heures, ayant chou 
Montmorency comme il avait chou  Paris.

Il fallait rentrer  Nogent o elle l'attendait, d'autant plus
tourmente par l'angoisse qu'elle ne le voyait pas revenir.

Que lui dire?

Et cependant il fallait qu'il dt quelque chose, qu'il expliqut
ce qu'il avait tent et comment il n'avait pas russi. Aprs les
humiliations de la journe, celle-l serait encore la plus cruelle. Il
n'avait rien pu, il ne pouvait rien pour elle; quelle honte et quelle
douleur!

Ordinairement le soir la famille tait runie dans le salon ou bien sur
la terrasse qui dominait le jardin, et c'tait l qu'il esprait trouver
madame Fourcy; mais personne n'tait sur la terrasse et le salon tait
sombre.

Que se passait-il donc? Un frisson le secoua de la tte aux pieds, car
il tait dans un tat nerveux o le corps aussi bien que l'esprit se
laisse effarer sans rsistance.

Une femme de chambre lui donna d'elle-mme l'explication qu'il n'osait
demander: M. Fourcy, toujours Souffrant, gardait la chambre, et madame
Fourcy, ainsi que Lucien et Marcelle, taient installs prs de lui.

Il prouva comme un soulagement  la pense qu'il ne la verrait
peut-tre pas ce soir-l; mais la rflexion lui dit que c'tait l une
lchet  laquelle il ne devait pas s'abandonner.

--Si vous avez occasion d'entrer dans la chambre, dit-il, vous
annoncerez que je suis rentr.

--Je peux prvenir M. Lucien.

--Non, ne prvenez personne; faites simplement ce que je vous demande,
et comme je vous le demande, vous m'obligerez.

Et il alla s'installer sur la terrasse, dcid  attendre l qu'elle
descendt et vnt le rejoindre.

Il n'eut pas longtemps  attendre; au bout de quelques minutes elle
arriva, courant plutt que marchant.

--Eh bien? demanda-t-elle  voix basse.

--Je n'ai pas russi.

Elle laissa chapper un cri touff, o il y avait autant de colre que
de surprise.

--Il faut que je vous explique, dit-il, comment...

--A quoi bon!

--Il le faut.

--Alors suivez-moi dans le jardin, et ne parlez que lorsque je vous le
dirai.

Ils s'loignrent, et lorsqu'ils approchrent de l'endroit o avait dj
eu lieu leur entretien, elle se tourna vers lui.

---Parlez, dit-elle d'un ton bref.

En quelques mots presss, il dit ce qu'il avait fait: sa visite  son
pre; ses tentatives auprs de ceux de qui il avait espr une aide.

--Vous tes naf, dit-elle.

--Pourquoi?

--Comment, vous allez demander  des amis de vous prter trois cent
mille francs.

--A qui donc pouvais-je les demander?

--Il ne fallait pas les demander, il fallait les acheter: les amis ne
prtent pas leur argent, mais il y a des gens qui vendent le leur; je
vois que vous tenez au vtre.

--Oh! Genevive.

--Eh bien, quoi?

--Vous savez bien que ce que vous dites que j'aurais d faire
aujourd'hui, je l'ai fait hier.

--Mal sans doute, puisque vous n'avez pas russi; on ne rsiste pas 
l'argent; si vous aviez offert assez, vous auriez obtenu ce que vous
demandiez; ce n'est pas  un homme qui aura un jour une fortune
considrable qu'on refuse trois cent mille francs, quand cet homme est
dcid  mettre  cet emprunt le prix qu'il faut. Enfin il suffit. Je
regrette de vous avoir fait perdre votre temps; mais vous regretterez
aussi de m'avoir fait perdre le mien. J'ai t folle de croire  vos
protestations.

--Oh! ne dites pas cela.

--Et vous deviez aller jusqu'au crime, disiez-vous: un crime, n'est-ce
pas une preuve d'amour! Ce sont vos paroles n'est-ce pas? Et voil
que dans la ralit, vous n'avez pu aller seulement jusqu' une folie
d'argent.

Elle parlait les dents serres, en paroles sifflantes.

--Au reste, cela vaut mieux ainsi, continua-t-elle; je n'aurai pas le
remords de vous avoir entran  un acte draisonnable. Rentrons.

Il oublia ses blessures pour ne penser qu' elle:

--Mais qu'allez-vous faire? dit-il

--Me sauver moi-mme.

--Comment?

--Cela, c'est mon secret.

Elle fit quelques pas du ct de la maison.

--Oh! je t'en supplie, dit-il, ne nous sparons pas ainsi;  la honte
et  la douleur que j'prouve de n'avoir pas russi, n'ajoute pas
l'angoisse de l'inquitude; que je sache au moins ce que tu veux faire,
ce que je dois faire.

--Ce que vous devez faire? demandez-le  votre amour; ce que je vais
faire, je vous le dirai quand j'aurai vu certaines personnes qui me
prouveront, je l'espre, leur amiti d'une faon plus efficace que vous
ne m'avez prouv ce que vous appelez votre amour.



XXIV

Il passa une nuit affreuse.

Comme elle lui avait parl durement, avec quelle scheresse, avec quel
mpris!

Mais tout cela n'tait rien encore  ct de ses derniers mots: Vous
saurez ce que je veux faire quand j'aurai vu certaines personnes qui me
prouveront, je l'espre, leur amiti d'une faon plus efficace que vous
ne m'avez prouv ce que vous appelez votre amour.

Qu'avait-elle voulu dire?

Qu'allait-elle faire?

Quelles taient ces personnes, quels taient ces amis en qui elle
mettait une si grande confiance?

C'taient l des questions pour lui plus terribles les unes que les
autres.

Bien qu'il et foi en sa matresse et qu'il ft convaincu qu'elle
n'aimait et qu'elle n'avait jamais aim que lui, il n'en tait pas moins
jaloux, de cette jalousie qui porte non sur ce qui existe en ralit,
sur ce qui se voit, mais sur ce qui pourrait exister, sur ce qui est
plus ou moins probable et qu'on peut appeler la jalousie d'imagination,
la plus cruelle de toutes peut-tre, par cela mme que, au lieu d'tre
limite  tel objet, ou  telle personne, elle est infinie.

Elle lui avait reproch d'tre naf, parce qu'il s'tait adress  des
amis pour leur demander trois cent mille francs, et voil qu'elle-mme
voulait maintenant s'adresser  ceux qu'elle disait avoir. Alors comment
expliquer que ce qui avait t naf pour lui ne l'tait point pour elle?
Comment s'imaginait-elle que ses amis  elle feraient ce que ses amis 
lui ne devaient pas faire? Il y avait l quelque chose d'trange, que
la foi la plus solide, la confiance la plus aveugle ne pouvait pas
accepter, et que la jalousie la moins prompte  s'alarmer devait
examiner au contraire.

Quels taient ces amis? quelle influence avait-elle sur eux? quels
moyens d'action pouvait-elle employer auprs d'eux?

De tous ces amis, au moins de tous ceux qu'il connaissait, il n'en
voyait qu'un seul qui ft en tat de pouvoir prendre instantanment
trois cent mille francs dans sa bourse,--_Ladret_.

Et justement c'tait  celui-l qu'il et voulu qu'elle ne recourt
point, car c'tait celui qui lui inspirait la plus vive rpulsion. Des
griefs contre lui, il n'en avait point, au moins de prcis qu'il pt
formuler. Mais il lui dplaisait: Sa faon d'tre avec madame Fourcy le
blessait; les regards qu'il attachait sur elle, ses sourires muets, le
ton dont il lui parlait, et plus que tout, les longues poignes de main
qu'il lui donnait en ayant toujours des prtextes pour lui retenir, pour
lui flatter les mains dans les siennes, l'avaient vingt fois exaspr au
point de le pousser  des accs de colre folle.

Que madame Fourcy prouvt un sentiment tendre pour Ladret, il
n'imaginait pas cela; c'et t monstrueux.

Mais que Ladret prouvt un sentiment de ce genre pour madame Fourcy,
sinon de tendresse au moins de dsir, cela tait possible.

Et c'tait  cet homme qu'elle allait s'adresser; elle allait lui
sourire; elle allait le prier. videmment ce serait un prt qu'elle
demanderait, car il lui tait impossible d'admettre la pense que ce
pouvait tre un don. Mais si on lui avait refus ce prt  lui qui avait
une belle fortune, dont il prendrait possession  une poque fixe et
peu loigne, comment l'accorderait-on  madame Fourcy, qui n'avait pas
cette fortune et qui ne pouvait pas donner l'assurance qu'elle en aurait
jamais? C'tait parce qu'il tait mineur qu'il n'avait pas pu contracter
ce prt, et elle, femme marie, s'engageant sans son mari, n'tait-elle
pas plus incapable encore, et l'engagement qu'elle prendrait ne
serait-il pas encore plus nul que celui qu'il aurait pu prendre
lui-mme?

Dans ces conditions, que ne faudrait-il pas qu'elle promt, que ne
faudrait-il pas qu'elle ft pour obtenir cet argent?

Et il souffrirait cela, lui qui l'aimait, lui son amant!

Mais alors il serait donc le plus misrable et le plus lche des hommes?

Un crime, avait-il dit, il commettrait un crime pour la sauver, et il
avait parl avec une entire bonne foi, sans forfanterie; cependant ce
crime, il ne l'avait point commis, et il n'avait mme pas eu la pense
de le commettre, quand il s'tait vu rduit  l'impuissance et forc
d'avouer qu'il ne pouvait rien pour elle. Mais n'en commettait-il pas
un  cette heure en ne la sauvant pas, et en la laissant implorer le
secours de Ladret; et plus grand celui-l que s'il avait vol lui-mme
ces trois cent mille francs pour les lui apporter, plus honteux?

A qui la faute si elle avait  subir quelque parole outrageante de
Ladret?

Que cette ide ne se ft pas prsente  son esprit quand il tait
rentr  Nogent pour raconter et expliquer ses checs, c'tait dj bien
grave: il aurait d comprendre qu'elle ne pourrait pas s'abandonner 
la fatalit, qu'elle voudrait lutter, chercher quelque moyen pour se
dfendre et se sauver.

Mais que maintenant que cette ide lui avait t suggre, il permt
qu'elle ft mise  excution, c'tait impossible.

Sans doute il pouvait le lendemain, quand madame Fourcy voudrait sortir
pour aller  Paris chez Ladret ou chez tout autre de ses amis, lui
barrer le passage et lui dire: Tu n'iras pas, je ne veux pas que tu
fasses cette dmarche qui blesse ma jalousie et outrage notre amour.
Mais cela n'tait possible que s'il tenait dans ses mains la somme
qu'elle allait chercher.

Eh bien il l'aurait, cote que cote, il se la procurerait.

Il est des mots qu'on ne prononce pas impunment, car jets au hasard de
la conversation, bien souvent et sans qu'ils expriment une ide arrte,
il arrive quelquefois qu'ils font natre cette ide et lui donnent un
corps. Quand je devrais demander ces trois cent mille francs  mon
pre, avait-il dit  madame Fourcy, n'importe comment je les trouverai,
quand je devrais les voler.

Il les avait demands  son pre, il ne les avait point obtenus.

Il les volerait.

Elle verrait alors s'il avait t sincre en lui disant que pour lui un
crime tait une preuve d'amour, la plus grande qu'un honnte homme pt
donner  celle qu'il aime, et elle verrait aussi si elle avait t juste
de le railler pour ces paroles, si elles taient d'un fanfaron et d'un
lche.

Honnte il l'avait t, il l'tait, au moins il avait la fiert de
l'honntet, et d'instinct, il avait la conviction que pour lui il ne
commettrait pas une indlicatesse, dt-elle dcupler sa fortune; mais ce
qu'il n'aurait jamais consenti  faire pour lui, il le ferait pour celle
qu'il aimait et qu'il devait sauver au prix mme de son honneur et de sa
conscience.

Elle lui avait bien sacrifi son honneur, de femme et de mre, il lui
sacrifierait son honneur d'homme.

Arrt  cette ide, il lui fallait trouver maintenant le moyen de la
mettre  excution et tout de suite; mais si cette rsolution avait t
difficile  prendre, elle semblait difficile aussi  raliser; il ne
suffit pas de dire je volerai trois cent mille francs, il faut pouvoir
les voler.

Sur ce point il n'eut point  subir toutes les hsitations, toutes les
irrsolutions qui l'avaient assailli lorsque cette ide du vol s'tait
prsente  lui, et qui avaient dvor dans la fivre et dans l'angoisse
les heures de sa nuit.

Celui  qui il devait prendre cette somme, c'tait son pre.

L-dessus il n'y avait pas de doute possible: enlever trois cent
mille francs  son pre, ce n'tait mme pas lui causer un embarras!
D'ailleurs ce prjudice il le rparerait un jour qui n'tait pas
loign, le jour de sa majorit, quand il serait mis en possession de
sa fortune, et il le rparerait compltement, pour le capital et les
intrts.

Mais s'il tait parfaitement dcid  prendre cet argent  son pre, il
ne l'tait pas sur la manire de le prendre.

Ce fut  tudier cette manire qu'il employa le reste de sa nuit.

Au collge il s'tait amus  imiter l'criture de ses camarades et de
ses matres et il avait pouss cet art si loin que bien souvent on avait
recouru  son talent pour se faire fabriquer par lui de faux bulletins
et de fausses exemptions. Jamais il n'avait refus de rendre ces
services  ceux de ses camarades qui les rclamaient. Mais jamais il
n'avait voulu faire pour lui ce qu'il faisait volontiers pour les
autres.

Pourquoi ne se servirait-il pas de ce talent pour fabriquer une fausse
lettre de crdit, une fausse lettre de change, un faux chque de trois
cent mille francs qu'il signerait, non pas du nom de son pre, qui ne
signait jamais rien, mais du nom de Fourcy qui avait la signature de la
maison de banque; ce serait la maison Charlemont qui rembourserait ces
trois cent mille francs, ce ne serait pas Fourcy.

O toucherait-il cet argent?

L se dressait une nouvelle question.

A Paris, cela pouvait tre dangereux, car il n'y aurait que quelques pas
 faire pour s'assurer que le titre tait faux.

Mais  Londres, en se prsentant chez les correspondants de son pre, ce
moyen ne pouvait-il pas, ne devait-il pas russir?

En partant le lendemain pour Londres il pouvait tre de retour le samedi
en temps pour que madame Fourcy,  qui il donnerait rendez-vous  Paris
aux environs de la gare du Nord, ret l'argent de ses mains et le
portt chez La Parisire. Qu'importait que cet argent ft en billets de
la banque d'Angleterre ou en billets de la Banque de France?

Mais pourrait-il imiter l'criture et la signature de Fourcy de manire
 tromper les banquiers anglais? Il n'en savait rien, n'ayant jamais eu
l'occasion d'essayer cette imitation.

C'tait ce qui lui restait maintenant  voir.

Il avait justement dans sa poche une lettre que Fourcy lui avait crite
quelques jours auparavant, il n'avait qu' la prendre pour modle.

Aussitt il avait saut  bas de son lit, et ayant allum deux bougies
pour y mieux voir, en chemise, sans se donner le temps de s'habiller, il
s'tait mis au travail.

Il lui avait fallu assez longtemps pour matriser le tremblement de sa
main, mais lorsque par un effort suprme de sa volont il tait parvenu
 lui imposer la rectitude et la souplesse, en quelques minutes il tait
arriv  une imitation de l'criture et de la signature de Fourcy, si
parfaite qu'un expert mme se ft laiss tromper.

Alors un soupir de soulagement s'tait chapp de sa poitrine depuis si
longtemps serre dans un tau; madame Fourcy tait sauve.



XXV

Il serait parti pour Londres  la premire heure, si avant son dpart il
n'avait pas voulu voir madame Fourcy, pour lui dire que le samedi matin
elle toucherait ses trois cent mille francs, et pour convenir avec elle
de l'endroit o il lui remettrait cette somme en arrivant.

A la vrit il et pu lui crire cela au lieu de le lui dire; mais
outre qu'une lettre est toujours dangereuse, et une lettre de ce genre
surtout, il avait pour la voir une raison toute-puissante, au moins pour
son coeur, qui tait qu'au moment de lui donner une pareille preuve
d'amour, il avait besoin de la voir, non pour lui avouer ce qu'il allait
entreprendre, mais simplement pour la voir, l'embrasser, l'treindre
d'un regard dans lequel il aurait mis tout son amour; il n'tait pas
possible que dans la matine il ne la rencontrt pas.

Il descendit donc de bonne heure, mais la premire personne qu'il
rencontra, ce ne fut pas elle, ce fut Lucien dj habill et prt 
partir pour Paris.

--Comment va ton pre? demanda Robert.

--Un peu mieux, mais il ne pourra pas encore aller  Paris aujourd'hui,
ni mme peut-tre demain. Cela le tourmente et lui donne la fivre
d'impatience.

--La maison ne peut-elle pas marcher pendant quelques jours toute seule
et sans lui?

--Il y a des affaires importantes en ce moment, et puis il y a aussi
de gros payements  faire; c'est mme pour cela que je pars si tt
aujourd'hui.

Et se frappant sur la poitrine, c'est--dire sur la poche de ct de son
veston, il ajouta en riant:

--Tel que tu me vois, je suis bon  voler en ce moment, et il y a des
gens qui ne me laisseraient pas entrer  la banque aujourd'hui, s'ils
savaient ce que je porte dans cette poche.

--Et que portes-tu donc?

--La fortune de la maison Charlemont, bien que ma poche ne soit pas
grosse.

--Tu devrais bien m'en donner un peu, de cette fortune.

--Es-tu bte! En prvision des gros payements qu'il y a  faire
aujourd'hui, mon pre m'a demand de lui apporter le cahier de mandats
blancs de la Banque de France, et je reporte aujourd'hui  la caisse dix
de ces mandats qu'il a signs, les uns remplis, les autres en blanc pour
faire face aux besoins de la journe. C'est pour cela que je dis que
j'ai dans ma poche la fortune de la maison Charlemont; car s'il me
prenait fantaisie de garder un de ces mandats non remplis et de le
remplir moi-mme, en crivant cinq, six, dix millions, aprs la formule:
Reu de la Banque de France la somme de........, la Banque de France
me payerait  vue et sans difficult, sans autre formalit qu'une
signature quelconque que j'apposerais au dos du mandat, la somme de
cinq, six ou dix millions, enfin tout ce que je lui demanderais jusqu'
concurrence, bien entendu, de ce qu'elle a en compte courant.

Robert coutait, frmissant d'anxit, car il ne connaissait rien aux
affaires de banque; vingt fois, il est vrai, il avait entendu prononcer
le mot mandat blancs, mais sans jamais penser  demander ce que c'tait
au juste; et en coutant il pensait que s'il pouvait obtenir un de ces
mandats, son voyage  Londres devenait inutile, et qu'il se procurerait
tout de suite les trois cent mille francs qu'il lui fallait.

--Sais-tu que c'est dangereux, cela? dit-il d'une voix rauque.

--Si j'tais un voleur, oui, cela serait dangereux, mais mon pre sait
bien que je vais remettre  la caisse les dix mandats qu'il m'a confis,
et qu'une fois  la caisse ces mandats ne sont pas plus exposs que ne
le sont les sommes que le caissier a entre les mains.

--Mais s'ils n'arrivaient pas  la caisse, c'est l ce que je veux dire,
n'est-ce pas possible?

--Il faudrait pour cela que je les volasse, ce qui n'est pas possible,
n'est-ce pas?

--Si on te les volait?

--Dans ma poche, cela n'est pas facile; et puis il faudrait pour cela
qu'on st ce que j'ai dans ma poche, et comment veux-tu qu'on le devine,
cette poche est comme toutes les poches du monde. Adieu.

--Mais...

--Je manquerais le train;  ce soir.

--Lucien.

Mais Lucien tait dj loin, courant la main pose sur la poche de son
veston bien boutonn cependant.

A quoi bon le rappeler?

C'tait instinctivement que Robert avait voulu le retenir sans trop
savoir ce qu'il faisait, affol par l'ide que Lucien avait l dans sa
poche dix fois plus, cent fois plus d'argent qu'il n'en fallait pour
payer La Parisire. Mais cette ide tait folle. Il ne pouvait pas
demander un de ces mandats  Lucien, qui ne le lui remettrait pas. Et il
ne pouvait pas davantage le lui prendre.

Dcidment, il n'y avait que son projet d'aller  Londres qui tait
pratique et il devait y revenir, sans s'en laisser distraire et sans
chercher autre chose.

Aussitt qu'il aurait prvenu madame Fourcy, il partirait.

Et il continua d'errer dans la maison en la guettant.

Il tait impossible qu' un moment donn elle ne sortt pas de sa
chambre ou de celle de son mari, et en deux mots  la hte, dans
le vestibule ou dans l'escalier, il l'avertirait; d'ailleurs, ne
devait-elle pas aller elle-mme  Paris pour s'adresser  ces amis dont
elle lui avait parl?

Le temps s'coula, il ne la vit point, il ne l'entendit point.

Enfin, n'y tenant plus, il se dcida  interroger la femme de chambre
d'une faon dtourne.

--Madame est dans la chambre de monsieur; elle le veille avec
mademoiselle Marcelle.

--Est-il donc plus mal?

--Non, mais il a besoin de repos; prsentement il dort; si monsieur le
dsire, je peux prvenir madame.

Il eut un moment d'hsitation; l'heure le pressait et il ne pouvait
pas attendre ainsi indfiniment; mais il n'osa pas cependant commettre
l'imprudence de faire dire  madame Fourcy qu'il avait besoin de lui
parler; elle lui avait si souvent recommand une extrme circonspection,
et avec tant d'instances.

Il recommena donc  attendre, mais elle continua  ne pas paratre.

L'heure marchait cependant.

Allait-il donc passer la journe ainsi, c'est--dire la perdre, quand
il y avait si grande urgence  ce qu'il se mt en route; s'il laissait
partir les trains de mare par la ligne du Nord et par celle de l'Ouest,
 quelle heure arriverait-il  Londres?

Il fallait se dcider.

Puisqu'il ne pouvait pas lui parler, il lui crirait; sans doute cela
tait jusqu' un certain point dangereux, mais il n'avait pas le loisir
de n'employer que des moyens absolument srs; d'ailleurs il prendrait
toutes les prcautions pour dtourner les dangers probables: ainsi il
n'crirait que dans des termes vagues et il irait dposer lui-mme sa
lettre dans la chambre de madame Fourcy, dans une potiche place sur le
bureau o madame Fourcy serrait ses livres de compte, et o il avait
t convenu entre eux qu'il cacherait ses billets lorsqu'il aurait
absolument besoin de lui crire, ce qu'il ne devait faire et ce qu'il
n'avait fait jusqu' ce jour qu' la dernire extrmit. Par le balcon
qui courait le long de la faade du premier tage, il pouvait facilement
entrer dans cette chambre, et puisque Fourcy tait dans la sienne, avec
madame Fourcy et Marcelle, il n'y avait pas  craindre qu'il ft vu; en
tous cas il ouvrirait les yeux et les oreilles. Bien certainement quand
madame Fourcy apprendrait qu'il tait parti sans la voir, elle irait 
cette potiche et trouverait sa lettre.

Il monta  sa chambre pour crire: Je pars  l'instant pour Londres
avec le regret de n'avoir pu vous voir avant; ne vous inquitez pas pour
ce que vous m'avez demand, ne faites pas de dmarches; je suis
certain de le trouver  Londres et de vous le rapporter samedi matin;
j'arriverai  la gare du Nord  huit heures du matin, et ici entre neuf
et dix heures.

Cela fait, il descendit au premier tage et par la fentre ouverte du
vestibule, il passa sur le balcon.

Les fentres de la chambre de madame Fourcy qui se trouvaient les
premires taient ouvertes aussi. Il s'avana doucement, marchant 
petits pas et comme s'il regardait dans le jardin, mais n'ayant d'yeux
et d'oreilles en ralit que pour la chambre.

Aucun bruit; personne.

Dans le jardin, personne, non plus, qui le pt voir.

Vivement il entra dans la chambre et le tapis amortit le bruit de son
pas qu'il faisait aussi lger que possible.

Le petit bureau sur lequel se trouvait la potiche tait plac entre deux
fentres, Robert n'avait donc que trois pas  faire dans la chambre et 
allonger le bras pour jeter sa lettre dans la potiche.

Au moment o il allait la laisser tomber, il s'aperut que le bureau
tait ouvert, et sur le tablier un petit cahier blanc lui sauta aux
yeux, les lui creva et instantanment il reut une commotion au coeur.

La main toujours tendue au-dessus de la potiche, il lisait:

  _C.              Fr_........

  30,150

  _Paris, le_

  _Reu de la Banque de France la somme de
  dont elle dbitera le compte_.

C'tait le cahier de mandats blancs dont Lucien lui avait parl et
duquel Fourcy avait dtach le matin mme les dix mandats qu'il avait
envoys  Paris.

Qu'il en dtacht un lui-mme de la souche; qu'il le signt du nom de
Fourcy; qu'aprs les mots, la somme de, il crivt trois cent mille
francs; qu'au dos il mt un nom ainsi qu'une adresse de fantaisie; qu'il
se prsentt  la Banque de France,  la premire caisse des comptes
courants comme l'indiquait une mention, et dans une heure il touchait
les trois cent mille francs qu'il avait vainement demands  tout le
monde depuis deux jours.

videmment cela valait mille fois mieux, cela tait beaucoup plus sr
que d'aller  Londres.

Il n'eut pas une seconde d'hsitation: vivement il dtacha un mandat de
sa souche, et au lieu de jeter sa lettre dans la potiche, il la mit dans
sa poche.

Maintenant il n'avait plus besoin de prvenir madame Fourcy, puisque
dans deux heures au plus il serait de retour  Nogent avec les trois
cent mille francs.

Doucement il sortit de la chambre avec plus de prcaution encore qu'il
n'en avait pris pour y entrer et en quatre ou cinq enjambes il monta
chez lui.

L, sa porte ferme au verrou, il recommena son exprience de la nuit,
et aprs une dizaine d'essais, quand il fut bien matre de sa main, il
signa le mandat du nom de Fourcy, le remplit des deux inscriptions en
chiffres et lettres 300,000, trois cent mille francs, et le mit dans sa
poche.



XXVI

Une heure aprs il descendait de voiture  la porte de la Banque et il
se faisait indiquer par un surveillant la caisse des comptes courants.

En chemin il avait agit la question de savoir de quel nom il
acquitterait le mandat, et il avait dcid que ce serait d'un nom
anglais. Tout d'abord il avait eu l'ide de le signer simplement Robert
Charlemont, car il n'avait pas l'intention de se cacher, bien au
contraire, mais il avait rflchi qu'il pouvait y avoir  cela quelque
danger non seulement pour le succs de son plan, mais encore pour madame
Fourcy elle-mme, et alors il avait renonc  cette ide pour adopter
celle de se faire passer pour Anglais et de prendre un nom anglais:
James Marriott. Quand il voulait, il faisait trs bien l'Anglais, assez
bien en tous cas pour ne pas veiller le soupon chez des gens aussi
occups que les employs de la Banque.

Ce fut donc avec une tenue raide, marchant  grands pas, brutalement,
qu'il traversa la grande salle et se prsenta  la caisse des comptes
courants; bien que son motion ft profonde, il n'prouvait aucune
crainte, il ne sentait aucune dfaillance. Et cependant il se rendait
parfaitement compte des dangers qu'il bravait: un employ de la maison
de son pre pouvait tre l, attendant son tour pour tre pay; on
pouvait contester la signature Fourcy, si bien imite qu'elle ft; on
pouvait lui poser des questions qu'il n'avait pas prvues; lui demander
de justifier qu'il tait James Marriott.

On ne lui demanda rien autre chose que de mettre au dos du mandat son
nom et son adresse, mais il crut remarquer qu'on l'examinait longuement.

Ce fut le moment poignant de son aventure: si on lui avait pris la main,
on l'aurait sentie mouille  la paume d'une sueur froide. Cependant il
se tenait la tte haute; en apparence indiffrent  ce qui se passait
autour de lui, mais en ralit voyant, entendant tout; le bruit de
l'or et de l'argent qu'on mettait dans les balances, le flicflac des
chanettes qui retenaient les portefeuilles des garons de recette, et
par-dessus tout le murmure confus des voix se mlant au pitinement des
gens qui entraient par les portes donnant sur la grande salle.

Parmi ces gens qui allaient et venaient, n'y avait-il pas quelque agent
de police, charg de la surveillance, et qui d'un moment  l'autre
allait venir lui demander d'o il tenait ce mandat de trois cent mille
francs, et comment  son ge il pouvait tre lgitime possesseur d'une
pareille somme?

--M. James Marriott, dit une voix.

Il ne bougea pas.

--M. James Marriott.

Cette fois il se rappela que James Marriott, c'tait lui, et il s'avana
lentement.

On ne lui adressa qu'un seule question:

--Combien?

Alors, avec un accent anglais prononc, il rpondit:

--Trois cent mille francs.

Et en trente paquets de dix billets, on lui compta ces trois cent mille
francs.

S'il avait os, il les aurait entasss dans ses poches, au plus vite,
mais il eut peur d'veiller les soupons en ne comptant pas les billets,
et les unes aprs les autres il vrifia ou tout au moins il eut l'air de
vrifier les liasses.

--_All right_.

Et il sortit marchant posment, malgr l'envie folle qu'il avait de se
mettre  courir; ce fut seulement quand il fut install dans sa voiture
qu'il respira.

Elle tait sauve.

Comme elle allait tre heureuse!

Et lui, quel bonheur il allait prouver  la voir heureuse!

Cependant,  la pense de la joie qu'il allait lui donner, il ne sentait
pas en lui un lan, un transport d'enthousiasme comme il en avait
prouv dj lorsqu'il avait pu faire quelque chose pour elle.

Tout au contraire, c'tait un certain trouble qu'il constatait en lui,
un malaise.

Mais en constatant cet tat, il ne s'en proccupa pas autrement, sans
doute il tait encore sous le coup de l'motion et des angoisses par
lesquelles il venait de passer.

Heureusement tout cela tait fini; maintenant pour elle comme pour lui
c'tait la tranquillit qui allait succder  ces angoisses qui, pour
elle aussi, avaient d tre terribles.

Il arriva  Nogent.

Comme il sortait de la station, il aperut madame Fourcy, en toilette de
ville, qui venait bien videmment prendre le train.

Il courut  elle.

--Vous, dit-elle schement.

Ce fut un coup qu'il reut en pleine poitrine, mais il rflchit
aussitt qu'elle tait encore sous l'impression de leur sparation de
la veille, qu'elle ne pouvait pas savoir ce qu'il venait de faire pour
elle.

--O allez-vous? demanda-t-il.

--Vous voyez bien,  Paris.

Il la regarda en souriant.

--N'y allez pas, dit-il.

--Etes-vous fou?

--Oui, de joie.

A son tour, elle le regarda surprise et interdite.

--Au lieu de prendre le train, dit-il, voulez-vous venir avec moi cinq
minutes dans le bois,  un endroit o nous puissions causer sans tre
entendus ni vus.

Comme elle hsitait, il ajouta  voix basse:

--J'ai l'argent.

Elle resta un moment suffoque, mais elle se remit vite; alors lui
prenant le bras et se serrant contre lui:

--Allons, dit-elle de sa voix la plus caressante.

Ils taient au milieu de la place de la station, ils se dirigrent vers
le bois, et aprs avoir travers le pont du chemin de fer et suivi la
grande route, ils arrivrent au bord d'une petite mare entoure de
grands arbres et de taillis touffus: malgr le voisinage de la grande
route, l'endroit tait dsert  souhait pour un tte--tte.

Mais elle n'avait pas pu attendre jusque-l pour l'interroger, et tout
en longeant la route, elle lui avait pos question sur question.

--tait-il possible qu'il et rellement l'argent?

--L, dans mes poches, j'en suis bourr, et ce paquet sous mon bras qui
a l'air d'une livre de beurre enveloppe dans un journal, est une liasse
de billets de banque qui n'ont pas pu tenir dans mes poches.

--Et comment t'es-tu procur cet argent?

--a, c'est mon secret, dit-il, en essayant de plaisanter.

--Tu as des secrets pour moi?

--Je n'en ai qu'un, c'est celui-l.

Il s'tait demand s'il lui dirait la vrit et un moment il avait pens
 la confesser telle qu'elle tait: Tu as cru que je me vantais quand
je t'ai dit que j'tais capable de commettre un crime pour toi, voil
celui que j'ai commis; mais il avait rflchi qu'elle pouvait vouloir
refuser l'argent qu'il s'tait ainsi procur, et alors il avait rsolu
de ne parler que lorsqu'elle aurait employ cet argent de faon  ne
pouvoir pas le reprendre et le lui rendre.

--Mais pourquoi m'as-tu dit hier que tu ne pouvais pas trouver ces trois
cent mille francs?

--Parce que hier et avant-hier je n'avais pas eu une inspiration qui
m'est venue cette nuit: crois-tu qu'en voyant tes angoisses, mon esprit
n'a pas travaill; il fallait l'impossible, je l'ai ralis.

--Mais comment?

--Plus tard je te le dirai.

Elle le regarda un moment, puis rflchissant qu'il tait peut-tre
imprudent  elle de vouloir approfondir cette question, elle n'insista
pas. Elle avait l'argent, c'tait l'essentiel. En ralit, ce n'tait
pas son affaire de s'inquiter du prix dont il l'avait pay; et mme il
valait mieux pour elle qu'elle l'ignort.

--Oh! le cher enfant, dit-elle.

Et longuement, elle lui pressa le bras contre elle.

--Je n'ai pas  te dire, n'est-ce-pas, continua-t-elle, que ce que tu
viens de faire pour moi, je m'en souviendrai toujours avec...

Il l'interrompit:

--C'est de cela qu'il ne faut pas parler, dit-il vivement.

--Eh bien, je n'en parlerai point, mais plus tard je te montrerai de
quels sentiments tu as empli mon coeur. Pour le moment, je ne veux
plus t'adresser qu'une seule question: ton pre doit-il apprendre
prochainement cet emprunt de trois cent mille francs?

--Qu'importe?

--Il importe beaucoup au contraire, et je te prie de me rpondre.

--Je pense qu'il l'apprendra prochainement, trs prochainement, il peut
l'apprendre aujourd'hui, demain.

--Alors tu dois comprendre que cela nous impose une extrme prudence,
car ton pre voudra savoir  quoi tu as employ cet argent, pour qui; et
si tu ne veux pas que je sois perdue, il ne faut pas que les soupons
puissent se porter sur moi.

--Mais que veux-tu donc?

--Que tu te conformes  ce que je t'ai demand.

--C'est impossible.

--Il le faut cependant; mais si tu ne peux pas t'y rsigner, je te
demande au moins de t'loigner pendant quelque temps, de voyager.

--Eh quoi, c'est en ce moment que tu me tiens ce langage?

--Veux-tu donc, mon enfant, attendre qu'il soit trop tard; et ne sens-tu
pas qu'en t'loignant tu dtournes de moi les soupons; on te suit; on
ne vient pas  moi; comment penser que tu t'es spar de la femme que tu
aimes le jour mme o tu as fait un pareil sacrifice pour elle?

--Oui, comment le penser!

Elle parut ne pas comprendre l'accent avec lequel il avait jet ce cri
dsespr, et longuement, en paroles pressantes, suppliantes, elle lui
expliqua comment il devait partir pour la sauver, non pas dans quelques
jours, non pas le lendemain, mais tout de suite, sans mme revenir  la
maison de Nogent o elle allait rentrer, elle, en disant qu'elle avait
manqu le train et qu'elle n'irait pas ce jour-l  Paris: ils ne se
seraient pas vus; le soir mme, de la ville o il serait, il crirait 
son pre.

Il avait commenc  l'couter avec stupfaction, puis un anantissement
l'avait envahi, son coeur avait cess de battre, sa pense s'tait
arrte, il avait prouv quelque chose d'analogue  la mort, puis en
sortant de cette dfaillance un mouvement d'indignation l'avait soulev
et mis brusquement sur ses jambes.

--Vous avez raison, lui dit-il, il vaut mieux que je parte: voici
l'argent.

Et se mettant  genoux dans l'herbe il avait tir les paquets de billets
de banque de ses poches, et il les avait envelopps dans le journal.

--Ah! Robert, dit-elle, est-ce ainsi que nous devrions nous sparer?

--Eh bien alors, ne nous sparons pas.

Elle avait recommenc ses explications en revenant vers la mare; l, ne
voyant personne, elle l'avait pris dans ses bras, puis aprs l'avoir
embrass, elle s'tait sauve sans se retourner.

Il tait rest immobile, et pendant qu'il la suivait des yeux, le
sentiment de trouble et de malaise qu'il avait dj prouv en sortant
de la Banque l'envahissait de nouveau; il avait cru dans son dlire
passionn qu'il serait fier de son crime, et maintenant c'tait la
chaleur de la honte qui lui brlait le visage.



XXVII

Avant de rentrer chez elle, madame Fourcy envoya une dpche
tlgraphique  La Parisire:

Venez ce soir ou demain, je vous remettrai le ncessaire.

Ainsi, il serait rassur, car bien qu'il ft couvert au moins dans une
certaine mesure, il devait commencer  tre inquiet, et elle ne
voulait pas tourmenter inutilement un brave garon, qui en plus d'une
circonstance lui avait rendu service.

Cela fait, elle se hta de regagner sa maison, serrant par moment sous
sa poitrine le paquet de billets de banque avec des tressaillements
voluptueux.

Enfin elle avait russi cette dernire opration comme elle avait russi
toutes celles qu'elle avait entreprises elle-mme, servie une fois de
plus par sa chance. Mais malgr tout ce serait la dernire: maintenant
elle voulait tre  son mari et  ses enfants, rien qu' eux. C'tait
cette raison, pour elle toute-puissante, qui l'avait dtermine 
envoyer ce pauvre Robert en voyage. Assurment elle et voulu lui
pargner ce chagrin, car il avait rellement prouv une grande, une
trs grande douleur lorsqu'elle lui avait rappel qu'ils devaient se
sparer. Elle l'avait bien vu. Mais quoi? pouvait-elle sacrifier son
repos  la satisfaction de ce garon? Il venait de se conduire trs
galamment, cela tait certain. Il tait trs bon enfant, cela tait
certain aussi. Mais malgr tout, comme il tait gnant et encombrant
avec ses sentiments passionns! Quelle singulire ide il se faisait de
la vie: dans le bleu, toujours plus haut. Qu'il y montt, qu'il y restt
si telle tait sa fantaisie. Mais pour elle, elle avait affaire sur
la terre, o elle voulait qu'on la laisst dsormais tranquille et se
reposant.

Quand ils la virent arriver, Fourcy et Marcelle poussrent en mme temps
une exclamation de surprise.

--Que t'est-il donc arriv? demanda Marcelle.

--Es-tu souffrante? demanda Fourcy qui s'inquitait facilement et dont
la sollicitude pour sa femme tait toujours en veil.

--J'ai manqu le train tout simplement.

--Et tu n'as pas attendu l'autre?

--Non; cela m'aurait pris trop de temps.

--Une demi-heure.

--Je serais revenue trop tard; et pendant cette demi-heure, je me serais
donn la fivre d'impatience, te sachant l dans ton lit.

Il lui prit la main et la lui embrassa.

--J'irai demain  Paris, dit-elle, ou aprs-demain quand tu seras mieux.

--Je ne suis pas bien mal.

--Enfin je ne veux pas te quitter: il faut que tu sois malade pour que
nous ayons la bonne fortune de te voir au milieu de nous, je ne vais pas
choisir ce moment-l pour m'loigner: j'avais presque des remords d'tre
partie.

Fourcy ne rpondit rien, mais d'un signe  sa fille il l'appela prs de
lui.

--Regarde ta mre, mon enfant, dit-il d'une voix mue; tu auras un mari
un jour, souviens-toi; sois pour lui ce qu'elle est, ce qu'elle a t
depuis vingt ans pour ton pre.

Elle reprit prs de lui la place qu'elle avait quitte pour partir 
Paris, et pendant la journe la mre et la fille s'ingnirent  qui
mieux mieux  faire paratre le temps moins long au malade; quand
Marcelle ne lui faisait pas de la musique, madame Fourcy lui lisait les
journaux.

--Vous me faites presque souhaiter d'tre toujours malade, dit Fourcy.

--Quel malheur que Lucien soit  Paris, dit madame Fourcy, nous serions
si heureux tous les quatre ensemble.

--A propos, dit Marcelle, on n'a pas vu Robert aujourd'hui; il n'avait
pas l'air gai hier; tu diras ce que tu voudras, papa, mais je ne pourrai
jamais m'habituer  l'humeur de ce garon-l. Qu'est-ce qu'il fait ici?
Peux-tu me le dire toi, maman? Il est parti toute la journe. Il rentre
le soir pour se coucher, et quand il se montre, c'est avec une tte...
oh, mais une tte. Et vous appelez a passer une saison  la campagne!
Elle lui aura t bien agrable, sa saison; non, papa, non, jamais,
jamais je ne m'habituerai  lui.

--Je crois que tu n'auras pas d'efforts  faire pour cela, dit madame
Fourcy.

--Que veux-tu dire? demanda Fourcy.

--Je crois qu'il est  la veille de faire un voyage

--Il te l'a annonc?

--Pas positivement.

--Ah! tant pis, dit Marcelle.

--Mais c'est probable, continua madame Fourcy.

--Alors tant mieux, dit Marcelle. S'il paraissait s'amuser chez nous, je
ne parlerais pas ainsi, mais puisqu'il s'ennuie, le mieux pour tous est
qu'il s'en aille; c'est de tout coeur que je lui souhaite bon voyage.

Et comme elle sortit sur ce mot, Fourcy continua  parler de Robert avec
sa femme.

--Ce que c'est que l'influence d'une passion coupable, dit-il, voil un
garon qui, assurment, est dou de qualits relles. Eh bien, comme il
est absorb par sa passion, domin par elle, il se rend insupportable 
tous. Ah! je donnerais bien quelque chose pour connatre la coquine qui
s'est empare de lui. Tu n'as pas quelques soupons?

--Comment veux-tu?

--Ah! c'est juste. Heureusement que cela va prendre fin, au moins je
l'espre: ce voyage est un indice favorable; il aura rflchi; et puis
comme d'autre part nous lui avons coup les vivres, sa coquine en voyant
qu'elle ne peut plus l'exploiter l'aura probablement envoy promener.

A ce moment, Marcelle rentra dans la chambre mue et tremblante.

--Qu'as-tu?

--C'est M. Evangelista qui est l, peux-tu le recevoir, maman?

--Mais...

--Je resterais prs de papa.

--Pas du tout, dit Fourcy, descendez l'une et l'autre, et retenez le
marquis aussi longtemps qu'il voudra, j'ai sommeil.

Il ne fut pas difficile de retenir le marquis Collio qui se montra trs
aimable pour Marcelle, trs empress auprs d'elle, sans aucune de ces
exagrations de galanterie italienne qui jusqu' ce jour avaient t
dans ses habitudes.

Marcelle tait radieuse.

Et de son ct madame Fourcy manifestait une franche satisfaction, qui
mettait Evangelista  son aise et lui permettait d'exprimer ce qu'il
sentait et ce qu'il pensait, sous les yeux mmes de madame Fourcy, sans
aucun embarras, en homme qui a pris son parti et qui est heureux de
s'tre dcid.

videmment, il voyait maintenant Marcelle avec d'autres yeux, et il
reconnaissait des qualits et des charmes dans la fille de l'associ de
la maison Charlemont, dont il ne s'tait point aperu quand elle n'tait
que la fille de M. Fourcy tout court: de l  une demande en mariage, il
n'y avait qu'un pas, et en les regardant, en les coutant, madame Fourcy
se disait qu'il serait bientt franchi.

N'avait-elle pas le droit de s'enorgueillir de son ouvrage? Evangelista
tait un homme charmant, qui ferait un excellent mari; et puis il tait
marquis, ce qui  ses yeux avait son prix. Ce n'tait pas seulement
d'une belle fortune qu'elle allait jouir dsormais, mais encore d'un
rang dans le monde et par son mari et par son gendre. Ah! comme elle
avait t sage de se dbarrasser de Robert, et comme elle allait aussi
rompre nettement avec Ladret. Plus de soucis: la paix, le bonheur pour
elle et pour les siens.

Comme la visite d'Evangelista se prolongeait, il en survint une autre
qui dcida le marquis Collio  se retirer, celle de La Parisire.

--Veux-tu que je remonte auprs de pre? demanda Marcelle qui
n'prouvait aucun plaisir  voir et  couter le coulissier.

--Volontiers.

--J'ai reu votre dpche et j'accours, dit La Parisire aussitt que
Marcelle fut sortie du salon.

--Vous m'excusez de n'avoir pas t  Paris; j'ai t retenue par la
maladie de mon mari.

--Vous savez, avec moi, les politesses sont inutiles, je trouve mme que
c'est du temps perdu, et je ne comprends pas qu'on s'amuse  perdre le
temps  un tas de crmonies et de paroles oiseuses: Bonjour, bonsoir,
comment vous portez-vous? Si l'on calculait ce que cela fait au bout de
l'anne et encore mieux au bout de la vie d'un homme, on y renoncerait.
Vous avez besoin de moi. Vous m'appelez, me voici. Au fait, de quoi
s'agit-il.

--Des fonds que je dois vous remettre.

--Je m'en doute bien, et alors vous avez dcid...

--Que je vais vous les remettre.

La Parisire sauta sur sa chaise; videmment il ne s'attendait pas 
cette rponse.

--Si vous voulez me donner un moment, continua madame Fourcy, je vais
aller vous les chercher.

Elle revint bientt, portant le paquet de billets que Robert lui avait
remis.

--Voici trois cent mille francs, dit-elle, le compte y est, si vous
voulez le vrifier.

--Comment! en billets de banque, s'cria la Parisire.

--En quoi donc pensiez-vous que j'allais vous les verser; en sous?

--En valeurs, en titres quelconques que j'aurais ngocis, car je
n'ai jamais eu d'inquitude sur vos ressources; mais du diable si je
m'imaginais que vous aviez trois cent mille francs comme a chez vous!
Mes compliments.

Et il la salua respectueusement.

--Je ne les avais pas, mais on me les devait et je les ai fait rentrer.

--Alors mes compliments  votre crancier; je voudrais bien en avoir
quelques-uns de ce genre.

--J'ai mme fait rentrer une plus grosse somme; et vous me ferez acheter
demain pour cent mille francs de rente trois pour cent, au porteur bien
entendu; je vous verserai l'argent dans la journe.

--Et c'est tout? demanda La Parisire sur le ton de la plaisanterie.

--Mon Dieu, oui. A ce propos je vous dirai que c'est la dernire
affaire que nous faisons ensemble, Heynecart m'a donn une leon qui me
profitera.

La Parisire secoua la tte d'un air incrdule.

--Vous verrez, dit madame Fourcy.

Et aprs qu'il eut compt les billets, elle le congdia.

--Comment! tu n'as pas fait monter La Parisire, demanda Fourcy
lorsqu'elle revint prs de lui.

--Il t'aurait fatigu.

--Et que voulait-il?

--Prendre de tes nouvelles.

--Voil qui est vraiment aimable de sa part, lui qui sacrifie si peu 
la politesse.

Le soir, en rentrant, Lucien rendit compte  son pre de ce qui s'tait
pass  la maison de banque pendant la journe; tout avait march avec
la rgularit ordinaire.

Mais pour lui il avait t surpris par une dpche qu'il avait reue de
Dieppe: cette dpche tait de Robert, qui annonait qu'il allait faire
un voyage en Angleterre: parti  l'improviste sans avoir pu revenir 
Nogent, il priait Lucien de l'excuser auprs de M. et madame Fourcy.

--Du coup il est parti, s'cria Marcelle, bon voyage!

--Quand il reviendra, dit Fourcy, tu verras comme il sera aimable.



XXVIII

La dernire corve que madame Fourcy s'tait impose tait d'aller
chercher les cent mille francs que Ladret lui avait promis. Elle et
bien voulu la retarder et rester  Nogent auprs de son mari; mais elle
ne pouvait pas laisser passer le dlai qu'elle avait fix elle-mme 
Ladret. C'tait pour le samedi qu'elle tait cense avoir besoin de cet
argent; elle ne pouvait donc pas attendre au lundi ou  un autre jour.
Il lui et demand comment elle avait pu effectuer son payement sans le
gros appoint qu'il lui apportait, et la rponse et t difficile, sinon
impossible. Et puis, il avait l'argent aux mains, et il fallait cote
que cote mettre l'occasion  profit. Ce n'tait pas avec lui qu'on
pouvait dire que ce qui est diffr n'est pas perdu.

Elle partit donc en promettant d'tre absente aussi peu de temps que
possible.

--Ne te presse pas, dit Fourcy, je suis bien, et je vais descendre au
jardin o Marcelle me tiendra compagnie, tu ne me laisses pas seul.

Apres le dpart de sa femme, il alla, comme il l'avait dit, s'installer
dans le jardin. Le temps tait  souhait pour un malade, ni trop chaud,
ni trop frais, tempr par une douce brise qui vivifiait l'air.

Il s'allongea dans un fauteuil, les pieds sur une chaise, et Marcelle,
s'tant assise auprs de lui, reprit haut la lecture d'un livre qu'elle
avait commenc le matin.

Soit que le livre ne ft gure amusant, soit que le grand air produist
un effet assoupissant sur lui, au bout d'un certain temps, il
s'endormit.

Marcelle lut encore quelques instants, puis elle baissa la voix
progressivement, puis enfin elle se tut.

Pendant assez longtemps elle resta sans bouger, mais la femme de chambre
s'tant avance pour lui parler, ce fut elle qui se drangea et qui,
marchant doucement sur la pointe des pieds, alla au-devant de la
domestique. Il s'agissait d'une armoire  ouvrir. Alors ayant bien
regard son pre, elle entra dans la maison: il dormait toujours, et
comme du balcon elle pouvait le voir  la place qu'il occupait, elle
crut qu'elle pouvait sans inconvnient le laisser seul pour quelques
instants.

A peine tait-elle entre dans la maison, que la jardinire qui tait en
mme temps la concierge s'avana vers Fourcy, prcdant un jeune homme
assez lgamment vtu, qui portait  la main un petit paquet envelopp
de papier blanc.

Au bruit de leurs pas sur le sable, Fourcy s'veilla.

--Qu'est-ce que c'est?

Le jeune homme s'avana.

--Mon Dieu, monsieur, je suis vraiment fch de vous avoir veill, mais
je ne savais pas que vous dormiez, on m'avait dit que vous tiez dans le
jardin vous reposant, et comme je ne pouvais pas laisser en des mains
trangres ce que j'apporte  madame Fourcy, qui est absente, j'avais
cru que je pouvais demander  vous voir. Je vous fais toutes mes
excuses.

--Ce n'est rien.

Et Fourcy tendit la main pour prendre le petit paquet que la jeune homme
lui remit.

Il tait assez lger ce paquet, et de forme ronde; sous le papier de
l'enveloppe on sentait un couvercle bomb; en tout, cela avait assez
l'air d'une bote de bonbons.

Fourcy l'ayant pris le dposa ngligemment sur une chaise  ct de lui,
tandis que le jeune homme le regardait avec surprise.

A ce moment Marcelle parut dans le jardin, sur le perron de la maison,
mais voyant son pre avec quelqu'un et pensant qu'il tait en affaire,
elle n'avana pas.

--Et de la part de qui dois-je remettre cette bote  ma femme? demanda
Fourcy.

--De la part de MM. Marche et Chabert, bijoutiers.

--Trs bien.

--Je ritre mes excuses  monsieur pour l'avoir drang, mais je ne
pouvais vraiment pas laisser un objet de cette valeur entre les mains
d'une domestique.

Ce fut au tour de Fourcy de regarder le jeune commis avec surprise;
alors celui-ci, se mprenant sur la cause de cette surprise, se hta
d'ajouter:

--Je n'ai certes pas l'intention de mettre en doute la probit de cette
domestique, mais je n'aurais pas os lui confier cet crin que MM.
Marche et Chabert m'avaient recommand, d'ailleurs, de ne remettre qu'
madame Fourcy; madame ou monsieur, c'est la mme chose.

--Vous avez une facture? demanda Fourcy.

--La voici.

Et le commis tira de son portefeuille une facture sur papier rose; elle
tait simplement plie en deux et non sous enveloppe.

Fourcy l'ouvrit, le total lui sauta aux yeux et lui fit pousser un cri.

--Qu'est-ce que cela?

--La facture de rparation du collier.

--On a fait erreur.

--Je ne crois pas; mais si monsieur a des observations  faire je
vais en prendre note; je ne dois pas toucher la facture qui n'est pas
acquitte; je puis assurer monsieur qu'on s'est conform en tout aux
recommandations de madame: les deux diamants qui ont t changs sont
repris au prix qui a t convenu et ceux qui ont t mis en place ont
t choisis par madame qui en a accept le prix; le reste est pour le
travail de rparation, et fix tout au juste, comme c'est l'habitude de
la maison.

Pendant ces explications assez longues, Fourcy avait eu le temps de se
remettre et de se dominer.

--Il suffit.

Le commis recommena ses excuses, et il allait se retirer lorsque Fourcy
le retint.

--A combien estimez-vous ce collier? dit-il en montrant l'crin du
doigt.

--C'est selon.

--Comment cela?

--Je veux dire: est-ce pour en acheter un pareil? ou pour vendre
celui-l?

--Pour en acheter un pareil.

--De cinquante  soixante mille francs; mais c'est un prix en l'air,
monsieur doit le comprendre.

--Parfaitement, je vous remercie.

Cette fois le commis de MM. Marche et Chabert s'en alla.

Alors, Marcelle qui le guettait vint  son pre, mais brusquement, sur
un ton qu'il n'avait jamais pris avec elle, celui-ci la pria de le
laisser seul.

Peine encore plus que surprise, elle le regarda; il tait ple et ses
mains tremblaient.

--Tu es plus mal, s'cria-t-elle.

--Non, laisse-moi, je t'en prie, laisse-moi.

Elle n'osa pas insister; mais elle ne s'loigna que de quelques pas et
elle resta dans le jardin de manire  ne pas quitter son pre des yeux.

Il voulait tre seul pour rflchir, pour raisonner, pour comprendre. Un
collier de diamants de cinquante mille francs appartenant  sa femme!
Une rparation de six mille francs commande par elle! Qu'est-ce que
cela pouvait vouloir dire! C'tait  croire qu'il rvait, ou que la
fivre lui donnait le dlire. Et cependant il tait bien veill, en
pleine ralit. Ce commis venait de lui parler. Il tenait entre ses
mains ce collier.

Alors?

Il cherchait.

Mais il ne trouvait pas de rponses aux questions qui se pressaient, qui
se heurtaient dans sa tte bouleverse.

Il tait vrai que sa femme aimait les pierreries et les bijoux; mais
elle n'avait jamais eu que des pierres fausses.

Comment ce collier valait-il cinquante mille francs?

Il y avait l quelque erreur, quelque mystre qu'il tait fou de vouloir
examiner tant que sa femme n'tait pas l. D'un mot bien certainement
elle lui expliquerait cela. Il fallait donc l'attendre.

L'attendre sans chercher, sans se donner la fivre, sans se laisser
entraner  des explications qui n'expliqueraient rien.

Mais il avait beau se rpter cela, l'angoisse le dvorait.

Alors il appela sa fille et la pria de reprendre sa lecture.

Puis il lui dit de le laisser seul.

Puis il la rappela encore.

Marcelle, en le voyant ainsi, avait t prise d'une inquitude mortelle;
elle avait voulu envoyer chercher le mdecin, mais il s'y tait oppos;
sa mre n'arriverait-elle point  son secours?

Mais elle se fit attendre longtemps encore, et comme la fracheur
commenait  tomber, Fourcy remonta  sa chambre, toujours aussi agit.

Enfin madame Fourcy arriva et Marcelle qui avait l'oreille aux aguets
reconnut son pas dans l'escalier:

--Voici maman.

--Laisse-moi avec ta mre.

Madame Fourcy entra vivement dans la chambre et elle courait  son mari
pour l'embrasser quand, l'ayant regard, elle s'arrta:

--Qu'as-tu? Tu es plus mal.

Il s'tait dit qu'il l'interrogerait de telle et telle manire, et il
avait rgl les questions qu'il lui adresserait, mais il oublia tout
pour courir immdiatement  la question qui l'avait si horriblement
angoiss.

--Comment as-tu un collier en diamants qui vaut cinquante mille francs?

Elle resta syncope, et ce ne fut qu'au bout de quelques instants
qu'elle retrouva la parole:

--Que veux-tu dire? balbutia-t-elle.

--Un commis de MM. Marche et Chabert t'a rapport un collier? d'o te
vient-il?

Pendant qu'il parlait, elle avait eu le temps de se remettre et de
rflchir, cependant elle n'avait pas encore pu prparer sa rponse.

--Ah! mon pauvre Jacques, dit-elle, dans quel tat je te retrouve.

--Ce collier!

Elle hsita.

--Il y a l une erreur, n'est-ce pas? demanda-t-il d'un ton suppliant:
explique-moi, parle.

Elle se dcida:

--Je vois bien qu'il faut tout te dire, si pnible, si honteux que cela
soit pour moi.

--Mon Dieu!

--Tu te souviens de toutes les difficults que tu as opposes 
M. Esserie quand il a voulu que la maison Charlemont se charge de
l'mission de son affaire d'Algrie et tu te souviens aussi de toutes
mes instances pour te dcider  prendre cette mission; eh bien, ce
collier a t ma rcompense, M. Esserie me l'a offert quelques mois
avant sa mort.

--Et tu ne m'en as rien dit!

--Je n'avais pas os tout d'abord; et puis,  mesure que le temps s'est
coul, j'ai moins os encore; ah! j'ai bien souffert je t'assure; et
je me suis demand bien souvent si tu ne voyais pas que je te cachais
quelque chose; il me semblait que tu allais m'interroger, et alors je me
serais confesse, comme je me confesse en ce moment.

Il laissa chapper un profond soupir de soulagement; et l'attirant  lui
il l'embrassa.

--Ah! Genevive, quel mal tu m'as fait! Appelle Marcelle que je
l'embrasse, car j'ai t bien dur pour elle, la pauvre enfant; comme on
est injuste et cruel quand on souffre!



XXIX

Cette motion ne devait pas tre la seule de la journe.

Aprs le dner Fourcy voulut que Lucien lui rendt compte ce ce qui
s'tait pass  la maison de banque.

--Cela va te fatiguer, dit madame Fourcy, tu as besoin de repos.

--Il est vrai que j'ai besoin de calme, et grandement, mais le meilleur
moyen de me le donner, c'est de m'assurer que tout est en ordre; j'en
dormirai mieux. Va, Lucien.

Et Lucien commena ses explications; il avait apport des lettres,
des notes, il les lut  son pre qui, couch dans son lit, coutait
attentivement, tandis que madame Fourcy et Marcelle  l'autre bout de
la chambre travaillaient silencieusement autour d'un guridon, sous la
lumire de la lampe.

Comme cela durait depuis assez longtemps dj, madame Fourcy s'approcha
du lit.

--Tu vas te fatiguer, dit-elle.

--Nous avons bientt fini, donne-moi le cahier des mandats blancs, une
plume, de l'encre, et tout de suite aprs je dors.

Elle passa dans sa chambre et presque aussitt, elle revint apportant le
cahier que son mari lui avait demand.

Alors, celui-ci s'asseyant sur son lit et se faisant donner un petit
pupitre, se mit  remplir les souches restes au cahier, en consultant
et en copiant les pices de caisse que Lucien lui tendait.

--Aprs? dit-il tout  coup.

--C'est tout.

--Comment c'est tout?

--Tu vois, dit Lucien, montrant la dernire pice qu'il venait
d'appeler; je suis au bout.

--Tu te seras tromp, recommence.

Lucien recommena, lisant les pices de caisse, tandis que Fourcy
suivait sur les souches du cahier.

--Tu vois bien qu'il manque un mandat, dit Fourcy.

--Tu m'en as donn dix hier, six ce matin, en tout seize.

--Il y en a eu dix-sept de dtachs du cahier.

Et Fourcy compta les souches.

Puis passant le cahier  son fils:

--Compte toi-mme, dit-il.

Lucien fit ce compte et comme son pre il trouva dix-sept.

--Comment cela peut-il se faire? demanda-t-il.

Fourcy ne rpondit pas  cette interrogation, mais d'une voix
frmissante, il dit:

--Donne-moi le cahier et appelle toi-mme les numros d'aprs les pices
de caisse.

Vivement Lucien fit ce que son pre lui demandait.

--Tu vois, dit celui-ci, que le mandat qui manque porte le numro
30,150; il se trouve donc entre les dix que je t'ai donns hier et les
six de ce matin.

--Voil qui est extraordinaire, murmura Lucien.

--Cela est.

Madame Fourcy et Marcelle s'taient approches du lit, elle coutaient
ces paroles qui s'changeaient rapidement, qui volaient entre le pre et
le fils.

--Comment t'expliques-tu cela? demanda madame Fourcy  son mari.

--Je ne m'explique rien, je cherche, rpondit Fourcy.

Et en mme temps il attacha ses yeux sur son fils, le regardant
attentivement, le sondant.

Sous ce regard Lucien se troubla et un flot de sang lui empourpra le
visage.

--Tu ne m'as bien donn que dix mandats hier, dit-il, tu les as compts
toi-mme et je les ai compts aussi, voici la note qui constate qu'ils
ont t remis tous les dix  la caisse; pour aujourd'hui voici celle qui
constate la remise des six que tu m'as fait porter ce matin.

Il y eut un moment de lourd silence, ni Fourcy ni madame Fourcy ne
regardaient leur fils, seule Marcelle tenait ses yeux tourns vers son
frre.

Ce fut seulement aprs quelques secondes terriblement longues que Fourcy
reprit la parole, mais cette fois pour s'adresser  sa femme, et aux
premiers mots qu'il pronona il fut facile de voir qu'un travail s'tait
opr dans son esprit et que d'une premire ide  laquelle il n'avait
pas pu se tenir, il tait pass  une autre.

--Hier matin, n'est-ce pas, dit-il, aussitt aprs avoir sign les
mandats je t'ai remis le cahier?

--Oui.

-Qu'en as-tu fait?

--Je l'ai port dans ma chambre.

--Tout de suite?

--Tout de suite.

--Et tu l'as enferm dans ton petit bureau?

--Oui... c'est--dire que je l'ai mis sur mon bureau qui tait ouvert 
ce moment.

--As-tu ferm le bureau?

--Oui...

--Tu n'en es pas sre?

--Oui,... au moins je le crois.

--Tout de suite?

--Je crois que oui; en tous cas je n'ai pas quitt ma chambre, ou si je
l'ai quitte un instant 'a t pour venir dans celle-ci.

--Tu n'as pas oubli tes clefs sur ton bureau?

--Cela non, j'en suis certaine.

--Et ce matin?

--Ce matin, je t'ai donn le cahier quand tu me l'as demand, et je l'ai
remis aussitt dans le bureau.

--Tu l'as trouv ferm quand tu as voulu prendre le cahier?

--Ferm  deux tours, je m'en souviens parfaitement.

--C'est incomprhensible, dit Fourcy qui se laissa aller sur l'oreiller.

--Tu vois, dit madame Fourcy, tu vas te donner un violent accs de
fivre, je t'en prie, calme-toi; ce mandat ne peut pas avoir disparu
tout seul; il se retrouvera demain, sois-en certain; il y a l quelque
erreur, peut-tre une niaiserie.

--Veux-tu que j'aille  Paris? demanda Lucien.

--Tu ne trouverais personne ce soir, dit madame Fourcy, il faut attendre
 demain. Je t'en prie, Jacques.

Et par de douces paroles, comme on fait avec les enfants malades, elle
s'effora de le calmer et de le persuader qu'il devait dormir.

Dormir! Il en avait bien envie vraiment. Cependant, il ne rpondit rien,
et il parut se rendre aux raisons qu'elle lui donnait.

Elle crut qu'elle l'avait convaincu, et comme il ne parlait plus, elle
pensa qu'il dormait. Alors, de peur de l'veiller, ils sortirent tous
les trois de sa chambre.

Mais il ne dormait point et quels que fussent ses efforts pour se
calmer, pour ne pas penser, il ne trouvait point le sommeil.

Comment expliquer cette trange disparition? c'tait la question qu'il
agitait; la tournant dans tous les sens, l'examinant sous toutes ses
faces, sans pouvoir la rsoudre autrement qu'en admettant que ce mandat
qui manquait avait t drob, qu'on l'avait dtach de la souche.

Mais pour cela il avait fallu qu'on et le cahier entre les mains et
personne ne l'avait touch  l'exception de sa femme et de son fils.

C'tait toujours l qu'il s'arrtait, la tte en feu, le coeur serr,
les entrailles tenailles.

Car enfin, malgr tout ce qu'il pouvait se dire, il y avait un fait qui
l'crasait de tout son poids et dont tous les raisonnements du monde ne
pouvaient pas le dbarrasser: un mandat avait disparu.

Les heures s'coulrent, le sommeil ne vint pas.

Enfin, n'y tenant plus, il descendit doucement de son lit, et  pas
touffs, il alla couter  la porte de la chambre de sa femme: aucun
bruit, sa femme dormait.

Alors il passa une robe de chambre et, allumant une bougie  sa
veilleuse, il ouvrit sa porte avec prcaution, puis marchant lgrement,
il monta  la chambre de son fils qui tait au second tage.

La porte n'tant point ferme en dedans, il n'eut qu' tourner le bouton
pour entrer: le bruit que fit le pne dans la gche rveilla Lucien qui
se dressa vivement sur le coude et regarda effar autour de lui en homme
surpris dans son premier sommeil.

En voyant son pre ple et les traits contracts, il poussa un cri:

--Tu es plus mal.

Il allait sauter  bas du lit, mais son pre le retint.

--Non, dit-il, j'ai  te parler.

Alors Lucien le regarda et il fut effray de l'altration de ses
traits; jamais il ne lui avait vu cette expression de souffrance et de
dsolation.

--Tu n'aurais pas d te lever, dit-il tendrement, il fallait me faire
appeler, je serais descendu; tu vas gagner froid; descendons ensemble,
tu te recoucheras et tu me parleras de dedans ton lit; moi je ne suis
pas malade.

Le visage de Fourcy se dtendit, mais ce ne fut qu'un clair.

--C'est du mandat, dit-il, que j'ai  te parler.

--Tu as une ide?

Fourcy hsita un moment, puis d'une voix basse:

--Oui, dit-il.

--Eh bien?

Mais Fourcy ne parla pas, pendant longtemps il resta les yeux attachs
sur son fils.

--Il est certain, dit-il enfin, que le cahier n'a pass que par les
mains de ta mre... et par les tiennes.

--Eh bien? balbutia Lucien.

Mais Fourcy ne put pas continuer comme il avait commenc par dductions
mthodiques, un lan l'entrana:

--Tu as toujours t un bon garon, dit-il, honnte et loyal, mais tu es
jeune, tu as pu cder  des suggestions... Tu t'es peut-tre trouv dans
une position grave.

--Pre! s'cria Lucien haletant.

--Oui, c'est ton pre qui te parle, un pre qui t'aime tendrement et qui
trouverait dans son amour paternel...

Mais Lucien ne le laissa pas continuer:

--Toi, s'cria-t-il, c'est toi qui...

Dj sous l'clair du regard de son fils, Fourcy avait dtourn les yeux
dans un mouvement de confusion, ce cri acheva de le bouleverser.

Se jetant sur son fils il lui posa la main sur la bouche.

--Non, s'cria-t-il, ne prononce pas ce mot que je n'aurais jamais d
prononcer moi-mme; j'ai foi en toi, mon fils, mon cher enfant.

Et le prenant dans ses deux bras, il l'embrassa passionnment.

Puis lui passant la main sur les cheveux avec un geste qui avait la
douceur d'une caresse maternelle:

--Pardonne-moi, dit-il, c'est la fivre qui m'a affol.

Ce fut Lucien qui  son tour le prit dans ses bras et l'embrassa.

--Nous chercherons demain ensemble, dit-il, et nous trouverons; pour ce
soir laisse-moi te reconduire et te recoucher.

Mais Fourcy ne voulut pas le laisser entrer dans sa chambre.

--Ta mre nous entendrait; que lui dirions-nous?



XXX

La mort seule aurait pu empcher Fourcy d'aller le lendemain  Paris; il
se trouva avec Lucien  l'ouverture des bureaux de la banque.

La vrification fut courte; la caisse n'avait bien eu aux mains que
seize mandats; le dix-septime dtach de la souche et portant le numro
30,150 ne figurait nulle part.

Fourcy, Lucien et le caissier principal coururent  la Banque de France
pour continuer les recherches commences; car ce n'est pas l'habitude de
la Banque de France de prvenir jour par jour ses clients des payements
qu'elle fait pour eux et c'est tous les vingt jours seulement qu'il y a
une vrification contradictoire de la part de la Banque et du titulaire
du compte courant.

La recherche fut facile: le mandat 30,150 tait de trois cent mille
francs, sign Fourcy et acquitt par James Marriott.

Le vol tait manifeste.

Par qui avait-il t commis?

On interrogea les employs de la premire caisse; mais il y et
contradiction dans les rponses qu'on en put tirer.

Pour les uns ce James Marriott tait un jeune Anglais de grande taille 
l'air raide et brutal.

Pour un autre ce n'tait pas un jeune homme, c'tait au contraire un
vieillard  cheveux blancs qui avait toute la tournure d'un patriarche.

Et personne ne voulait dmordre de son opinion.

--Je me souviens parfaitement qu'il avait les cheveux noirs.

--Et moi qu'il les avait blonds.

--Et moi qu'il les avait blancs.

A ct de ces observateurs il y avait des employs qui ne se rappelaient
rien et qui n'avaient pas fait attention  la couleur des cheveux
de James Marriott, ni  sa taille, ni  son ge, ayant d'autres
proccupations en tte que de regarder les gens qui dfilaient devant
les guichets.

Une autre question qui se prsentait tait celle de savoir si la
signature de Fourcy tait vraie ou fausse: les employs de la Banque
soutenaient qu'elle tait vraie et qu'entre cette signature et celle des
seize autres mandats il n'y avait aucune diffrence apprciable; Fourcy
convenait de cette parfaite ressemblance, mais il ne reconnaissait pas
cette signature cependant comme la sienne, et la preuve qu'il donnait,
aussi bien qu'il se la donnait  lui-mme, il la trouvait dans ce fait
que les mots trois cent mille francs taient ou plutt semblaient
crits par lui; il avait sign des mandats, cela tait certain, il avait
mme rempli les blancs sur plusieurs, cela tait certain aussi: mais ce
qui tait tout aussi certain, c'tait que sur aucun il n'avait crit les
mots trois cent mille francs; donc la signature n'tait pas plus de
sa main que l'inscription, elles taient l'une et l'autre l'oeuvre d'un
faussaire habile.

Mais alors comment ce faussaire avait-il pu se procurer ce mandat blanc?
C'tait la question qui se posait pour lui, comme pour les autres.

Lorsqu'il avait t question d'avertir la police, Fourcy avait manifest
une certaine rpugnance  recourir  son aide, ce qui avait grandement
surpris son caissier et les employs de la Banque de France, cependant
il avait cd; alors aprs toutes les explications donnes, la question
de la police avait t la mme:

--Comment le faussaire avait-il pu se procurer le mandat qu'il avait
sign et rempli?

Et Fourcy n'avait pu rpondre que ce qu'il se rpondait depuis la
veille, c'est--dire qu'il n'y comprenait rien.

Le premier jour, il avait sign dix mandats, le second, il en avait
sign six, en tout seize, et cependant dix-sept avaient t dtachs de
la souche.

--Entre quelles mains le cahier avait-il pass?

Entre les siennes et aussi entre celles de sa femme et de son fils.

Lucien prsent n'avait pas pu s'empcher de dtourner les yeux, et  la
rougeur qui tout d'abord avait empourpr son visage avait brusquement
succd une pleur mortelle: si son pre qui le connaissait et l'aimait
avait pu le souponner, ces gens ne le pouvaient-ils pas bien mieux
encore? il leur fallait un coupable.

--Et dans ces conditions vous n'avez pas de soupons sur quelqu'un?

--Je n'en ai pas.

--Et cependant?

--Il y a un coupable. videmment. Mais quel est-il, o est-il? je
l'ignore et c'est ce que je vous demande de chercher.

--Nous le chercherons, et il est  croire que nous le trouverons.

Lucien aurait voulu que son pre rentrt aussitt  Nogent, mais avant
de quitter Paris, Fourcy avait besoin de voir M. Charlemont  qui il
devait annoncer ce vol.

Il se rendit donc rue Royale.

--Veux-tu que je monte avec toi? demanda Lucien.

Mais cette offre que son affection filiale lui inspirait n'tait pas
sans le troubler; quelle contenance prendrait-il si M. Charlemont le
regardait avec les mmes yeux que les gens de la police? Si fort qu'il
ft de sa loyaut et de son innocence, il sentait trs bien qu'on
pouvait, que mme on devait le souponner et cela lui causait de lches
angoisses.

Mais Fourcy n'accepta pas son secours:

--Je passerai au bureau avant de rentrer et si j'ai besoin de toi tu
m'accompagneras.

Justement, M. Charlemont venait de rentrer.

--Toi  Paris! dit-il en voyant entrer Fourcy, tu vas mieux alors?

Mais en le regardant, il comprit qu'il devait se tromper: Fourcy tait
ple, ses yeux avaient une fixit trange, les sourcils se tenaient
relevs et des rides profondes creusaient des sillons dans le front.

--Serais-tu plus mal? demanda M. Charlemont.

--Je suis sous le coup d'une motion terrible; on vient de nous voler
trois cent mille francs.

--Oh! oh! et comment cela?

Fourcy expliqua ce comment, ou plutt il expliqua qu'il ne pouvait rien
expliquer.

M. Charlemont tait beau joueur, il avait perdu et gagn des sommes
considrables sans se laisser jamais mouvoir; il couta donc le rcit
de Fourcy sans se troubler, en le suivant de point en point, et en le
classant mthodiquement dans sa mmoire.

--On t'a drob un mandat, dit-il, lorsque Fourcy fut arriv au bout de
son rcit, c'est clair comme le jour.

--Ce qui n'est pas clair, c'est la faon dont le vol a t commis.

--Tu dis que personne n'a eu le cahier de mandats, entre les mains?

--Personne autre que ma femme et que Lucien.

--C'est l ce que j'appelle personne, ce n'est pas ta femme qui a
dtach un de ces mandats.

--videmment.

--Ce n'est pas non plus Lucien.

Fourcy laissa chapper un soupir de soulagement.

--Ton fils est un loyal garon et le souponner serait une indignit
aussi bien qu'une absurdit.

M. Charlemont avait jusque-l parl nettement avec son ton ordinaire,
mais il baissa la voix et il hsita dans ses mots comme s'il les
cherchait.

--Pour que ce mandat ait t drob, il faut qu'on l'ait pris dans le
bureau de ta femme.

--Mais qui?

--Probablement ce n'est pas un domestique, car je ne crois pas que tu
aies des domestiques qui connaissent les mandats blancs et l'usage qu'on
en peut faire. C'est donc quelqu'un qui connat les affaires de banque.
N'est-ce pas ton sentiment?

Fourcy n'osa pas rpondre.

M. Charlemont baissa encore la voix et s'approchant de Fourcy:

--O tait Robert? dit-il.

Fourcy poussa un cri.

--Mon cher monsieur Amde, ne laissez pas votre esprit aller jusqu'
une pareille supposition, vous en seriez trop malheureux; vous ne savez
pas quelle honte et quels remords ce serait pour vous. Ce que vous me
disiez tout  l'heure de mon fils, je vous le rpte en l'appliquant au
vtre: Robert est un loyal garon, le souponner serait une indignit.

--Depuis que nous nous sommes vus, j'ai eu la visite de Robert; sais-tu
ce qu'il m'a demand? Trois cent mille francs pour la femme qu'il aime.

--Trois cent mille francs, murmura Fourcy atterr.

--Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai demand: o tait Robert?

Mais Fourcy ne resta pas longtemps ananti sous cette rvlation, peu 
peu il se redressa.

--Soyez sr, dit-il, qu'il n'y a l qu'une mystrieuse concidence, rien
de plus; de ce qu'il vous a demand trois cent mille francs et que c'est
de trois cent mille francs aussi qu'on a fait ce faux mandat, il ne
s'ensuit pas qu'il est l'auteur de ce faux.

--Tu conviendras que les apparences l'accusent avec une force terrible.

--Mais d'autre part elles le dfendent aussi, car il y avait
impossibilit matrielle  ce qu'il pt prendre ce mandat, si l'on admet
qu'il en tait capable, ce que pour moi je n'admettrai jamais.

--O sont-elles ces impossibilits? n'habitait-il pas chez toi?

--Le cahier de mandats a t plac par ma femme dans son bureau ferm 
clef.

--Et si ta femme n'a pas bien ferm ce bureau, ou si elle a laiss la
clef sur la serrure?

--Mais ce bureau est dans la chambre de ma femme, et cette chambre est
en communication directe avec la mienne par une porte qui est reste
ouverte, ma femme et ma fille ne m'ont pas quitt. Enfin c'est
avant-hier matin que j'ai dtach les dix mandats prcdant le 30,150,
et c'est avant-hier matin aussi que Robert a quitt Nogent.

--Justement, ne l'a-t-il pas quitt aprs avoir dtach le mandat?

--Mais je vous explique prcisment que c'est impossible, puisque entre
le moment o j'ai remis le cahier  ma femme pour qu'elle le serre et
celui o Robert a quitt la maison, on ne pouvait pas entrer dans la
chambre sans que nous nous en apercevions, ma femme, ma fille et moi.

--Il ne s'est pas dtach tout seul, n'est-ce pas? Eh bien, comme il
faut que quelqu'un l'ait dtach, si ce n'est pas Robert, c'est ta femme
ou ta fille, ou mme toi. Choisis maintenant. Pour moi, par malheur, je
ne peux pas hsiter.

--Jamais je ne souponnerai Robert.

--Mais cette fuite...

--Ce voyage.

--Fuite ou voyage; son brusque dpart n'est-il pas une nouvelle charge
contre lui? C'est un grand malheur, mon pauvre Fourcy, que tu aies eu
l'ide de prvenir la justice.

--Mais la Banque de France l'aurait prvenue.

--Je veux dire que c'est un malheur que nous n'ayons pas pu cacher ce
vol. Mes ides l-dessus sont depuis longtemps fixes; ne jamais se
plaindre, ne jamais convenir qu'on a t vol. Maintenant comment
arrter la justice? Jusqu'o ira-t-elle?



XXXI

Tout d'abord cette justice que M. Charlemont redoutait ne parut pas
faire grand'chose; un commissaire aux dlgations judiciaires alla
 Nogent plusieurs fois, puis il vint aux bureaux de la rue du
Faubourg-Saint-Honor; et ce fut tout, au moins en apparence.

Mais par contre dans le public, surtout dans le monde de la finance,
parmi les employs de la maison Charlemont et parmi les amis et les
connaissances de la famille Fourcy, les suppositions allrent grand
train, avec toutes sortes d'explications, chacun ayant la sienne qui
naturellement tait la seule bonne.

Les dtails du vol avaient t connus, rpts et colports, et tout
le monde savait comment les choses s'taient passes, ou tout du moins
comment Fourcy expliquait qu'elles avaient d se passer.

Un mandat avait disparu, c'tait l le fait connu.

Qui l'avait pris? c'tait l-dessus que couraient les commentaires.

--Pourquoi ne serait-ce pas le fils Fourcy?

--Oh!

--Il a eu le cahier entre les mains, et il peut trs bien en avoir
dtach un mandat qu'il aura sign du nom de son pre et rempli.

--C'est un honnte garon.

--Il peut avoir t entran par une femme, ou bien par quelque dette de
jeu; et il aura perdu la tte. Cela se voit tous les jours, des honntes
garons qui donnent tout  coup un dmenti  leur honntet, et qui vont
jusqu'au vol pour satisfaire leur passion.

--Ce n'est pas un garon passionn.

--En tous cas c'est un garon qui connat les affaires de banque, et
vous, avouerez avec moi que le vol n'a pu tre commis que par quelqu'un
au courant du mcanisme de ces mandats blancs, d'autre part vous
avouerez aussi qu'ayant eu le cahier de mandats entre les mains il a pu
cder  la tentation d'en prendre un.

--C'est un Anglais qui l'a touch.

--Un Anglais, ou un Franais, ou un Italien, ou un Allemand, les
employs de la Banque varient, et puis quand ce serait rellement un
Anglais, n'est-il pas possible que ce garon ait pris un Anglais pour
complice?

Bien que Lucien n'entendt aucun de ces propos, il n'tait pas moins
cruellement malheureux de cette situation, et personne plus que lui ne
souhaitait qu'on trouvt au plus vite le vrai coupable. Quand on le
regardait, il s'imaginait qu'on cherchait en lui quelque chose qui
traht sa culpabilit, et qu'on voulait voir comment tait fait un
voleur. Quand on ne le regardait point, ou bien quand on parlait bas en
sa prsence, quand on se taisait tout  coup au moment o il arrivait
quelque part, il tait convaincu que c'tait de lui qu'il tait question
et qu'on l'accusait. Quand on l'interrogeait franchement sur les dtails
du vol, c'tait bien pire encore, et souvent il se troublait par les
efforts mmes qu'il faisait pour paratre calme. Avait-il bien racont
cette fois les choses comme il les avait dj racontes sans y changer
un mot? Ne prendrait-on pas ce changement pour une contradiction? Une
contradiction, n'tait-ce pas une preuve de culpabilit? Puisque son
pre qui le connaissait et qui l'aimait avait bien pu le souponner,
comment des gens qui ne le connaissaient pas et qui ne l'aimaient pas
auraient-ils assez foi en lui pour ne pas le juger sur les apparences
qui, il s'en rendait compte, devaient le condamner? Il ne pouvait pas
prendre les devants et dmontrer son innocence. Il ne pouvait mme pas
se dfendre, puisqu'il n'tait pas ouvertement attaqu.

A la vrit tous les soupons ne se portaient pas sur Lucien et quand on
disait qu'il avait eu le cahier de mandats entre les mains, il y avait
des personnes qui faisaient remarquer qu'il n'avait pas t le seul dans
ce cas.

--Pourquoi le souponner, ce jeune homme?

--Ce n'est pas le souponner que constater qu'il a pu s'il l'a voulu, et
s'il en tait capable, dtacher ce mandat de sa souche.

--Il n'est pas le seul; son pre, sa mre aussi ont pu le dtacher.

--Oh! le pre. Pourquoi aurait-il employ ce moyen dangereux? s'il
voulait voler, ne pouvait-il pas prendre dans la maison Charlemont et
avec toute scurit pour lui une somme beaucoup plus importante? Un
homme dans la situation de Fourcy ne s'amuse pas  voler trois cent
mille francs. Et puis c'est le plus honnte homme du monde.

--Et la mre?

--Allons donc!

--N'tait-ce pas elle qui avait la garde des mandats? Avez-vous vu
quelquefois une femme ayant  payer la note de son couturier ou de son
bijoutier?

--Non.

--Eh bien, moi, j'en ai connu: capables de tout, d'un vol aussi bien que
d'un assassinat.

--Madame Fourcy est toujours trs simple, cela est un fait.

--Sur elle, oui, je vous l'accorde, mais chez elle? A Paris? A Nogent?
Est-ce que c'est avec les cinquante ou soixante mille francs que gagne
son mari qu'elle a pu runir et payer le mobilier luxueux qui se trouve
dans ses deux maisons?

--Il y a longtemps qu'elle l'a achet, ce mobilier.

--L'avait-elle pay?

Et sur ce thme chacun brodait une histoire; ceux qui autrefois
s'taient tonns qu'elle et un tapis de vingt mille francs dans son
salon, des tapisseries des Gobelins, des sirnes au bas de son escalier,
des cantonnires en brocatelle, des vases Mdicis en porcelaine de
Svres, des fanaux de galre, ceux-l s'criaient d'un air triomphant:

--Vous souvenez-vous de ce que je vous disais autrefois?

--Vous aviez peut-tre raison.

--Comment, si j'avais raison?

--Qui aurait cru cela!

--Moi.

--Une honnte femme, une mre de famille!

--Quand elles s'y mettent, ce sont les pires.

--Je ne croirai jamais cela.

Nombreux taient ceux qui ne voulaient pas croire cela, mais rares
taient ceux qui ne parlaient pas de ce vol et qui ne cherchaient pas 
l'expliquer d'une faon raisonnable ou absurde.

Ainsi colports et enjolivs par l'imagination, l'envie ou la
malveillance, ces bruits taient devenus une sorte de rumeur publique
qui enveloppait la famille Fourcy:  Paris,  Nogent, partout on ne
parlait que du vol de ces trois cent mille francs.

Mais dans le monde qui de prs ou de loin touchait aux Charlemont, on ne
s'en occupait pas moins.

Seulement, de ce ct ce n'tait pas Lucien ou Madame Fourcy qui
fournissaient le sujet des conversations, et ce n'tait pas sur eux que
les soupons tombaient, c'tait sur Robert.

Et ceux  qui il s'tait adress pour emprunter les trois cent mille
francs, qu'il avait vainement cherchs, ne manquaient pas de faire
remarquer la concidence curieuse qui existait entre cette tentative
d'emprunt et ce vol.

--La mme somme, est-ce drle, hein!

--En tous cas, la rencontre est vraiment extraordinaire.

--Au moment mme o il cherche  tout prix trois cent mille francs, on
les vole  son pre.

--Et notez que c'est chez Fourcy que le vol est commis; c'est--dire
dans la maison mme o habitait  ce moment Robert Charlemont.

--Cependant il faut noter que si des charges s'taient leves contre ce
jeune homme, ou mme simplement des prsomptions, on n'aurait pas t
assez maladroit pour dnoncer ce vol  la justice.

--Mais il parat que ce n'est pas M. Charlemont qui a dclar le vol 
la police, ce n'est pas non plus Fourcy intress cependant  ce qu'on
trouvt le voleur, c'est la Banque de France; il parat mme que Fourcy
a manifest une certaine rpugnance  faire sa dclaration.

--Cela est caractristique.

--videmment il avait des soupons et il craignait qu'on dcouvrt la
vrit. A-t-il fait cette dclaration sincrement, a-t-il tout dit?
N'a-t-il rien voulu cacher? Vous savez comme il est dvou aux
Charlemont, n'a-t-il pas arrang les choses pour dpister les
recherches? Il est homme  faire cela. Il se laisserait mme, je crois,
souponner sans se dfendre pour viter une honte au nom de Charlemont
qu'il vnre.

--Il est trange aussi que Robert Charlemont ait quitt Paris le jour
mme du vol.

--O est-il?

-- l'tranger.

--O cela?

--On n'en sait rien; il a envoy une dpche de Dieppe pour dire qu'il
passait en Angleterre et depuis on est sans nouvelles de lui.

--Il est seul, ou bien avec la lemme qui lui faisait emprunter trois
cent mille francs?

--On ne sait pas.

--Mais cette femme, quelle est-elle? Une cocotte? Une femme marie?

--Personne ne la connat, et c'est l ce qu'il y a de vraiment
mystrieux dans cette affaire. Il n'a jamais parl de cette femme, et
c'est une discrtion rare chez un jeune homme de dix-neuf ans.

--C'est qu'il ne pouvait pas le faire sans la compromettre.

--Ce n'est donc pas une cocotte?

--Sans doute; mais d'autre part ce n'est pas non plus une honnte femme,
car on ne vole pas pour une honnte femme; sans compter qu'il avait dj
dpens pour elle, avant cette affaire des trois cent mille francs, plus
de quatre cent mille francs.

--Si ce n'est pas une honnte femme, c'est au moins une habile femme;
elle va bien.

--Peut-tre; car il n'y a pas besoin d'tre habile avec les gens du
temprament du jeune Charlemont: les passionns comme lui font des
folies naturellement, sans qu'on les pousse, d'eux-mmes, pour le
plaisir de les faire, et pour prouver  celle qu'ils aiment, aussi bien
que pour se prouver  eux la grandeur de leur passion.

--Au moins a-t-elle t habile de prendre pour amant un garon de ce
temprament.

--Cela oui, et il est  croire qu'elle l'avait tudi avant de se faire
aimer de lui; car c'est elle qui s'est fait aimer, soyez-en sr; Robert
Charlemont est aussi timide que passionn et si elle n'avait pas t 
lui, il est certain que lui n'aurait point os aller  elle. Elle l'a
pris.

--Alors il est probable qu'elle le gardera, les timides sont aussi les
fidles.

--Dans ce cas elle n'a pas t habile de se faire donner ces trois cent
mille francs, car avec de la prudence et une sage lenteur elle aurait pu
tirer de lui une bonne partie de la fortune des Charlemont, ou tout au
moins la fortune entire de madame Charlemont, que Robert va bientt
recueillir: elle a gorg la poule aux oeufs d'or.



XXXII

Quand madame Fourcy avait appris la disparition du mandat, elle n'avait
point eu une seconde d'hsitation, c'tait Robert qui l'avait pris.

Pour elle il avait t facile de reconstituer les choses telles qu'elles
s'taient passes.

Robert s'tait introduit dans sa chambre par le balcon; il avait vu le
cahier de mandats sur le bureau; il en avait dtach un, puis aprs
l'avoir sign et rempli, il avait touch trois cent mille francs  la
Banque, et aussitt il tait revenu  Nogent pour lui remettre les
billets.

Elle le suivait comme si elle l'avait vu de ses yeux.

Ainsi il avait t sincre quand il avait dit qu'il donnerait son
honneur pour elle et qu'il commettrait un crime.

Son honneur, c'tait affaire  lui.

Mais son crime c'tait affaire  lui et  elle.

Pour lui, il s'arrangerait avec son pre, elle n'avait pas  en prendre
souci autrement.

Mais pour elle, dans quelle situation prilleuse il la mettait!

Jamais elle n'en avait travers de plus grave.

On allait chercher le coupable.

Si on le trouvait, on chercherait ce qui l'avait pouss  tre coupable.

Et alors?

Alors on arriverait jusqu' elle, facilement, tout droit.

C'est--dire qu'elle serait perdue.

Et cela au moment mme o elle allait enfin pouvoir jouir de la vie
qu'elle avait toujours souhaite.

Cela tait invraisemblable, absurde, inique, odieux, une infamie, une
monstruosit et cependant cela tait ainsi.

Heureusement Robert n'tait pas en France, on ne pouvait pas
l'interroger, le faire parler, l'amener  se trahir, et elle avait au
moins le temps d'envisager froidement la situation et de chercher les
moyens pour en sortir  son avantage.

Elle avait donc rflchi, elle avait donc cherch, mais elle n'tait
arrive qu' cette conclusion dsesprante qu'elle ne pouvait rien,
puisqu'elle ne savait mme pas o il tait.

Elle avait habilement interrog Lucien, mais celui-ci, depuis la dpche
de Dieppe, n'avait rien reu, et il ne savait pas o pouvait se trouver
son camarade, qui, depuis son brusque dpart, n'avait donn de ses
nouvelles  personne.

Alors, elle avait fait causer son mari pour apprendre de lui si M.
Charlemont recevait des lettres de Robert. mais M. Charlemont ignorait
compltement ce que son fils tait devenu.

Et avec toutes sortes de prcautions et de rticences, Fourcy avait
avou  sa femme, car il n'avait pas de secret pour elle, que cette
disparition de Robert, loin d'tre un chagrin pour M. Charlemont, lui
tait un soulagement.

--Croirais-tu qu'il souponne Robert de m'avoir drob ce mandat;
j'ai eu beau lui expliquer, lui prouver que c'tait impossible, il le
souponne. Et pour justifier ce soupon il s'appuie sur ce fait que la
veille Robert tait venu lui demander trois cent mille francs pour cette
misrable femme qu'il aime...  la folie. Tu comprends qu'il ne peut y
avoir l qu'une concidence fatale; mais aux yeux de M. Charlemont elle
est crasante pour son fils. Quant  moi, je ne partagerai jamais ces
soupons, jamais; Robert est un garon passionn, exalt, qui peut aller
loin pouss par la passion, mais jamais jusqu'au crime. Et toi, qu'en
penses-tu?

--Je pense que ces soupons ne reposent sur rien, si ce n'est sur la
colre d'un pre justement indign par la conduite de son fils.

--Comme voil bien le langage de la raison et du coeur, s'cria Fourcy,
je voudrais que M. Charlemont t'entendt; mais je lui rpterai tes
paroles; il ne faut pas qu'il se laisse ainsi entraner par cette colre
indigne, car tu comprends que cela lui est une affreuse douleur, est-il
rien de plus horrible que d'accuser son fils? et puis cela est injuste
envers ce pauvre garon qui n'est pas, qui ne peut pas tre coupable.

--videmment.

Alors elle s'tait retourne vers son fils et avec de longs dtours,
elle lui avait expliqu que si Robert donnait de ses nouvelles, il
serait peut-tre sage de lui crire de ne pas revenir  Paris avant que
le temps n'et calm la colre de M. Charlemont.

--Tu comprends, n'est-ce pas, que si M. Charlemont laissait paratre ses
soupons... insenss, cela provoquerait une scne terrible entre le pre
et le fils et une rupture entre eux: tandis que si Robert ne revient pas
tout de suite, M. Charlemont s'apaise peu  peu, et d'ailleurs on a la
chance de trouver d'ici-l le vrai coupable.

Mais Lucien ne s'tait pas rendu  ces raisons de sa mre, car il en
avait d'autres qui lui taient personnelles, pour dsirer le retour de
Robert: les soupons dont il se sentait envelopp et qui le rendaient si
malheureux. Il ne voulait pas croire que c'tait Robert qui avait
drob le mandat, mais enfin si c'tait lui! Il avait pu cder  un
entranement irrflchi, pouss par une passion irrsistible, violent
par un besoin d'argent, mais il tait trop droit, trop loyal pour
laisser les soupons s'garer sur un innocent; en voyant ces soupons se
porter sur un camarade et un ami, il parlerait, cela tait certain; il
n'y avait pas de doute possible  ce sujet.

Aussi,  quelques jours de l, Lucien, ayant enfin reu une lettre de
Robert, date d'une petite ville du pays de Galles, lui rpondit-il dans
un sens oppos  celui que souhaitait sa mre:

Dans ton voyage tu ne lis donc pas les journaux, mon cher Robert, que
tu ne me dis pas un mot de ce qui s'est pass ici. De ce silence je dois
conclure que tu ne sais rien et que par consquent je dois remplacer les
journaux qui te manquent. D'ailleurs de quoi te parlerais-je, sinon de
la chose qui occupe mon esprit jour et nuit et qui me rend l'homme le
plus malheureux du monde?

Depuis ton dpart, c'est--dire pour tre exact, le jour mme de ton
dpart, on a drob  mon pre un mandat blanc de la Banque de France;
on l'a sign du nom de mon pre, on l'a rempli, et on a touch  la
Banque, qui a pay avec cette facilit que je t'expliquais le matin
mme,--trois cent mille francs.

C'est une grosse somme. Cependant, je ne t'en parlerais pas, la maison
Charlemont pouvant perdre ou gagner trois cent mille francs sans que
cela t'meuve, si par le fait de ce vol je ne me trouvais pas dans la
situation la plus terrible.

Je n'ai pas  te dire, n'est-ce pas, que ce n'est pas moi qui ai pris
ce mandat et qui ai touch ces trois cent mille francs. Tu me connais
assez pour que cette ide ne te vienne pas  l'esprit. Si un fils dans
un moment d'garement peut prendre trois cent mille francs  son pre,
ce n'est certainement que quand il a la certitude de pouvoir les lui
rendre un jour. Or, ce n'aurait point t l mon cas. Je n'ai point, je
n'aurai point de sitt trois cent mille francs pour les restituer; et
puis ces trois cent mille francs n'taient point  mon pre, ils taient
 la maison Charlemont; enfin je n'ai jamais eu besoin de trois cent
mille francs.

Mais tout le monde ne me connat pas comme toi, tout le monde ne sait
pas ce que je te dis l, et comme il rsulte des faits que j'ai eu ce
cahier de mandats entre les mains, de faon  pouvoir en prendre un
ou plusieurs si je voulais, il y a des gens qui croient que j'ai fait
rellement ce que je pouvais faire.

Te reprsentes-tu ma situation: je ne peux aller nulle part sans
qu'aussitt tous les yeux ne se ramassent sur moi pour m'examiner et
m'tudier; quand j'arrive dans un groupe ou quand j'aborde des amis, les
conversations cessent aussitt et vingt fois j'ai entendu ces deux mots,
pour moi terribles: C'est lui.

Qui lui?

Celui qui a pris le mandat et touch les trois cent mille francs.

Personne, bien entendu, ne me l'a encore dit en face, pas mme la
police qui continue ses recherches, jusqu' ce jour vaines, mais
n'est-ce pas assez, n'est-ce pas trop qu'on le dise tout bas?

Je suis sr qu'au milieu de tes tranquilles promenades dans ce beau
pays de Galles que j'aurais t si heureux de visiter avec toi, tu te
mettras  la place de ton ami rest  Paris lui, et qui n'ose mme pas
sortir sur le boulevard, o il y a des gens qui s'arrtent, qui se
retournent pour le regarder passer. Si tu savais quelle force de volont
il me faut pour ne pas marcher sur eux et les gifler. Comme je voudrais
qu'il y en et un qui me dt tout haut ce que tant d'autres disent
tous bas! On a beau prtendre qu'un duel ne prouve rien; au moins cela
soulage. Je crois vraiment que j'aimerais mieux un bon coup d'pe en
pleine poitrine que la continuation de cet tat de choses intolrable.
Au moins, dans mon lit je ne verrais que mes parents, qui, eux, tu le
penses bien, savent que je suis innocent.

Je n'ai pas besoin de te dire non plus combien mon pre a t affect
de cette perte de trois cent mille francs; il veut les prendre  son
compte en prtendant qu'il y a responsabilit pour lui.

Ma mre aussi est trs afflige; elle ne dit rien; mais il est facile
de voir qu'elle est dans un tat de grand trouble et de chagrin.

Seule, Marcelle est comme  l'ordinaire; il semble que tout ce qui se
passe ne la touche pas; il est vrai qu'elle n'a pas sa raison, la pauvre
fille, ou plutt qu'elle n'est pas de ce monde: elle est dans le bleu,
avec son bel Evangelista qui, je crois, ne tardera pas  devenir mon
beau-frre. Si j'ai un duel, il sera mon tmoin. Naturellement, tu seras
le second. Donne-moi donc ton adresse rgulirement, si tu changes de
pays, pour que je puisse te prvenir par dpche. Il m'en cotera de te
faire interrompre ton excursion, mais tu ne refuseras pas ce service :

  Ton ami dsespr,

  LUCIEN FOURCY.

Elle avait t difficile  crire cette lettre, car il fallait en peser
tous les mots.

Si Robert n'tait pour rien dans le vol du mandat, il ne fallait pas
qu'il pt croire qu'on le souponnait.

Mais, d'autre part, s'il en tait l'auteur, il fallait lui faire sentir
qu'il devait le dclarer, pour ne pas laisser accuser un innocent, alors
surtout que cet innocent tait son meilleur ami.

En la relisant il crut avoir obtenu ce double rsultat: Si un fils
peut prendre trois cent mille francs  son pre, c'est quand il a la
certitude de pouvoir les lui rendre.--On a beau prtendre qu'un duel ne
prouve rien, au moins cela soulage.--Tu seras mon tmoin.

Tout cela assurment toucherait Robert s'il tait coupable, et il
n'attendrait point la dpche qui devait l'appeler comme tmoin, pour
arriver  Paris et confesser la vrit.



XXXIII

Lucien ne s'tait pas tromp dans ses raisonnements; Robert, en recevant
la lettre de son camarade, monta en wagon pour revenir  Paris au plus
vite.

Mais, malgr sa hte, il n'arriva que le dimanche matin  la gare du
Nord.

Bien qu' cette heure matinale il n'et pas grande chance de trouver son
pre, il se rendit aussitt rue Royale, mais M. Charlemont n'tait pas
rentr, et il tait mme probable qu'il ne rentrerait pas parce qu'il
devait tre  la campagne.

Aprs avoir rapidement chang de linge et de costume, Robert partit pour
Nogent: aprs tout il tait peut-tre mieux de voir Fourcy avant son
pre.

Mais Fourcy venait de partir pour faire une promenade en bateau avec
Marcelle et Lucien.

--Et madame?

--Elle est dans sa chambre; si monsieur le dsire, je vais la prvenir.

--Volontiers.

Et Robert entra dans le salon en proie  une motion poignante, ses
jambes tremblaient sous lui; son coeur ne battait plus: il allait la
voir.

Il s'assit, il se releva, il se rassit.

Heureusement il n'eut pas longtemps  attendre elle arriva.

Mais avant de venir  lui, elle eut soin de bien refermer la porte, et
cela fait, elle jeta un coup d'oeil circulaire dans le salon; alors
seulement elle le regarda en venant  lui.

--Vous! dit-elle d'une voix sourde, pourquoi tes-vous revenu?

--Pour dclarer la vrit, et empcher qu'on ne souponne un innocent 
propos de ce mandat que j'ai pris et rempli.

--Etes-vous fou! s'cria-t-elle.

--Comment? c'est une folie  vos yeux de confesser sa faute? pour moi ce
serait une infamie de ne pas le faire.

--Ce qui a t une infamie, 'a t de drober ce mandat sur mon bureau
et de vous procurer cet argent par un pareil moyen.

--Vous! s'cria-t-il, c'est vous qui me parlez ainsi!

--Et qui donc plus que moi a le droit de vous tenir ce langage?

Il la regarda un moment, stupfait, perdu, cras, puis presque  voix
basse il murmura:

--Et pour qui donc cet argent?

--Pour moi, et c'est l justement ce qui me fait vous dire que c'est
une infamie. Comment? vous avez cru que je pouvais accepter de l'argent
vol? Mais non, vous ne l'avez pas cru, puisque vous n'avez pas os
m'avouer, quand je vous ai interrog, comment vous vous l'tiez procur.
Vous m'avez trompe.

--Moi?

--Et maintenant, quand je ne suis plus en tat de vous rendre cet
argent, vous venez me dire: Je viens dclarer la vrit; ce serait une
infamie de ne pas le faire. Moi je vous rponds: Ce serait infme de
le faire.

--Faut-il donc laisser souponner un innocent?

--Et que m'importe votre innocent? j'ai bien le temps vraiment de penser
ou de m'occuper des autres quand c'est mon honneur, quand c'est ma vie
qui sont en jeu; quand c'est le bonheur, l'honneur, la vie des miens qui
sont perdus si vous parlez.

--Mais, c'est d'un des vtres qu'il s'agit, et cet innocent que je ne
veux pas qu'on souponne, c'est Lucien.

--Lucien!

--Lisez cette lettre.

Il lui tendit la lettre de Lucien.

Rapidement, elle lut cette lettre, tandis que debout devant elle il la
regardait.

Eh quoi, c'tait l la femme pour qui il avait commis un crime, et la
rcompense de son crime, c'tait ce qu'elle venait de lui dire, c'tait
le regard de mpris qu'elle lui avait lanc? Depuis qu'elle l'avait
abandonn au bord de la petite mare du bois de Vincennes, dans ses
longues journes de voyage, comme dans ses nuits sans sommeil, il
l'avait bien souvent pes ce crime, mais jamais il n'avait t aussi
lourd, aussi crasant pour sa conscience, qu'en ce moment o celle qu'il
avait voulu sauver n'avait pour lui que des reproches et des injures.

Elle ne le laissa pas longtemps  ses rflexions.

--C'est cette lettre qui vous a fait revenir? dit-elle.

--Sans doute.

--Elle est d'un enfant.

--Mais...

--Lucien s'inquite de propos en l'air, et encore les tient-on comme il
se l'imagine, ces propos?

--Qu'importe qu'on les tienne, s'il souffre parce qu'il croit qu'on les
tient.

--Mais si vous dclarez la vrit comme vous le voulez, ce ne seront
plus des propos en l'air qu'on tiendra, ce ne seront pas des accusations
qu'on dirigera contre un innocent, ce seront des accusations prcises
qu'on formulera contre des coupables.

--Contre un coupable, moi.

--Et la complice de ce coupable!

--Croyez-vous donc que je veuille la faire connatre?

--Et vous croyez donc qu'on ne la dcouvrirait pas facilement quand vous
auriez parl? Que vous confessiez la vrit pour vous, pour vous seul,
je le comprendrais: en ralit ceci se passerait entre votre pre et
vous; et la justice n'a pas  s'occuper d'un fils qui prend de l'argent
 son pre. Mais vous imaginez-vous que quand vous aurez avou que c'est
vous qui avez drob ce mandat et touch ces trois cent mille francs,
tout sera fini? Ne comprenez-vous pas qu'on vous demandera  quoi vous
avez employ cette somme?

--Je ne le dirai pas.

--Pour qui?

--Je ne le dirai pas.

--Et ce sera prcisment parce que vous ne le direz pas qu'on cherchera
avec plus d'acharnement  le savoir. On remontera dans votre vie: on
la suivra jour par jour, heure par heure, et il ne sera pas difficile
d'arriver  moi. Alors que se passera-t-il? Avez-vous pens  cela?

--J'ai pens  Lucien.

--Comment voulez-vous que je puisse me dfendre quand vous aurez avou?
cet aveu vous le ferez pour vous en mme temps que pour moi. Est-ce cela
que vous voulez?

--Je veux que Lucien ne souffre pas pour moi et par ma faute.

--Mais ne souffrira-t-il pas plus si vous parlez que si vous vous
taisez?

--J'aurai fait mon devoir.

--Alors dites que c'est pour vous que vous voulez parler, ne dites pas
que c'est pour lui. Mais raisonnez donc, pauvre enfant, avant d'agir
ainsi  la lgre, par coups de tte, passionnment.

Elle avait jusque-l parl sur le ton de la colre qui se contient,
durement, violemment; elle adoucit sa voix, en mme temps qu'elle
adoucit aussi la clart perante de son regard qu'elle tenait attach
sur lui comme pour le sonder jusqu'au plus profond de son coeur et dans
ses entrailles.

--Allons, dit-elle, asseyez-vous l et coutez-moi. Vous dites que vous
voulez pargner une souffrance  Lucien en prenant la responsabilit de
votre faute. Cela est d'un coeur loyal et d'un caractre haut. Cela est
de vous.

En coutant ce langage si diffrent de celui dont elle venait de
l'accabler, il leva les yeux sur elle, et ne rencontrant plus le
regard froid et dur qui l'avait si cruellement bless, il eut un
attendrissement.

--Oh! Genevive, murmura-t-il.

--coutez-moi. Vous ne voulez pas que Lucien souffre; mais quand vous
m'aurez perdue, car vous me perdez si vous me parlez, je vous l'ai
prouv, ne souffrira-t-il pas mille fois plus? Innocent, il souffre de
propos qui ne l'atteignent pas. Mais quand ces propos atteindront sa
mre coupable, sa mre dshonore, sa mre un objet de honte et de
mpris pour tous, quelles ne seront pas ses tortures? Vous n'avez pas
pens  cela.

--J'ai obi  cette lettre.

--Vous n'avez vu que votre ami, maintenant voulez-vous regarder celle
que vous avez aime?

--Que j'ai aime!

--Que vous aimez. Que voulez-vous qu'elle devienne quand la vrit sera
connue? Ses enfants, ils s'loigneront d'elle. Cette maison, il faudra
qu'elle la quitte. Croyez-vous qu'elle supportera ces douleurs et
voulez-vous les lui imposer?

Il resta longtemps silencieux, les yeux baisss, n'osant pas la
regarder.

--Mais alors? dit-il enfin d'une voix faible.

--Je vous avoue que c'a t avec effroi que je vous ai vu tout  l'heure
dans ce salon, craignant tout de votre retour, mais ce retour qui
pouvait nous perdre, peut nous sauver, nous sauver tous si vous le
voulez.

--Que faut-il faire?

--S'il est des soupons qui se portent sur Lucien, il en est d'autres
qui se portent sur vous.

--Ah!

--Ceux de votre pre; je l'ai su par mon mari, et aussi ceux de
quelques personnes qui trouvent une concidence bizarre entre le...
la prsentation du mandat  la Banque et votre dpart. Eh bien, votre
retour peut faire tomber ces bruits. Montrez-vous, promenez-vous et ceux
qui trouvent un sujet d'accusation dans votre fuite seront, par le
fait seul de votre prsence, rduits  se taire, s'ils ne veulent pas
reconnatre qu'ils se sont tromps.

Il ne vit qu'une chose dans ces paroles, un moyen pour rester  Paris,
c'est--dire prs d'elle, et il oublia tout pour ne penser qu' cela.

--Si je reste, dit-il timidement, ne puis-je pas revenir ici, ne
serait-ce pas ce qu'il y aurait de mieux pour braver les bavardages?

--Mon enfant, je vous ai demand de vous montrer, non de rester. Une
apparition suffit pour prouver que vous ne craignez rien. Rester serait
dangereux.

--Vous voyez... vous m'loignez encore.

--Comment voulez-vous qu'en ce moment nous reprenions notre heureuse
existence de ces derniers temps, quand tous les yeux seraient fixs sur
nous pour nous observer, nous espionner, ceux de nos domestiques, ceux
de la police, ceux mme des indiffrents? Ce serait de la folie.

De l'esprance passionne qui avait un moment soulev son coeur, il
retomba brusquement dans la ralit:

--Que voulez-vous donc? demanda-t-il, ce que vous dciderez, je le
ferai.

--Je vous l'ai dit: vous montrer; et puis quand l'effet sera produit
disparatre de nouveau, et cette fois sans donner de vos nouvelles, en
vous arrangeant pour que personne ne puisse savoir o vous tes.

--Et nous! s'cria-t-il avec un accent dchirant.

--Nous attendrons; devons-nous prendre souci de quelques jours, et de
quelques semaines quand l'avenir est  nous?

Et aprs avoir jet un coup d'oeil rapide autour d'eux elle se laissa
tomber dans ses bras:

--Ah! Robert!

Puis aprs un temps assez long donn  cet panchement, elle lui avait
minutieusement expliqu ce qu'il aurait  faire et  dire, de faon  ne
laisser rien au hasard, et  ce qu'il ne se traht pas.

Ces explications avaient dur jusqu'au moment o Fourcy et les enfants
taient rentrs de leur promenade.



XXXIV

En arrivant et en trouvant Robert, Fourcy et Lucien poussrent en mme
temps une exclamation, sur le sens de laquelle il n'y avait pas  se
tromper,--la satisfaction et la joie.

--Ah! voici Robert, s'cria Fourcy.

--C'est toi! dit Lucien.

Mais la cause de cette satisfaction n'tait pas la mme chez le pre que
chez le fils.

Pour Fourcy ce retour signifiait bien videmment que les soupons
qui s'taient levs contre Robert taient injustes comme il l'avait
toujours cru et soutenu lui-mme: si Robert avait t coupable, il ne
serait pas revenu, son apparition allait donc faire tomber les bruits
absurdes que des malveillants ou des niais colportaient pour bavarder,
sans savoir ce qu'ils disaient, l'honneur des Charlemont serait sauf.

Pour Lucien ce retour prcipit tait une rponse  son appel; Robert
avait compris, et il accourait loyalement, ne voulant pas que l'innocent
payt pour le coupable. Mais si son premier mouvement avait t un cri
goste de joie,  la pense qu'il allait enfin pouvoir relever la tte
et regarder de haut ceux qui l'avaient indignement souponn, le second
fut un serrement de coeur et un lan de compassion:

--H quoi, il tait vraiment coupable, et par amiti il venait
s'accuser, le pauvre garon!

Avant de se mettre  table, Fourcy voulut dire  Robert tout le plaisir
que lui causait ce retour et pour cela il le prit  part.

--Mon cher enfant, je vous flicite d'tre revenu, et bien sincrement,
de tout coeur, vous pouvez m'en croire.

Et il lui donna une chaude poigne de main, bien que Robert se prtt
peu  cet panchement.

Se mprenant sur cette rserve, Fourcy crut qu'il devait s'expliquer.

--Si vous connaissiez mieux le monde et la vie, dit-il, vous sauriez
qu'il y a partout des envieux et des malveillants qui mettent leur
plaisir  croire le mal et  l'inventer quand il n'existe pas. C'est
ainsi qu'on a incrimin votre brusque dpart qui, par une concidence
fcheuse, a eu lieu le jour mme o nous tions victimes de ce vol de
trois cent mille francs, de sorte qu'il s'est trouv des misrables
pour,--je ne dirai pas croire,--mais pour insinuer que vous pouviez bien
ne pas tre tranger ...

Il allait dire vol, mais il se retint; pouvait-on se servir de ce mot en
parlant d'un Charlemont?

--Oui, mon enfant, dit-il, en continuant, il y a eu des gens assez
niais, assez indignes pour cela, c'est ce qui fait que je suis si
heureux de votre retour qui va mettre fin  ces calomnies absurdes. Vous
n'aurez qu' paratre et tout sera fini.

Alors lui prenant le bras affectueusement:

--Ce n'est pas l mon seul motif de contentement, j'en ai un autre...
d'esprance au moins, et que vous allez, je l'espre, confirmer
d'un mot, d'un seul, car je ne veux pas vous adresser des questions
indiscrtes que mon amiti ne se reconnat pas le droit de vous poser:
c'est fini, n'est-ce pas? Votre retour l'indique.

A ce moment madame Fourcy, inquite de ce tte--tte et surtout de la
contenance embarrasse de Robert, appela son mari:

--Le djeuner est servi, dit-elle, tu oublies que M. Robert a pass la
nuit en wagon et qu'il doit tre mort de faim.

--C'est juste, dit Fourcy.

Mais avant d'obir  cet appel, il ajouta encore un mot.

--Cette femme vous aurait perdu, mon ami, elle vous aurait entran trop
loin, beaucoup trop loin.

Bien que Robert dt tre mort de faim, il mangea trs peu, il ne causa
gure non plus et quand madame Fourcy voulut le faire parler de son
voyage, elle n'obtint de lui que quelques mots.

Mais pour chacun cette attitude tait facilement explicable.

--Il est ce qu'il a toujours t, se disait Marcelle, le voyage ne l'a
pas chang.

--Il est encore sous l'influence du chagrin de la sparation, se disait
Fourcy.

--Le pauvre garon, pensait Lucien, comme il souffre d'avoir  se
dclarer.

Quant  madame Fourcy, qui savait  quoi s'en tenir, elle ne se trompait
pas sur la cause de cette humeur sombre:

--Il ne peut pas se dcider  repartir, se disait-elle.

Lucien avait cru qu'aprs le djeuner Robert allait lui faire part de sa
rsolution, et quand on quitta la table, il s'arrangea pour se trouver
seul avec lui; mais au lieu de profiter de ces occasions, Robert parut
vouloir les viter.

Cela parut trange  Lucien, qui ne s'expliqua ce silence que par la
honte que Robert devait prouver  se confesser; alors il crut qu'il
devait l'aider  parler.

--Est-ce que tu ne vas pas voir ton pre? lui demanda-t-il  un moment
o ils furent seuls.

--Si... demain matin, sans doute, je ne l'ai pas trouv, ce matin en
arrivant.

Et la conversation tomba: mais au bout de quelques instants Lucien la
reprit:

--Pour moi, dit-il, c'est un bonheur que tu sois revenu.

L'invite tait directe, cependant Robert n'y rpondit pas.

Lucien insista:

--Parce que si... j'ai un duel, tu seras l.

--C'est que justement, dit Robert, je ne serai pas l.

--Ah!

--Je compte repartir demain ou aprs-demain au plus tard; mais tu
n'auras pas de duel.

Lucien crut le moment arriv.

--Cette accusation n'est pas srieuse, continua Robert, et je crois que
tu dois t'exagrer ces soupons D'ailleurs la justice va sans doute
trouver le coupable.

Lucien resta muet cherchant  comprendre.

Ce n'tait donc pas pour se confesser que Robert tait revenu: il
n'tait donc pas le coupable puisqu'il disait que la justice allait
trouver ce coupable?

Mais aprs un moment de dception, et il fut court, ce fut un mouvement
de joie qui souleva Lucien: pas coupable, il n'tait pas coupable!

Alors, prenant la main de Robert, il la lui serra fortement  plusieurs
reprises, au grand tonnement de celui-ci.

Cette visite, que Robert devait  son pre, tait pour lui un sujet de
vives angoisses.

Qu'allait-il se passer, qu'allait-il se dire entre eux?

Par madame Fourcy il savait que son pre le souponnait, comment
rpondre  ses interrogations si comme cela tait probable il lui en
posait? elle lui avait, il est vrai, trac sa ligne de conduite, mais
saurait-il, pourrait-il la suivre?

Cependant comme il ne pouvait pas viter cette visite, il se prsenta
le lendemain matin chez son pre  l'heure o il avait chance de le
trouver.

M. Charlemont venait de rentrer et il n'avait pas encore eu le temps de
commencer sa toilette.

D'ordinaire le pre et le fils s'abordaient en se donnant la main. Mais
cette fois, M. Charlemont ne tendit pas la sienne  Robert, qui aprs
avoir fait quelques pas demeura immobile, arrt par le regard qui tait
tomb sur lui et qui l'enveloppait de la tte aux pieds.

--C'est votre confession que vous venez faire? demanda M. Charlemont.

--Quelle confession?

--Comment, quelle confession? celle de votre infamie.

--Si c'est l l'accueil que je reois prs de vous, je n'ai qu' me
retirer.

Et Robert fit un pas vers la porte; une occasion s'offrait d'chapper 
l'interrogatoire qu'il redoutait, il la saisissait.

Mais d'un geste son pre le retint.

--Allons, dites-moi tout: comment l'ide vous est venue de ce vol, et ce
que vous fait de cet argent?

Pour remplir le rle qui lui avait t impos, il aurait d  ces mots
s'indigner, mais il n'eut pas la force de pousser le mensonge jusque-l.

--De quel vol parlez-vous, dit-il, de quel argent?

--Auriez-vous donc l'audace de soutenir que vous n'avez pas drob un
mandat blanc  Fourcy, au moyen duquel vous avez touch trois cent mille
francs  la Banque?

Sa rponse  cette question tait prpare depuis longtemps et aussi
l'explication sur laquelle il comptait l'appuyer, mais ce n'tait pas
cette rponse qu'il pouvait faire, c'tait celle que madame Fourcy lui
avait impose, ce n'tait point un aveu, qui pour lui et t jusqu' un
certain point une attnuation de sa faute, c'tait une dngation.

--J'ai cette audace, dit-il.

Mais il le dit mal, les yeux baisss.

--Alors pourquoi vous tes-vous sauv?

--Je ne me suis pas sauv.

--O avez-vous t?

--Dans le pays de Galles.

--Seul?

--Seul.

--Quoi faire?

--Me promener

--Comment ce besoin de promenade vous a-t-il pris ainsi tout  coup?

--Parce que j'ai d m'loigner de la femme que j'aime.

--Ah!

C'tait la premire parole vraie que Robert avait pu dire, et justement
pour cela il l'avait bien dite; l'exclamation de son pre lui apprit que
la situation se dtendait.

En effet, si M. Charlemont interrogeait son fils avec la conviction que
celui-ci avait commis le vol du mandat, au moins n'tait-ce point
avec le dsir et la volont arrte de le trouver coupable, tout au
contraire. Il connaissait son fils, sa franchise, sa sincrit. En
l'entendant nier le vol, il avait t troubl dans sa conviction, et un
clair d'esprance avait travers son esprit: tait-il innocent?

--Comment expliquez-vous que votre dpart ait suivi le vol?

--Je n'ai pas  l'expliquer; cela ne me regarde pas.

--Pourquoi revenez-vous?

--Pour me montrer et faire tomber les soupons dont on me charge.

--Comment voulez-vous vous dfendre?

--Mais je ne veux pas me dfendre; je veux passer un jour ou deux 
Paris, me montrer  ceux qui m'accusent, et reprendre mon voyage, qu'une
lettre de Lucien m'a fait interrompre.

--Ah! tu veux repartir? dit M. Charlemont en revenant au tutoiement, ce
qui mieux que tout montrait le changement qui s'tait fait en lui.

--Demain ou aprs-demain.

--Alors tu te plais dans le pays de Galles.

Et changeant brusquement de sujet, M. Charlemont ne parla plus que de
l'Angleterre et de voyages.

L'entretien se ft prolong si Robert ne l'avait pas interrompu, car 
mesure que son pre se rassurait, lui de son cot se troublait; la honte
de son mensonge l'touffait.



XXXV

Cependant les recherches de la justice continuaient.

Assez souvent Fourcy avait des confrences avec le commissaire aux
dlgations charg de l'instruction, et plusieurs fois celui-ci tait
venu  Nogent pour interroger les domestiques et pour demander quelques
renseignements  madame Fourcy, ainsi qu' Marcelle et  Lucien.

Il avait aussi soigneusement relev la disposition de la chambre de
madame Fourcy, examin le bureau et fait fonctionner la serrure, qui
avait t ensuite dmonte et visite  l'intrieur dans toutes ses
pices.

De cette visite tait rsulte la preuve que cette serrure n'avait point
t crochete, et que si elle avait t ouverte 'avait t avec sa
clef, ou bien avec une clef faite sur le modle de celle-ci ou sur
empreintes.

Mais Fourcy s'tait refus  admettre cette hypothse, et il avait fait
remarquer que de dedans sa chambre, et la porte ouverte, ils auraient
entendu le voleur ouvrant la serrure. D'ailleurs, comment serait-il
entr ce voleur?

--Par le balcon, avait rpondu madame Fourcy, qui sans rien affirmer,
laissait voir qu'elle tait dispose  croire  un voleur venu du
dehors.

--Mais comment serait-il arriv sur le balcon? Et puis comment aurait-il
devin que le cahier des mandats de la Banque se trouvait dans ce petit
bureau et justement ce jour-l? Pourquoi se serait-il content d'un seul
mandat, au lieu de prendre le cahier entier?

Ces divergences d'apprciation entre le mari et la femme s'taient
leves plusieurs fois en prsence du commissaire, mais sans que
celui-ci prt jamais part  la discussion et manifestt son opinion: il
coutait, il regardait, il ne disait rien.

C'tait un petit homme  lunettes, d'apparence maladive et chtive, ple
de teint, blond de cheveux et de barbe, qu'au premier-abord on tait
dispos  prendre pour une nature molle et un caractre timide, mais
qu'on jugeait tout autrement quand on avait surpris derrire ses
lunettes son regard perant qu'il cachait videmment par prudence.

Il s'tait toujours montr d'une grande politesse avec Fourcy; et avec
madame Fourcy, plus que poli, presque respectueux, la saluant tout bas,
et ne lui adressant la parole qu'avec toutes les marques d'une profonde
dfrence.

--Dsol de vous dranger encore, madame, et d'apporter du trouble dans
votre maison, mais j'aurais, si vous le permettez, quelques questions 
adresser  vos domestiques.

Il poussait si loin cette crainte d'apporter du trouble dans la maison
qu'il tait venu plusieurs fois  Nogent sans se prsenter chez les
Fourcy; et que, pour ne pas les dranger certainement, il s'tait
content de poursuivre son enqute auprs de certaines personnes du
pays.

Fourcy le trouvait un homme aussi aimable qu'intelligent et il prenait
plaisir  s'entretenir avec lui: de son ct le commissaire paraissait
prouver le mme sentiment  l'gard de Fourcy, car toutes les fois que
celui-ci voulait causer, il coutait complaisamment, et si press qu'il
ft, il restait volontiers  bavarder, tantt de ceci, tantt de cela;
mme de ses affaires personnelles; de ses dbuts qui avaient t rudes;
de son avenir qui ne serait gure brillant, s'il ne trouvait pas  se
mettre en vidence dans quelque belle affaire. Il admirait beaucoup la
faon dont Fourcy avait conduit sa vie, et s'il parlait de lui-mme
volontiers, il interrogeait plus volontiers encore celui qui, de petit
commis, tait devenu le directeur de la maison Charlemont.

--Quel exemple! disait-il souvent.

Et ce n'tait pas seulement la persvrance de Fourcy qu'il admirait,
son aptitude au travail, sa haute intelligence, c'tait encore, c'tait
surtout la force de volont avec laquelle il avait rsist au dsir de
faire des affaires pour son compte personnel, et de s'enrichir quand
cela lui tait si facile.

Pour madame Fourcy elle ne partageait point la sympathie que son mari
tmoignait  cet aimable commissaire; loin de l, car avec ses manires
douces, son parler bas, ses politesses, ses marques de respect, il lui
inspirait autant de rpulsion que de peur. A ses yeux, c'tait l'ennemi?
et elle avait le pressentiment que si la vrit tait dcouverte un
jour, ce serait par lui. Cela, bien entendu, ne l'empchait pas de lui
faire bon accueil; au contraire; mais, sous le sourire avec lequel
elle rpondait  ses politesses, il y avait des tremblements et des
serrements de lvres. Elle n'tait pas dupe de ses prvenances et de
ses craintes de la dranger; et quand elle apprenait qu'il tait venu 
Nogent sans se prsenter chez elle, elle savait bien que ce n'tait pas
pour ne point apporter du trouble dans sa maison, mais pour poursuivre
quelque recherche mystrieuse ou pour dresser quelque pige cach. Ah!
comme elle avait t sage d'loigner Robert qui, tout de suite, se
ft trahi et les et perdus. Elle-mme ne se trahirait-elle point? Et
l'extrme circonspection qu'elle apportait dans toute sa conduite, dans
ses paroles et mme dans ses regards n'tait-elle pas un indice contre
elle? Cependant elle ne pouvait pas s'abandonner; et quand elle le
voyait jeter des coups d'oeil rapides en dessus ou en dessous les
lunettes comme s'il voulait sonder les murs et chercher s'il n'y avait
pas l quelques cachettes; de mme quand elle le voyait examiner son
ameublement, tter le tapis du pied, prendre entre ses doigts l'toffe
du fauteuil sur lequel il tait assis, il fallait bien que, pour ne pas
laisser paratre ses craintes, elle se donnt une contenance qui, elle
ne le sentait que trop, devait manquer de naturel.

Agissait-il ainsi parce qu'il avait des soupons reposant sur des faits
positifs? Ou bien tait-ce chez lui instinct de policier, qui commence
par souponner tout le monde? Elle n'en savait rien. Mais c'et t
folie  elle de ne pas s'entourer de toutes les prcautions que la
prudence pouvait lui suggrer.

Aussi les prit-elle, au moins dans la mesure du possible, ces
prcautions.

Sa fortune se composait, outre le mobilier des deux maisons de Paris et
de Nogent, de valeurs au porteur et de bijoux, qu'il fallait qu'elle
cacht, et c'tait l pour elle le difficile.

Jusqu' ce moment, elle avait gard chez elle ces valeurs et ces bijoux,
et cela pour plusieurs raisons: elle n'avait confiance en personne; elle
ne voulait pas qu'on st ce qu'elle possdait; enfin, elle n'avait rien
 craindre de son mari, qui se ft fait scrupule d'ouvrir un meuble ou
une armoire qui n'auraient pas t  son usage propre. Le seul danger
qu'elle court, ou plutt que court sa mmoire tait de mourir avant
son mari, et qu'aprs elle, en trouvant cette fortune, on se demandt
comment elle l'avait acquise. Mais elle ne croyait pas  ce danger,
n'avait-elle pas vingt ans de moins que son mari? et puis il n'tait pas
dans sa nature d'admettre l'ide de la mort, au moins pour elle; tout en
elle se rvoltait  la pense qu'elle pouvait mourir avant d'avoir joui
tranquillement du fruit de son travail et de ses peines; s'imaginer que
cela tait possible, c'tait douter de la Providence, et elle ne doutait
pas de la Providence qui jusqu' ce jour l'avait si bien servie.

Mais maintenant la situation n'tait plus la mme. Tout tait  craindre
de la justice et surtout de ce commissaire de police qui semblait
toujours sonder les murs. Si peu probable que cela part, on pouvait
faire une perquisition chez elle. Comment expliquerait-elle la
possession de ces valeurs et de ces bijoux? Ce ne serait pas  la
justice qu'on pourrait dire que les pierres taient fausses.

Jamais elle n'avait imagin qu'un jour l'argent la gnerait et qu'elle
prouverait l'embarras des richesses.

O le cacher, cet argent? comment les faire disparatre, ces richesses?
A qui,  quoi se fier?

D'amis srs, elle n'en avait point; puis il faudrait entrer dans des
explications impossibles  donner.

Sans doute il y a des caisses publiques pour les valeurs et les
diamants; mais l aussi il faut des explications; il faut un nom, des
justifications; et alors mme qu'elle triompherait de ces difficults,
qui pour elle taient des impossibilits, il y aurait toujours le
certificat de dpt qu'elle devrait faire disparatre.

Elle avait longtemps cherch et  la fin elle s'tait dcide  cacher
ses valeurs et ses bijoux dans sa maison mme.

Elle et t neuve cette maison que madame Fourcy n'aurait probablement
pas trouv ce qu'il lui fallait, car nos architectes d'aujourd'hui ne
perdent pas de place dans leurs constructions, des murs se coupant 
angle droit, pas de placards, pas d'armoires, pas de coins. Mais les
vieilles maisons n'ont pas t bties sur ce modle, surtout celles
qui datent du dix-huitime sicle, l'poque par excellence des petits
cabinets, des pans coups, des murs de refend, des plafonds et des
planchers d'ingale hauteur; de sorte qu' moins d'avoir longtemps
pratiqu une maison de ce genre, on ne la connat pas et l'on s'gare
facilement dans son ddale de corridors, de vestibules et d'escaliers.

Cependant rsolue  cacher sa fortune chez elle, madame Fourcy n'avait
pas commis l'imprudence de choisir une de ces petites pices si bien
cache qu'elle ft, pas plus qu'un placard encastr dans la boiserie,
comme il y en avait plusieurs dans cette maison, pas plus qu'un meuble 
secret dont le fin fond tait connu d'elle seule.

Mais s'enfermant dans une chambre qui ne servait jamais, et qui restait
ordinairement ferme  clef, elle avait sans faire de bruit retrouss un
coin de tapis et aprs avoir au moyen d'un ciseau et d'un couteau lev
une feuille de parquet, ce qui avait t un rude travail pour ses
petites mains bien que le bois ft  moiti pourri, elle avait entass
entre les lambourdes une partie de ses valeurs; puis levant deux autres
feuilles, ce qui avait t beaucoup plus facile maintenant qu'elle avait
de la prise, elle tait parvenue  placer l tout ce qu'elle voulait
faire disparatre, titres et bijoux.

Cela fait elle avait replac les feuilles de parquet, mais au lieu de
les clouer elle les avait visses pour que les coups de marteau ne
retentissent pas dans la maison, et par-dessus elle avait repos le
tapis sur lequel elle avait tran un meuble.

Comment trouver sa cachette mme avec ces yeux perants qui lui
faisaient si grande peur: il faudrait dmolir la maison.

De ses bijoux, elle n'avait except que le bracelet faux qu'elle s'tait
fait donner par Robert et aussi le collier en diamants que lui avait
offert (selon son rcit) le financier Esserie pour prix de son
intervention dans les affaires d'Algrie. Si son mari s'inquitait de
cette disparition, elle lui rpondrait qu'elle s'tait dbarrasse de
ces bijoux faux, comme il l'avait dsir, comme il l'avait mme demand.

Alors elle s'tait promis d'tre moins polie et plus naturelle avec le
commissaire, qui, maintenant, pouvait venir sans qu'elle tremblt  sa
vue.



XXXVI

Un matin en arrivant Fourcy vit entrer dans son bureau son aimable
commissaire de police.

--Je vous drange?

--Pas du tout.

--Je serais dsol.

--Vous avez du nouveau?

--Peut-tre.

Et comme il ne continua pas, Fourcy eut la discrtion de ne pas
insister; malgr le violent dsir qu'il avait de savoir, il portait
trop haut le respect de la justice pour oser risquer une interrogation
directe.

--Est-ce que vous tes bien occup en ce moment? demanda le commissaire
de son ton le plus insinuant.

--Je suis libre pour tout le temps que vous voudrez bien me donner;
asseyez-vous donc, je vous prie.

--Et bien, alors, je vous demande de venir avec moi  Nogent, o M.
le juge d'instruction doit se rendre de son ct pour certaines
constatations qui exigent votre prsence.

Aller  Nogent  cette heure ne faisait pas du tout l'affaire de Fourcy,
qui avait du travail et des rendez-vous pour toute la journe, mais
puisque le juge d'instruction avait besoin de lui il ne pouvait pas
refuser: en somme l'affaire la plus importante pour lui, au moins celle
qu'il avait le plus  coeur, c'tait la dcouverte de leur voleur.

--Si vous voulez m'accorder quelques minutes, dit-il, je suis  vous; et
nous partons.

Et faisant venir ses chefs de service, il leur donna ses instructions;
il ne serait absent que quelques heures et srement il reviendrait.

Le trajet fut trs gai et le commissaire entretint la conversation d'une
faon charmante, mais sans dire un seul mot de l'affaire: il venait
d'arrter des escrocs qui le faisaient courir depuis six mois et il
tait tout plein de son succs qu'il n'avait obtenu qu' force de
persvrance et de ruses: au reste il tait en ce moment dans une bonne
veine.

Ils trouvrent le juge d'instruction qui tait arriv depuis une
demi-heure dj, et qui, en l'absence de madame Fourcy et de Marcelle,
sorties pour une promenade matinale dans le bois, s'tait install dans
le salon avec son greffier.

Fourcy s'excusa de l'avoir fait attendre, mais le juge d'instruction
coupa court aux politesses en disant qu'il n'avait pas perdu son temps;
il avait interrog les domestiques.

Cela fut rpondu assez schement; au reste le contraste tait frappant
entre le juge et le commissaire: autant l'un tait aimable, doux,
poli, autant l'autre tait raide et rogue, d'une froideur glaciale qui
paralysait ceux qu'il daignait regarder.

--Maintenant, dit le juge en s'adressant  Fourcy, je dsire avant tout
visiter les lieux, veuillez me prcder.

Ces manires et ce langage ne ressemblaient en rien aux faons du
commissaire, mais Fourcy ne laissa paratre aucune surprise; marchant
devant le juge d'instruction et le commissaire, il les conduisit dans la
chambre de sa femme et dans la sienne.

Comme le juge ne paraissait pas dispos  lui adresser des questions, il
se tint sur la rserve et il attendit.

N'ayant rien  faire qu' regarder, une chose le frappa; le juge
d'instruction paraissait examiner avec plus d'attention l'ameublement
des deux chambres que le bureau dans lequel le vol avait d tre commis;
il restait devant les tentures en damas de soie bleue et il maniait les
toffes; il regardait longuement les brocatelles du lit, les bronzes de
la chemine, les coffrets orientaux, placs  et l, et  un certain
moment Fourcy crut qu'il allait ouvrir les tagres pour prendre les
curiosits qui les emplissaient et les tudier.

--C'est un curieux, un amateur de bric--brac, se dit-il tout bas.

Et il pensa qu'il ferait vraiment mieux de s'occuper du vol,
c'est--dire du bureau et de la porte de communication des deux
chambres; ce n'tait ni le lieu ni l'heure de se livrer  la manie de la
curiosit.

Ce qui le confirma dans cette ide, ce fut une observation ou plutt une
exclamation de cet homme de glace qui parlait si peu.

--Mais c'est un vrai muse, il y a l des trsors.

--Qui n'ont pas tent le voleur, dit Fourcy, si toutefois un voleur est
entr dans cette chambre.

--C'est que ce voleur avait mieux  prendre, dit le juge.

Et cette observation fut faite d'un ton svre qui parut  Fourcy n'tre
gure en situation:

--Maintenant descendons, dit le juge d'instruction.

Dans le vestibule il s'arrta, et s'adressant  Fourcy:

--Donnez des instructions, pour qu'on me prvienne quand madame Fourcy
rentrera de sa promenade; j'ai  l'interroger; mais avant, il importe
que nous en ayons fini ensemble.

Cela fut dit d'un ton sec et impratif, par petites phrases haches; en
homme qui est habitu  donner des ordres et  les voir obis.

Derrire eux, marchait le commissaire, qui continuait  ne pas ouvrir la
bouche.

Le greffier tait rest dans le salon, install devant sa table avec ce
qu'il fallait pour crire.

--Asseyez-vous, monsieur, dit le juge d'instruction  Fourcy.

Et lui-mme se plaa  ct de son greffier, tandis que Fourcy prenant
une chaise, s'asseyait en face d'eux de l'autre ct de la table, assez
surpris que ce ft ce juge qui parlt en matre dans ce salon.

Le juge d'instruction avait pris quelques papiers sur la table et il les
parcourait rapidement: dans ce vaste salon on n'entendait que le bruit
des feuillets qu'il tournait, et au dehors le roucoulement de pigeons
ramiers perchs dans les arbres du jardin.

Ce silence que rien ne troublait et qui devenait lourd, se prolongea
assez longtemps, trs longtemps, pour Fourcy pniblement impressionn
sans trop savoir pourquoi, vaguement, malgr lui.

Enfin le juge d'instruction releva la tte et sans parler il regarda
Fourcy, longuement, en face; il l'examina de la tte aux pieds, surtout
 la tte, dans les yeux.

--Monsieur Fourcy, dit-il, vous avez cinquante-six ans?

--Oui, monsieur.

--A quel ge tes-vous entr dans la maison Charlemont?

--A quinze ans.

--A quels appointements?

--Cent francs par mois.

--Vous tes rest longtemps  ce chiffre?

--Un an; on m'a mis alors  cent cinquante francs; l'anne suivante 
deux cents; la troisime anne  quatre cents;  vingt-trois ans je
gagnais six mille francs par an;  trente-six, douze mille;  quarante,
soixante mille.

--Jusqu'en ces derniers temps tel a t le chiffre de vos appointements,
soixante mille francs?

--Oui, monsieur.

--De sorte que depuis seize ans vous gagnez soixante mille francs par
an?

--Parfaitement.

--En dehors de ces appointements avez-vous gagn de l'argent, je veux
dire avez-vous fait des affaires, des spculations?

--Jamais, monsieur: je devais tout mon temps, tous mes efforts, ce que
j'ai d'intelligence, mon exprience  la maison Charlemont, dont je
suis le directeur, et j'aurais cru lui drober quelque chose si j'avais
entrepris des spculations pour mon compte: cela n'et point t
dlicat. Au reste je dois dire que j'ai t plus que rcompens de cette
rserve, qui pour moi a t l'accomplissement d'un devoir: M. Amde
Charlemont a bien voulu me donner un intrt dans sa maison, et me faire
son associ; c'est le plus beau couronnement de ma vie de travail et de
dvouement; c'est plus que je n'avais jamais rv, et j'ose dire que
cela me touche beaucoup plus encore dans ma fiert que dans mon intrt.

Le juge d'instruction avait cout ce petit discours, dbit avec feu et
d'une voix vibrante, en examinant Fourcy, mais sans qu'aucun mouvement
de visage, aucune flamme du regard manifestt au dehors son impression.

Il s'tablit un silence.

Puis le juge d'instruction reprit ses questions.

--Sur ces gros appointements que vous touchez depuis seize ans,
avez-vous fait des conomies?

Fourcy avait dj t surpris des premires questions qui lui avaient
t poses; celle-l redoubla son tonnement. Pourquoi, diable, ce juge
d'instruction se mlait-il de ses affaires? tait-il l pour causer, ou
pour s'occuper du vol? Jusqu' prsent, il n'avait t question que de
lui, Fourcy, et pas du tout du vol du mandat. Quel rapport tout cela
avait-il avec le vol des trois cent mille francs? Qu'importait qu'il et
gagn quarante ou soixante mille francs? Qu'importait qu'il et ou n'et
pas fait des conomies?

Cependant il rpondit:

--Trs peu.

--Comment cela? Pouvez-vous me l'expliquer?

--Parfaitement, mais il me semble que...

--Expliquez, je vous prie.

Malgr ce je vous prie qui finissait la phrase, c'tait l un
ordre plutt qu'une invitation; il n'y avait pas  se mprendre sur
l'intonation avec laquelle il avait t donn.

Ce ne fut plus seulement de la surprise qui se produisit chez Fourcy, ce
fut de la rsistance.

Ses affaires personnelles ne regardaient en rien ce juge, qui vraiment
en prenait bien  son aise avec lui. Poses dans une autre forme et sur
un autre ton, il et volontiers rpondu  des questions de ce genre, car
il n'avait rien  cacher dans sa vie; mais ces faons le blessaient  la
fin et il n'tait pas homme  courber la tte devant qui que ce ft.

--Pardon, dit-il, mais tout ceci n'a aucun rapport avec le vol des trois
cent mille francs.

Le juge le regarda en face.

--Vous croyez, dit-il, d'un ton ironique.

--Cela ne regarde que moi.

--Vous vous trompez; cela regarde aussi la justice qui a le droit de
vous adresser toutes les questions qu'elle juge propres  amener la
dcouverte de la vrit.

Fourcy demeura interdit, cherchant  comprendre, ne pensant pas 
rpondre. Que se passait-il donc? A quoi donc ce juge voulait-il en
arriver?

--Mais alors? dit-il se parlant  lui-mme plutt qu'au juge.

--Je vous ferai observer qu'au lieu de rpondre vous interrogez; oui ou
non, avez-vous fait des conomies sur vos appointements?

--Je vous ai rpondu: trs peu.

--Alors expliquez-moi si vous le pouvez, comment et  quoi vous avez
dpens ces appointements. Je vous coute, monsieur.

Ils sont rares les gens qui ne se troublent pas lorsque la justice les
interroge, alors mme qu'ils sont innocents, surtout lorsqu'ils sont
innocents.

Fourcy fut dcontenanc.

Est-ce que ce juge d'instruction le souponnait?

Mais de quoi?

Un soupon et t une absurdit de la part de ce magistrat.

Et ce serait folie  lui d'admettre la possibilit d'une pareille ide.

Le mieux tait donc de rpondre au plus vite; puisqu'il avait commenc
 rpondre, il devait continuer; c'tait encore le meilleur moyen d'en
finir, car une discussion avec ce personnage rogue n'aboutirait  rien
qu' traner les choses et  en les envenimer.

--Lorsque j'ai achet cette maison, dit-il, j'avais quelques conomies.

--Quand l'avez-vous achete?

--Aprs la guerre.

--Combien?

--Cent dix mille francs.

--Que vous avez pays?

--Comptant.

--Avec quoi?

--Pour quatre-vingt mille francs avec ces conomies dont je vous parle.

--Et pour le surplus?

--Avec une somme de trente mille francs que j'ai emprunte.

--Vous avez eu des rparations importantes  faire; des changements, des
embellissements? Pouvez-vous me dire  combien s'en est lev le prix?

--A cinquante-cinq mille francs environ.

--Ces cinquante-cinq mille francs, ajouts aux trente mille que vous
avez emprunts, constituent ainsi une dette de quatre-vingt-cinq mille
francs.

--Parfaitement.

--Que devez-vous encore sur ces quatre-vingt-cinq mille francs?

--Rien.

--Comment les avez-vous pays?

--Avec ce que j'ai pu conomiser sur mes appointements.

--Alors expliquez comment vous avez pu faire ces conomies; et si cela
vous est possible sans livres de comptes, tablissez votre budget; nous
avons la recette: soixante mille francs; quelle est la dpense? Pour un
homme de chiffres, cela ne doit pas tre difficile  dire.

--Cela est trs facile, mais  condition de prendre des moyennes.

--Prenez des moyennes.

--Mes dpenses de maison s'lvent  douze mille francs par an.

--crivez, dit le juge d'instruction  son grenier qui jusque-l tait
rest la plume  la main, mais sans prendre les notes.

Cette parole fut un coup pour Fourcy; cependant il continua:

--Le loyer de notre appartement de Paris est de quatre mille francs; les
impts, les frais de jardinage, de domestiques  Nogent sont de trois
mille francs; je paye pour une assurance sur la vie une prime de dix
mille francs; les toilettes de ma femme cotent deux mille francs par
an.

--Ah! dit le juge d'instruction, qui jusque-l avait cout
attentivement sans interrompre.

--Elles sont trs simples, dit Fourcy que cette exclamation blessait,
car il tait d'une susceptibilit extrme pour tout ce qui touchait sa
femme.

--Continuez, dit le juge d'instruction, nous ne discutons pas.

--Celles de ma fille cotent la mme somme; l'ducation de ma fille
cotait jusqu' ces derniers temps trois mille francs; celle de mon fils
et son entretien la mme somme; en voyages nous dpensons environ deux
mille francs, si M. le greffier veut bien faire l'addition, il trouvera
environ quarante-cinq mille francs.

--Faites, dit le juge d'instruction.

--Quarante-quatre mille francs, dit le greffier.

--Il vous reste donc en moyenne tous les ans sur vos appointements seize
mille francs?

--Parfaitement.

--Ainsi c'est avec seize mille francs par an que depuis la guerre vous
avez pay votre dette de quatre-vingt-cinq mille francs, et le mobilier
de cette maison que nous n'avons pas compt; quant  celui de Paris...

--Il tait pay avant la guerre.

--Reste donc celui-ci; c'est--dire qu'aprs avoir prlev
quatre-vingt-cinq mille francs, vous avez trouv moyen de payer
cinquante mille francs un mobilier qui vaut cinq ou six cent mille
francs.

Fourcy, bien qu'il ne ft pas dispos  la gaiet, ne put pas s'empcher
de sourire en entendant mettre une pareille absurdit, cependant
ce sourire n'eut rien de railleur ni d'insolent: ce fut la simple
manifestation de sa surprise, une protestation muette et discrte: six
cent mille francs, son mobilier achet de bric et de broc, c'tait
vraiment trop drle!

--Il n'y a pas l de quoi sourire, dit le juge d'instruction svrement,
rien n'est plus srieux.

--Peut-tre en effet cela serait-il srieux, si ce mobilier avait la
valeur que vous lui attribuez, car alors il serait difficile d'expliquer
comment avec cinquante mille francs, j'ai pay six cent mille francs.

--C'est justement cette explication que je vous demande.

--Et que je n'ai pas  vous donner puisque ce pauvre mobilier vaut 
peine la dixime partie de ce que vous pensez, c'est--dire environ les
cinquante mille francs qui me sont rests sur mes conomies, ma dette de
quatre-vingt-cinq mille francs tant prleve.

Ce fut au tour du juge d'instruction de sourire, et ce sourire, qui
contractait les narines et retroussait la lvre suprieure en dcouvrant
les dents, exprimait le ddain et la piti.

Jusque-l le commissaire aux dlgations, assis  ct de Fourcy, avait
gard le plus complet silence, et rien dans son attitude n'avait pu
donner  croire qu'il s'intressait  cet interrogatoire;  ce moment,
il se tourna vers Fourcy, et de sa voix la plus douce, avec son sourire
le plus aimable, il intervint dans l'entretien:

--Je demande  M. Fourcy la permission de lui faire observer que le
tapis seul de ce salon sur lequel nous marchons vaut plus de vingt mille
francs.

Fourcy haussa doucement les paules et se mit  rire.

--Que cette tapisserie d'Andran, reprsentant des scnes d'_Esther_, ne
vaut pas moins de trente mille francs; que les sirnes de l'escalier
ont cot plus de dix mille francs; et nous voil dj  soixante mille
francs.

--Mais ces chiffres sont de la fantaisie, s'cria Fourcy.

--Ils sont exacts.

--Ni exacts, ni srieux.

--Pardon, dit le commissaire avec son calme et son doux sourire,
mais vous savez qu'avant d'appartenir  la police j'ai t clerc de
commissaire-priseur et que je suis en tat d'estimer un mobilier, mme
quand il a une valeur artistique comme celui-ci; et ce que je connais de
votre mobilier dans ce salon, dans la salle  manger, dans le vestibule,
dans l'escalier, dans les chambres o je suis entr, vaut plus de cinq
cent mille francs.

--C'est impossible! s'cria Fourcy.

--Il y a marchand  ce prix, dit le commissaire se servant d'un mot de
son ancien mtier.

Fourcy resta atterr.

Mais presque aussitt il se redressa pour protester:

--C'est impossible, s'cria-t-il avec une nergie dsespre.

--Expliquez; ne niez pas ce qui n'est pas niable, dit froidement le juge
d'instruction; ce mobilier est l, nous le voyons, combien l'avez-vous
pay?

--Mais je ne l'ai pas pay le prix que vous lui attribuez.

--Combien l'avez-vous pay?

--Une cinquantaine de mille francs.

--Dire qu'on a pay cinquante mille francs ce qui en vaut six cent mille
n'est pas une explication.

--Mais comment voulez-vous que j'aie dpens cette somme puisque je ne
l'avais pas?

--C'est ce que je vous demande; vous reconnaissez que vous n'avez pas
gagn cette somme; d'autre part vous avez reconnu que vous n'aviez pas
fait de spculations; dites comment vous vous tes procur les cinq ou
six cent mille francs, prix de ce mobilier.

--Mais ce mobilier n'a pas cot six cent mille francs, ni cinq cent
mille, ni quatre cent mille, je le nie, c'est impossible.

Le commissaire se leva et, tendant la main par un geste nergique comme
s'il voulait prter serment:

--Et moi j'affirme, dit-il, qu'il a cot plus de cinq cent mille
francs, je le jure.

--Voulez-vous que nous descendions  trois cent mille francs, dit le
juge d'instruction, et mme  deux cent mille? Dites alors o vous avez
pris ces deux cent mille francs.

Depuis quelques instants Fourcy se dbattait dsesprment contre l'ide
qu'on le souponnait; cette ide qui tout d'abord lui avait paru une
absurdit ou une folie, ce mot pris l'enfona violemment dans son
esprit.

--Pris! s'cria-t-il, m'accusez-vous donc d'avoir pris cette somme?

---Dites o et comment vous vous l'tes procure.

--Moi qui ai des millions entre les mains, j'aurais pris cette misrable
somme!

--Cette misrable somme et d'autres, moins misrables peut-tre.

Fourcy se frappa la tte  deux mains.

--C'est donc vrai, c'est donc possible! tout cela n'est que pour arriver
 m'accuser du vol du mandat, moi, moi!

Ni le juge d'instruction, ni le commissaire de police ne rpondirent,
mais ils changrent un coup d'oeil plus terrible qu'une rponse
directe.

--Et le moment que j'aurais choisi pour voler la maison Charlemont,
poursuivit Fourcy, est celui o je deviens son associ!

--Prouvez que vous n'avez pas commenc avant; nous sommes l pour
recevoir vos explications.

La porte du salon s'ouvrit, et la femme de chambre entrant vint jusqu'
Fourcy:

--Madame vient de rentrer avec mademoiselle.

--Ces explications que vous demandez, s'cria Fourcy, je vais vous les
donner.

Puis s'adressant  la femme de chambre qui attendait en regardant autour
d'elle d'un air ahuri:

--Dites  madame de venir, tout de suite.

Il avait relev la tte, et un clair de confiance transfigurait son
visage boulevers: sa femme arrivait  son secours: elle allait donner
les explications qu'on exigeait de lui.

Presque aussitt aprs le dpart de la femme de chambre, la porte du
salon se rouvrit et madame Fourcy parut.

Fourcy voulut courir au-devant d'elle, mais vivement le commissaire qui
l'observait se plaa entre eux.

--Viens, Genevive, dit Fourcy, viens  mon secours.

--Que se passe-t-il donc?



XXXVII

Elle s'tait arrte devant le commissaire de police qui lui barrait le
passage, et elle restait  la porte du salon; regardant et son mari et
le commissaire de police, et le juge d'instruction et le greffier.

Mais surtout elle rflchissait et elle tchait de se rendre compte de
la situation: la runion de ces gens de justice, l'attitude bouleverse
de son mari, son cri, son appel: Viens  mon secours, lui avaient
rvl les dangers de cette situation, mais sans lui apprendre quels ils
taient. Avant tout il fallait donc qu'elle trouvt le moyen de gagner
du temps et qu'elle ne parlt que pour ne rien dire.

--Approchez, madame, et asseyez-vous, dit le juge d'instruction.

Elle voulut prendre place  ct de la chaise que Fourcy avait occupe,
mais le commissaire de police continua  lui barrer le passage, et avec
sa politesse ordinaire il lui avana un fauteuil, puis en prenant un
lui-mme il s'assit de faon  se trouver entre le mari et la femme.

--Asseyez-vous, dit le juge d'instruction  Fourcy, et n'essayez pas
d'changer quelques signes, ou des paroles particulires avec madame.

Faisant violence  son agitation, Fourcy reprit sa chaise:

--Puis-je expliquer  ma femme pourquoi je l'appelle  mon secours?
demanda-t-il.

--Je vais l'expliquer moi-mme, rpondit le juge d'instruction.

Et en quelques paroles brves, mais claires et prcises, il donna cette
explication: Depuis l'acquisition de la maison de Nogent, qui avait
absorb ses ressources et l'avait endett de quatre-vingt-cinq mille
francs, Fourcy n'avait pu mettre de ct sur ses appointements qu'une
somme de seize mille francs par an, au total: cent trente-quatre mille
francs; sa dette de quatre-vingt-cinq mille francs prleve sur ce
total, il lui tait rest cinquante mille francs; comment avec ces
cinquante mille francs avait-il pu acheter et payer le mobilier qui
garnissait cette maison?

A mesure que le juge d'instruction parlait, madame Fourcy comprenait que
la situation tait plus grave encore qu'elle ne l'avait redout tout
d'abord.

--En un mot, s'cria Fourcy, sans que les signes du juge d'instruction
pussent lui imposer silence, on m'accuse d'avoir drob les sommes
ncessaires  l'achat de ce mobilier, c'est--dire cinq ou six cent
mille francs, et l'on conclut de l que puisque j'ai bien t capable de
voler ces six cent mille francs, j'ai bien t capable aussi de voler
les trois cent mille du mandat blanc. Rponds pour moi, prouve  ces
messieurs, toi qui as achet ce mobilier, qu'il n'a pas cot six cent
mille francs.

Madame Fourcy tait d'une pleur livide, comme sous l'imminence d'un
vanouissement subit; Fourcy, qui la regardait, oublia l'horreur de sa
situation pour ne penser qu' sa femme; vivement il se leva pour venir 
elle, mais le commissaire de police le retint.

--Voyez, monsieur le juge d'instruction, l'effet que produit sur ma
femme cette accusation monstrueuse, n'est-ce pas la protestation la plus
loquente contre ces soupons insenss?

Puis s'adressant  sa femme elle-mme:

--Remets-toi, chre femme, ne cde pas  l'indignation; ne succombe pas
 l'motion; ce n'est pas une preuve de ton amour qu'il faut que tu
donnes en ce moment, c'est une preuve de l'inanit de ces soupons;
c'est la Providence qui t'envoie pour les dissiper; parle.

Et il se rassit plein de confiance; elle n'avait que quelques mots 
dire, et tout serait fini, il ne resterait qu'un cruel souvenir de ce
cauchemar.

Il attendit en la regardant.

Cependant elle ne parla point; immobile dans son fauteuil, les yeux
baisss, les lvres contractes, elle restait l comme si elle tait
anantie.

--Calme-toi, dit Fourcy d'une voix attendrie, tche de respirer un peu.

Mais elle ne respira point et elle continua de garder le silence.

--Voulez-vous un verre d'eau? demanda le commissaire de police toujours
prvenant.

Elle n'avait besoin ni d'eau, ni de quoi que ce ft, si ce n'est d'une
ide; cependant elle accepta dans la pense que cela lui ferait toujours
gagner du temps, et qu'elle trouverait peut-tre quelque chose  dire.

Fourcy s'tait lev, mais le juge d'instruction l'arrta.

--Restez, dit-il, M. le commissaire de police va aller chercher ce verre
d'eau.

Fourcy aurait voulu prendre sa femme dans ses bras, la soutenir, la
rassurer; mais aprs ce qu'on avait fait jusque-l pour les sparer,
cela n'tait pas possible; il devait se contenter de l'encourager de la
voix et du regard.

--Calme-toi, calme-toi, rpta-t-il comme s'il parlait  un enfant.

Mais elle ne l'coutait pas; elle cherchait.

Le commissaire de police revint portant lui-mme un verre et une carafe
sur un plateau; il versa un peu d'eau dans le verre, et avec des grces
il l'offrit  madame Fourcy.

Cette gorge d'eau ne lui donna pas des ides, mais elle lui donna, au
moins, un peu de salive dans sa bouche dessche.

--Je vous coute, madame, dit le juge d'instruction.

--Puisque c'est toi qui as achet ce mobilier, dit Fourcy, explique
qu'il ne vaut pas six cent mille francs, dis ce que tu l'as pay.

Elle ne pouvait plus reculer, il fallait parler.

--J'ai profit de quelques bonnes occasions, dit-elle.

--Trs habilement profit, affirma Fourcy. M. le commissaire de police,
qui a des connaissances spciales dans le commerce de l'ameublement,
affirme que ce tapis vaut plus de vingt mille francs, et cette
tapisserie des Gobelins plus de trente mille.

Le commissaire de police inclina la tte  plusieurs reprises, avec un
sourire approbateur.

--Je ne sais pas ce que valent ce tapis et cette tapisserie, mais je ne
les ai pas pays ce prix-l; il s'en faut de beaucoup.

--Combien les avez-vous pays?

Elle hsita.

--Je ne m'en souviens pas.

Fourcy ne fut pas matre de retenir un mouvement de surprise: sa femme
ordinairement avait une excellente mmoire et elle retenait tous les
chiffres.

--Fais un effort de mmoire, dit-il, et ne te laisse pas troubler par
l'motion.

Elle parut faire cet effort, mais inutilement.

--Je ne me rappelle pas, dit-elle.

--Cela est vraiment fcheux, fit remarquer le juge d'instruction, mais
vous avez un livre de dpense, sans doute, o vous aurez inscrit ces
prix?

--Je ne l'ai pas conserv.

--Au moins, vous avez des factures acquittes?

--Sans doute, mais il faudrait les chercher, car je ne sais pas o elles
peuvent tre.

--Eh bien, madame, cherchons-les tout de suite.

Et le juge d'instruction fit mine de se lever.

--C'est que si je les ai encore, dit-elle en se voyant prise, elles ne
sont pas ici, elles sont  Paris.

Le juge d'instruction se tourna vers Fourcy.

--Vous voyez, dit-il.

Fourcy tait dcontenanc; il regardait sa femme avec une stupfaction
qui de rponse en rponse devenait plus profonde. Pourquoi ne
parlait-elle pas franchement? Pourquoi ces dtours et ces dfaites?

Car mme pour lui il tait vident qu'elle n'tait pas sincre et
qu'elle ne cherchait qu' s'chapper. Pourquoi? Il n'tait pas possible
qu'elle ne comprt pas la gravit de la situation qu'elle lui faisait.

--Allons  Paris, dit-il en se levant vivement.

--Mais je ne sais si je les ai, dit-elle; on ne garde pas ses anciennes
factures indfiniment; il est probable que je les ai dtruites.

De nouveau le juge d'instruction et le commissaire changrent un coup
d'oeil qui dsespra Fourcy: au lieu de le sauver, elle le perdait dans
l'esprit de ces deux hommes qui tenaient son honneur entre leurs mains.
Comment ne le comprenait-elle pas?

Aprs un moment de silence terriblement long, le commissaire de police
intervint.

--Mon Dieu, madame, dit-il du ton d'un homme qui ne demande qu'
obliger, il ne faut pas vous dsoler pour cette disparition de vos
factures. Personne ne peut trouver extraordinaire qu'aprs plusieurs
annes vous ne les ayez pas conserves. Ce serait le contraire qui
serait extraordinaire.

Elle respira, et Fourcy de son ct laissa chapper un profond soupir de
soulagement: quel brave homme, ce commissaire!

Il leur sourit  tous deux.

--Il y a un moyen bien simple de les remplacer, dit-il en continuant.
Vous ne pouvez pas avoir oubli le nom du marchand ou des marchandes de
qui vous tenez ces diffrents objets: le tapis, les tapisseries, les
sirnes, les cuirs de Cordoue, les toffes, les vases; donnez-nous ces
noms et nous retrouverons tout de suite les prix que vous avez pays.
Les marchands ne sont pas comme des particuliers, ils gardent leurs
livres de commerce.

Quelques minutes plus tt, Fourcy et vu dans cette ide le salut, mais
maintenant ce fut craintivement qu'il regarda sa femme.

Elle ne rpondit pas, et elle resta les yeux baisss, plus ple encore,
plus dfaite.

--Eh bien, madame, demanda le juge d'instruction, vous refusez donc de
rpondre?

Et il attendit quelques instants.

--Rflchissez que votre silence ne peut s'interprter que d'une seule
manire, dit-il svrement, qui est que vous ne pouvez pas rpondre, et
que si vous ne nous donnez pas le prix de ces tapis et de ces meubles,
c'est qu'il est bien celui qu'a dit M. le commissaire de police;--que si
vous prtendez n'avoir pas conserv votre livre de dpense, c'est qu'il
vous condamnerait;--que si vous allguez que vous n'avez plus vos
factures, c'est qu'elles confirmeraient notre valuation;--enfin, que si
vous refusez de nous indiquer les noms des marchands chez qui vous avez
achet ces objets, c'est que vous savez que ces marchands dtruiraient
d'un mot le systme de dfense de votre mari.

De nouveau le commissaire de police prit la parole:

--Permettez-moi de vous faire observer, madame, que nous cacher les noms
de ces marchands n'est pas nous empcher de les dcouvrir; les marchands
qui vendent ces sortes de meubles ne sont pas nombreux  Paris; avant
trois jours nous saurons qui vous a vendu ces tapisseries, ce tapis
oriental avec armoiries, ces sirnes.

Elle attendit encore assez longtemps avant de rpondre; enfin, relevant
les yeux et regardant le juge d'instruction:

--Puisqu'il le faut, dit-elle, je parlerai.

Mais cela dit, madame Fourcy avait fait une pause, et au lieu de
s'adresser au juge d'instruction, elle s'tait tourne vers son mari
qu'elle avait longuement regard:

--Avant tout, dit-elle, je veux demander pardon  celui que j'aime, 
mon mari,  l'homme le meilleur, le plus honnte, le plus droit, de la
douleur que je vais lui causer. C'est la pense de la souffrance que
je dois lui infliger en parlant, qui m'a jusqu' ce moment ferm les
lvres. C'est la vue de la souffrance que je lui cause en ne parlant
pas, qui me les ouvre. Je ne peux pas le laisser souponner, je ne peux
pas le laisser accuser quand seule je suis coupable.

Et comme le juge d'instruction avait fait un mouvement, elle s'cria
avec nergie:

--Mais non coupable comme vous l'entendez, messieurs; coupable envers
lui, ce qui pour moi est autrement terrible. Pardon, mon Jacques!

C'tait avec stupfaction que Fourcy l'coutait, avec effroi,  demi
lev au-dessus de sa chaise qu'il tenait d'une main, les yeux et la
bouche grands ouverts, le visage convuls.

Qu'allait-elle donc dire?

L'angoisse avait suspendu sa respiration, il touffait.

Elle se tourna vers le juge d'instruction et d'une voix rsolue:

--Vous avez raison, dit-elle rapidement, cet ameublement n'a pu tre
pay avec cinquante mille francs, non qu'il ait la valeur que vous lui
attribuez, mais parce qu'il vaut videmment plus de cinquante mille
francs. Je le reconnais, je l'avoue la honte au front, j'ai tromp mon
mari sur cette valeur.

Fourcy laissa chapper une sourde exclamation, un cri de douleur, une
plainte touffe, mais elle vita de regarder de son ct.

--Mon mari n'a donc su que ce que je lui disais, car ne connaissant
rien aux choses d'ameublement, et ayant toute confiance en mes paroles,
d'ailleurs, il n'a jamais eu la pense de contrler les prix que je lui
donnais.

--Et comment avez-vous pay ces prix? demanda le juge d'instruction.

--Je vais vous le dire; cela, c'est la seconde partie de mon aveu et non
la moins cruelle; si j'hsite, si je me trouble, n'accusez que l'motion
qui me paralyse. Jamais mon mari n'a voulu faire des affaires pour son
compte personnel, et malgr mes instances il a toujours refus de tenter
des spculations qui auraient pu l'enrichir rapidement et srement.
Voyant sa volont immuable, et croyant que nous en serions toujours
rduits  la mdiocrit de ses appointements, j'ai voulu, moi mre de
famille, dans son intrt mme, dans celui de mes enfants, et aussi dans
le mien, je ne serais pas franche si je ne l'avouais pas, j'ai voulu
risquer ce qu'il refusait si fermement. C'est l ma faute, que je me
suis reproche durement depuis, mais sans prvoir jamais qu'elle aurait
les terribles consquences qu'elle amne aujourd'hui.

Elle se cacha le visage entre les mains et elle resta ainsi quelques
secondes, s'efforant de rgler ce qu'elle voulait dire.

--Continuez, madame, dit le juge d'instruction.

Il fallait obir; ce qu'elle fit.

--Dans le monde o je vis, vous comprenez qu'il n'y a qu' ouvrir
les oreilles pour savoir quelles sont les bonnes affaires; je les ai
ouvertes; j'ai cout ce qui se disait autour de moi, j'ai gagn, et
c'est avec ces gains que j'ai pay ce mobilier.

Le juge d'instruction allait lui poser une question, mais violemment
Fourcy le prvint.

Depuis quelques instants il s'tait lev tout  fait, et debout, la tte
haute, les bras croiss sur sa poitrine, il tenait ses yeux attachs sur
sa femme.

--Pardon, monsieur le juge d'instruction, s'cria-t-il en tendant le
bras avec un geste si nergique que le juge resta bouche ouverte sans
achever le mot qu'il avait commenc; pardon, c'est  moi d'interroger ma
femme.

--Mais, monsieur...

--C'est au mari, c'est au pre d'lever maintenant la voix et de faire
lui-mme, pour son honneur, pour l'honneur des siens, la recherche de la
vrit; si vous trouvez cette recherche mal faite, vous la reprendrez;
ici, en cette circonstance, c'est moi qui dois tre le juge
d'instruction.

Ce brave homme, ce bon homme s'tait transfigur, et l'autorit qu'il
venait de prendre s'imposait  tous, au juge, au commissaire,  sa
femme, surtout  sa femme, qui devant son regard courba la tte et
baissa les yeux.

--Rpondez-moi, dit-il.

--Jacques.

--Il n'y a plus de Jacques, il y a un mari, un pre, un chef de famille,
c'est  lui qu'il faut rpondre. Pour jouer, il faut une mise de fonds;
o avez-vous eu celle que vous avez risque?

Elle n'hsita pas une seconde, mais ce fut au juge d'instruction qu'elle
adressa sa rponse et non  son mari qu'elle ne regarda mme pas.

--Il n'est personne de notre monde et de notre entourage qui ne m'ait
attribu une grande influence sur mon mari: on voyait combien il
m'aimait; la tendresse que j'prouvais pour lui tait connue de tous, et
dans ces conditions, on tait dispos  croire que je pouvais peser d'un
certain poids sur ses dterminations. Les dterminations de M. Fourcy,
cela n'avait pas grande importance; mais celles de M. Fourcy, grant
de la maison Charlemont, cela en avait une considrable. De mme,
l'influence que pouvait exercer la femme de ce grant dans tel ou tel
sens avait une certaine valeur. Un jour on a voulu s'assurer cette
influence, la gagner et on a cru le faire au moyen d'un cadeau, un
diamant. Je l'ai accept, parce que l'affaire avait russi, mais je
ne l'ai pas gard. C'est avec l'argent qu'a produit sa vente que j'ai
risqu ma premire spculation. Elle a t heureuse. J'en ai entrepris
une seconde qui a t plus heureuse encore. C'est avec ces gains que
j'ai pay cet ameublement, que je n'aurais pas pu acheter, je le
reconnais, si j'avais t rduite  nos seules ressources.

Aprs un moment d'hsitation elle se tut.

Ce qui avait caus cette hsitation, 'avait t une ide qui avait
travers son esprit: si elle profitait de l'occasion pour avouer le
chiffre exact de sa fortune et se dbarrasser une bonne fois de tous
ses embarras, pour sortir des mensonges dans lesquels elle se dbattait
depuis si longtemps? Ses spculations pouvaient lui avoir donn aussi
bien deux millions que cinq cent mille francs. La tentation avait t
forte. Mais en fin de compte elle n'avait pas os risquer une aussi
grosse partie. Cela tait vraiment trop aventureux. La crise qu'elle
traversait en ce moment tait assez grave pour qu'elle ne penst qu' en
sortir.

Tout en regardant le juge d'instruction, elle avait jet un coup d'oeil
du ct de son mari pour voir comment il acceptait cette explication, et
elle avait t effraye de son attitude et de son visage; videmment il
l'accueillait mal.

--Et qui vous a fait ce cadeau? demanda-t-il.

--M. Tast, dont les affaires ont t releves par le secours que lui a
apport la maison Charlemont.

--Est-ce M. Tast, de Lille? demanda le juge d'instruction.

--Oui, monsieur.

--Mais il vient de mourir?

--Justement.

--Cela est vraiment fcheux, dit le juge d'instruction.

Mais Fourcy ne parut pas faire attention  cette remarque.

--Une femme, et surtout une femme marie n'engage pas des spculations
en son nom, dit-il; qui a fait vos affaires?

--Un de nos amis, M. Esserie, qui a bien voulu me donner ses conseils et
son aide et qui a rgl toutes mes affaires.

--Le directeur du _Crdit Oriental_? demanda le juge d'instruction.

--Oui, monsieur.

--Qui est mort il y a trois ans au moins; vraiment, madame, c'est une
bien mauvaise chance de n'avoir que des morts, pour tmoins.

Il s'tablit un silence terrible, au moins pour le mari et la femme.

Fourcy s'tait pris la tte  deux mains, dsesprment, et il
s'enfonait les ongles dans le crne pour se donner  lui-mme la
sensation de la ralit.

Les paupires baisses, mais les yeux ouverts, madame Fourcy tchait de
se rendre compte de l'effet de ses paroles aussi bien sur son mari,
que sur le juge d'instruction et le commissaire. Elle avait senti que
c'tait chose grave de donner le nom d'Esserie aprs celui de Tast,
deux morts, mais elle n'avait pas os risquer celui de La Parisire:
interrog, La Parisire ne serait-il pas forc de parler des trois cent
mille francs d'Heynecart, et des cent mille francs d'achat de rente? Et
alors ne serait-ce pas la dcouverte de la vrit entire? Telle tait
la situation, qu'un mot en moins pouvait aussi bien la perdre qu'un mot
en plus. Et le terrible, c'tait qu'elle ne pouvait pas rflchir  ce
qu'elle disait: il fallait qu'elle parlt, et de telle faon qu'elle et
l'air de parler naturellement, sans rflexion, en n'obissant qu' la
franchise.

Ce fut le commissaire de police qui rompit le silence.

--Monsieur le juge d'instruction, dit-il, je voudrais avoir l'honneur de
vous entretenir un moment.

Le magistrat parut jusqu' un certain point suffoqu par cette demande
d'un subalterne, cependant il se leva et il suivit le commissaire 
l'autre bout du salon, tandis que Fourcy et madame Fourcy restaient
vis--vis le greffier sans se parler.

--Pour moi, dit le commissaire  voix basse et le nez tourn vers la
fentre ouverte, ce brave homme est innocent.

--Peut-tre.

--Je crois pouvoir l'affirmer, moi qui ne suis pas infaillible, mais je
n'en dirais pas autant de la femme.

--C'est mon sentiment.

--Si elle a gagn de l'argent avec M. Esserie, elle a trs bien pu en
perdre avec d'autres. Et si elle en a perdu plus qu'elle n'en avait,
elle a pu aussi prendre un de ces mandats blancs dont elle avait la
garde. Pour cela il ne lui a fallu qu'un complice pour le remplir et le
touche  la Banque de France. Une femme, quand elle est jolie, trouve
toujours un complice.

--Qui souponnez-vous?

--Personne; et pour le moment je ne m'inquite pas de cela, ce n'est
pas de ce ct que les recherches doivent tre prsentement diriges.
L'important, c'est de savoir, si, comme je le pense, elle a prouv des
pertes d'argent en ces derniers temps.

--Et comment?

--Il parat qu'elle a des relations avec un coulissier, nomm La
Parisire, je crois qu'en cherchant de ce ct nous pourrions bien
chauffer.

--Alors?

--Mon avis serait, si vous voulez me permettre d'en avoir un, de
surseoir jusqu' ce que ce La Parisire ait t interrog.



XXXVIII

Le juge d'instruction suivi du commissaire de police revint au milieu du
salon.

--Nous en resterons l pour aujourd'hui, dit-il.

Madame Fourcy respira: elle avait gagn du temps; c'tait beaucoup.

Quant  Fourcy, il les regarda avec stupfaction: qu'avait dit le
commissaire de police? Pourquoi cette suspension? Il ne comprenait pas.

Sa femme s'tait approche de lui, mais il ne fit pas attention  elle,
il ne lui adressa pas la parole, il ne la regarda pas.

Le greffier avait ramass ses papiers et il avait rejoint son juge et le
commissaire du ct de la porte.

Fourcy les avait suivis.

Madame Fourcy ne s'en inquita pas autrement: d'ailleurs elle n'avait
plus qu'une proccupation pour le moment: se prparer  l'explication
qui allait clater entre son mari et elle aprs le dpart des
magistrats, car il n'tait que trop vident qu'elle ne l'avait pas
convaincu. Mais elle le convaincrait, ne voulant pas que le pauvre homme
souffrt par sa faute. Il avait bien dj accept l'histoire du collier
de diamants offert par Esserie; il accepterait de mme maintenant le
concours de celui-ci dans les prtendues spculations qu'il avait
conseilles et diriges; Esserie tait mort depuis trois ans et demi,
elle pouvait donc mettre sur son compte tout ce dont elle voudrait le
charger. A la vrit, elle n'aurait pas de preuves  apporter  l'appui
de ses dires. Mais elle avait mieux que des preuves  donner  son mari:
ses caresses, sa tendresse, et si profondment bless qu'il ft, si
fch, si pein, il n'y rsisterait pas: elle connaissait sa force.
Quant aux autres, quant  ces gens de police, elle n'en prenait pas
souci; c'tait pour faire de nouvelles recherches qu'ils abandonnaient
la place; eh bien, ils n'avaient qu' chercher, ils ne trouveraient
rien. C'tait de son bon Jacques, de lui seul qu'elle devait s'inquiter
maintenant; c'tait lui qu'elle devait convaincre, rassurer, consoler,
et elle savait comment lui faire tout oublier. Il avait t bien dur
avec elle; mais elle ne lui en voulait pas pour cela; il avait eu
raison, le brave garon, et mme il avait t trs beau quand les
bras croiss, se contenant  peine, il avait pris la place du juge
d'instruction.

Elle fut trs surprise de le voir suivre les magistrats et sortir avec
eux.

--Il va revenir, se dit-elle.

Et elle se prpara.

Cependant il ne revint pas.

C'est qu'avant de revoir sa femme il voulait tre fix, sinon sur
tous les soupons qui l'assaillaient, au moins sur un,--sur celui qui
torturait son esprit depuis le jour o le commis de MM. Marche et
Chabert lui avait remis le collier de diamants.

Quand sa femme lui avait dit que ce collier tait un cadeau de M.
Esserie, il n'avait pas tout d'abord soulev d'objection, et il avait
accept son rcit, avec bonheur, malgr le chagrin qu'il prouvait  la
pense qu'elle avait pu le tromper. Mais peu  peu le doute avait germ
dans son esprit, s'tait dvelopp dans son coeur, l'avait envahi tout
entier. Pourquoi l'avait-elle tromp? Combien de fois avait-il agit
cette question sans lui trouver de rponse. Cependant il n'avait pas dit
un mot, il n'avait rien laiss paratre de ses angoisses. Sa foi en sa
femme tait trop profonde pour qu'il se plaignt, trop respectueuse pour
qu'il admt certaines hypothses qui eussent t un outrage  son
amour. Mais voil que tout  coup cette foi avait t dtruite par
la dcouverte de nouveaux mensonges; et alors ses premiers soupons
s'taient redresss plus pressants, plus terribles, et un mot qu'il
n'avait jamais os prononcer tait sorti de ses lvres.

--tait-ce vraiment Esserie qui lui avait donn ce collier?

Puis aprs ce doute en taient venus d'autres qui s'enchanaient 
celui-l.

--tait-ce Tast qui lui avait donn le diamant dont elle avait parl?
tait-ce Esserie qui l'avait dirige dans ses spculations?

Aprs n'avoir rien voulu admettre, il croyait tout possible maintenant,
et ce qui lui avait paru naturel lorsqu'il avait foi en elle, lui
paraissait coupable maintenant qu'il avait plus cette foi.

Pour le diamant de Tast, pour les conseils, pour l'intervention
d'Esserie dans les spculations qu'elle avouait, les recherches taient
difficiles, peut-tre mme impossibles, puisqu'ils taient morts l'un et
l'autre; mais pour le collier on pouvait savoir du marchand qui l'avait
vendu, si c'tait vraiment Esserie qui l'avait achet.

A la vrit, ce ne serait qu'un petit fait, mais qui pour lui aurait une
importance capitale: si elle avait t sincre, on pourrait admettre
qu'elle l'tait aussi pour le diamant de Tast et le concours d'Esserie;
si elle avait menti, elle mentait encore.

Ce marchand tait sans doute MM. Marche et Chabert, et c'tait pour
interroger ceux-ci qu'il revenait en toute hte  Paris.

Cependant avant d'aller chez eux, il passa  son bureau, o il prit six
mille francs, prix de la rparation du collier.

Dix minutes aprs il tait chez les bijoutiers et il demandait  payer
la rparation qui avait t faite au collier de madame Fourcy.

Ce fut un des chefs de la maison qui lui rpondit et qui acquitta la
facture.

--Comment donc se fait-il, demanda Fourcy, qu'il ait fallu changer deux
pierres?

--C'est qu'elles taient dfectueuses.

--Alors il ne devrait y avoir rien  payer.

--Il n'y aurait rien en effet  payer si le collier sortait de chez
nous, mais nous ne pouvons pas rparer gratis les malfaons de nos
confrres.

--Je croyais que c'tait chez vous qu'avait t achet ce collier qui
est un cadeau qu'on... nous a fait.

Ce fut la rougeur au front qu'il appuya sur ce nous.

--Il vient de chez M. Frteau, rue de la Paix.

Il n'y avait qu' aller chez ce M. Frteau; mais les conditions
n'taient pas les mmes: l, il n'avait pas de facture  payer, on ne
saurait pas de quel collier il voulait parler, s'il ne le reprsentait
pas.

Immdiatement, il retourna  Nogent, car la fivre le dvorait, et il ne
pouvait pas attendre.

Si sa femme lui demandait pourquoi il voulait ce collier, il ne lui
rpondrait pas, et l'motion qu'elle manifesterait ou ne manifesterait
pas, serait dj un indice.

Mais il ne la trouva pas, elle tait partie pour Paris peu de temps
aprs lui, dit Marcelle.

--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle en le regardant, comme tu es agit, tu
trembles, tu me fais peur.

--Ce n'est rien, je suis press, j'avais  parler  ta mre.

--C'est pour le vol, n'est-ce pas?

--Oui.

--Est-ce qu'on croit avoir trouv le voleur?

--Peut-tre.

Et il monta  la chambre de sa femme o il s'enferma; bien qu'il n'et
jamais ouvert une seule des armoires de sa femme, il en avait les
doubles clefs, il lui fallut peu de temps pour trouver celle qui allait
au coffre dans lequel elle serrait ses bijoux.

Il fut surpris de le voir vide et de n'y plus trouver que le collier
rpar par MM. Marche et Chabert,  ct du bracelet avec une meraude
entoure de diamants que sa femme lui avait dit avoir achet quelque
temps auparavant. Il fut pour le prendre aussi, mais ayant ouvert
l'crin sans y trouver de nom ni l'adresse, il le laissa, et n'emporta
que le collier, se demandant ce qu'elle avait fait de ses autres bijoux
et pourquoi ils avaient disparu, car tout lui tait matire  pourquoi
maintenant: ce qui tait aussi bien que ce qui n'tait pas.

Mais ce qu'il se demandait surtout, c'tait ce qu'allait lui rpondre
le bijoutier; avec quelle impatience, quelle anxit il comptait les
minutes dans le trajet de Nogent  la Bastille et de la Bastille  la
rue de la Paix!

Le bijoutier tait chez lui, Fourcy ouvrit l'crin et prsenta le
collier.

--C'est bien vous, monsieur, qui avez vendu ce collier?

--Parfaitement.

--Je dsire savoir... quand,--il hsita embarrass, honteux,--et dans
quelles conditions.

--Mais, monsieur, dit le bijoutier en se redressant comme s'il n'tait
pas dispos  rpondre.

--Je me nomme Jacques Fourcy, de la maison Charlemont, et vous devez
comprendre...

Instantanment les manires du bijoutier changrent, de hautaines
qu'elles taient elles se firent obsquieuses.

--Entirement  votre disposition, dit-il en interrompant vivement, je
vous donnerai toutes les explications toutes les justifications que M.
Charlemont peut dsirer, et si vous voulez voir mes livres, je suis
prt  les soumettre amiablement  votre examen; je tiens  ce que vous
emportiez la preuve que la plus rigoureuse loyaut a rgl les affaires
que j'ai faites avec M. Robert Charlemont.

Robert! qu'avait  faire Robert en ceci?

Mais le bijoutier continuait:

--J'ai vendu ce collier  M. Robert Charlemont soixante mille francs et
je suis prt  accepter une expertise si l'on soutient que le prix est
exagr; je n'ai point trait M. Charlemont en mineur.

--C'est bien  M. Robert Charlemont que vous avez vendu ce collier?
balbutia Fourcy.

--A lui-mme, et c'est  lui-mme que j'ai livr.

--Vous... en tes sr?

--Comment? si j'en suis sr.

Et le bijoutier appelant un employ se fit apporter un livre de
commerce.

--Vous voyez, le 11 avril  M. Robert Charlemont un collier, soixante
mille francs.

Et il continua en lisant la description du collier.

Mais Fourcy, bien qu'il voult le suivre, ne voyait rien que des raies
de feu qui couraient sur le livre.

De mme il n'entendait pas non plus ce que lui disait le bijoutier, un
seul mot plusieurs fois rpt frappait son oreille: mineur, mineur.

Il balbutia quelques paroles de remerciements.

--Mais, monsieur...

--Il suffit...

Et chancelant il se dirigea vers la porte.

--Vous oubliez le collier.



XXXIX

Il oubliait tout, le malheureux? et le collier qu'il avait apport, et
l'endroit o il tait, et les gens qui l'entouraient, tout except un
nom qui frappait la vote de son crne et retentissait dans son coeur
effroyablement: Robert Charlemont.

Robert Charlemont tait l'amant de sa femme!

Sa femme avait un amant!

tait-ce possible?

Rvait-il?

N'tait-il pas fou?

Et tout en marchant dans la rue sans rien voir, sans rien entendre, il
se rptait:

--Genevive! Robert!

Tromp par sa femme.

Tromp par Robert.

Pouvait-il tre rien de plus atroce pour lui?

Sa femme qu'il avait tant aime, la mre de ses enfants!

Et Robert! un Charlemont!

Elle avait accept de l'argent de cet enfant!

Cette coquine que Robert aimait, pour laquelle il se ruinait; c'tait
Genevive.

Mais alors?

Et devant cette interrogation, il reculait pouvant.

Le vol du mandat, Esserie, Tast, tout tait donc possible!

Verrait-il jamais clair au fond de l'abme qui venait de s'ouvrir devant
lui? devait-il y regarder?

Il se heurtait aux gens qui le repoussaient et l'interpellaient pour sa
maladresse: en traversant une rue, une voiture faillit l'craser et
le cocher l'accabla d'injures; il ne voyait pas, il n'entendait pas:
imbcile, fou, inerte, il allait devant lui, incapable de se conduire.

Il fallait qu'il entrt quelque part pour tcher de se reconnatre,
pour se reprendre s'il le pouvait; que n'avait-il t cras par cette
voiture; ce serait fini; quel soulagement!

Il pensa instinctivement  son bureau; il s'y enfermerait; aprs la
premire explosion il retrouverait peut-tre un peu de raison pour
rflchir et voir ce qu'il devait faire.

Car il devait faire quelque chose.

Quoi?

Au moment o il traversait son entre, son garon de bureau l'arrta
pour lui dire que le commissaire de police l'attendait depuis quelques
instants dj et qu'il tait avec M. Charlemont, dans le cabinet de
celui-ci.

Le commissaire de police maintenant! Que voulait-il? que venait-il lui
apprendre?

Son premier mouvement fut de s'enfuir, car il ne pourrait jamais
rpondre  ce qu'on allait lui dire; et boulevers, affol comme il
tait, il ne pouvait pas paratre devant M. Charlemont... le pre de
Robert.

Mais dj le garon de bureau lui avait ouvert la porte pour
l'introduire dans le cabinet de M. Charlemont,--il entra.

Suivant son habitude, M. Charlemont, qui se trouvait ce jour-l en
retard, tait venu pour voir Fourcy  la maison de banque, de belle
humeur comme  son ordinaire, et bien loin de ce qui se passait  ce
moment mme. Ne trouvant point Fourcy, il avait voulu se retirer au plus
vite, heureux comme un colier qui ne rencontre point son professeur
et qui a la chance d'chapper  une corve, lorsque le commissaire aux
dlgations tait survenu.

--C'est Fourcy que vous venez voir? avait demand M. Charlemont.

--Oui, monsieur.

--Il n'est pas ici; et je ne sais quand il rentrera.

Le commissaire de police avait hsit un moment; puis il s'tait dcid
 demander  M. Charlemont quelques instants d'entretien, que celui-ci
ne lui avait accords que d'assez mauvaise grce; tout ce qui se
rapportait  ce vol l'ennuyait et jusqu' un certain point l'inquitait;
s'il en avait eu le moyen, depuis longtemps il aurait fait abandonner
les recherches de la justice.

--Monsieur, je vous coute, avait-il dit au commissaire en s'asseyant et
en prenant la pose ennuye avec laquelle il coutait les importuns.

--Tout d'abord, j'ai regrett de n'avoir pas trouv M. Fourcy, avait
dit le commissaire, mais il vaut mieux qu'il en soit ainsi, et c'est
vraiment un heureux hasard qui me fait vous rencontrer; le coup qui va
frapper ce pauvre M. Fourcy sera peut-tre moins rude, lui venant de
vous pour qui il a une si profonde amiti, que de moi.

--Quel coup?

Alors le commissaire avait racont ce qui s'tait pass le matin 
Nogent.

--Vous avez souponn Fourcy, le plus honnte homme du monde, un modle
de probit, de dlicatesse, d'honneur! s'tait cri M. Charlemont, se
levant indign.

--Ce n'tait pas nous qui l'accusions, c'taient les circonstances.

Et il avait expliqu comment la disproportion existant entre les
ressources de Fourcy et le milieu luxueux dans lequel il vivait, avait
veill les soupons de certaines personnes et donn naissance  des
bruits que la justice avait d claircir.

De l l'interrogatoire de Fourcy qui avait t dplorable.

De l celui de madame Fourcy qui avait t plus dplorable encore, mais
qui avait eu au moins ce rsultat de montrer jusqu' l'vidence que les
soupons en se portant sur Fourcy s'taient gars.

--Mais si la parfaite honorabilit du mari clatait au jour, la femme
se trouvait gravement compromise. En nous parlant d'oprations et de
spculations faites par l'entremise de gens morts, il tait vident que
madame Fourcy nous trompait et voulait nous empcher de contrler ses
dires. Pourquoi? Trs probablement parce qu'elle n'en avait pas fait
que de bonnes. Si elle avait perdu, n'avait-elle pas pu tre amene 
s'emparer d'un mandat blanc et  le faire remplir et toucher par quelque
complice? Avant tout, ce qui s'imposait  nous, c'tait donc de chercher
si elle avait prouv ces pertes que nous souponnions. Aprs l'enqute
que nous avions faite sur M. et madame Fourcy ainsi que sur leur
entourage, nous savions que madame Fourcy entretenait des relations
suivies avec un coulissier, M. La Parisire, et il tait raisonnable de
supposer qu'elle avait pu se servir du ministre de ce coulissier pour
ses oprations. C'tait donc auprs de lui que nous devions poursuivre
nos recherches. Ce que nous avons fait tout de suite en arrivant 
Paris, car il n'y avait pas de temps  perdre, madame Fourcy menace
devant agir vivement de son ct pour essayer de se dfendre. Nous ne
nous tions pas tromps: M. La Parisire a t oblig de reconnatre
qu'il avait t le courtier de madame Fourcy, laquelle, dans les
affaires Heynecart, avait perdu trois cent mille francs.

--Trois cent mille francs!

--Juste la somme vole. Non seulement elle avait perdu cette somme, mais
elle l'avait paye. Et paye, sans vendre d'autres valeurs, en trois
cents billets de mille francs qu'elle avait remis de la main  la main 
M. La Parisire. Comment avait-elle pu se procurer cette somme?

Depuis assez longtemps dj, M. Charlemont avait abandonn sa pose
nonchalante, et c'tait avec une angoisse visible qu'il coutait ce
rcit; ces derniers mots l'avaient fait se dresser par un mouvement
involontaire.

--Vous voyez que nous ne nous tions pas tromps. Nous ne nous tions
pas tromps davantage en supposant que madame Fourcy, effraye, ne
perdrait pas de temps pour organiser sa dfense. Comme nous tions en
train d'interroger M. La Parisire, elle est arrive. Sa prsence seule
tait un aveu, car que venait-elle faire chez La Parisire, si ce
n'est prvenir notre enqute? Je l'ai prie alors de vouloir bien
m'accompagner chez M. le juge d'instruction, qui aprs l'avoir entendue
l'a mise en tat de dtention.

--Arrte!

--Cette mesure douloureuse ne pouvait pas tre plus longtemps diffre:
sans ressources connues, madame Fourcy a trouv le moyen de payer trois
cent mille francs; comment s'est-elle procur cette somme? Il y a pour
elle obligation d'autant plus rigoureuse  rpondre, qu'ayant eu entre
les mains un cahier de mandats de la Banque de France, elle n'a pas pu
reprsenter un de ces mandats qui a t vol, prtend-elle, et qui,
rempli et sign par un faussaire, a t prsent  la Banque, laquelle a
pay au porteur trois cent mille francs, somme gale  celle que madame
Fourcy devait. Nous, nous soutenons que c'est elle qui a drob le
mandat et que c'est son complice qui l'a touch. Nous n'avons pas encore
le complice; mais le meilleur moyen de le dcouvrir, c'est d'avoir entre
les mains le coupable principal; et nous l'avons. Maintenant il est
probable que nous n'aurons plus besoin que de quelques jours, de
quelques heures peut-tre pour trouver ce complice. Ainsi nous aurons
men  bonne fin une affaire qui, je vous l'avoue, nous a donn du
tracas non qu'elle ft complique ou mystrieuse, mais parce que ses
acteurs occupaient un rang social qui rendait nos recherches assez
difficiles, et nous imposait en tous cas une certaine dlicatesse dans
nos procds d'investigation.

Si par ces quelques mots discrets le commissaire avait cherch les
compliments et les remerciements de M. Charlemont, il n'avait pas
russi: M. Charlemont tait rest sans rpondre, atterr, et une seule
parole tait sortie de ses lvres:

--Mon pauvre Jacques.

--C'est justement  M. Fourcy,  sa douleur que j'ai pens, et c'est ce
qui m'a inspir cette dmarche: ne faut-il pas qu'il apprenne la vrit?

--Elle va l'craser.

--Peut-tre lui serait-elle moins cruelle de votre bouche que de la
mienne. Le rle que j'ai rempli dans cette triste affaire et que mon
devoir professionnel m'imposait, doit me rendre odieux  ce pauvre homme
si rudement frapp dans son honneur et dans sa tendresse, car il adore
sa femme, le malheureux. Vous, monsieur, il vous aime, il vous estime
et il vous coutera comme il ne pourrait pas m'couter, moi en qui il
verrait l'instrument de cette catastrophe. Je vous demande donc la
permission de me retirer.

M. Charlemont n'aimait pas les scnes dramatiques et il avait horreur
des motions violentes, mais en cette circonstance, et pour la premire
fois de sa vie peut-tre, il n'avait pas commenc par penser  lui: son
pauvre Jacques.

--Vous avez raison, monsieur, il vaut mieux en effet, que vous ne lui
portiez pas vous-mme ce coup qui peut le tuer ou le rendre fou.

Et le commissaire s'tait dirig vers la porte; mais M. Charlemont
l'avait retenu:

--Si le malheureux veut voir sa femme, le pourra-t-il?

--Cela dpend de M. le juge d'instruction.



XL

Au moment o le commissaire aux dlgations allait ouvrir la porte pour
sortir, Fourcy tait entr; mais le commissaire ne s'tait arrt que
tout juste le temps de saluer.

--M. Charlemont vous expliquera ce qui m'amenait, dit-il en s'adressant
 Fourcy.

Et vivement il sortit sans se retourner.

Cette brusque arrive de Fourcy avait surpris M. Charlemont qui n'avait
pas eu le temps de se prparer; il s'tablit donc un moment de silence
et ils restrent en face l'un de l'autre, debout, sans faire un pas,
 la place mme o le commissaire venait de les laisser; chacun se
demandant comment dire ce qu'il avait  dire: Fourcy la trahison de
sa femme et de Robert; M. Charlemont la culpabilit possible, et
l'arrestation de madame Fourcy.

Fourcy, trop profondment boulevers pour rflchir ne pouvait faire un
effort de volont assez puissant pour ressaisir sa raison.

Et M. Charlemont, en voyant le trouble dsordonn de Fourcy, son
agitation fbrile, sa pleur mortelle, son tremblement, n'osait risquer
une parole qui pouvait tuer le malheureux homme.

Cependant il fallait qu'il parlt sous peine d'exasprer cette angoisse
dj si violente.

Se dcidant enfin, il vint  lui et brusquement il lui prit les deux
mains:

--Mon bon Jacques, tu sais combien je t'aime, dit-il, tu sais que tu
n'as pas de meilleur ami que moi, et que quoi qu'il arrive, je serai
toujours pour toi un camarade, un frre.

Sans rpondre Fourcy le regarda avec effarement.

--Et bien oui, c'est un coup, un coup terrible que je vais te porter;
je voudrais trouver des mnagements pour te l'adoucir, mais je suis si
troubl, si mu.

Fourcy se cacha le visage entre ses deux mains, puis, aprs un moment,
les abaissant  demi et courbant la tte, d'une voix brise, il dit:

--Je sais tout.

--Ah!

--Je viens de voir le bijoutier qui a vendu  Robert le collier de
diamants qu'il lui a donn... elle que j'aimais tant... la misrable!
recevoir de l'argent de votre fils!

Et clatant en sanglots, il se jeta dans les bras de M. Charlemont.

--Ah! mes enfants, mes enfants!

Mais M. Charlemont ne rpondit pas  cette treinte dsespre.

Abasourdi, constern, il se tenait les bras ballants, se demandant s'il
avait rellement entendu les mots qu'il se rptait machinalement comme
pour leur donner un sens.

Robert, l'amant de madame Fourcy; la femme de son Jacques, la matresse
de son fils!

C'tait bien cela que disait Fourcy, cependant.

Sans bien savoir ce qu'il faisait, il murmura:

--C'est impossible!

Fourcy ne rpondit que par un sanglot.

Alors, bien que M. Charlemont ne ft pas expansif, il prit ce malheureux
dans ses bras, et comme il et fait avec un enfant, il l'embrassa:

--Mon pauvre garon!

Mais tout  coup il se dgagea et, prenant Fourcy par la main:

--Tu dis qu'il lui a donn un collier en diamants, s'cria-t-il.

--Un collier de soixante mille francs et bien d'autres bijoux encore,
sans doute, notamment le bracelet qu'il a fait payer par la caisse.

--Tu en es sr?

--Pour le collier, oui, je viens de voir le livre, du bijoutier, et le
bijoutier m'a dit qu'il avait vendu le collier que je lui reprsentais 
M. Robert Charlemont.

--Eh bien, c'est Robert qui lui a donn aussi les trois cent mille
francs qu'elle a perdus dans les affaires Heynecart.

Fourcy le regarda sans comprendre.

--C'est vrai, tu ne sais pas, s'cria M. Charlemont.

Et comme il croyait n'avoir plus de mnagements  garder, en quelques
mots il expliqua ce que le commissaire venait de lui raconter: la perte
des trois cent mille francs dans les affaire Heynecart et le payement de
cette somme aux mains de La Parisire en trois cents billets de banque
de mille francs.

--Tu comprends maintenant o elle a eu ces trois cent mille francs;
soit qu'elle ait remis un mandat blanc  Robert, soit que celui-ci qui
entrait dans sa chambre comme il voulait, se soit appropri ce mandat,
c'est lui qui l'a rempli, qui l'a sign de ton nom, qui a touch la
somme  la Banque et qui la lui a donne. Est-ce clair maintenant?
Ne vois-tu pas comment les choses se sont passes? ta... cette femme
expliquant  son amant qu'elle a perdu trois cent mille francs qu'il
faut qu'elle paye sous peine d'tre dshonore, et celui-ci, dans
un lan d'enthousiasme passionn, les lui promettant, les cherchant
partout, les demandant  tous, et quand il n'a pas pu se les procurer,
les volant  son pre. Avais-je raison, quand je disais que c'tait lui?

--Mon Dieu! murmura Fourcy.

--Oui, c'est horrible! horrible pour toi, horrible pour moi; ta femme
coupable! mon fils voleur! ton honneur, le mien perdus; et pourquoi?

Ils restrent quelques instants accabls, mais non galement. Car ce
n'tait pas seulement son honneur perdu que Fourcy pleurait, c'tait
aussi son amour, ses vingt annes de tendresse, de confiance, de
bonheur, de tout cela il ne resterait donc pour lui qu'un souvenir
empoisonn.

Tout  coup, M. Charlemont, beaucoup moins abattu et qui suivait sa
pense, s'cria:

--Au moins, dans ce malheur terrible, nous pouvons nous raccrocher 
cela, qu'un fils qui vole son pre chappe  la justice. Robert coupable
rend la femme libre.

--Libre?

--Les dclarations de La Parisire l'ont fait mettre en tat de
dtention.

--En prison!

--Nous allons lui faire rendre la libert; Robert reconnu coupable du
vol, l'affaire ne peut plus avoir de suite, et ft-elle sa complice,
l'et-elle pouss  ce vol, que nous devons dsormais n'avoir qu'un but:
la faire reconnatre innocente par la justice, sinon pour elle, au moins
pour toi, pour tes enfants; viens avec moi au Palais de justice.

--Mais...

--Je ne te quitte pas; en nous htant nous avons chance de trouver
encore le juge d'instruction  son cabinet; viens, viens.

Et il l'entrana.

En route Fourcy ne pronona pas un seul mot, il tait dans un tat de
prostration complte, un tre inerte, une masse de chair affaisse dans
le coin de la voiture.

A un certain moment M. Charlemont, effray de cette immobilit, lui prit
la main pour s'assurer qu'il n'tait pas mort frapp par une congestion.

Ce fut seulement en arrivant sur le Pont-Neuf que Fourcy sortit de cette
stupeur; alors se penchant en avant il regarda la rivire longuement et
un soupir s'chappa de sa poitrine.

--Je tous attendrai dans la voiture, dit-il, je ne pourrais pas
supporter les questions du juge d'instruction: d'ailleurs que lui
dirais-je?

M. Charlemont eut peur de le laisser seul, car il avait vu le regard que
Fourcy avait jet sur la rivire et il en avait compris l'expression, il
voulut donc insister pour l'emmener avec lui, mais Fourcy persista dans
son refus:

--Ne craignez pas que j'oublie mes enfants, dit-il, pourrais-je les
laisser  leur mre?

--Je vais revenir aussi vite que possible, dit M. Charlemont.

Et en courant comme un jeune homme, il monta les marches de l'escalier
du Palais.

Mais, malgr sa promesse, il fut longtemps avant de revenir; enfin,
Fourcy le vit reparatre et sautant en bas de la voiture, il courut
au-devant de lui:

--Eh bien? cria-t-il de loin.

--Je n'ai rien pu obtenir; il faut les aveux de Robert et sa
comparution: explications, supplications, offre de caution, le juge
d'instruction et, aprs lui, le procureur gnral n'ont rien cout.
Heureusement, Robert qui doit toucher demain,  Londres, un chque que
je lui ai fait envoyer ce matin, trouvera chez MM. Bass et Crawford un
tlgramme qui le rappellera  Paris; il peut tre demain soir ici;
entrons au tlgraphe, que j'envoie cette dpche.

--Et maintenant? demanda M. Charlemont lorsque la dpche fut remise au
guichet.

--Je n'ai dans mon trouble qu'une pense: les enfants. Si terrible que
cela soit pour moi, il faut que je rentre dans cette maison de Nogent et
que je leur explique pourquoi leur mre est absente, car je ferai tout
au monde pour qu'ils n'apprennent pas l'horrible vrit: leur mre!

--Veux-tu que je t'accompagne?

--Je crois, autant que je peux croire quelque chose, qu'il vaut mieux
que je sois seul avec eux.

--Eh bien, je vais au moins te conduire jusque chez toi.

Mais  l'entre du village Fourcy voulut descendre de voiture.

--A demain, dit M. Charlemont en lui serrant les mains longuement 
plusieurs reprises...

--Oui, demain, je vous dirai mes rsolutions.

Marcelle accourut  lui:

--Ah! te voil, dit-elle, quel bonheur, tu tais si troubl quand tu es
parti que j'avais peur; tais-je folle; et maman?

Il sentit ses jambes trembler sous lui, mais il se raidit.

--Ta maman ne rentrera pas aujourd'hui; elle reste  Paris.

--Tu me fais peur.

--Il ne faut pas avoir peur, chre fille.

--Elle est malade!

--Non, je te jure, tu entends, je te jure qu'elle n'est pas malade,
c'est pour une affaire... grave que je t'expliquerai, pour le moment, je
ne peux rien te dire; laisse-moi monter  ma chambre, j'ai quelques mots
 crire.

Il n'avait rien  crire, il avait  crier sa douleur; vivement il
s'enferma, il touffait; quelques instants de plus et il ne pouvait pas
rsister  l'lan qui le poussait dans les bras de sa fille.

Il tait enferm depuis assez longtemps dj, lorsqu'on frappa  la
porte: il reconnut la voix de Lucien: le fils maintenant.

Il alla ouvrir, Lucien se prcipita dans la chambre:

--Pre, est-ce possible?

Et il tendit un journal  son pre.

--O est mre?

--Elle ne rentrera pas ce soir.

--Alors c'est donc vrai?

--... Tu sens bien qu'elle est innocente.

--Ah! pre!

Et Lucien se jeta dans les bras que son pre lui tendait, et sans
paroles, longuement ils pleurrent aux bras l'un de l'autre.

Mais Fourcy ne put pas s'abandonner.

--Pensons  ta soeur, dit-il, je voulais lui cacher la vrit,
mais maintenant c'est impossible; il faut la lui apprendre; tu me
soutiendras... mon fils.



XLI

Fourcy ne s'tait pas couch, il avait pass la nuit enferm dans sa
chambre, tantt marchant en long et en large, tantt se jetant dans
un fauteuil, se levant, s'asseyant, et, quand le hasard de sa course
l'amenait  la porte de la chambre de sa femme, se rejetant en arrire
dsesprment.

Il fallait qu'il dcidt la vie nouvelle qui commenait pour lui, celle
de ses enfants.

Pour sa femme, c'tait fini; il ne la reverrait jamais; ce n'tait pas
sans une affreuse douleur, la plus cruelle qu'il et prouve depuis
qu'il tait au monde, qu'il prenait cette rsolution, mais c'tait sans
hsitation, jamais plus il ne s'changerait entre eux ni un regard, ni
une parole.

Mais ses enfants?

Mais lui-mme?

Pour ses enfants, il ne pouvait les lui laisser, c'tait une femme
perdue, ce n'tait plus une mre, et puis, d'ailleurs, comment
vivrait-il sans eux dans l'horrible isolement o il allait se trouver
plong: il avait t bon pre; il n'avait pens qu' eux; elle,
qu'avait-elle t!

Pour lui, il quitterait Paris, il quitterait la France; sans doute
c'tait sacrifier la fortune et cette position qu'il avait t si
heureux, si glorieux d'obtenir aprs quarante annes d'efforts, mais
mieux valait la misre que la honte; pouvait-il rester  la tte de la
maison Charlemont, pouvait-il tre un jour l'associ de l'amant de sa
femme? Tout ce qu'il pouvait accepter de M. Charlemont maintenant,
c'tait une place d'employ dans leur succursale d'Odessa o une tte
intelligente et une main ferme pouvait rendre les plus grands services.
Ce serait donc  Odessa qu'il irait avec Lucien et Marcelle recommencer
la lutte  cinquante-six ans, travailler pour les siens, leur refaire
une petite fortune, aprs avoir pay les trois cent mille francs que
Robert avait vols pour elle.

Longues avaient t ses hsitations, cruels avaient t ses dchirements
avant d'arrter ces rsolutions si graves pour lui et pour ses enfants.

Combien souvent s'tait-il demand si dans l'tat de bouleversement o
il tait jet, il pouvait s'arrter  un parti. Et cependant il fallait
qu'il se dcidt et que le matin il ft connatre sa rsolution  ses
enfants, puisque le soir mme elle allait tre mise en libert.

Mais dans son trouble, il y avait une chose qu'il n'avait pas prvue:
les raisons qu'il devrait donner  ses enfants pour justifier ces
rsolutions.

Au mot de sparation, tous deux avaient t stupfaits et leurs regards
sinon leurs paroles lui avaient demand anxieusement pourquoi cette
sparation puisque leur mre tait innocente.

Alors il avait senti combien sa situation tait mauvaise; il ne pouvait
pas accuser leur mre, et ne pas l'accuser c'tait en quelque sorte
s'accuser soi-mme.

Il n'avait pu parler que de la question d'argent:

--Votre mre, malgr moi, a fait ce que je n'ai jamais voulu faire:
des spculations. Elle a profit de sa situation, c'est--dire de ma
situation, pour obtenir de l'argent de ceux qui avaient besoin de
l'influence et du crdit de la maison Charlemont. Avec cet argent, elle
a achet ce mobilier qui a une grande valeur; elle a fait des affaires;
peut-tre mme s'est enrichie. Je n'en sais rien, et ne veux pas le
savoir. Mais ce que je sais, c'est qu'elle a compromis ma rputation
d'honnte homme, et qu'elle a rendu ma situation dans la maison
Charlemont impossible; de mme qu'elle a rendu celle de Lucien
impossible aussi. Un tablissement qui se respecte n'emploie pas
des gens qui font trafic de leur influence pour faire des bnfices
personnels sans s'inquiter de savoir ce que ces bnfices coteront
 la caisse ou  la considration de leur maison. Sans en avoir
conscience, je veux le croire, je le crois, votre mre m'a dshonor....

Bien qu'il ne voult donner  ce mot qu'un sens restreint, il en eut
peur lorsqu'il l'eut prononc, et tout de suite il s'empressa de
l'expliquer:

--... Dans le monde des affaires, je veux dire, o ma rputation est
perdue. Combien m'accuseraient de m'tre entendu avec votre mre si je
n'accomplissais pas cette sparation... plus douloureuse pour moi que
vous ne pourrez jamais l'imaginer, bien que vous ayez t tmoins chaque
jour de... la tendresse avec laquelle j'aimais votre mre.

Et comme il se sentait prt  succomber  l'motion, il se hta
d'arriver  la conclusion.

--Je vais annoncer  M. Charlemont que je renonce  la situation qu'il
m'avait faite.

--Eh quoi! s'cria Lucien.

--Il le faut; ce n'est pas toi, mon fils, qui ferais passer la fortune
avant l'honneur; et dans quelques jours, demain peut-tre, nous aurons
quitt Paris pour aller  Odessa o je pourrai travailler la tte haute.

--Mon Dieu! murmura Marcelle.

Ce cri remua Fourcy jusque dans les entrailles: c'tait  Evangelista
qu'elle pensait,  son amour perdu,  son mariage manqu.

Hlas! la pauvre enfant, c'tait son premier chagrin, et c'tait lui,
son pre, qui en porterait la responsabilit, comme il porterait celle
de la dception qu'il infligeait  son fils. Etait-il situation plus
malheureuse, plus misrable que la sienne? responsable de tout, coupable
de rien; ce n'tait pas assez de ses propres souffrances, il fallait
qu'il ft lui-mme souffrir ceux qu'il aimait si tendrement, et, quand
il avait si grand besoin de recevoir d'eux une consolation et un
soutien, qu'il les loignt de lui.

Doucement il la prit dans ses bras:

--N'oublie pas, ma mignonne, que quand mme nous resterions  Paris,
certains projets possibles hier, sont impossibles aujourd'hui; fille
d'un homme sans position, tu n'es plus ce que tu tais, fille de
l'associ de la maison Charlemont.

Le mot juste, c'tait fille de madame Fourcy, mais ce mot, il ne
pouvait pas le dire.

Aprs les enfants, il avait une autre tche non moins cruelle  remplir
auprs de M. Charlemont,  qui il devait annoncer son prochain dpart.

Il fallait donc qu'il allt  Paris; mais en approchant de la gare de
Nogent, il lui sembla que tous les gens qui le connaissaient, ou qui
simplement voyageaient avec lui d'ordinaire, le regardaient curieusement
en chuchotant ou en se faisant des signes; la honte le serra  la gorge;
il n'eut pas le courage d'entrer dans la gare, mais prenant le pont,
il gagna le bois, et, par des chemins peu frquents, il se rendit 
Vincennes, o il monta en tramway.

M. Charlemont tait rue Royale, l'attendant, car pour la premire fois
depuis longtemps, il avait couch chez lui.

--Eh bien, mon pauvre Jacques, comment es-tu?

--Je ne sais pas; je ne m'occupe pas de cela.

Et il expliqua ce dont il s'tait occup; ce qu'il avait rsolu.

--Tu veux que nous nous sparions! s'cria M. Charlemont.

--Il le faut.

--Tu es fou; la douleur te fait perdre la raison; ne parlons pas de cela
en ce moment.

--Parlons-en au contraire pour n'y plus revenir, car je ne serais pas en
tat peut-tre de m'imposer un nouvel effort; le coeur me manque  la
pense de quitter cette maison dans laquelle j'ai t lev, o j'ai
grandi, o j'esprais mourir; c'est la mort dans l'me, vous le sentez
bien, n'est-ce pas, que je me spare de vous.

Il se dtourna pour cacher les larmes qui emplissaient ses yeux.

--Alors ne nous sparons pas.

--Il le faut.

--Mais c'est ma ruine!

--Non la vtre, mais la mienne.

--N'est-ce pas la mme chose?

Fourcy ne releva pas ce cri goste; tant bien que mal il expliqua sa
rsolution d'aller  Odessa, en mme temps qu'il expliqua aussi comment
et par qui il pouvait tre remplac  la tte de la maison de Paris.

Mais M. Charlemont ne se rendit pas  ses raisons:

--Si tu devais te trouver en relations avec mon fils, je comprendrais
tes scrupules, cela, en effet, serait intolrable; mais tu n'as pas ce
danger  craindre: Robert ne restera pas  Paris; je vais l'attendre 
la descente du chemin de fer, je le conduirai au Palais de justice,
et je le remettrai en wagon pour qu'il retourne  Londres d'o il ne
reviendra pas. Quant  le voir me remplacer comme hritier, cela n'est
pas probable, de sitt au moins, je suis solide; d'ailleurs cela se
ralist-il qu'il serait temps de faire alors ce que tu veux faire
aujourd'hui. Pense  tes enfants que tu vas ruiner; pense  moi.

--Je pense  mon honneur.

--Mais ton honneur sera-t-il mieux dfendu si tu t'enfuis, que si
bravement tu fais tte  l'orage?

Et avec plus de chaleur qu'il n'en montrait d'ordinaire, M. Charlemont
dveloppa ce thme, que la honte d'une femme n'atteint qu'elle et ne
rejaillit pas sur son mari.

--Vas-tu sacrifier ta fortune, vas-tu sacrifier tes enfants, vas-tu me
sacrifier  je ne sais quel orgueil mal plac?

Fourcy avait cout ce discours la tte basse, en proie  la plus
violente motion, tout  coup il la releva et venant  M. Charlemont
d'un bond:

--Non  mon orgueil, s'cria-t-il, mais  mon amour; vous ne sentez donc
pas que si je la fuis, c'est que je l'aime!

--Comment!

--Cela est lche, cela est misrable, tout ce que vous voudrez, vous
avez raison; mais je l'aime! Voulez-vous que je m'expose  me trouver en
face d'elle? Qui sait alors ce qui se passerait? voulez-vous que j'aie
la lchet dans un mois, dans six mois de retourner  elle? Alors pour
qui serait le dshonneur? Vous voyez bien qu'il faut que je parte; et
tout de suite, au plus vite.

M. Charlemont lui prit les deux mains.

--Mon pauvres Jacques!

Mais aprs cette expansion de sympathie et de commisration, il eut un
retour sur lui-mme qu'il ne put pas s'empcher d'exprimer:

--Et quand je pense, dit-il, qu'il y a d'honntes gens qui me font un
crime de n'avoir jamais aim que des filles; eh bien! non, ma parole
d'honneur, il n'y a que a.



XLII

Ce ne fut ni ce jour-l, ni le lendemain, ni le surlendemain que madame
Fourcy vit finir sa dtention; malgr les aveux et les explications de
Robert, l'affaire tait en effet plus complique que M. Charlemont ne
l'avait cru tout d'abord, car s'il y a un article du code pnal qui dit
que les soustractions commises par les enfants au prjudice de leurs
pre ou mre ne peuvent donner lieu qu' des rparations civiles, la fin
du mme article dit aussi que ceux qui auraient recel ou appliqu 
leur profit tout ou partie de ce qui aurait t soustrait seront punis
comme coupables de vol.

Il fallut manoeuvrer adroitement, arranger les choses, changer le
caractre du vol, faire agir des influences toutes-puissantes pour
arracher sa mise en libert.

Ce fut M. Charlemont qui mena toute cette affaire, et bien qu'il trouvt
que madame Fourcy tait trs justement en prison et qu'on agirait
sagement en l'y laissant toujours, il ne ngligea rien pour l'en
faire sortir au plus vite, montrant un zle et une activit vraiment
extraordinaires chez un homme qui n'avait jamais eu souci que de ses
plaisirs.

Enfin le juge d'instruction ayant rendu une ordonnance portant qu'il n'y
avait lieu  suivre contre la dame Fourcy, le procureur de la Rpublique
ordonna qu'elle ft mise en libert si elle n'tait retenue pour autre
cause.

Fourcy avait demand  M. Charlemont de faire connatre ses rsolutions
 sa femme et celui-ci avait consenti  se charger de cette mission,
ainsi qu' rgler tout ce qui avait rapport  la sparation; aussitt
qu'il la sut libre et installe dans son appartement de Paris, il se
prsenta donc chez elle, aprs toutefois qu'il l'et fait prvenir de sa
visite.

Si cette entrevue tait cruelle pour madame Fourcy, pour lui elle tait
difficile, car il devait oublier qu'il avait devant lui la femme qui
avait perdu son fils et dshonor son nom, pour ne penser qu' son
pauvre Jacques et aux intrts sacrs qu'il lui avait confis.

Ils restrent un moment en face l'un de l'autre sans parler.

Ce fut madame Fourcy qui commena:

--Je ne dirai pas que je suis heureuse de vous voir, et cependant la
vrit est que, malgr mon trouble, je profite de l'occasion qui m'est
offerte de traiter avec vous cette dplorable affaire des trois cent
mille francs que M. Robert m'a prts, et que je vous rendrai aussitt
que je pourrai ngocier certaines valeurs qui taient le gage de cet
emprunt.

--Ah! c'tait un emprunt, dit M. Charlemont.

--Et que voudriez-vous que ce ft?

--Ce qu'a t le collier; mais je ne suis pas ici pour discuter cette
question des trois cent mille francs, pas plus que celle du collier,
j'y suis pour vous apporter les intentions de votre mari, que vous
connaissez dj en partie et rien que pour cela, ne nous garons donc
pas: ces intentions, les voici: sparation amiable, c'est--dire sans
intervention de la justice; liquidation de la communaut avec vente de
la maison de Nogent et reprise par vous du mobilier qui la garnit, ainsi
que de celui qui se trouve dans votre appartement; enfin, engagement
formel de votre part de ne jamais chercher  revoir ni votre mari ni vos
enfants.

--Pour ce qui est affaires je me soumettrai  tout ce que mon mari
voudra; mais quant  ne pas le revoir, je ne prendrai jamais cet
engagement, car mon plus ardent dsir, mon esprance est au contraire
de le revoir un jour, et si je ne vais pas en ce moment me jeter  ses
genoux, c'est uniquement pour ne pas retarder cette rconciliation
en essayant prcisment de la brusquer; le temps agira; je mets ma
confiance en lui; quant  mes enfants, je prendrai encore bien moins
l'engagement qu'on veut m'imposer; c'est  eux seuls de dcider s'ils
veulent ou ne veulent pas revoir leur mre: pour moi, leur rponse est
certaine, et je ne vous cache pas que c'est sur eux que je compte pour
ramener mon mari et lui faire reprendre sa position  Paris, prs de
vous et dans le monde, qu'un coup de dsespoir, c'est--dire de folie,
lui fait abandonner.

Elle pronona ces derniers mots simplement, mais cependant en les
soulignant de manire  bien dire  M. Charlemont: Si vous tenez 
votre Jacques, voil le moyen de l'avoir.

M. Charlemont, sans rien rpliquer, reporta ces paroles  Fourcy.

--C'est bien, dit celui-ci, nous partirons ce soir mme; rien ne me
retient  Paris;  Odessa, je saurai me dfendre et dfendre les enfants
s'il le faut.

--Emmneras-tu donc les enfants sans qu'ils fassent leurs adieux  leur
mre? dit M. Charlemont.

Fourcy le regarda avec inquitude, longuement.

--Elle peut mourir. Pense  la responsabilit dont tu te chargerais,
celle que tu prends est dj terriblement lourde. Il ne faut pas que tes
enfants puissent t'adresser un reproche. Il ne faut pas que tu puisses
t'en adresser toi-mme. Aprs tout elle est leur mre.

--C'est l leur malheur, hlas!

--Sans doute, mais quelle que soit sa faute, cette faute n'empche pas
qu'elle ait t bonne et dvoue pour eux.

Fourcy tait profondment boulevers par ces paroles qui ne traduisaient
que trop justement ce que plus d'une fois il s'tait dit tout bas depuis
qu'il avait arrt sa rsolution.

--Alors votre avis est..., demanda-t-il.

--Je n'ai pas d'avis; tout ce que je peux dire, c'est ce que je ferais
si j'tais  ta place.

--Eh bien?

--Eh bien, je les enverrais chez leur mre.

--Et si elle les garde?

--Elle ne peut pas les retenir de force; ce ne sont plus des petits
enfants; ils doivent comprendre la gravit de la situation; et ils la
comprennent, sois-en sr; c'est pour cela qu'en leur annonant que vous
partez ce soir, je leur demanderais s'il veulent voir leur mre avant;
ils dcideraient ainsi eux-mmes et ta responsabilit serait couverte.

La rponse de Lucien et de Marcelle fut la mme: ils voulaient voir leur
mre.

Ce fut dans ses bras qu'elle les reut; et ce fut dans une crise de
larmes que tous les trois ils s'embrassrent.

Il s'coula un temps assez long sans que madame Fourcy abordt la
question de leur prochain dpart, mais enfin elle se dcida:

--Que votre pre s'loigne de moi, je ne peux pas me plaindre, car je
reconnais qu'en faisant  son insu ces spculations qu'il ne voulait pas
risquer lui-mme, je lui ai caus une grande douleur. Mais pour qui
les ai-je faites, ces spculations? pour vous. Pour qui ai-je voulu
m'enrichir, pour qui me suis-je enrichie? pour vous. Malgr cela, malgr
la lgitimit de mon but, je comprends combien sa douleur et sa colre
doivent tre terribles; et c'est pour cela que je n'ose rien tenter en
ce moment pour le faire renoncer  sa rsolution; mais vous pensez bien,
n'est-ce pas, que je n'abandonne pas l'espoir de le ramener plus tard...
bientt mme si vous voulez m'aider. Pour cela vous n'avez plus qu'une
chose  faire: lui demander de ne pas l'accompagner en Russie. Soyez
srs que si vous restez, il reviendra; il reviendra  vous d'abord, 
moi ensuite, et nous reprendrons tous notre ancienne existence, o nous
tions si heureux. Ce bonheur dpend donc de vous. Partez et nous serons
spars  jamais. Restez et nous serons bientt runis. Parlez et la
position de votre pre  la tte de la maison Charlemont est perdue;
l'avenir de Lucien est sacrifi; le mariage de Marcelle est manqu.
Restez, votre pre reprend sa position, Lucien continue  se pousser
dans la maison Charlemont, et le mariage de Marcelle se fait.

Et comme Lucien et Marcelle avaient laiss chapp un mouvement:

--Je ne parle pas  la lgre: ni pour M. Charlemont qui ne dsire rien
tant que garder votre pre et Lucien, ni pour le marquis Collio que je
viens de voir. Si je disais  Marcelle qu'il n'a pas t branl dans
ses intentions par ce qui s'est pass, je ne serais pas sincre; mais il
a compris la situation, et si vous restez  Paris prs de votre mre
qui se trouvera ainsi protge contre la fltrissure que le monde
m'infligerait dans le cas o vous m'abandonneriez; si d'autre part il
peut esprer que cette sparation entre votre pre et moi n'est que
passagre, il persiste dans sa demande et dans un mois j'ai la joie,
chre fille, de donner une dot d'un million  ton mari en signant
ton contrat de mariage. Il est bien entendu que le jour o Lucien se
mariera, il aura la mme dot. Voil ce que vous pouvez. Vous voyez que
votre bonheur, celui de votre pre, et le mien est entre vos mains.

Comment auraient-ils rsist  de pareils arguments?

Aussi n'y rsistrent-ils point.

Mais le difficile pour eux tait de demander  leur pre de ne pas
partir avec lui.

Ce fut  chercher ce moyen qu'ils employrent le temps de leur retour
prs de lui.

Enfin il fut dcid que ce serait Marcelle qui prendrait la parole, la
demande d'Evangelista lui donnant une ouverture.

--Sais-tu, pre, que tu avais mal jug le marquis Collio, dit-elle,
rouge de confusion et tremblante d'anxit.

--Comment cela?

--Il persiste dans son projet de mariage... si... nous restons 
Paris... prs de maman.

Lucien lui vint en aide, et acheva ce qu'elle n'avait plus la force de
dire.

Fourcy fut ananti.

--Je ne pars pas ce soir, dit-il.

Ils se jetrent dans ses bras et l'touffrent de leurs caresses.

Il les repoussa doucement:

--Je verrai le marquis Collio, demain, dit-il.

Evangelista confirma ce qu'avait dit madame Fourcy, mais sans parler du
retour possible de Fourcy, la leon lui ayant t faite et bien faite 
ce sujet par sa future belle-mre.

Fourcy rentra  Nogent plus malheureux qu'il ne l'avait encore t
peut-tre.

Ses enfants qui l'attendaient accoururent au-devant de lui:

--J'avais compt sur vous pour me soutenir, dit-il, mais je sens que je
n'ai pas le droit de vous sacrifier; restez prs de votre mre; moi, je
pars; vous me conduirez ce soir  la gare.

Puis, cdant  la douleur et  l'attendrissement, il les prit tous deux
dans ses bras et fondit en larmes:

--Oh! mes enfants!


FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Une femme d'argent, by Hector Malot

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE FEMME D'ARGENT ***

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Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
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http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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