The Project Gutenberg EBook of La Guerre Sociale, by Andr Lo

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Title: La Guerre Sociale
       Discours Prononc au Congrs de la Paix

Author: Andr Lo

Release Date: January 25, 2005 [EBook #14804]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LA GUERRE SOCIALE


DISCOURS PRONONC AU CONGRS DE LA PAIX,
A LAUSANNE (1871)


par

Mme ANDR LO




NEUCHATEL, IMPRIMERIE G. GUILLAUME FILS.
1871




LA GUERRE SOCIALE




Mesdames, Messieurs,


En 1867, quand la Ligue de la paix et de la libert s'est forme, elle
tait l'expression en Europe, et surtout en France, d'une pense trs
morale, trs juste, qui s'tonnait de trouver encore dans le code des
nations civilises, ou se disant telles, des _lois de la guerre;_ qui
s'indignait que, de temps  autre, des menaces, des bruits de guerre,
prissent place dans la politique des cours et vinssent troubler les
affaires publiques. Il y eut alors, de la part des littrateurs et des
publicistes, une sorte de croisade,  laquelle votre ligue donna plus de
consistance, et dont elle prolongea le retentissement. Elle se trouva tre,
 en mme temps, une protestation contre ces pouvoirs impriaux et royaux
qui disposent de la vie des hommes, et qui n'coutent qu'eux-mmes et
leurs monstrueux calculs. Ils ont en effet, malgr vous, malgr l'opinion,
fait la guerre de 1870. Les monarques sont inconvertissables. Heureusement,
il n'en n'est pas de mme du sens public. Celui-ci avait compris. Le
sentiment des maux de la guerre et de leur folie s'tait propag
rapidement jusque dans le peuple, et ce sentiment fut pour beaucoup dans
la stupfaction, dans l'indignation, que causa en France la dclaration de
guerre du 15 juillet. On peut le dire avec certitude, et vous le
reconnaissez: les guerres, faussement appeles nationales, ne sont que des
guerres monarchiques. La guerre et la monarchie se tiennent; elles vivent
et mourront ensemble. Votre ligue est rpublicaine. Sur ce point vous
n'hsitez pas, et votre oeuvre est dfinie, aussi bien que votre
action.

Mais il est une autre guerre,  laquelle vous n'aviez pas song, et qui
dpasse l'autre de beaucoup en ravages et en frnsie. Je parle de la
guerre civile.

Elle existe en France depuis 1848; mais beaucoup s'obstinaient  ne pas la
voir. Aujourd'hui, quel sourd n'a entendu les canons de Paris et de
Versailles? Et ces fusillades dans les parcs, dans les cimetires, dans
les terrains vagues, et dans les villages autour de Paris?--Quel aveugle
n'a vu ces charretes de cadavres qu'on transportait, le jour d'abord,
puis la nuit; ces prisonniers, hommes, femmes, enfants, que l'on
conduisait  la mort par centaines, sous les feux de peloton ou les
mitrailleuses? Et ces longues files de malheureux, dfaits, dchirs, que
l'on insultait, que l'on crossait, que l'on courbait  genoux,  la honte
de l'humanit, sur le chemin de Versailles? Qui n'entend dans son coeur (
moins de n'en pas avoir) le cri de ces 40,000, transports sans jugement,
entasss depuis quatre mois, six mois, dans les pontons de nos ports.

On a rpandu sur ces horreurs, comme des voiles, tous les mots que la
langue prte aux rhteurs pour combattre la vrit. Etant si coupable, on
a beaucoup accus. On a beaucoup cri, pour empcher d'entendre. Depuis
quatre mois, pendant les deux premiers mois surtout, la calomnie a coul 
pleins bords, de toutes ces feuilles venimeuses, qui marquent d'infamie
les causes qu'elles embrassent. Et les autres, prises de peur, sous la
terreur qui rgnait, ont lchement, sans examen, rpt ces accusations,
ces calomnies. On a fltri du nom d'assassins les assassins, de voleurs
les vols, de bourreaux les victimes.

Je sais ce qu'on peut dire contre la Commune. Plus que personne, j'ai
dplor, j'ai maudit l'aveuglement de ces hommes--je parle de la
majorit--dont la stupide incapacit a perdu la plus belle cause. Quelle
souffrance, jour  jour,  la voir prir! Mais aujourd'hui, ce
ressentiment expire dans la piti. Ces torts de la Commune, depuis Mai,
j'ai besoin de les rappeler  ma mmoire. Un tel dbordement de crimes a
pass sur eux qu'on ne les voit plus. Une telle dbauche d'infamies a
succd  ces fautes, qu'elles sont devenues honorables en comparaison.

Permettez-moi, pour rpondre aux doutes qui existent probablement  ce
sujet dans beaucoup d'esprits, de mettre en regard, le plus succinctement
possible, les actes des deux partis. Car il s'agit pour vous  mon sens,
de prendre parti dans ce drame terrible, qui n'est pas fini, qui ne finira
pas de longtemps, et qui n'admet pas de neutres. Vous ne pouvez pas vous
appeler la Ligue de la paix et de la libert, et demeurer indiffrents 
ces massacres,  ces violences.

De quoi sont accuss les rvolutionnaires de Paris? De pillage, de meurtre,
d'incendie.

Le pillage, ce pillage des maisons de Paris sous la Commune, c'est une
calomnie signe Thiers, et rpandue  des milliers d'exemplaires, avec
l'argent de la France, pour tromper la France. Il n'y a pas eu de pillage.
Il y a eu des mesures financires contestables, soit; moins contestables
peut-tre que celles de M. Pouyer-Quertier; mais quelques confiscations
arbitraires qui ont eu lieu, ont t de suite blmes et rpares, et
l'ordre--je parle du vritable, de celui qui est  la fois la scurit et
la dcence, un ordre tout diffrent de l'ordre du luxe, du despotisme et
de la dbauche, et de cet ordre de Varsovie qui rgne actuellement 
Paris--l'ordre vritable a exist pendant ces deux mois, o Paris fut tout
entier dans la main du pauvre. Ceux qui l'ont habit le savent. S'il y a
eu  et l des exceptions, elles ont t rares. Les prtres seuls ont t
l'objet de perscutions personnelles regrettables--je ne prtends pas tout
excuser, je dis la vrit et je compare.--Certaines gens vous parleront
des dangers qu'ils ont courus. Interrogez-les bien: ils n'ont subi que
leurs propres frayeurs. Qu'ils vous montrent leurs blessures.

Dans quelques services, par le fait de certains agents, des dilapidations
ont eu lieu.--Les administrations monarchiques sont-elles exemptes de ces
accidents? Tous les services taient dsorganiss et l'on a eu moins de
deux mois, de combats journaliers, pour tout recrer et mettre en ordre.
Certes, il restait beaucoup  faire; mais le temps a manqu. Au moins
rgnait-il une grande conomie relative, une grande simplicit gnrale.
Au ministre de l'instruction publique, au lieu de cette troupe de gens en
livre qu'avait conservs le 4 septembre, on trouvait une bonne  tout
faire, un employ d'antichambre et un portier.

Depuis, que s'est-il pass dans ce Paris, rendu au pouvoir _des gens de
l'ordre?_ Toutes les maisons ont t fouilles, perquisitionnes de fond
en comble, non pas seulement une fois, mais deux, trois et quatre. Et dans
ces perquisitions, des vols, des saccages, ont t frquemment commis.
J'ai beaucoup de faits particuliers; je n'en citerai qu'un gnral. Tous
ceux qu'on fusillait taient dpouills de ce qu'ils portaient sur eux,
argent et bijoux. Et l'argent, et souvent les bijoux, taient distribus
aux soldats, prime de meurtre.

Les meurtres, _il n'y en a pas eu sous la Commune_, sauf l'excution aux
avant-postes de quelques espions (sept en tout), fait habituel de la
guerre. Tout ce grand fracas, toutes ces menaces, tout ce pastiche de 93,
que fit la majorit de la Commune, consista seulement en mots, en phrases,
en dcrets. Ce fut de la pose. La loi des tages ne fut pas applique,
grce  la minorit; grce aussi, je le crois,  la secrte rpugnance de
ces copistes de la terreur, qui en dpit d'eux-mmes taient de leur temps
et de leur parti--car la dmocratie actuelle est humaine. La loi des
tages ne fut applique que le 23 au soir, quand le pouvoir communal
n'existait plus de fait (sa dernire sance est du 22.) Ces excutions
eurent lieu par les ordres seuls de Raoul Bigault et de Ferr, deux des
plus malheureuses personnalits de la Commune, qui jusque l n'avaient
cess, toujours en vain, de rclamer des mesures sanglantes.

Mais il faut bien ajouter qu'elles n'eurent lieu qu'aprs deux jours et
deux nuits de fusillades versaillaises; qu'aprs deux jours et deux nuits,
pendant lesquels les _gens de l'ordre_ avaient fusill, par centaines, les
prisonniers faits sur les barricades: des hommes qui avaient dpos les
armes, des femmes, des adolescents de 15 et 16 ans; des gens arrachs 
leurs maisons, des dnoncs, des suspects, peu importe? on n'avait pas le
temps d'y regarder de prs. On tuait en tas; on recourut, pour aller plus
vite, aux mitrailleuses. Assez de tmoins ont entendu leur craquement
funbre, au Luxembourg, ou sur les trottoirs, le long des grilles, les
pieds glissaient dans le sang;  la caserne Lobau, dans le quartier
St-Victor, du ct de la Villette....

Sur les incendies, il y a toute une enqute  faire. Mais trois points
certains doivent tre tablis:

1 Ces incendies ont t surfaits, exagrs outre mesure, et l'on s'en est
servi d'une faon odieuse pour les besoins de la vengeance.

2 Plusieurs ont t allums par les obus des assaillants.

3 Les maisons incendies par les fdrs ne l'ont t que pour les
ncessits de la dfense, et non pas avec ce projet fantastique qu'on leur
impute de brler Paris. Les soldats s'introduisaient par derrire dans les
maisons attenantes aux barricades et de l tiraient  feu plongeant sur
les dfenseurs. Il fallait donc: ou brler ces maisons  l'intrieur, ou
abandonner le combat.

Quant  l'incendie des Tuileries, de la Prfecture de police, du Palais de
justice, de la Lgion-d'honneur, etc., le nom des coupables n'est pas
connu, et quand on se rappelle le premier incendie manqu de la Prfecture
de police, au mois de novembre prcdent; quand on songe  l'intrt
qu'avaient telles gens  la destruction de certains papiers; aux agents de
Versailles qui remplissaient Paris;  l'intelligence des flammes, qui ont
respect tout ce dont la perte, en monuments ou en collections, et t
irrparable; quand on pense  la situation douteuse du pouvoir lgal
vis--vis de la France, qui lui tait hostile, et qui, si elle
n'approuvait pas la Commune, reconnaissait du moins la lgitimit des
rclamations de Paris; au danger ds lors qu'offrait l'excution du plan
d'extermination, dict par une politique  la Mdicis, en mme temps que
caress par une haine implacable,--danger tel que le vainqueur pouvait
succomber par sa victoire--on comprend qu'un grand crime, attribu aux
fdrs, pouvait seul, en excitant la colre publique, permettre cette
extermination, ces vengeances; et l'on peut souponner, sous cet incendie
de Paris, un des plus pouvantables mystres que l'histoire ait  pntrer.

L'histoire des rpubliques, telles que la rpublique franaise actuelle,
ressemble beaucoup, malheureusement,  celle des empires. Ce n'est pas 
la surface qu'il faut la voir, et ce n'est pas au grand jour qu'elle
s'labore. Pour qui l'a bien observe, cette histoire, elle n'est autre,
depuis le 4 Septembre, que le dveloppement d'un complot monarchique,
immdiatement form, et qui entre en guerre, en mme temps que les
Prussiens, contre la Rpublique. Et cette guerre latente est la principale;
car l'autre en devient le terrain, le tapis franc, et en reoit son issue.

Les monarchistes, on le sait bien, n'eurent jamais de patrie, pas plus que
leurs princes; ainsi voit-on ceux-ci, ds que la France est abattue,
accourir sans pudeur, chacals affams, sur cette proie. Le premier souci
des faux rpublicains du 4 Septembre n'est pas l'ennemi national, c'est la
dmocratie populaire. Aprs tout, Guillaume est un roi; entre rois et
conservateurs on s'arrange toujours; le pis est de payer, et c'est le
peuple que cela regarde! Mais la dmagogie! mais le socialisme! grands
dieux! Avoir le peuple pour matre au lieu de le gouverner! Se voir
disputer cette oisivet dore, qu'on a conquise, au prix, dj, de tant
d'autres capitulations!--Ils n'eurent plus que cet objet, que cette peur,
et lui sacrifirent la France. La Rpublique victorieuse, arrachant le
pays  l'abme o l'avait jet la monarchie, cela pouvait tre la fin du
vieux monde.

Paris surtout, Paris! c'est lui qui excitait leur terreur. Paris
socialiste, Paris arm, dlibrant dans ses clubs, dans son conseil et
s'administrant lui-mme! Ce gnie si longtemps captif, et mme alors
dangereux! enfin dlivr! Quel exemple! Quelle propagande! Quel pril!

Et puis, Paris est la seule place o l'on puisse asseoir le trne. Mais le
peuple l'occupait, cette place, le peuple arm! Il fallait donc la
dblayer  tout prix. Mais le prtexte d'une telle mesure ne pouvait tre
qu'un mfait du peuple, un abus de ses armes, une insurrection enfin? qui
du mme coup permettrait de fusiller et d'emprisonner les dmocrates.--Ce
plan n'est pas nouveau, il est presque aussi vieux que les aristocraties.
Les conservateurs n'inventent plus... mais ils perfectionnent. Jamais en
effet jusqu'ici, rien de ce genre n'avait t fait d'aussi grand.

Qui donc, depuis la fin de fvrier jusqu'au 18 mars, presque chaque jour,
au passage des trains dans les gares des campagnes, jetait ces bruits: _On
se bat dans Paris! Paris est en feu!_ Ce qui faisait dire aux paysans avec
rage:--Aprs tant de malheurs, ces brigands de Parisiens ne nous
laisseront donc point vivre en paix!

Qui donc avait employ les cinq mois du sige, les cinq mois du silence
forc de Paris,  persuader aux campagnards que c'taient les rpublicains
qui avaient forc l'empire  la guerre? et que les Parisiens, non
seulement refusaient de se battre contre les Prussiens; mais encore
empchaient Trochu de faire des sorties, par la ncessit de contenir
leurs meutes?

Qui donc osa la rpter  la tribune, cette mme calomnie effronte,  la
face de Paris indign, devant la conscience rvolte de tous ceux qui
avaient partag les douleurs de ce sige, pires que les privations, et
l'ardent patriotisme du peuple parisien, coupable seulement d'une patience
et d'une crdulit trop grande, vis--vis de ses gouvernants?

C'est ainsi qu'on excitait la France contre Paris, qui avait fait la
Rpublique et la voulait maintenir. C'est ainsi qu'on fltrissait la
victime avant de l'excuter, et qu'on ruinait autour d'elle toutes les
sympathies, avant de tendre le pige o elle devait prir. De l'aveu de
tous les journaux modrs, l'attaque du 18 mars fut une provocation. Le
dpart immdiat du gouvernement de tous les services publics, l'enlvement
des caisses et de tout le matriel de l'administration, montre un plan
arrt d'avance. L'meute devint une rvolution. Le grand courage du petit
machiniste de ce drame ne faiblit pas. On isola de nouveau Paris, et la
calomnie officielle dont l'empire avait fait une institution, devint un
service public, appuy avec ensemble par tout le choeur des calomnies
officieuses. Paris tait  feu et  sang... en province. On y jetait les
enfants dans la Seine; on y clouait les vieillards contre les
murs.--L'humanit semble divise en rous et en nafs, en gouvernants et
en gouverns. Les bonnes gens crurent tout cela... parce qu'on le disait.
J'ai vu des lettrs, des intelligents, des dmocrates, n'entrer  Paris
qu'en tremblant.

Combien y a-t-il d'esprits indpendants qui se soient dit: Quand les
vainqueurs ont seuls la parole, quand les vaincus ne peuvent rien allguer,
ni rien dmentir, il est de justice et de sens commun de suspendre son
jugement?

Combien y a-t-il de gens qui aient voulu douter des accusations
calomnieuses, rpandues  pleines colonnes par les journaux, officieux, et
odieusement rptes par les autres, sur les hommes et les faits de la
Commune, et sur tous ceux en gnral qui avaient pris parti pour la
rvolution communale? Eh bien, je demande  citer deux faits comme exemple;
et s'ils ont un trop grand caractre de personnalit, que j'aurais vit
en toute autre occasion, c'est que plus le tmoignage est direct, plus il
est concluant:

Non contents de m'avoir fait arrter, interroger, puis relcher, sans que
j'aie jamais cess d'tre libre... dans une cachette prudente, un journal,
dont on s'abstient de prononcer le nom par pudeur, a os mler  des
extraits d'articles crits par moi, des lignes qu'il signe galement de
mon nom, et o il me fait demander  la Commune... des fusillades.--On m'a
fait encore prononcer un discours  la chute de la colonne et porter en
triomphe, aprs ce discours, quand je n'ai pas mis les pieds place Vendme,
et n'ai fait que dplorer ces enfantillages dmolisseurs.

Voici l'autre fait: Nous apprenons par lettre l'arrive en Suisse d'un de
nos amis. Trois jours aprs, _Paris-Journal_ publie que ce mme personnage
vient d'tre arrt dans une maison de dbauche, et ajoute  ce rcit des
mots effronts, prononcs, dit-il, par _ce communeux_.

Ces deux faits, dont je puis, vous le voyez, tmoigner en toute assurance,
ne vous disent-ils pas ce qu'il faut penser du reste? Et un tel systme,
appliqu sous la garantie du gouvernement, et par ce gouvernement lui-mme,
ne dmontre-t-il pas l'existence d'une faction capable de toutes les
infamies et de tous les crimes, pour arriver  son but? l'existence d'un
plan poursuivi avec ensemble, et qui a son mot d'ordre et ses rles
prpars?...

De tous les points de la France, que de dmarches n'ont pas t faites
pour conjurer cette guerre fatale, pour sauver Paris! Combien de
dputations! que de tentatives! que de projets de conciliation! que
d'instances! La Commune se garda bien de se donner le beau rle en y
acquiesant ouvertement; mais elle ne refusa rien, puisque jamais aucune
concession ne fut faite du ct de Versailles. Le _non possumus_ de M.
Thiers fut  la hauteur de celui du pape. On avait beau lui demander:
Voulez-vous accepter ceci? cela? Il ne voulait qu'une chose, celle
prcisment qu'on s'efforait d'empcher: l'extermination des dmocrates
et l'crasement de Paris.

Et il a russi! Ce complot de mensonge, de meurtre et de monarchie a
russi. Les chemins du trne sont maintenant dblays. La libert a repris
ses chanes; la pense a ses menottes; encore une fois, grce  la peur,
tout est permis  ceux qui rgnent. La ville qui tait la capitale du
monde, et qui n'est plus mme la capitale de la France, a perdu ses
citoyens; mais elle a retrouv ses petits-crevs et ses courtisanes. Tout
ce qu'elle avait de sang gnreux a coul dans ses ruisseaux et a
rougi--ce n'est pas une figure--les eaux de la Seine; et pendant huit
jours et huit nuits, afin que le Paris de la rvolution redevnt le Paris
des empires, on en a fait un immense abattoir humain!

J'ai vu ces jours de sang; j'ai entendu pendant ces nuits horribles, le
bruit des feux de peloton et des mitrailleuses. J'ai reu de nombreux
tmoignages; j'ai recueilli les aveux crits des assassins eux-mmes, au
milieu de leur joie froce; et jamais le sentiment d'indignation qui s'est
lev en moi ne s'apaisera! et tant que je vivrai, partout o je pourrai
tre entendue, je tmoignerai contre cette incarnation monstrueuse de
l'gosme, de l'hypocrisie et de la frocit, que l'imbcile vulgaire
accepte sous le nom de _parti de l'ordre_, et qui derrire cette raison
sociale abrite effrontment ses tripots, ses coupe-gorge et ses lupanars.

Et l'on parle encore de 93! Et le spectre rouge, tout en loques, sert
encore d'pouvantail  la volatile! Qu'tait cette terreur rouge du sicle
dernier, la seule (car la dmocratie n'en fait plus), qu'tait-ce que
cette crise fatale, qu'expliquent la famine et le danger, en comparaison
de ces terreurs tricolores, dont la terreur de 71 est de beaucoup la plus
pouvantable, et qui vont toujours croissant de rage et d'intensit? Quel
mois de 93 vaut cette semaine sanglante, pendant laquelle 12,000
cadavres--ce sont leurs journaux qui le disent--jonchrent le sol de
Paris? Les prisons suffisaient en 93; il leur faut aujourd'hui des plaines
 Versailles et des pontons dans les ports. La terreur tricolore l'emporte
de toute la supriorit de la mitrailleuse sur la guillotine; de toute la
distance qui spare dans le mal, la prmditation de l'emportement. La
guillotine, au moins, ne tuait qu'en plein jour et ne tranchait qu'une vie
 la fois. Eux, ils ont tu huit jours et huit nuits d'abord; puis, la
nuit seulement, pendant plus d'un mois encore. Deux personnes honorables,
qui habitent deux points opposs des environs du Luxembourg, m'ont affirm
avoir encore entendu, dans la nuit du 6 juillet, les dtonations lugubres.

J'ai beau faire. Je ne vois du ct de la Commune que 64 victimes--si l'on
persiste  lui attribuer l'excution des tages, qu'elle n'a pas
ordonne--et de l'autre, j'en vois, suivant le chiffre le plus bas, 15,
000--beaucoup disent 20,000.--Mais qui peut savoir le compte des morts
dans une tuerie sans frein, dans un massacre sans jugement, dont toute la
rgle est le plus ou moins d'ivresse du soldat, le plus ou moins de fureur
politique de l'officier? Demandez aux familles qui cherchent en vain un
pre, un frre, un fils disparu, dont elles n'auront jamais l'extrait
mortuaire.

Quand on contemple de tels faits et qu'on voit la rprobation
s'attacher...  qui? aux victimes! on est tourdi, et l'on se demande
quelle est cette plaisanterie qu'on nomme l'opinion, la conscience
humaine? Oui, ce sont les gorgeurs qui accusent! Le monde n'est rempli
que de leurs cris! Et c'est aux gorgs qu'on refuse mme le droit d'asile,
en allguant la morale outrage et la sainte pudeur!--Quelle est donc
cette morale? Que signifie cette justice? Qu'est devenu le sens des mots?
Ce monde se dit sceptique; ce sicle se prtend incrdule; et il croit aux
larmes des Thiers! aux indignations des Jules Favre!  la sensibilit des
bourreaux et aux serments des faussaires! Pourquoi pas  l'honneur des
Louis Bonaparte?

Hlas! la politique de cette malheureuse humanit ne consistera-t-elle
jamais qu'en un changement de noms?

Vous, messieurs, qui reprsentez ici la pense intelligente des classes
claires, qui croyez  la paix, qui croyez  la libert, et par
consquent  la conscience humaine, votre devoir est de protester contre
de tels crimes. Feindre de ne pas les voir, quand ils remplissent le monde,
quand ce pays o vous tes est sem des dbris de ce naufrage, serait
trop puril et trop faux, et je le rpte, votre devoir s'y oppose. Vous
tes la Ligue de la paix, et l'on gorge! et les fusillades interrompues
recommencent...  Marseille... bientt  Versailles. Autrefois, c'tait
sans jugement;  prsent, ils y joignent une parodie de justice; mais ce
sont toujours les vainqueurs excutant les vaincus. Vous tes la Ligue de
la libert, et 40,000 hommes sont entasss dans des cales; et toutes les
liberts, de nouveau, sont violes; et la terreur, depuis quatre mois,
rgne  Paris! C'est la vieille barbarie, victorieuse de tous les
instincts du monde nouveau. Vous devez protester contre elle, et mettre au
ban de l'humanit ces gorgeurs et ces proscripteurs.

Car, mme abstraction faite de la libert, vous n'tes pas de ceux qui
confondent la paix avec le silence, et vous savez ce qu'un tel rgime
prpare, et que ce n'est pas la paix. Ce ne sont pas des oeuvres de paix,
que la rsistance au progrs, la compression de la libert, la ngation
des besoins nouveaux, que ressent l'humanit du XIXe sicle? Tout cela,
vous le savez bien, ne sert qu' prparer de nouvelles guerres,
d'pouvantables guerres sociales, comme celle qui vient d'avoir lieu. Vous
croyez tous que la paix du monde actuel est attache au dveloppement de
l'intelligence, de la moralit et du bien-tre des peuples. Or, comment le
gouvernement de Versailles, ce gouvernement qui se prtend lui aussi le
sauveur de l'ordre, de la morale et du bien public, comment remplit-il ce
triple but?

Est-ce par ses lois financires, qui font peser sur la consommation du
pauvre les frais de la guerre? et qui ne trouvent pas mieux  imposer,
autre part, que les besoins de la pense?

Est-ce par la haine immense dont il a rempli les mes? Est-ce par ses
meurtres, ses insultes, ses proscriptions?

On sait dans quel tat ces conservateurs ont mis l'industrie. Dj
dpeupl par le cimetire, l'atelier devient dsert par l'migration, qui
pour la premire fois se produit  Paris et y prend des proportions
irlandaises. Nos meilleurs ouvriers, (parmi ceux qui restent) vont porter
 l'tranger leur habilet, leurs procds, et la France, encore une fois,
comme au lendemain de la Rforme, comme aprs la rvocation de l'dit de
Nantes, saigne par le fer meurtrier de ses forces les plus vitales, va
parpiller le reste dans le monde entier. Remarquons en passant que ces
proscriptions, autrefois, avaient lieu du moins pour des croyances;
aujourd'hui pour des apptits.

Votre conviction  tous est qu'il n'est d'autre issue  la priode fatale
o nous sommes, que par l'ducation populaire, il faut--il n'y a pas de
milieu--vivre du suffrage universel, ou en mourir. S'il reste dans les
tnbres o il est plong, nous en mourrons--et l'on ne saurait nier que
la France dj n'en soit bien malade et bien diminue.--Nous en vivrons
d'une vie plus large, plus heureuse, plus forte, si la lumire y pntre.
Eh bien, que fait pour l'instruction publique le gouvernement actuel de la
France?

La rvolution du 18 mars avait enlev l'cole  l'immonde et funeste
enseignement du prtre. On la lui rend. Ce gouvernement, dfenseur de la
morale, ignorerait-il donc cette horrible corruption des moeurs de
l'enfance qui, malgr tant d'obstacles apports  sa divulgation, clate
en scandales si pouvantables et si frquents? Non, sans doute, mais que
leur importe? L'histoire de Loriquet et le dogme de l'obissance sont des
enseignements si prcieux pour l'lecteur! Et puis la corruption ne
favorise-t-elle pas l'abtissement?

A la tte de l'instruction publique, se trouve un homme, seule pave du 4
septembre, dont le nom fut pour les nafs un avnement. Auteur lger de
plusieurs gros livres, de la _Religion naturelle_, entr'autres, cet homme
a surtout bti sa rputation sur ce grand sujet, sur cette ncessit
premire, d'une srieuse instruction publique. Il l'a sous sa direction
depuis un an. Pendant le sige, la plupart des municipalits de Paris,
pleines de zle  cet gard, nommrent des commissions, qui proposrent
des rformes, et tout d'abord l'exclusion des prtres de l'enseignement
public. Le ministre ne les contraria point, il les engagea mme
gracieusement  former des plans; il reut leurs ptitions; mais ne fit
droit  aucune. Les commissions apprirent bientt que le directeur du
service, vritable chef du ministre, tait encore le mme clrical auquel
Sa Majest Napolon III avait daign confier ces dlicates fonctions. On
eut beau demander son changement; il resta; il y est encore.--Qui
n'admirera le dvouement du ministre titulaire, couvrant ainsi d'une
rputation acquise par l'ide dmocratique, la continuation du systme
obscurantiste? L'amour de l'ordre  tout prix peut seul dicter de tels
sacrifices; mais il est clair qu'ils sont jugs ncessaires, et que sur ce
point rien n'est  attendre, rien  esprer.

Non; parce qu'il n'y a en ralit que deux partis en ce monde: celui de la
lumire et de la paix par la libert et l'galit; celui du privilge par
la guerre et par l'ignorance. Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de
parti intermdiaire; j'entends de parti srieux.

Cessons donc enfin--ce ne sera pas trop tt--de nous laisser abuser par
cette parole officielle, dont toute l'histoire n'est qu'un long parjure,
et tchons d'en dsabuser le monde. Il est temps, il est grand temps de
rompre, non seulement avec les maux qu'elle nous fait, avec les ruines
qu'elle cause, avec les malheurs qu'elle accumule, mais encore avec son
effrayante immoralit. Ne voit-on pas que toute monarchie, ou toute
aristocratie, autrement dit tout privilge, est par nature oblig de
mentir, d'tre fourbe, parce qu'il est en dsaccord avec la justice?
Devant cet instinct d'quit, d'galit, qui, malgr tout, est le fonds de
la conscience humaine, et quoiqu'on fasse, la base de tout jugement, le
mot privilge a toujours eu le son faux, le sens d'injustice. Le privilge
a toujours t l'immoralit; mais de plus en plus il se sent l'tre et est
reconnu tel. Que faire dans ce danger? sinon parler morale, en parler
beaucoup, s'en faire le professeur et l'arbitre.--C'est ce qu'ils font
tous. Et de plus en plus avec un art effrayant, qu' la fois rend plus
raffin la peur, et plus audacieux leur nouvel appui: l'ignorance des
masses.

Il y a toujours eu des discours bien sentis, prononcs du haut des trnes;
mais autrefois, du moins, jusqu' un certain point, l'orateur y croyait
lui-mme, ce qui n'est plus possible aujourd'hui. Or, plus manque la
sincrit, plus interviennent l'ordre, la morale, la Providence. Napolon
III, au lendemain de son crime, arrive, en ce genre,  des chefs-d'oeuvre.
Il avait  faire cette chose difficile de parler en mme temps  deux
publics diffrents: les bats campagnards, qui le prenaient pour Messie,
et les lettrs, qui, soit ennemis, soit complices, le connaissaient. Et il
accomplit cette heureuse fusion de l'hypocrisie et du cynisme, qui
mritait de faire cole, et sert maintenant de modle  ses successeurs.

En parcourant ces sortes de discours, on pourrait observer comment plus le
crime grandit; plus le ton s'lve; comment plus l'assassin gorge, plus
il s'indigne contre l'gorg; que plus il trahit, plus il prend  tmoin
la sainte vrit; que plus il se vautre, et abuse des caisses publiques,
plus son front serein dpasse les nuages. Quand la capitulation est dj
prte, au lendemain du 22 janvier, Jules Ferry s'crie: Un crime odieux a
t commis!... et les hommes, les pres de famille tombs sous les balles
de l'Htel-de-Ville, dans un effort dsespr pour arracher Paris aux
mains des misrables qui l'ont perdu, il les accuse d'avoir vendu leur
mort aux Prussiens, et parle encore effrontment des intrts de la
dfense.

C'est aprs cinq jours et cinq nuits de massacre, aprs que des milliers
d'hommes qui avaient mis bas les armes, ont t fusills par les soldats,
que ce bon M. Thiers trouve dans son coeur un lan d'indignation, au sujet
d'un officier fusill, dit-il, par _ces sclrats_, SANS RESPECT POUR LES
LOIS DE LA GUERRE.

Le mot est introuvable, et tout cela dans son genre est fort russi.--Mais
o allons-nous? Que deviennent la langue, le sens moral, la foi humaine,
dans cet effroyable abus? Faut-il attendre que le vocabulaire souill
n'ait plus de mots  l'usage d'une bouche honnte? Honnte! ce mot
lui-mme est fltri. Tout ce qui appelait autrefois le respect, maintenant
appelle le sourire, veille l'ironie. La langue noble et srieuse n'existe
plus. Cela est effrayant, car ce n'est pas seulement la langue qui se perd,
mais tout ce qui unit vritablement les hommes et consolide leurs
rapports. C'est la base de tous les sentiments naturels et vrais, la
confiance, qui disparat; c'est la probit sociale qui succombe, laissant
la vie commune aussi strile, et moins sre, que le dsert. Et l'on se
plaint du relchement des moeurs, de l'affaissement des caractres! Quand,
 ce qu'on nomme le sommet social, en pleine lumire, sont affichs, comme
un exemple  tous les yeux; le mpris des serments, la dbauche, le
meurtre, la calomnie et l'hypocrisie de mtier, devenue cynique!

Je sais bien qu'on peut dire: ce sont les rages et les convulsions de
l'agonie. Je le crois aussi. Mais songez-y, cette agonie peut tre longue.
L'ignorance populaire et la monarchie sont deux lignes courbes qui en se
soudant forment un cercle, o l'on peut tourner longtemps, o l'on rentre,
hlas! vous le voyez, mme aprs l'avoir rompu. Il y a des agonies qui
sont des putrfactions, et qui empoisonnent tout autour d'elles; des
caducits qui pervertissent les enfances. Il y va de vie ou de mort;
d'infection ou de sant, pour nous, pour nos enfants, pour beaucoup de
gnrations peut-tre. Voyez comme de quasi quarts de sicles, se
succdent, des empires aux royauts, et considrez que depuis 80 ans, nous
n'avons pu mme revenir au point du dpart. Enfin, voyez o en est la
France. Ne pensez-vous pas que c'est peut-tre assez de telles expriences,
et qu'il est bien temps de les cesser? Qui peut se sentir la force d'me,
ou d'inertie, ncessaire, pour supporter de nouveau de pareils
dchirements, de tels cataclysmes, pour assister  d'aussi pouvantables
spectacles?

Et pourtant, de quelle scurit pourrait-on jouir, tant que les mmes
ambitions malsaines et criminelles feront du monde leur dupe et leur
proie? Le secret de la tragicomdie qui se joue, qui ne le sait? Aprs ce
nouveau _Juin_ beaucoup plus terrible, ce va tre une nouvelle suppression
du mot Rpublique, une restauration nouvelle. La plus honteuse mme se
flatte d'tre la plus facile. Elle n'a pas perdu les campagnes; elle tient
tous les postes, que les grands rpublicains du 4 Septembre lui ont
laisss, et l'arme, qu'au prix de l'gorgement de Paris, on lui a
rendue.....

Mais celle-ci ou d'autres, qu'importe? c'est le mme abaissement, la mme
corruption certaine. Il n'y a pas deux systmes. Jadis, les gouvernants,
croyant  leur principe, avaient du moins, ou pouvaient avoir, cette sorte
d'honneur, qui en un certain ordre de faits, produisait de la vertu et de
la grandeur. Mais aujourd'hui, ils ne sont plus que des joueurs  la
bourse de l'imbcillit publique, qui haussent ou baissent avec elle; ils
le savent trs bien, spculent l-dessus, et tombent de Louis XIV en
Robert-Macaire. Les moyens de rgne actuels, qu'il s'agisse d'empire, de
royaut, ou d'une prtendue Rpublique aux mains d'une aristocratie, sont:
le mensonge, la peur, la corruption, la calomnie, aids des fusillades 
propos.--Mais les systmes aussi empirent en vieillissant; car les moyens
s'usent, et il faut aller de plus en plus fort... Quel avenir!... si ce
n'est la fin?

Cependant, beaucoup de gens, que les mots affolent, ne voient de malheur 
craindre que dans le rtablissement de la monarchie. Ceux-l sont
difficiles  convaincre.

La France, abandonne  l'tranger; les trahisons et les malversations de
1870; l'armistice et la paix de 1871, la guerre civile, l'gorgement de
Paris, la terreur tricolore, l'instruction publique aux prtres, la presse
aux financiers, la justice aux entremetteurs, l'arme aux assassins,
l'administration aux corrompus, la politique aux Basiles, que peut faire
de mieux une monarchie? Cessons de nous acharner sur les effets au profit
des causes. Le trne n'est autre chose qu'une barricade  l'usage des
aristocraties. Il occupe l'ennemi, reoit les coups, et quand au bout de
quinze ou vingt ans, il est emport, elles en sont quittes pour dclarer
qu'il ne valait rien, faire des proclamations aux vainqueurs, et
travailler immdiatement  en rebtir un autre.

Si vous tes consquents, Messieurs, si vous tes sincres, en contemplant
les treize mois couls depuis le 4 Septembre, tant d'intrigues, tant de
crimes, tant de duplicits, tant d'horreurs, vous reconnatrez--non plus
seulement que la paix entre les nations est incompatible avec la
monarchie--mais que la paix des nations elles-mmes, et la moralit
publique, sont incompatibles avec l'existence des aristocraties. Et vous
ajouterez  votre titre, cet autre dogme rvolutionnaire, l'galit, que
vous ngligez  tort; car la libert ne peut exister sans elle, pas plus
qu'elle ne peut exister sans la libert.

       *       *       *       *       *

Quelque diviss qu'ils soient, prts  se dvorer ds qu'ils n'auront plus
peur et qu'il s'agira de la cure, ils se sont mis pourtant tous ensemble:
Mac-Mahon et Changarnier, Thiers et Rouher, le duc d'Aumale et Jules Favre,
Jules Simon et Belcastel, Vacherot et du Temple, Ferry et Hausmann. Ils
se sont runis tous contre le grand ennemi, le Satan de la rvolte
populaire.

Thiers a oubli Mazas et les d'Orlans la confiscation. Audran de Kerdrel
a oubli Deutz et Blaye. On voit trinquer, hurler, dnoncer et tuer
ensemble les Villemessant de tous les journaux, les Galiffet de toutes les
alcves, les St-Arnaud de toutes les caisses, les vieux et les petits
crevs de tous les rgimes. Ils se sont tous essuy les joues sur les
soufflets qu'ils se sont donns, et se sont employs, d'un touchant accord,
 fusiller,  incarcrer,  dcrter et  budgter en bons frres.--Parce
que ces gens-l ont une foi; une foi inbranlable et profonde. Le comte de
Chambord, le comte de Paris, le Bonaparte, ce sont leurs saints; mais
au-dessus de leurs saints, ils ont un Dieu, le Privilge, et sur son autel
ils sacrifient leurs ressentiments et leurs divisions.

C'est l leur force; et ils l'auront toujours, tant qu'elle ne sera pas
dtruite par une plus grande force contraire; car, en cas pareil, ils
feront toujours ainsi.

Pourquoi les dmocrates agissent-ils diffremment? C'est ce qui fait leur
faiblesse.

Parce qu'ils n'ont pas une mme foi; ni une foi profonde. Parce qu'ils
sont diviss en une infinit de petites chapelles, plus monarchiques
qu'elles ne veulent en avoir l'air, et surtout en deux grandes sectes, qui
adorent l'une la libert, l'autre l'galit.

Ce qui est au fond comme serait un combat entre les partisans de la Vierge
d'Atocha et ceux de la Vierge de Lorette; car la libert et l'galit sont
un seul et mme Dieu en deux personnes.

Notre dogme  nous vient du Sina de la grande Rvolution, grande, parce
qu'elle fut rvlatrice, grande, beaucoup moins par ce qu'elle a fait que
par ce qu'elle a dit. Qui se prtend dmocrate, date sa naissance de la
Dclaration des droits de l'homme. Aucun assurment ne la rejette, et ce
sont mme les libraux qui parlent le plus de 1789. Eh bien, que
dit-elle?--Libres et gaux.

Et elle ne pouvait pas dire autrement; car, du moment o le droit, le
droit nouveau qui va renouveler le monde, est fond sur la simple qualit
d'homme, il ne peut y avoir d'galit sans libert, ni de libert sans
galit. L'une implique l'autre absolument. Creusez l'un des deux termes
et vous trouvez l'autre au fond.

--Si vous jouissez d'avantages, que je ne puis obtenir moi-mme et qui me
sont ncessaires, si je ne suis pas votre gal, vous tes mon bienfaiteur
ou mon matre. Je ne suis pas libre.

--Si l'galit dcrte par vous, offense ma conscience, ordonne de mes
gots, tue mes initiatives, je ne suis pas libre; vous tes mon pape et
mon roi.

Etre libre, c'est tre en possession de tous les moyens de se dvelopper
selon sa nature. Si cette libert est la vtre--et n'est-elle pas juste et
vraie?--nous nous entendons; car c'est justement notre galit; et nous
n'avons plus qu' chercher ensemble les mesures par lesquelles la socit
humaine ralisera ce but lgitime, normal.

Eh bien, oui, dt cette opinion, ou du moins cet espoir--car on ne fait
rien sans une esprance, si faible soit-elle,--dt-elle paratre 
beaucoup une navet, je crois qu'il serait facile d'laborer, sur le
terrain des principes de la Rvolution, un trait d'alliance, un programme
commun  tous les dmocrates sincres, programme au bout duquel toute
libert serait laisse  chacun de s'arrter ou de poursuivre sa route. Il
y faudrait seulement une bonne volont vraie; l'tude srieuse des
questions,  la lumire des principes; au lieu de la critique pre, et
toujours un peu personnelle, qui grossit les malentendus, la recherche des
points de rapport. Il faudrait employer  laborer l'ide et  la rpandre,
le temps et les moyens qu'on perd  se dnigrer,  se combattre et 
dpopulariser la cause par le bruit de ces dissensions. Il faudrait enfin
renoncer  ses dfauts, ce qui videmment est difficile, et  ses prjugs,
ce qui ne l'est pas moins; mais ce qui pourtant ne serait pas impossible
 des hommes en marche sur la route de l'ide et du progrs. Le plus
difficile, comme en toutes choses, est le premier pas de la mise en
question des choses tablies; mais l'esprit qui a fait cet effort peut les
faire tous, pourvu que son mobile soit la recherche sincre.

Aussi, n'est-ce qu'aux sincres que je m'adresse, laissant les autres
railler de telles illusions; c'est  ceux qui sentent l'imminence du pril
o est la France, o est la rvolution dans le monde entier; et qui
souffrent au plus profond de leur me, de tant de fautes et de purilits
de ce ct, de tant de crimes de l'autre; de la dmoralisation croissante,
en face de tant d'abjurations et de trahisons; du doute mortel qui envahit
la conscience humaine;  ceux qui ont trouv des leons dans les
spectacles que nous avons sous les yeux;  ceux-l surtout qui voient, qui
sentent venir, au loin, l'pouvantable bataille, o les apptits matriels
d'en bas se vengeront  la fin des apptits matriels de ce qu'on appelle
_en haut_ et seront sans frein, comme les autres ont t sans piti; la
guerre sanglante, froce, inexpiable, comme celle qui vient d'avoir
lieu--mais plus dcisive, car les aristocraties ne peuvent pas exterminer
le peuple, mais le peuple peut exterminer les aristocraties.

Et comment s'tonnerait-on qu' force de tels exemples, ce peuple perdt
ce qu'il a, dans sa misre, de patience, d'idal et de bont? Est-ce donc
 cause de son ignorance qu'il serait oblig  plus de vertu? Qui peut
mesurer la haine amasse  cette heure dans le coeur des veuves, des pres,
des filles, des frres, des orphelins?--Ah! c'est en tuant qu'on rpond 
nos revendications; eh bien, il ne sert plus de parlementer.--A la fin, la
dfense devient l'attaque. A la rage sauvage, rpond la rage sauvage. Les
hommes du peuple ne sont pas des philosophes stoques. Qui peut s'en
indigner? Sont-ce les lettrs qui les tuent? Ou mme ceux qui les laissent
tuer?

Je reviens  mon rve d'union, tout insens qu'il soit. Il ne faut
pourtant jamais dsesprer. Quelquefois, quand les chteaux brlent, il y
a des nuits du 4 aot.

Le grand point qui divise les dmocrates libraux et les socialistes,
c'est la question du capital, la mme, sous une forme plus prcise, que
cette question de libert et d'galit, dont je parlais tout  l'heure. Je
ne puis songer  la traiter ici avec tendue; je veux seulement indiquer
un fait aussi vrai que peu compris gnralement: c'est que la plus grande
partie de la bourgeoisie, toute la bourgeoisie moyenne et pauvre, souffre
autant que le peuple du rgime actuel du capital.

Tout le monde connat, et plaint, l'avenir du jeune homme sans fortune,
frais bachelier, qui se prsente, plein d'esprance, et avec toute
l'ambition que confre l'ducation classique, au combat de la vie. S'il a
du talent, il a de grandes chances d'tre cras, soit par l'ineptie, soit
par l'envie; s'il a du gnie, il est  peu prs perdu; s'il a du caractre,
la chose n'est pas douteuse.

Pourquoi?--Parce que les forces naturelles, ardentes, gnreuses, sont en
ce monde comme des bras de noy, qui ne trouvent rien o s'accrocher.
Parce qu'elles ne peuvent pas par elles-mmes, et dpendent du bon plaisir
d'un autre, lu du hasard, monarque hrditaire, qui se trouve, par droit
de naissance, juge de tous les genres de mrite--ou par droit de conqute;
mais ceux-l sont pires encore; ils sont,  l'ide, des Gensric ou des
Attila.--C'est enfin partout l'ordre monarchique, c'est--dire de la
faveur, de l'intrigue et de l'abus, non de la libert et de la justice. On
se plaint du manque de forces viriles; mais au lieu de s'employer 
produire, elles sont employes  lutter. Ce qu'on trouve au dbut de la
vie, ce n'est pas la route fraye, c'est le hallier, c'est l'obstacle.
Combien s'arrtent  mi-chemin, las, dsesprs, dans cette impuissance
terrible,  laquelle la capacit, le courage mme ne peuvent remdier,
parce que tout dpend d'un choix, d'une rencontre, d'une protection. Ceux
qui arrivent, puiss, fourbus, vieillis, ne songent plus qu'au repos, et
ce sont ces forces teintes qui partagent avec les lus du hasard ou les
parvenus de l'intrigue, l'empire du monde. Les forces jeunes et pures n'y
sont nulle part matresses, et c'est ainsi qu' l'encontre des lois de la
nature, la snilit domine la virilit; que le pass tue l'avenir; qu'au
lieu de marcher en avant, l'humanit trpigne sur place; que toutes les
nobles inspirations avortent sous la direction caduque de l'gosme et de
la pusillanimit; que les lans gnreux, les ides fcondes, dont malgr
tout est gonfl le sein de l'homme de ce sicle, n'aboutissent qu' la
platitude des faits.

L'humanit a dans ses archives, et relit avec dlices l'histoire--toujours
la mme sous diffrents noms--de cet homme de gnie, qui aprs maintes
preuves, o il s'en est fallu de bien peu qu'il ne prt, arrive enfin au
triomphe. Rien assurment de plus mouvant et de plus beau. Mais on se
laisse aller  croire faussement, sur ce beau conte de fes de la ralit,
qu'il en advient toujours de mme, et que, tt ou tard, l'homme de talent
trouve toujours sur sa route ce hasard heureux, qui le sauve et le
couronne. On oublie que le hasard n'est pas la justice et que fatalement,
pour ce sauv, il en prit mille, faute du secours, des facilits, que
tout humain devrait trouver dans le milieu social, si la socit tait un
ordre au lieu d'un chaos, une science au lieu d'un empirisme.

Puis, il ne s'agit pas seulement de l'homme de gnie. Relativement, au
point de vue social, mais absolument, quant  l'tre que cela concerne,
une aptitude inemploye est toujours une souffrance et un malheur.

Cette loi du capital est donc de nature aristocratique; elle tend de plus
en plus  concentrer le pouvoir en un petit nombre de mains; elle cre
fatalement une oligarchie, matresse des forces nationales; elle est donc
non seulement anti-galitaire, mais anti-dmocratique; elle sert l'intrt
de quelques-uns contre l'intrt de tous. Elle est une des expressions,
non de la vrit nouvelle, mais de cette conception du pass qui, sur
terre comme au ciel, en religion comme en politique, n'admet toujours
qu'un petit nombre d'lus. Elle est donc en opposition avec la conception
nouvelle de la Justice; avec la tendance irrsistible qui fait tout
pencher en ce temps-ci du ct du nombre; avec cet instinct qui de plus en
plus pntre les masses--instinct dont il faudrait se hter de faire une
morale et une science, avant que, croissant invitablement en force et en
puissance, il s'en prenne lui-mme aux faits, plus brutalement peut-tre.

Cette loi enfin, je le rpte, est en opposition avec l'intrt mme de la
plupart de ceux qui la dfendent; avec l'intrt de tous ceux qui n'ont
pas trouv dans leur berceau la clef d'or qui ouvre les portes de la vie.

Elle tient en servage, tout comme le pauvre, cette grande majorit de la
bourgeoisie qui vit de son travail, de sa capacit, et qui mme, peut-tre,
dpend plus que le manoeuvre du bon plaisir et de la faveur des
capitalistes, des grands. Seulement, plus proche des sources de la fortune,
elle croit pouvoir y tremper plus facilement ses lvres, et mme quand le
flot la fuit, espre toujours,--ou ne se dsaltre qu'au prix de ces
complaisances, de ces abdications, qui sont la honte, la faiblesse et le
malheur de ce temps.

Pour beaucoup d'esprits, cependant, cette loi du capital est fatale,
insurmontable.--C'est la superstition du fait.--Il n'y a rien de fatal
contre la justice. Des solutions ont t proposes; elles sont  examiner
sans parti pris. Il y en a de plus ou moins radicales; mais toutes
demandent  tre abordes avec la haine complte et sincre du pass de
droit divin, avec la foi complte et sincre de la rvolution du droit
humain, avec le dsir de l'galit.

Vous l'avez pos sur vos programmes, ce problme, mais l'avez-vous abord
assez franchement? dans toute l'ardeur, dans toute l'indpendance dont
votre pense, dont votre conscience sont capables? Avez-vous commenc,
comme autrefois on dposait ses sandales au seuil d'un temple, par dposer
les habitudes, les prjugs du vieux monde? et surtout les intrts qui
unissent votre cause  la sienne? et encore les concessions que bon gr
malgr, au conseil de votre ambition, au malgr de votre conscience, vous
lui avez dj faites? tous ces liens qui sont des chanes, et pour le
caractre et pour la pense? C'est en de telles dispositions qu'il faut
tre pour s'entendre avec les dshrits.

Oui, tous les fils de la rvolution, tous ceux qui acceptent ses principes
dans leur sublime intgralit, peuvent marcher ensemble sur ce grand
chemin, tout bord de conqutes perdues, que l'on peut suivre longtemps,
longtemps, en bon ordre de bataille, avant d'arriver aux divers sentiers
qui mnent aux terres inconnues.

Mais il faut le vouloir. Il faut de part et d'autre abjurer ses
prventions, ses rancunes, et certains ddains qui tiennent encore 
l'esprit aristocratique. Une doctrine qui proclame le droit des dshrits,
qui rend la socit responsable des vices du pauvre, qui fltrit toutes
les injustices et dclare le bonheur possible pour tous, doit
ncessairement attirer  elle, non pas seulement,--et malheureusement pas
assez,--le peuple misrable, mais aussi tous les mcontents de l'ordre
actuel, tous les gosmes froisss, toutes les ambitions trompes,
lgitimes ou non, saines ou malsaines. Ainsi, Madeleine, Simon, les
Samaritains, compromettaient Jsus. On admire cela... dans l'vangile. Au
club, on s'indigne et on se retire, en secouant ses souliers. De fait, les
pcheurs de Jsus taient repentants; les nouveaux ne le sont gure. Mais
que fait cela? La dmocratie est une gurisseuse; elle trane  sa suite
un hpital. C'est son malheur, et sa gloire. Heureuse, si elle n'avait que
ses clients populaires et si la bourgeoisie ne lui envoyait ses rebuts,
ses fruits secs, et les incapacits vaniteuses, qu'elle s'entend si bien 
produire! Car ce sont eux surtout qui, pour se mieux faire entendre,
crient les choses insenses; qui blouissent aisment le peuple par une
rhtorique pleine de mots, et vide de bon sens; qui, pour le plaisir de se
faire chefs, l'entranent  des entreprises folles et dsastreuses; qui,
au lieu de le porter  la rflexion, de l'instruire dans la justice,
n'excitent en lui que la haine et la passion. Ce sont ces chapps de
collge qui, n'ayant dans la tte que des souvenirs et des phrases de
livre, font, de l'ide communale, diffusion de la libert, le Comit de
Salut public, son contraire.--Car, ce qu'on ne sait pas assez, ce qu'il
faut dire et redire, c'est que la rvolution du 18 Mars n'a point t aux
mains du socialisme, comme on l'affirme avec intention; mais encore et
toujours, aux mains du Jacobinisme, du Jacobinisme bourgeois, par sa
majorit, compose surtout de journalistes, d'hommes de 1848, d'tudiants,
de clubistes. La minorit, ouvrire et socialiste, empcha quelquefois,
protesta presque toujours, mais ne put jamais imprimer aux affaires sa
direction.

Mais, que le parti dmocratique ne soit pas parfait dans tous ses membres,
--ce qui d'ailleurs est le fait de tous les partis,--qu'importent les
personnes  qui croit profondment aux principes, et sent son devoir de
travailler ardemment  leur ralisation? En ce monde, et en ce temps, le
combat est partout; mais il faut combattre ou prir. Ces pruderies, ou ces
dcouragements, n'ont rien qui ressemble  la conviction et au dvouement,
et elles autorisent les reproches que fait  son tour le peuple aux
bourgeois libraux, quand il les accuse de n'tre en dmocratie que des
amateurs, qui rcoltent volontiers les applaudissements et les profits,
mais s'esquivent ds qu'ils craignent de se compromettre; qui vont en
avant, tant que leur intrt ou leur vanit y trouve son compte; mais qui
_lchent_ le peuple, qu'ils ont engag  les suivre, ds qu'ils voient les
choses tourner srieusement, et menacer leur caisse ou leur
considration--dans ce monde _comme il faut_, o ce qu'on appelle _les
convenances_ prime la foi et le vritable honneur. Il prtend
encore--c'est toujours le peuple qui parle,--que le coeur manque  la
plupart de ces hommes pour comprendre ses souffrances  lui, et pour
vouloir autre chose que ce qui leur manque  eux-mmes. Il se rappelle
qu'entre les mains de tels chefs, ses rvolutions se sont toujours
tournes en compromis politiques, o ses droits seuls ont t oublis; il
en conclut de la diffrence des conditions  celle des sentiments, et
n'est pas loin d'envelopper sous le mme titre tous ceux qui ne sont pas
avec lui.--Jugement injuste quant aux intentions personnelles; mais juste
en ce sens, qu' l'poque o nous sommes, quand les situations sont
devenues si tranches, quand l'heure est si dcisive, les compromis ne
sont plus possibles.

D'autre part, il faut reconnatre que les dmocrates avancs, que les
socialistes, en gnral, mritent un reproche prcisment tout contraire
par leur volont inbranlable d'appliquer ds le lendemain, la vrit
qu'ils ont ou qu'ils croient avoir dcouverte la veille. Ils sont dans
cette erreur, qui me parat trs fatale, de croire qu'on peut violenter
l'opinion pour aller plus vite.--Je crois au contraire que c'est une des
raisons pour lesquelles nous allons si lentement.--Ils oublient que la vie
d'un penseur a deux faces: le droit pour lui-mme d'aller aussi loin qu'il
peut, et d'explorer l'absolu--le devoir, vis--vis des autres, de se faire
comprendre. Or, on n'est compris des gens qu'en leur parlant dans leur
langue, et en les prenant au point o ils sont, pour les amener, s'il se
peut,  soi. Le parti avanc en un mot, est intolrant--et il n'est pas le
seul--mais seulement il le montre davantage.

Et cependant, je persiste  le croire, un trait d'alliance serait
possible, qui, rservant en dehors les convictions et la libert de chacun,
runirait contre l'ennemi de la paix sociale, et dans la ralisation d'un
programme commun, toutes les fractions de la dmocratie. Car ils sont
nombreux, les points sur lesquels on peut s'entendre, avant ceux o l'on
peut se diviser: toutes les liberts  reprendre, de presse, de colportage,
de runion; la libert communale  fonder; l'impt unique et progressif;
l'organisation de l'arme nationale et citoyenne; et enfin et surtout
peut-tre, l'instruction dmocratique, gratuite et intgrale.

Tant qu'un enfant natra, n'ayant d'autres fes  son berceau que la mort,
toute prte  trancher, faute de soins, sa frle existence, et la misre
qui, s'il chappe  la mort, rachitisera ses membres ou atrophiera ses
facults, le vouera aux douleurs incessantes du froid et de la faim, et
mme souvent, hlas! aux rudesses maternelles, au lieu de cette fte de la
vie, que la femme riche ou aise donne  son enfant; tant que, lev dans
la rue, dans le bouge, son enfance chagrine sera sevre, mme de
l'innocence; tant que son intelligence ne recevra tout au plus que
l'instruction superstitieuse, et purement littrale d'ailleurs, qui rend
si funeste, si strile et si froide l'cole primaire actuelle; tant qu'il
grandira sans autre idal que le cabaret, sans autre avenir que le travail
au jour le jour de la bte de somme,--l'humanit sera frustre de ses
droits, dans la majorit de ses membres; la socit vivra de la vie pauvre,
troite, corrompue et trouble de l'gosme; l'galit ne sera qu'un
leurre, et la guerre, la plus horrible, la plus acharne de toutes les
guerres, soit dchane, soit latente, dsolera le monde, en dshonorant
l'humanit.

       *       *       *       *       *

Aprs une vive interruption, de la part d'une certaine partie du public,
le silence s'tait rtabli et ce discours et pu se faire entendre, quand
le prsident du Congrs a interdit  l'orateur de continuer.

J'avais t invite  assister au Congrs de la paix et de la libert, par
un des membres du Comit, avec _garantie d'une pleine et entire libert
de discussion_, et non pas moi seulement, mais _mes amis de
l'Internationale et de la Commune_. De cette invitation adresse  des
proscrits, j'avais conclu  un dsir sincre de connatre la vrit, et de
la mettre en lumire.

Pourtant, dans cette assemble qui prend pour objet les questions les plus
vitales et les plus brlantes de notre poque, et dclare l'intention
d'intervenir dans la politique au nom de la morale, la parole a t
retire  un tmoin, dont nul n'a le droit de contester la sincrit, sur
le fait actuel le plus considrable et le plus fertile en consquences
morales, sociales et politiques.

Et sur quel prtexte? Que l'orateur n'tait pas dans la question. Quoi?
l'ordre du jour est la question sociale; et traiter devant le Congrs de
la paix et de la libert, de la guerre sociale, de ses horreurs et des
intrigues et des crimes de ceux qui la font dans le prsent et la
prparent de nouveau dans l'avenir, ce n'tait pas tre dans la question!

Qu'entend donc sous le nom de guerre le Congrs de la paix? N'est-ce pas
le sang vers, la violence exerce par l'homme contre l'homme, le meurtre
enfin? La guerre sociale ne serait-elle pas une guerre!--Mais c'est la
plus pre et la plus cruelle! Comment donc ce Congrs peut-il se rcuser,
quand on vient invoquer son verdict sur de tels faits au nom de la paix,
de la morale et de la justice?

C'est une grande et cruelle erreur de la bourgeoisie librale, que de
croire qu'en fermant les yeux sur des faits si normes et si graves, elle
peut chapper  leurs consquences et conserver elle-mme quelque
influence et quelque valeur. Se poser en moraliste et dire: Ce crime,
parce qu'il est puissant, ne nous regarde pas; en politiques, et n'aborder
que les thories; en adorateurs de la libert, et refuser la parole  qui
la rclame,--de quels rsultats srieux peut-on se flatter?

La bourgeoisie a la plume, la parole, l'influence. Elle pouvait se faire
l'organe des revendications du peuple gorg, opprim, vaincu. Elle n'et
t en cela que l'organe de la justice.

J'tais venue  ce Congrs avec une esprance; j'en suis sortie
profondment triste. Que rpondre dsormais  ceux qui parlent de parti
pris, et mettent en doute la bonne foi? Que faire contre une scission de
plus en plus accuse, quand l'union, seule pouvait conjurer l'pouvantable
crise qui, tt ou tard, au lieu et place de la raison et de la justice,
devra rsoudre le problme? Pour les hommes attachs au milieu bourgeois,
ce qu'ils nomment les convenances touffe les principes. Ils vivent de
compromis; puissent-ils n'en pas mourir!

ANDR LO.

Lausanne, 27 septembre 1871.

       *       *       *       *       *

       FIN






End of the Project Gutenberg EBook of La Guerre Sociale, by Andr Lo

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