Project Gutenberg's Au jeune royaume d'Albanie, by Gabriel Louis-Jaray

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Title: Au jeune royaume d'Albanie

Author: Gabriel Louis-Jaray

Release Date: October 8, 2004 [EBook #13676]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE ***




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OUVRAGES DU MME AUTEUR


_VOLUMES_

LA POLITIQUE FRANCO-ANGLAISE ET L'ARBITRAGE INTERNATIONAL (_Ouvrage
couronn par l'Acadmie franaise_), 1 vol. in-16, Perrin, 1904.

LA QUESTION D'AUTRICHE-HONGRIE dans LES QUESTIONS ACTUELLES DE POLITIQUE
TRANGRE EN EUROPE, 1 vol. in-16, Flix Alcan, 1907, 3e d.

LE SOCIALISME EN AUTRICHE ET EN HONGRIE dans LE SOCIALISME A L'TRANGER.
1 vol. in-16, Flix Alcan, 1909.

LA QUESTION SOCIALE ET LE SOCIALISME EN HONGRIE (_Ouvrage couronn par
l'Acadmie des Sciences morales et politiques. Prix Audiffred-Pasquier_).
1 vol. in-8, Flix Alcan, 1909.

L'ALBANIE INCONNUE (_Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise_). 1 vol.
in-16, avec 60 gravures et 1 carte hors texte, Hachette et Cie, 1913, 3e
d.


_BROCHURES_

LES NATIONALITS EN AUTRICHE: AUTOUR DE TRIESTE (ITALIENS, SLAVES ET
ALLEMANDS). Une brochure in-8. Bibliothque des questions diplomatiques
et coloniales, 1902 (_puis_).

LA PAPAUT, LA TRIPLE ALLIANCE ET LA POLITIQUE EXTRIEURE DE LA FRANCE.
Une brochure in-8. Bibliothque des questions diplomatiques et
coloniales, 1904 (_puis_).

LE SOCIALISME MUNICIPAL EN ITALIE. Une brochure in-8, Flix Alcan, 1904.

LE RGIME DES CHEMINS DE FER EN ITALIE. Une brochure in-8, Giard et
Brire, 1905.

CHEZ LES SERBES, notes de voyage. Une forte, brochure in-8, avec cartes,
Bibliothque des questions diplomatiques et coloniales, 1906.

L'AUTRICHE NOUVELLE, SENTIMENTS NATIONAUX ET PROCCUPATIONS SOCIALES.
Une brochure in-8, Flix Alcan, 1908.




GABRIEL LOUIS-JARAY

AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE
Ce qu'il a t = Ce qu'il est


LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE
PARIS--79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN--1914





INTRODUCTION


La constitution de l'Albanie indpendante tait si peu prvue par
l'opinion publique que beaucoup d'esprits se demandent si elle n'est pas
seulement une de ces inventions diplomatiques, telles qu'il en jaillit
parfois dans les confrences internationales, quand on ne sait comment
rsoudre une difficult; disons le mot, elle a t une surprise.

Aussi chacun se demande: les Albanais sont-ils autre chose qu'un
souvenir historique et presque archologique? Ces hommes, que nous ne
connaissons gure que par l'histoire de la conqute turque,
subsistent-ils donc encore? Forment-ils une nation? Si celle-ci existe,
comment l'ignorait-on? Si elle n'existe pas, qu'est-ce que cet tat
nouveau? On le dlimite; mais, dans ces limites, que va-t-il se passer?
Est-ce un foyer d'anarchie que l'on prpare ou que l'on attise? Est-ce
un terrain de chasse que l'on borne pour l'Autriche et pour l'Italie?

Cet tat est  quelques heures de Venise et personne n'y pntre; on y
envoie un prince, mais il ne sait par quel bout commencer son nouveau
travail. Que se passe-t-il donc derrire la ligne de ces rivages
inhospitaliers et que nous rserve cette nouvelle forme de la question
d'Orient?

Telles sont assurment quelques-unes des questions que tous se posent et
dont chacun parle d'autant mieux qu'il n'y est point all voir.

       *       *       *       *       *

Dans les pages qui vont suivre, j'ai essay seulement de donner une
image fidle des rgions les plus importantes et les plus populeuses de
l'Albanie autonome.

Dans un prcdent volume, l'Albanie inconnue, j'ai cont mon voyage chez
les Albanais du Nord, dans les villes interdites, conquises jadis par
les Albanais sur les Serbes et depuis lors reprises par ces derniers, et
dans les tribus indpendantes et invioles des montagnes du Nord.

Le prsent ouvrage est consacr aux parties de l'Albanie du Centre, du
Sud et de l'Est qui sont ou du moins qui taient d'un abord plus facile.
Ce sont les rgions destines  devenir le centre du nouvel tat, du
jeune royaume d'Albanie.

C'est l que la capitale est tablie, l que les premiers efforts
d'organisation sont faits, l que les rivalits s'exercent, l
qu'entrent d'abord en conflit les antiques traditions locales et les
nouvelles exigences d'un tat du XXe sicle.

De ce que j'ai vu hier, est-il lgitime de conclure pour demain? Du
spectacle des Arnautes sous le joug turc est-il permis de dduire des
pronostics sur le destin de l'Albanie aux Albanais, sur l'avenir du
nouveau royaume des Shkipetars? On ne saurait en tout cas se garder
d'oublier qu'il faut faire leur part aux imprvus comme aux destins de
l'histoire, aux hommes qui fondent ou ruinent les empires comme  la
logique des vnements et des situations.

Aussi l'ambition de celui qui crit cet ouvrage sera-t-elle satisfaite,
s'il fait revivre devant l'esprit du lecteur un milieu, les individus
qui s'y agitent, leurs sentiments, leurs prjugs, leur tat d'me, s'il
explique les problmes qui s'y posent, les facteurs qui en sollicitent
la solution dans un sens ou dans l'autre. Peut-tre cela ne permet-il
pas de prvoir l'avenir; mais les desseins de l'auteur seront accomplis,
si ces pages aident  le comprendre.




CHAPITRE PREMIER

VALLONA


     En pays maghzen albanais || La baie de Vallona ||
     L'organisation fodale, les relations entre l'Italie et Vallona
     || L'action autrichienne || Le commerce extrieur de l'Albanie
     et la part de l'Autriche et de l'Italie || L'importance de
     Vallona dans l'Adriatique || La Triple-Alliance et le statu quo
     en Albanie.


De mme que le Maroc traditionnel se divisait en pays maghzen et en pays
siba, en pays soumis au sultan et en pays insoumis, de mme en tait-il
des rgions que nos cartes dnomment habituellement Albanie; et c'est au
mme signe distinctif qu'on pouvait ranger une ville ou un village dans
l'une ou l'autre des deux catgories, je veux dire au paiement de
l'impt; dans _l'Albanie inconnue_, j'ai racont mon voyage en _pays
Siba_; des montagnes du Nord, me voici descendu prs du canal d'Otrante,
suivant les chelles d'Albanie avant de traverser d'Adriatique en
Macdoine vers Monastir et Uskub; partout l'administration turque y
tait tablie et relativement obie, sinon respecte; partout Italiens,
Autrichiens ou Grecs y entretiennent des comptoirs et des intrts et
les bateaux de la Puglia ou du Llyod ou les navires grecs y portent
journellement, en mme temps que leurs couleurs, leurs produits et leurs
agents.

Prevesa et Santi-Quaranta sont les premires escales des paquebots qui
font le cabotage et le service postal de l'ancienne frontire grecque 
la frontire montngrine ou autrichienne; escales sans grand intrt et
servant surtout de ports  Janina et  sa rgion, dont ils sont loigns
d'une douzaine d'heures en voiture par Prevesa ou  cheval par
Santi-Quaranta.

Mais le navire, qui court le long d'une cte sauvage dont la bordure
rocheuse tombe abrupte dans la mer, arrive tout  coup devant une
chancrure du rivage; au nord, le terrain plat et marcageux fait un
remarquable contraste avec les montagnes du sud qui enserrent presque
compltement une baie, que ferme et protge une le. C'est la baie de
Vallona; le navire s'engage dans la passe entre l'le de Saseno et le
cap Glossa, pointe sud et montagneuse du golfe o le navire jette
l'ancre.

La rade est merveilleuse; la vaste baie, d'un bleu profond, s'ouvre sur
un fond de montagnes vertes, taches du gris cendr des oliviers;
l-bas, sur la droite,  mi-coteau, le village de Kanizia dresse ses
maisons antiques, qui semblent des ruines romaines au milieu d'arbres
plants par les Vnitiens;  gauche, la terre plate merge  peine des
flots et l'on distingue mal o finissent les roseaux de la cte et o
commencent les oliviers et les ormes o Vallona est enfoui; on aperoit
 peine la ville; seule, au loin, la pointe blanche des minarets se
dtache au milieu des bosquets d'arbres et, sur le port, les btiments
de la douane attendent le voyageur.

Ce cirque de verdure enserre une baie apaise; l'le qui ferme la rade
brise la violence des flots; les collines arrtent les vents du sud et
la brise de l'est; l'eau calme reflte au profond de la baie la
silhouette des sommets qui la protgent.

Le navire se balance sur ses ancres  cinq cents mtres du rivage
marcageux; les barques arrivent du dbarcadre et se pressent sur ses
flancs; celle-ci amne le vice-consul d'Italie, qui vient aux nouvelles,
et la voisine un agent du consulat autrichien;  ct, des voiliers
d'assez fort tonnage sont remplis de barriques et de peaux, sans doute
d'huile d'olives et de peaux de chvres, les deux objets d'exportation
du pays. Les bateliers assigent de leur insistance les gens du bord;
voici enfin la barcasse o l'on me fait descendre; le batelier de ses
rames s'loigne du navire, puis bientt debout, conduit en s'appuyant
sur les hauts fonds.

       *       *       *       *       *

En maintes villes d'Orient, le ciel et la mer, la lumire dore, l'clat
des taches blanches que les maisons forment en se dtachant sur les
verdures profondes, les couleurs intenses qui vibrent et l'air diaphane
qui rapproche les premiers plans composent la beaut du site et jettent
sur la ville l'illusion du rve devant le voyageur qui aborde  la rive;
mais qu'il descende; que de spectateur lointain du paysage ferique, il
devienne le promeneur familier anxieux de voir de prs la beaut
entrevue, souvent, hlas! un dsenchantement lui fait maudire le mirage
que devant ses yeux a fait jouer la lumire.

Vallona est de ces villes: on aborde  un port rudimentaire, ou plutt 
un dbarcadre, la Scala, construit par une socit exploitant
l'asphalte; quelques arbres masquent des ruines assez importantes d'une
forteresse vnitienne, puis une route poussireuse conduit de la douane
 une ville sans beaut et sans charme; le bazar n'a point d'attrait et
les talages y sont misrables; la grande place est d'une banalit
qu'galent les mosques voisines; l'eau vive manque; les costumes locaux
ont disparu et les maisons sont sans intrt; ce ne sont plus les
Koul de Diakovo et d'Ipek, forteresses fodales des beys albanais du
Nord; les jardins desschs n'ont pas la vie que met l'eau courante des
ruisselets  Tirana la verte ou dans la mystrieuse Ipek.

Rien ne rappelle ici l'originalit des villes albanaises de l'intrieur;
je cherche le cimetire o, prs de la maison, les pierres debout
marquent seules les tombes et o, sous les arbres centenaires, gens et
btes passent pour les besognes familires. Je ne trouve plus le jardin
clos o c'est un fouillis de fleurs, d'arbres et de vignes aux lourds
raisins, o l'on peut cueillir le fruit qui vient de mrir et le
rafrachir dans l'eau glace et pure qui circule  travers les herbes
dans les sillons qu'on lui a creuss.

Non contente d'tre sans grce, Vallona est aussi sans salubrit; elle
est entoure de marcages et la malaria svit; l'Occidental qui y
sjourne ne doit pas oublier la quinine et en faire usage; le
gouvernement turc avec son habituelle insouciance n'a rien fait pour
protger les habitants; l'eucalyptus, qui aurait si facilement assch
les environs et chass l'endmique malaria, n'a nulle part t plant;
souhaitons plus de prvoyance au jeune gouvernement albanais.

       *       *       *       *       *

C'est  Vallona que celui-ci avait nagure tabli sa premire capitale;
la raison en est simple, c'est le fief du chef de ce premier
gouvernement, Ismal Kemal. L'organisation fodale subsiste dans cette
partie du pays comme au nord;  ct des villages libres, o chaque
paysan est propritaire de sa terre, des proprits foncires
considrables appartiennent aux beys, qui forment la classe dominante de
la population; sur ces domaines, des mtayers demeurent leur vie durant
et cultivent le sol; ils reoivent une moiti ou les deux tiers de la
rcolte, selon les rgions.

Parmi ces grands propritaires, quelques familles, dans chaque partie de
l'Albanie, se sont leves avec le temps et leur influence s'exerce sur
les autres notables. A Vallona, la grande famille est celle des Vlora ou
Vlorna, dformation, dit-on, du nom de Vallona; le chef de cette famille
est l'ancien grand-vizir Frid Pacha; ses terres se comptent par heures
de marche; son palais est en ville, mais fort dlabr, car il sjourne
peu volontiers ici o on l'accuse de mille exactions; aussi est-ce son
cousin pauvre qui a hrit de l'influence traditionnelle des Vlora et
Ismal Kemal s'est depuis longtemps pos en chef. Sous l'ancien rgime,
il avait comme programme l'indpendance de l'Albanie; ds l'instauration
du rgime jeune-turc, il se proclama osmanlis, mais adversaire d'Ahmed
Riza et de ses amis; il s'allia  l'Union librale, puis en devint le
prsident et, en face du systme centralisateur d'_Union et Progrs_,
rclama la dcentralisation et l'autonomie; tous les beys de la rgion
jusqu' Berat et El-Bassam taient ses amis et ses partisans et l'on
peut dire qu'il fit dans cette partie de l'Albanie l'union de la classe
dirigeante contre la jeune-Turquie.

Celle-ci s'en vengea en 1909: aprs le mouvement de raction de
Constantinople et la victoire des jeunes-turcs, ces derniers
impliqurent les beys de Vallona dans un complot et les inculprent de
trahison ou de raction. La plupart durent fuir  l'tranger ou dans les
montagnes. Aussi peut-on croire que c'est avec un plaisir sans mlange
qu'ils mirent  leur tour  la porte les reprsentants de la
jeune-Turquie pour prendre le pouvoir ou ce qui en a l'apparence.

Cette classe de la population est fort diffrente des beys des montagnes
du Nord; ces derniers n'ont eu aucun contact avec l'Occident, ils
l'ignorent; les beys de Vallona y sont alls et parlent parfois
l'italien, l'allemand ou le franais; ils ont des lumires sur le monde
extrieur  l'Albanie et possdent un vernis de culture; musulmans, ils
ne sont pas fanatiques et certains comme Ismal Kemal se disent amis
des orthodoxes grecs; trs conscients de leur nationalit albanaise, ils
ont l'ambition d'tre matres chez eux et de parvenir  leurs desseins,
en employant les moyens opportuns.

La rudesse des moeurs du Nord s'est attnue et ils ont remplac le coup
de feu par l'intrigue; ils ne portent pas le fusil, mais portent en eux
une imagination qui leur montre tout possible; toutefois, la douceur du
climat, la facilit de la vie, qui contrastent si singulirement avec
les rudes saisons des massifs de l'Albanie du Nord et les pnibles
luttes de l'existence du petit bey montagnard de Liouma ou de Malaisia,
ont donn  ceux qui sont ns aux rives de la Vopoussa et aux ctes de
Vallona la nonchalance orientale, la paresse d'agir, commune aux peuples
favoriss pendant trop de sicles par la chaleur du ciel mditerranen
et la tideur des flots qui chassent vers le Nord les hivers rigoureux.
C'est ainsi que trop souvent l'ardeur des gens de Vallona est
imaginative et l'initiative renvoye au lendemain.

Chacun sait que le semblant de gouvernement tabli par Ismal Kemal en
dcembre 1912 dura l'espace d'une anne et n'arbora sur la ville
l'tendard de l'Albanie indpendante, l'aigle noir  deux ttes sur fond
rouge, que pour le transmettre au prince choisi par l'Europe. Sous le
rgime turc, Vallona n'tait dote que d'un simple Kamakan; c'est tout
un ministre qui y fut tabli par Ismal et, trait caractristique, un
ministre de grands propritaires: Zenel bey, nomm sans le savoir
prsident du snat, est le chef de la grande famille des Mahmoud Begovic
d'Ipek, dont j'ai cont l'entretien dans _l'Albanie inconnue_; Riza bey,
le chef de la plus vieille famille de Diakovo, tait dsign comme
commandant de la milice nationale, en compagnie d'Issa Boltinatz, le
clbre bey agitateur; Abdi bey Toptan, nomm aux finances, Mehmed Pacha
 la guerre, Lef Nossis aux postes taient tous de grands propritaires;
c'tait le ministre des beys, avec Luidgi Karakouki, ancien secrtaire
d'Ismal Kemal, au commerce, comme agent d'affaires pour les
circonstances dlicates, type de levantin rus et adroit, qui connat
italien et franais et servait d'interprte entre l'Albanie et l'Europe.

Tel tait le gouvernement, disons de Vallona, car il ne gouvernait, au
vrai sens du mot, gure au del d'une zone d'une cinquantaine de
kilomtres autour de la ville. Au Nord et  l'Est, c'est l'anarchie
albanaise; au Sud, c'est la population grecque orthodoxe d'pire, qui
rclame son rattachement  la Grce,  l'exception de quelques groupes
musulmans rfugis dans les montagnes, comme les Lap prs de
Santi-Quaranta et, surtout plus au Sud, comme les Tcham qui ont conserv
leur fanatisme et leur isolement.

C'tait donc une vingtaine de mille habitants peut-tre qui subissaient
l'action du gouvernement de Vallona; la ville  elle seule en compte
environ 8 000; les Albanais musulmans en composent la grosse majorit;
des orthodoxes albanais ou grecs, et des Italiens catholiques d'origine
albanaise y entretiennent l'usage constant de la langue grecque et de la
langue italienne; quant  la langue turque, elle a toujours t
inconnue.

       *       *       *       *       *

La prsence de cette colonie italienne d'origine albanaise est un des
traits les plus intressants des relations entre l'Italie et l'Albanie,
et dans le conflit d'intrts italo-autrichien, dont Vallona est le
centre, elle joue un rle qui n'est pas ngligeable. Vallona est
peut-tre de toutes les villes de l'Albanie celle o l'Italie possde le
plus d'influence; elle le doit moins  sa proximit qu' deux causes
fondamentales: l'une est la prsence en Italie d'une importante colonie
albanaise italianise, dont un certain nombre de reprsentants sont
retourns en Albanie et ont t dirigs vers Vallona; l'autre est
l'intrt de premier ordre que le royaume attache  cette partie de la
terre albanaise.

C'est, parat-il, au XVe sicle que les premiers Albanais migrrent en
Italie; les historiens italiens racontent qu'en 1462 tandis que Ferrant
d'Aragon faisait le sige de Barletta, une colonie d'Albanais se
prsenta  lui et se fixa dans le pays; c'est en tout cas vers 1470 que
cette migration prit des proportions assez importantes; l'origine en
tait la conqute turque effectue  cette poque aprs la dfaite de
Scanderbey; disperss  travers les Abruzzes, la Calabre et la Sicile,
ces migrs ont adopt la langue, puis le costume, puis les coutumes du
pays o ils se fixaient; toutefois, ils n'ont pas perdu tout souvenir de
leur ancienne patrie ni tout contact avec elle; pendant trs longtemps,
ces souvenirs sont rests latents et ces contacts intermittents; mais,
depuis la cration du royaume d'Italie, Rome comprit trs vite le parti
qu'elle pouvait tirer de cet lment, qu'on value  une cinquantaine de
mille mes; elle s'appliqua  ranimer les souvenirs,  rtablir les
contacts et  faire des Albanais d'Italie l'instrument d'action le plus
efficace pour la propagande italienne en Albanie, en attendant d'en
tirer parti pour invoquer ses intrts spciaux. M. Baldacci, professeur
 l'Universit de Bologne, a indiqu avec franchise ce plan concert:
La politique italienne se sert, crit-il, des Italo-Albanais comme
point d'appui pour exercer une influence sur les populations
balkaniques, d'autant plus que le voisinage de cette colonie avec la
cte d'Illyrie, la parent avec certaines familles, l'analogie et la
communaut d'histoire, de coutume et de commerce, fournissent des droits
et des raisons pour intervenir.

Les Italiens ont favoris la renaissance nationale de l'ide albanaise
et ont donn asile  une socit nationale albanaise et  des journaux,
crits d'abord en italien, puis en albanais, qu'ils rpandirent de
l'autre ct de l'Adriatique; par ces intermdiaires, les dons pouvaient
facilement tre distribus dans l'autre presqu'le; par eux, on chercha
surtout  exercer une influence sur les Albanais, et quels meilleurs
agents  transplanter sur l'autre rive adriatique: l'Italie y trouvait
double avantage, celui de possder sous la main des intermdiaires
prcieux, celui d'avoir des agents commerciaux excellents pour le
dveloppement du trafic italo-albanais.

A Vallona, le vice-consul d'Italie me prsente, par exemple, le
chancelier du consulat: c'est un M. Bosio, qui exerce le mtier d'agent
de la _Puglia_; il est n dans les Pouilles, d'une famille albanaise
transplante en ce lieu; et de mme origine sont la plupart des Italiens
qui formaient en 1913 la colonie italienne de Vallona, cent familles
environ, petites gens faisant le commerce en boutique et servant
d'intermdiaires entre le royaume qui envoie ici ses produits fabriqus,
ses toffes, ses vins, son bl ou sa farine et les Albanais qui
exportent en Italie les peaux et la laine de leurs btes et l'huile de
leurs oliviers.

L'Italie encadre cette colonie comme  Durazzo et comme  Scutari par
une organisation  elle, dont le chef est le consul et dont les
linaments sont forms des coles royales, des postes italiennes et de
l'agence de la compagnie de navigation la _Puglia_ avec les intrts qui
gravitent autour de celle-ci. D'aprs un rapport de la direction
gnrale des coles italiennes  l'tranger, Vallona comme Durazzo
possdait en 1913 trois coles royales, une de garons, une de filles,
et une cole du soir avec 400 lves environ dans chacune de ces villes;
 Scutari, cinq coles, dont deux crches, recevraient un nombre un peu
plus grand d'enfants. D'aprs ce que j'ai vu  Vallona, j'ai lieu de
croire que ces chiffres sont plutt exagrs; toutefois, il n'est pas
douteux que les coles royales sont un des meilleurs lments d'action
de l'Italie en Albanie; si elle pouvait raliser le projet d'organiser 
Bari,  six heures de la cte albanaise, une cole suprieure pour
jeunes Albanais et d'y attirer ces derniers, ce serait assurment le
plus remarquable couronnement de cette oeuvre scolaire.

Malgr ces efforts qui datent d'un quart de sicle, son action reste
encore infrieure en rsultats  celle de l'Autriche dans l'ensemble de
l'Albanie; mais  Vallona, grce  sa colonie, elle a dpass sa rivale;
c'est qu'ici, l'Autriche manque de son point d'appui habituel, le clerg
catholique et les coles religieuses; sauf la petite colonie italienne,
qui d'ailleurs manque de prtres et d'glise, il n'y a dans ce port que
des musulmans et des orthodoxes; des distributions d'argent opportunes
peuvent procurer  l'Autriche des partisans ou des indicateurs, mais non
une organisation; aussi l'influence autrichienne est-elle fortement
battue en brche dans cette rgion de l'Albanie et il n'a fallu rien
moins que la guerre italo-turque, qui a provisoirement arrt
l'expansion italienne, et la politique de la _Consulta_, qui a rendu
violemment hostile  l'Italie tout l'lment grcophile, pour arrter
les progrs de l'action italienne.

Dans l'Albanie indpendante, cette action reprend avec d'autant plus de
force que son rayon va tre limit; l'Albanie devient une faade
maritime avec un hinterland montagneux; les plus hautes chanes
l'encadrent et elle est  peu prs forme des deux anciens vilayets de
Scutari et de Janina,  l'exception de la rgion mridionale de ce
dernier; sous le rgime turc, les Albanais s'avanaient bien au del,
mais l'Italie n'exerait vraiment son action commerciale et conomique
que dans ce qui devient l'Albanie autonome; dans les dernires annes,
le commerce italien recueillait environ un tiers des transactions faites
avec l'tranger dans le vilayet de Janina et un quart dans le vilayet de
Scutari.

Ce sont des rsultats considrables, si l'on songe que
l'Autriche-Hongrie a hrit de la prpondrance conomique en ces
rgions depuis la chute de la Rpublique de Venise, que Trieste est la
tte de ligne d'un mouvement commercial traditionnel, avec ses
commerants allemands, grecs, voire italiens, qui y possdent leurs
maisons de commerce, avec ses navires, ceux du Llyod seconds par ceux
de l'Ungaro-Croate de Fiume, avec sa position merveilleuse comme point
de dpart d'un fructueux cabotage; bon an mal an, les deux vilayets
faisaient sans doute pour une vingtaine de millions d'affaires 
l'extrieur dont un tiers en vente et deux tiers en achats; l'Autriche
se maintenait au premier rang, distanant de bien loin ses concurrents
et notamment sa jeune rivale et allie.

En sera-t-il de mme demain? On ne peut douter que la lutte va tre
mene  fond par l'Italie, et c'est  Vallona que celle-ci dirige ses
plus vifs efforts;  Scutari ou  Durazzo, elle travaille;  Vallona,
elle veut vaincre; l'endroit est bien choisi:  six heures de Brindisi
et de Bari, sous le mme ciel et le mme climat que celui o vivent en
Italie les Albanais migrs, dans un milieu o le catholicisme ami de
l'Autriche est absent.

Mais,  vrai dire, toutes ces circonstances sont bien secondaires; si
l'Italie a les yeux fixs sur Vallona, c'est que la question de Vallona
est une question capitale pour sa politique. Je dirai volontiers qu'elle
abandonnerait sans doute les cinq siximes de l'Albanie, si l'on voulait
lui laisser le dernier sixime avec Vallona et j'exagrerai  peine si
j'ajoute que la Triple-Alliance a t accepte par l'Italie comme une
assurance de n'tre pas rejete de cette rive.

La valeur que la rade de Vallona reprsente dans l'Adriatique ne
saurait tre trop mise en lumire. Dans cette mer, la politique
autrichienne a su se rserver au cours des sicles tous les bons ports:
Trieste, Fiume, centres commerciaux, Pola, Sebenico, ports militaires,
et Cattaro, dont les merveilleuses bouches auraient une valeur sans
pareille si le Montngro ne les dominait pas du haut du mont Leoven.

En dehors de ces rades, que reste-t-il? En Italie, Venise o l'on a cr
tout un appareil dfensif, mais qui, avec les accs facilement ensabls,
ne peut prtendre  un rle offensif; Ancne et Bari, ports de commerce
ouverts et qui ne sauraient devenir ports militaires; Brindisi, o
l'Italie a fait porter ses efforts, mais qui n'est qu'un pis-aller comme
port de guerre et incapable de contenir une flotte de haut bord; de la
sorte, il a fallu que le royaume organise son grand port dfensif et
offensif  Tarente,  l'extrmit de son territoire et au del du canal
d'Otrante, porte de l'Adriatique.

Sur la cte voisine, les ports valent bien moins encore; de l'un 
l'autre, j'ai pass et pense qu'on ne saurait se tromper sur leur
valeur. Antivari est un assez bon port de commerce,  l'abri des vents
du sud, mais peu dfendable; Dulcigno n'est qu'une crique ensable; 
Saint-Jean de Medua, les vents rejettent les alluvions du Drin, qui
envahissent progressivement la rade trs mdiocre;  Durazzo, le navire
reste aussi actuellement en mer pour dbarquer passagers et marchandises
 300 mtres du rivage; mais il n'y a pas en ce lieu de rivire qui
ensable la cte: en oprant des dragages et des travaux, on pourrait
faire un port convenable; toutefois, il est livr sans dfense aux vents
du sud; une jete pourrait y tre construite, mais Durazzo restera
toujours un port ouvert aux vents et propice aux attaques.

Pour complter cette numration, il ne reste plus que Vallona. Or, sa
baie constitue un port naturel superbe et vaste, en eau profonde, sans
rivire qui l'ensable. Elle s'tend sur plus de dix milles du nord au
sud et compte une largeur de cinq milles en moyenne; la profondeur d'eau
varie de 25  50 mtres; la partie mridionale de la baie, dite anse de
Dukati, est abrite de tous les vents et le fond n'y est pas  moins de
20 mtres; une plaine, boise et bien cultive, l'entoure, arrose par
la rivire Nisvora. Devant la rade, l'le de Sasseno, haute de 300
mtres, longue de 2 milles et demi, allonge ses collines comme une
dfense naturelle vers le large; une minuscule jete et quelques
dragages suffiraient  constituer la plus belle rade de l'Adriatique, la
plus sre et la plus facilement dfendable.

C'est en ce lieu qu'tait jadis Oricum, Porto Raguseo, o les habitants
migrrent quand le fleuve Vopousa, apportant ses dpts au port
d'Appolonia, l'ensabla et loigna le rivage; on voit encore, non loin de
Vallona, sur une petite minence, quelques ruines trs mdiocres,
quelques colonnes, restes de cette ancienne ville o passait jadis la
ligne ctire; alors que toute la cte jusqu' Antivari a repouss la
mer et s'est avance de plusieurs dizaines de kilomtres depuis l'poque
romaine, la baie est reste la mme rade profonde et protge, qui
attend le dominateur qui saura l'utiliser.

Ds lors, qui ne comprend la valeur de Vallona? Le canal d'Otrante est
la porte de l'Adriatique et Vallona en tient la clef; embusque dans ce
port, une force navale ferme et ouvre le canal large d'environ 70
kilomtres seulement; Vallona deviendrait-il la possession d'une autre
puissance que l'Italie? C'est, en cas de guerre, l'Adriatique ferme 
celle-ci, les escadres de Tarente arrtes au dfil et toute la cte
italienne d'Otrante  Venise tenue sous la menace d'une flotte
trangre, cache  six heures de mer; il est vrai que si Vallona
tombait au pouvoir du royaume, les flottes autrichiennes seraient
embouteilles dans l'Adriatique, car,  la quitter, elles risqueraient
d'tre prises au dtroit entre les attaques de Vallona et celles de
Tarente.

Vallona constitue donc une position stratgique de premier ordre dans
l'Adriatique; l'Italie ne saurait consentir  ce que ce port tombe sous
la domination d'une grande puissance sans sentir un pril perptuel sur
ses rives; l'intrt vital du royaume lui commande d'en interdire la
possession  l'Autriche. Mais cette dernire a un intrt  peine
moindre  loigner l'Italie de ce port pour assurer l'ouverture et la
libert du passage du canal d'Otrante  ses flottes.

Ds lors, et malgr toutes les belles paroles, l'Italie et l'Autriche
s'entendront toujours fort bien aussi longtemps qu'il ne s'agira que
d'loigner un tiers de Vallona et de l'Albanie, de pratiquer la
politique de l'abstention, de s'assurer contre une non-intervention
rciproque; mais elles ne sauraient s'entendre pour un partage de
l'Albanie sans renoncer l'une ou l'autre  l'une des rgles directrices
de sa diplomatie; aussi, quand l'Autriche au cours de la crise
balkanique forma le projet d'envoyer un corps d'occupation  Scutari, il
a suffi d'une proposition italienne pour l'arrter, et cette proposition
tait: l'adhsion de l'Italie, sous condition d'oprer de mme 
Vallona. En rsum, l'Italie ne saurait consentir  l'installation de
l'Autriche  Vallona sans trahir ses intrts essentiels; l'Autriche ne
saurait consentir  la prise de possession de ce port par l'Italie sans
livrer  la merci de cette dernire sa politique et ses forces
maritimes; ce serait une lourde faute de la diplomatie du _Ballplatz_ et
une atteinte au prestige de la monarchie dualiste.

Ds la constitution du royaume, les dirigeants de la _Consulta_ ont
trs clairement vu ces vrits et ont eu ds lors comme principale
proccupation d'empcher la possibilit d'une mainmise par l'Autriche
sur ces rgions, mainmise que prparait un travail de pntration
concerte. La Triple-Alliance fut conclue autant pour interdire une
extension autrichienne en Albanie que pour se prmunir contre une
attaque en Vntie. Rome avait besoin de cette double assurance et par
suite de cette alliance, aussi longtemps qu'elle ne se sentait pas plus
arme et plus forte que sa voisine; elle maintient l'alliance; l'heure
n'est donc pas venue o le royaume se croit capable de refouler et de
conqurir, aprs avoir rsist et arrt.

La politique actuelle de l'Italie  l'gard de Vallona a t bien des
fois dfinie avec une nettet parfaite; le professeur Baldacci, que nous
avons dj cit, crit en 1912: Notre formule est ceci: dans le cas o
l'Albanie changerait de gouvernement, aucun autre pavillon que le
pavillon albanais ne sera hiss sur la ville Shkipetare. L'amiral
Bettollo dans une interview  la mme poque dclare: En ce qui
concerne Vallona, l'Italie ne pourrait jamais accepter qu'une grande
puissance s'y vnt installer directement ou indirectement et encore
moins qu'elle convertt cette position splendide en une vraie base
d'oprations. Si Vallona devait un jour devenir cette base militaire, il
n'y a que l'Italie qui pourrait tre appele  l'occuper; parce que, si
Vallona tait dans les mains d'une autre puissance maritime,
l'efficacit des places de Tarente et de Brindisi serait
considrablement diminue, avec grand pril pour notre situation
stratgique dans le canal d'Otrante.

C'est la politique permanente de l'Italie, politique qu'a exprime en
termes diplomatiques mais non moins nets, en mai 1904, M. Tittoni,
ministre des Affaires trangres, en s'exprimant ainsi: L'Albanie n'a
pas grande importance en elle-mme; toute son importance tient dans ses
ctes et ses ports, qui assureraient  l'Autriche et  l'Italie, dans le
cas o une de ces deux puissances en serait matresse, la suprmatie
inconteste de l'Adriatique. Or, ni l'Italie ne peut consentir cette
suprmatie  l'Autriche, ni l'Autriche  l'Italie; aussi, dans le cas o
une de ces deux puissances voudrait la conqurir, l'autre devrait s'y
opposer de toutes ses forces. C'est la logique mme de la situation.

Cette situation apparat dans toute sa brutalit au voyageur qui a suivi
les chelles des territoires dalmates, montngrins et albanais et qui
arrive dans cette baie splendide de Vallona que la nature a modele pour
abriter des flottes. Il est visible que cette rade est le plus bel enjeu
de la partie albanaise et peut-tre la pomme de discorde entre Italiens
et Autrichiens; c'est en tout cas le Gibraltar de l'Adriatique.




CHAPITRE II

DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE


     Durazzo || Les projets de voie ferre || Le projet
     Durazzo-Monastir et son trac || Les centres de population de
     l'Albanie indpendante || La question de la monnaie et du
     change || L'urgence et l'intrt d'une rforme montaire.


Vallona,  cause de son importance stratgique mme, est rest le seul
port d'Albanie que ni Montngrins, ni Grecs, ni Serbes n'ont occup;
quand les Grecs ont fait mine de mettre la main sur l'le de Sasseno,
ils ont vite t rappels  l'ordre par une double injonction de
l'Italie et de l'Autriche.

A Durazzo, au contraire, les Serbes ont pouss une avant-garde venue de
Monastir par la valle du Scoumbi; ces troupes ont occup quelque temps
le pays, puis ont d se retirer, laissant aux autorits locales tablies
avant elles le soin de garder la ville. C'est avec un cuisant regret
qu'elles ont quitt ce centre commercial de l'Albanie, devenu la
capitale du nouveau royaume.

Durazzo est une trs vieille cit, o les Romains avaient dj un
tablissement important que rappellent les ruines d'un vieux chteau qui
dresse ses pierres effrites au sommet de la colline, sur les flancs de
laquelle la ville est construite en amphithtre.

Une minence de 200 mtres  peine, reste et tmoin d'une ancienne
chane, interrompt les monotones bancs d'alluvions qui caractrisent la
cte albanaise d'Antivari  Vallona; au sud de cette croupe montagneuse,
sur une baie largement ouverte, Durazzo s'est tendue vers l'est en se
protgeant le plus possible contre les vents du large derrire la
colline o elle s'appuie. Elle allonge, en profondeur en quelque sorte,
ses maisons blanches et les minarets de ses mosques qui ressortent sur
le fond vert des hauteurs.

C'est une cit d'une dizaine de mille mes, entirement albanaise,  la
seule exception de quelques lments htrognes turcs, grecs ou
italiens; l, tous les navires font escale, car Durazzo est le lieu
d'change entre les produits de l'tranger et ceux des plus importantes
villes de l'intrieur de l'Albanie; Tirana, Kroia, El-Bassam, jadis
Okrida, avant sa sparation de l'Albanie, les fertiles valles de Dibra
et de Cavaja, c'est--dire les rgions les plus peuples, les plus
prospres et les plus cultives de l'Albanie trouvent ici leur dbouch
et leur march; les produits de la basse-cour (les volailles et les
oeufs), les produits de l'levage (les peaux et la laine) sont vendus
ici aux comptoirs et aux marchands qui font commerce avec Bari et
surtout avec Trieste.

La situation gographique de Durazzo, place au centre de la cte
albanaise et au dbouch des valles du Scoumbi et de l'Arzeu, protge
contre leurs alluvions par deux pointes montagneuses, en relation
directe avec l'intrieur de l'Albanie, explique que ds l'antiquit ce
lieu ait t choisi comme point de dpart d'une des grandes voies de
communication de l'Empire romain, dont il demeure encore aujourd'hui des
traces importantes. Une des roules militaires les plus connues du monde
ancien, la _via Ignalia_ si souvent parcourue par les lgions romaines
qui se rendaient du Latium  Byzance, partait de Durazzo (Dirakium),
passait  Cavaja, rencontrait  Pekinj (Claudiopolis) la branche qui
venait de Vallona (alors Appolonia); elle suivait au del de Pekinj la
valle du Scoumbi. On retrouve des restes de l'antique route  partir de
Cavaja, des murs de soutnement, de petits ponts  tabliers horizontaux,
notamment dans la gorge entre Cavaja et Pekinj. La _via Ignalia_ gagnait
ensuite El-Bassam; puis on perd sa trace et on ne sait si elle suivait
la valle ou coupait la montagne; en tout cas, elle atteignait
Liquedemus, sur le lac d'Okrida; ce n'est pas, comme on le dit souvent,
la ville actuelle d'Okrida, mais le village d'Eichlin, dnomm Lin sur
la carte autrichienne; de l elle parvenait, par la rive ouest du lac
d'Okrida,  Kastoria, Salonique, Srs et Byzance.

Cette route de Durazzo au lac d'Okrida est si bien dfinie par la nature
que c'est elle qu'ont toujours suivie les voyageurs comme les armes;
pour ne citer que quelques exemples rcents, je mentionnerai M. Victor
Brard, il y a quelque quinze ans, et M. Mowrer, le correspondant du
_Chicago Daily News_, en 1913, et c'est par cette voie que l'arme
turque de Djavid Pacha chappa  l'treinte des Serbes, puis que les
armes serbes arrivrent jusqu' Durazzo. Elle est demeure une des
voies principales du commerce local en Albanie; entre Durazzo et
El-Bassam un trafic rgulier de marchandises aussi bien que de voyageurs
se continue toute l'anne; il est fait actuellement par des voitures du
pays qui transportent 300  400 kilogrammes; elles mettent quatre jours
 couvrir la distance qui spare le port de Durazzo d'El-Bassam et trois
jours seulement au retour, El-Bassam tant situ  135 mtres
d'altitude; le prix de transport est d'environ 20 piastres par 100
kilogrammes et l'on me dit que le commerce est assez actif.

       *       *       *       *       *

Durazzo, situe au dbouch de cette grande voie de pntration, tait
donc prdestine  devenir un entrept de produits et il tait assez
naturel de songer  emprunter la route, dont elle est la tte de ligne,
pour y tablir un chemin de fer: aussi, dans les derniers temps du
rgime turc, la socit allemande de la voie ferre Monastir-Salonique
rclamait-elle le droit de continuer son rail de Monastir  Durazzo;
comme je l'ai expos dans _l'Albanie inconnue_, la Turquie n'accorda de
concession en Albanie qu' une socit franaise, pour l'tablissement
d'une voie partant de l'ancienne frontire serbe et atteignant
l'Adriatique au sud de Janina, en passant par Prizrend, Kuksa, Dibra,
Okrida et Koritza; il tait prvu que cette artre centrale aurait deux
raccords latraux, l'un vers Scutari,  l'ouest, et l'autre vers
Monastir,  l'est.

Autrichiens et Italiens avaient esquiss leurs projets qui n'ont pas t
jusqu'ici srieusement tudis; les Italiens, tant plus influents 
Vallona, choisissaient cette ville comme point de dpart, et sans doute
leur choix ne sera pas diffrent demain; les Autrichiens prfraient et
prfreront encore Durazzo, o leur action est plus soutenue. Le projet
autrichien n'est rien autre chose que la rfection de la voie romaine
par la valle du Scoumbi; par le Scoumbi et un affluent secondaire, on
atteint la montagne de Cafa Sane qui domine le lac d'Okrida; un tunnel
de trois kilomtres relierait le fond de la valle avec la pente en face
d'Okrida; d'Okrida  Monastir par Resna, il suffirait de se servir de
la route actuelle toujours carrossable.

J'ai suivi ce trac pour me rendre compte de ses difficults; jusqu'
El-Bassam par Cavaja et Pekinj, le rail se poserait sans difficult;
c'est une des voies les plus frquentes de l'Albanie; il en est de mme
d'El-Bassam au pont sur le Scoumbi, dnomm Hadzi sur la carte; c'est l
que le sentier actuel, au lieu de suivre la valle qui fait vers le nord
un coude trs marqu, escalade la montagne et ne rejoint le fleuve qu'
Koukous; en ce lieu, de l'autre ct du pont croul, une route
carrossable conduit  Okrida par la valle d'un affluent du Scoumbi; il
suffit de la suivre et de franchir la croupe du Cafa Sane pour atteindre
le lac d'Okrida; entre le pont sur le Scoumbi et Koukous la valle
permet l'tablissement d'une voie de communication; quand j'ai effectu
ce trajet, des soldats en punition travaillaient  la construction de
cette route; les gorges sont trs loin d'avoir l'importance,
l'escarpement et la longueur de celles du Drin. On peut donc estimer
qu'un tel projet n'est pas difficile  raliser.

Le plan italien est diffrent et hsite entre deux combinaisons: la
premire consiste  unir Vallona  El-Bassam par Brat, la valle du
Semen et du Devol;  Gurula (Gurala, sur la carte autrichienne), la voie
franchirait des collines basses dont l'altitude est de 400 mtres
environ. D'El-Bassam, elle gagnerait Monastir, comme il est dit
ci-dessus.

L'autre combinaison abandonne la valle du Scoumbi et Monastir; de
Vallona le trac atteindrait Brat, suivrait la valle du Semen et du
Devol qui aboutit  Koritza, d'o, par Kastoria, on parviendrait 
Verria sur la ligne de Salonique.

Toutes ces lignes ne sont pas malaises  tablir et toutes empruntent
les principales voies de communication de l'Albanie du centre et du sud,
qui desservent depuis longtemps, par de mauvais sentiers, il est vrai,
les centres de population du pays: Cavaja, Pekinj, El-Bassam, Berat,
Koritza, et les runissent aux deux principaux ports de Durazzo et de
Vallona; si l'on y ajoute les valles basses de l'Arzeu et de l'Ismi,
avec les deux villes de Tirana et de Kroia, situes  moins de douze
heures de cheval de Durazzo, on peut se reprsenter la rpartition des
groupes les plus compacts et les plus nombreux d'habitants de l'Albanie
indpendante.

Par suite, la premire oeuvre d'un gouvernement albanais digne de ce nom
sera de percer ou de rtablir des routes convenables entre ces
diffrents points; ce ne sera pas un travail considrable, car, dans
toute cette partie du pays, les montagnes s'abaissent, adoucissent leurs
formes et sont coupes de larges valles; seule la haute valle du
Scoumbi, entre son coude et Koukous, prsente quelques escarpements
importants.

Un plan de travaux publics bien compris devrait donc comporter
l'tablissement immdiat des voies suivantes: la rfection de la voie de
Durazzo  Tirana, avec l'tablissement d'un embranchement sur Kroia; la
mise en tat de viabilit du sentier conduisant actuellement de Durazzo
 Cavaja, Pekinj et El-Bassam et en seconde ligne du sentier qui runit
par la montagne El-Bassam  Tirana; puis la liaison d'El-Bassam 
Koukous;  partir de ce point, il suffira d'entretenir la route vers
Okrida; enfin, l'tablissement d'une route de Vallona  Brat et
El-Bassam, avec embranchement  Gurula vers Koritza.

Un tel rseau suffirait pour le dbut  assurer les communications et
la mise en valeur des parties les plus peuples et les plus cultives du
pays; il suffirait d'y ajouter une voie rejoignant au nord Durazzo,
Tirana et Kroia  Alessio, San Giovanni di Medua et Scutari. On voit par
ce simple expos que Durazzo est (avec El-Bassam et Tirana dans une
moindre mesure) au centre des routes rayonnant vers les diverses parties
de l'Albanie.

Il n'est peut-tre pas ncessaire de faire un plus grand effort, au
moins pour les premires annes, et de charger le budget difficile 
tablir de la jeune Albanie des frais de construction de chemins de fer;
des services d'automobiles sur routes suffiraient, d'autant plus qu'il
ne faut pas oublier que, de la cte  la frontire, l'Albanie ne
comporte gure plus de 80  100 kilomtres de largeur; si, dans le
centre et dans le sud, ce territoire contient des valles et des
terrains d'alluvions fertiles, de grandes lignes ferres ne seraient pas
alimentes par ces terres ayant un temps qu'on ne saurait fixer; mme
relies aux lignes grco-serbes qui vont couper du nord au sud les
Balkans, elles ne gagneraient rien  cette jonction, car elles ne
driveraient sur leur parcours aucun des produits rservs au terminus
grec sur la mer ge ou le golfe d'Arta, ou  la ligne serbe du
Danube-Adriatique.

Cette dernire voie, qui n'aurait galement qu'un trafic insuffisant
dans son passage en Albanie, si elle y passait, peut esprer un afflux
de produits de la Vieille-Serbie, de la Macdoine et du Danube dirigs
en droite ligne vers l'Occident. Mais pour toutes les autres lignes il
paratrait sage d'attendre quelque temps avant de charger les finances
du jeune tat d'un luxe inutile; l'tablissement des routes principales,
la concession de services automobiles, la mise en valeur progressive du
pays devraient tre les premiers articles du programme conomique du
nouveau gouvernement; le rail viendrait ensuite en son temps.

       *       *       *       *       *

De toutes les villes de l'ancienne Turquie d'Europe, c'est  Durazzo que
j'ai trouv le plus bel assortiment de monnaies en usage; des picettes
et des sous, partout ailleurs oublis depuis longtemps, sortent des
montagnes d'Albanie et sont prsents sur le march de Durazzo o l'on
continue de les accepter; aussi est-ce pour le voyageur le plus
difficile problme que celui de la monnaie; il fera bien de le laisser
rsoudre,  ses risques d'ailleurs, par son drogman, en attendant qu'une
rforme soit apporte.

Je ne crois pas tre dmenti par n'importe quel commerant
d'Albanie--les sarafs excepts--en disant que nulle rforme n'est plus
ncessaire. En tout cas,  Durazzo, centre commercial du pays, on en
sent le vif besoin. L'tablissement des voies de communication et la
rforme montaire sont les deux premires questions que doit rsoudre le
gouvernement albanais.

La question de la monnaie et du change est simple dans ses donnes, si
elle est trs complique dans ses applications. Le voyageur qui passe 
Constantinople se plaint dj du change et des embarras que lui cause le
compte de la monnaie; toutefois la difficult n'est pas insurmontable;
la livre turque a un change rgulier et se divise en 108 piastres; on
sait que les pices d'argent en circulation valent 1, 2, 5 et 20
piastres, et le calcul, par suite, est  peine plus malais que celui de
la monnaie anglaise; il est vrai qu'il se complique du change intrieur;
il y a en effet trop peu de petite monnaie d'argent, c'est--dire de
piastrines, et par suite celles-ci font prime; de l est ne l'industrie
des sarafs ou changeurs, gnralement petits banquiers juifs ou
armniens; si vous leur donnez une livre turque ou des medjidi
(c'est--dire des pices de 20 piastres, ayant l'apparence d'un cu), et
si vous rclamez des piastrines en change, on vous retiendra un acompte
de 2 piastres  la livre; par exemple, on ne vous donnera  peu prs
votre compte de 108 que si vous acceptez 5 medjidi, c'est--dire 100
piastres, et 7 piastrines, la huitime tant garde en tout ou en partie
comme prime du change.

Mais, en dehors de Constantinople et des chemins de fer, le calcul
devient un effroyable casse-tte chinois; selon les coutumes locales et
les administrations, la livre turque se divise en effet en un nombre
diffrent de piastres; il en est de mme du medjidi; mais cette
division diffrente n'est qu'une division de compte.

Un exemple est ncessaire: la piastrine est une petite monnaie d'argent
valant 1 piastre; que la livre soit  104, 108, 124 piastres, on ne
donne au change que la mme quantit matrielle de piastrines; si l'on
exigeait en place d'une livre turque uniquement ces picettes, on n'en
donnerait partout que 102, 103, 104, selon le changeur.

Mais jamais le jeu du change ne se passe ainsi: contre une livre turque
on vous impose d'abord des medjidi et on complte par des piastrines
d'une ou deux piastres; ds lors,  Constantinople, pour une livre
compte  108, on vous donne 5 medjidi compts chacun  20, au total
100 piastres, et 7 piastrines ou 7 piastrines et demie, soit 107 
107,5; ailleurs, pour une livre compte 124, on vous change 5 medjidi
compts chacun 23, au total 115 et 7  7 piastrines et demie, soit 122 
122,5, le complment constituant le bnfice du changeur; ainsi, ce qui
diffre, c'est seulement la manire de compter et le bnfice du
changeur.

Mais cet enchevtrement de compte complique toute transaction, et ces
diffrences sont trs sensibles; ainsi,  Constantinople et dans les
chemins de fer, la livre est  108 et le medjidi  20; pour les impts
et  la douane, la livre est  103 un quart et le medjidi  19; pour
les autres caisses publiques, pour les oprations des banques locales et
une partie du grand commerce, la livre est  100 et le medjidi  18 et
demi; pour les changes commerciaux des bazars et des marchs, le compte
diffre de ville  ville et de village  village; dans beaucoup de
villes de l'intrieur, la livre est  124 et le medjidi  23; ailleurs
le change varie de 116  124 selon les lieux; ds lors la premire
question  poser dans un pays, c'est de demander la valeur de compte de
la livre turque.

Mais cette complication ne sufft pas:  Constantinople les pices de 1,
2, 5 et 20 piastres sont d'un type uniforme: elles sont en argent; les
trois dernires rappellent nos pices de fr. 50, 1 franc et 5 francs, la
premire tant comme une demi-pice de fr. 50; mais,  l'intrieur et
notamment en Albanie, subsistent de vieilles monnaies divisionnaires aux
formes les plus archaques; je reois au march de Durazzo des pices
larges comme des cus et minces comme une feuille de papier; l'oeil de
l'tranger ignore si elles sont en argent ou en bronze, car il y en a
des deux types, et cependant dans le premier cas elle vaut 2 piastres ou
2 piastres et demie et dans le second, ce n'est qu'un sou ou deux; mon
drogman, comme il n'est pas de la ville, les distingue mal et mon guide
me recommande de m'en dfaire de suite; elles risqueraient en effet de
n'tre pas acceptes dans les transactions commerciales  dix lieues
d'ici; mme sur place elles sont parfois refuses par les caisses
officielles.

Enfin, pour brocher sur le tout, le calcul ne s'opre pas toujours
d'aprs la livre turque comme base, valant de 23  24 francs, mais
d'aprs trois monnaies d'or ayant galement cours en Albanie et y tant
acceptes: la livre turque, la pice de 20 francs qu'on appelle toujours
le Napolon et la livre sterling; les deux premires sont connues
partout et le Napolon circule mme, au moins en Albanie, plus que la
livre turque. Ds lors, si vous touchez une valeur de 500 francs, on
vous paiera dans ces trois monnaies d'or et, pour chacune d'elles, il
faudra vous renseigner pour connatre le change intrieur;  chaque
paiement important, vous tes oblig de procder  des calculs longs,
compliqus et bizarres, puis  discuter le bnfice du changeur, enfin 
distinguer entre les pices de tous types qu'on vous donne comme
piastrine, demi-piastrine, double-piastrine, double-piastrine et demie,
_etc._; c'est presque aussi difficile que de parler albanais!

Ces brves explications suffisent  montrer le trouble que jette une
telle monnaie dans les transactions commerciales. Une rforme est
urgente: elle serait facilite dans son application par l'usage gnral,
dans toute l'Albanie, du Napolon: dans la tribu la plus recule, j'ai
trouv la connaissance exacte de sa valeur.

La rforme ne procurera pas seulement au commerce l'avantage de
faciliter les comptes et de gagner un temps prcieux; elle supprimera le
gain parasite des sarafs, gain qui ne subsiste que par suite de
l'insuffisance de la petite monnaie; on devine que les sarafs peuvent
facilement s'entendre pour rarfier plus encore et artificiellement
cette monnaie divisionnaire, quand une place en a le plus besoin, et
accrotre ainsi les bnfices du change intrieur; de mme, en se
servant des conditions naturelles d'change, ils transportent la petite
monnaie des lieux o ils l'achtent  meilleur compte aux lieux o ils
la vendent au plus haut cours; toute cette industrie a pour seule base
la complication du systme montaire et la trop petite quantit de
monnaies divisionnaires mises sur le march par l'tat. Il est naturel
que, nulle part plus que dans le centre commercial de Durazzo, on ne
sente les vices d'un tel rgime et la ncessit d'une rforme.




CHAPITRE III

TIRANA LA VERTE


     De Durazzo  Tirana || Tirana || Essad Pacha et les Toptan ||
     Au tchiflick d'Essad || Jeunes-Turcs et Albanais || Les
     ambitions des Toptan || Refik bey Toptan || Ses fermiers et ses
     terres, les cultures || Les mtayers et les paysans || Le
     retour d'Essad.


Aot finissant brle la cte; ses sables la dotent d'un climat de
tropiques; pendant le milieu des journes, malgr la mer voisine, la
temprature est accablante; Durazzo, tageant ses maisons en plein midi
et les allongeant au pourtour de la colline, recueille et conserve la
chaleur comme une serre; il faut fuir  l'intrieur vers les verdures et
les sources dont la rive adriatique est prive.

Pendant tout l't, consuls, beys et riches commerants fixent leur
demeure  Tirana, clbre en toute l'Albanie comme une des plus jolies
villes du pays; sa valle est renomme par ses verts ombrages et sa
fertilit; on envie ceux qui y possdent un tchiflik ou maison de
campagne; ses eaux et ses arbres, comme les forts proches, y
entretiennent la fracheur.

Il faut, me dit-on  Durazzo, sept heures pour atteindre Tirana; la
route, trs frquente en toute saison et surtout en celle-ci, est une
des moins mauvaises du pays; mais des crues et des orages l'ont coupe
en quelques endroits et on me conseille vivement d'en faire le trajet 
cheval; je fais donc seller des chevaux du pays et vers cinq heures du
soir, quand l'air devient respirable, nous partons; nous suivons d'abord
la grande route vers la valle du Scoumbi; le chemin longe la mer et des
marcages, et la chausse est construite en talus; bientt nous quittons
la rgion des sables et des alluvions ctires; un dos de pays
faiblement ondul spare la mer de la valle o coule encore  plein
bord, malgr la saison, l'Arzeu, non loin de son embouchure.

Sur l'autre rive est construit le gros village de Tchivach (Sjak sur la
carte autrichienne); la traverse du fleuve serait impossible sans un
pont, et on l'entretient grce  un page que peroit celui que le
village a charg de ce soin; le soleil est presque au ras de l'horizon
et semble se coucher dans la baie de Durazzo; les hommes de l'escorte
font halte, attachent les chevaux  une sorte de hangar  l'usage des
passants et me conduisent  des boutiques voisines, qui talent en plein
vent des fruits et de grandes cuvettes de tabac hach; l'or brillant des
raisins et des poires ne le cde pas  l'or mat des copeaux de tabac
blond, et si les uns sont succulents, l'autre est parfum et mrite la
clbrit dont il jouit.

Aprs une lgre collation de fruits et de pain de mas, arrose d'un
verre d'excellent raki, que ne ddaignent pas mes souvarys, quoique
musulmans, nous faisons ample provision de tabac et repartons la nuit
tombante; la route franchit des collines basses, dont les terres sont
cultives et o,  et l, de petits villages jettent les points
brillants de leurs lumires; bientt nous atteignons la valle de
Tirana, o coule l'Ismi; des rideaux d'arbres coupent  chaque pas
l'horizon et, comme on m'a dit que Tirana tait presque invisible
derrire la barrire de ses chtaigniers centenaires, je crois  chaque
instant toucher  la ville que quelque lumire semble dcouvrir; mais ce
ne sont que fermes dfendues contre les vents du nord par les branches
serres des grands arbres; dans la fracheur de la nuit, nous acclrons
le pas des btes et enfin, vers onze heures et demie, nous atteignons
une des portes de la ville; notre caravane fait un bruit extrme dans la
cit endormie; sur le pav ingal, nos chevaux trbuchent et font
rsonner leurs pas et les bagages dont ils sont chargs; quelques ombres
passent encore, quelques silhouettes se montrent aux fentres, et de-ci,
de-l, une lumire jette sa clart par la porte d'une maison ou par les
volets mal joints; le consul d'Italie, avec une extrme obligeance, m'a
prvenu qu'il me donnerait l'hospitalit, mais ce n'est point besogne
aise que de trouver sa maison de campagne; pour se tirer d'embarras,
les gens de mon escorte frappent au Han ou auberge de l'endroit, se font
ouvrir et dsigner la demeure; et c'est ainsi, aprs avoir circul par
toutes les rues de Tirana, que vers minuit nous arrivons au consulat
italien.

       *       *       *       *       *

En vrit, Tirana mrite bien sa rputation, et je sais peu de petites
villes si pleines de tableaux gracieux; tout le matin, nous suivons ses
rues et leurs dtours; le consul d'Italie, avec son cawas et mon
drogman, m'accompagne et me conduit d'abord  la grande mosque; au
premier plan, s'tend une large place grossirement pave que traversent
quelques ruisselets; sur les cts, des maisons basses cachent sous
leurs portiques des talages; au fond, sur un terre-plein, la mosque
avance ses cinq porches que domine  peine la blancheur de son dme; 
droite, le minaret pique le ciel de son aiguille et, sur la gauche,
spare de la mosque de quelques mtres seulement, une tour de ville,
comme un beffroi de nos vieilles cits, dresse  quinze mtres de
hauteur son horloge et ses cloches.

Nous nous loignons un peu du centre de la ville; des murs bas et
quelques palissades sparent le chemin d'un grand champ inculte o
poussent  leur gr toutes les herbes de la campagne; deux cyprs
voisins lancent dans le ciel bleu leurs cimes fraternelles et leur noir
feuillage;  leur ombre se pressent des pierres tailles comme des
pieux, les unes debout et piques en terre, les autres tombes et
brises; chacune marque un mort; c'est le cimetire de Tirana, que la
route contourne; j'y aperois errants quelques Albanais et les htes des
basses-cours voisines qui y picorent.

Un trange monument y attire mon attention; sur le sol, de larges dalles
de pierre tracent sept cts gaux;  chaque angle, une colonne est
leve et l'ensemble supporte un portique  sept faces; la signification
en est obscure et sans doute le nombre sacr de sept joue-t-il son rle
dans ce temple de la mort; car c'est l le tombeau de l'illustre famille
des Toptan; sous ces dalles normes, les descendants des Toptan dposent
les restes des gnrations qui disparaissent, et ce monument funraire
n'est pas sans grandeur ni sans effet dcoratif.

Au dtour d'une rue, nous sommes arrts par une foule d'enfants qui
entourent des hommes du pays et deux individus habills d'tranges
dfroques; tous ces petits Albanais sont vtus de mme, le polo de laine
blanche sur la tte, la culotte de toile blanche serre  la taille par
une ceinture de couleur, le buste moul dans un jersey que recouvre
souvent un gilet bariol, une petite veste ou un bolro brod; beaucoup
vont pieds nus, les plus grands chaussent des sandales souples en peau,
paisse et solide.

Les deux individus qu'ils dvisagent curieusement sont deux tziganes,
qui ont russi  s'infiltrer jusqu' Tirana; mais les Albanais n'aiment
pas beaucoup les trangers vagabonds; aussi les gens d'ici mettent-ils
la main au collet des deux nomades et les expdient-ils hors de la
ville.

Nous suivons une sorte de promenade fort mal pave, mais plante de
beaux arbres o une eau court si rapide que, malgr la chaleur, elle n'a
presque rien perdu de sa fracheur et de sa transparence; la rue est
livre comme un sentier de village aux animaux des maisons voisines:
oies, canards et poules vont et viennent, picorent et gloussent,
s'effarent et s'enfuient, quand les petits chevaux du pays, qui en sont
les vrais moyens de communication, transportent par les rues leurs
charges de marchandises ou leurs voyageurs.

Voici une autre mosque, petite et basse, autour de laquelle se presse
le march; des chevaux apportent  pleine charge d'normes pastques; le
long de la petite rivire, des talages sont dresss sous de pauvres
toitures que supportent des pieux, entre lesquels de grossires toffes
sont tendues; des gamins et des fillettes s'amusent autour de ces
baraques; quelques-uns barbotent dans l'eau toute claire; d'autres au
fond de la boutique dorment sur de gros sacs; d'autres s'emploient avec
leurs parents  faire l'article aux Albanais qui passent; pour deux
sous, ils vendent une pastque qui remplit un plat et pour trois sous
des melons odorifrants et mrs, qui poussent dans les fermes voisines.

Un peu plus loin, une autre mosque ferme une large rue o la
circulation est dj active; la chausse est borde de trottoirs faits
de pavs ingaux; des maisons basses, de un ou deux tages, ouvrent leur
porte sur la rue mme; des boutiques d'artisans occupent le
rez-de-chausse; ici, c'est un marchand de sandales, qui travaille la
peau et le cuir; l, un forgeron; plus loin, on fabrique des armes et on
incruste l'argent dans leurs poignes; puis ce sont des selles  vendre,
des ceintures et des vestes brodes, des piles de polos de laine blanche
et des toffes de couleur; le pays est prospre et le commerce s'en
ressent.

En continuant notre promenade, on me montre la vieille mosque de Tirana
sans dme ni terre-plein, le toit ingal et les tuiles arraches;
contre le soubassement de ses portiques les villageois des environs ont
amoncel leurs fruits en d'normes tas, derrire lesquels ils s'assoient
 la turque et attendent l'acheteur; sous les arbres voisins, les
chevaux et les mulets ont t attachs et les voitures gares: c'est le
march aux fruits; poires et raisins, melons et pastques, figues et
olives, tout pousse dans ce jardin de l'Albanie qu'est la valle de
Tirana.

Nous sortons de la ville et gagnons un tchiflick proche; le vieux cawas
du consulat nous accompagne: il porte le vtement de quelques vieux
Albanais: sur la culotte, une sorte de grande chemise blanche,  longues
manches, tombe jusqu'aux genoux, serre par une large ceinture; un petit
bolro troit laisse une large chane d'argent s'taler sur la poitrine;
dans la ceinture quelques armes compltent le costume: un pistolet  la
crosse de cuivre, un poignard au manche incrust d'argent.

Guids par lui, nous suivons une des routes qui traversent le pont sur
l'Ismi o se jettent toutes les eaux qui courent  travers les rues de
Tirana. Des marronniers centenaires bordent le chemin et la rivire; par
eux, la ville est entirement cache et,  deux cents mtres, on ne
voit que leur pais feuillage et une herbe verte et frache qui dnonce
l'eau courante.

       *       *       *       *       *

Non loin de l est la proprit de la famille d'Essad Pacha. Essad
Pacha, mis  l'ordre du jour de l'Europe par son trait avec le roi
Nicolas de Montngro et la reddition  celui-ci de Scutari, par sa
proclamation prtendue comme chef de l'Albanie et son voyage en Italie
et en Europe, n'tait, quand je le visitais, que le chef des Toptan.
Mais les Toptan sont parmi les beys d'Albanie une des familles les plus
illustres et les plus anciennes; comme celle des Vlora  Vallona, comme
celle des Bagovic  Ipek, comme celle des Djenak en Mirditie, comme
celle des Bitchaktchy  El-Bassam, celle des Toptan domine de sa
puissance, de sa richesse, de ses relations et de son anciennet Tirana
et toute sa rgion; parmi cette fodalit terrienne d'Albanie, dont les
chefs les plus influents sont Ismal-Kemal, Zenel bey, Pernk Pacha,
Derwisch bey, une place  part mrite d'tre faite  Essad Pacha.

J'tais introduit auprs d'un des membres principaux de la famille,
Refik bey Toptan, et je devais me rendre avec lui au congrs albanais
d'El-Bassam;  la veille de son dpart pour cette dernire ville, nous
allons ensemble chez son cousin Essad; la demeure de celui-ci est aux
portes de Tirana: une pelouse immense, quelques arbres, une maison basse
et longue prsente un aspect de grande ferme cossue et vaste; l-bas,
sous un chtaignier, Essad Pacha est assis avec quelques familiers; il
vient de subir un accident, garde encore la jambe allonge et peut
difficilement faire quelques pas.

Correctement vtu  l'europenne, le fez sur la tte, une longue canne
mince  tte d'or  la main, il apparat dans toute la force de l'ge.
Il a  peine dpass la quarantaine; de taille moyenne, les yeux
perants, il ne manque assurment ni d'intelligence, ni mme d'astuce;
mais sa culture parat trs rudimentaire et il n'a mme pas ce vernis
qu'a donn  son cousin Refik le contact des choses d'Occident et la
vision directe de nos villes et de notre civilisation. On sent en lui
l'homme de guerre, nergique, dtermin, brutal, mais moins dli
peut-tre que d'autres beys d'ici ou d'ailleurs.

Quand je visitais Essad, c'tait la lutte entre Albanais et
Jeunes-Turcs; ceux-ci avaient d'abord us de la douceur et de la
flatterie, puis avaient cru persuader les Albanais de se confier  eux;
ils avaient tenu  Dibra un congrs albanais truqu,  qui ils avaient
fait voter le paiement de la dme, l'acceptation du service militaire,
l'usage de la langue turque comme langue officielle et langue de
l'cole, et l'emploi des caractres turcs pour l'criture de la langue
albanaise; les beys du nord de l'Albanie s'taient entirement
dsintresss du congrs et ignoraient presque ses rsolutions; mais
ceux du centre et du sud jugeaient une riposte ncessaire et, contre le
gr des Turcs, pour affirmer leur volont et leur nationalit, ils
dcidaient de tenir  El-Bassam, au coeur de l'Albanie, un congrs
purement albanais o les revendications du pays seraient proclames. Les
Bitchaktchy d'El-Bassam et les Toptan de Tirana taient  la tte du
mouvement; Essad Pacha y tait tout acquis.

Les Jeunes-Turcs, pour contrecarrer ces efforts, s'avisrent d'un moyen
qui n'tait pas sans ingniosit, mais qui exalta au plus haut point la
colre des beys. Ils dsignrent comme Kamakan  Tirana Hussein bey
Vrion, dont le pre Assiz Pacha tait dput de Brat, et lui
prescrivirent une politique sociale trs curieuse, surveille d'ailleurs
par des missaires spciaux. Quoique albanais, mais fonctionnaire
docile, Hussein s'efforait d'exciter la population des paysans contre
leurs seigneurs, la population des artisans contre les beys; les agents
des Jeunes-Turcs parcouraient les bazars, couraient dans les marchs et
partout annonaient que le gouvernement prendrait la terre aux beys pour
la diviser entre le peuple, si le peuple tait fidle aux ordres de la
Sublime Porte.

Usant du fanatisme religieux, jouant du dsir de la terre, ils avaient
fini par rpandre dans certains villages un vritable esprit d'hostilit
contre les beys; aussi, quand ceux-ci voulurent fonder leurs clubs,
centre de runion contre la politique turque, et que le pouvoir rsolut
de les fermer, le gouvernement s'avisa de profiter de cette agitation;
il amassa la population dans plusieurs villages des environs, la
conduisit aux lieux o les clubs taient ouverts et laissa des scnes de
dsordre se produire; sous prtexte de calmer les esprits, il dcida la
clture de tous les clubs.

Cette politique sociale menaait les beys dans leur influence
hrditaire: les Jeunes-Turcs auraient-ils russi  crer en Albanie une
vritable lutte de classe, pour abattre le rgime fodal et l'influence
antagoniste des beys, c'est une question que les vnements n'ont pas
laiss poser; mais on devine le ressentiment des beys et, si l'on songe
que c'est  Tirana que cette politique s'est surtout affirme, on peut
facilement concevoir l'tat d'esprit d'Essad Pacha  l'gard de la
Jeune-Turquie, qu'il distinguait soigneusement de la Turquie tout court.

De la mfiance extrme qu'il ressentait alors, il serait sans doute
pass  des sentiments plus vifs et plus agissants, quand une occasion
inespre amena la famille des Toptan  concevoir les plus hautes
ambitions. En Albanie, Tirana et El-Bassam, cits antiques et voisines,
sont au coeur du pays; c'est le lieu gographique o peut, o doit tre
le centre de runion des lments albanais du nord, du sud et de l'est;
c'est l'Ile-de-France albanaise; c'est Beauvais, Compigne ou Paris
avec, en faade sur l'Adriatique, Durazzo comme jadis Rouen tait le
port sur la Manche. C'est l que les tendances diverses ont des points
de contact; Toscs du sud, Gugues du nord orthodoxes, musulmans,
catholiques, tous sont prsents de Durazzo  El-Bassam sur les bords du
Scoumbi, quoique les musulmans dominent. La nature a dict le choix;
c'est l que l'Albanie autonome devait tablir sa capitale. Vallona et
Scutari sont aux extrmits du pays, sans contact, ni connaissance des
autres rgions lointaines;  Scutari, pas un orthodoxe,  Vallona, pas
un catholique ne demeure; ici et l, des gouvernements de partis peuvent
s'organiser; mais pour qu'un pouvoir central et national soit capable de
durer, c'est dans la rgion centrale de Durazzo, Tirana, El-Bassam ou
mme Kroia qu'il doit fixer sa rsidence.

Les Toptan pouvaient d'autant moins oublier ces faits, qu'Ismal Kemal
n'a jamais t de leurs amis; au congrs d'El-Bassam, les beys
d'El-Bassam, de Brat, de Koritza, de Vallona taient fort chauds
partisans d'Ismal; les Toptan se rservaient; ils trouvaient dj
excessive l'influence qu'exerait cet homme politique dans l'Albanie
d'avant la guerre; ils la combattaient et rappelaient qu'Ismal avait
t tratre  la Turquie sous l'ancien rgime, en complotant pour
l'indpendance de l'Albanie, et ajoutaient que, quoique pauvre, il avait
toujours eu des fonds  sa disposition, dont ses relations avec
l'tranger pouvaient expliquer l'origine. Les Toptan, au contraire, se
piquaient d'tre des Albanais  la fois loyaux  l'gard de la Porte et
trs soucieux des liberts albanaises. Je me rappelle encore le mot qui
termina mon entretien avec Essad Pacha et qui dans sa concision tait
tout un programme: Albanais, mais Osmanlis.

Aussi, quand on a song  donner un chef  l'Albanie autonome, il n'est
pas tonnant que le premier des Toptan ft sur les rangs; il ne pouvait
oublier ses origines, telles que Refik bey me les conta.

Au temps du grand Scanderbeg, Topia ou Tobia tait duc de Durazzo; il
avait trois frres et l'un d'eux pousa une soeur de Scanderbeg; vint en
1467 la mort de Scanderbeg  Alessio; Topia avait repris le pouvoir dans
la ville de Kroia, qu'il avait jadis cd  Scanderbeg en gage d'amiti;
il fut  son tour vaincu et tu par les Turcs qui emmenrent avec eux un
enfant issu du mariage de la soeur de Scanderbeg; un des officiers de
la maison des Topia le suivit dans sa captivit, l'leva et ce fut Ali
bey, fondateur de la famille des Toptan. Ces souvenirs vivent encore
dans la mmoire de ses descendants et je me souviens de l'intrt et de
la fiert avec lesquels mon interlocuteur me montrait un arbre
gnalogique o toute la descendance tait exactement marque.

Dans le pays et surtout  Durazzo, une curieuse lgende a cours: le
premier des Topia serait un arrire-petit-fils btard de Charles d'Anjou
et on affirme que dans les environs de Durazzo, on aurait retrouv des
armes portant la barre, signe de la btardise.

Ds lors, que l'on veuille bien rassembler ces lments: un chef de
famille fodale, puissant par les ramifications de cette famille, par
ses alliances et ses relations, par son influence sociale et
traditionnelle; une histoire qui se prolonge dj loin dans le pass;
des terres situes au coeur du pays albanais; brochant sur le tout, les
dbris d'une arme qui constitue une sorte de garde de corps; n'est-ce
point assez pour faire figure de candidat et Hugues Capet avait-il plus
d'atouts en mains, quand, duc de l'Ile-de-France, ayant ses pairs en
Bourgogne, en Languedoc et en Bretagne, il mit rsolument sur sa tte la
couronne vacante.

Les puissances ne l'ont point permis; elles ne sauraient empcher
toutefois Essad d'tre le maire du palais du nouveau roi; le sera-t-il
longtemps, et les lments qui font sa force lui assureront-ils le
succs ou non, il n'importe; mais il faut suivre avec une curiosit
passionne l'histoire qu'il vit, car elle ressuscite sous nos yeux
l'image de ce que fut, dans le haut moyen ge, les essais de fondation
des grands tats modernes. Les descendants par alliance des Scanderbeg
veulent en tre les hritiers et porter sur le pavois le chef de leur
famille.

       *       *       *       *       *

Parmi tous les Toptan,--et il y en a aujourd'hui plus de quinze
familles,--Refik bey est le plus ouvert peut-tre aux choses du dehors
et le plus averti; on m'avait recommand  lui chaudement et tout un
jour nous nous promenmes  travers Tirana et ses environs; c'est un
homme de quarante ans  peine, de taille moyenne, bien pris dans un
vtement  l'europenne qui parat venir tout droit de Londres: la
culotte de cheval serre dans des gutres de cuir et la veste qui le
moule, termine par un col de linge, lui donnent l'allure d'un parfait
gentleman; les yeux sont bruns, le regard fin et nergique, la moustache
chtain clair, la peau dore par le soleil; Refik cause avec plaisir des
choses d'Occident qu'il a vues et mme de Paris qu'il a visit avec un
drogman; il est dlgu de Tirana avec un hodja et un effendi villageois
au congrs d'El-Bassam et il a dj prpar ses bagages qu'un Occidental
ne renierait pas: des valises de cuir, un lit de campagne, une
moustiquaire; le tout va tre charg sur des chevaux et la caravane doit
se mettre en route le soir mme.

Nous nous dirigeons du ct de son tchiflik et il me dcrit ainsi la
situation sociale de la valle de Tirana. Dans les environs de la ville
il y a, dit-il, environ cent-quatre-vingts villages, gnralement trs
cultivs et trs prospres; sur ce nombre une vingtaine sont, avec leurs
terres et leurs habitants, la proprit des beys et surtout des Toptan:
Essad Pacha, Fuad bey, le doyen de la famille, qui a atteint la
cinquantaine, et son fils Musaffer bey, dont l'oncle Fadil Pacha (Fasil
en turc) a habit Paris, Refik bey, etc.; les autres villages
fournissent aussi des cultivateurs aux beys et souvent un fermier est en
mme temps petit propritaire; gnralement il loue son bien et continue
 travailler les terres beylicales.

Refik possde cent dix fermes et deux cents cinquante paysans sont ses
mtayers; ceux-ci habitent une maison qui est leur proprit,
travaillent les terres et partagent la rcolte avec le matre qui ne
reoit qu'un tiers, les deux autres appartenant au paysan. Dans le sud
de l'Albanie, dans la rgion de Vallona par exemple, le partage se fait
par moiti; d'ailleurs, dans le nord de l'pire, les terres des beys
sont beaucoup plus vastes; l-bas, le paysan est souvent orthodoxe et
d'origine grecque, le matre musulman et albanais; ici, cultivateurs et
beys sont de mme religion et de mme origine; aussi le rgime fodal
est-il attnu dans une trs forte mesure.

Dans la valle de Tirana, par exemple, il n'y a que les beys pauvres
rsidant continuellement sur leur terre qui exigent du paysan la moiti
de la rcolte; tous les riches propritaires ne demandent que le tiers.

A ct des mtayers, Refik emploie des journaliers, des ouvriers
agricoles, soit quand le besoin s'en fait sentir, soit pour mettre en
valeur certaines terres sans mtayage; le prix moyen de leur journe est
de 5 piastres, soit 1 fr. 25 environ, somme qui d'ailleurs reprsente un
pouvoir d'achat beaucoup plus grand qu'en Occident; en outre, on leur
doit un ocre de pain de mas et une portion de fromage ou 20 paras pour
en acqurir; les terres de Refik s'tendent sur un espace dont la
circonfrence peut tre parcourue en trois heures de temps environ. Il y
cultive du riz, qui pousse d'une faon parfaite, du mas dont la rcolte
est la plus importante; il m'en montre les magnifiques tiges, qui n'ont
leurs pareilles que dans la Macdoine et en Vieille-Serbie; l'avoine et
l'orge viennent aussi assez bien; il possde galement de grandes forts
et de beaux pturages. Ces derniers sont lous  part  des paysans; le
bey en effet n'a pas de btail, qui appartient aux mtayers et aux
cultivateurs indpendants; les uns et les autres louent ces herbages 
Refik qui reoit d'eux de ce chef 120 livres turques.

Au total ses fermes lui rapportent, me dit-il, bon an mal an, 1 000
napolons; il fait vendre ses produits  Tirana et  Durazzo et cherche
 introduire de nouvelles mthodes de culture; mais, me confesse-t-il,
il faudra sans doute des dizaines ou des centaines d'annes pour ouvrir
les yeux  ces gens, qui s'obstinent  travailler selon les anciens
systmes.

C'est  cette population de mtayers et de cultivateurs que les
Jeunes-Turcs avaient fait appel pour rsister aux beys et par leur appui
imposer aux Albanais l'usage de la langue turque; si singulier que soit
le procd, il faillit russir; les missaires des Jeunes-Turcs
disaient: Voyez, le bey vous pressure, il vous demande une trop grosse
partie de la rcolte, un fermage trop lev pour vos pturages, il a
vol cette terre  vos anctres; nous les mettrons  la raison, mais
pour vous faire comprendre de nous, pour que vos plaintes nous
parviennent et que nous puissions y faire droit, il faut qu'elles soient
en turc; apprenez le turc.

Cette propagande a d'abord un certain succs; jusqu'en 1908, les
Jeunes-Turcs, amis des beys, dont ils ont besoin pour s'tablir,
laissent la population libre et celle-ci ne connat et ne veut que
l'albanais; au Congrs de Dibra, ils circonviennent les dlgus de
l'Albanie du Nord, qui ne s'inquitaient gure du congrs et de ce qui
s'y passait; ils persuadent les musulmans fanatiques de Scutari qui ne
connaissent pas un mot de turc que, voter pour la langue turque, c'est
voter pour le Padischah contre l'infidle, et ainsi ils font proclamer
contre le gr des dlgus du Centre et du Sud que le turc doit devenir
la langue d'enseignement dans les coles albanaises.

Forts de ce vote, ils travaillent Tirana et la rgion en 1909 et 1910; 
cette date le peuple persuad rclame, en albanais d'ailleurs,
l'instruction en langue turque et manifeste contre les beys. Refik se
lamentait alors sur les malheurs de son pays: pauvre Albanie, disait-il,
trahie et opprime! Deux ans se passent et  la tte d'une arme, par la
route d'Alessio et de Kroia, Essad, quittant Scutari, rentre en matre.
Il songe que l'heure est venue o Tirana la verte va devenir un des
centres d'action dans l'Albanie autonome.




CHAPITRE IV

A EL-BASSAM ET A SON CONGRS ALBANAIS


     La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs || Le Congrs
     albanais || Les dlgus || La presse albanaise || La question
     politique || La question religieuse || Les orthodoxes || La
     situation des catholiques en Albanie et leur hirarchie
     religieuse || La ncessit d'un accord entre catholiques et
     musulmans.


El-Bassam est en fte; de toutes les parties de l'Albanie, des dlgus
arrivent aujourd'hui et on attend pour demain les reprsentants des
villes les plus loignes; c'est un va-et-vient continuel dans la
demeure du prsident du Congrs, Derwisch bey; chaque nouvel arrivant ne
manque pas de le saluer et les conversations s'bauchent dans la grande
cour o Derwisch reoit ses htes; sa demeure est compose de deux
btiments situs de chaque ct de cette cour; l'un est le haremlik
plein de luxe et de bibelots, rserv aux femmes et aux enfants; l'autre
est le selamlik, o les hommes ont accs.

Dans la cour, prs de quelques arbres, des bancs et des tables sont
disposs; la chaleur du jour tombe et chacun vient goter l'apaisement
du crpuscule et la fracheur qui descend des montagnes voisines. Une
douzaine de serviteurs vont et viennent; la plupart sont jeunes et
engags chez Derwisch depuis quelques annes seulement; un catholique
d'Orosch est parmi eux; on lui dit que je viens de son village et il
accourt m'embrasser la main; chacun d'entre eux a son service spcial et
reoit, outre la nourriture, quatre medjidi par mois.

L'un d'eux a pour office d'apporter  tout nouvel arrivant le sirop de
cerise mlang d'eau et le caf traditionnel; ici un usage slave s'est
introduit, qui n'existe pas dans le nord; l'hte offre avant ces
rafrachissements une cuillere de confitures comme premire politesse.
Tous ces serviteurs sont d'une extrme dfrence pour le matre: quand
ils le voient, ils portent la main  leur coeur, puis s'inclinent,
abaissent la main, geste symbolique pour ramasser la poussire du sol,
puis touchent de leurs doigts leur front et leur bouche. Chaque fois
qu'ils apportent au chef ou aux htes un objet quelconque, le respect
veut qu'ils s'inclinent lgrement, en portant la main  la poitrine, et
ils doivent n'approcher que pieds nus ou chausss de laine.

Dans la grande cour, les habitants d'El-Bassam passent et causent; ils
s'entretiennent du grand jour qui approche; toute l'Albanie est l et en
cette heure de crise c'est la destine d'un peuple qui se joue.

Derwisch bey, prvenu de mon arrive, vient  moi; c'est un homme de
quarante ans, lgamment vtu  l'europenne d'une jaquette s'ouvrant
sur un gilet blanc et un pantalon clair; il a adopt comme coiffure un
polo rouge, sorte de transaction entre le fez et le polo albanais de
laine blanche; plutt grand, trs brun, la moustache courte et chtain
fonc, il prsente une physionomie trange qu'animent des yeux gris
clair toujours en mouvement; aimant la parole, prodigue de ses gestes,
agile et presque fivreux, il se dpense, cause, harangue, interpelle,
va, vient, attend les nouvelles, et se montre plein de joie aux noms des
arrivants. Il me prsente ses deux frres, Kiamil bey et Hassan bey,
s'excuse de ne pouvoir me consacrer tout son temps, mais ses frres, me
dit-il, le remplaceront et il tient  ce que j'accepte l'hospitalit
dans sa demeure.

Le soir est venu; les femmes de Derwisch, voiles de blanc ou de noir
avec un soin extrme, viennent de rentrer de leur promenade journalire;
tandis que Derwisch va les rejoindre au haremlik, Kiamil me fait entrer
au selamlik et me montre le lit qu'on m'a apprt sur des tapis; puis il
m'invite  venir avec son frre autour d'une table, o l'on a prpar
notre dner.

Je puis ainsi saisir sur le vif les usages domestiques des beys les plus
avancs en culture et les plus riches de l'Albanie, car Derwisch bey est
le chef de la famille des Bitchaktchy, qui est la premire d'El-Bassam
et,  part moi, je compare avec le pauvre bey, presque sauvage, de
Kouksa, ses paysans et mes souvarys. Nous sommes quatre  table et
quatre serviteurs sont autour de nous; ils apportent un plat de cuivre
et une aiguire et versent un peu d'eau sur les mains des assistants;
puis le dner commence par un potage dans lequel ont t coups des
foies de volailles; de l'ugurte ou fromage de lait aigre est ensuite
prsent  ceux qui en dsirent: il fait partie de chaque repas et
chacun en prend  sa guise; du mouton en sauce est le premier plat; les
Albanais prparent de cette manire soit le mouton, soit le boeuf, mais
jamais le veau qu'ils excluent de leur alimentation; c'est alors une
suite de lgumes varis, une sorte de pt feuillet comme un gteau,
avec des herbes haches ressemblant  des pinards, des aubergines
sautes au beurre, un plat de piments trs relevs, qu'on dnomme des
cornes grecques, enfin le pilaff traditionnel, car ici le riz remplace
la pomme de terre inconnue. A ces services succdent les entremets, des
beignets d'abord et des gteaux de mais pais et nourrissants et pour
finir, le meilleur du repas, des pches succulentes et juteuses, comme
on croit n'en trouver qu'en France, et des raisins dors et exquis.

Quelle abondance,--et quel estomac est ncessaire pour faire honneur 
une telle richesse alimentaire; le tout est servi dans des assiettes et
des plats venus d'un grand magasin d'Occident et chaque invit a son
couvert de table et son service  dessert; mais pourquoi faut-il qu'il
n'y ait qu'un seul verre dans lequel chacun des assistants se fait
servir la seule boisson permise, l'eau, et pourquoi pendant tout le
repas chacun avec sa fourchette et sa cuiller, qui ne changent pas,
prend-il  mme les plats tout ce qui lui convient?

Aprs ce plantureux dner, les chandelles sont enleves, les serviteurs
sortent. Kiamil et Hassan me souhaitent bon sommeil et la nuit coule,
coupe par les arrives des caravanes lointaines qui se pressent pour
tre au lever du soleil  l'ouverture du congrs albanais.

       *       *       *       *       *

Dans la renaissance albanaise, le congrs d'El-Bassam est une date:
c'est le premier congrs dont l'initiative appartient  des Albanais,
qui ont voulu affirmer leur nationalit au centre de leur pays. Ils sont
l une cinquantaine de dlgus, tous gens influents dans leur ville,
venus pour se concerter dans un mme esprit, celui de dfendre et
propager l'ide nationale albanaise; voici Midhat bey, un fonctionnaire
du gouvernement de Salonique, directeur d'un journal albanais de cette
ville, sous le pseudonyme de Luma Skendaud, et reprsentant le club de
Constantinople et celui de Salonique; voici Refik bey, de Tirana,
dlgu par le club de Tirana avec un hodja et un paysan; voici Kyrias,
dlgu de Monastir, qui m'interpelle en anglais et me prsente une
carte o est inscrit: George D. Kyrias, _sub-agent of the B. and F.B.
Society and Honorary Dragoman of the Austro-Hungarian Consulate_; voici
Alex, le dlgu de Cavaja, un Albanais de religion orthodoxe, qui parle
un peu franais et est reprsentant d'une maison de machines
amricaines; voici des hodja, des paysans, des commerants, des beys;
mais ce sont les beys qui ont pris la direction et la tte du mouvement
et du congrs, qui le dominent et qui l'inspirent.

C'est que ce congrs est compos de dlgus des clubs albanais
existants. Or ces clubs sont l'armature du nationalisme albanais; ils
ont t crs et demeurent sous l'influence des beys. La rvolution
jeune-turque, qui a laiss tablir des clubs de toute nationalit dans
l'empire, a ainsi t indirectement la cause de la renaissance des ces
nationalits, qu'elle prtendait absorber dans la communaut ottomane;
chez les Albanais, depuis 1908, plus d'une centaine de clubs ont ainsi
t crs dans les villes et villages; il y en a eu de trs puissants et
frquents  Uskub,  Salonique,  Constantinople, o fut longtemps le
club central que prsidait le Dr Temos, puis, sur tout le pourtour de
l'Albanie, de Janina  Monastir et  Kalkandelem;  l'intrieur du pays,
le centre et le sud en furent parsems;  partir de 1909, les
Jeunes-Turcs cherchrent tous les prtextes pour les fermer comme 
Vallona, comme,  Tirana; mais le mouvement tait lanc, il ne pouvait
tre arrt;  El-Bassam, par exemple, sont organiss deux clubs ayant
le mme statut, le club Bachkim et le club Vlaznij; ils comptent un
millier de membres et sont dirigs par un bureau de sept personnes.
Chaque membre paie un droit d'entre, qui est une sorte de don, selon sa
richesse; il varie de plusieurs livres jusqu' quelques piastres; la
cotisation mensuelle est d'un medjidi; comme les Jeunes-Turcs n'ont pu
introduire les mmes divisions sociales qu' Tirana, le club comprend
toutes les classes de la population: beys, commerants, paysans, et
reprsente toute l'activit du pays.

Le congrs ne s'occupa officiellement que des clubs et des coles
albanaises et il prit  cet gard des dcisions capitales, encore
inconnues, qui engagent l'avenir et montrent les tendances du pays; dans
des conversations particulires, des questions fort importantes furent
certainement agites, comme celle des religions, des journaux et des
rapports avec le gouvernement turc.

Le congrs dsigna trois commissions: une pour l'tude du budget, une
pour l'organisation des clubs et une pour l'tablissement des coles.
Pour tre assur d'un budget rgulier, il fut dcid que les clubs de
chaque ville paieraient une somme dtermine pour l'entretien des coles
et la propagande; en outre, on sollicitait des souscriptions
particulires; elles sont venues assez gnreuses: Refik bey versa 250
livres turques; un Albanais, commerant enrichi en Sude, envoya une
grosse somme pour fonder un institut, des bibliothques et cinquante
coles; on espre de cette manire recueillir des fonds importants.

La commission des clubs fit adopter une rsolution tendant 
l'organisation rationnelle des clubs; ils seraient soumis  un statut
unique, vot par l'assemble, et un club central serait install dans
une ville qui n'est pas dtermine, peut-tre  El-Bassam.

Les plus importantes dcisions touchent les coles: en Europe, pas un
pays n'est aussi dpourvu d'coles que l'Albanie, pas une population
n'est aussi ignorante, pas un peuple n'est aussi loign de toute
instruction, si rudimentaire qu'on la conoive; c'est le rsultat voulu
de la politique de Constantinople, qui entendait priver l'Albanie de
toute voie de communication, de toute connaissance de l'extrieur, de
tout contact avec le dehors et qui par cette mthode pensait assurer
plus aisment la fidlit des Albanais au Padischah. Les coles taient
suspectes, les journaux prohibs, l'criture en albanais proscrite.

Aujourd'hui les beys croient que l'instruction sera le grand rnovateur
d'nergie pour leur peuple et voici comment ils en conoivent
l'organisation; rien n'existe, tout est  faire,  commencer par
l'ducation des instituteurs;  El-Bassam il fut donc dcid
d'organiser une cole normale,  la fois cole pdagogique pour former
des instituteurs, et cole secondaire; la langue d'instruction sera la
langue albanaise, comme dans toutes les coles de villages qui seront
peu  peu fondes; ce point est capital et cette rsolution met le
Congrs d'El-Bassam en opposition avec le Congrs de Dibra, organis par
les Jeunes-Turcs pour les besoins de leur politique; la langue turque
sera apprise comme langue secondaire seulement et en mme temps que deux
langues occidentales.

On pouvait se demander quelles seraient les langues occidentales
choisies; ceux qui croient  l'influence relle de l'Italie et de
l'Autriche et non pas seulement  des ambitions,  des missaires et 
des distributions, devaient penser que l'allemand et l'italien seraient
choisi; il n'en a rien t; ni l'une ni l'autre n'ont retenu l'attention
du Congrs; et c'est le franais et l'anglais qui ont t adopts.

Comme je demandais la raison de ce choix, on me rpondit: Que nous
ayons choisi le franais, cela n'tonnera personne; car cette langue est
la vritable langue internationale des Balkans; d'ailleurs l'Albanie a
des relations anciennes avec les pays latins, dont la France est le
premier, et cette influence s'est fait sentir jusque dans notre langue;
en albanais, nous avons un assez grand nombre de mots qui trahissent
leur origine latine ou franque; ainsi moua (moi), pril (avril), mars
(mars), des noms de fruits ou d'objets: pesc (pche), porte (porte),
poule (poule), etc...; et Derwisch bey concluait: Nous ne pouvions pas
ne pas choisir le franais; quant  l'anglais, ajoutait-il, nous avons
t plus hsitants, mais il nous a sembl que, pour le commerce, c'tait
encore cette langue que nous devions prfrer.

Cette cole centrale et normale doit tre organise pour recevoir 600
lves internes, qui paieront le prix de pension de 10 napolons par an.
Son principal office, les premires annes, sera de former les
instituteurs ncessaires pour enseigner dans les coles primaires.
Celles-ci, au fur et  mesure des possibilits, seront ouvertes dans
tous les villages importants. La premire anne mme, pour hter leur
ouverture, ce seront les beys les plus cultivs qui seront instituteurs
et c'est ainsi que Refik bey s'est inscrit comme instituteur pour
Tirana.

On ne saurait nier la noblesse de cet effort des Albanais influents pour
instruire leur peuple et le tirer de l'ignorance o la politique d'Abdul
Hamid l'avait laiss. Mais russiront-ils dans leur travail et
sauront-ils pour le raliser se dgager des discussions intestines?

La question de la presse a fait l'objet de conversations nombreuses,
sinon de discussions officielles du Congrs. Jusqu'en 1908, les journaux
albanais ont t presque uniquement publis hors de l'Albanie et hors de
la Turquie, qui ne les laissait pas pntrer dans l'Empire, et l'on peut
dire que leur divulgation en Albanie est encore infime. C'est ainsi que
paraissent ou qu'ont paru--car certains de ces journaux ont cess leur
publication--_Rrufja_ (l'clair) en Haute-gypte  Tubhar-Fayoum,
_Shqypja  Shqypuis_ (l'Aigle de l'Albanie)  Sofia, _Dielli_ (le
Soleil) a Boston, _Vatra_ (le Foyer), aujourd'hui disparu,  Miny en
gypte, _Albania_  Londres, _Skkopi_ (le Bton) au Caire, enfin  Rome
_la Natione Albanese_, qui parat en italien et qui, n'tant pas dirig
par un Albanais, est suspect aux indignes. Les dernires annes,
quelques autres journaux ont commenc une propagande albanaise dans le
pays mme: _Lirya_ (Libert) dirig par Midhat bey,  Salonique, et
_Dituria_ (Science), priodique publi aussi  Salonique, Korica, qui
parat  Koritza, ainsi que _Lidja ordodokse_ (l'Union orthodoxe), le
seul de tous ces organes qui soit orthodoxe grec, enfin _Zkuim 'i
Shkipericse_ (Revue de l'Albanie), qui paraissait  Janina deux fois par
semaine en albanais et en turc; les clubs voulaient aussi faire paratre
un grand journal  Monastir sous le nom de _Bashkim i Kombil_ (Union
Nationale), mais les guerres ruinrent ce projet.

La question politique proprement dite tait prsente  l'esprit de tous,
mais son acuit mme empchait toute discussion publique. Toutefois un
des principaux membres du congrs, qu'il me parat inutile de nommer, me
traait le tableau suivant des changes de vues entre dlgus: on
reconnat  Ismal Kemal du talent et de l'influence; cette influence
s'tend surtout chez les Toscs, de Vallona  Brat et mme  El-Bassam;
mais beaucoup le tiennent en suspicion, les uns parce qu'il a t
anti-turc et a travaill jadis  l'indpendance de l'Albanie; d'autres
parce qu'il a des accointances trangres qui leur paraissent suspectes,
d'autres parce qu'il s'est efforc nagure d'attiser le fanatisme
musulman contre les orthodoxes, alors qu'aujourd'hui il s'affirme l'ami
de ces derniers; d'autres enfin par rivalit d'influence.

Les Albanais cultivs sentent l'tat d'infriorit de leur pays et
dsirent avant tout la rgnration conomique et intellectuelle de leur
peuple; bien que souhaitant un rgime de libert pour leur pays,
beaucoup parmi les musulmans n'taient pas partisans d'une sparation
d'avec la Turquie; ils pensaient que l'indpendance complte serait
nuisible  l'Albanie: Pensez-y, me disait un bey, autonomie signifie
bien libert, mais il signifie que nous devrions tout faire nous-mmes;
or nous n'avons pas d'argent, pas d'organisation; alors que le monde
entier s'est enrichi et outill, nous sommes pauvres en toute chose,
nous n'avons ni une route vritable, ni un chemin de fer, ni un
kilomtre de tlgraphe, ni une cole  nous, ni un port, rien; en
retard sur tous les peuples, comment rparer ce retard, sans argent? et
nous n'avons nulle richesse liquide, aucune banque, aucun fonds monnay;
notre pays peut donner beaucoup dans l'avenir, mais il faut une mise 
fonds perdu que la Turquie n'a pas faite depuis trente ans, par
politique, mais qu'elle nous doit. L'autonomie est contraire  l'intrt
de l'Albanie; l'Albanie doit rester  la Turquie; dans dix ou vingt ans,
quand notre pays se sera dvelopp conomiquement, nous pourrons dsirer
utilement l'autonomie. Mais aujourd'hui, ce qu'il nous faudrait, c'est
seulement une constitution avec sa triple garantie: libert pour nos
coles, nos clubs, notre langue; galit dans l'attribution des dpenses
du budget avec les autres vilayets turcs; fraternit, c'est--dire
traitement fraternel des Albanais par les Turcs qui les ont privs de
tout depuis des sicles. Nos liberts politiques, la protection de notre
nationalit, notre rgnration conomique: c'est tout ce qu'il faut
pour l'instant  la jeune Albanie; si l'on veut trop vite en faire une
grande personne, elle mourra de consomption; l'indpendance pourrait
tre la mort de l'Albanie.

Le problme religieux ne proccupe pas moins les beys que les
difficults politiques; je crois reproduire assez exactement la ralit
en disant qu'ils s'efforcent d'allier leur vnration envers la religion
musulmane  une tolrance sincre envers la religion catholique et la
religion orthodoxe-grecque; j'ai vu le congrs orner d'un croissant le
drapeau rouge albanais et s'efforcer de le mettre en relief quand je
photographiais les principaux personnages devant le drapeau dploy; je
l'ai vu entourer les hodza d'une considration particulire; j'ai senti
tout le respect que les beys portaient  l'ordre musulman albanais des
Becktachi; mais s'ils sont disposs  faire de la religion musulmane une
sorte de religion d'tat, ils veulent, et sincrement semble-t-il,
assurer la libert pleine et effective aux Albanais catholiques et
orthodoxes,  leurs prtres,  leurs institutions; je les ai entendus
dplorer les divisions, condamner ceux qui les excitent, faire bon
accueil et porter respect aux orthodoxes prsents et aux catholiques.
L'un d'eux me disait dans un jargon moiti franais, moiti turc: lui
catholique, lui orthodoxe, moi musulman, mais tous albanais.

Il n'en demeure pas moins que, dans le sud de l'Albanie et en pire,
les orthodoxes seront attirs vers la Grce et finiront par tre
suspects, si les relations grco-albanaises continuent  tre tendues,
d'autant qu'au sud de Vallona et mme dans la rgion de Brat on peut
observer le mme phnomne social qu'en Vieille-Serbie: l'Albanais
musulman est le grand propritaire et l'orthodoxe le cultivateur.

La situation des catholiques tait et sera bien diffrente. Les Balkans
jusqu' Andrinople vont tre peupls de populations toutes orthodoxes
appartenant aux glises grecque, serbe, bulgare, montngrine et
roumaine; des juifs assez nombreux taient et seront concentrs 
Salonique, Monastir et Uskub; en dehors des Albanais, il n'y aura
presque plus d'agglomrations nombreuses, soit musulmanes, soit
catholiques; les deux groupes vont tre runis dans l'Albanie du nord et
du centre et jusqu'au Scoumbi, presque sans autre mlange; quels vont
tre leurs rapports?

Actuellement, les catholiques sont tablis autour des archevchs de
Scutari, de Durazzo, d'Uskub et autour de l'abbaye d'Orosch; ces quatre
siges dpendent directement du Saint-Sige; ils sont _extra provincias
ecclesiasticas_, selon le terme romain, et leur fondation est des plus
anciennes dans les annales de l'glise catholique; Scutari remonte 
l'anne 387; parmi ses suffragants, Alessio date de la fin du VIe
sicle, Pulati de 877 au moins, Sappa de 1062; Uskub tait dj
mtropole au Ve sicle et Durazzo a t fond en l'an 58 de notre re;
ce sont des titres de noblesse dans l'histoire de la hirarchie
catholique, et c'est d'ailleurs cette longue tradition qui explique
l'existence de trois archevchs, d'un abb ayant rang d'archevque et
de trois vques pour une population qui, d'aprs les valuations les
plus optimistes, ne dpasse pas 200 000 mes.

Scutari seul possde des vques suffragants, Mgr Aloys Bumoi  Alessio
avec rsidence  Calmeti, Mgr Bernardin Slaku  Pulati, Mgr Georges
Koletsi  Sappa avec rsidence  Neushati; l'archevque et mtropolitain
de Scutari est depuis trois ans Mgr Jacques Sereggi, antrieurement
vque  Sappa; il value  57 000 les catholiques de son diocse,  30
000 ceux des diocses d'Alessio et de Pulati et  20 000 ceux de Sappa,
au total  87 000; tous sont groups dans un territoire assez peu
tendu entre la frontire montngrine et la mer. Il faut y joindre les
Mirdites qui occupent les montagnes entre Scutari et la cte, d'une
part, et le pays de Liouma; presque tous dpendent de l'abbaye de
Saint-Alexandre de Orosci ou Orosch, ancienne abbaye bndictine, qui au
cours des sicles fut confie au clerg sculier et soumise  l'vque
d'Alessio; Mgr Primo Dochi, abb mitr d'Orosch, fort de la protection
de l'Autriche et faisant valoir l'intrt de grouper les Mirdites en un
diocse spar, fit rendre le 25 octobre 1888 par le Saint-Sige le
dcret _Supra montem Mirditarum_ qui enlevait au diocse d'Alessio
juridiction sur l'abbaye et, lui prenant cinq paroisses, les mit sous
l'autorit de l'abb; en 1890, trois autres paroisses prises  Sappa et
en 1894 cinq  Alessio vinrent grossir la population catholique de
l'abbaye, qui est value  25 000 mes. Tous ces chiffres sont
d'ailleurs singulirement sujets  caution; ils me sont trs aimablement
communiqus avec d'autres prcieux renseignements par le secrtaire
gnral de la Propagation de la Foi, M. Alexandre Guasco, et lui-mme
indique les diffrences d'estimation entre les _Missiones catholic_
dites par la S.C. de la Propagande et l'annuaire pontifical de Mgr
Battandier; d'aprs les renseignements recueillis sur place, j'ai
l'impression que ces divers chiffres sont plutt exagrs.

Quoi qu'il en soit, un bloc de 100 000 catholiques albanais rsiste
autour de Scutari  toute pntration religieuse trangre et il est
lui-mme entour de populations musulmanes albanaises compactes; dans
cette partie du pays, l'glise orthodoxe n'a aucune organisation et pour
ainsi dire aucun fidle.

Dans le centre de l'Albanie, on value  moins de 15 000 le nombre des
catholiques, qui vivent en petites communauts depuis Durazzo jusqu'
Delbenisti, rsidence de l'archevque Mgr Primo Bianchi, et jusqu'
Kroia, Tirana, El-Bassam, etc.; quelques catholiques de rite grec,
convertis, existent  Durazzo et  El-Bassam, o leur cur, Papas
Georgio, est assez connu; dans le sud de l'Albanie les catholiques sont
aussi rares que les orthodoxes dans le nord, tandis que ces derniers y
sont constitus en groupes de plus en plus compacts.

Ainsi, dans l'Albanie autonome, la rpartition des religions peut se
rsumer  grands traits dans les termes suivants: au nord, jusque vers
l'embouchure de l'Ismi, un groupe de 100 000 catholiques, des tribus
musulmanes plus nombreuses encore vivent sans mlange d'orthodoxes; au
centre, de l'embouchure de l'Ismi  l'embouchure de la Vopussa, la
disparition graduelle des catholiques qui ne dpassent pas 15 000
entrane l'accroissement des orthodoxes, les uns et les autres dilus
dans une majorit musulmane; au sud de la Vopussa, les orthodoxes
prennent peu  peu la majorit, les catholiques disparaissent
compltement, mais les musulmans restent assez nombreux et,  la
diffrence de ce qui se passe chez les Albanais catholiques du nord,
dans ces rgions orthodoxes, surtout de l'pire, les grands
propritaires sont gnralement musulmans et les cultivateurs
orthodoxes.

De la sorte, dans l'ensemble de l'Albanie, les musulmans jouent un rle
prpondrant et dominent en fait partout, sauf dans la rgion
qu'occupent les belliqueux montagnards catholiques du nord. Par suite,
un rgime stable ne peut subsister en Albanie qu'avec le concours de cet
lment de la population. Ce concours ne sera pas trs facile 
obtenir, car ces montagnards sont particularistes, souponneux, trs
jaloux de leur autonomie, d'autant plus mfiants qu'ils ont pour voisins
les musulmans de Scutari qui sont parmi les plus fanatiques de tous les
musulmans. D'autre part, leur attitude sera influence fortement par le
mot d'ordre donn par leurs curs; or, les curs de la Mirditie,
rattachs  l'abbaye d'Orosch, sont dirigs de main de matre par l'abb
Mgr Primo Dochi qui est entirement dvou  l'Autriche et reoit les
subsides rguliers du _Ballplatz_; l'archevch de Scutari est  peu
prs dans le mme cas, et c'est l'empereur Franois-Joseph, par exemple,
qui donna les fonds ncessaires  la construction du sminaire
pontifical albanais[1].

Par cette voie, l'Autriche donnera ses conseils; et ces conseils auront
d'autant plus d'importance que l'Albanie paisible exige des catholiques
rassurs. Les beys albanais d'El-Bassam s'y emploient, mais ce n'est pas
en un jour que sera teinte une animosit cre par des traditions,
attise par la Turquie et mise aujourd'hui au service d'intrts
politiques qui comptent bien en tirer parti[2].


NOTES DE BAS DE PAGE:

[1] L'oeuvre franaise de la Propagation de la foi, qui a son sige
     Paris, 20, rue Cassette, donne annuellement 2 000 francs 
    l'archevch de Scutari, de 2 000  4 000 francs  Durazzo, de 5
    500  7 000 francs  Uskub; elle a donn autrefois des sommes
    assez importantes aux autres diocses, mais aujourd'hui elle ne
    donne qu'accidentellement  Alessio et elle n'alloue aucun
    subside  Pulati, Sappa et Orosch.

[2] Les Albanais catholiques de Vieille-Serbie et de Macdoine
    dpendaient de l'archevque mtropolitain d'Uskub ou Scoplje,
    dont la rsidence tait  Prizrend; depuis 1909, c'est Mgr
    Lazare Mildia qui occupe ce sige, dont dpendent environ 17 000
    catholiques, d'aprs cet archevque.

    Dans la nouvelle Serbie, une particularit assez singulire va
    se trouver ralise:  l'extrme frontire du territoire
    rsidera un archevque albanais catholique, avec un clerg
    albanais et des fidles albanais dans la mesure o ils
    demeureront dans le pays; cet archevque dpendra directement de
    Rome. D'autre part il existe, en droit sinon en fait, un vch
     Belgrade; il est sans titulaire et sans administrateur
    apostolique, les catholiques du rite latin ne dpassant pas
    d'ailleurs 6 000  8 000 mes dans tout l'ancien royaume de
    Serbie; et ce sige dpend de l'archevch albanais de Scutari;
    il n'est pas douteux que cette situation demande des
    modifications compatibles avec le nouvel tat de choses
    politique et le conflit albano-serbe. On a annonc  la fin de
    l't 1913 que le gouvernement serbe dsirait demander  Rome
    l'rection d'un archevch serbe dpendant directement de Rome,
    et les dpches ajoutaient par erreur que c'tait dans le
    dessein de se librer du contrle autrichien de l'archevch de
    Sarajvo; le contrle existant actuellement peut tre subordonn
     des influences autrichiennes, mais c'est, pour le sige de
    Belgrade, celui du mtropolite de Scutari.




CHAPITRE V

A LA TKI DES BECKTACHI D'EL-BASSAM


     La situation du monastre || D'El-Bassam  la tki, le
     cimetire || L'ordre des Becktachi || Son action politique et
     nationale || Sur la terrasse de la tki || Les souvenirs et
     l'histoire de Scanderbeg || Le chant national albanais || Le
     sentiment commun.


A cinquante mtres au-dessus de la valle, sur le revers mridional de
la montagne de Krabe, la tki des Becktachi d'El-Bassam tage ses
constructions au milieu des grands arbres qui revtent de verdure et
d'ombre toutes les pentes voisines.

Deux routes se runissent au pied du monastre albanais; l'une vient
toute droite d'El-Bassam, distante d' peine 3 kilomtres; l'autre
contourne la petite colline de Kracht qui dresse son dme verdoyant sur
le cours du Scoumbi, le dtourne et s'avance comme un peron entre la
ville et le fleuve; la valle, resserre de la source  la sortie des
montagnes, ne s'ouvre qu'en cet endroit pour former le bassin
d'alluvions dont la ville d'El-Bassam tire sans doute son nom.

Les constructeurs de monastres ont toujours le sens des lieux et le
got des sites favorables; aussi est-ce  l'entre de ce bassin, au
croisement des deux routes et les dominant, que la tki a t btie; de
sa terrasse le regard suit  l'est la valle du Scoumbi; au sud il voit
encore le fleuve dont le lit fait un brusque coude au pied du monastre;
 l'ouest il se prolonge jusqu'aux pentes lointaines bornant les champs
de riz, de mas et de crales, qui tapissent la plaine d'El-Bassam.

Le Congrs albanais d'El-Bassam vient de finir; dans la cour de la
modeste maison o il se runit, les chefs ont fait dployer le drapeau
rouge surmont du croissant et ils m'ont demand de les photographier
devant leur tendard. Puis l'un d'eux me dit comme pour me remercier:
Je veux vous conduire  la tki voisine; vous verrez, le site est
charmant et puis cela nous fera plaisir que vous visitiez le tombeau
vnr de nos saints qui y reposent.

Kiamil bey m'entrane; il appelle un ami et un serviteur et ensemble
nous sortons de la ville; bientt nous approchons d'une pelouse unie;
comme fond, de grands arbres dcoupent leur feuillage sur le ciel
adouci; derrire nous, le soleil couchant prolonge nos silhouettes
fantastiques et dore des pierres blanches nombreuses et presses comme
une arme, droites et piques en terre comme de minuscules mausoles;
dans leur rang, des cultivateurs passent de retour du travail et des
nes broutent sans hte dans la paix du soir. Kiamil me dit: Voyez,
c'est notre cimetire; nous le traversons pour aller  la tki;
regardez cette grande pierre toute blanche qui vient d'tre taille;
autour de celle-ci le sol n'est pas encore bien tass; c'est qu'on passe
peu du ct o elle est plante; un ami est l depuis peu; je l'ai perdu
l'an dernier; on reconnat encore sa tombe; mais bientt ce sera
difficile de la retrouver; les morts se renouvellent vite et les
nouvelles pierres s'ajoutent aux anciennes partout o il reste un espace
 combler.

A travers des pierres de toutes formes, nous passons: les unes sont
tailles comme des pieux, d'autres plates et minces comme des palettes,
celles-ci sont basses et presque brutes, celles-l sont soigneusement
dcoupes; mais toutes sont comme jetes ple-mle au hasard de la main;
quelques-unes brises gisent  terre; d'autres penchent dj et entre
elles pousse fine et haute une herbe que les animaux viennent patre
dans ce champ des morts.

       *       *       *       *       *

Sur le flanc de la montagne, un btiment d'un tage apparat: c'est le
monastre; par un sentier facile, on y atteint sans peine et Kiamil me
prsente aux moines. Ceux-ci sont peu nombreux, et les constructions
sont plus que suffisantes pour eux. La tki n'est qu'une maison de
l'ordre des Becktachi, dont le centre religieux est  Koniah, en
Asie-Mineure; mais le centre albanais tait jusqu' prsent 
Kalkandelem et les Becktachi d'Albanie constituent un vritable ordre
musulman albanais; dans leurs rangs, on ne compte  peu prs que des
Albanais et ils possdent des tki dans tout le pays,  Ipek, Diakovo
et Prizrend dans le Nord, et surtout de trs nombreuses, avec des terres
considrables, dans le Sud, chez les Toscs.

Les moines vritables sont des derviches; mais  ct d'eux des beys
albanais s'occupent comme conomes de l'administration temporelle des
terres; c'est ainsi qu'au Congrs d'El-Bassam tait prsent  ce titre
un bey de Kalkandelem, conome de la tki centrale des Becktachi.

Il est assez difficile de dterminer l'action politique de l'ordre; 
vrai dire, elle apparat surtout comme une action nationale albanaise.
Jadis, quand les Albanais taient tout puissants  Constantinople, les
ministres qui entouraient le sultan taient des Becktachi: au milieu du
XIXe sicle et depuis le sultan Mahmoud ces usages ont disparu, mais
sous le rgne d'Abdul-Hamid les Becktachi furent en faveur auprs du
Padischah. Leur caractre de religieux musulmans les dfendit contre les
Jeunes-Turcs, mais ceux-ci n'ont support qu'avec contrainte le
nationalisme albanais, dont l'ordre est empreint; en Albanie ils sont
invulnrables, car la population musulmane entire, du riche bey au plus
pauvre paysan, a pour eux un respect profond et une vnration sans
rserve; dans chaque tki des tombeaux de saints sont un lieu de
plerinage quotidien; chaque fidle y vient dposer son offrande forte
ou modeste et l'ordre vit des revenus de ses terres et des dons des
pieux mahomtans.

Ainsi, malgr l'opposition des doctrines religieuses, les formes de
l'organisation ecclsiastique ne sont pas trs diffrentes chez les
musulmans et chez les orthodoxes; chez les uns et chez les autres, 
ct du clerg sculier, pope ou hodja, qui vit au milieu des fidles,
participe  l'existence commune, prend femme et constitue un foyer, un
lment monastique s'est constitu depuis des sicles autour de
sanctuaires, de tombeaux et de souvenirs rvrs; des moines y vivent
une vie conventuelle sous la direction d'un chef, et le monastre est
devenu avec le temps un centre national autant que religieux, le foyer
des nationalits en lutte, le temple vivant des traditions et des
espoirs d'un peuple; dans ces rgions disputes des Balkans, le
monastre concentre tout ce qui demeure vivace dans les sentiments
populaires.

De mme que chez les orthodoxes, le moine,  la diffrence du pope, ne
se marie pas pour consacrer toute son activit  la propagande et  la
dfense de son idal religieux et national, de mme le Becktachi est
derviche et, dans une crmonie solennelle, prononce ses voeux et jure
de ne pas prendre femme. Leur existence est partage entre les prires
et crmonies religieuses et les travaux des champs, et leur office est
de veiller au tombeau confi  leur garde. C'est celui d'un grand saint
de leur ordre, et son spulcre est protg par une construction de
pierre de forme hexagonale, situe  quelques mtres au-dessus des
autres btiments. Les moines m'y conduisent. Sur une des faces de
l'difice, une porte basse s'ouvre et sur les autres d'troites
fentres; on me fait entrer; l'intrieur est  peine clair;  mme le
sol gt une tombe de bois; un drap vert la recouvre en partie; au pied
on a jet un linge brod;  la tte, la planche du tombeau supporte un
piquet de bois, plant obliquement, autour duquel est enroul un voile
de gaze. C'est tout; les murs, blanchis  la chaux, sont nus. Pas une
inscription, pas un mot: c'est le silence de la mort.

En sortant de la tki, je demande  mon guide si les moines viennent
mditer ici; il me rpond simplement: ils n'en ont pas besoin,
puisqu'ils vivent en ces lieux. Il tait difficile de pousser plus loin
l'change des ides, mais je cherchais  comprendre l'tat d'me des
derviches qui me conduisaient et sentir en quoi il diffrait de nos
ermites d'Occident. Le saint, tel que se le figurent nos mes
chrtiennes, se forme comme idal la contemplation de la Divinit,
conue comme une personne infiniment parfaite qu'il aspire  connatre
et  imiter; sa conscience est le sige d'une lutte au profond de
lui-mme, et sa saintet rsulte d'une victoire dans un combat entre ses
vertus proches de Dieu et ses instincts naturels qu'il veut rprimer; le
saint, croyant  la perversit de la nature, s'efforce de triompher de
ses astreintes et aspire  l'idal divin, source de toute perfection; sa
vie est donc tisse de luttes et n'est qu'une prparation  la mort, o
commence la vraie vie. Tel n'est point le sage, dont les hautes vertus
sont rvres aprs la mort comme pendant la vie par la pit musulmane.
Allah et Mahomet sont les guides de son esprit, mais ces guides lui
commandent de se conformer  la nature et, s'il est fidle  leurs
prceptes, sa rcompense sera dans leur paradis toutes les jouissances
terrestres portes au centuple. Le sage donc contemple la nature et tout
ce qui y participe; dans tout ce qui mane d'elle, il voit une flamme
divine et il croit  sa beaut et  sa bont premire; s'il s'carte de
la foule des hommes, c'est pour mieux communier dans l'immense nature,
et s'il mdite, c'est sur la vie qui clate dans tout ce qui l'entoure.
L'existence du sage est donc un hymne  la nature et  la vie, qu'il
aspire  continuer aprs la mort comme il l'a vcue ici-bas, dans la
paix et l'harmonie, sans excs ni lutte, pour jouir des volupts
suprieures dans l'infini repos. Ni tourment ni combat n'apparaissent
dans la vie des moines musulmans, et la tki est un asile o l'esprit
est en repos. La tombe sacre ne projette pas son ombre sur les
existences voisines et les derviches qui m'entourent ne semblent
connatre que la beaut du site o les a placs le got du fondateur de
la tki. Aussi le premier d'entre eux m'invite  m'asseoir sous les
arbres proches devant la valle o l'ombre grandit. Une table est
prpare; du raisin trempe dans l'eau frache et de minuscules tasses
sont pleines d'un caf odorant. La chaleur du jour tombe et dj le
voile du soir s'tend sur le fond de la valle, que domine la tki,
lorsqu'un de mes compagnons, emport sans doute par les souvenirs des
jours passs, entonne un air fier et mlancolique, que les autres
reprennent en choeur; c'est le chant albanais de Scanderbeg.

       *       *       *       *       *

Rien ne montre mieux que l'Albanais musulman est d'abord Albanais; car
Scanderbeg, dont le souvenir est vivant dans l'Albanie entire,
qu'est-ce autre chose que le dernier prince de l'Albanie indpendante en
lutte contre le Turc, en mme temps que le dfenseur de la Croix contre
le Croissant? On sait son vritable nom, Georges Castriote, surnomm
Iskender-Beg ou prince Alexandre, du temps que, prisonnier de guerre des
Turcs, il faisait ses premires armes en Asie Mineure; en 1443, il
quitte avec des compagnons les camps turcs attaqus par les Hongrois;
par surprise il reprend aux Turcs la ville que son pre gouvernait,
Kroia, et proclame la guerre sainte, la croisade contre le Turc; les
autres chefs de clans le reconnaissent comme gnral et prince de la
confdration albanaise  Alessio et, un quart de sicle durant, il les
mne  la bataille contre l'Osmanlis; sa capitale, Kroia, est assige
deux fois par les sultans Amurat et Mahomet II, mais il mne si bien la
campagne que les armes turques sont affames, coupes de leurs
communications; leurs dtachements sont surpris; elles doivent lever
leur camp, et quand il meurt  Alessio en 1467 ou 1468, aprs vingt-cinq
annes de lutte interrompue par une seule trve, l'Albanie est libre et
les clans fdrs. Mais lui mort, comme les gnraux d'Alexandre se
partageaient son empire, les beys lieutenants du prince Alexandre ne
surent maintenir la confdration albanaise et, comme une grande houle,
la conqute musulmane submergea le pays, convertit par la force la
majorit des habitants et ferma  l'Occident ce territoire, jadis tte
de pont de la chrtient au del de l'Adriatique.

Or ce ne sont pas seulement les Mirdites et les catholiques du nord de
l'Albanie qui conservent avec une pit profonde le souvenir du hros
chrtien; c'est toute l'Albanie musulmane, orthodoxe et catholique,
celle des tki comme celle des monastres, qui garde en sa mmoire
l'image du dernier dfenseur de l'Albanie indpendante. Les sicles qui
ont pass ont entour son histoire d'une lgende si populaire que, si
l'unit de l'Albanie s'affirme, c'est ce souvenir qui en sera le plus
fort ciment. Du pass si recul de leur race antique, l'pope de
Scanderbeg est ce qui survit dans l'me populaire; c'est son tendard
que l'Albanie autonome est alle retrouver dans sa capitale de Kroia: le
drapeau carlate portant l'aigle noir  deux ttes; Ismal Kemal en a
cart la croix, Essad Pacha l'a fait surmonter du croissant, mais
chacun d'eux l'a pris comme le symbole vivant de la nation ressuscite;
et quand celle-ci exprime tout son dsir latent de libert et veut
incarner sa foi en elle-mme dans un chant, c'est l'hymne grave et
digne, fier et triste de Scanderbeg qu'elle reprend; en elle revit alors
l'inconscient besoin de rpter par ces paroles d'antan les sentiments
qui animent l'me nationale et l'apprtent  la lutte:

     O race de guerriers
     Enfants de Scanderbeg,
     Arrachez,  Albanais,
     La libert de la Patrie.

     Assez d'esclavage,
     O pauvre Albanie,
     O frres, prenez le fusil;
     Mort ou Libert!

     Aujourd'hui arborons notre drapeau,
     Allons  la montagne;
     Sur les pierres et les rocs
     Nous gagnerons notre libert.

     La vie pour nous n'est que mensonge,
     Comme mensonge est notre esclavage.
     Comment pouvez-vous laisser l'Albanie
         Sans libert?

Tel est ce chant, dont j'essaie de reproduire aussi fidlement que
possible le tour et la noble allure; de ses quatre strophes, la seconde
sert de refrain et chaque couplet se termine ainsi sur le cri farouche:
Mort ou Libert!

L'cho de la valle vient de le redire pour la troisime fois; sur cette
note dernire le chant mlancolique s'est termin; le silence et le
calme se sont faits plus grands encore s'il est possible autour de la
tki; le vent est tomb et pas une branche ne bouge; les acacias et
les lauriers remplissent l'air de leur senteur; les derniers rayons du
soleil dorent un berceau de vignes au bord de la terrasse; voici l'heure
du dpart; le crpuscule est court et il faut tre  El-Bassam avant la
nuit; mais avant de regagner la ville avec mes compagnons, je me fais,
selon l'usage, ouvrir la porte du tombeau et je dpose, d'aprs la
coutume albanaise, l'obole de l'hte, les pices de cuivre dans un tronc
amnag dans le mur, et les pices d'argent sur le bois mme du
cercueil.

Et comme les moines expriment leurs voeux de longue et heureuse vie au
Franc venu d'au del des mers pour voir ses cousins d'Albanie, je leur
souhaite un nouveau Scanderbeg qui ressuscite tout ce que j'ai vu en eux
d'aspiration, de sentiment et d'idal pendant ces heures passes  la
tki des Becktachi.




CHAPITRE VI

D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA


     Le dpart d'El-Bassam || Babia Han || Kouks et le pont sur le
     Scoumbi || La chaumire du paysan et son hospitalit || De
     Prienze au lac d'Okrida || Les paysans du centre de l'Albanie:
     beys et tenanciers || Petits propritaires libres || Leurs
     rapports avec le pouvoir.


Pour gagner le lac d'Okrida, il faut compter d'El-Bassam environ
dix-huit heures de cheval; on remonte l'troite valle du Scoumbi et
celle d'un de ses affluents, et pendant tout le parcours on rencontre 
peine quatre ou cinq petits villages et quelques rares fermes isoles.
Nous sommes dj le 5 septembre; les pluies d'automne vont commencer
dans la montagne et nous ne saurions passer la nuit en plein air; aussi
ai-je dcid de franchir en un jour ce territoire inhospitalier;  deux
heures du matin, dans la cour de la demeure de Derwisch bey, les chevaux
sont sells et l'escorte attend. La nuit est frache et claire. La route
est facile, elle suit le fond de la valle, qui monte lentement et sert
journellement  atteindre les terres qui des deux cts de la rive sont
partout cultives; l'aurore ne tarde pas  clairer les sommets; les
contreforts rocheux des montagnes du sud se teintent de rose; peu  peu
la lumire descend les pentes; le froid se fait plus vif au fond de la
valle, nous poussons nos chevaux au trot, et quand nous parvenons au
pont sur le Scoumbi, il est plein jour.

En cet endroit le sentier ne suit plus le fleuve dans le coude allong
qu'il fait vers le nord, mais traverse la chane  flanc de montagne;
nous nous levons sur une pente rocheuse o les schistes apparaissent en
larges tranes; dans la broussaille et dans les pierres les chevaux
cherchent leur passage, et tout en bas nous apercevons le ruban clair de
l'eau dont les mandres se dtachent sur le feuillage sombre des fonds;
le long de son cours on aperoit un campement, des tentes et des
ouvriers qui travaillent  la construction d'une route; on m'apprend que
ce sont des soldats rvolts du 23 avril, les ractionnaires,  qui on
a inflig comme punition la charge d'tablir la chausse dans la gorge
entre El-Bassam et Kouks.

A sept heures, nous avons atteint le sommet de notre route et un
mchant han, dit Babia Han, est le lieu traditionnel de repos aprs une
dure monte. Quelques Albanais y sjournent pendant la belle saison et
offrent un peu de paille et d'avoine pour les chevaux et du pain de mas
au voyageur. Aprs une courte halte, nous continuons notre route en
longeant la montagne  400 ou 500 mtres au-dessus du fleuve; le sentier
n'est pas dangereux, mais trs mauvais par endroits, et les mchantes
montures que j'ai loues  El-Bassam heurtent  chaque pas; bientt la
pluie, menaante depuis quelques heures, se met  tomber; aussi est-ce
avec un plaisir extrme que nous parvenons vers une heure et demie au
village de Kouks, o nous prendrons un peu de repos.

C'est le plus gros village entre El-Bassam et le lac d'Okrida; ses
maisons disperses  mi-coteau sont entoures de terres bien entretenues
et de beaux pturages. Une route le reliait au pont sur le Scoumbi situ
cent mtres plus bas,  trois quarts d'heure de marche environ; mais
elle est si pleine de trous, si laboure par les eaux qu'elle est
impraticable et que chacun descend du village au fleuve  travers champs
au hasard des pentes: nouvel exemple de l'incurie administrative
ottomane!

Nous devions en avoir un autre bien plus remarquable encore sans tarde;
 peine nous sommes-nous approchs du fleuve, assez large en cet
endroit, que nous apercevons le pont rompu aprs la troisime pile; tout
le tablier et les autres piles gisent dans le lit, et leurs gros blocs
encombrent la rivire; aucune passerelle n'a t construite et nous
devons traverser le fleuve  gu; par bonheur, le Scoumbi est aussi bas
que possible en cette saison, mais aux hautes eaux la route est
compltement coupe.

C'est au pont que notre escorte d'El-Bassam et nos chevaux nous
quittent, pour tre remplacs par d'autres venus d'Okrida. Ceux qui sont
venus jusqu'ici ont ordre de ne pas franchir le fleuve, et mon drogman
et moi passons comme nous pouvons, nous et nos bagages, sur l'autre rive
avec l'aide de gens du pays que le mudir ou maire de Kouks nous envoie.
Ainsi transbords, nous djeunons frugalement prs de l'eau sous des
htres. Mais l'heure s'coule, et, comme soeur Anne, nous ne voyons rien
venir sur la route d'Okrida. La position devient dlicate; que faire
dans ce village sans la moindre ressource? et si nous attendons trop
longtemps, quand arriverons-nous? Aprs maints pourparlers, le mudir me
fournit un ne, sur lequel on charge nos bagages et que conduira un
homme du pays. C'est tout ce que l'on peut trouver ici; un souvarys, mon
drogman et moi ferons la route  pied, jusqu' ce que nous rencontrions
les gens d'Okrida. Mais tous ces arrangements ont pris du temps et il
est dj cinq heures quand nous partons.

       *       *       *       *       *

Nous quittons bientt la valle du Scoumbi pour suivre celle d'un de ses
affluents, le Langaica; c'est un torrent qui coule encaiss dans une
gorge o la route se faufile par un troit passage; de chaque ct, sur
les pentes, des grands arbres de toute essence couvrent la montagne et
ferment l'horizon; bientt le ciel se couvre, une pluie fine embrume la
valle et la nuit tombe;  sept heures, il fait nuit noire, on n'entend
que le grondement du torrent au-dessous de nous et le vent qui dferle
dans les arbres; l'ouragan arrive, le vent hurle et passe sur la fort
comme une vague immense qui ploie devant elle toutes les branches; tous
les dix pas nous nous arrtons pour tter le chemin de la crosse des
fusils: la ligne qui spare la route du gouffre o roulent les eaux avec
fracas est presque invisible; tout  coup un premier clair jaillit et
nous laisse aveugls, toute la gorge tremble des chos du tonnerre; la
pluie redouble et fait rage; pour se donner courage, le souvarys chante
un air du pays qui fait marquer le pas.

A peine a-t-il commenc qu'il s'arrte et me montre dans la fort, sur
l'autre rive, un point lumineux; je ne sais d'abord ce qu'il veut
m'indiquer, mais bientt nous distinguons un grand feu; des pieux
supportent une toile, sous laquelle des hommes paraissent s'abriter et
se chauffer; le chant ou le bruit de nos pas ont dcel notre prsence;
un des hommes clairs par l'tre se lve et pousse un cri d'appel,
lugubre comme un croassement de corbeau; par trois fois il le rpte; le
souvarys trs bas m'explique que c'est l'appel des bandes de la
montagne; il n'est point rassur, mais ajoute qu'avec le temps qu'il
fait elles ne quitteront sans doute pas leur abri; sur ses indications,
nous nous loignons les uns des autres, le souvarys passe le premier,
moi ensuite, le drogman le dernier; nous marchons en touffant nos pas
et en rasant la montagne; comme les clairs illuminent par instants la
valle, nous cachons tout ce qui brille et attire le regard. Nous avons
dpass la ligne du feu et au bout d'un quart d'heure nous sommes dj
hors de porte; le camp disparat au tournant de la gorge, et dj nous
nous flicitons d'avoir pass sans encombre, quand  un nouveau dtour
de la valle tincelle un immense brasier, o parat rtir quelque bte;
sa flamme rougit une douzaine de figures hves et des corps paraissent
tendus contre terre; avec prudence nous glissons sans bruit sur la
route; mais les appels antrieurs ont donn l'veil et le mme cri
prolong et sinistre retentit par trois fois. Nous sommes signals. La
pluie s'arrte et nos pas nous semblent soulever au loin un cho; mais
les clairs ont cess et il est impossible de percer les tnbres; sans
dire mot nous suivons le souvarys toujours en tte qui scrute l'ombre de
la route et nous guide. A nouveau l'appel retentit, cri frissonnant et
angoissant qui semble n'avoir rien d'humain. Puis un autre sur un autre
ton, bref et saccad, comme un commandement. Tout se tait. Au profond de
la fort, le brasier ardent flamboie. Nous ne voyons que lui. Il tait
sans doute  300 mtres sur l'autre rive; il semble que nous le touchons
et nous croyons frler les hommes aux aguets qui coutent et pient les
sonorits de la nuit. Mais la pluie reprend avec fureur, et sous cette
eau qui fouette, tous les bruits s'enveloppent de mystre. Nous marchons
un temps que nous ne saurions dire, lentement, car il faut reconnatre
notre route,  pas touffs toujours, car nous gardons dans les yeux les
reflets des visions ardentes.

Enfin dans le lointain voici  la clart d'un clair des maisons qui
apparaissent; la route les traverse; pas une n'est claire; tout parat
mort; nous nous consultons; il est neuf heures du soir; nos vtements
nous collent sur le dos, tant ils sont mouills, et l'homme avec nos
bagages a pris les devants. Nous ne saurions donc changer de linge et,
dans l'tat o nous sommes, il faut marcher. La valle s'ouvre et
prsente un large fond plat o la rivire serpente; nous continuons une
heure encore, quand tout d'un coup nous nous sentons dans les herbes; le
souvarys s'est perdu, la nuit est si obscure qu'en vain nous regardons;
on ne peut que tter le sol; nous essayons de faire de la lumire, mais
le vent fait rage et nous en empche; nous tentons d'explorer les
environs, mais mon drogman se jette, ce faisant, dans un foss rempli
d'eau, d'o nous le tirons avec peine. Il faut en prendre notre parti:
la route est impossible  retrouver. Et voici que l'orage redouble, une
trombe s'abat sur nous et nous aveugle. Aussi, les clairs aidant,
retournons-nous sur nos pas, rsolus  nous faire ouvrir une des maisons
du village.

Non sans difficult nous atteignons celui-ci. Nous frappons  la
premire maison; qu'elle soit vide ou que ses habitants aient peur, il
n'est fait nulle rponse; la porte en est troite et massive et on ne
peut l'enfoncer; nous nous dirigeons vers une autre maison, o le
souvarys vient de dceler, filtrant  travers une jointure de volet, un
rayon de lumire; il frappe, cogne, crie, hurle; finalement, il explique
qui nous sommes et ce que nous demandons. Alors une minuscule fentre
tout en haut du toit s'ouvre; toute lumire teinte, une voix d'homme
se fait entendre et l'on parlemente; il faut expliquer combien nous
sommes, ce que nous faisons, quelles sont nos intentions. Enfin, aprs
maintes explications, on consent  nous recevoir; des pas d'hommes se
font entendre  l'intrieur, c'est tout un remue-mnage avant d'ouvrir,
nous apercevons aux jointures des fentres qu'on allume des lumires; 
la fin, d'normes verrous tirs, la porte du bas s'ouvre devant un homme
arm; on entre dans les curies qui tiennent le rez-de-chausse; en haut
de l'escalier qui monte au premier et unique tage, d'autres hommes se
tiennent et nous observent; quand tous les trois nous avons pntr dans
la chaumire, la porte se referme et nos htes paraissent tranquilliss.

       *       *       *       *       *

Nous sommes dans le village de Prienze (dnomm Brinjas ou Prenjs sur la
carte autrichienne) et le paysan qui est notre hte nous dit s'appeler
Krine Karique. L'escalier par lequel nous sommes monts spare la pice
des hommes et celle des femmes. On nous conduit dans la premire, o
cinq Albanais se trouvent. Ils voient notre tat: nos vtements
dgouttent d'eau et nous paraissons transis de froid; aussitt l'un
d'eux attise l'tre qui mourait; un autre prpare le caf; le chef passe
au haremlik et revient bientt avec des chemises et des pantalons de
flanelle blanche pour nous permettre de faire scher nos vtements; on
entasse des tapis au coin de la chemine et nos htes nous
confectionnent un immense plat d'oeufs piments qui avec le caf
finissent de nous rchauffer; tandis que nous rparons ainsi la fatigue
de seize heures de chemin, les Albanais s'apprtent au sommeil;  ct
de moi, un vieux paysan commence une interminable prire qu'il
bredouille  mi-voix et qu'il coupe d'interjections en baisant la terre
 mes pieds; puis il s'tend sur le sol et s'endort.

Pendant ce temps, j'observe la chaumire: c'est une construction
quadrangulaire trs simple, aux murs d'une paisseur extrme; le
rez-de-chausse est sans fentre et ne s'ouvre que par une solide porte
cadenasse et triplement verrouille; on n'accde au premier tage que
par un lger escalier de bois qu'on peut facilement rejeter et qui
permet d'en haut une dfense possible; de trs petites fentres comme
des meurtrires presque au ras du plancher clairent le premier tage;
la fume du bois, qui ptille dans l'tre, s'chappe par un simple trou
amnag au plafond;  terre des tapis, au mur des fusils et des armes,
dans les angles des ustensiles de mnage compltent l'aspect de cette
forteresse villageoise.

Krine Karique remonte et nous causons; il s'excuse du temps qu'il a mis
 nous ouvrir; mais, dit-il, on ne saurait tre trop prudent; les bandes
parcourent le pays et, quoiqu'elles respectent en gnral les demeures
des paysans, on ne peut jamais en tre assur. Je lui demande s'il est
content de son sort, et il me rpond qu'il ne saurait se plaindre de la
vie; ses terres sont bonnes, elles rapportent largement pour sa
nourriture et celle des siens et on l'a toujours laiss ramasser en paix
ses rcoltes; il a une des meilleures maisons du village et tous le
considrent. Une seule chose l'inquite, comme d'autres paysans avec
lesquels j'ai caus, c'est la dfense faite de ne plus laisser pturer
dans les bois. Il ne sait pas grand'chose des vnements du dehors;
toutefois, de Durazzo  Monastir la route passe ici et les nouvelles
avec elle; d'ailleurs l'un des Albanais prsents a travaill quelque
temps  Constantinople et voici qu'une cole vient d'tre ouverte au
village avec un instituteur albanais volontaire.

Dj deux ou trois Albanais se sont enrouls dans leurs vtements et
dorment de l'autre ct de l'tre; nous faisons encore une cigarette et
buvons notre dernire tasse de caf; dans un angle  terre on place une
veilleuse et l'on recouvre de cendre les braises ardentes du bois qui
crpite; puis  notre tour nous nous tendons sur les tapis et l'on
n'entend bientt plus dans la chaumire que le souffle rgulier des
dormeurs.

Tout le monde est sur pied d'assez bonne heure le lendemain; nous
sortons dans le village, dont les maisons loignes les unes des autres
bordent la route et s'tagent sur les pentes exposes au midi; le temps
est moins menaant et nous dcidons de partir de suite; Krine Karique
me dit adieu en portant ma main  son front et m'offre de beaux raisins
qui mrissent sur une treille devant sa maison; je le remercie de son
hospitalit et rapidement nous gagnons le fond de la valle  travers
des terres bien cultives et un pays qui respire l'abondance; quand nous
allons atteindre le col qui fait communiquer le versant de l'Adriatique
et le bassin du Scoumbi avec le versant de la mer ge et du lac
d'Okrida, la petite plaine o est bti le village de Prienze apparat
comme un damier o les cultures tapissent la terre de leurs couleurs aux
tonalits diffrentes.

Par de grands orbes, la route monte de six cents  plus de mille mtres
et atteint le sommet de Cafa Sane, dont la base plonge de l'autre ct
dans le vaste lac d'Okrida. Par instants le soleil dchire les nues
opaques de l'orage qui nous entoure et claire la ville d'Okrida situe
juste en face sur l'autre rive; des montagnes aux pentes droites
baignent leur pied dans les eaux vert sombre du lac et de toute part des
forts paisses bornent la vue; c'est l, parat-il,  l'extrmit
mridionale, qu'un monastre bulgare clbre, celui de Saint-Naoum,
accueille les voyageurs. Mais d'ici, entre la montagne et les eaux, rien
n'apparat. Au nord du lac, au contraire, une plaine prolonge celui-ci
et le cadre montagneux est report assez loin; c'est l que Struga est
bti sur le lac,  la sortie du Drin noir, qui se fraye au nord un
passage  travers les plus hautes montagnes du pays pour arroser la
valle de Dibra et se jeter dans le Drin blanc  Kukus, o j'ai t
l'hte du village pendant la premire partie de mon voyage.

       *       *       *       *       *

Le lac d'Okrida limite  l'est le territoire habit exclusivement par
des Albanais, et l'on peut dire qu'il forme de ce ct une frontire
naturelle assez rationnelle pour l'Albanie autonome. En tout cas, qui a
pass de Durazzo au lac d'Okrida, a travers dans toute sa largeur
l'Albanie du Centre. Par bien des traits elle diffre de l'Albanie du
Nord que j'ai dcrite nagure dans _l'Albanie inconnue_.

Dans le centre existe une vritable aristocratie fodale, agraire et
hrditaire, qui a tabli sur le pays une influence qui n'a rien de
tyrannique quand elle s'applique  des Albanais cultivateurs; les beys
sont des propritaires dont les terres sont cultives par des mtayers,
commands par le matre lui-mme quand il est pauvre, par un intendant
quand le matre est riche; ces mtayers, tenanciers demi-libres,
demi-serfs, ne sont pas mal traits quand ce sont des Albanais, comme
ici, et d'ailleurs beaucoup sont en mme temps petits propritaires;
c'est qu'en effet partout la proprit beylicale est trs loin de
comprendre toute l'tendue des terres ou mme la plus grande partie; une
petite proprit paysanne trs solidement constitue existe dans tout le
pays, et elle est de plus en plus importante quand on passe du sud au
nord et de la mer  l'intrieur; la montagne en favorise l'essor et la
diffrence de religion dans le sud en arrte l'extension. En pire, la
domination musulmane a eu le mme rsultat social qu'en Vieille-Serbie:
le musulman, qui est toujours un Albanais au sud de la Vopussa et l'est
le plus souvent sur les rives du Vardar, est devenu grand propritaire,
et le peuple orthodoxe travaille ses terres;  mesure que l'on s'avance
vers le nord, les orthodoxes diminuent de nombre, la grande proprit se
limite et la petite proprit musulmane s'accrot.

Aussi ai-je vu dans l'Albanie du Centre maints paysans, petits
propritaires libres, passionnment attachs au sol, qui ne diffraient
des ntres que par des traits de moeurs et l'ignorance des progrs de la
culture; tous pratiquent l'hospitalit avec une cordialit dans
l'accueil que les pays d'Occident ne connaissent plus; ils vous offrent
volontiers quelques tapis pour dormir dans l'angle droit du foyer, du
caf, de l'eau frache,--respectueux qu'ils sont tous des prescriptions
antialcooliques de la loi musulmane,--des plats d'oeufs piments, du
pilaff, du pain fait avec le beau mas qui pousse superbe sur leurs
terres, du raisin et plus rarement des poires et des pches; caf, mas
et riz sont, avec les produits de la basse-cour et les fruits, la base
de leur alimentation; les chvres leur donnent le lait qui sert  faire
l'ugurte, le fromage aigre, qui de Bulgarie est devenu la nourriture de
tous les Balkans; les boeufs sont utiliss presque uniquement comme
animaux de trait et, seul, le mouton est tu dans les grandes occasions,
aux ftes qui sont jours de dbauches carnes. De la sorte le paysan vit
de lui-mme et sur lui-mme; il demande seulement le respect de ce
qu'il considre comme ses droits.

Dans l'Albanie du Centre et du Sud, ces droits sont beaucoup moins
tendus que dans le Nord; la contre plus ouverte, les valles d'accs
facile, le mouvement d'change et le passage continuel de l'est 
l'ouest ont depuis longtemps permis l'installation d'une domination
turque qui n'tait pas, comme dans les montagnes du nord, purement
nominale; partout la Porte maintenait des fonctionnaires qui, pour tre
souvent des Albanais, n'en taient pas moins ses agents, serviteurs
obissant au mot d'ordre de Constantinople. Sans doute l'action du
pouvoir s'est toujours exerce avec une certaine circonspection et, dans
les cas dlicats, la Sublime Porte usait du procd d'exciter les uns
contre les autres les lments de la population pour ne pas permettre
une action concerte contre son autorit; les monopoles, comme celui du
tabac, taient presque inobservs partout; chaque paysan conservait ses
armes dans sa demeure, toutes prtes au premier signal; mais, sauf dans
la montagne, les deux marques de la souverainet se retrouvaient: le
paiement de la dme et l'acceptation du service militaire.

Le paysan de ces contres a donc le respect de l'autorit
gouvernementale; mais il y joint un sens trs vif de sa nationalit:
constitution ou ancien rgime, autonomie ou indpendance, tous ces mots
n'ont pas grand sens  ses oreilles; musulman hospitalier, mais trs
pieux, il exige le respect extrieur des choses de son culte; tolrant
pour une religion diffrente, il lui serait insupportable d'tre soumis
 des matres trangers; il n'a pas la passivit du paysan turc et son
fanatisme; son sang albanais le lui dfend; beaucoup d'entre eux ont
l'esprit vif, une intelligence naturelle, qui depuis des sicles n'a eu
aucun aliment et a besoin d'tre cultive.

D'une manire gnrale, dans les rgions du centre, il ne parat pas
malheureux, je veux dire qu'il n'a pas le sentiment de l'tre; il ne se
plaint pas de son sort; fait caractristique, une seule chose
l'inquitait: on sait quel effroyable dboisement ont subi les montagnes
de l'ancienne Turquie; de Constantinople  la Grce, de la mer ge  la
Bosnie, le voyageur n'aperoit que des montagnes peles, tondues par la
dent des bestiaux, surtout des chvres: c'est un vrai paysage de
dsolation et un dsastre conomique. Or l'Albanie constitue en Europe
la dernire rserve de forts de l'ancienne Turquie, et cette rserve
est dj fortement entame. A la veille des guerres balkaniques, le
rgime jeune-turc, avec un grand sens de l'avenir, voulut dfendre aux
bestiaux l'accs de ces forts; c'est cette mesure qui causait une
grande apprhension aux paysans. Ils me disaient: Nos terres sont en
petite tendue dans nos valles, nous n'y avons pas assez de pturages:
si on nous interdit de laisser nos btes patre dans les bois de nos
montagnes, que faire? Il n'y a plus qu' les vendre. Exemple de
rpercussion des meilleures mesures!

En rsum, le paysan albanais du Centre et du Sud est un lment de
stabilit pour l'Albanie;  moins qu'il ne le traite sans mnagement ou
qu'il offense les susceptibilits de sa religion et de sa nationalit,
un gouvernement national albanais doit trouver en lui un appui. C'est
d'autres lments que surgiront les difficults.




CHAPITRE VII

LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET MONASTIR


     Albanais et Bulgares || Les colonies bulgares urbaines ||
     Struga || Sveti Naoum || Okrida et sa situation || D'Okrida 
     Resna || La ville de Resna || Monastir et son rle dans les
     Balkans || La rivalit des races || Les Albanais  Monastir ||
     La colonie juive || Les Sphardims des Balkans et leur rivalit
     avec les juifs allemands || Leurs rapports avec la France.


Au nord, l'Albanais dbordait en Vieille-Serbie et repoussait le Serbe
avant que les guerres balkaniques ne l'aient d'un seul coup rejet dans
ses montagnes; au sud, il dominait la population grecque d'pire et
tendait son influence jusqu'au golfe d'Arta avant que les armes
hellniques n'aient arrach  son treinte ce que la diplomatie
europenne leur a concd. A l'ouest, la mer l'isolait de l'Occident, en
attendant qu'elle l'en rapproche. A l'est, que trouvait-il et que
trouve-t-il devant lui? Les guerres balkaniques auront ici ce rsultat
paradoxal d'tablir une souverainet serbe en des rgions o taient
aux prises Albanais et Bulgares; mais si ces deux plaideurs ont t
renvoys dos  dos par un juge qui s'attribue la proie du droit de la
victoire, ne vont-ils pas se trouver demain unis par leur commune
dfaite?

Quoi que prsage une telle perspective pour un avenir prochain ou
lointain, le nouveau dominateur peut constater que d'Okrida  Monastir
et de Monastir  Kalkandelem la pntration albanaise s'est exerce au
dtriment des Bulgares avec une activit gale  celle dont les Serbes
ont souffert en Vieille-Serbie; et de mme qu'au nord les Albanais
visaient  la conqute d'Uskub, de mme  l'est ils prtendaient dominer
la grande mtropole du centre de la Macdoine, Monastir, en attendant de
pousser leur colonisation jusqu' Salonique.

       *       *       *       *       *

De mme que l'lment serbe en Vieille-Serbie, la population bulgare
rsiste ici  l'invasion albanaise plus longtemps dans les villes que
dans les campagnes; dans les centres urbains, la dfense est facilite
par le groupement; le pouvoir pouvait plus difficilement favoriser par
des mesures arbitraires l'expansion de la race sur laquelle il
s'appuyait; l'Albanais enfin qui colonise est un montagnard et non un
citadin; aussi le voyageur qui, venant du centre de l'Albanie, se
propose de suivre les marches albanaises et bulgares, trouve-t-il les
premires populations bulgares isoles au milieu d'une campagne
albanaise.

Jusqu' la prise de possession par la Serbie de la valle de Dibra, tout
lment slave en avait disparu et jusqu' Okrida on ne rencontrait de
Bulgares que dans la ville de Struga; la route de Durazzo et d'El-Bassam
contourne le nord du lac d'Okrida en descendant du col de Cafa Sane et
traverse une rgion bien cultive, plante d'normes chtaigniers;
spare du lac par quelques marcages, Struga allonge ses maisons le
long du Drin dont les eaux abondantes sortent du lac d'Okrida et se
prcipitent vers le nord.

Peu de bourgades prsentent un aspect aussi misrable que Struga; des
maisons dlabres, des masures informes abritent une population pauvre,
o l'on est incapable de dsigner un propritaire fortun; sous le
rgime turc un kamakan vous accueillait au premier tage d'une mchante
construction qui surplombe le Drin. De l'autre ct c'est le han de la
ville dont les vitres brises par l'orage des jours passs sont
remplaces en partie par des feuilles de carton; l'ouragan a rafrachi
si fort la temprature en ce dbut de septembre, et nous sommes
d'ailleurs si parfaitement tremps d'eau, que nous dsirons nous
chauffer et nous scher; l'htelier fait installer, faute de mieux, au
milieu de la pice sans chemine, un brasier et y allume du charbon de
bois; force nous est donc, pour n'tre pas asphyxis, d'ouvrir les
fentres toutes grandes et de djeuner ainsi entre le feu et l'eau qui
tombe avec rage.

La cuisine du lieu est peu recommandable aux estomacs dlicats: elle
accommode les poissons du lac en les apportant bouillis et passs 
l'huile; les oeufs sont arross de poivre et baignent dans la mme
huile; comme boisson, c'est de l'eau coupe de raki, l'alcool du pays;
seuls les fruits sont, comme partout en ces contres, superbes et
dlicieux.

Mon hte est bulgare; je l'interroge et il tombe  peu prs d'accord
avec des Albanais que j'ai questionns: la ville se partage entre les
deux populations, aussi pauvres d'ailleurs l'une que l'autre, et la
campagne qui l'entoure est entirement albanaise jusqu' Okrida; les
Arnautes ont conquis la plaine d'alluvions du nord du lac plus vite que
les montagnes du sud; l le monastre de Sveti Naoum (Saint-Naoum)
appel souvent du nom turc Sare Saltik, est le centre de dfense le plus
important de la nationalit bulgare; comme partout dans les rgions
disputes des Balkans, ces temples de religion sont des forteresses
nationales; leur histoire est une histoire de lutte, de conservation et
de prparation; aux jours d'activit, ils offrent aux dfenseurs de la
nationalit, des concours et des appuis; aux jours sombres, des refuges.

Il suffit de considrer ce lac sauvage d'Okrida, ces montagnes boises,
ces pentes tombant  pic dans les eaux pour ne point s'tonner de voir
sur ses bords s'lever des rduits o les chrtiens slaves trouvent abri
et repos; si le plus grand est celui de Saint-Naoum, situ exactement
vis--vis d'Okrida, au fond du lac,  six heures de barque environ, une
suite d'abbayes bulgares plus modestes jalonnent la rive est du lac; en
partant de Struga, Sveti Rasoum (Saint-Rasoum) prsente  mi-coteau sa
porte ouverte en plein rocher; de l'extrieur il me parat tout petit;
il domine la route qui longe le lac et semble un poste d'observation
plutt qu'un monastre; en cet endroit, la montagne avance vers le lac
un peron de roc qui spare Struga d'Okrida. Sveti Rasoum est construit
sur le flanc ouest et sur le flanc est Sveti Spac,  mme hauteur,
commande la route d'Okrida  Monastir; un peu plus au sud, au-dessus de
la ville d'Okrida, Svetta Petka (Sainte-Petka) dresse ses constructions
plus vastes, au milieu des arbres, sur les pentes de la grande chane;
plus au sud encore, c'est Sveti Stefan, puis Sveti Zaum, qui sont comme
les fortins dtachs d'un systme de dfense, poursuivi du nord au sud
du lac et se terminant  Saint-Naoum. Rien ne symbolise mieux aux yeux
du voyageur l'importance de cette rgion dans les luttes nationales
balkaniques. Or, la colonisation albanaise a non seulement conquis
entirement la plaine de Struga, mais elle a atteint, puis dpass
Okrida; elle a rempli le bassin d'alluvions d'Okrida et rejet le
premier village bulgare  Kussly, au sortir du pays plat, sur la route
de Resna.

De mme qu' Struga, dans la ville d'Okrida la population bulgare est
demeure nombreuse et plus d'un Macdonien slave tire son origine de
cette cit. Elle est btie aux bords mmes du lac, cependant marcageux;
quand j'y passe, les routes et chemins sont envahis par l'eau; l'ouragan
des jours passs a caus une vritable inondation, et ce qui en subsiste
empche presque les communications. La voirie n'est pas seule
dfectueuse, mais aussi les habitudes locales, qui font d'Okrida la
ville la plus sale de ces pays; pour n'en point garder un trop mauvais
souvenir, il faut la voir de loin; aperue de la route de Struga, elle
se dtache sur un fond de noires montagnes; au premier plan, les roseaux
du bord, des bandes de canards sauvages, des barques de pcheurs
composent une vision anime; vue de la route de Resna, elle apparat au
milieu de la verdure, entre deux petites collines qui supportent, l'une,
les casernes et l'autre, l'ancienne forteresse; ses minarets et ses
arbres semblent se mirer dans les eaux du lac tout proche, et dans la
lumire du matin le tableau n'est pas sans charme.

A mesure que nous approchons des rgions o vit encore le paysan
bulgare, je remarque un changement notable de culture: aux champs de
mas succdent des champs de bl; sans doute le mas ne disparat pas,
pas plus qu'en Albanie le bl n'est absent; mais, tandis que, de Vallona
et de Durazzo jusqu' Okrida, les tiges paisses du mas s'offraient
partout aux regards, ce sont ici des pis mrs qui couvrent la campagne
ou des champs  moiti fauchs; c'est au milieu de terres  bl qu'est
bti le premier village bulgare que je rencontre depuis l'Adriatique:
c'est Kussly (Kosel sur la carte autrichienne).

Je m'empresse de photographier ses pauvres masures construites le long
de la route, au pied de la montagne; on est en plein travail de la
moisson;  ct des maisons aux minuscules fentres et aux portes
surleves, qui conservent l'aspect rbarbatif de petites forteresses,
des voitures du pays apportent les gerbes de bl qu'on vient de faucher
et, dans la cour, on les bat  l'ancienne mode; tout  ct du village,
dans un champ qui se prolonge jusqu' la croupe pele des collines, des
femmes ramassent les gerbes pour en charger d'autres voitures; ce sont
les premires dont je vois le visage, depuis les catholiques de Mirditie
dans l'Albanie du Nord; elles portent le costume bulgare et l'une
d'elles, une jeune villageoise aux traits assez fins, vtue du corsage
traditionnel aux larges manches et d'une jupe blanche brode, file sa
quenouille, en s'appuyant  une des voitures charges de moissons. A
quelques pas de l, une odeur de soufre trs forte me prend  la gorge;
j'interroge et l'on me montre sur la montagne proche des sources
sulfureuses trs riches, parat-il, o les gens du pays viennent se
baigner, lieu prdestin pour une ville d'eau des Balkans futurs.

Une chane de montagnes, dite de Petrina, spare Okrida de Resna; la
route, pour aller chercher un col de 1200 mtres, remonte vers le nord,
puis redescend au sud aprs avoir gagn le point culminant, et bientt
atteint la plaine de Resna; le lac de Resna, beaucoup moins sauvage et
encaiss que celui d'Okrida, prsente toutefois avec ce dernier
l'analogie d'tre continu au nord par une plaine d'alluvions qui spare
la rive du lac des pentes montagneuses. C'est au milieu de cette plaine
et fort loin du lac que la ville est construite; c'est un bourg
analogue  Struga, habit par une population mlange de Slaves, de
Turcs et de quelques Albanais; parmi les Macdoniens bulgares, plusieurs
parmi les plus actifs de Macdoine et mme du royaume sont ns dans
cette ville; je citerai notamment le ministre Liaptcheff, que je
rencontrai quelques semaines aprs ce voyage  Sofia; c'est aussi le
lieu de naissance du hros de la libert, le Turc Niazi bey, pour
lequel les musulmans de Resna ont un vritable culte: on vient d'ouvrir
ici mme une cole, et tout est encore en fte quand je traverse les
rues de la ville; des banderoles et des arcs de triomphe rappellent
l'inauguration; le march regorge de monde; des fruits superbes, des
melons normes y dressent leurs tas devant l'acheteur qui les obtient 
bas prix; des voitures nombreuses sont ranges le long des boutiques ou
sous des hangars, les unes allant  Okrida, la plupart, comme la ntre,
se rendant  Monastir; c'est un lieu de passage trs frquent et plac
 peu prs  gale distance de ces deux villes; aussi les voyageurs
coupent-ils habituellement ce voyage d'une dizaine d'heures par un arrt
et un djeuner  Resna.

Entre Monastir et Resna, une large route pas trop montueuse permet un
trafic important et des rapports faciles; un mouvement continuel de
voitures pour voyageurs et de chariots pour marchandises se produit
pendant la belle saison, et c'est au milieu de la poussire souleve par
le trot des chevaux et des provocations des cochers qui prtendent tous
se dpasser, au risque de jeter bas leur quipage, que nous parvenons en
vue de Monastir.

       *       *       *       *       *

Trois ou quatre kilomtres avant d'atteindre la ville, on aperoit ses
maisons blanches resserres entre deux collines  l'ore de la valle;
au del, court du nord au sud une plaine longue d'une centaine de
kilomtres, large d'une vingtaine, traverse par de nombreuses rivires
et parseme de marcages; c'est une des plus fertiles et des plus
habites de Macdoine; des montagnes de l'ouest descendent des torrents
qui y runissent leurs eaux; au pied des pentes, des villages se
succdent; et c'est  peu prs au centre de cette plaine longitudinale
et au dbouch d'une des valles que Monastir a group ses maisons qui
abritent aujourd'hui une cinquantaine de mille habitants.

Ces maisons apparaissent plus rapproches les unes des autres et plus
hautes que dans les autres villes de ces rgions; la cit semble ne pas
vouloir quitter la valle pour s'tendre dans la grande plaine de l'est;
les dmes des mosques, les minarets et les cyprs, une tour dtachent
leur silhouette au-dessus de l'uniforme aspect des toits; vue de loin,
la ville parat sans beaut, et quand le voyageur y pntre, il
s'aperoit que la premire impression n'tait pas fausse.

Les aspects les plus curieux sont ceux de vieilles et troites rues
bordes de taudis infects, ouverts en plein vent, dans lesquels se
traitent toutes les affaires; chaque rue a sa spcialit et chaque
commerce a sa rue. Voici par exemple la rue des tailleurs juifs; elle
est ferme par la grande mosque, son minaret et ses cyprs; la chausse
troite reoit tous les dtritus des masures qui la bordent; les
boutiques, dont beaucoup n'ont pas d'tage, sont garanties des
intempries par des planches mal jointes; pendus  des traverses ou en
pile sur des talages, des oripeaux tranges attendent l'amateur; deux
ou trois boutiques paraissent prsenter un assortiment un peu moins
grossier et leurs locataires jouissent de la possession d'un tage; la
rue est habite  peu prs exclusivement par des juifs, qui ont accapar
ici le mtier de tailleur, comme celui de saraf ou changeur et quelques
autres.

Cette influence de l'lment juif  Monastir est un phnomne trs
intressant qui attire l'attention de l'observateur; celui-ci se rend
vite compte de l'importance conomique de Monastir, de la rivalit des
races qui ont voulu s'implanter dans ce grand centre et des facilits
qui en ont rsult pour l'infiltration d'une forte colonie juive.

Il sufft d'taler devant soi une carte de la pninsule des Balkans pour
y lire le rle qu'y joue et qu'y jouera encore dans l'avenir la ville de
Monastir; elle est situe  peu prs au milieu de la pninsule et se
trouve ainsi le march naturel de la Macdoine centrale; relie par une
voie ferre  Salonique, elle y envoie facilement tous les produits
agricoles des riches plaines et collines qui l'entourent et en reoit
en change les articles fabriqus  bas prix qu'elle rpartit dans le
pays environnant; Monastir est donc un lieu d'changes de premier ordre;
le rayon d'action de cette place commerciale s'tendait au sud vers
Kastoria, au nord vers Gostivar,  l'ouest vers Okrida et Koritza et par
l vers l'Albanie; de Monastir part un rseau de routes plus ou moins
bien entretenues, mais enfin suffisantes pour permettre un roulage
intense et un trafic important. La nouvelle dlimitation des territoires
va sans doute lui faire perdre une partie de ses dbouchs; il y a peu
de chances que l'Albanie continue immdiatement d'entretenir des
relations suivies avec Monastir; les villes du sud s'approvisionneront
en Grce dont elles dpendent; une crise commerciale est donc possible;
mais elle ne peut tre que passagre: trois facteurs en effet
travailleront  un dveloppement nouveau de la ville; avec la dfaite
turque s'en est all le principe de dsordre et d'inscurit qui
empchait le dveloppement de la Macdoine; il y a donc tout lieu de
penser que les Slaves des Balkans, cultivateurs par tradition et
travailleurs infatigables, vont faire livrer par ce sol toutes les
richesses qu'il peut produire; or c'est, en ce cas, un grenier de
crales et de fruits que Monastir va devenir.

D'autre part, la position naturelle de la ville va en faire le lieu de
passage de la plus importante artre des Balkans; la ligne
longitudinale, qui coupera la presqu'le en son milieu, reliant Athnes
 l'Europe centrale par Kalabaka, Kastoria, Monastir et Uskub, et par
laquelle passera quelque jour la malle des Indes, en attendant la
communication tablie avec le golfe Persique, rencontrera  Monastir la
ligne actuelle de Salonique; l'importance de la ville comme centre
commercial ne saurait qu'en tre accrue et le sera plus encore le jour
o la voie Salonique-Monastir sera pousse jusqu' Okrida-Durazzo,
faisant ainsi de la mtropole macdonienne le point de jonction, au
centre de la pninsule, entre la ligne longitudinale et la ligne
transversale.

De mme que cette situation gographique explique la valeur conomique
de la cit, de mme elle rend compte de la diversit des races qui la
peuplent; d'autres villes de l'ancienne Turquie sont peuples par un
mlange aussi vari de populations, mais aucune n'en compte,  la fois,
un nombre aussi grand avec un quilibre aussi parfait entre les divers
lments: la conqute serbe a naturellement affaibli l'lment turc et
surtout albanais et accru l'lment serbe en convertissant au serbisme
d'autres lments slaves; l'tat prsent est instable et il faut
attendre quelques annes pour voir s'tablir un ordre de choses nouveau;
mais,  la veille de la guerre, de bons esprits de divers camps
m'indiquaient sur place la situation des races par la rpartition
suivante: un cinquime de la population pouvait tre turc, un cinquime
bulgare, un peu moins d'un cinquime grec et valaque, un dixime, avec
propension  l'accroissement, albanais, un peu moins d'un dixime juif,
le reste serbe, tranger, fonctionnaires ou soldats. Ainsi, comme dans
un microcosme, Monastir prsentait le tableau rduit mais presque exact
de la Turquie d'Europe d'hier; le centre de la pninsule absorbait en
lui une proportion presque gale de toutes les races qui l'habitaient et
qui semblaient pousser jusqu' Monastir leur dernier effort.

Les Albanais, notamment, taient particulirement actifs; entre eux et
les Jeunes-Turcs existait ici avant la conqute serbe une continuelle
rivalit; les uns et les autres avaient leurs clubs, celui d'Union et
Progrs, prsid par Burkhaneddin bey, directeur des travaux publics du
vilayet, et celui des Albanais dirig par Fehim bey.

Le jour mme de mon arrive, je suis invit  visiter ce dernier club et
j'y rencontre quelques civils et un certain nombre de jeunes officiers,
qui parlent devant moi avec une extraordinaire libert du gouvernement
et des Jeunes-Turcs; ils sont avides de connatre mes impressions, de
savoir ce que j'ai vu au Congrs d'El-Bassam, et quand je rappelle
quelques faits relatifs  la politique des Jeunes-Turcs en Albanie, ce
sont presque des clats de colre; rien n'est moins semblable  la
placidit turque.

       *       *       *       *       *

Dans un tel milieu, l'lment juif devait se dvelopper; il compte
environ cinq mille mes, et c'est la colonie juive la plus importante de
tous les Balkans aprs celles des grands ports de Constantinople et de
Salonique et celle d'Andrinople. Elle est venue de Salonique, comme
celle qui, au nombre de deux mille mes environ, habite Uskub; elle est
par suite entirement compose de juifs espagnols ou sephardim, comme
on dit ici; on sait que les juifs se divisent en deux branches: les
Sephardims ou juifs espagnols, venus en Turquie au XVe sicle, au
moment o Ferdinand le Catholique les expulsait d'Espagne et o le
sultan Bajazet les accueillait, et les Achkenazims ou juifs allemands,
venus de Russie et de l'Europe centrale.

Les premiers ont aujourd'hui leur centre d'action le plus influent 
Salonique, qui compte environ 75 000 juifs, plus des deux tiers de la
population. Il est du reste trs intressant de suivre sur place, comme
je l'ai fait, la frontire entre les deux groupes qui divisent
aujourd'hui le judasme; en partant de l'est, cette ligne passe d'abord
par Constantinople: dans cette ville, la grande majorit de la colonie
est espagnole, comme son grand rabbin l'rudit Dr Nahoum; mais un groupe
allemand s'y est cr depuis quelque temps et compte des chefs actifs,
tels que l'avocat Rosenthal et le russe sioniste Jacobson. De
Constantinople, la ligne traverse la Bulgarie, o le nombre des juifs
est trs restreint, moins de 50 000, partags  peu prs galement en
espagnols et allemands, ces derniers descendant de Roumanie, o l'on
sait quelle agglomration norme de plbe juive est accumule dans
toutes les cits et dans les campagnes. La Serbie reste entirement dans
la zone espagnole; d'ailleurs, le nombre des juifs y est infime: une
communaut  Belgrade, quelques individus  Nisch, Pirot, Kragujevats
peuvent seulement y tre signals; fait curieux, le sionisme est trs en
faveur auprs des juifs de Serbie, que dirige  cet gard le Dr Alkalai;
mais ils sont sionistes pour les autres, c'est--dire pour leurs
coreligionnaires de Russie, non pour eux-mmes qui estiment fort
hospitalier le sol serbe; de Serbie, la ligne frontire passe au nord de
la Bosnie, puis s'inflchit au sud de la Dalmatie, de l elle traverse
le nord de l'Italie et de l'Espagne, laissant ces deux pays, comme la
Mditerrane entire, dans la zone espagnole.

Ainsi, l'ancienne Turquie d'Europe tout entire tait dans la zone des
Sephardims et on valuait  un demi-million environ leur nombre. De
leurs colonies les plus importantes, deux restent turques, celles de
Constantinople et d'Andrinople, deux deviennent serbes, celles d'Uskub
et de Monastir, et la plus importante de toutes, celle de Salonique, est
grecque.

A Monastir comme  Salonique, le nombre des Achkenazims est infime et
sans influence;  Constantinople, ils ont cr deux journaux, le
Jeune-Turc, dirig par le juif russe Hochberg, et _l'Aurore_, dirige
par M. Sciuto, ancien juif espagnol de Salonique et pass 
l'adversaire; ils sont secourus et appuys de toute manire par les
sionistes de l'Europe centrale et les organisations isralites
d'Allemagne. A Salonique et  Monastir, leur tentative est reste
jusqu' prsent sans lendemain, et les juifs espagnols de ces deux
villes se dfient beaucoup de tout ce qui porte la marque du judasme
allemand ou du sionisme; un des notables de la colonie sphardim me dit:
Vous ne savez pas assez en France la diffrence qui existe entre nous
et les Achkenazims: nous avons une langue diffrente, le
judo-espagnol[3] et, comme langue seconde, le franais, alors qu'eux
parient le judo-allemand et l'allemand; notre prononciation de l'hbreu
n'est pas la mme que la leur: ainsi nous prononons _Kascher_ et eux
_Koscher_; ils sont plus traditionalistes, plus observateurs peut-tre
des prceptes de la religion que nous, plus nationalistes juifs surtout;
nous, au contraire, nous avons une tendance  nous imprgner de l'esprit
et des moeurs latines; aussi sommes-nous hostiles au sionisme et au
nationalisme juif qu'ils veulent introduire ici; nous ne nous sentons
pas en communaut d'esprit et de sentiment avec eux et nous hsitons
mme beaucoup  laisser nos enfants se marier avec leurs descendants.
D'ailleurs nous nous sentons les vrais juifs d'Orient et de Turquie,
alors qu'eux ne sont que des parvenus qui voudraient tre des
conqurants; de toutes les nationalits, nous sommes peut-tre les seuls
qui avons t sincrement et entirement dvous aux Turcs; voyez ici, 
Salonique, et ailleurs, les hommes qui ont t les fonctionnaires des
administrations publiques ottomanes; la grande majorit est turque,
quelques-uns sont albanais ou juifs, trs rares sont ceux d'autres
nationalits; nous avons toujours apport notre concours  la Porte,
qui comptait sur nous; nous sommes partisans de l'assimilation au pays
o nous habitons; nous faisions apprendre le turc  nos enfants, nous
sommes hostiles  l'ide de faire de l'hbreu la langue de la famille,
de travailler  nous isoler dans un royaume juif ou dans un nationalisme
juif; le firman du sultan Abdul-Medjid, du 6 novembre 1840, accordait
protection et dfense  la nation juive dans l'Empire ottoman, le haham
bachi ou grand rabbin la reprsentait auprs de la Sublime Porte; cette
situation traditionnelle nous suffisait au point de vue religieux; aussi
tions-nous devenus  Salonique et  Monastir si loyalistes envers la
patrie ottomane que c'est parmi nous qu'Union et Progrs a trouv le
plus facilement des appuis pour la rgnration de l'Empire.

Il est de fait que les juifs espagnols et les donmehs ou maamins[4]
ont eu et ont encore une influence marque dans le Comit Union et
Progrs; parmi les premiers, on me cite MM. Carasso, Cohen, Farazzi,
etc.: parmi les seconds Djavid bey, le plus clbre, Dr Nazim, Osman
Talaat, Kiazim, Karakasch, etc.

Ces hommes forment l'lite des juifs de ces pays; mais,  ct d'eux,
existe une masse ignorante et pauvre, qui jusqu' prsent n'migre pas:
on sait que les juifs allemands de Russie, de Pologne, de Galicie et de
Hongrie ont une tendance marque  quitter ces pays soit inhospitaliers,
soit surpeupls: l'lite va  Vienne, Berlin, Cologne, d'o les plus
remarquables passent  Paris ou  Londres; mais le grand courant qui
entrane la masse la dverse en Amrique au nord et au sud, aux
tats-Unis, et depuis peu dans l'Amrique latine. Jusqu'aux guerres de
1912-13, au contraire, aucune migration n'entranait les juifs
espagnols de Monastir et de Salonique hors de chez eux, si ce n'est
quelques-uns vers Constantinople, Smyrne ou l'gypte; cependant la
plupart d'entre eux sont de trs petites gens; s'il en est qui
remplissent des emplois publics ou exercent les professions de
banquiers, ngociants, avocats, un nombre considrable travaille
manuellement comme portefaix, ouvriers, garons de peine, etc.; il
suffit de passer dans les rues de Monastir comme dans celles de
Salonique pour voir quels misrables boutiquiers sont catalogus sous le
terme de commerants.

D'ailleurs, une indication trs prcieuse permet de se rendre compte de
la pauvret de cette population juive: la communaut s'impose elle-mme
et elle a cr  cet effet un impt sur le capital; voici les rsultats
qu'il donne  Salonique: sur 70 000 isralites inscrits  la communaut,
20 000 environ sont dans la misre et la communaut doit les secourir;
20 000 sont pauvres; 28 000 ont un revenu trop faible pour tre taxs:
la commission charge de l'impt le calcule, en effet, soit  raison de
1/8 p. 100 du capital prsum, soit, pour ceux exerant une profession
n'exigeant pas de capital, mais gagnant plus de 6 livres par mois, 
raison d'un capital suppos, correspondant au revenu gagn capitalis 
12 p. 100. Lorsque l'impt ainsi calcul s'lve  moins de 25 piastres,
il n'est pas d. Or il n'y a que 1 280 personnes qui le paient, soit 800
redevables de 25  100 piastres, 280 de 100  1000 piastres et 200
environ seulement payant plus de 1 000 piastres, le maximum tant de 85
livres turques. Encore la commission a-t-elle intrt  tablir des
apprciations svres, car elle est nomme par le Conseil communal
qu'lisent les seules personnes payant au moins 50 piastres d'impt  la
communaut.

Il n'est pas sans intrt pour la France de connatre l'existence de ces
communauts juives espagnoles d'Orient:  Monastir comme  Salonique,
comme  Constantinople, comme en Asie Mineure, comme aussi, dans une
mesure peut-tre moindre,  Andrinople et  Uskub, les juifs espagnols,
par leurs origines, leurs habitudes, leur esprit, sont des disciples de
la langue franaise et de la culture latine; ils sont sans doute encore
fort ignorants, mais leur instruction se dveloppe vite; les coles de
toute nature et de toute origine sont,  Salonique, remplies par leurs
fils; or, aussitt que le juif espagnol de Monastir ou de Salonique, de
Smyrne ou de Constantinople ne se contente plus du judo-espagnol qu'il
apprend au foyer, ou de l'hbreu qu'on enseigne  l'cole rabbinique,
c'est le franais qu'il veut connatre; cette connaissance, en effet,
rpond  la culture latine de l'lite qu'il imite, et d'autre part, la
langue qu'on lui demandera de savoir  l'administration des postes ou de
la rgie, au konak, au chemin de fer,  la Banque,  la Dette publique,
au port, partout en un mot, c'est le franais.

Avec la souverainet serbe et grecque, dans quelle mesure cette
situation sera-t-elle modifie, c'est ce dont on pourra se rendre compte
dans quelques annes. Mais, en tout cas, nous ne saurions oublier que si
l'on veut caractriser les tendances gnrales de la population juive
d'Orient, on peut les rsumer par deux traits: les juifs allemands et
les sionistes, dont les centres s'tendent de la Roumanie  la Pologne
et de la Hongrie  l'Allemagne, sont des protagonistes de la culture
allemande et des propagateurs de la langue et, par voie de consquence,
des intrts allemands; les juifs espagnols sont des adeptes de la
culture et de la civilisation latines et,  l'heure prsente, des
disciples de la langue franaise. C'taient ces derniers qui par
Monastir et Uskub auraient pris place dans les centres commerciaux
d'Albanie; le cours des vnements changera peut-tre le sens de ce
courant; ce ne serait pas le seul cas o l'influence des puissances de
l'Europe centrale remplacerait l'influence franaise dans les parties
dtaches de l'ancienne Turquie.


NOTES DE BAS DE PAGE:

[3] C'est le judo-espagnol, avec l'alphabet Rachi, ainsi appel des
    trois premires lettres du nom de son fondateur au XVe sicle:
    Ribbi Chelomon Israch.

[4] Les Donmehs sont des judo-espagnols presque tous de Salonique,
    Andrinople et Monastir, disciples de Shabbetha-Zebi, qui se
    convertit  l'islamisme  la fin du XVIIe sicle; ils forment,
    parat-il, une secte musulmane d'une dizaine de mille mes, dont
    les adeptes ne se marieraient qu'entre eux.




CHAPITRE VIII

LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB


     De Monastir  Krchevo || L'organisation bulgare  Krchevo || De
     Krchevo  Gostivar || L'infiltration albanaise || La montagne
     Bukova et son plateau || Les villages albanais || Kalkandelem
     || La grande tki de Becktachi || De Kalkandelem  Uskub || La
     plaine d'Uskub || Les tchiflick albanais de Bardoftza et de
     Tatalidza || Uskub et son histoire rcente || La tragdie
     balkanique et les Albanais.


De Monastir, deux routes mnent  Uskub: la route de l'Est,
continuellement carrossable, traverse la plaine de Pirlep et la
Macdoine centrale; la route de l'Ouest se dtache de la prcdente,
quelques kilomtres aprs la sortie de la ville, et remonte bientt la
valle de la Semnica, puis s'enfonce dans un pays de collines dsoles
et pierreuses qui atteignent de 1200  1400 mtres entre Monastir et
Krchevo et jusqu' 1500 mtres aprs cette dernire bourgade.
L'itinraire par la montagne, s'il est plus difficile  suivre, offre le
grand intrt de couper des rgions o Albanais, Turcs, Bulgares et
Serbes se disputent le sol.

Il ne faut pas moins de treize heures sans arrt pour franchir en
voiture la distance qui spare Monastir du premier centre important,
Krchevo. Ds l'aube, mon cocher me presse de partir;  trois heures du
matin, il fouette les trois chevaux qui vont accomplir cette randonne
et les pousse au galop sur la large route qui remonte droite vers le
nord. Comme le soleil apparat  l'orient, nous croisons un peloton de
soldats turcs, dits chasseurs de bandes, commands par deux officiers
 cheval; habills de toile kaki impermable, bien chausss, marchant
d'un pas lastique et en bel ordre, le peloton a vraiment bon air; il
prsente l'aspect d'hommes entrmes, conduits par des officiers qui les
tiennent en main.

Entre Monastir et Krchevo, nous traversons cinq ou six villages et
plusieurs petits hameaux; deux d'entre eux sont turcs, les autres sont
bulgares, aucun n'est albanais; les montagnards albanais n'ont pas
atteint cette partie de pays. A Dolintzy (Dolenci sur la carte
autrichienne), nous faisons une balte un peu prolonge: partout on
moissonne, toute la population est sur pied; les hommes chargent les
gerbes sur des chariots et les apportent dans le village; des paysannes
bulgares, noircies par le soleil, les traits vigoureux, dures au
travail, les tendent dans la cour, puis les font pitiner par un cheval
qui tourne en rond autour d'un piquet; tout ce pays est grand producteur
de bl et presque partout la terre est cultive, mais seulement prs de
la route et des villages; la montagne est inculte, quelques maigres
broussailles y poussent, et les bois mmes y sont rares.

L'inscurit empche toute culture un peu loin dans l'intrieur des
terres. Les paysans de Krchevo, par exemple, soutiennent qu'ils ne
peuvent, sans risques, travailler les champs et mener patre leurs
bestiaux dans la montagne du ct de Dibra: Dibra n'est qu' douze
heures de Krchevo, et les Albanais de la valle de Dibra viennent,
disent-ils, razzier le btail et les rcoltes. Or, les cultivateurs dans
cette rgion sont gnralement de petits propritaires; il n'y a pas ou
il y a trs peu de grands domaines ou tchiflick avec fermiers; ces
paysans travaillent l'tendue de terre qu'ils possdent et ont
gnralement pour toute richesse une plus ou moins grande quantit de
btail, surtout de boeufs; si, pour tirer profit des prairies naturelles
de la montagne, ils risquent de se faire voler leurs btes, ils
prfrent y renoncer.

Aprs avoir franchi  1100 mtres environ une chane de collines, nous
redescendons rapidement vers Krchevo, situ au fond d'une assez large
valle,  500 mtres plus bas. Nous avons quitt Monastir avant le lever
du soleil et nous atteignons Krchevo comme ses derniers rayons
illuminent les premires maisons du bourg; un des souvarys de mon
escorte s'est port en avant pour annoncer mon arrive, et devant le
presbytre orthodoxe bulgare, l'conome Terpo Popfsky, l'archimandrite
et les principaux Bulgares m'attendent et me reoivent. Une chambre fort
convenable est prpare au presbytre et, avec les notables de
l'endroit, je m'entretiens de la situation du pays.

Krchevo est un gros bourg de 1200 maisons environ. Les trois quarts sont
turques et le dernier quart bulgare; avant les guerres, six seulement
taient serbes, une roumaine et vingt-cinq valaques; ces Valaques sont
des commerants venus de Perlep, ils se disent grecs et connaissent
cette langue, mais toutefois parlent le bulgare mme en famille. Les
Bulgares ont fait ici un gros effort de propagande et d'organisation:
alors qu'il n'y a qu'une cole turque, on compte  Krchevo deux coles
primaires bulgares et trois classes de gymnase avec dix professeurs. Le
bourg est en effet le sige d'une mtropolie exarque, depuis que
l'vque bulgare de Dibra a fix ici sa rsidence, et il est visible que
c'est l'vch qui est le centre d'action et de lutte. Il n'est pas
exagr d'affirmer que le clerg orthodoxe bulgare, dpendant de
l'exarque de Constantinople, tait et demeurera une milice, dont il faut
chercher l'inspiration nationale  Sofia. Ce clerg forme une hirarchie
fortement constitue dont les degrs sont les suivants: le chef suprme
est l'exarque, qui nomme tous les vques et de qui ceux-ci dpendent
directement; il n'y a pas d'vques suffragants, ni d'archevques; tous
ont le titre de mtropolite, et si on les divise en deux classes, cette
division n'a d'intrt que pour le traitement: les vques de premire
classe sont ceux rsidant dans les anciennes capitales de vilayet, 
Uskub, Monastir et Andrinople; les vques de deuxime classe se
trouvent  Okrida, Vels, Strumiza, Nevrocope et Dibra, ce dernier ayant
sa rsidence  Krchevo. Le gouvernement turc n'avait pas consenti 
l'accroissement du nombre de ces vques, malgr les demandes des
Bulgares; presque tous se trouvent aujourd'hui sous la suzerainet
serbe; que vont devenir la hirarchie, les pouvoirs, la constitution et
les biens de l'glise bulgare? c'est une des plus graves et dlicates
questions qui puissent se poser.

Dans chacun de ces diocses, l'vque a soit un adjoint, soit des
remplaants. Seul l'vque d'Uskub a un adjoint,  qui est rserv le
titre d'_episcopus_; les autres sont aids par des conomes, comme
l'conome Terpo Popfsky qui me donne ici l'hospitalit, et par les
archimandrites, qui sont les chefs de communaut. Sous leur dpendance
sont les prtres dirigeant les paroisses, les diacres et les prtres
ayant le titre de _seculari_. Tout ce clerg est form soit au sminaire
principal de Chichly  Pra, soit au sminaire d'Uskub, soit au
sminaire de Sofia, qui a le mme programme que celui de Constantinople.

Cette hirarchie stricte, cette formation, ces origines expliquent le
rle jou par le clerg dans l'histoire de la Macdoine et les ides
qu'il dfendait et qu'il dfendra demain, s'il peut continuer 
poursuivre une action politique.

Dans ces rgions mixtes, peuples de Bulgares, d'Albanais et de Turcs,
comme dans les autres parties de la Macdoine que j'ai visite de
Monastir  Salonique et de Salonique  Uskub, on pouvait partout
observer  la veille des guerres balkaniques, chez les Macdoniens se
disant Bulgares, deux tendances: les uns pensaient au rattachement  la
Bulgarie, les autres  une Macdoine autonome. Le parti socialiste
bulgare et le parti dmocrate de Sandanski taient favorables  l'ide
d'autonomie; des hommes, comme M. A. Tomoff, secrtaire de la section
bulgare de la Fdration socialiste de Salonique, me dclarait nettement
au club des ouvriers de cette ville: Nous sommes tous, socialistes et
syndicats  tendances socialistes, partisans de l'autonomie, opposs 
la sparation d'avec la Turquie et au nationalisme; les ouvriers
bulgares se groupent de plus en plus en syndicats dans les centres
importants et nous travaillons  les entraner dans la voie des luttes
sociales et  raliser sur ce terrain la fdration des divers
groupements ouvriers nationaux. Sandanski et le dput dmocrate de
Salonique, M. Vlakoff, chefs du parti du peuple, continuateurs de
l'organisation intrieure bulgare de Delscheff, aprs l'insurrection de
1903, avaient comme mot d'ordre: la Macdoine aux Macdoniens. Soutenus
par les Turcs, appuys par les socialistes, les dmocrates prenaient, 
la veille des guerres, un dveloppement assez rapide; redouts et has
par les Bulgares de l'autre parti, ils taient traits devant moi par le
consul gnral de Bulgarie  Salonique, M. Chopoff, de vendus aux
Jeunes-Turcs, de criminels de droit commun, qui se vengeaient ainsi de
la Bulgarie, parce qu'ils n'y pouvaient entrer.

En face de ces partis, les clubs constitutionnels bulgares et
l'organisation rvolutionnaire de Matoff travaillaient au rattachement 
la Bulgarie. Cette dernire organisation a pris la suite, en quelque
sorte, de l'organisation varkoviste, cre en 1903 sous la direction du
gnral Tontscheff, avec l'appui du gouvernement bulgare et du groupe
rvolutionnaire de Sarafof. Quant aux clubs bulgares, c'taient des
organisations entirement acquises  l'ide d'union avec la Bulgarie;
des hommes, comme le publiciste Rizoff, le prsident du club de
Salonique Karajovoff, prenaient leur mot d'ordre  Sofia.

Ce qui demeure intressant dans la situation nouvelle des Balkans, c'est
de constater dans quels milieux de populations trouvaient appui ces
partis adverses; les Serbes, en effet, dans ces rgions de marches
albanaises de l'Est, pourront peut-tre ramener  eux les premiers; mais
ils conserveront les autres comme ennemis irrductibles, prts 
s'allier contre eux aux Albanais. Or, les groupes socialistes et
dmocrates bulgares trouvaient leurs partisans surtout dans le vilayet
de Salonique et chez les ouvriers, employs et instituteurs de cette
rgion; il en tait de mme, quoique dans une moindre mesure, dans le
vilayet d'Uskub. Au contraire, dans le vilayet de Monastir, ils taient
presque sans force, de mme qu'avant eux l'organisation intrieure.
C'est que dans cette rgion domine un des deux lments sociaux qui
forment l'armature des partis nationalistes bulgares, partisans du
rattachement  la Bulgarie: ceux-ci se composent de toute la
bourgeoisie, avocats, mdecins, hommes d'affaires, publicistes,
tudiants, et du clerg orthodoxe bulgare: les uns et les autres ont
pris contact avec Sofia et ont gard ce contact; beaucoup de leurs amis,
parents ou relations, ns en Macdoine, ont fait carrire en Bulgarie,
et ainsi mille liens les rattachent au royaume. Or, dans toute cette
rgion de Monastir  Uskub, les populations bulgares se groupent autour
d'un clerg nombreux, actif, tenu en main, qui partout poursuivait sa
propagande bulgare.

Tel est l'obstacle auquel les Serbes vont se heurter. Il est d'autant
plus redoutable qu'ils n'ont presque aucun lment ethnique sur lequel
ils puissent s'appuyer, si ce n'est sur des paysans slaves incultes,
dont la conscience nationale ne s'est affirme bulgare qu' la suite
d'une intense propagande du royaume.

Dans le milieu dans lequel je me trouve  Krchevo, il est visible que
tous les Bulgares prennent leur mot d'ordre auprs de l'vque et de ses
reprsentants; et ceux-ci ne cachent point leurs sympathies pour la
Bulgarie. Us m'expriment leurs griefs: et ce sont des dolances contre
tout et contre tous que je reois de ces hommes, bien rsolus  tout
faire et tenter pour, un jour venu, assurer leur rattachement  la
grande Bulgarie, vers laquelle ils tournent les yeux. Un instant leur
rve a paru se raliser. Mais quel rveil et quelle stupeur! Du
dominateur turc, ils ont pass aux Serbes, prix des fautes des
gouvernements et des exigences des grandes puissances.

       *       *       *       *       *

Si, entre Monastir et Krchevo, les Albanais n'ont pas encore install de
village, la situation change compltement  partir de Krchevo; la raison
en est d'ailleurs facile  trouver. Krchevo est situe  la hauteur de
Dibra; la route de Krchevo  Gostivar, que je vais suivre, est  peu
prs parallle  la valle de Dibra, o coule le Drin noir; de l'une 
l'autre, la distance  vol d'oiseau varie de 35  45 kilomtres; Dibra
n'est spar d'o je suis que par une chane de 1 200 mtres d'altitude
au maximum, un peu plus au nord, qui s'panouit, s'largit et s'lve;
deux sentiers suivent, l'un, au sud, le cours de l'Ibrova, qui prend sa
source  quelques kilomtres de Dibra et passe non loin de Krchevo, et
l'autre, au nord, le cours de deux affluents du Drin noir et du Vardar,
dont les eaux s'coulent de chaque ct de la montagne de Mavrova, ainsi
ligne de partage des eaux entre l'Adriatique et l'ge. Ces passages
rendent l'infiltration facile; la rgion peuple de Dibra, de sa valle
et de ses montagnes a dvers les Arnautes, depuis quelques annes, tout
le long de la route que je suis.

Au sud de Krchevo au contraire, les montagnes s'paississent, la valle
du Drin devient une gorge sans population et la voie de passage est
rejete vers Struga et Okrida, par o les Albanais se sont avancs
lentement.

De Krchevo  Gostivar, la distance peut tre parcourue en huit heures de
cheval; la route s'arrte deux heures aprs le dpart de Krchevo, au
pied de la montagne Bukova; nous avons trouv non sans une peine infinie
des chevaux et des selles espagnoles, et l'officier de gendarmerie Azim
Effendi m'a prt une forte escorte; nous traversons en effet des lieux
qui ont mauvaise rputation: la montagne Bukova dresse  1 400 mtres
environ un large plateau couvert de cailloux et de broussailles, loign
de tout grand centre, spar par une longue suite de chanes des plaines
de Macdoine et n'ayant d'autre communication naturelle que la valle de
Vardar  une douzaine de kilomtres au nord; aussi, au beau temps des
grandes insurrections macdoniennes, tait-ce ici le quartier gnral
des rvolutionnaires bulgares. Les troupes rgulires ne pouvaient venir
les pourchasser qu' grand'peine et taient  l'avance signales.

Aprs une assez pnible monte, nous voici au sommet de la montagne;
c'est un dsert de roche o je range mon escorte; les silhouettes se
dcoupent sur le ciel et, au loin, spare par un large et profond pli
de terrain, la ligne des montagnes, qui dominent la valle de Dibra,
coupe l'horizon. Nous nous enfonons sur le plateau et mes souvarys, par
habitude, rectifient la position, se divisent en peloton d'avant,
d'arrire et de centre et, prts  tirer, couchent le fusil sur la
crinire de leurs chevaux. Ce plateau est coup de mille plis, o les
broussailles assez paisses par endroits et une herbe courte donnent aux
btes une maigre nourriture. Rien n'tait mieux choisi en vrit que
ces lieux comme rendez-vous de rvolutionnaires, et il n'est pas
tonnant que le repaire bulgare ait rempli merveilleusement son rle.

Mais ceux que les Turcs n'ont pu vaincre par la force ont t repousss
pacifiquement ou  peu prs par les paysans albanais. La montagne Bukova
est aujourd'hui situe en pays albanais; entre Krchevo et Gostivar, un
seul village est encore bulgare, tous les autres sont albanais; autour
de la montagne j'aperois quelques fermes isoles, je croise quelques
hommes: tous sont des Albanais; nous descendons vers la valle de
Gostivar, le sentier est abrupt et pnible, mais pittoresque; une petite
rivire qui va rejoindre le Vardar  Gostivar bondit de roche en roche,
forme des cascades, entretient une Agrable fracheur sous les beaux
Arbres qui couvrent ce versant; au bas de la descente quelques maisons
sont construites le long du torrent; ce sont des Albanais qui nous y
offrent l'hospitalit; le chemin devient route, suit la rivire; les
terres cultives donnent un mas superbe et du bl en abondance, qui
n'est pas encore partout fauch; sur la route, ce sont encore des
Albanais que nous croisons.

L'un d'eux est accompagn de sa femme  cheval, tandis qu'il la suit 
pied; du plus loin qu'il nous voit, il se prcipite, essaie de trouver
une issue pour cacher son pouse, cependant soigneusement voile; mais
la route passe en tranche; il court trouver un peu plus loin un terrain
o il pourra faire fuir le cheval; malchance! une haie paisse rsiste 
tous ses efforts; il est rduit  tourner le cheval et la femme face au
foss de la route et, tout en tenant la bte par la tte,  se placer
entre elle et nous; nous passons sans paratre les voir, selon le mot
d'ordre;  quelques pas je les photographie, mais c'est sans qu'il s'en
doute que je commets ce qu'il regarderait comme un attentat  l'honneur
fminin.

Au dbouch des valles montagneuses du Vardar et de son affluent le
Padalichtar, Gostivar dissimule derrire des rideaux d'arbres, dans la
plaine d'alluvions, ses mille maisons. Il est devenu depuis quelques
annes un centre important presque entirement albanais; les neuf
diximes des habitants sont arnautes, le reste bulgare, avec quelques
Serbes et quelques Turcs. On accde  la ville par un large pont de
bois sur le Vardar; au del, un jardin public tend ses ombrages et des
arbres de belle venue entourent toutes les maisons; aussi, malgr
l'aspect assez misrable des masures, la bourgade a-t-elle un caractre
assez plaisant;  la tombe du jour, nous croisons plusieurs Albanaises
svrement encloses dans des robes noires et des voiles blancs qui leur
ceignent la tte et la figure et tombent jusqu'aux genoux.

Nous arrivons chez un des notables de la ville, Kiamil bey, le bey le
plus influent de Gostivar, qui groupe autour de lui tous les grands
propritaires albanais et qui d'ailleurs tait assez hostile aux
Jeunes-Turcs, mais il est en ce moment absent; un autre, Yachar bey, est
au contraire  son tchiflick et je me rends chez lui; sa maison est prs
de la ville et prsente l'aspect d'une de nos demeures de village: c'est
un btiment  un tage, le toit est recouvert de tuiles, les fentres
tout ordinaires; si banale est l'habitation, singulirement typique est
l'homme. Je suis reu par Yachar bey en personne et son fils Azam bey.

Yachar prsente l'aspect saisissant d'un patriarche des ges reculs:
il dit avoir quatre-vingt-dix ans, mais dresse sa haute et droite taille
avec fiert; son corps rest mince donne une singulire impression
d'ossature puissante, recouverte d'un solide parchemin; sur ce grand
corps, une tte d'aigle au nez fortement arqu vous fixe de ses yeux
noirs, o la flamme de la vie brille toujours; il est vtu d'une grande
robe de laine blanche qui tombe jusqu'aux pieds; il s'enveloppe dans un
manteau noir ou le laisse tomber autour de lui sur le banc o il est
assis; les pieds restent nus, et un turban blanc nou autour de la tte
termine la silhouette trange. Les mains tiennent un chapelet aux grains
normes et le font couler entre les doigts. C'est toute l'Albanie
d'autrefois qu'on croit voir en cet homme, l'Albanie ardente et sauvage,
primitive et rude, ne connaissant que ses coutumes, les dfendant
prement et capable en tout d'une vigueur singulire.

A ct d'Yachar, voici Azam: c'est l'Albanie de demain; le bey
d'outre-tombe regarde le bey moderne et le comprend mal; la civilisation
gagne peut-tre  la transformation, mais le pittoresque, la couleur
locale y perdent et sans doute aussi avec eux disparaissent les
traditions centenaires; Azam est vtu  l'europenne d'un veston frip
et trop troit; un faux col trangle si bien son cou qu'il faut laisser
un de ses cts libre; des bottines enserrent ses pieds, mais le font
souffrir et il les laisse dboutonnes; il porte le fez, et dans cet
accoutrement il figure le progrs.

Je cause avec lui de ses terres; il me vante leur excellence; la
fertilit de ses grandes proprits, en partie situes dans la large
valle d'alluvions du Vardar qui s'ouvre  Gostivar, est prodigieuse:
bl, mas, orge, haricots, fruits, vigne, il cultive tout et tout pousse
en abondance; ces produits, comme aussi une certaine quantit de ceux de
la rgion de Krchevo, qui n'est qu' huit heures d'ici, et de Dibra, qui
est loign de douze heures[5], se groupent  Gostivar et s'expdient
sur Uskub; le transport se fait par charrettes, au prix de 20  23
piastres en t et de 30 piastres en hiver pour 100 ocres[6]; aussi tous
les beys attendent-ils avec impatience la construction du petit chemin
de fer sur route  voie troite dont on parle pour relier Uskub 
Kalkandelem et Gostivar.

       *       *       *       *       *

La construction du chemin de fer sur route de Gostivar  Kalkandelem ne
sera pas difficile, car on ne saurait trouver voie plus rectiligne
pendant 25 kilomtres d'affile, longeant le cours du Vardar entre deux
ranges de collines. C'est dans une voiture du pays que je franchis
cette distance, c'est--dire sur une planche surmonte d'une bche
perce de deux trous de chaque ct et porte sur quatre roues; au grand
trot des petits chevaux, nous pntrons, la nuit tombante,  Kalkandelem
ou Tetovo et nous nous rendons aussitt  la grande tki des Becktachi,
situe  dix minutes de la ville, o une large hospitalit nous est
rserve.

Cette tki est le centre de l'ordre musulman des Becktachi pour toute
l'Albanie; car celle de Koniah vit surtout par les traditions du pass,
nes au temps o, jusqu'au sultan Mahmoud, les Becktachi jouaient un
grand rle  la Porte et o les ministres taient choisis parmi eux.
Aujourd'hui que l'ordre est devenu de fait un ordre national albanais,
la grande tki de Kalkandelem devait prendre une importance
considrable; avec la souverainet serbe, tout va changer, d'autant que
les succursales d'Ipek, de Diakovo, de Prizrend, sont tombes sous la
mme domination; sans doute le centre va migrer vers El-Bassam, d'o il
pourra diriger les grandes tkis du sud de l'Albanie chez les Toscs,
dont les terres et les richesses sont des plus importantes.

Cinq corps de btiments composent la tki de Kalkandelem: l'un d'eux
est rserv aux htes de passage, un aux moines, un aux animaux, un sert
d'entrept, le dernier est la tki proprement dite, o les tombeaux de
saints sont l'objet du culte des fidles et des soins des derviches. Le
chef est absent; son remplaant est un derviche vnrable, dont la barbe
de fleuve couvre de sa blancheur toute la poitrine; il porte un pantalon
 l'europenne serr dans une large ceinture, o sont passs pistolets
et poignards; une chemise de flanelle grise et un long gilet de laine
compltent son habillement. Les autres derviches, tous albanais, qui
travaillent aux rcoltes ont l'aspect singulirement vulgaire. La tki
est administre par un bey, conome du monastre, que j'ai rencontr au
congrs albanais d'El-Bassam. C'est lui qui dirige vraiment le couvent,
au point de vue temporel, qui prend soin des terres et des produits, et
en assure la vente.

Dans le btiment des htes, il m'offre l'hospitalit; la grande pice du
premier tage donne sur la cour intrieure pleine de verdure; le long
des portiques courent des branches de vigne et pendent de beaux raisins
dors; aux piliers de bois des plantes grimpent, et, autour de chacun
d'eux, un jeu de planches supporte des vases de toutes dimensions o des
fleurs mettent les coloris les plus varis; le soir tombe; dans
l'atmosphre paisible, les dernires clarts du soleil rougissent de
lgers nuages, comme des flocons dors; le parfum des fleurs du portique
monte par la fentre ouverte, et l'odeur des foins qu'on a coups autour
de la tki se mle  la senteur des roses, des hliotropes de l'herbe
que l'on vient d'arroser et de mille plantes odorifrantes. Dans la
vaste chambre, des boiseries et une banquette courent tout autour des
murs;  terre a t prpar un matelas et des draps recouverts d'toffes
de soie aux couleurs vives; c'est ici que je vais passer la nuit, quand
nous aurons dn. Le bey fait apporter une table et m'invite  apprcier
l'excellence de la cuisine du couvent: tour  tour nous sont servis une
soupe o trempent des viandes diverses, des canards rtis, des
aubergines fort bien apprtes et des poires; je le flicite sur la
perfection des mets et lui dis en riant qu'il n'y a que dans les
monastres qu'on puisse manger convenablement dans les Balkans, opinion
 laquelle il se range aussitt.

Le lendemain est jour de march et je ne manque pas de m'y rendre; la
plus grande animation rgne dans les rues de la ville; il y a foule dans
le centre o les marchandes talent des deux cts de la rue leurs
produits; les villageoises musulmanes et chrtiennes sont accroupies 
terre cte  cte, leurs marchandises tendues devant elles sur un grand
linge  mme le sol; elles se rangent par spcialits; voici celles qui
vendent des toffes files et brodes  la main, des mouchoirs, des
voiles, des turbans, des gilets, des chemises de laine blanche, des
serviettes; celles-ci ont de beaux bolros albanais tisss d'or, de
fabrication ancienne, dont elles se dfont; d'autres apportent les
produits de leurs champs, des fruits de toute sorte, des poires, des
raisins, des melons, des pastques; dans un angle de la grande place
c'est le march du bl, des haricots et de la farine; ailleurs,
l'acheteur trouve les mille ustensiles d'usage courant que des
colporteurs des deux sexes amnent d'Uskub; ici, ce sont tous les objets
utiles  la culture; l, les armes et les couteaux, ceux d'autrefois et
ceux d'aujourd'hui, la pacotille de l'Europe centrale ou les beaux
pistolets de cuivre incrust.

Dans les rues, c'est un tohu-bohu de gens de la ville et des environs,
venant les uns pour vendre, les autres pour acheter; ce sont des
conversations, des reconnaissances, des cris, des disputes; on
s'interpelle, on se coudoie, on se salue, on se heurte et on passe non
sans peine. Voici des charrettes de paysans qui arrivent ou partent;
sous les bches des voitures des objets de toute sorte sont amoncels,
et les attelages de boeufs ou parfois de buffles tirent dru vers la
plaine d'Uskub ou la valle de Tetovo et de Gostivar.

Ncessit fait loi, et ces Albanaises si svrement voiles et
enroules dans leurs toffes blanches et noires doivent laisser voir
leur figure et dnouer leurs voiles pour vanter leurs produits 
l'acheteur et conqurir sa clientle sollicite de toute part.
Villageoises bulgares et albanaises, chrtiennes et musulmanes
l'attendent et le cherchent au milieu de la foule bariole qui passe.
Vieux Turc basan, portant un turban de diverses couleurs, Albanais
svelte au polo blanc, Bulgare rude coiff d'un fez, femmes aux vtements
de couleur rays et aux claires blouses, porteurs d'eau dont les
immenses madriers encombrent la rue, paysannes  la tte coiffe d'un
fichu multicolore et au corps enroul de grossire toffe brune, jeunes
Serbes portant des paniers de marchandises ou choisissant des
colifichets, villageois albanais  la culotte blanche et au gilet brod,
tout ce monde emplit de gat a ville et les couleurs chatoient sous le
clair et doux soleil de septembre.

La varit des types montre la diversit des nationalits qui habitent
la rgion; mais ici encore les Albanais ont peu  peu conquis le
terrain, acquis les villages, et conquis la majorit dans la ville; 
Kalkandelem, sur 5 000 maisons, on en comptait,  la veille des guerres,
3 000 environ albanaises, 1200 serbes et 800 bulgares; un club y avait
t organis sous le nom de Club international, mais il tait devenu de
fait albanais; d'aprs les renseignements recueillis ici, sur 100
villages du Kaimakanlik ou sous-prfecture de Kalkandelem, 68 sont
albanais, le reste bulgare et serbe, surtout bulgare; dans la rgion de
Gostivar, sur 60 villages, 40 sont albanais, le reste bulgare et
quelques-uns serbes; depuis dix ans les Albanais ont fait des progrs
incessants et les Slaves ont us leurs forces  lutter entre eux.

Selon l'intensit de la propagande, tel village passait du bulgarisme
au serbisme et rciproquement; il semble que dans cette valle du
Vardar, les races slaves mlanges sont ballottes entre les
nationalits,  tel point qu'il est bien difficile de les rattacher 
l'une d'elles d'une faon trs nette; aussi y a-t-il de grandes chances
pour que la domination serbe, dans cette partie de la Macdoine jusqu'au
fond de la valle de Gostivar, soit accepte sans autres obstacles que
ceux que pourront lui crer les Albanais descendant de leur montagne.

De mme que le centre du mouvement albanais est ici la tki des
Becktachi, de mme que les agents du serbisme  la veille des guerres
taient des archimandrites et des matres d'cole, de mme c'est le
couvent de Lechka qui est le foyer de la propagande bulgare; ce
monastre, dit de Saint-Athanase, domine d'une centaine de mtres la
valle du Vardar,  une heure au nord de Kalkandelem; des eaux minrales
y jaillissent et de grandes terres fertiles l'entourent.

C'est vraiment l'une des phrases les plus souvent rptes dans tout ce
voyage par mes htes que celle vantant la fertilit de leurs champs, et
on ne saurait douter de ce que pourra produire un tel pays sagement
administr: bl, mas, haricots, fruits, vignes, chtaignes, tout pousse
en abondance et en force. La tranquillit assure, des moyens commodes
de circulation tablis permettront une mise en valeur remarquable de ces
terres bnies; aujourd'hui, ces moyens de circulation sont constitus
par des charrettes pour les produits et des voitures du pays, ou ce
qu'on appelle ici des phatons (nous dirions des victorias), pour les
personnes: de Kalkandelem  Uskub il faut au moins cinq heures de
voiture; les marchandises paient de 6  15 piastres[7], selon l'poque
de l'anne, par 100 ocres; les personnes 15  25 par personne pour des
voitures ordinaires, o l'on est entass huit assis  la turque sur une
simple planche; quant  un phaton, il constitue un vritable luxe et il
faut assurer au voiturier 4 medjidi en t et 5 en hiver.

       *       *       *       *       *

La route entre Kalkandelem et Uskub est constamment parcourue par des
attelages de paysans ou de citadins; elle est en assez bon tat et fort
pittoresque; entre les deux villes, le Vardar dcrit un coude vers le
nord, comme s'il allait traverser le dfil de Kacanik; la route coupe
la montagne par des dfils verdoyants pour gagner en droite ligne la
mtropole; sur les hauteurs, une suite de monastres tous bulgares
surveillent la plaine et servent de lieu de villgiature pendant l't
aux habitants des deux villes; aux alentours, les terres sont bien
cultives et un btail abondant broute les prairies environnantes.

Bientt nous arrivons dans la plaine o Uskub est bti; un cirque de
montagnes l'encadre et, au premier plan, une trs antique mosque est
tout ce qui reste du vieil Uskub d'antan; Ussincha[8] est son nom; une
vieille demeure donne asile  un gardien et le minaret de la mosque
marque de loin au voyageur l'emplacement de la ville disparue. Uskub a
t report  une heure de voiture au centre de la plaine; tous les
villages se cachent au pied du cirque de montagnes, dans les replis des
collines, au flanc des hauteurs; les maisons y sont agglomres et les
rives du Vardar n'en portent presque aucune; quelques grands tchiflik et
quelques fermes sont les seuls btiments qu'on rencontre au milieu des
champs mis en cultures de la plaine d'Uskub.

Pour me rendre compte de ce que sont les grands domaines dans cette
rgion et du rle qu'y jouent les Albanais, j'en visite deux des plus
importants, celui de Bardoftza et celui de Tatalidja. Le premier est la
proprit de Rechid Akif pacha, bey albanais, de la famille d'Avzi
pacha, le premier pacha venu  Uskub; nous pntrons dans un vritable
chteau fodal, form de trois corps de btiments successifs, le premier
pour les serviteurs et le btail, le second pour le selamlik, le
troisime pour le haremlik; une large terrasse vitre au premier tage
du selamlik permet de jouir de la vue de la plaine; de grandes pices
ornes de fresques naves prsentent un aspect seigneurial; des bains
mme y sont amnags et l'on semble attendre un hte toujours absent;
ces btiments sont entours de murs normes percs de meurtrires; sept
koul ou tours en dfendent les approches; c'est une vraie forteresse.

L'intendant me fait visiter les lieux: le matre est propritaire de 20
000 dolums; cinquante fermiers en dpendent et partagent par moiti les
rcoltes avec le bey; ils cultivent le bl, le riz, le mas, l'orge, les
haricots, les fruits, le tabac, l'opium; chaque paysan a sa maison et
ses bestiaux et il reste sa vie durant sur la terre, en en transmettant
l'exploitation  ses descendants. Bardoftza est certainement de toutes
les demeures de bey, celle qui prsente l'aspect le plus imposant; c'est
un chteau princier, mais vide et froid.

Tatalidja est moins grandiose; le propritaire est aussi un Albanais,
Kiany bey, fils de Gaby bey; l'intendant, Albanais galement, est loin
d'avoir l'allure de celui de Bardoftza: c'est un rude paysan qui mne 
la baguette les Bulgares, hommes et femmes, qui sont au travail. Au
milieu d'une large cour, le haremlik dresse ses tages, que domine une
terrasse couverte; devant la cour, une suite de hangars abrite des
taudis, o vivent les paysans. Je demande la permission d'en visiter un:
je descends dans une sorte de cave; sur la terre, quelques pierres
supportent des ustensiles; des murs en terre battue sparent cette
habitation de la voisine; dans un angle, un carr de terre surleve est
couvert d'un peu de feuillage: c'est le lit; aucun foyer n'est amnag;
le feu brle  mme le sol, entre deux pierres; au toit  travers les
planches, un trou laisse fuir la fume; aucune fentre n'est pratique;
la porte basse, par laquelle je suis entr, est la seule ouverture.
J'examine les objets qui garnissent le logis; on peut les dnombrer
facilement: un escabeau, deux nattes, un rcipient, un balai, des
jarres pour l'eau, et c'est tout. Sur une grosse pierre, comme sige,
l'homme et la femme sont assis; ils portent des vtements en guenilles,
les pieds sont nus, la face crie la misre et la brutalit; ce sont les
paysans bulgares du grand propritaire.

Dans le champ en face, les gerbes de bl sont accumules par centaines;
un cheval les bat, des femmes apportent le bl et remportent la paille;
l'intendant dirige tout ce monde et ne laisse de rpit  personne.

Ainsi, dans ce contact entre Albanais et Bulgares, les premiers
profitaient de maints avantages; dans les rgions o la grande proprit
tait rare et la petite nombreuse, comme dans celles de Gostivar ou de
Kalkandelem, les villages albanais s'infiltraient peu  peu entre les
villages slaves, les repoussaient, entouraient la ville; puis, les
Arnautes pntraient dans la ville, s'y dveloppaient et peu  peu le
pays devenait albanais. Dans les rgions plus lointaines, o la grande
proprit tait tendue, le propritaire du tchiflik et son intendant
taient des Albanais, et ils tenaient sous leur pouvoir la population
slave des paysans fermiers. La domination serbe dans le nord, comme la
domination grecque au sud, en pire, va se trouver aux prises avec ces
graves questions sociales, et les rsoudre ne sera pas une des moindres
difficults du nouveau rgime.

Tandis que nous gagnons Uskub, point de dpart initial et terme de ces
longs voyages, je songe  tous ces problmes que pose aujourd'hui, si
angoissants, la victoire serbe. Au centre de la plaine, les maisons de
la ville s'tendent sur la rive gauche du Vardar; sur la rive droite,
quelques btiments escaladent la colline d'Uskub, au sommet de laquelle
des casernes tiennent la ville, selon l'usage turc, sous la domination
de leurs fusils.

Devant le konak, un fourmillement d'hommes et de btes, des voitures et
des paniers, des produits amoncels et des hottes garnies occupent la
large place du march, o les gens  cet instant ne pensent qu' leurs
achats et  leurs ventes.

Cependant, sur ce terre-plein et dans ce palais, que de faits se sont
drouls jadis et hier; quelle histoire plus mouvemente que celle de
ces six dernires annes! Je me reporte  mon premier voyage avant la
rvolution jeune-turque: le Serbe ne comptait plus, chacun prdisait la
fin d'une race; le Bulgare s'apprtait  tendre son pouvoir sur toute
la Macdoine; l'Albanais prtendait tre le successeur du Turc, du droit
de la force et de celui de l'hritier dsign. La lutte s'exaspre; les
bandes dchirent le pays; puis la rvolution clate; dans la stupeur
tous croient au triomphe,  la dlivrance,  la victoire; chacun sur
cette place embrasse son voisin, pensant que ses dsirs sont combls.

Mais une fatalit extraordinaire veut perdre la Turquie; par une folie
trange, elle brise la seule force qui soutenait sa domination en
Macdoine: le Turc combat l'Albanais; c'est la fin: le nationalisme turc
a fait la rvolution, le nationalisme turc a perdu la Turquie d'Europe;
les Arnautes quatre annes durant rsistent, guerroient, reculent,
reviennent, et au jour favorable entrent victorieux sur cette place du
Konak, o ils installent leur chef. Ce n'est pas pour longtemps: la
premire guerre balkanique clate; les Serbes poussent jusqu' Monastir
leurs armes victorieuses, puis arrtent l'attaque bulgare et
s'installent dans cette Macdoine centrale du lac d'Okrida  Monastir
et  Uskub, que, depuis le nouveau sicle, Albanais et Bulgares se
disputaient. Tel est la fin de ce troisime ou quatrime acte, qui s'est
jou en l'an de grce 1913.

Peut-tre ne sera-t-il pas le dernier de la tragdie balkanique:
Albanais et Bulgares s'y emploieront en tout cas.


NOTES DE BAS DE PAGE:

[5] Les Serbes termineront cette anne la construction d'une route
    qui permettra d'aller facilement de Gostivar  Dibra.

[6] 23 piastres font ici 1 medjidi, soit 4 fr. 20 et 100 ocres font
    un peu plus de 100 kilos.

[7] Comptes 123 piastres  la livre.

[8] Hussein Sah, dit la carte autrichienne.




CHAPITRE IX

CONCLUSION

L'ALBANIE AUTONOME ET L'EUROPE


     La question d'Orient et la question albanaise || La force du
     sentiment national albanais || La politique d'Abdul-Hamid et
     l'expansion de la nationalit albanaise || La vie politique
     internationale de l'Albanie: son importance dans l'quilibre
     diplomatique du vieux monde || La vie politique intrieure de
     l'Albanie || La rsurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule
     ou Pologne?


La question d'Orient a mille aspects, et l'un d'eux est aujourd'hui la
question albanaise; les autres problmes soulevs par les guerres
balkaniques ne sont peut-tre pas rsolus, mais toutefois leur solution
dfinitive ou provisoire parat reporte  quelques annes; ils vont
sommeiller jusqu' la prochaine crise; la question albanaise est au
contraire pressante, aigu, et de bons esprits croient que sa
liquidation n'ira pas sans trouble, ni sans imprvu.

Je voudrais, en quelques pages, montrer comment cette question se pose
en 1914, quels sont ses origines, ses lments, et quels essais de
solution pourraient lui tre apports.

       *       *       *       *       *

On dit communment en France que l'Albanie est le fruit d'une invention
diplomatique de l'Autriche-Hongrie, que l'Europe divise a laiss faire
celle-ci pour maintenir le concert des grandes puissances et que Vienne
n'a vu dans cette cration qu'un moyen de garder une partie de
l'influence qu'elle exerait dans les Balkans. L'Autriche-Hongrie serait
ainsi l'auteur responsable de la question albanaise.

Pour bien juger les faits, il faut faire le dpart entre les difficults
dont la diplomatie du _Ballplatz_ est l'origine et celles qui tiennent 
la nature des choses, je veux dire  l'existence d'une nationalit
albanaise. Des esprits simplistes s'imaginent que si l'on avait laiss
aller les vnements, si la Serbie, le Montngro et la Grce avaient pu
en toute libert se partager l'Albanie, le dpeage d'une nouvelle
Pologne aurait t accompli sans consquences internationales. C'est
compter sans son hte; pour la tranquillit future et l'avenir
conomique de ces trois tats balkaniques, dont je dsire vivement la
prosprit et la grandeur, je me flicite qu'une circonstance trangre
les ait dlivrs de ce prsent de Nessus.

Je sais bien que Serbes, Grecs ou Montngrins ne veulent pas entendre
raison, quand j'ai l'occasion de dire  l'un d'entre eux cette vrit,
et je les en excuse: pendant trop d'annes, ils ont trop souffert de la
domination de fait des Albanais et des beys; au moment o ils allaient
enfin les traiter comme eux-mmes l'avaient t, on arrte leurs bras et
on contient leur vengeance depuis si longtemps motive. J'ai vu la
situation dans les villages  la veille des guerres balkaniques, et je
n'ignore rien des sentiments trop facilement explicables des chrtiens
orthodoxes. Mais il ne s'agit point ici de sentiments. C'est l'avenir et
le dveloppement de ces tats qui est en jeu, et j'affirme seulement que
ni la Serbie ni la Grce ne sont assez riches, assez prospres et assez
fortes pour braver le sentiment public international et jouer au Germain
en Posnanie, non plus que pour user leurs ressources  noyer des
rvoltes dans le sang,  guerroyer contre des gurillas et  pacifier
un pays traditionnellement insoumis.

Si j'avance pareille opinion, c'est que le spectacle des faits m'a
convaincu de la profondeur du sentiment national albanais. Je me
rappelle avoir lu, je ne sais o, une lettre d'un correspondant de
journal qui affirmait l'inexistence de la nationalit albanaise, et il
tayait sa dmonstration sur le fait que les Albanais se trouvent
diviss sur la plupart des questions;  pareille objection, quelle
nationalit subsisterait?

Qu'entre Albanais de profonds dsaccords existent, qui l'ignore? mais le
seul point intressant est de savoir s'ils se sentent tous Albanais et
si tous rejettent une domination qu'ils tiennent pour trangre; or,
soyez sr que mme Ismal Kemal et Mgr Primo Dochi, quand ils reoivent
des concours de l'Autriche, savent et sentent qu'ils emploient les mmes
moyens que Cond, recevant secours des Espagnols contre Mazarin, ou les
rvolutionnaires mexicains attendant des armes des tats-Unis contre le
prsident au pouvoir; c'est prcisment une des plus vives impressions
de mon voyage en Albanie que le souvenir de la force du sentiment
national albanais dans toutes les rgions du pays.

Je dirai mme que de tous ces nationalismes, qui ont survcu  la
conqute turque et que la force impondrable des ides a ranims au XIXe
sicle, l'Albanais est le plus remarquable. Tous sont reconnaissables 
un seul caractre, qui n'est ni la langue, ni la tradition, ni
l'histoire, ni la religion, mais la conscience nationale; langue,
tradition, histoire, religion servent  la former,  la conserver, 
l'accrotre; mais le sentiment personnel est seul dcisif: qui se sent
Serbe est Serbe, mme s'il parle bulgare, si son pre se disait bulgare,
si son village tait jadis sur le territoire des anciens tzars de
Bulgarie, s'il va  l'glise de l'exarque.

Or, quels sont ces nationalismes des Balkans? Du turc, du grec, du
bulgare, du serbe, il suffit de rappeler le nom. Les Valaques aux
origines incertaines sont trop dissmins pour qu'ils aient la
possibilit matrielle de constituer un tat; quant aux juifs, si nous
tions encore au temps des villes libres et des rpubliques marchandes,
Salonique serait la Hanse de la mer ge sous le gouvernement des juifs
espagnols de culture franaise; mais ce temps a pass et ils se
contentent d'tre les grands banquiers de l'Orient et les intermdiaires
de la Macdoine et de l'Occident.

Il y avait aussi dans l'ancienne Turquie d'Europe des villages slaves,
sans dnomination nationale prcise; longtemps ils n'ont t ni serbes,
ni bulgares, parlant le slave de Macdoine, pratiquant l'orthodoxie, et
s'affirmant simplement Slaves; la propagande violente des Serbes et des
Bulgares pendant les vingt dernires annes a ballott ces villages du
serbisme au bulgarisme; en fait, toutefois, la conversion aux ides
nationales bulgares a t la plus frquente; chacun l'explique  sa
manire: les Bulgares et leurs amis disent qu'en Macdoine le fond de la
race est bulgare; c'est possible, mais quelle affirmation difficile 
prouver! Dans ces pays o tous les peuples ont laiss des alluvions
successives, dans ces territoires qui ont connu les empires les plus
varis, si on raisonne sur la race et sur l'histoire, on entre dans
l'insoluble.

En ralit, l'extension de la nationalit bulgare en Macdoine est due 
ce que les Slaves de Bulgarie ont fait plus longtemps que ceux de Serbie
partie de l'empire ottoman, qu'ils y ont poursuivi une propagande du
dedans, qu'ils taient mieux situs gographiquement, qu'enfin et
surtout les Bulgares sont ns d'un mlange de Turcs et de Slaves qui a
produit le rsultat que l'on sait: un peuple aux immenses qualits et
aux immenses dfauts, solide, rsistant, travailleur, acharn,
opinitre, homme de fond, paysan excellent avec lequel on peut compter
et btir, se battre et conqurir, puis tenir et organiser; mais un
peuple brutal, sans dlicatesse ni finesse, incapable de comprendre un
accord et une concession, cruel et rude, aussi antipathique  l'homme
qui n'entre en relation avec lui que pour son plaisir que hautement
estim de qui prend contact avec ce peuple pour travailler en commun.
Avec ces qualits et ces dfauts, comment les Bulgares n'auraient-ils
pas fait triompher en Macdoine leur propagande au dtriment des Serbes?

Toutes ces nationalits, qu'on veuille bien le remarquer, ont t
conserves durant les sicles de la domination turque par la religion;
la religion a t le filtre magique qui a empch la destruction du
sentiment national; qui l'a abandonne a perdu en mme temps l'esprit
national; qui s'est fait musulman, et notamment la plupart des grandes
familles slaves au temps de la conqute, a pous les sentiments
patriotiques du vainqueur. Dans le creuset de la religion de Mahomet,
l'esprit national s'est vapor.

Or, au creuset de l'islam, la nationalit albanaise seule en Turquie
d'Europe ne s'est pas fondue; des Albanais, les uns sont demeurs
chrtiens, la majorit est devenue musulmane; mais le musulman albanais
est rest albanais, seule exception dans les Balkans  l'adage que les
nationalits y sont des religions, et illustre exemple de la profondeur
et de la force du sentiment national albanais.

Depuis le XIVe sicle, ce sentiment national a fait ses preuves; lorsque
la mare de la conqute turque passa sur tous les peuples des Balkans,
le Slave ne paraissait plus tre qu'une dnomination, le Grec ne
semblait vivant que par la littrature et le phanar; seuls le Juif et
l'Albanais maintenaient intacte leur nationalit et l'affirmaient: dans
ses montagnes o il s'tait retranch, le Shkipetar gardait sa langue,
sa conscience nationale, mme son type physique et sa race; quelques
mlanges se produisaient bien avec les Slaves dans la valle de Dibra
ou avec les Grecs en pire, mais le centre de l'Albanie restait intact;
l'Albanais restait si bien albanais et s'assimilait si peu au Turc que
les sultans se servaient d'eux pour dominer leurs autres sujets; ils
exploitaient cette diffrence de sentiment en favorisant de toutes
manires les Arnautes et en les utilisant pour les besoins de leur
pouvoir personnel et pour la domination des Turcs.

Quand, au souffle des ides nouvelles, les religions chrtiennes de
l'empire ottoman se sont mues en nationalits, la Porte s'est trouve
prive de points d'appui solides en Macdoine; en Thrace, les campements
turcs taient nombreux et suffisaient pour assurer le pouvoir de
Constantinople sur des adversaires diviss; mais dans la Macdoine, dans
l'pire, dans la Vieille-Serbie, les Turcs taient trop peu nombreux
pour constituer la force sociale ncessaire.

Avec un vritable gnie politique, Abdul-Hamid comprit que l'Albanais
devait remplacer le Turc; ds lors, sa ligne de conduite fut trace et
applique avec suite: par l'Albanie musulmane, il domina la Macdoine;
en consquence,  l'intrieur de l'Albanie, personne ne devait
pntrer, ni aucune ide moderne s'infiltrer; les tribus et les beys
recevaient satisfactions et privilges; mais toute tentative
d'organisation tait rigoureusement rprime et son auteur exil; la
division tait soigneusement cultive entre tribus, religions,
influences; on attirait  l'extrieur de l'Albanie, notamment 
Constantinople, les personnalits marquantes, on les entourait de
faveurs, et tout ce qui tait albanais s'y trouvait sous la protection
personnelle du Sultan; ceci fait, on favorisait l'infiltration albanaise
et la domination sociale des Albanais sur les trois fronts, au nord
contre les Serbes, au sud et au sud-est contre les Grecs, au nord-est et
 Test contre les Bulgares.

Aussi, le grand phnomne social en Albanie pendant les trente dernires
annes a-t-il t l'expansion des Albanais au del des montagnes qui
taient leur demeure traditionnelle; au nord, au moment de la guerre, la
conqute pacifique de la Vieille-Serbie tait presque accomplie; les
Serbes taient rejets  la frontire et mis en minorit mme 
Prichtina; la prpondrance albanaise s'affirmait dans la plaine
d'Uskub et dans la ville elle-mme;  l'est, les Albanais dbordaient le
lac d'Okrida, noyaient les cits de Struga et d'Okrida dans une campagne
albanaise et gagnaient de l'influence dans ces deux villes;  Monastir,
ils se fortifiaient chaque jour; dans le nord-est, ils conquraient de
mme sur les Bulgares toute la haute valle du Vardar et devenaient la
majorit  Kalkandelem et  Gostivar; ils poussaient leurs villages vers
la Macdoine centrale, et les ambitieux les voyaient dj entourant
Salonique; au sud, en pire, il n'en tait pas autrement. Ainsi, en un
vaste ventail, les Albanais poussaient leurs villages et leurs domaines
vers la frontire serbe, Uskub, la Macdoine centrale, Monastir, Janina
et le golfe d'Arta. L'un de leurs chefs me disait: Si Abdul-Hamid tait
rest cinquante ans encore sur le trne, la Turquie d'Europe, la Thrace
excepte, serait devenue albanaise.

La mthode d'expansion suivie par les Albanais consistait en deux
procds: c'tait la conqute tantt par les boys, tantt par les
paysans.

Dans les rgions les plus lointaines, au milieu des populations
chrtiennes, en pire ou dans la plaine d'Uskub par exemple, les
grandes proprits, les tchiflik, taient acquises ou prises par des
beys albanais; ils amenaient un intendant albanais et rduisaient sous
leur domination tout le peuple des fermiers chrtiens; ceux-ci, tenus
dans un demi-servage, taient  la merci du seigneur.

Dans les rgions proches, en Vieille-Serbie, dans la haute plaine du
Vardar, dans les plaines d'alluvions du lac d'Okrida, les paysans
Albanais venaient s'tablir en groupe; ils descendaient de leurs pauvres
montagnes, prenaient ou recevaient les terres en friches ou les terres
du gouvernement, fondaient un village, puis un autre, entouraient les
centres slaves, puis les rejetaient plus loin et continuaient leur
marche en avant. L'expulsion des villages slaves ne se faisait pas par
la force, mais par une douceur  laquelle se joignait l'appareil de la
force; l'Albanais est belliqueux, ardent, tenace et adroit; il avait le
droit traditionnel de porter le fusil. Aussi, ds qu'un village slave
tait entour de villages albanais, il abandonnait de lui-mme la
partie, tant ce voisinage lui paraissait redoutable.

Ainsi la nationalit albanaise, aprs avoir affirm sa vitalit au
cours de l'histoire, avait pris au dbut du XXe sicle une expansion
nouvelle extraordinaire.

Tel est l'tat o elle se trouvait au moment de la chute de la Turquie
d'Europe; cela laisse prsager les difficults de demain. Ce peuple
vigoureux, ardemment national, en plein essor depuis trente ans sur
toutes ses frontires, matre de la moiti de la Turquie d'Europe, on
aurait prtendu le supprimer; qui va se charger de l'opration que n'ont
pas russie les Turcs depuis cinq sicles?

Ds lors, si l'on adopte comme formule nouvelle de la politique en
Orient celle des Balkans aux Balkaniques, comment refuser le droit 
l'autonomie au seul peuple qui ait su toujours conserver son autonomie
de fait sous le joug turc?

       *       *       *       *       *

Si donc c'est la nature des choses qui lgitime l'autonomie de
l'Albanie, le _Ballplatz_ n'a-t-il fait que modeler sur elle sa
politique?

On ne saurait nier que, si l'Albanie n'a pas t--tout au contraire--une
invention diplomatique de l'Autriche et de l'Italie, ces deux
puissances se sont servies de cette cration ncessaire pour imposer les
desseins personnels de leur politique. Elles n'ont pas voulu rpter la
fable de _l'Hutre et les Deux Plaideurs_; et quand le juge serbe ou
grec, du droit de la victoire, a voulu saisir l'objet des ambitions
italo-autrichiennes, les deux monarchies y ont mis un brutal hol.

Mais la politique d'un tat a le devoir d'tre goste et, quand elle
peut l'tre en profitant de la nature des choses, qui aurait le droit de
lui reprocher d'tre une politique intresse?

Toutefois, et c'est l le point qu'il convient d'examiner, comment
l'Autriche-Hongrie a-t-elle conu la cration de l'Albanie, et cette
conception n'est-elle pas  l'origine de toutes les difficults de
l'heure prsente?

L'observateur quitable doit reconnatre la trs difficile situation de
l'Autriche-Hongrie en prsence de la liquidation balkanique. Quand, sans
s'en douter, elle l'a amorce par l'annexion de la Bosnie, dont la
conqute de la Tripolitaine a t la suite, elle tait loin de penser
que l'opration se poursuivrait comme on l'a vu. Sa diplomatie a t
prise deux fois au dpourvu, la premire en escomptant la victoire
turque, la seconde en escomptant la victoire bulgare. Chaque fois elle a
manqu d'nergie avant et de doigt aprs.

L'Autriche, en effet, pour qui veut se mettre un instant  la place de
ses dirigeants, a dans les Balkans trois intrts essentiels 
sauvegarder, qu'on peut ainsi formuler: en premier lieu, libert de la
mer Adriatique, pour n'y tre pas enferme, et par suite garantie que
Vallona ne tombera pas au pouvoir d'une puissance grande ou petite; en
second lieu, maintien des dbouchs conomiques qui ont une importance
capitale et traditionnelle pour le commerce de la monarchie
habsbourgeoise; en troisime lieu, maintien de l'quilibre des forces en
Orient, pour n'tre pas prise dans un tau entre une union balkanique
prsume et la Russie.

A la veille de la premire guerre, si l'Autriche avait prvu les deux
solutions possibles, au lieu de ne songer qu' une, il y a lieu de
croire qu'elle aurait obtenu facilement satisfaction; un homme d'tat,
comme le comte d'renthal, aurait pris ses prcautions, en faisant
savoir  l'avance  la Grce qu'il considrait comme intangible Vallona
et toute sa rgion,  la Serbie que, si celle-ci pouvait s'emparer de la
Vieille-Serbie, l'Autriche roccuperait le sandjak et elle demanderait
la promesse d'une liaison ferre directe de la Bosnie  Uskub ainsi que
des avantages conomiques. Ces demandes, prsentes avec nergie et
habilet avant la guerre, auraient sans doute t accueillies avec
empressement par la Serbie, au prix d'une neutralit bienveillante.
Quant  l'quilibre des forces en Orient, il tait ais de l'assurer:
Grce et Roumanie avaient trop d'intrt  se mfier d'une prpondrance
slave.

Au lieu de suivre une telle ligne de conduite, prudente, profitable et
nergique, l'Autriche, ballotte par les circonstances, n'a su que
menacer, contracter d'normes dpenses, amener une crise conomique
intrieure, puis concevoir une Albanie, non pas cre sous sa protection
pour maintenir l'quilibre des influences et faciliter la liquidation
balkanique, mais invente pour mettre obstacle au plus lgitime dsir de
la Serbie, celui de s'assurer un port sur la mer. A ce moment
l'Autriche-Hongrie, au lieu de ne prendre en considration que ses
propres intrts essentiels, a eu gard  ceux des autres, mais pour
s'y opposer. Le noeud de la crise prsente et des difficults futures
est l: la Serbie, dans le partage des territoires, avait obtenu son lot
lgitime et la satisfaction de son intrt capital: avoir un port libre
lui appartenant; l'Autriche ne pouvait  aucun titre prtendre qu'une
telle ambition heurtait ses intrts essentiels; cependant, elle a mis
son honneur  interdire  la Serbie l'accs de l'Adriatique, en jouant
de l'autonomie de l'Albanie, comme si l'Albanie et les lgitimes
intrts de l'Autriche en ce pays taient en quoi que ce soit en danger,
au cas o les Serbes auraient pu crer un port purement commercial dans
l'extrme nord de la contre.

Ds lors toute la diplomatie de l'Autriche tait dtermine: une
cration juste et heureuse, o l'Autriche aurait pu exercer son
influence, tait transforme en une machine de guerre contre la Serbie
par une politique malhabile, contraire aux vrais intrts de l'Autriche
et infiniment pernicieuse dans ses rsultats.

Rejete de l'Adriatique, la Serbie devait se retourner vers la Bulgarie
et lui demander une compensation; c'est bien sur quoi comptait
l'Autriche, et ds lors elle ne pensa qu' brouiller les deux allis;
la Bulgarie se laissa tourner la tte par les promesses viennoises; mais
Vienne et Sofia reurent une rude leon, dont les rsultats, si mrits
qu'ils fussent, n'en sont pas moins dplorables, car ils sont pleins de
dangers pour le lendemain. Une liquidation balkanique bien faite aurait
d assurer  la fois un quilibre des puissances des Balkans
proportionnel  leur force d'avant la guerre et une attribution des
territoires conforme dans les grandes lignes aux voeux des populations.
De toute manire, ce dernier voeu tait difficile  tablir, les
nationalits tant emmles au plus haut degr. Mais, avec des
sacrifices, des arrangements et des assurances rciproques, un tat de
choses convenable pouvait tre tabli.

Monastir paraissait devoir tre le point d'o rayonneraient toutes les
dominations. A la veille de la guerre, on pouvait tracer sur une carte
de Macdoine deux lignes, l'une partant du lac d'Okrida et aboutissant 
Monastir et  Salonique, l'autre partant de Prizrend, passant  Uskub et
rejoignant la frontire serbe; ainsi la Macdoine et la Vieille-Serbie
taient divises en trois parties, l'Albanie mise  part; dans
l'ensemble, malgr de nombreuses exceptions, les Grecs dominaient au sud
de la premire ligne, les Serbes  l'ouest de la seconde et les Bulgares
entre les deux; mais la part des Serbes, mme en leur attribuant le
dbouch sur l'Adriatique, aurait t un peu faible et l'quilibre des
forces demandait qu'on la grosst; leur assurer la plaine d'Uskub et la
rgion entre Uskub et Monastir au moins jusqu' Krchevo n'tait pas
exagr, d'autant que si ce pays se disait bulgare, il avait t
longtemps simplement slave et la conversion au bulgarisme tait
rcente. Ainsi, le centre des Balkans, Monastir, le lac d'Okrida et la
chane de Ferizovic  Koritza devenait le centre de dispersion des
souverainets serbe, bulgare, grecque, albanaise. Une telle liquidation
pouvait prparer un _statu quo_  la fois dfinitif, quitable et
quilibr.

L'initiative autrichienne rejetant la Serbie de l'Adriatique, la lanant
ainsi par contrecoup contre la Bulgarie, a produit la victoire
serbo-grecque et le partage de territoires que l'on connat, lgitime
fruit de la victoire, si l'on veut, mais anormal et gros de prils: non
seulement les parts ne sont plus quilibres; mais on taille en plein
corps dans des populations d'autres nationalits pour les rattacher 
des souverainets contraires  leurs voeux.

La paix de Bucarest est donc une paix boiteuse; elle porte en elle-mme
les germes qui la remettront en question; est-ce la faute de la
Roumanie, de la Serbie et de la Grce? Celles-ci ne pouvaient agir
autrement qu'elles ont fait;  la demande de revision de la paix
formule par l'Autriche, elles auraient pu rpondre: Nous acceptons;
nous reconnaissons avoir enlev  la Bulgarie des territoires qui sont
habits par ses fils; nous savons que jamais un Macdonien bulgare du
royaume n'oubliera que les Serbes dtiennent Monastir et Okrida, le
monastre de Saint-Naoum et les couvents bulgares, que les Grecs
possdent les rgions centrales o les Bulgares sont l'immense majorit;
l'exemple de l'Occident montre que les annexions injustes, mme si les
circonstances les expliquent, psent sur le cours de l'histoire; mais,
alors, rendez-nous  nous, Grecs, cette pire que vous nous refusez,
rendez-nous  nous, Serbes, ce dbouch vers l'Adriatique dont vous nous
avez interdit les abords.

La revision des traits de Londres et de Bucarest serait infiniment
dsirable, mais elle dpend de l'Autriche et de l'Italie; elle devrait
porter sur quatre points pour se conformer aux droits des nationalits
et  l'quilibre des forces: 1 maintenir la frontire bulgaro-turque
tablie par l'entente directe des deux tats, les Bulgares n'ayant
d'ailleurs aucun droit sur la Thrace, qui n'est pas bulgare; concder
par contre aux Bulgares des territoires dans le centre de la Macdoine,
o domine leur nationalit; 2 donner  la Grce l'pire jusqu'au golfe
de Vallona et au cours de la Vopussa; 3 assurer  la Serbie un port
commercial et une voie d'accs  l'Adriatique; 4 laisser  l'Albanie la
valle de Dibra et reporter la frontire aux sources du Vardar. C'est
assez dire que la refonte juste et quilibre des traits est aussi
improbable qu'elle serait souhaitable.

Pour l'avenir, pour la scurit et la bonne organisation de l'Albanie,
la politique autrichienne aura des suites dplorables: au lieu de crer
un tat bien constitu, on l'ampute d'un ct et on l'alourdit d'un
autre d'un point mort. Dibra et sa valle sont partie intgrante de
l'Albanie; les lui enlever, c'est crer une cause de perptuel
dissentiment entre Serbes et Albanais; la valle est entoure de hautes
montagnes qui servent de repaire aux tribus, dont la ville est le
march; l'hiver, elle est coupe de toute communication; une gorge
resserre, celle du Drin noir, la met en relation difficile avec Okrida,
une autre avec Kukus et la valle du Drin blanc; j'ai sjourn dans ces
tribus, je connais leur tat d'esprit et j'estime qu'une telle annexion,
sans profit pour la Serbie, ne servira qu' tre une occasion permanente
de conflit entre celle-ci et les Albanais. Dibra doit rester  l'Albanie
et n'est pour les Serbes qu'un prsent dangereux. Mais si on la leur
retire, on leur doit une compensation, celle qu'on leur refuse, le port
libre et le dbouch commercial.

Par contre, quel poids mort va tramer l'Albanie en pire! Les
populations orthodoxes de langue grecque se disaient albanaises contre
le Turc musulman, mais elles se sentent grecques contre l'Albanie
musulmane. Ici encore l'Autriche et l'Italie mettent leur honneur 
soutenir des conceptions qui ne correspondent  aucun de leurs intrts
essentiels; elles voudraient crer au nouvel tat le maximum d'embarras
qu'elles ne s'y prendraient pas autrement.

Ainsi les plus graves difficults du prsent et de l'avenir ne sont pas,
dans les Balkans, le fait de la cration d'une Albanie autonome,
conception juste et je dirai ncessaire; mais elles sont le rsultat de
la politique autrichienne et, dans une moindre proportion, de la
politique italienne; c'est  ces diplomaties et  elles seules que l'on
doit la mauvaise rpartition des territoires et ses consquences: l'tat
instable des Balkans, les menaces de l'avenir, les mauvaises frontires
de l'Albanie dmembre au nord, alourdie au sud, les difficiles
relations avec ses voisins que mnage au nouvel tat une telle
situation.

       *       *       *       *       *

L'Albanie autonome existe de par la force de sa nationalit et la
volont de l'Europe. D'aprs le spectacle des hommes et des choses,
est-il possible d'esquisser les grands traits de sa vie politique et
conomique de demain?

Sa vie politique internationale est ne d'vnements qui ont donn de
nouvelles directions aux diplomaties europennes et modifi profondment
l'quilibre de notre continent. Dans les causes qui ont amen ces
vnements, les Albanais ont une part capitale: leur rvolte, leur
triomphe et l'anarchie qui en est rsulte en Turquie ont provoqu les
convoitises et ruin la force de rsistance de l'empire turc en Europe,
ainsi que je l'ai montr dans l'Albanie inconnue. Si la question
albanaise a eu de si profonds retentissements sur l'Europe entire au
moment de la naissance de cet tat, est-il exagr de croire que sa vie
politique aura une rpercussion non moins importante sur l'quilibre
diplomatique du vieux monde?

Qu'on veuille bien y songer. On dit habituellement: l'Albanie va tre un
jouet entre les mains de l'Autriche et de l'Italie; ce sera un fantme
d'tat Autonome; Vallona, Durazzo, Scutari seront les capitales
nominales, Vienne et Rome les capitales relles. Aussi, par avance,
recule-t-on le plus possible les limites de ces frontires pour agrandir
le gteau  partager. La cration de l'Albanie, conclut-on, n'est qu'une
hypocrisie diplomatique pour cacher une mainmise des deux tats sur une
partie des Balkans.

Laissons pour un instant les vues actuelles de la _Consulta_ et du
_Ballplatz_ et considrons seulement la ralit: est-on si assur que
l'Albanie ne sera qu'un jouet entre les mains des deux puissances de la
Triplice? est-on si assur que les deux partenaires tireront dans le
mme sens les ficelles de ce jouet?

Je ne crois point pour ma part  une mainmise _facile_ sur l'Albanie; la
Bulgarie voisine donne une clatante leon de choses sur l'ingratitude
des tats; cependant, la race, la religion, la fraternit d'armes
rapprochent la Bulgarie de la Russie; combien vite cependant la
libration par le peuple frre a-t-elle t oublie  Sofia! Les
Albanais sont-ils moins farouches que les Bulgares? ont-ils avec
l'Autriche et l'Italie des souvenirs et des parents analogues? J'ai
quelque tendance  penser que les beys, qui ne sont point sans finesse,
mnageront les deux puissances aussi longtemps qu'il le faudra,
recevront leurs dons,--car, comme me disait l'un d'eux, on ne reoit que
des riches,--accueilleront leurs envoys et leur argent, leurs banques
et leurs ingnieurs, mais que, loin d'tre des jouets, c'est eux qui se
joueront de leurs protecteurs.

En ce moment commence une partie extrmement curieuse: de chaque ct on
va escompter les divisions futures de l'adversaire; l'Albanais regarde
les deux allis et se demande comment il mangera aux deux rteliers sans
tre lui-mme mang, en cultivant comme par le pass les mfiances
rciproques; les deux allis considrent les Albanais et cherchent
comment ils pourront semer la division entre eux pour les dominer par un
de leurs hommes de confiance. Dans une telle partie, si un Albanais peut
se faire couter, il a beau jeu, car une intervention par occupation et
partage rencontre le plus grand obstacle: c'est le mme point et un
seul, Vallona, son port et sa rgion, dont la non-occupation par l'autre
partenaire est d'intrt fondamental pour l'Autriche, si elle ne veut
pas tre embouteille dans l'Adriatique, et pour l'Italie, si elle ne
veut pas voir toutes ses ctes adriatiques tenues sous la menace d'un
Vallona autrichien.

Ds lors, qui ne voit le rle que va jouer l'Albanie dans la politique
du monde? C'est pour y assurer le _statu quo_, autant que pour se
prmunir contre une attaque en Lombardie que l'Italie a souscrit au
pacte triplicien avec l'Autriche. Si, en Albanie, de ngative la
politique des deux allis devient positive, que va-t-il en sortir? Elles
ont mis la main dans l'engrenage, les voici face  face, cte  cte;
hier elles accordaient leurs intrts et faisaient un mariage contre
leur inclination; mais voici qu'il faut cohabiter: observons le nouveau
mnage.

Une attitude d'observation et d'expectative est la seule, en effet, qui
convienne  notre pays en Albanie. Mais ce dsintressement provisoire
ne doit pas tre un oubli, car d'Albanie peuvent natre des vnements
susceptibles de modifier  nouveau l'quilibre europen. L'arbitre de
Berlin au gantelet de fer russira-t-il toujours  imposer sa dcision
en cas de pril? qui peut dire? L'Italie aurait tort de se plaindre de
l'alli allemand, qui lui a donn le temps depuis 1878 de se fortifier
pour parler en gale de l'empire voisin; mais la monarchie
habsbourgeoise peut se croire joue; Bismarck lui a montr les Balkans
pour la dtourner du Nord: son expansion balkanique est arrte, le
commerce allemand y remplace le sien et voici qu'en Albanie c'est
l'autre alli qu'elle rencontre, parce qu'en trente ans la Triple
Alliance a donn  celui-ci le temps de grandir.

Qui peut dire si l'Albanie n'amnera pas le jour o l'empire allemand
sera incapable de maintenir les deux allis dans l'obdience; o la paix
sera en danger parce que la Triple Alliance brise; o l'un ou l'autre
des deux seconds voudra satisfaire ses ambitions ou librer sa
politique?

Si ce jour venait, grce  l'Albanie, quelle suite ne pourrait-il pas
avoir dans l'histoire europenne! Trois attitudes seraient alors
possibles pour notre pays: laisser faire, mais l'arme au bras, toute
modification au _statu quo_ dans l'Europe centrale devenant _casus
belli_; passer des ententes appropries avec l'Italie; enfin, constituer
avec l'Autriche-Hongrie et la Russie cette ligue des trois grandes
puissances continentales que Bismarck craignait seule au monde.

La situation diplomatique de notre pays serait merveilleuse en pareil
cas, mais encore faut-il voir, prvoir et vouloir et ne pas laisser 
nouveau passer l'heure; si l'affaire d'Albanie devenait jamais une
nouvelle affaire des duchs, cette fois italo-autrichienne, ne
recommenons pas l'impardonnable abandon de la diplomatie du second
Empire, faute de courage, d'initiative et de volont.

Mais ce sont l vues d'un avenir, peut-tre lointain, peut-tre proche;
la rivalit anglo-franaise en gypte, qui a pes sur l'histoire de
l'Europe depuis le milieu du XIXe sicle, a mis des annes  devenir
aigu; elle n'a pas empch l'alliance des deux tats et la guerre de
Crime, elle est reste latente une trentaine d'annes, pour n'clater
qu'en 1880; mais alors pendant trente ans elle a spar profondment les
deux peuples jusqu'au jour o l'un d'eux a abdiqu en gypte au profit
de l'autre. Si l'Albanie devient une gypte italo-autrichienne dont le
canal d'Otrante serait l'isthme de Suez, qui peut dire combien de temps
durera chacune des priodes d'histoire de ce condominium, ni comment
finira ce dernier?

Aussi, si l'attitude de notre pays en Albanie doit tre une politique
d'expectative, cela ne veut point dire que nous n'ayons qu' laisser
face  face les deux rivaux et  quitter le terrain. Il est
international de par les traits; donc restons-y, jusqu'au jour du moins
o l'on nous paiera cet abandon; des institutions internationales
doivent tre cres en Albanie; gardons-y notre place, comme en gypte
les puissances de la Triplice eurent le soin de le faire, pour jouer
plus facilement et du dedans de la rivalit franco-anglaise et pour
conserver une monnaie d'change. Mais, si nous devons veiller  garder
le plus possible le caractre international aux organisations
conomiques albanaises et  y rserver notre rle jusqu'au jour o, par
une tractation intresse, nous pourrons tre amens  l'abandonner, il
serait contraire  cette politique d'expectative de lier nos votes 
ceux d'une des deux rivales.

Soyons neutres entre elles; nous n'avons rien  gagner en ce moment 
nous aliner l'une d'elles; assurons-les, tout au contraire, de notre
concours complet en vue de la bonne organisation de l'tat albanais et
du respect de leurs intrts lgitimes. Mais gardons notre place et
observons le mnage italo-autrichien, non de loin en spectateur, mais de
prs en acteur, gardant en main tous les atouts d'une partie qui peut un
jour se jouer.

L'Albanie, constitue ainsi sous le protectorat de fait de ses deux
puissants voisins, est-elle gouvernable? Certains prtendent volontiers
qu'elle est incapable de toute vraie civilisation; M. Gustave Lanson,
prsentant une critique de mon ouvrage _l'Albanie inconnue_, crit:
N'oublions pas que, si le Turc est souvent un excellent homme, le
rgime turc fut toujours une dtestable chose. Depuis 1360 qu'ils ont
Andrinople, depuis 1453 qu'ils ont Constantinople, ces vainqueurs
ont-ils tabli en Macdoine et en Thrace un gouvernement tolrable aux
vaincus? La conqute ne cre pas par elle-mme un droit: elle se
lgitime avec le temps par la rconciliation du peuple conquis et son
consentement au pouvoir du conqurant. Je ne donne pas l une thorie
rvolutionnaire, empoisonne de romantisme et de libralisme; c'est
celle de Bossuet.

La faiblesse de l'empire turc, c'est qu'il n'a jamais eu de fondement
que la force: en cinq sicles, il n'a pas su donner une patrie  ses
sujets chrtiens. De plus, voyez le rcit de M. Louis Jaray: Routes,
ponts, fleuves, partout o le Turc et l'Albanais sont matres, c'est
l'incurie, la ngligence; les anciens travaux sont en ruines, les eaux
voguent et ravagent. On n'entretient pas les ouvrages d'art, on
n'utilise pas les forces naturelles.

Et ds qu'on passe la frontire du Montngro,--de ce petit Montngro
qui, vu de Paris, ne nous parat pas beaucoup moins sauvage que les
montagnes d'Albanie,--les routes sont bonnes;  dfaut de chemins de
fer, des services d'automobiles sont organiss. La civilisation fait son
oeuvre.

Il faut bien le dire,--et on peut le dire sans tre tax de
clricalisme,--avec le musulman, il n'y a rien  esprer: le chrtien
est civilisable quand il n'est pas civilis. Le plus inculte paysan
bulgare contient en lui plus d'avenir que le Turc le plus raffin, qui
parle anglais, allemand et franais sans aucun accent et qui peut causer
avec vous de droit, de philosophie ou des petits thtres de Paris.

Que la thse du savant professeur  l'Universit de Paris soit ou non
conforme aux faits en ce qui concerne les conqurants turcs, il
n'importe, car il s'agit ici des Albanais et non des Turcs; or, bien
loin de ne se soucier ni des coles, ni des voies de communication, ni
des progrs matriels, les beys albanais les dsirent, les commerants
albanais les appellent de leurs voeux, et c'est toujours le gouvernement
de la Turquie qui, dans son intrt de domination, a enferm
volontairement la population albanaise dans son isolement et son
ignorance; l'Albanie n'a pu se dvelopper conomiquement ni
intellectuellement sous le joug turc, non plus que les autres nations
chrtiennes des Balkans avant leur libration et pour les mmes raisons.

Serait-ce que l'Albanais musulman serait incapable de progrs et
d'organisation, parce qu'il a embrass la foi de Mahomet? La preuve est
difficile  faire et le mieux est de laisser l'exprience se produire.
Le seul tmoignage que je puisse rapporter est qu'au stade de
civilisation actuel, je n'ai pas not de diffrences apprciables entre
l'tat social des Albanais des trois religions, et rien ne m'a paru plus
semblable  un montagnard catholique de Mirditie qu'un habitant musulman
de Liouma, ou  un bey catholique de Scutari qu'un bey musulman de
Tirana.

En vrit, l'obstacle qui s'opposera  l'organisation politique en
Albanie sera surtout ce que l'on a appel l'anarchie albanaise;  bien
examiner les choses, il faut remplacer le mot anarchie par celui
d'organisation sociale aujourd'hui inconnue dans le monde moderne.

Prenez une carte de l'Albanie autonome: un peu plus d'un tiers du pays
en tendue n'obit qu'aux chefs de village; on peut dlimiter cette
rgion en traant une ligne depuis la nouvelle frontire vers le lac de
Scutari, au nord de la ville du mme nom, jusqu'au lac d'Okrida; cette
ligne laisserait au sud les villes d'Alessio, Kroia, Tirana, El-Bassam;
le massif des montagnes du nord compris entre cette ligne et la
frontire, comme d'ailleurs la rgion de Dibra, aujourd'hui en Serbie,
est habit par des tribus qui en sont  l'tat social des clans gaulois
au temps de Vercingtorix. Quant  la rgion des montagnards
catholiques, de Scutari  Alessio et Kroia, elle est  peine diffrente;
toutefois, deux autorits centrales y subsistent, celle du prince des
Mirdites et celle du pouvoir religieux. La situation est  peu prs la
mme dans les montagnes entre Brat, El-Bassam et le lac d'Okrida, et
mme, d'une manire gnrale, dans toutes les rgions montagneuses
d'Albanie.

Dans l'ensemble, cette partie du pays n'a jamais reconnu l'autorit
souveraine du Sultan, mais seulement son autorit religieuse. Elle est
divise, de temps immmorial, en confdrations; mais aucune de ces
confdrations, sauf celle des Mirdites, n'obit  un pouvoir central et
ce n'est que dans les cas graves et contre l'envahisseur que les clans
s'unissent et nomment un chef qui les mnera  la bataille. En temps
ordinaire, les seules autorits reconnues jusqu'ici taient donc celles
des chefs de village; les montagnards ne payaient pas l'impt et ne
faisaient de service militaire que comme volontaires ou en cas de guerre
sainte.

Le reste du pays se trouvait  un stade un peu plus avanc de
l'volution sociale; il en tait  la fin du rgime fodal et payait
l'impt d'argent et l'impt du sang au souverain et en mme temps au
seigneur fodal ou bey.

Enfin les villes de la cte, Scutari, Durazzo, Vallona, ont des
analogies avec les villes et ports marchands du moyen ge, o les
commerants ont impos des rgles et des coutumes.

Dans un tel milieu, si l'on prtend du jour au lendemain appliquer nos
usages modernes, les principes d'galit devant l'impt, de service
militaire obligatoire, d'organisation judiciaire uniforme, etc., l'chec
est certain.

Comme on ne transforme pas des masses d'hommes du jour au lendemain, il
faut adapter les institutions aux hommes et faire au temps sa part.

A ces clans gaulois,  ces fodaux,  ces communes marchandes, il
importe de ne demander que ce qu'ils peuvent donner et d'imiter nos rois
de France qui, pour btir leur royaume, procdaient lentement et
saisissaient toutes les occasions d'infiltrer leur autorit.

Pour russir une tentative d'organisation politique de l'Albanie, il
faut lui donner un chef, qui soit pour les Albanais un symbole vivant de
cohsion; malheureusement, aucun homme en Albanie ne jouit d'un prestige
qui lui assure une reconnaissance unanime comme prince. La dsignation
d'un membre de la famille du Sultan aurait eu l'avantage de lui
concilier les musulmans, surtout des tribus, qui auraient vu en lui un
chef religieux. On ne saurait oublier l'importance de ces tribus et
leurs svres traditions religieuses; l'infiltration chez elles sera
difficile; la nomination d'un prince musulman l'aurait facilite.

Par contre, un prince tranger trouvera peut-tre moins de dfaveur
auprs des Albanais catholiques, mais il ne doit pas s'attendre 
rencontrer en eux un vritable appui; il ne saurait leur demander ni
hommes, ni argent; en ce cas, les influences religieuses et l'Autriche
pourront faciliter sa tche.

Enfin, il n'aurait pas t impossible de concevoir autrement le point de
dpart d'une organisation politique en Albanie; on aurait pu s'adresser
 une des grandes familles de beys, ayant dj dans le pays influence,
relations, richesses et hommes d'armes; des avances et des concours lui
auraient permis d'tendre peu  peu son rayon d'action; une politique
adroite aurait pu amener d'autres beys  se dclarer feudataires du
prince albanais, au prix d'une assez large autonomie de fait, comportant
toutefois le paiement d'un tribut; ainsi, lentement, l'organisation
centrale aurait fait tache d'huile et pacifi le pays, non sans bien des
-coups et des difficults, d'ailleurs.

De tous ces systmes, c'est le second qui a t choisi, sans doute
parce que l'Autriche et l'Italie ont cru ainsi s'assurer plus de
scurit pour l'avenir. Les mrites de l'homme dsign pour cette oeuvre
pleine d'embches ne seront pas un des moindres facteurs de la russite
ou de l'insuccs de l'opration.

En tout cas le prince de l'Albanie, qui a pour mission de crer un tat
et de dvelopper les ressources naturelles du pays, commettrait la plus
grave erreur en prtendant y transplanter tout d'un coup les
institutions politiques en faveur au XXe sicle.

Si l'on veut tenter quelque organisation srieuse en Albanie, qu'on ne
commence pas par y constituer, comme on l'a fait  Vallona, une
caricature de rgime parlementaire avec chambre, snat et ministre
prtendu responsable. L'Albanie a besoin d'organisateurs, non
d'orateurs; il y a une rade et dure besogne  y accomplir; les phrases
n'y suffisent pas; le rgime parlementaire rpond  un autre tat
d'esprit et  d'autres besoins; quand les cadres d'une socit sont
anciens et solides, les esprits cultivs et critiques, la richesse
gnrale, l'organisation sociale assise, la direction gouvernementale
marche par la force des traditions et de la bureaucratie; les disputes
et les discours du parlement n'ont qu'une influence rduite sur la
socit et l'organisme gouvernemental; leur influence corrosive perd de
son venin; par contre, ces institutions donnent des garanties  la
libert individuelle contre les abus du pouvoir.

Mais, dans un pays o tout est  crer, o il faut faire un tat, mettre
debout des cadres et des hirarchies, o il faut en un mot organiser, il
convient de laisser de ct les discours et les parlements. Il faut se
rendre compte qu'un des vices profonds du rgime parlementaire, qui
comme tout rgime a son revers, est la confusion qu'il tablit entre le
politique verbeux et l'homme d'tat: qui ne sait pas parler ne saurait
tre ministre, qui n'est pas orateur n'a pas vocation au commandement.
Or, tout au contraire, il y a de fortes chances pour que le grand
organisateur, l'homme d'tat de haute envergure ne soit pas un orateur
ou n'aime pas parler; Mterlinck a crit un de ces mots profonds qui
ouvre, comme une pense de Pascal, des chappes sur l'infini: Quand
les lvres dorment, les mes se rveillent. Qu'est-ce  dire, si ce
n'est que les grands penseurs, les vrais hommes d'tat, les
intelligences ayant de l'avenir dans l'esprit sont des silencieux; un
Richelieu, un Colbert, un Napolon auraient peu got la runion
publique ou la tribune parlementaire; la grande faiblesse du rgime
moderne de gouvernement est d'carter du pouvoir l'organisateur ou
l'homme d'tat mme gnial, s'il n'est pas un orateur, et d'y pousser le
politique bavard et l'improvisateur prestigieux; la facilit ou le
talent de paroles, l'esprit de repartie, n'a cependant rien de commun
avec la force de la pense, la pntration de l'esprit, la vue de
l'avenir, la sret du jugement, la prvision du lendemain, le talent de
l'organisation, l'autorit de la personne, la force du caractre, toutes
choses qui, runies, constituent le don du gouvernement et les qualits
essentielles de l'homme d'tat; l'Albanie a besoin d'organisateurs et
d'hommes de gouvernement: qu'on ne lui inflige pas le rgime des beaux
parleurs.

Qu'on ne prtende point non plus instaurer en Albanie le rgime moderne
de la proprit et de l'galit des charges entre les citoyens. Si  une
rvolution politique on veut ajouter une rvolution sociale, on ne
saurait s'y prendre autrement. L'autorit centrale devra percevoir les
impts dans les villes, puis dans les villages qui avaient l'habitude de
le payer; elle aura  viter les abus de perception jadis si frquents;
puis peu  peu elle tchera d'amener le reste du pays au versement
rgulier d'un tribut, sans prtendre  une galit immdiate, et en
tenant compte des traditions locales, de l'organisation fodale,
domestique et collective. La mise en valeur du pays et la scurit des
communications doit prcder et non suivre le recouvrement _gnral_ de
l'impt, et ce n'est d'ailleurs pas une des moindres difficults du
nouveau pouvoir.

Enfin, le prince de l'Albanie pourra utilement s'appuyer sur les
facteurs d'union et de cohsion, qui subsistent dans le pays: d'abord le
sentiment trs vif de la nationalit, les souvenirs historiques que
symbolisent toujours l'tendard de Scanderbeg et son hymne guerrier, le
got de l'indpendance et la fiert de dfendre le sol albanais contre
l'tranger. De ces sentiments, il importe de tirer parti, car ils sont
de ceux qui sont  la base d'une formation nationale.

Pourront-ils triompher des sentiments contraires, des haines de
religion, des comptitions de clans, des hostilits et des jalousies des
grandes familles de beys, des manoeuvres et des embches de l'tranger,
l'histoire des prochaines annes nous l'apprendra. Mais l'oeuvre 
entreprendre n'est pas indigne d'une noble ambition. Rien n'autorise 
affirmer qu'elle est impossible et que l'Albanie est ingouvernable. Les
difficults et les prils sont visibles; peut-tre peut-on esprer en
triompher.

Dans ce dessein, il ne serait pas inopportun de constituer une
fdration de cantons, dont chacun conserverait une certaine autonomie
intrieure; on respecterait ainsi les influences existantes, les
particularits religieuses et les traditions des tribus de la montagne.
En tout cas, un des moyens les plus efficaces de cohsion serait
d'assurer, par une mise en valeur intelligente, la prosprit du pays et
le dveloppement de ses richesses latentes.

       *       *       *       *       *

Sans doute l'Albanie ne saurait prtendre  un avenir conomique aussi
brillant que celui de la Macdoine et de la Vieille-Serbie. La montagne
y occupe de trop vastes territoires; les terres fertiles des valles et
des plaines ctires y sont trop limites; mais cependant que de
richesses  mettre au jour!

Il serait faux de croire que la main-d'oeuvre manque ou est inhabile.
Sans doute, la population de l'Albanie autonome ne parat pas dpasser
actuellement 1500000  1800000 habitants; encore ces chiffres sont-ils
trs incertains, puisque, sur la moiti du pays, on ne possde aucun
renseignement d'ensemble prcis. Mais, si ces lments sont bons, ils
suffisent pour la mise en valeur du pays. Il est vrai qu'on soutient que
l'Albanais est homme d'pe et n'est que cela: que faire, dit-on, avec
de telles gens? Mes observations me rendent moins pessimiste  cet
gard.

Il est vrai que l'Albanais est un guerrier dans l'me, car voil des
sicles qu'il est habitu au pril et  la lutte; l'ducation d'un
peuple ne se refait pas du jour au lendemain; mais je suis convaincu que
l'Albanais peut parfaitement s'adapter aux travaux de toute nature, et
je n'en veux pour preuve que ceux que je leur ai vu pratiquer: dans tout
le centre de l'Albanie, l'homme libre de la campagne est un paysan dont
les mthodes sont arrires, mais qui possde l'amour de la terre et le
culte de sa petite proprit; mme dans les montagnes du nord, ds qu'un
coin de sol est cultivable, on l'exploite et, si les moyens sont
rudimentaires, ils montrent en tout cas le got de la culture; les
Albanais migrs  Constantinople ont la rputation d'tre des
jardiniers aussi habiles que les Bulgares.

Aptes  l'agriculture, ils le sont aussi au commerce: beaucoup de
ngociants de Scutari, de Durazzo, de Vallona, de Prizrend sont des
Albanais, et ceux de Scutari, connus pour leur savoir-faire, sont des
fils des rudes montagnards qui entourent la ville.

Autant qu'on peut en juger, ils semblent tre aussi capables de
s'adapter  l'industrie: n'est-ce pas eux qui  Prizrend,  Diakovo, 
Ipek, comme  Tirana ou  El-Bassam, travaillent l'or et l'argent,
cislent les ornements de fer, fabriquent ces beaux pistolets de cuivre,
ces poignards incrusts, ces yatagans magnifiques? A Prizrend, j'ai
visit toute une partie du quartier commerant o forgerons et ouvriers
albanais exercent ces mtiers et y sont rputs pour leur habilet; sans
doute ces industries locales sont en dcadence; la pacotille de
l'Europe centrale s'infiltre peu  peu; mais les qualits natives de la
race s'affirment encore: l'Albanais, gnralement intelligent,
vigoureux, subtil, est trs capable de s'adapter  tous les mtiers,
comme d'ailleurs il le fait dj dans les villes o il migre.

Mais agriculture, commerce, industrie, voies de communication, moyens
d'change, tout est  crer ou  perfectionner, car volontairement la
Porte a tout laiss  l'abandon.

Actuellement l'Albanie est un pays purement agricole: la culture de
certains produits, l'industrie pastorale et forestire forment la
presque totalit de sa production. Celle-ci est mise en valeur par la
petite proprit patriarcale et la grande proprit fodale: la premire
revt une forme presque collective dans les tribus des montagnes du nord
et une forme plus troitement familiale chez les paysans du centre; la
seconde comporte dans le centre,  l'ouest et au sud, de vastes domaines
exploits par des fermiers. Grands et petits propritaires cultivent
surtout le mas et, en seconde ligne, le bl d'un bout  l'autre du
pays; puis l'olivier  partir de Durazzo, particulirement sur la cte;
le riz le long de quelques fleuves, dans la plaine d'El-Bassam et sur
les rives de la Vopussa; le coton aux environs de Vallona; enfin les
fruits et un peu de seigle, d'avoine et d'orge.

Mais une trs grande partie des terres cultivables restent en friche,
faute de scurit et de moyens de communication, faute aussi du dsir de
les mettre en valeur, l'change tant insuffisamment dvelopp. Le bl
notamment pourrait prendre une extension considrable et tre export.
Toutes ces cultures donnent d'excellents produits, le climat tant
favorable, selon les lieux, au mas, aux fruits, au riz et au coton.
Cette production pourrait donc non seulement tre beaucoup plus
considrable en quantit, mais aussi grandement amliore: on se sert
presque partout des charrues les plus antiques; le battage du grain est
archaque; la vigne, qui pousse merveilleusement bien, est attaque par
les maladies et les indignes ne savent comment la protger, de mme
qu'ils ignorent les bons procds de fabrication du vin; l'olivier est
renomm, mais l'huile d'olive est mal faite.

La production agricole doit donc tre tendue et amliore; l'extension
de la scurit, le dveloppement des communications et des changes, la
cration de fermes modles et d'coles pratiques d'agriculture
paraissent les moyens les meilleurs pour arriver au rsultat dsir; de
la sorte, l'Albanie n'aura plus besoin d'importer du riz et du vin et
pourra exporter son bl et son huile d'olive.

Les mmes observations peuvent tre faites pour l'industrie pastorale:
les boeufs, les chvres, les moutons, les chevaux vivent dans tout le
pays; mais on ne sait ni les nourrir, ni les soigner lors des pidmies,
ni assurer leur hygine; j'ai vu maints paysans inquiets parce qu'ils se
demandaient comment ils allaient pourvoir  la nourriture de leur
btail; il n'est pas douteux qu'en cela encore de grands progrs soient
dsirables et rendraient possible une exportation du btail albanais ou
de ses produits, peaux et laines, par exemple. Enfin, l'industrie
forestire doit devenir une des plus belles ressources du pays. Il n'est
pas un voyageur qui n'ait t frapp dans toute l'ancienne Turquie
d'Europe par la dvastation complte des forts; les chvres ont si bien
mang en libert les jeunes pousses que les montagnes prsentent
partout cet aspect pel et rocailleux si attristant. L'Albanie seule
fait exception, et la fort couvre d'immenses territoires de ses
essences les plus varies. De Scutari  Durazzo,  partir de quelques
kilomtres de la cte et indfiniment en allant vers l'est, le voyageur
rencontre la fort: d'abord des chnes, des ormes et des frnes, puis
des htres, plus haut encore des pins et des sapins, jusqu' l'altitude
de 1 500 mtres environ o les rochers calcaires ne laissent pousser
qu'une herbe rare. On peut dire que du Drin  l'Adriatique, c'est la
fort qui domine: j'y suis entr en partant de Prizrend; j'en suis sorti
quelques kilomtres avant Scutari.

Au sud de Durazzo et du lac d'Okrida, la fort commence  faire place
aux taillis et  la futaie mditerranenne, surtout sur la cte; 
l'intrieur, j'ai encore travers le long du Scoumbi des bois
importants, quoique de moins belle venue que dans le nord; au sud de
Vallona et de Koritza, les montagnes ctires attnuent l'influence du
climat mditerranen et la fort recommence comme dans le nord.

Or, de cette magnifique richesse naturelle, rien encore n'a t mis en
valeur; on ne saurait en exagrer l'importance conomique, et le
nouveau gouvernement doit en tirer parti, en assurer l'exploitation et
la protection.

Les produits de la terre et des troupeaux resteront longtemps encore la
principale richesse du pays; l'industrie proprement dite parat avoir
peu de chance de s'y dvelopper prochainement,  la seule exception des
industries locales et agricoles; il faudrait, pour qu'il en soit
autrement, que des dcouvertes minires se produisent; jusqu' prsent,
c'est tout juste si l'on a trouv prs de Vallona du bitume que l'on
exploite, ainsi que le sel de la cte adriatique. Il semble donc que,
jusqu' nouvel avis, l'attention ne peut se porter que sur les petites
industries locales ou domestiques, comme celles des poteries ou des
armes, des broderies ou du filage, et sur les industries agricoles,
comme celles du bois, des peaux, de la farine, qui pourraient tre
protges et dveloppes.

Cette mise en valeur du pays sera la suite d'une renaissance de sa vie
conomique: pour la susciter, il faut assurer la possibilit de cultiver
et de produire en paix, de vendre ses produits avec facilit et de
profiter de son travail, c'est--dire la scurit, l'absence
d'exactions et de razzias, l'tablissement de moyens de communication
et de moyens d'change, la connaissance de ce qui convient  la culture,
 l'exploitation des forts,  l'levage du btail, au commerce, 
l'exportation.

Or l'Albanie ne connat aujourd'hui ni la paix intrieure, ni la justice
dans le prlvement des impts; elle n'a ni chemins de fer, ni coles
pratiques d'agriculture et d'industrie; elle ne possde de lignes
tlgraphiques que dans les ports, de postes que dans quelques villes du
centre et du sud; on compte les routes carrossables, la plupart des
voies de communication n'tant que des sentiers  la merci des
intempries; les ports sont laisss dans la plus complte incurie; ceux
qui ont besoin d'tre dragus ne le sont pas et les dpts des rivires
ensablent San Giovanni di Medua et Durazzo; la fivre paludenne rend
dangereux le sjour sur les ctes, notamment  Vallona, o rien n'a t
tent pour assainir la rgion, o pas mme un eucalyptus n'a t plant;
le systme montaire lgu par la Turquie est le plus imparfait, le plus
compliqu, le plus anti-commercial qu'on puisse rver; l'organisation du
crdit est presque inexistante et les oprations de banque et de
paiement sont faites par les changeurs ou sarafs qui spculent sur
l'ignorance gnrale et l'insuffisance de la monnaie; c'est  peine si,
depuis deux ou trois ans, quelques tentatives d'organisation d'coles
primaires ont t commences et, en dehors de celles-ci, il n'existe que
des coles trangres dans les ports, de telle sorte que la masse de
cette population intelligente est compltement illettre. Au point de
vue de l'organisation conomique tout est donc  crer.

Pour cette oeuvre de longue haleine: construction de routes et de ports,
cration d'coles, tablissement de ponts et de tlgraphes,
organisation d'une gendarmerie, institutions montaires et bancaires,
l'Albanie a besoin d'un gouvernement qui sache administrer et en
dtienne le moyen, c'est--dire l'argent.

La question financire est la premire  rsoudre, et elle est insoluble
si l'on ne vient pas au secours de l'Albanie. La justice aurait voulu
qu'un emprunt ft contract par la Turquie, qui en aurait conserv la
charge pendant un certain nombre d'annes, pour compenser ce qu'elle
n'avait pas fait pour l'Albanie pendant une si longue priode; cette
solution aurait t possible, si un prince de la famille du Sultan
avait t appel en Albanie et surtout si un lien de vassalit avait t
maintenu entre la Porte et le gouvernement albanais.

On en est rduit  envisager un emprunt avec garantie internationale et
paiement des arrrages par les revenus de la douane. La possession de
ressources immdiates va tre, en tout cas, la pierre d'achoppement du
nouveau rgime en Albanie; pour y tablir la paix et organiser sa vie
conomique, il faut de suite engager des dpenses importantes; le pays,
incapable actuellement de les assurer, ne supporterait de les payer que
si on l'y contraignait par la force; ce n'est que du dveloppement de la
scurit et des changes qu'on peut attendre sa mise en valeur; celle-ci
amnera comme consquence l'aisance, la facult de payer des impts et
surtout un nouvel tat d'esprit: lorsque l'Albanais verra les bnfices
qu'il retire de l'organisation conomique du pays, il ne croira plus que
l'impt qu'on exige de lui est peru injustement du seul droit de la
force et pour l'enrichissement d'trangers.

Il supportera les charges de la civilisation quand il en sentira les
bienfaits matriels; or, ces avantages, il les ignore, du moins dans
l'intrieur du pays; c'est en commenant par les lui offrir, qu'on
russira peut-tre  l'y intresser; c'est, en tout cas, la seule
mthode de pntration durable; une autre peut s'imposer, mais que de
mcomptes n'est-elle pas susceptible d'engendrer! Pour implanter
vraiment les progrs matriels de notre civilisation en Albanie et pour
assurer l'avenir, ce n'est pas une victoire des armes qui importe, mais
le changement de l'tat d'me d'un peuple.

       *       *       *       *       *

Tel est cet tat nouveau, surgi au dbut du XXe sicle des dernires
convulsions de la Turquie agonisante en Europe. Du fond de l'histoire,
o il a peut-tre jou jadis le premier rle, l'Albanais ressuscite par
la force des sentiments imprissables. Saura-t-il s'adapter au milieu o
il renat, ou, venu trop tard dans un monde trop vieux, ne reparat-il,
comme une vision phmre d'un pass aboli, que pour disparatre 
nouveau au milieu des peuples qui l'enserrent?

Disparatre, il ne saurait. Quelque soit son sort, la race et le
sentiment national survivront; on ne peut rayer du nombre des nations
celle qui, plus de cinq sicles durant, a rsist, avec une si
merveilleuse vigueur,  la conqute turque et  l'assimilation
musulmane.

Mais, ce qui peut advenir, c'est qu'au lieu de donner naissance  une
petite Gaule, elle subisse le sort de la malheureuse Pologne, toujours
vivante et cependant disparue. Pologne aux qualits si brillantes, mais
divise contre elle-mme; Pologne qui, avec un sentiment national si
vif, ne sut pas se gouverner et paya de son indpendance son got de la
libert individuelle; Pologne dpece par la politique des voisins 
l'afft, sera-ce ton histoire qui va revivre aux bords de la mer
Adriatique, si un nouveau Scanderbeg n'en vient point arrter le cours?




APPENDICE

_OUVRAGES SUR L'ALBANIE_


Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur l'Albanie actuelle, qui soit au
courant des faits rcents. La plupart de ceux qui crivent sur ce pays
n'en ont vu par eux-mmes tout au plus que les ctes et reproduisent ce
qu'ont publi divers auteurs en petit nombre, dont quelques-uns sont
dj anciens.

Les ouvrages en franais sont rares et datent au moins d'un quart de
sicle: ce sont ceux d'HECQUARD, _Description de la Haute-Albanie 
Guegarie_ (1859), de DOZON, qui a publi en 1878 un _Manuel de la langue
chkipe_ et en 1881 des _Contes albanais_, enfin de DEGRAND, qui a t
consul de France  Scutari et a publi chez Walter (1893) ses _Souvenirs
de la Haute-Albanie_. Les autres ouvrages ou brochures sont des livres
d'histoire ou de polmique, ou sont faits de seconde main.

En Autriche et en Italie, les tudes sont plus rcentes et, notamment en
Autriche, elles constituent une suite ininterrompue depuis la moiti du
sicle dernier jusqu' nos jours; il faut surtout citer les ouvrages du
meilleur connaisseur de l'Albanie, le consul gnral Dr. V. HAHN, qui
reste l'crivain rput des _Albanesische Studien_ et de _Reise Durch
die Gebiete des Drin und Vardar_; le premier de ces ouvrages, qui a paru
 Vienne en 1853, est encore celui qui peut servir de base  une tude
scientifique du pays. Aprs lui, un autre consul autrichien, THEODOR V.
IPPEN, qui a t adjoint comme technicien  la confrence de Londres, a
fait paratre chez Hartleben _Scutari und Nordalbanesische Kstenebene_
(1907); chez le mme diteur, KARL STEINMETZ, a publi _Eine Reise Durch
die Hochlndergasse Oberalbaniens_ (1904) et _Ein Vorslosz in die
Nordalbanien Alpen_ (1905); un Hongrois, qui a eu plusieurs incidents
dans le pays, le DR. FRANZ BAOON NOPCSA, a tudi les Albanais
catholiques: _Im Katholischen Nordalbanien_, Gerold, Vienne, 1907; de
mme PAUL SIEBERTZ dans son livre au titre trop gnral: _Albanien und
die Albanesen_, paru chez Manz,  Vienne, en 1910. Une bibliographie
complte devrait citer encore les publications de Hassert, Liebert,
Karl Oestreich, Szamatolski, etc. La littrature sur l'Albanie est donc
particulirement florissante  Vienne, mais elle se limite en gnral 
l'tude de l'Albanie du Nord, des tribus catholiques et de la rgion de
Scutari  Durazzo.

En Italie, deux ouvrages rcents ont montr l'intrt que le royaume
attache  ce pays; en 1905, EUGENIO BARBARICH a publi  Rome, chez
Voghera, un ouvrage trs srieux: _Albania_, et en 1912 VICO MANTEGAZZA
a fait paratre _l'Albania_, chez Bontempelli; le professeur Baldacci,
de l'Universit de Bologne, a crit galement plusieurs tudes sur la
question albanaise, disperses dans des revues et mmoires.

On peut galement ajouter  ces ouvrages celui de GOPCEVIC,
_Oberalbanien und seine Liga_, paru chez Duncker,  Leipsig, en 1881.
Enfin, on doit citer ici les noms d'autres voyageurs ou crivains qui se
sont spcialiss dans les tudes albanaises: Baschamakoff, les
professeur Cvijic de Belgrade, Trger de Berlin, _etc_.

Il n'existe aucune carte rigoureusement exacte de l'intrieur de
l'Albanie; dans les montagnes de l'arrire-pays, un grand nombre de
levs restent  faire; la carte franaise du service gographique de
l'arme au 1 000 000me est beaucoup trop sommaire et d'ailleurs pleine
d'inexactitudes. Pour un voyage  l'intrieur, on doit se servir de la
carte autrichienne au 200 000me; elle est claire et dtaille, mais des
tendues assez grandes de territoires ont t dessines de loin et par 
peu prs; c'est un guide prcieux et unique pour un voyage dans le pays,
mais il faut avoir soin de ne pas s'y fier aveuglment.

En rsum, il reste  crire sur l'Albanie un ouvrage d'ensemble actuel
et  dresser une carte exacte  petite chelle.




TABLE DES MATIRES


INTRODUCTION


_CHAP. I_: VALLONA

En pays maghzen albanais; la baie de Vallona.--L'organisation
fodale.--Les relations entre l'Italie et Vallona; l'action
autrichienne; le commerce extrieur de l'Albanie et la part de
l'Autriche et de l'Italie.--L'importance de Vallona dans l'Adriatique;
la Triple Alliance et le _statu quo_ en Albanie; le Gibraltar de
l'Adriatique.


_CHAP. II_: DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE

Durazzo et son importance conomique.--Les projets de voie ferre; le
projet Durazzo-Monastir et son trac; les centres de population de
l'Albanie indpendante; les routes.--La question de la monnaie et du
change; l'urgence et l'intrt d'une rforme montaire.


_CHAP. III_: TIRANA LA VERTE

De Durazzo  Tirana; Tirana.--Essad Pacha et les Toptan; au tchiflick
d'Essad; Jeunes-Turcs et Albanais; les ambitions des Toptan.--Refik bey
Toptan; ses fermiers et ses terres; les cultures; les mtayers et les
paysans; la propagande pour la langue turque; le retour d'Essad.


_CHAP. IV_: EL-BASSAM ET SON CONGRS ALBANAIS

La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs.--Le Congrs albanais; les
dlgus; la presse albanaise; la question politique; la question
religieuse; les orthodoxes; la situation des catholiques en Albanie et
leur hirarchie religieuse; la ncessit d'un accord entre catholiques
et musulmans.


_CHAP. V_: A LA TKI DES BECKTACHI D'EL-BASSAM

La situation du monastre; d'El-Bassam  la tki; le cimetire; l'ordre
des Becktachi; son action politique et nationale.--Sur la terrasse de la
tki; les souvenirs et l'histoire de Scanderbeg; le chant national
albanais; le sentiment commun; le dpart de la tki.


_CHAP. VI_: D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA

Le dpart d'El-Bassam; Babia Han; Kouks et le pont sur le Scoumbi; de
Kouks  Prienze.--Chez l'habitant; la chaumire du paysan et son
hospitalit; de Prienze au lac d'Okrida.--Les paysans du centre de
l'Albanie: beys et tenanciers; petits propritaires libres; leurs
rapports avec le pouvoir; moeurs et sentiments.


_CHAP. VII_: LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET
MONASTIR

Albanais et Bulgares; les colonies bulgares urbaines; Struga; les
monastres bulgares et Sveti Naoum; Okrida et sa situation; le premier
village bulgare, Kussly; d'Okrida  Resna; la ville de Resna; de Resna 
Monastir.--Monastir et son rle dans les Balkans; la rivalit des races;
les Albanais  Monastir.--La colonie juive; les Sphardims des Balkans
et leur rivalit avec les juifs allemands; leurs rapports avec la
France.


_CHAP. VIII_: LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB

La route de la montagne; de Monastir  Krchevo; l'organisation bulgare 
Krchevo et les partis politiques.--De Krchevo  Gostivar; l'infiltration
albanaise; la montagne Bukova et son plateau; les villages albanais; la
ville de Gostivar.--De Gostivar  Kalkandelem; la grande tki de
Becktachi; les derviches; le march de Kalkandelem.--De Kalkandelem 
Uskub; Ussincha et la plaine d'Uskub; les tchiflick albanais de
Bardoftza et de Tatalidza; Albanais et Bulgares; Uskub et son histoire
rcente; la tragdie balkanique et les Albanais.


_CHAP. IX_: CONCLUSION: L'ALBANIE AUTONOME ET L'EUROPE

La question d'Orient et la question albanaise.--La force du sentiment
national albanais; les nationalismes des Balkans; la politique
d'Abdul-Hamid et l'expansion de la nationalit albanaise; leur mthode
d'expansion.--L'Albanie et l'Autriche; la liquidation balkanique et la
paix boiteuse de Bucarest.--La vie politique internationale de
l'Albanie: son importance dans l'quilibre diplomatique du vieux monde;
l'Albanie et la Triple Alliance; la politique franaise.--La vie
politique intrieure de l'Albanie: l'Albanie est-elle ingouvernable?
Son organisation sociale actuelle et la possibilit d'une organisation
nationale.--La vie conomique de l'Albanie: ses produits et leur mise en
valeur.--La rsurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule ou Pologne?


APPENDICE: Les ouvrages sur l'Albanie







End of Project Gutenberg's Au jeune royaume d'Albanie, by Gabriel Louis-Jaray

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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